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ANONYME Le Banquet des Sages (XIXème siècle). *



Hébé abreuvant l'aigle (Jupiter) d'ambroisie.
Ecole Française néo-classique dans le style de David
Vers 1800-1810



Le Banquet des Sages


ou "Instruction de Mercure à un de ses disciples"


Bibliothèque Centrale du Muséum National d'Histoire Naturelle à Paris Manuscrit n° 2040 - XIX ème siècle.




Premier mets

Dès ma plus tendre jeunesse, j'ai tâché de pénétrer dans l'ordre des lois de la nature sujette aux règles que Dieu lui a prescrite dès le moment de la création du monde et j'ai remarqué qu'elle agit en toutes choses avec la même simplicité. Occupé à étudier et méditer ces lois admirables un jour entre autres que le Bélier ramène sur notre hémisphère les beaux jours d'un agréable printemps, je fus abordé par un jeune homme dont la taille et la majesté étaient au-dessus de l'ordinaire. Mon ami, me dit-il, depuis fort longtemps je vous examine ; il m'a paru que vous êtes fort embarrassé et qu'une étude sérieuse vous rend d'humeur triste et mélancolique : pourrait-on savoir le sujet de vos méditations et de vos peines ? Qui que vous soyez, lui dis-je, je crains de vous faire l'aveu du sujet de mes peines qui n'existeraient chez vous que le mépris et un ris moqueur du sujet de mes méditations. 

Non, dit-il, je suis celui-là même que vous cherchez. Je m'appelle le Mercure Inconnu et Universel, qui peut vous satisfaire. Je suis ce Mercure même qui se trouve dans tous les corps de la nature, qui donne le mouvement et la vie à toutes choses. Tout ne vit et ne respire que par moi. Je suis le fils de Jupiter et de Junon, c'est moi qui prends toutes les figures imaginables. Je suis le Prothée qui imprime le mouvement à toutes choses ; quand je m'attache à un sujet, je me conforme à sa nature. Je l'excite par ma douceur ; je le pique sans aigreur, Je le meus sans violence,  et je le réveille de son assoupissement par une action agréable. Il arrive alors la même chose que dans les caresses amoureuses des animaux, c'est-à-dire une émission de semence de l'espèce de ce sujet. Ce qui vous fait tous errer, c'est que vous ne vous appliquez pas assez à comprendre les axiomes les plus essentiels des philosophes. En voici un sur lequel vous passez trop légèrement, lequel, bien médité et étudié suffit pour savoir tous mes secrets :

1. Nature contient nature.
2. Nature se réjouit en nature.
3. Nature surmonte nature. 

Comment un bon esprit ne peut-il pas comprendre que le premier indique la matière qui quoique non métallique, doit devenir métallique; que le second marque excellemment l'action du feu naturel, par lequel le Mercure rompt ses liens, pour se produire aux yeux des philosophes ; et qu'enfin le troisième exprime comment ce Divin Œuvre atteint le terme de sa perfection sans autre secours que celui de la nature propre, par l'industrie de la nature et de l'artiste.

C'est donc du baiser amoureux qui se fait dans la putréfaction et par son moyen du sec et de l'humide, du froid et du chaud que naît l'enfant des philosophes, qu'ils ont nommé comme moi. Et cela se fait ainsi : le sec et le chaud, qui étaient enfermés dans la matière et qui sont les dépositaires de la lumière et du feu par la douceur de l'agent, poussent leurs rayons du centre à la circonférence et quittent leur retraite profonde, où ils étaient comme engourdis sous la masse de l'humide et du froid qui tenaient le dehors, ils viennent les caresser et s'unir à eux par l'action de l'agent médiateur. Et comme le froid et l'humide ont les ténèbres et l'obscurité pour domaine, ils consentent avec le sec et le chaud, que les ténèbres et l'obscurité prennent la fuite au fond des eaux et que par une entière séparation qui s'en fera, elles soient reléguées avec toute l'impureté parmi les scories qui servaient comme d'une enveloppe immonde et grossière à une substance composée d'éléments si purs. Et que la lumière et la splendeur soient introduites pour éclairer ce nouveau monde tant dehors que dedans, et fassent régner la vie où ci-devant la mort tenait son empire dans l'horreur des ténèbres impures qui opprimaient le feu dans le sec et le chaud, resserrés à l'étroit et réduits comme dans un point au milieu du centre, et qu'enfin le chaud et le sec, par une distillation de leur vertu, portent leur empire jusqu'à la circonférence et règnent partout, sans néanmoins détruire le froid et l'humide, qui souffriront seulement au moyen de cette réconciliation philosophique, d'être convertis en nature chaude et sèche : et cela se fait ainsi que je l'ai dit par le moyen d'une autre putréfaction , par la médiation de l'agent par lequel les contraires se réconcilient comme dans un milieu qui tient de la nature du tout. Mais cette réconciliation ne peut se faire ni dans le vinaigre, ni par les eaux fortes, ni par les menstrues salins et corrosifs, ni par aucune eau élémentaire ou étrangère à l'espèce métallique. Les philosophes, pour expliquer la douceur de cet agent, ont comparé son opération à la copulation des animaux ; parce que, quand notre mercure naît, c'est une substance qui tire son origine de deux et il en résulte comme un tiers, fait de l'union des deux spermes. Dans ce sens, Morien dit au roi Calid que l'œuvre est en lui et qu'il en est la mine.

Deuxième mets

Ce que c'est que l'enfant des philosophes.

La faute de tous les étudiants, poursuivit Mercure, est de ne connaître ni l'enfant des philosophes ni son admirable naissance. C'est là leur grande pierre d'achoppement. Et toi qui m'écoutes, rappelle-toi tes derniers travaux, où, par une certaine opération que je t'avais inspirée, tu procédais de telle manière si conforme à la nature quoique sur un sujet qui n'est pas le véritable, que ce noble enfant ou quelque chose de semblable se présenta sept fois devant tes yeux, toujours plus beau et plus brillant, plus fin que des perles, plus clair que l'argent, plus blanc que le lait caillé, tout semé d'étoiles et de rayons marqués de son origine céleste : cependant tu ne connus pas la paix ni l'importance de cette substance si délicate et si belle que tu voyais de tes yeux et touchais de tes mains, tu voyais que c'était quelque chose de bon ; mais ton entendement encore obscurci ne te suggéra point de prendre et cueillir à part cette substance mercurielle qui était née comme de son bon gré, et sans avoir vu ni prévu sa naissance. Si tu l'avais cueillie et séparée de ses scories impures, sur lesquelles elle s'était sublimée elle-même ; et si ensuite tu l'avais su cuire dans son propre sang tu aurais eu un abrégé de l'arbre solaire et lunaire ; mais tu ne savais pas comment opérer avec ce beau mercure, tu rêvais à ce que tu devais en faire, tu pris du temps pour t'aviser, croyant qu'il ne pouvait t'échapper et qu'une huitième fois te le donnerait encore plus beau ; ce qui fut arrivé si tu n'avais pas augmenté ton feu :  mais un peu plus de feu qu'à l'ordinaire le fit envoler. Le lendemain, tu pensais revoir ce bel enfant, mais il avait disparu. Il est vrai qu'il te venait en pensée de le prendre, de le cueillir à part et même de le cuire, c'était moi qui t'inspirais cette pensée. Mais parce que la science te manquait, tu ne fus pas ferme. La peur de manquer te fit manquer et par ton irrésolution ce fils chéri s'envola ; il ne vola pourtant qu'au haut du vase d'où retombant, il se noya dans la mer Icarienne et se mêla avec un sable impur d'où il ne put revenir. Ainsi, il périt malheureusement dès sa naissance dans la masse impure d'une terre damnée. 

Voilà ce que vous faites tous quand vous ne savez qu'à demi ma science. Vous opérez et travaillez sans savoir ce que vous faites, sans connaître les vrais principes, et quand vous les voyez, ils vous échappent par ignorance. La beauté de cet enfant te surprit. Tu qualifiais cette opération, que je t'avais donnée, du nom d'aigle, sous cette forme à l'imitation de Philalèthe dans son écrit, en quoi tu avais raison, parce que c'était une espèce de sublimation qui imitait d'assez près la physique. 

Aussi eut-elle un bel effet parce que tu ne connaissais ni ce que tu faisais ni ce qui en devait arriver. Ce qui fit que tu ne sus en profiter, c'est que tu ne devais cette découverte qu'au hasard et non à la science. Qu'un tel exemple te rende plus sage à l'avenir. Apprends toutefois que dans ce travail fortuit, bien que sur un sujet qui n'était pas le vrai, tu avais trouvé la moyenne substance d'argent vif, si chanté par Géber, la grande lunaire, l'eau glacée luisante et le lys blanc du petit paysan. Apprends donc que le temps de sa naissance doit être connu.

Troisième mets

L'erreur de la plupart des artistes vient de ne point connaître l'heure précise de la naissance de ce fils royal ; car quoique les philosophes en conviennent entre eux, ils la désignent tous différemment, pour jeter les étudiants dans l'erreur. Ils ont même supprimé dans leurs écrits cette partie du travail qui fait le mercure, disant que ce n'est pas leur travail, mais celui d'un homme rustique, et que l'agent dont ils se servent pour faire cette précieuse sublimation n'est point leur mercure comme dit Aros, cité par Trévisan. Ils ont appelé cette première partie de l'œuvre première conjonction et l'œuvre de l'hiver parce que, dans cette conjonction, le mercure et le soufre séparés par les opérations précédentes pour les purifier, se reprennent et se réunissent par une congélation qui se fait par le froid survenant dans leur sublimation bien différente de leur congélation philosophique et finale qui se fait par le chaud. C'est pourquoi cette oeuvre n'est pas reconnue, ni sensée philosophique. C'est une de leurs ruses. Zachaire, un des plus sincère qui dit que la conjonction des deux spermes qui contiennent le mercure se fait à l'heure même de sa naissance, et que quiconque ne le trouve point à cette heure n'en doit pas attendre un autre à sa place ; que celui qui entreprend l'œuvre sans connaître l'heure déterminée de cette naissance, ne recueillera de ses travaux que d'inutiles sueurs ; que cette conjonction renferme les vrais poids de la nature auxquels il n'y a plus à ajouter que ceux de l'art. Car, ajoute ce philosophe, si quelqu'un dit qu'elle se fait ou doit se faire le septième jour, un autre dira le quarantième, un autre le centième, un autre au bout de sept mois un autre au bout de neuf, l'autre sur la fin de l'année ; enfin on n'en trouve point deux d'accord sur ce point, quoique qu'il n'y ait qu'un temps, qu'un seul et unique jour, voire une seule et unique et même de la naissance de ce fruit. Lis Zachaire, quatrième partie de son opuscule page 84, et tu connaîtras par cœur que le silence des philosophes sur ce premier travail qu'ils cachent à tous les disciples, est la cause de leur erreur. L'heure de cette naissance si cachée est au bout de la parfaite putréfaction qui donne les éléments faciles à séparer et à purifier et à réunir après qu'ils sont purs. Cette heure ne doit point être manquée ; car si on la néglige le mercure s'élève en vapeurs et retombant au fond, se mêle à la terre damnée, d'où on ne peut plus le séparer. Heureux, trois et quatre fois heureux celui qui connaît cette heure et qui sait en profiter.

Premier entremets

Mercure ayant fini ce discours, me dit : « II faut que je te montre quelque chose de rare et dont les hommes ignorent le prix et l'excellence à cause de son peu d'apparence. C'est néanmoins la plus rare merveille de la nature. » Et disant cela, il tenait entre ses mains une certaine masse terreuse qui ne semblait ni dure ni tout à fait molle, ni tout à fait rouge, ni tout à fait blanche ; elle était brute et mal polie ; elle ressemblait à de la terre et n'était pas terre, à une pierre et n'était pas pierre ; elle avait une lueur de métal ; à la considérer, je ne crus pas voir une si grande merveille ; mais ce Dieu ingénieux souffla dessus, et dans un instant elle s'écoula en petites gouttes, aussi claires que les larmes de l'aurore : il tira une petite fiole, dans laquelle il reçut cette liqueur cristalline. Quand cette masse fut presque toute convertie en eau, il ne lui resta dans la main qu'une terre, dont il sépara d'un seul souffle tout l'impur et la terre demeura pure et blanche. Il déversa la liqueur de la fiole dans une aiguière de cristal très propre et très nette ; il jeta ce peu de terre dedans, et prenant son caducée, souffla dessus. Je vis ce souffle partir de sa bouche comme un petit trait de feu semblable à un éclair. Et dans ce moment, appliquant son caducée ou verge divine fort doucement sur ce mélange de terre et d'eau, je les vis se prendre ensemble et se durcir en forme de gros diamant et de figure carrée. Il me dit : « Prends cette pierre au fond du vase, regarde-la bien et contemple la à ton loisir. » Je tirai à l'instant cette pierre qui me semblait lourde et froide comme de la glace : elle était douce, lisse et polie comme le cristal, ou comme un beau diamant bien taillé. Mais je fus bien surpris qu'en regardant et considérant cette ravissante pierre, je vis dedans tout ce qu'on peut admirer de beau dans la nature. Je vis une représentation naturelle du paradis terrestre au milieu duquel je reconnus notre fontaine, ensuite un gazon verdoyant, tout émaillé de fleurs, au milieu duquel elle était. Je vis encore au milieu de la fontaine cette motte de terre flottante toute chargée de lys et de rosés immortelles, plantées de la main de Pallas. 

Je vis une autre merveille bien plus grande que tous ces divers objets. Je vis sortir des ondes pures de cette fontaine les sept planètes du ciel, qui s'y étaient venues baigner. Mercure en sortit le premier, après s'y être bien lavé ; Saturne ensuite, qui troubla la netteté des eaux ; puis Jupiter, qui nettoya la fontaine, puis la Lune, qui était plus blanche que neige ; Vénus ensuite parut et donna une consistance liquide à ces eaux, parce qu'elle en tire son origine et, les élevant en vapeurs subtiles, elle leur donna une variété charmante de toutes les couleurs du monde. Mars parut alors et les eaux devinrent toutes rouges de la réflexion de ses étendards. Enfin le Soleil parut le dernier sitôt que Mars en fut sorti. Après s'y être baigné longtemps, il diversifia la fontaine plutôt de splendeurs que de couleurs. Et ce dieu brûlant dessécha bientôt cette aimable fontaine, qui vit durcir ses ondes en rubis et en escarboucle et prit à la nature, l'éclat et les feux du soleil. Enfin, admirant ces merveilles qui me tenaient les yeux et l'esprit enchanté, je me tournais pour interroger Mercure. Je fus fort surpris de ne plus voir, bien plus de m'apercevoir que je sortais d'un profond sommeil, me croyant bien éveillé.

Retour de Mercure

Toutes ces merveilles que j'avais vues dans ce prétendu songe, firent une si forte impression sur mon esprit, que j'avais peine à me persuader que ce fut un songe. Pendant ce temps que j'étais dans l'embarras, Mercure parut le casque en tête, ses ailerons aux pieds et son caducée en main. Prévenu par Zéphir, il me dit : « Es-tu bien éveillé à présent ? Prendras-tu la vérité de ma présence pour un songe ? Je viens pour t'apprendre que ce que tu as vu et entendu dans le premier entretien n'est qu'un prélude figuré de notre mystère. Quittons l'allégorie, et donnons une notion certaine et véritable de la matière, ainsi que du mercure exubéré en terre feuillée, et la connaissance de ces eaux secrètes que les philosophes appellent "feu". Ce sera là la seconde leçon que tu auras reçue de moi. »

Quatrième mets

Véritable notion de la matière des philosophes.

« N'as-tu jamais conçu l'idée de cet admirable embryon, où, par un artifice tout divin, j'ai renfermé tout ce qui est nécessaire à notre œuvre ? C'est en lui que se trouvent le soufre et le mercure unis ensembles, par la nature, non pas d'une union qu'on puisse nommer une conjonction Physique, qui se termine à un mixte complet avec l'idée particulière qui la mette au rang des individus de quelque espèce, mais d'une union qu'on doit nommer simple mélange naturel des principaux en forme de sperme, avec l'idée universelle de l'espèce métallique dont elle contient la semence des individus qui en peuvent être procréés ; par le soufre, il faut entendre le premier principe de la génération métallique qui est le sperme masculin, vif, où domine l'air et le feu. Le mercure est l'autre principe et le sperme féminin, aussi vivant, où domine la terre et l'eau. Tant le soufre que le mercure ne sont qu'un air chaud et humide, contenu de fumée ou vapeur. Celle du soufre a la couleur rouge en partage. La mercurielle a la blanche en acte et la rouge en puissance. Ces deux fumées se trouvent dans les trois règnes pour servir de principes de génération. Mais celles dont il s'agit regarde le règne minéral où elles ont acquis un état plus fixe et une solidité plus pure et plus constante, pour être propre à remplir l'attention des philosophes. Il faut avoir ces principes tout verts, c'est-à-dire vifs. J'appellerai ici verdeur la nature même, en tant qu'elle est le principe de vie et de végétation ; dans ce sens certains spéculateurs ont dit, par une profonde pénétration, que toute chose était verte. Ainsi ce terme de verdeur veut dire vivre, pousser, germer, végéter. Remarque donc bien ici ce terme de verdeur, qui a le caractère que doit avoir la véritable matière. Je ne veux pas dire pour cela qu'elle soit de couleur verte ; j'entends qu'elle doit être toute vigoureuse et pleine d'un suc de vie. Il faut que les principes soient purs et simples ou tout au moins peu composés ; c'est-à-dire que cette première composition incomplète et primordiale, facile à délayer et à purifier. Tu ne la trouveras pas, cette pureté et simplicité nécessaire à l'art, dans aucun des sept corps métalliques, non pas même l'or ni en l'argent, qui sont d'une substance composée, toute corporelle et matérielle. Comme tu as besoin d'une substance qui soit tout esprit, pour pénétrer comme une subtile fumée, tu ne peux prendre aucun de ces deux beaux corps pour ton art. Aucun minéral autre que cet embryon ne peut te donner ces principes, quand il contiendrait l'or, parce que les minéraux ont tous une forme corporelle, complète, très imparfaite, et qu'ils ne sont que des excréments, où ces deux principes ne trouvent ni entiers, ni simples ni purs, ni sains, dans leur vigueur et verdeur. Si donc ils ne peuvent être obtenus des fruits parfaits, comment les pourrais-tu tirer des fruits adultérins, avortés, et excrémenteux ? Le vif-argent commun a été regardé par le plus grand nombre des scrutateurs de cet Art comme un mixte qui renfermait ces principes dans leur verdeur ; mais combien a-t-il trompé l'attente de ses partisans ainsi que l'or et l'argent et tous les métaux, aucun ne contenant cette verdeur des principes qui ne se trouve que dans notre embryon, où j'ai tout mis pur, vif et vert. 

C'est pourquoi il a été comparé aux herbes. " Prenez, dit Marie la Prophétesse, l'herbe qui croît sur les petites montagnes, et la broyez toute fraîche à son heure." C'est cette verdeur qu'il faut chercher. Elle n'est plus dans ces corps, où il n'y a plus rien d'humide et où tout est sec et aride ; car l'humidité est le siège et le domicile de la verdeur et de la fraîcheur, la vie y est conservée. Cet embryon a une existence réelle dans la nature ; mais il est invisible dans une enveloppe visible, cette enveloppe est un corps qui n'est pas métallique, qui n'est pas fait et complet en son espèce. Mais c'est une masse informe qui pourrait avec le temps acquérir une forme de métal ; et cette masse informe a une racine dans la matière de tous les métaux, minéraux et végétaux. Cet embryon existe sous la forme d'un certain sel dans le centre de notre matière, qui est une certaine masse terreuse, sans être terre, fumeuse, humide et froide dans son extérieur, chaude et sèche dans son intérieur, où la lumière est réelle au point central, pendant que la circonférence est entourée de ténèbres et de mort. C'est là que je suis, petit, esclave et enchaîné. Mais si quelqu'un me met en liberté, il tire toutes mes grandeurs de ce petit point, et pour récompense, je lui donne sept couronnes. »

Deuxième entremets 

Après que Mercure eut fait une si belle description de la matière, il me toucha  de son caducée, et aussitôt un vent nous enleva tous deux dans un parc où il n'avait point d'eau que celle qui tombait le matin des beaux yeux de l'Aurore. Mercure me dit : "L'eau est fort rare en ces lieux qui n'ont, comme tu vois, d'autres arrosements ni d'autre fraîcheur que ces larmes. Cette eau est le mercure commun aux trois genres de la nature. C'est proprement le véhicule de l'humide radical élémentaire et alimentaire et le vase des plus douées influences des cieux, dans leur mouvement de descension ; mais ce n'est pas de celui-là, dans l'état où il est que tu as besoin. Il faut, avant qu'il te soit propre, qu'il fasse un voyage au centre du monde ; que, de là, il soit repoussé à la superficie après avoir passé par les mains de la nature, qui seule, sait travailler en sperme, et faire le mercure qui t'est nécessaire ; tu attendrais longuement, avant que cette eau que les nymphes ramassent sur les herbes et sur les fleurs, fût convertie en mercure. Je vais te montrer de tout près la façon de le tirer : Ce que je ne puis faire sans changer de forme. Prends mon caducée, me dit-il, en me montrant une très grosse pierre près de laquelle nous étions, il me dit : Quand je serai disparu tu frapperas de ma verge le rocher dans lequel je vais entrer. Tu porteras le premier coup du côté du couchant, le second du côté de l'Orient, le troisième du côté du midi. Zéphir, Auster et l'Eurus viendront te faire tes commandements"                            

Disant cela, Mercure se glissa comme un éclair dans le rocher, de quoi je fus étonné. Je frappais rudement le rocher du côté du couchant, et il en sortit à l'instant un brillant éclair, suivi d'un petit vent frais, et d'un jet d'eau très pur qui s'élança en l'air, retomba sur le rocher et y creusa un bassin qui le retenait. Ce qui me surprit, ce fut de voir des flammes mêlées avec ces ondes, qui retombaient pêle-mêle avec l'eau en forme d'étoiles blanches et claires, et se confondaient ensemble dans ce bassin. Pendant que ces eaux s'élevaient en l'air, je fis le tour du rocher pour le prendre à l'Orient et je frappais un grand coup. A ce coup si rude, il sortit une étoile du rocher plus brillante que celle du point du jour, il se fit un vent plus grand que le premier ; ce fut suivi d'une eau qui s'élança en haut avec une rapidité qui la raréfiait en air et au lieu de retomber, elle formait de petits nuages au-dessus du rocher qui étaient tout brillants des couleurs de l'iris avec un arc-en-ciel ; et ces petits nuages se fondaient peu à peu et tombaient comme une subtile rosée, qui s'écoula dans un petit bassin qu'elle se creusa dans le roc ; cette eau était plus subtile que la première et d'une nature aérienne et ne mouillait pas plus les mains que de bon esprit de vin. Enfin je vins à la partie du rocher qui regardait le soleil et frappais un coup de caducée. Il sortit un petit soleil avec tous ses rayons, suivi d'une lune faite en croissant plus blanche que l'argent. Ils furent suivis d'un petit vent doux et chaud et parmi ce petit vent on vit sortir un petit jet d'eau qui ne s'élançait pas fort haut parce qu'elle était grasse et pesante et avait la consistance d'une huile fort claire et limpide ; elle retombait aussi sur le même rocher, qui dans un moment se fondit tout en eau à mes yeux et fut converti en une grandissime fontaine entourée d'un grand bassin de marbre blanc. Ce spectacle me surprit si fort que je ne crus plus rien d'impossible aux philosophes. 

Je vis alors Pallas, Apollon et les Muses, accompagnés des chastes amours se promener sur le cristal de cette claire fontaine et chanter des vers à sa louange. Sur le moment, Mercure sortit de la fontaine et me dit en riant : "Est-ce un songe ou une vérité que tu  vois ? Il me dit ensuite : "touche ces eaux du bout de mon caducée", et je ne les eus pas plutôt touchées qu'à l'instant elles parurent de toutes sortes de couleurs très belles ; puis tout d'un coup Mercure ouvrit un canal sous mes pieds qui dans un moment engloutit la vaste étendue de ces eaux éclatantes de mille couleurs. Elles avaient un courant si rapide et si aisé qu'en un moment le grand bassin de marbre blanc qui les contenait demeura sec. Je cueillis dans le fond quelques rubis, diamants, émeraudes et perles. Mercure me dit ensuite : "Suis-moi, et tu verras les plus belles choses qui se puissent voir ; tu verras des objets dignes de donner des plaisirs aux dieux." Nous marchâmes trois ou quatre cent pas au-delà sur un petit vallon très agréable et le descendîmes, et au pied, nous vîmes une espèce de terrasse construite en forme de temple. Il me dit que les murailles de ce temple étaient doubles et qu'il y avait entre ces deux murailles au moins un demi-pied de vide ; que ce qui me paraissait un temple n'était que le modèle ou le moule d'un qui allait paraître là, après que cette terrasse serait tombée. Disant cela il ôta une pierre de la bouche du canal, qui aboutissait à cette figure du temple. Aussitôt nos belles eaux qui étaient arrêtées se dégorgèrent avec impétuosité dans l'entre deux des murailles du moule du temple et le remplit jusqu'en haut. Cette terrasse creuse avala toute l'eau du bassin de sorte qu'il n'en resta pas une goutte dans le canal. A l'instant Mercure me fit toucher cette terrasse de sa baguette. Quelle fut ma surprise de voir aussitôt que cette masse creuse tant dedans que dehors ainsi que mes belles eaux, congelées avec toutes leurs couleurs admirables sont changées en murailles claires et transparentes qui formaient le plus superbe palais. 

Ici l'auteur fait la description d'un temple dont le dehors était d'une pièce comme s'il était de fonte soutenu d'un grand nombre de piliers et arcs boutants de diverses couleurs et entouré de cent colonnes de jaspe, d'agate et d'autres pierres précieuses. Le tout d'ordre composite où aucune des sept moulures ne manquait, entre ces colonnes étaient des figures de dieux et de déesses. Au-dessus d'élevait une pyramide d'or, à l'autre tiers une seconde et troisième couronne qui portait une croix. La façade était ornée d'une colonnade de grès. De deux en deux colonnes, on voyait les statues des hommes fameux par leur science. Sur la façade s'élevaient deux tours ; l'une toute de grès, l'autre d'albâtre. 


Description de l'intérieur.

A l'entrée de ce temple était un portique spacieux, voûté en arc-en-ciel brillant de toutes les couleurs, au fond s'élevait un autel, fait d'une émeraude surmonté d'une figure de la vierge et d'un seul diamant dont la tête était ornée d'une couronne de douze escarboucles en forme d'étoile. Autour de cette statue, sept colonnes en rubis en forme de dais soutenaient une colonne d'or garnie de pierreries. La voûte était bleue, chargée d'étoiles comme le firmament. La nef étroite était soutenue de seize piliers représentant les apôtres évangélistes en pierre précieuses. Les murailles des deux côtés à trois étages étaient transparentes et peintes comme des tapisseries. La première représentait ce que la fable a de plus beau, la deuxième ce que l'histoire profane a de plus illustre et la troisième toute l'histoire sainte. 

Je sortis et fus trouver le Mercure au bout d'une longue allée de citronniers et d'orangers qu'il avait fait planter pendant que je considérais toutes ces belles choses. Il me dit : "Viens voir les trois origines et leurs trois sources dans les trois règnes de la nature." Il me mena sur des rochers forts hauts. Il y avait une prairie et une plaine entre deux. Là, il me fit voir trois figures. La première, d'albâtre représentait une forme nue  dont les mamelles jetaient du lait. Sur son ventre on lisait : NATURE ANIMALE. La deuxième était un jeune homme couronné de lierre assis sur un tonneau  d'où jaillissait une fontaine divine qui tombait dans une coupe d'or. Sur le tonneau était écrit : REGNE VEGETAL. Le troisième représentait deux effroyables dragons dont les queues ne semblaient sortir qu'à moitié du rocher quoique leur tête fût avancée sur le milieu du bassin. L'un d'eux était ailé, l'autre sans ailes. De la gueule du premier, sortait un ruisseau d'eau très clair et de celle du dragon sans ailes un petit filet d'huile. Deux satyres recevaient ces deux liqueurs dans des fioles de cristal et sur ces dragons était écrit : REGNE ANIMAL.

Me retournant ensuite vers le temple, je vis des deux côtés de l'avenue que les espaces entre les arbres étaient remplis par des satyres de philosophes en marbre blanc. On leur avait donné des attitudes conformes à leur génie. Les uns tenaient un globe, les autres des instruments de mathématique.

Mercure me dit : "je vais te montrer l'origine des trois sources que tu viens de voir." Frappant du pied contre terre, il en sortit un vent qui nous enserra sur le sommet inaccessible de ces trois rochers. Leur hauteur m'effraya. De là, je vis le temple tout à clair et ses grandes statues me semblaient des pygmées. J'aperçus nombre d'aveugles qui rôdaient aux environs de cette solitude. Ces malheureux sautaient de joie quand ils avaient touché une de ces figures et s'en retournaient aussi aveugles qu'ils étaient venus, se flattant de voir clair. Au lieu de venir à nos sources, ils allaient se précipiter dans un étang, dont les eaux étaient arrières, bourbeuses et pleines de monstres. Leur malheur venait de ce qu'ils ne connaissaient une herbe qui était à l'entrée de l'allée, pour la prendre et s'en frotter les yeux. Ils auraient trouvé les sources naturelles et ne se seraient pas perdus. Ils foulent tous les jours cette herbe à leurs pieds. Mais leur présomption les aveugle. 

Mercure me dit ensuite : "Viens voir l'origine du monde". Nous descendîmes très bas à la faveur d’une escarboucle qu'il mit à la gueule d’un des deux dragons. Quand nous fûmes sur les dernières marches, il me fit voir les antres de la terre au milieu d'une vaste étendue de vide. Le milieu de cette étendue était occupé par un corps sphérique entouré de douze autres globes qui sont les douze figures du zodiaque. Ces corps tournaient avec tant de rapidité qu'il s'en élevait un vent qui soufflait continuellement et sans interruption. Il me dit : "Ce vent descend des cieux, il est lancé dans ces lieux bas sur les douze signes d'en-haut, et les douze signes d'en-bas le relancent à leur tour. Ce vent est l'esprit des astres, quand il remonte, il revient esprit de la terre. C'est lui qui fait tout dans le monde, il ajoute les couleurs et les saveurs, il a les lumières et les ténèbres dans son domaine". Il me fit voir comme à l'entour du globe terrestre ces trois sources qui tirent leur origine de ce vent se maintiennent par cet aliment qui leur est communiqué par le souffle des signes inférieurs. Je vis que c'était le souffle supérieur qui mettait l'inférieur en mouvement et le faisait souffler. Je vis que les uns et les autres signes aspiraient et respiraient. Ce souffle était une vapeur subtile dans les conduits secrets qui aboutissaient aux trois sources. Je reconnus que sans cette concordance l'univers ne pouvait subsister et le haut et le bas ont un rapport merveilleux comme dit Hermès. Ainsi cette influence relancée par les signes inférieurs est une semence de vie toute préparée de laquelle naissent les trois règnes. 

Nous remontâmes l'escalier. Au sortir de sa caverne  le petit vent nous transporta à la porte du temple où je vis tous les immondices de la terrasse ou moule du temple tombés et jetés dehors. J'entrais dedans. Je vis aux quatre coins quatre degrés ou escaliers. J'en montais un qui me mena droit au clocher où je vis deux moyennes cloches d'argent et deux de verre malléable. J'y trouvais un génie qui en avait le gouvernement et qui en avait d'autres sous lui dans d'autres tours auxquels il donnait le signal de sonner quand il voulait. Ce qu'il fit en sonnant les siennes. Aussitôt, j'entendis sonner sept cloches qui sont celles des sept planètes, chacun faisant sa partie. On les connaissait par leur son, Saturne faisant la basse. Je fus dans les autres tours ou je crus voir la cloche du Soleil et celle des autres planètes. Je fus surpris de voir que ces sept cloches n'avaient point d'autre corps que les couleurs des sept planètes et qu'elles étaient dans un seul vase de verre, que leur son n'était que mélange de leurs couleurs qui forment une harmonie intelligible à l'esprit. 

Au sortir de là les génies voulurent être payés. Ne sachant de quelle manière les satisfaire, ils me dirent que c'était de la monnaie de philosophes qu'il leur fallait et que cette monnaie était souffle de vent. Alors je leur soufflais trente ou quarante fois au nez, et ils furent contents. Ils me dirent que l'or ou l'argent, tout matériels qu'ils soient, sont faits de l'essence propre du vent. 

Comme il y avait des barres de marbre dans l'avenue. Mercure me dit : « Venez vous asseoir. Je vais vous donner des secours sur notre Science, car tout ce que vous avez vu se faire par la vertu de mon caducée a un rapport merveilleux avec l'œuvre des philosophes. Par ce rocher, lequel frappé du caducée jette trois sources d'eau vive, conservez la matière frappée par la verge du feu magique qui se dissout tout en eau aussi facilement que ce rocher s'est fondu en une espèce de mer. Le couchant ou occident par où vous avez commencé de frapper cette pierre marque le vent qu'on nomme zéphir. C'est le zéphir qui tout le premier ouvre cette matière par la douée moiteur d'un bain tiède dont la chaleur, imitant la chaleur de l'étuve du printemps qui est apéritive commence par sa douceur à exciter les éléments renfermée en notre matière et la fait suer des larmes. Eurus, qui est le vent d'Orient, est le nourricier des fleurs. C'est le second qui commence à régner. Quand Zéphir a versé ses eaux et humecté les campagnes, le vent oriental trouvant les terres ouvertes en fait sortir l'esprit de vie auquel on a donné le nom d'air parce que tout ce qui vit dans l'univers vit de cet air qui est l'esprit du ciel et de cet air que je vous ai fait voir au centre du monde d'où il remonte tous les printemps pour donner vie aux trois règnes aussi bien qu'à la végétation. Vous avez vu des flammes, des éclairs et des étoiles parmi ces esprits, pour marquer que les philosophes appellent ces eaux leur feu, vous avez entendu les soufflements de vent impérieux et des coups de tonnerre. Cela marque que cet esprit est la matière du vent et du tonnerre dont les effets sont également terribles et admirables. Auster est le vent du midi, vent  chaud et agréable qui, à cause de sa douée chaleur, est le père de toute la nature. Il fait la nature de l'humide radical en toutes choses. C'est un humide, onctueux et visqueux. Je vous l'ai marqué par le vent du sud, mais j'expliquerai par la suite leurs convenances et leurs rapports à notre œuvre. Par ce canal où vous avez vu des eaux s'engouffrer, entendez la distillation des esprits, par le temple admirable qui s'est élevé de la congélation de ces eaux, comprenez l'œuvre parfait et accompli où tous ces rapports se trouvent justes, quant aux mystères de notre religion que tous les ouvrages de la nature. La figure de la sainte Vierge qui tient la place d'honneur, n'a point  été employée par hasard : si vous examinez bien le principe de l'œuvre, vous en trouverez la convenance juste et l'application naturelle. Les seize piliers avec leur verdure et leurs devises marquent les seize mois de cuisson qu'il faut attendre pour la dernière perfection, et parce qu'il n'y a pas de mois où il n'arrive quelque fête d'apôtre. La verdure marque la végétation pendant le temps de l'œuvre. Les devises ont un sens mystique se rapportant à la gloire de Dieu et des Apôtres et partie à la sagesse. Le reste s'entend de soi-même. 

Si je vous ai confié mon caducée pour faire de grandes choses par sa vertu, apprenez de là que l'homme sage s'élève par sa vertu et sa science au-dessus du commun des hommes. Par cette élévation il approche de la faveur de Dieu qui aime les hommes sages comme un miroir sur lequel sa divinité fait briller les rayons de sa lumière et de sa bonté. Apprenez enfin que la nature obéit à un philosophe comme à Dieu qui l'a soumise à son pouvoir pourvu qu'il n'exige d'elle que ce qui lui est possible et ce par des voies simples qu'elle connaisse, pourvu qu'il agisse avec elle en la flattant et sans violence. Par ces tourbillons de vent qui vous ont emporté au-dessus de vos forces, concevez que le pouvoir des sages est au-dessus de la  portée de l'homme et que le vent vous est nécessaire pour y réussir et pour voler sur ces hautes montagnes, c'est-à-dire que vous ne ferez jamais l'œuvre sans la sublimation philosophique. Vous ne sublimerez jamais si votre matière ne se dilate, ne se raréfie, ne se subtilise, ne s'élève en vapeurs car ces vapeurs sont notre tourbillon de vent. Par notre prison, vous comprenez peut-être que le soufre dont vous avez besoin est emprisonné dans la masse de votre matière dont il le faut mettre en liberté par la vertu du caducée. Vous ne doutez pas à présent de la réalité de l'œuvre, quoiqu'il y ait des savants qui en doutent et parce qu'ils n'ont pas vu la fontaine et l'origine de la nature et qu'ils ne savent pas que le vent est le premier principe des choses, car ces ignorants, quand ils veulent se moquer des sciences et les mépriser, disent que nous ne faisons que du vent, ne croyant pas si bien dire puisque enfin cette matière n'est que du vent. Mais ce vent est un vent gras qui souffle du côté du sud, qui charge les arbres de manne, les fleurs de miel et les herbes de rosée que l'aurore verse dessus au matin comme une pluie de diamants fondus et de rubis éclatants. »

Du mercure exubéré

Après cette idée générale de nos mystères, il est tenu de venir aux connaissances générales des principes de l'œuvre et d'en expliquer les termes et les équivoques dont les maîtres se sont servis pour cacher la science. La plus grande de toutes les équivoques est dans le terme « Mercure ». Outre la notion que nous avons donnée ci-dessus du soufre  et du mercure, il faut encore dire ici en termes généraux que par le soufre on doit entendre le sec et le chaud de la matière qui tient le feu, et par le terme de mercure on doit entendre l'humide de la même matière, mais puisqu'il y a deux sortes d'humidité, une froide qui a rapport à l'humidité de l'eau à cause de quoi on la nomme humide aqueux. Une autre humidité chaude se rapportant à l'élément de l'air pour raison de quoi on la nomme aérienne, il en naît un double mercure qui donne lieu à l'équivoque parce que c'est de ces deux mercures que consiste une partie du mixte que nous appelons flegme, qui, comme il naît de l'humide est une clef pour ouvrir la porte à la génération ou à la destruction, et celui-ci n'est pas le vrai mercure que  nous cherchons. Mais il est un hameçon pour le tirer. L'autre mercure que nous cherchons et qui est le vrai, est celui qui naît de l'humidité de l'humide aérien. Il constitue cette seconde partie du mixte que nous appelons esprit. Cet esprit est l'humide radical et le vrai principe de vie et de génération en toute chose. Pour parler entre eux et en termes inconnus du vulgaire, ils l'ont nommée air, nom assez propre parce qu'il convient à sa nature et l'ont nommé aimant et air improprement, et par comparaison : élément qui tire à soi l'air et l'acier qui se laisse attirer par l'aimant. En cela ils veulent dire que ce vrai mercure est l'acier qui se laisse attirer avec le flegme et un aimant par rapport à cette partie du mixte qu'on appelle sel, huile ou feu qu'il attire aussi bien à soi à son tour. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le Cosmopolite et Philalèthe parlant de l'acier et de l'aimant des philosophes. Voilà une remarque qui était nécessaire pour sortir de ce labyrinthe. Pour embarrasser davantage, quoiqu'il n'y ait qu'un mercure, ils en ont fait un mercure de nature, un des corps, un des philosophes, un commun, un vulgaire, un simple, et un composé. Le mercure de nature est celui dont je viens de parler, que j'ai nommé air, humide radical, esprit de vie ; pour en connaître la nature, je te renvoie au chapitre cinquième de la Lumière sortant des Ténèbres qui entrait amplement dans sa voie de descension. C'est le vent ou l'air des cieux qui porte dans son ventre la fécondité du soleil, c'est la vapeur des éléments de la nature des eaux supérieures portant naturellement en son sein l'esprit de la lumière et le vrai feu de nature.

C'est la plus pure portion de ce chaos. Et c'est dans cet état qu'il est jeune ou vierge. Mais dans la voie d'ascension considérez quand il monte corporifié et congelé avec les éléments inférieurs ; sous une forme saline et terreuse et obscure c'est l'humide radical des choses qui sous diverses scories ne laisse pas de conserver sa première origine sans que son éclat soit flétri par y son alliance nouvellement contractée avec la nature de l'eau. C'est une vierge très pure qui n'a point perdu sa virginité. Quoiqu'on la trouve dans les places publiques, et que la génération l'ait fait passer de la matrice de sa mère dans tous les corps des trois règnes, le mercure commun est le véritable vent qui porte le simple feu du soleil dans son ventre et l'air des sages, la moyenne substance de l'eau et le feu secret. C'est lui qui les distribuait par le centre à toutes les minières, qui sert d'aliment aux corps minéraux et qui a dans son sein l'essence métallique. Le mercure vulgaire est un des corps métallique imparfait et inutile.

Le mercure des philosophes est le mercure exubéré ainsi nommé par Lulle et quelques autres. Il ne se vend point. Il n'est point connu. Il ne se trouve que dans les magasins des philosophes et quoique cet humide radical, cet esprit de vie, cet air des philosophes puisse être dit aussi dans un sens propre le Mercure des philosophes, ce n'est que de notre mercure exubéré que l'on entend parler par ce nom. On lui a donné aussi celui de fer, de Saturne, de la véritable Diane, de sève des métaux, de moyenne substance, d'argent-vif, de magnésie, de sel de nature, d’Ammoniac, de soufre de nature. Par tous ces noms spécieux, on entend le même air ci-dessus mentionné, sublimé avec son même corps bien préparé, sublimé de sorte que c'est une terre feuillée d'une blancheur resplendissante qui est une eau sèche qui ne mouille point, qui est pourtant faite avec ce mercure nommé air qui mouille avant d'être congelé et sublimé. C'est ce mercure sublimé qu'on appelle l'enfant des philosophes, dont ils ont tant chanté la naissance et dont nous avons dit ci-dessus que le temps doit être connu. C'est dans cette sublimation que s'unissent les deux serpents de mon  caducée, savoir le soufres et le mercure. Cela se fait ainsi, l'esprit et le corps bien purifiés ; l'esprit par les sept rectifications ; le corps par de douées calcinations solaires artificielles : l'esprit ou l'air remis sur sa terre pour s'y préparer, une partie sur quatre. Le corps sitibond (càd assoiffé - L.A.T.) qui s'appelle ici soufre embrase et engloutit  cet esprit, lequel, fugitif, étend ses ailes pour s'envoler vers sa patrie et se trouve arrêté par le soufre qui s'envole avec lui, le poursuit jusqu'en haut du vase sans que l'un et l'autre se puissent désunir car Saturne les surprenant dans ce brasier amoureux leur lance un carreau de glace qui les congèle en un moment et s'il n'eût  pas usé d'une si grande vitesse pour lancer ce carreau de glace tant de si tendres amours l'âme fugitive eût quitté son corps pour toujours et l'artiste fût demeuré frustré dans son attente.

Des feux des philosophes

II y en a proprement trois, ne m'embarrassant pas d'expliquer les feux externes, mais seulement ceux que les philosophes ont tellement caché et que si, comme dit  Arthéphius, il y a de l'artifice à les trouver, il n'y en a pas moins à les connaître. 

Le premier est nommé contre nature, le second innaturel, le troisième le naturel. Le feu contre nature est une eau appelée feu par comparaison au feu qui ne saurait faire avec toute son activité ce qu'il fait entre les mains et par l'industrie du philosophe. C'est là la première eau qui est appliquée sur le sujet pour le dissoudre, de quoi elle vient à bout par l'industrie de l’artiste. C'est ce que tous les feux du monde ne pourraient faire car elle est aussi appelée mercure. Elle est la première clef pour l'obtenir. Elle sort du même sujet mais elle n'est originairement qu'une enveloppe et elle n'est pas de l'essence ni de la matière du vrai mercure. C'est un mercure bâtard et adultérin néanmoins frère adultérin du vrai mercure et sorti du même corps. A cause de sa nature étrangère les philosophes ont dit qu'il était pris ailleurs que dans la matière. Ce sophisme a fait errer une infinité d'artistes qui ont cherché ce dissolvant dans des choses étrangères et contraires à la nature métallique, s'imaginant qu'ils trouveraient quelques ressemblances de nature dans laquelle ils s'uniraient ; ce qu'ils n'ont jamais trouvé à leur grande perte, ayant été séduits par le sens littéral des philosophes qui n'ont pas même voulu se donner la peine de distinguer en cette sorte. Il est pris d'ailleurs que de la matière. Je distingue d'une autre substance que le soufre et le mercure de la matière : je l'accorde d'un autre sujet que celui qui contient le soufre et le mercure: je le nie. Pour expliquer cette distinction, il faut savoir que cette première eau, bien qu'elle ne soit pas de l'essence du soufre et du mercure est néanmoins contenue dans le sujet qui contient aussi le soufre et le mercure. Et cette première eau ayant proximité et affinité avec les parties essentielles du sujet, l'en tire à soi et les met en mouvement. Les philosophes ont dit d'elle qu'elle n'était pas le mercure. Ils l'ont appelée feu contre nature parce qu'elle corrompt et délie toute la première ce que la nature avait fortement lié et dissout le composé tout d'abord par son action. Ils l'ont appelée feu vulgaire, lunatique parce qu'elle fait sur son corps ce que la Lune fait sur les bas éléments et les choses sublunaires qu'elle corrompt par son humidité froide. Ils l'ont appelée urine dé Saturne parce que, comme le temps dévore tout, de même cette précieuse eau est un principe de corruption tant pour la génération que pour la mort de tous les corps sublunaires. C'est un esprit chaud, ennemi du repos,  détruisant et décomposant tout par sa crudité. Ils l'ont encore nommé feu contre nature parce qu'il est une eau et qu'il n'est pas naturel que le feu soit eau ni l'eau feu. Cela est contre la nature de l'un et de l'autre. Ce feu naturel est le mercure simple, le véritable dissolvant et l'une des parties essentielles de la matière. Il est appelé feu par la même raison que le précédent. Innaturel est un mot inventé par les philosophes pour distinguer ce feu du précédent et du feu de nature. Innaturel signifie proprement ici une substance toute aérienne et moyenne entre les qualités de l'eau et du feu parce que le mercure est nommé du nom d'air qui tient le milieu entre le feu et l'eau pour marquer que l'air, qui est chaud et humide convient d'une part avec l'eau par l'humide et n'est pas eau ; et d'autre part avec le feu par le chaud, il n'est pas feu, étant de qualité à s'accommoder avec tous les deux. Il ne combat pas la nature ni de l'un ni de l'autre mais il en est tellement ainsi qu'il prend souvent la forme de l'eau et du feu et ce particulièrement quand il est forcé par le philosophe auquel les éléments obéissent quand il est sage et avisé. Mais cette forme empruntée ne lui est pas naturelle et propre comme celle de l'air qui est sa forme innaturelle, comme qui dirait non naturelle. Plusieurs philosophes ont, par envie ou par inadvertance peut-être affectée, souvent confondu le feu avec le précédent, quoique très différent. Car celui-ci est le mercure essentiel qui se manifeste dans les distillations par la dissolution qui s'est faite par la plus subtile portion du sel volatil. Le précédent n'est point un sel dissout mais seulement une humidité externe. Si la forme d'eau et celle du feu ne sont pas naturelles à ce feu comme nous l'avons dit, elles ne lui sont pas si étrangères qu'il les prenne et ne l'en revête comme voisin et ami de l'un et de l'autre, soutenant parfaitement bien la nature et la propriété de l'air dont il porte le nom et fait voir par là que, susceptible de toute forme naturelle, corporelle et spirituelle, chaude ou froide, humide et sèche, il est le vrai mercure et le Prothée de la nature dans lequel tous les contraires trouvent un médiateur pour se réconcilier sans se faire la guerre. Il est donc le mercure simple de nature auquel conjointement avec le soufre, par l'industrie des philosophes, il en doit naître le vrai mercure composé de l'art que nous avons dit ci-dessus être appelé terre feuillée, notre magnésie blanche et notre enfant nouveau-né. Il fait aussi les fonctions de dissolvant avec le précédent avant que les philosophes ne les aient séparés, et tout seul par lui-même après qu'il en est séparé. Le précédent qui est un feu contre nature se sépare du feu dissout, comme étranger ; mais celui-ci se congèle et se reprend avec son corps dissout sous une même forme après l'avoir dissout, calciné, lavé, purifié et sublimé avec lui. Il ne la détruit que pour la rétablir meilleur, et parce que l'air est chaud et d'une nature amoureuse du feu qui est le vrai principe de vie en toute chose. On le compare à Vénus comme on a comparé la première eau à la Lune, suivant le dire des philosophes : Sidéra Veneris et corniculata Dianae tibi propitia sunt.

Par ces paroles, sont désignés ces feux en termes de figures. Le dernier est appelé lait de la Vierge ailée, l'eau argentine, l'onde vive, Diane, la grande lumière, l'eau de vie, le vinaigre très aigre, la perle précieuse des philosophes, Beya, et d'une infinité d'autres noms par comparaison avec ce qui est de plus beau et de meilleur dans la nature. Le feu naturel ou de nature n'est autre chose que la dissolution du sel fixe qui donne le soufre plus digeste et plus mûr que le pourpre de la lumière du soleil. J'entends la teinture rouge. Ils ont aussi dit de lui qu'il se prenait d'ailleurs que de la matière, parce qu'il est extrait de la terre par le moyen de l'air et que la terre pendant cette extraction  paraît noire et après devient altérée et tout autre qu'elle n'était au commencement à cause du changement que le travail y a fait. Mais ce feu est un baume de vie et la vie même est la meilleure de toutes les substances. Non seulement il est de l'essence, mais c'est lui qui constitue l'essence. C'est l'or vif et le vrai Soleil des philosophes. Cet illustre captif, ce noble prisonnier qui donne sept royaumes à son libérateur et multiplie la pourpre royale de l'or à l'infini.

En ces trois notions consiste le plus essentiel de la théorie, car c'est un grand point de savoir ce que c'est que la matière, où il faut la prendre ; et il est encore essentiel de connaître l'eau, l'air, l'huile et de savoir que ces trois humidités sont trois feux qui se tirent du même sujet, contre le sens littéral des philosophes. Il n'est pas moins essentiel à la science de connaître la forme du mercure, ce que nous avons ébauché sans apporter d'autorité, un dieu valant mieux que tous les auteurs du monde et qui n'ont su que ce qu'il lui a plu de leur inspirer.



DEUXIÈME PARTIE

De la pratique

L'œuvre des philosophes a plusieurs parties, savoir la cuisson, les imbibitions qui sont la fermentation et la multiplication. Je réduis ces diverses parties en trois œuvres. Le premier s'appelle XIR, le second IXIR ou ISIR, le troisième ELIXIR. Or les philosophes n'ont jamais dit en quoi consistait l'opération du XIR qui est l'opération la plus laborieuse, la plus pénible et la plus essentielle des trois oeuvres. Ils l'ont donc entièrement passée sous silence par envie et tous avouent qu'ils méconnaissent la première eau pour leur mercure et pour leur dissolvant le qualifiant de ce nom que la seconde eau, laquelle ils estiment être leur mercure essentiel lui donnant le nom d'air. De même aussi la préparation selon eux n'est pas l'ouvrage des philosophes. Ils ne la comptent point dans leurs travaux, disant qu'il appartient aux gens rustiques de se livrer à une occupation si basse et si vile qui ne correspond point à la dignité d'un homme de lettre. La raison de cette grande indifférence et de ce mépris affecté est que cette préparation se termine à une coagulation que se fait du soufre et du mercure par le froid. Ils l'estiment indigne à un homme de lettres parce qu'elle est tout à fait semblable à une opération chimique et bien différente de l'oeuvre physique qui se termine à une congélation qui se fait par le chaud. 

Le Cosmopolite dit à ce sujet :« Si quelqu’un sait congeler l'eau par le chaud, assurément il a trouvé une chose mille fois plus précieuse que l'or. »

Tu as encore l'auteur de La lumière sortant des ténèbres, lequel, au sujet de cette première congélation par le froid dit fort bien que le vase doit être scellé par l'hiver et que c'est par le froid qu'on retient l'hôte à la maison. Sur quoi on remarque que par l'eau d'Hermès les philosophes ont principalement entendu parler de la conjonction du soufre et du mercure, autrement dit des deux dragons, laquelle, lorsqu'elle se double ne forme de terre feuillée, ce qui se fait sous les auspices du froid Saturne, lequel survenant les congèle, et le moment de la congélation froide est le moment de la naissance. 

Hermès  est le premier qui en ait parlé en ces termes :«Lorsque ce qui est de nature chaude rencontre le froid, ou ce qui est froid de sa nature vient à rencontrer le chaud, il ne lui nuira point. »

Platon en dit assez pour se faire entendre disant :« II faut que la chaleur soit contrariée à l'heure de sa naissance ou de sa congélation. »

La Tourbe dit ainsi : « Sachez que vous ne tiendrez point la couleur de pourpre si ce n’est pas le froid. »

Voilà suivant toutes ces autorités une grande découverte de ce qu'il y a de plus essentiel dans l'oeuvre qui se fait dans la préparation par laquelle le culte est rendu manifeste par la naissance de l'enfant des philosophes dont on décrira l'opération ainsi : En son lieu, par là, la matière est scellée dans son vase naturel par le véritable sceau d'Hermès qui se fait par cette congélation du mercure dans le soufre, l'un étant le vase propre et naturel de l'autre. C'est en cela que consiste la première couronne de l'œuvre et ce premier degré de perfection qui par le moyen de la sublimation est acquise par celui qui comprend bien ces vérités.

Opération particulière de cet œuvre

Arnaud de Villeneuve dit qu'il faut commencer par séparer les éléments qui sont ceux dont nous venons de parler, savoir cette eau, cet air, ce feu ou huile ou cette terre rouge de la matière d'où l'art les extrait par la distillation. Virgile a touché non seulement le travail, mais encore la matière par ces mots : « Premièrement par les forts taureaux, par le souffle de Zéphir, la terre grasse ou masse de terre est résolut et ouverte. » Sans aucune figure ni équivoque il marque la matière qui dans ce sens est la véritable. Il faut en effet une terre grasse toute fraîche et toute nouvelle pour qu'il soit plus végétable, humide et spiritueux et dans sa grande verdeur qui est communiquée dans ce temps-là par l'esprit ou mercure rénovatif, lorsqu'il remonte du centre pour le transmettre à tous les êtres sensitifs et inanimés. Les jeunes et forts taureaux qu'on applique à ce labeur ne sont autres que les esprits forts et vigoureux de la matière et d'un autre côté les feux externes qui sont les instruments de cet art. Cette motte ou masse puante par les soufres impurs sont son extérieur est rempli pour servir d'enveloppe à la lumière qui y est cachée se dissout par le Zéphir qui est un petit vent doux qui souffle du côté d'Occident, puisque le poète a dit que cette masse puante se dissout par le Zéphir, il faut apprendre qui il est.

Le Zéphir des Philosophes

Le roi prophète a dit ce petit mot du souffle de Dieu qui est le vent, et il nous apprend que c'est lui qui fait couler les eaux : Stabit spiritus et ejus et flavit aquas.

Notre tout petit Zéphir occidental est un vent propre à faire couler les eaux de notre matière. Ce Zéphir n'est qu'un vent. Souviens-toi qu'Hermès dit que le vent l'a porté dans son ventre. Il entend parler du fils du soleil qui est le feu, lequel est l'âme et la  vie du vent, c'est-à-dire de notre air ainsi que notre air et sa nourriture étant le véritable véhicule du feu comme le corps est le véhicule de l'esprit. Mais c'est particulièrement lorsqu'il est porté en haut par la sublimation et la raréfaction de l'air que ce feu ou fils du soleil prend des forces à mesure qu'avec l'air il est dilaté en vapeurs parce que la nature ne demande qu'un feu tendre. Les philosophes, poètes et prophètes sont tous d'accord à ce sujet.

Tu veux savoir quel est le Zéphir occidental qui dit faire couler les eaux physiques de la matière. Apprends, mon ami, que le premier esprit qui sort de notre matière est comparé à notre vent d'aval qui souffle du côté du couchant et ne souffle jamais sans donner de la pluie. C'est lui qui est notre première clef. Ce Zéphir est ce que les philosophes et les chimistes méprisent et rejettent de leur œuvre. Ils le nomment flegme et ne s'en servent point comme philosophes mais seulement comme chimistes, en ce qu'il n'entre point dans leur œuvre précieux. Cet esprit est de la même couleur du vrai mercure. Il est clair, limpide et cristallin, mais insipide, très cru, ennemi de la congélation et de l'auteur universel des conceptions, et même des générations dans lesquelles il se mêle comme principe de mutation, d'altération, de corruption et de mort. Je dis une seconde fois que cet esprit que les hommes souvent ne comprennent pas ce qu'on leur dit non seulement à la première fois, ni à la deuxième, même à la dixième, ni à la centième fois. Je te dis ceci en passant pour te montrer l'excellence de Dieu qui, s'il ne mettait point de gros ombrages dans l'entendement des mortels, ils seraient des dieux avant leur mort, ainsi qu'ils en approchent après leur trépas. Mais reprenons notre sujet et parlons de la pratique.

Pratique du premier œuvre

Tu dois d'abord faire provision au moins de 60 livres de matière prise toute fraîche et nouvellement apportée des lieux où la nature l'a formée. Il faut que tu distilles ce que tu pourras. Cette distillation sera pénible, laborieuse et ennuyeuse, d'autant plus qu'elle doit se faire à une chaleur insensible ou imperceptible. Tires-en ce que tu pourras de cette eau, qui ne sera qu'un simple flegme, mais d'une vertu admirable pour le commencement. Cohobez et digérez sur la même matière putréfiée, souvent redistillez et cohobez. Il dissout puissamment toute la matière en eau, mettant trois parties d'eau contre une de matière ou terre. Mais il faut être prudent et avisé pour aiguiser la vertu de cet agent quoique puissant. Cela se fait par réitérations et distillations. Cette répétition dissout peu à peu le sel volatil de la matière. Ce sel dissout se mêle avec lui, le fortifie et l'aiguise. Une livre de ce flegme suffit pour dissoudre autant de matière que tu voudras, quelle que soit grande la quantité. Tu sauras que ce n'est pas un petit travail d'en obtenir une livre, à plus forte raison plusieurs. Ce qui fait dire à plusieurs pour marquer les fatigues d'un si rude travail que c'est un travail de géant. Il faut le feu gouverner, le repos observer, le poids égaler, le temps atteindre et un artiste patient qui se souvienne que toute précipitation vient du diable. Le flegme sera souvent distillé, cohobé et redistillé après avoir digéré. Le temps qu'on vient de dire remporte avec soi avec chaque distillation quelques portions du vrai mercure, auquel on a donné le nom d'air. Le flegme s'élève et s'étire parce qu'il est son aimant, ce qui leur a fait donner les noms d'aimant et d'acier par comparaison. Ainsi après la quatrième distillation et après avoir séparé l'air d'avec le flegme et rectifié sept fois cet air qui devient brillant et cristallin par soi-même, on ne procède plus à la distillation que par lui seul. On le reverse, ainsi rectifié sur son propre corps, dans lequel il pénètre comme un couteau tranchant et par des distillations répétées à la suite de digestions convenables, il emporte le reste de l'air qui est demeuré dans le corps comme le plus opiniâtre. Ce que l'on continue tant qu'il y a de l'humide dans le même corps distillant toujours à feu imperceptible. Quand au flegme qu'on a séparé de l'air, on s'en sert pour de nouvelles matières d'où on veut tirer d'autre air et d'autre huile en procédant toujours de même et séparant toujours l'air du flegme. Après la quatrième distillation et joignant tous les flegmes ensemble et tous les airs ensemble pour les fortifier et en augmenter la quantité parce qu'on a besoin de toutes ces substances bien travaillées et en bonne quantité. Cet air ainsi rectifié est remis sur la matière digérée comme devant et après avoir dissout tout le sel volatil, tire à soi tout l'air restant, remis ensuite sur son corps avec le nouvel air qu'il a attiré et donne puissamment sur le sel fixe, le dissout, l'élève, et le tire dans la distillation en forme d'huile , qui est l'élément du feu que l'air fait sortir et délivre de ses prisons, le faisant dessécher au fond de sa terre noire où il se reposait comme un gouverneur dans son fort. Mais un moindre que lui le fait rendre non par force, mais de son bon gré parce qu'il la sème ne pouvant se séparer l'un de l'autre, l'air étant l'élément du feu comme le flegme est celui de l'air. Lulle dit qu'il faut au moins vingt ou vingt-deux distillations pour obtenir tous les feux de la matière et donnant à chaque distillation une digestion convenable comme j'ai dit, ce qu'il assure avoir accompli en sept mois. Si l'on travaille en diverses portions de matières, en divers alambics, tout doit être conduit par les mêmes règles et l'on doit faire bonne provision de ces trois esprits, flegmes, air et huile, mettant chacun à part dans des fioles bien bouchées. Voilà donc les trois éléments obtenus.

De la terre minérale

Lorsque la terre est vide de ses esprits et de ses éléments, on la calcine, on la blanchit et on la rôtit, on la triture, on la rend subtile, avide et sitibonde (càd assoiffée - L.A.T.). Pour mieux faire cette opération le miroir d'un grand volume serait d'un grand secours à ceux qui cherchent à secourir par la nature. Il n'est pas absolument nécessaire, mais je soutiens avec Valentin que les chaux acquièrent dans cette calcination une vertu et une force toutes célestes. Par ce fils du Soleil les chaux deviennent plus blanches, plus douées et plus spongieuses, plus salutaires et plus naturelles, étant bien calcinées à vase clos dans ce feu et souvent triturées en lieu sec et au soleil, s'il se peut, pour que cette chaux, extrêmement attractive, n'attire par de l'air quelque humide superflu. C'est par ce feu noble et céleste que Marie la prophétesse avait obtenu la plus courte abréviation de l'ouvrage. C'est aussi le secret d'Agricola ou petit paysan qui apprit à faire l'œuvre en trente jours.

Signe de la parfaite calcination

Quand on jette un peu de cette chaux ou terre calcinée sur une lame rougie au feu, qu'elle ne donne point de fumée et qu'elle est aussi subtile qu'une fine farine, alors elle est  prête, et il faut procéder à l'imprégnation. Quand on a reconnu ce signe, il n'y a plus rien dans cette terre qu'une vertu fermentative dans laquelle l'espèce métallique est conservée avec la puissance de reprendre et de congeler ces esprits et ce par la vertu de sa propre substance qui n'est autre chose qu'un soufre vif et permanent, qui est la racine et le fondement de la métalléité. Aussi les philosophes lui ont donné à bon droit le nom de soufre. Pour engendrer l'enfant philosophique, il faut engrosser cette terre préparée. C'est ici la pierre de touche. De toutes les difficultés, c'est la plus grande à surmonter. C'est à cette imprégnation qu'on a besoin d'être sage, prudent et avisé et qu'il faut avoir un bon jugement pour ne pas manquer son coup. Voici comment cette importante se fait. Comme il s'agit de congeler ce que l'on dissolvait au commencement, il s'ensuit que cette opération pourrait être contraire à la dissolution parce que le premier œuvre ouvre, et celui-ci ferme. Aussi y procède-t-on de manière toute pesée. On commence donc par le poids, au nom de la Sainte-Trinité qui a tout fait. Nous prenons cet air brillant et purifié par sept rectifications qui sont les aigles et qui volent au-dessus des sept planètes. Et au lieu que nous avons mis d'abord trois parties de flegme sur une terre pour la dissoudre, ici au contraire nous ne mettons qu'une partie d'air sur trois de notre chaux, ou terre préparée. Elle boit avidement et la coagule. On répète tant de fois cette dose d'air et de terre que cette féconde mère devenant grosse petit à petit répétant souvent cette opération, enfante notre jeune roi. S'il te survient quelque doute, consulte les docteurs, savoir Lulle, Le Rosaire et Riplée (Ripley - L.A.T.) et surtout Servita. Ils ont particulièrement bien décrit cette opération. Je te renvoie à leurs écrits en cas de besoin.

Cette naissance est admirable. Elle a été chantée par tous les philosophes comme un prodige de la nature et de l'art. Cet ouvrage est si grand qu'ils lui ont donné le nom d'enfantement, parce que, comme l'enfantement est le plus grand effet de la nature, aussi cette opération qui comme la nature, avec la nature et par la nature, met au monde une créature engendrée de deux spermes et produit une chose qui a vie sans âme, corps et esprit du sperme masculin, du soufre et du sperme féminin, du mercure. Non seulement cet ouvrage est comparé à un enfantement ordinaire, mais même à celui d'une vierge surpassant le cours de la nature. C'est un ouvrage qui tient du prodige ; pour voir naître ce Soleil nouveau, il faut avoir bien fait l'imprégnation de la terre, et aussitôt, sans aucun délai, faire ce qui suit.

Sublimation physique

Pour réussir en cette noble opération, il faut se servir du bain tiède, de cendres chaudes et de feu, et du froid presque subit survenant peu de temps après, non pas pourtant tout d'un coup, par l'application de quelque chose à froid, ou de la glace, car les vases se rompraient. Il faut être bon artiste pour bien faire cette opération. Je vais la répéter plus exactement afin que tu ne la manques pas. Prends de la terre bien travaillée et déliée comme fine farine, fort blanche et bien disposée à recevoir ces esprits. Mets ces trois parties de terre dans une cucurbite, verse dessus une partie d'air, mets le chapiteau aveugle dessus et lutte bien. Laisse le tout à petit feu jusqu'à ce que la terre ait bu cet esprit. Mets encore par-dessus cette terre ainsi séchée trois parties de terre et une d'esprit et laisse le sécher comme la première fois pendant deux ou trois jours. Répète toujours la même chose dans les mêmes quantités tant que tu auras de la terre et de l'air. S'il arrivait que dans le temps prescrit, cette terre accoutumée à boire son humide et à se dessécher avec lui, ne l'eût pas pris et engloutie, retire le superflu qui surnage et le dessèche par une lente et douce distillation ; et quand tout sera sec, remets encore de la terre et de l'air si tu en as au même poids que dessus. Procède toujours de même jusqu'à ce que la terre soit engrossée de son esprit et prêt à enfanter. Voici deux signes de l'imprégnation parfaite. Le premier se connaît au poids de la terre qui a dû être pesée après la calcination, et après avoir procédé à l'imprégnation, il faut la repeser, et si elle pèse une quatrième partie de plus qu'avant l'imprégnation, c'est marque qu'elle a pris ce qu'il faut de l'esprit et qu'elle est toute prête d'enfanter. Le second se connaît à sa volatilité. Si tu fais rougir une lamine d'or ou d'argent et que tu en jettes un peu dessus, elle doit s'envoler avec l'esprit sans qu'il en reste rien sur la lamine. Alors, tu peux être certain que, puisque la terre n'abandonne pas son esprit et qu'elle s'envole avec lui dans sa proportion, elle est prête à être sublimée. Si tu la presses un peu de feu, elle s'élèvera avec son esprit fugitif et ne le quittera pas. Si au contraire, il reste de la terre sur la lamine, sa spongiosité n'est pas pénétrée de l'esprit et c'est marque qu'elle n'est pas assez prise. Il faut encore l'arroser de son air comme ci-dessus jusqu'à ce que tu voies le signe, lequel étant bien constant, aie un fourneau tout prêt avec des cendres chaudes, et dans le même temps, retire ta cucurbite du bain-marie. Mets-la incontinent sur les cendres tièdes, couverte de son chapiteau aveugle. Pousse un peu le feu et le fais assez bon pour réchauffer les cendres, l'esprit ne sentira pas plutôt la pointe du feu, qu'il déploiera ses ailes pour retourner vers sa patrie et le corps devenu volatil et spiritueux, se dilatera si bien dans ce moment que, s'élevant avec l'esprit, ils ne pourront se désunir, et à mesure que l'esprit enlèvera le corps, celui-ci arrêtera l'esprit et retiendra sa fuite, ainsi que dit Zachaire par sa pesanteur naturelle. Ils n'iront pas plus loin que le haut du chapiteau de la cucurbite, ou, s'ils demeurent sublimés d'une blancheur éblouissante, congelés ensemble comme une espèce de glace argentine en terre feuillée et délicate, au-delà de tout ce qu'on peut dire. Tout cela se fera heureusement, si au moment de leur élévation tu éteints le feu si bien à propos que le froid survienne pour les congeler et les unir ensemble. C'est là cette opération si importante et si grand sans laquelle on peut réussir dans l'œuvre. On est sûr du succès si on est assez heureux de la bien faire. Elle dépend du degré du feu qu'on doit donner sous les cendres et du froid survenant aussitôt, car si le feu ne cessait fort à propos tout se perdrait parce que la terre et les esprits se sublimant en haut du vase laissent tout l'impur au fond, auquel le mercure retournerait et s'y précipiterait malheureusement. Si cela arrivait le mal serait sans remède, car on ne peut jamais par aucun artifice l'en séparer. C'est ce qui arriverait indubitablement si le feu ne cessait et si le froid ne survenait.

Il y a trois signes du degré du feu requis pour cette opération. Le premier est qu'il ne s'élève peu de cette neige. Cela marque que le feu n'est pas assez fort et qu'il faut l'augmenter. (C'est l'auteur qui parle.) Le second est qu'il s'en élève beaucoup mêlé d'impuretés et que la couleur en soit obscure et non d'un beau blanc, resplendissant et brillant. C'est la marque que le feu est trop fort et qu'il faut le diminuer. Le troisième est que si la sublimation est abondante et pure et d'un blanc de neige, on a trouvé heureusement le vrai degré qu'il faut continuer. Ces trois signes doivent être bien étudiés et observés. On doit les prendre pour guide et ce avec d'autant plus de diligence que cette sublimation se fait en une heure, par le chaud et par le froid. Les philosophes y sont formels et parlent tous d'une heure pour cette sublimation. Philalèthe dit en termes exprès  parlant de l'enfant des philosophes qui naît de la sorte en l'air : « Si quelqu'un le sait prendre à l'heure de sa naissance (remarque ce terme d'heure) c'est comme s'il disait quelqu'un sait ce grand secret si caché et si difficile pour profiter de l'heure précise dans laquelle il se sublime et s'élève en l'air où il prend naissance. La sublimation est achevée et faite aux cendres par un feu léger. » Artéphius ajoute : « La première partie ne se fixe si elle n’est jointe à la seconde et à la première heure. » Zachaire page 84 de son opuscule, deuxième partie, où il ne traite que de cette heure fatale, « si, dit-il, on manque cette heure, on manque tout ». Pour en marquer l'importance, on a imaginé la fable de Dédale et d'Icare son fils qui se fit des ailes de cire pour s'envoler du labyrinthe. Icare volant trop près du Soleil, fondit ses ailes et se noya dans la mer. Dédale signifie le soufre de nature sublimé et coagulé physique et philosophiquement. Icare est le mercure sublimé et coagulé, mais fondu et perdu par trop de feu dans la mer d'Icare. Ces passages font voir que cette opération est si délicate que, faute d'application et de grande diligence, faute de dextérité, il est assez malaisé d'y réussir à moins qu'on ne prenne bien ses mesures, car ces substances d'argent-vif et de soufre étant si tendres et si délicates et si volatiles qu'il en peut venir faute. Si on ne prend pas peine à l'éviter par une grande fidélité à son ouvrage et une exactitude ponctuelle et enfin par un courage invincible au travail. Je termine ce chapitre en te disant que les derniers auteurs ont plus d'envie que les anciens. Témoin l'auteur de La lumière sortant des ténèbres qui, parlant de cette terre sublimée avec son esprit l'appelle le ver qu'il faut tirer des cendres avec adresse. Ce qui ne se peut jamais entendre par un étudiant qui n'aurait jamais ouï parler de cette opération mettant toujours comme ceux qui lui ressemble des livres qui ne peuvent être aptes à personne, pas même aux enfants de la science qui sont prédestinés à en cueillir les fruits. Pour marquer combien cette envie m'est désagréable, je te fais écrire cette science en termes clairs afin que les étudiants qui liront ceci après toi connaissent un jour leur erreur et sachent que cette terre feuillée et sublimée où cette première sublimation et coagulation ne doit pas être prise pour l'œuvre au blanc. Je te fais cette observation parce que c'est ton erreur et si tu ne l'avais pas entendu pour la pierre au blanc, tu y serais parvenu il y a longtemps. Voilà ta pierre d'achoppement et celle de plusieurs autres. Les envieux sont presque tous ceux qui ont écrit de la science plutôt par vanité que par zèle pour la vérité et pour instruire des véritables principes de cet art.



TROISIEME PARTIE

Première opération des philosophes selon eux et la seconde selon nous

Après l'imprégnation de la terre dans laquelle tu as mis une quatrième partie d'air contre trois parties de terre préparée pour servir à la sublimation de la terre feuillée qui est le roi qui nous est né, il te reste de l'air dont tu dois avoir fait bonne provision pour le besoin et particulièrement dans l'opération qui se présente à faire où il s'agit d'élever le roi et de le nourrir, de le faire croître, de lui donner des forces et de le conduire à la plus haute perfection. Tu as donc dû faire deux parts de ton air dont une qui s'est coagulée avec la terre, a pris le nom de corps, de laiton, d'enfant, et l'autre le nom d'azoth et retenu celui d'esprit et de lait. Celui d'esprit pour volatiliser et spiritualiser le corps, d'azoth pour laver le laiton, et le lait de la vierge pour nourrir et élever notre enfant royal. Les philosophes après la naissance, ont commencé par les doses du premier œuvre qui est ici le second, lesquelles consistent à prendre de notre magnésie blanche ou terre feuillée sublimée, un poids et demi, de notre azoth, de notre terre, de notre lait virginal, autrement de notre esprit, lesquels ne sont qu'une seule et même chose c'est-à-dire un seul et même mercure, un poids et demi. Ce qui fait trois ou deux parties égales lesquelles trois parties, mêlées d'abord, sont trois nymphes qui en attendent sept autres qui viendront dans la suite joindre ces trois, et toutes ensembles composeront le nombre de ces dix belles nymphes qui viendront au palais du roi. Tu prendras donc trois parties égales de terre feuillée et d'air. Dispose si bien les doses de l'un et de l'autre qu'il te puisse rester neuf fois plus d'air que tu ne mets de terre feuillée, parce que ce qui reste doit servir à faire les imbibitions lorsque l'enfant aura pris et bu le lait de sa mère. Tu mettras ensemble ces trois parties égales, tu les enfermeras dans un vase clair et net d'un très bon verre souffrant le feu ; tu le boucheras bien hermétiquement, même si tu crains que le grand feu nécessaire au sceau d'Hermès ne puisse se faire sans risquer tes confections, cherche une autre manière de boucher si bien que les esprits extrêmement volatils soient retenus ou ne s'envolent point ; fais le sceau que tu voudras, pourvu qu'il retienne la fuite des esprits, il sera toujours bon. Fais le feu qu'il te plaira pourvu qu'il soit égal, d'un même degré et presque insensible et qu'il ne fasse qu'exciter le chaud naturel de la matière pour mettre les éléments en mouvement. Il doit être réglé sur la chaleur du printemps qui n'est sensible au commencement de cette saison et ne laisse cependant pas de tout faire verdir et végéter.

Cet œuvre se nomme IXIR

Tu attendras avec beaucoup de patience que l'Ixir ait bu le mercure que tu lui as donné. Dans cette cuisson si tu procèdes bien, tu dois voir tout l'ordre des couleurs qui sont décrites par les philosophes. Le noir paraîtra le premier, et si après le noir beaucoup de vert et de jaune l'un après l'autre, d'un grand éclat, et peu de rouge. Dans ce commencement, tu auras bien opéré. C'est le signe que la matière a reçu un feu propre et qu'elle végète comme les herbes et les fleurs.

Quand tu verras que le premier dessèchement ou la première calcination du mercure sur son propre corps sera parfaite, ce qui doit arriver en 256 ou 260 jours environ, ou neuf mois, tu verseras la première imbibition au poids que je te marquerai ci-après.

Imbibitions

Elles viennent en compte au nombre de sept, et sont comprises dans les dix parties de mercure ou d'eau contre une de soufre ou de terre. Dans les dix poids d'esprit contre un de corps, que les philosophes ont ordonnés de mettre, lesquelles dix parties d'air ou d'eau ou de mercure ne sont pas commandées de suite, tout d'un coup et toutes à la fois dans l'œuf, mais peu à peu, successivement, dans les imbibitions. C'est ici la pierre d'achoppement de tous les étudiants qui prennent d'abord quelque minéral après  l'avoir grossièrement trituré par un travail manuel, font passer pardessus une vingtaine de distillations, de quelque esprit de rosée, avec lequel ils croient par ces distillations, ouvrir le corps et imprégner cet esprit du soufre, du sel et du mercure de leur minéral, les mettent ensemble dans un matras à circule jusqu'à ce que la terre ait bue l'eau et l'esprit de rosée dont ils mettent d'abord dix parties sur le corps et cuisent ensuite cela pour les unir. Dans ce procédé il y a bien des fautes contre les principes établis. Ici l'esprit de rosée et le minéral sont deux extrêmes qui ne se peuvent jamais s’unir par l'art parce qu’ils sont séparés par la nature. Voilà une grande faute. Ensuite ce minéral avec tous ces soufres ne se peut jamais exalter en pureté parce que le pur n'a pas été séparé de l'impur. Deuxième faute. L'eau ne se peut boire ni être engloutie par la terre parce qu'il ne se peut faire d'attraction de chose étrangères et divergentes. Troisième faute. L'art n'est point venu au secours de la nature pour unir le pur avec le pur, le séparer et lui aider à rejeter toute impureté comme un vomissement. Ainsi les éléments ne peuvent se dégager ni s'unir dans une simplicité pure et exacte. Quatrième faute. Outre cela, ce minéral est la vraie matière ou ne l'est pas. S'il ne l'est pas, c'est en vain qu'on le travaille. S'il l'est, c'est encore en vain qu'on le travaille parce qu'il ne fait rien ajouter d'étranger. Cinquième faute. Mais je dis bien plus que tout ce qu je viens d'expliquer de ce méchant et ridicule, quand même il serait fait sur 1 vraie matière, avec son mercure, l'un et l'autre exaltés selon les règles qu'on mettrait dix parties du vrai mercure sur le vrai Ixir, tout d'un coup, on ne réussirait jamais, parce qu'on éteindrai l'Ixir que les philosophes disent qu'il ne faut pas suffoquer. Voilà ce qui m'a inspire d'expliquer le sentiment des philosophes et de te dire qu'il ne faut mettre ces dix parties qu'à diverse fois, et spécialement dans le nombre des sept imbibitions.

Comment par ce moyen les philosophes sortent de l'unité et y retournent

Les philosophes prennent matière qui est une.  Ils la divisent et ainsi sortent de l'unité, en comptant un, deux, trois, etc. et conduisent leur ouvrage jusqu'à dix. Ils la ramène à l'unité dont ils sont sortis, c'est-à-dire à la perfection qui se trouve au nombre de dix, où l'on commence à compter par un. Voici comme ils font leurs comptes : ils prennent parties égales de terre et d'esprit, ou de corps et d'esprit, savoir partie et demie de l'un et partie et demie de l'autre, ils comptent trois ou autrement, ils comptent une partie de corps et deux d'esprit, supposant qu'une partie a déjà été coagulée avec le corps ou la terre feuillée et celle qu'on ajoute en parties égales avec ce corps et sur pieds, ils comptent un de ce corps et deux d'esprit, qui font trois, et le sept imbibitions qu'on verse dessus à chaque dessèchement font dix justement. Voilà un grand sophisme d'éclairci, où les pauvres apprentis ne peuvent rien comprendre d'eux-mêmes, et qu'aucun philosophe n'a voulu expliquer nettement. Il faut outre cela savoir que les imbibitions se font ordinairement avec le lait de la vierge, qui est l'air parce que l'huile est gardée soigneusement pour les imbibitions ou multiplications au rouge.


Les poids justes des imbibitions

On peut ici se rappeler que les magnifiques amours du roi Salomon qui avait trois cents concubines d'une part et sept cents reines de l'autre destinées pour sa couche royale et au service de ses amours et de ses plaisirs. Elles nous font voir le nombre dix dans tous ceux de trois et sept cents qui se rapporte fort aux amours de notre jeune roi, auquel nous allons présenter neuf cent quarante nymphes sans parler de celles dont il est déjà l'époux. Ceci se peut considérer dans le poids des imbibitions, soit qu'on les compte par gros ou par grains. De quelque manière qu'on les compte, ce doit toujours être de la même chose. Si dans la première proportion de notre œuvre, la terre pèse quatre cent quatre-vingts grains, il faut donner autant de lait virginal. Le tout fera 960 et les parties seront égales. Néanmoins, il faut compter trois une de corps et d'esprit coagulé avec lui qui passe pour une partie et deux d'esprit coagulé avec le corps, qui compte pour une partie et deux d'esprit en poids égal avec le corps coagulé. Cela posé, la première imbibition sera de 240 grains, la deuxième de 300, la troisième de 375, la quatrième de 468, la cinquième de 585, la sixième de 732, enfin la septième, de 940 grains, laquelle met fin aux imbibitions.

Ici, il faut compter sept. Joignez ensemble trois et sept et vous aurez dix. Et si vous supputer tout le produit des imbibitions qui est de 3640 grains, vous trouverez avec les 480 ajoutés d'abord à la terre que vous avez unis, neuf fois plus d'eau que de terre, ce qui établit le nombre dix dans le seul mercure. Car si vous ajoutez aux neuf parties d'eau la première partie égale et coagulée que vous avez mise d'abord, il y aura dix parties d'eau contre une de terre, ce qui vérifie le dire des philosophes qui toujours ordonnent dix parties contre une de terre. Mais ce nombre de dix parties de mercure se doit entendre en comptant ce que l'on met dans les imbibitions, et non pas tout d'un coup. Comme les philosophes n'ont pas expliqué cela nettement, mille gens se sont précipités dans l'erreur et n'ont jamais pu parvenir au but, parce qu'ils ont mis tout d'un coup les dix parties d'eau contre une de terre, ce qui est une faute irréparable, même sur la vraie matière quand elle serait bien disposée d'ailleurs. En mettant ici dix parties d'un seul coup, on rompt les poids de la nature, et l'enfant qu'on doit nourrir selon ses forces se trouverait d'abord étouffé et suffoqué, ne pouvant pas dans sa faiblesse digérer une telle quantité de nourriture, sous le poids de laquelle il demeurerait éteint puisqu'il ne faut à ce tendre enfant qu'autant de lait qui est son humidité que ce que son sec et son chaud naturel ne peuvent attirer, digérer et convertir en sa substance. Ainsi il est aisé de comprendre que les poids de l'art s'accommodent aux poids de la nature. La science qui règle est toujours infaillible.



QUATRIÈME PARTIE

Fin du discours de Mercure

Après ce long discours dans lequel Mercure venait de traiter amplement de la composition du Xir et de l'Ixir, il dit : « II nous reste à traiter de l'Elixir, mais avant de passer à cette troisième partie, il faut que tu boives un coup ou deux. » Aussitôt il se mit à jouer du flageolet et au son de ce petit instrument paru le dieu Pan avec quatre satyres, dansant et sautant, et dix nymphes tant Dryades qu'Amadriades. Elles arrivèrent toutes couronnées de fleurs. Les quatorze nymphes de Junon vinrent ensuite. Au milieu d'elles brillait la belle Désoppée. Enfin, toutes les nymphes marines, Dorides et Néréides accoururent avec les sirènes. En un instant, je vis une belle jeunesse de tout sexe. Les Héros et les Argonautes tels qu'Hercule, Persée, Thisbé, Castor et Pollux, Orphée, Jason, les dieux des montagnes, les dieux des bois et des forêts comme faunes, Sylvains, Satyres, Appolon et les neuf muses, ceux des métamorphoses comme Jacinthe, Narcisse, Adonis. Les fleuves et les fontaines voisines formèrent une nombreuse troupe de la même populace des dieux qui s'exerçaient en notre présence à divers jeux pendant que les nymphes dansaient au son des instruments d'Apollon, d'Orphée et des muses. Pan et les satyres folâtraient, les Héros examinaient en silence, les amants soupiraient et chantaient leurs amours. Dans ce moment, j'entendis le carillon des cloches de notre temple qui dura un quart d'heure pendant lequel je vis préparer une table fort longue. Alors on mit les cloches en vol et aussitôt je vis une longue procession d'hommes vêtus de diverses couleurs, couronnés de lauriers, et comme un héraut d'armes à leur tête qui criait : « Honneur aux poètes. » Et comme ils marchaient deux à deux, ils formèrent deux rangs tournés de front les uns contre les autres au bout de la table, laissant un grand espace au milieu pour ceux qui suivaient. A la tête des poètes était Virgile, qui suivait une autre file de gens vêtus de satin blanc à fleurs d'or. A leur tête marchait un héraut criant à haute voix : « Honneur et quatre fois honneur aux orateurs. » Ceux-ci firent comme les premiers, chacun une révérence dans un profond silence à Mercure. J'admirais la majesté et la modestie qui éclatait sur leurs visages, particulièrement Cicéron, Hippocrate, Démosthène, etc. En troisième lieu suivait une autre file bien plus magnifique d'illustres personnages vêtus de vraie pourpre dont les belles robes étaient chargées de galons d'or et le bas de franges d'or. Ils portaient trois couronnes, l'une sur l'autre en façon de tiare d'or, ornée de pointes de diamants et autres pierres précieuses avec des perles. Les orateurs n'avaient point de couronnes, mais seulement des bonnets de velours rouge chargés de perles, diamants, et autres pierreries ; car ces derniers étaient précédés d'un héraut qui criait à haute voix : « Honneur, cent fois honneur aux vrais philosophes. » En arrivant, ils s'assirent des deux côtés de la table où Mercure tenait le haut bout. Hermès était a sa droite et Pythagore à sa gauche. Platon auprès d'Hermès, Aristote près de Pythagore. Après que tous les philosophes furent assis avec des gravités de roi, et tout l'éclat d'une haute majesté, les orateurs s'asseillèrent selon leur rang, et les poètes les derniers. Ensuite, nombre d'officiers, tous couronnés de fleurs, chargèrent la table de viandes très exquises, dans une vaisselle d'or ciselée. Chaque mets était entremêlé de verdure pour salade dans des plats d'Agate. Mercure m'avait ménagé une place et donna ordre à Ganymède de  m'habiller d'un costume qui tint un peu du poète, un peu de l'orateur, un peu du philosophe. On me baigna, me nettoya de la crasse humaine. On me couvrit d'ornements tout brillants, d'or et de pierreries. Ma robe était de toutes couleurs et longue comme celle des poètes, descendant jusqu'aux talons. La seconde était de satin blanc à fleurs et me venait jusqu'aux jambes, un peu plus courtes que celle des orateurs. On me mit une troisième de pourpre qui me venait jusqu'aux genoux, bien plus courte que celle des philosophes. On me mit ensuite sur la tête une couronne de lauriers, et un bonnet d'orateur et sur le bonnet était une couronne de tiare physique. On me mit ensuite une ceinture de chaque couleur. Une verte, une blanche et une rouge. On me mit des bracelets brillants de pierreries et parce que j'étais prêtre de Diane, on me mit sur la poitrine le urim et le tumin. Dix poètes, dix orateurs et deux philosophes furent commandés de me mener aux cérémonies et de m'introduire à la table de Mercure, où il avait marqué lui-même la place que je devais occuper. Les trois hérauts des trois Etats vinrent par ordre de leur prince et un satyre portait devant nous un étendard où étaient représentés d'un côté un soleil d'or et de l'autre une lune en argent. Les trois hérauts ouvraient la marche criant : « honneur au disciple d'Hermès, honneur au favori de Mercure et de Pallas. » Je fus conduit en cette cérémonie à ma place marquée au-dessus du dernier des poètes. Je fus recommandé à Hébé et à Ganymède qui étaient là pour verser le nectar. On mit auprès de moi une nymphe couronnée de fleurs qui était debout tenant dans sa main une coupe d'or pour me verser à boire le nectar qu'elle avait ordre de me présenter. Cependant, j'étais beaucoup plus occupé d'examiner le maintien des personnages en qui je remarquais tant de sagesse et de majesté, tant de richesse sur leurs habits. Tant de délicatesse et de magnificence sur cette table divine m'éblouissait au point que j'eusse perdu l'esprit à force d'admirer si je n'eusse été contenu par la présence de Mercure et de tous ces hommes puissants. Je fis un signe à la nymphe de me faire donner à boire. Ce qu'elle fit à l'instant. Sitôt que j'eus bu ce jus divin un assoupissement subit me fit penser perdre conscience. Je me fusse endormi si ce n'eut été le respect que je devais à la compagnie. Je penchais doucement ma main sur ma tête pour dérober mon trouble à la vue des assistants. Mais la déesse Hébé à qui j'étais recommandé, avait les yeux sur moi sachant ce qui devait m'arriver. Elle vint aussitôt et me toucha le front de sa belle main. L'éclat de sa beauté réveilla mon cœur et toutes ses facultés. Elle me mit à la main une pierre nommée Christis, pour mettre en ma bouche lors de pareil accident. Cette pierre avait l'éclat et le feu de toutes les pierreries et de toutes les couleurs. Elle me dit tout bas à l'oreille : « C'est une congélation de ma fontaine que j'ai faite confire par le père Hermès pour en faire part à mes amis. Elle se dissout dans un verre de vin et même d'eau d'une fontaine tournée au soleil levant. Un seul atome de ce lapis vous rétablira les forces et le courage, et vous donnera une nouvelle jeunesse plus florissante que la première. Cette pierre élève la nature au-dessus des forces ordinaires en convertissant les ténèbres en lumière et les principes de mort en principes de vie, ce que vous feriez aisément si vous saviez convertir l'humide aqueux et flegmatique en radical. Car si vous n'aviez point de flegme d'un côté ni de terrestre impur de l'autre, vous seriez semblable aux dieux. Cette pierre que je vous donne ne vous ôte pas le terrestre impur mais elle convertit le flegme en humide radical. Elle rend vos esprits subtils, volatils et lumineux, purifie le sang, le rend fluide et de bonne couleur, ouvre les obstructions,  et éloigne du cœur toute l'impureté, les ténèbres et le froid et les contraint de sortir avec des excréments qu'elle chasse puissamment sans douleur. Prenez courage, et ne craignez plus la force de ce nectar. » Elle dit, et me faisant verser du nectar, elle mit un morceau de pierre autre que celle qui m'était donnée, et qu'elle me commanda de garder pour d'autres occasions. Je vis ce morceau se résoudre dans le nectar comme du sucre. Je la remerciais très humblement et d'une manière qui lui fut agréable par le compliment galant que je fis sur sa beauté, sa belle voix, ses manières si gracieuses. Enfin, après plusieurs nouvelles marques de bonté qu'elle me donna, et plusieurs remerciements de ma part, «je veux, me dit-elle, que vous mangiez et buviez pour vous rendre encore plus divin ». Disant cela, elle me présenta une coupe de nectar où elle avait fondu ce lapis. « Buvez, me dit-elle, à ma santé », ce que je fis. Puis, me recommandant à une nymphe, elle s'en alla.

Il fut donc question de manger des viandes que je n'avais pas encore eu le temps de considérer. Je vis que toute la majestueuse troupe des convives commençait à se régaler, à l'exemple de Mercure qui les encourageait à cette agréable occupation. Je jetais les yeux sur notre Vénérable père Hermès, qui, d'un air riant, montrait que les viandes avaient bon goût. Chacun dans ce festin était servi par une nymphe qui lui versait à boire et un sylvain qui leur versait le nectar dans les coupes d'or. Toutes les nymphes étaient brillantes de pierreries et ne différaient guère des déesses par l'éclat de la beauté et la magnificence des habits. Les sylvains avaient des tabliers de damas vert foncé garnis de franges d'or. Ils portaient une couronne de feuilles de chêne. Je ne vis sur cette table ni bœuf ou veau, ni mouton ni agneau, ni pains comme les nôtres, ni gibier, tel que nous le mangeons. Les plats étaient remplis de fleurs alcoolisées, d'essence diversement apprêtées et de diverses couleurs. Il y en avait en poudres subtiles, en légumes ou en gelées façon de glaces rouges, vertes ou blanches fort jolies : il y avait quantité de belles salades d'une herbe nommée lunaire. On me dit que tout ce que je voyais était l'essence du très pur, séparé du terrestre impur, et dégagé de son corps. En effet, je n'avais jamais vu d'aliments si peu matériels. J'en goûtais et les trouvais si délicats, si excellents que je vis bien que ces viandes étaient celles des dieux. Aucun ne parlait en mangeant. On écoutait un poète qui faisait office de lecteur. Les plats commencèrent à se vider lorsque le lecteur dit que pendant l'année où l'on avait vu trois papes, on avait vu aussi trois phénix. Tout le monde se mit à rire et Mercure lui-même sourit, et dit que ce n'était pas merveille ni un événement si rare, que cela s'était souvent vu. Que, pour preuves, on allait servir trois phénix, un aux philosophes, un aux orateurs, et un aux poètes. La raison en est, dit-il, que de ses cendres, il en naît jusqu'à trois, si dans ce moment il se fait une conjonction du Soleil, de Vénus et de Mercure. Il n'eut pas plutôt achevé, que les officiers parurent avec les trois phénix en trois plats d'or, où l'on avait mis des deux côtés pour ornements, les deux ailes, la tête avec son col à un bout et la belle queue à l'autre bout. Le tout avec ses plumes et ses couleurs. Avec les phénix on servit trois pélicans, trois alcions, trois faisans et trois paons, aussi avec leurs extrémités en plumes. Les pieds de ces oiseaux étaient droits. Les superbes mets étaient accompagnés de ragoûts exquis. La vue de ces mets, divinement apprêtés, irritait l'appétit. Allons, messieurs, dit Mercure, commençons par les phénix dont le goût est si charmant. C'est un vrai mets de philosophes qui ne charge point l'estomac. Quand nous les aurons mangés, s'il n'y en avait plus sur la terre, les os de ceux-ci brûlés, de la  cannelle et autres bois de senteur, et les cendres arrosées des simples larmes de l'aurore, il en naîtrait trois autres, un ou plusieurs, selon les constellations. Personne ne dit mot, parce que c'était un dieu qui parlait. Le bonhomme Hermès branla un peu la tête et tout le monde sourit. Mais les poètes particulièrement rirent de bon cœur sans faire d'éclats. Mercure tint son sérieux, et regardant Aristote, « expliquez, lui dit-il, à messieurs les poètes dont plusieurs ne sont point entrés en nos mystères, que les philosophes, plus habiles qu'eux et meilleurs physiciens, ont souvent trois phénix quand la conjonction leur est favorable. Ce ne sera pas à présent, mais quand vous serez retournés. Aristote qui se levait pour parler, se rassit, Mercure se tournant vers le lecteur lui dit « Continuez ». Le lecteur lut ces mots : « Système de Copernic. » Mercure dit : « Passez cela. » Puis regardant Copernic, il lui dit : « Vous rêviez bien, mon ami, quand vous mîtes cette folle idée dans votre esprit. Vous n'en êtes pas moins habile homme. » Copernic montra un peu les dents en souriant. Le lecteur continuant, lu :« Nouvelle philosophie de monsieur Descartes ». Mercure dit : « Passez », il y a encore des rêveries. Mais il sait bien le contraire à présent. Et regardant Descartes, il lui dit : « Vous avez conçu de belles idées qui vous ont exercés, et bien d'autre après vous, mais votre nouveauté n'a pas eu de prise sur le nez de cire de ce vieillard. » Montrant Aristote : « Il se laisse manier le nez aux jésuites et en Sorbonne comme il leur plaît, mais ils ne l'ont pu arracher. » Aristote et Descartes sourirent. « Talisman qualifié par Digby », dit le lecteur. « Passez, messieurs, passez », dit Mercure. « La baguette divinatoire. » « L'auteur n'a pas mal réussi », dit Mercure en riant. « Le livret est joli, et rapporte d'assez belles expériences. » Puis il dit : « Cherchez l'endroit qui traite de l'astrologie judiciaire. » Le lecteur l'ayant trouvé, lut : « Astrologie judiciaire condamnée. » « Arrêtez-vous sur cette matière, et lisez distinctement, afin que la compagnie entende les absurdités de ces scrupuleux ignorants qui condamnent ce qu'ils n'entendent point. Après que nous nous serons levés de table, nous agiterons cette question en notre avenue où sont des bancs pour s'asseoir. Je vous ferai voir qu'on a eu tort de condamner une si belle science qui est raisonnable, admirable et véritable, sans faire une distinction que je vous ferai voir par forme de récréations. Quant à présent, il est question de nous régaler. Allons, buvez. Lisez, lecteur. »

La symphonie s'était éloignée pour ne point interrompre la lecture et donner le bal aux nymphes potagères et aux dieux rustiques et champêtres. On avait envoyé là, par les soins d'Hébé et de Ganymède, cinquante muids de moyen nectar pour toute la troupe qui était assez grosse et de vivres en proportion pour toute cette populace de petits dieux qui dansaient et s’exerçaient à divers petits jeux. La table de Mercure commençait à s'animer et le nectar vigoureux opérait lorsque Hébé vint à moi pendant que chacun ne pensait qu'à se régaler. On ne fit pas attention à son retour. Je fus ravi de la voir. Elle me dit : « Je vous ai quitté plus longtemps que je ne le voulais. Mais j'étais ici en intention pour vous servir en tout mon pouvoir. Je sais que vous avez part aux faveurs d'un dieu assez puissant pour vous faire heureux, mais la faveur d'une déesse, fille de Jupiter, n'est pas à mépriser. Je veux vous apprendre le chemin de ma fontaine qui rajeunit. « Tenez, dit-elle en me montrant une clef, faite d'un beau diamant. Voilà une clef de ma fontaine. Je vous la donne. Venez-y quand il vous plaira. C'est un lieu caché à tous les mortels qui la mettraient à sec s'ils la  connaissaient. J'ai conçu de l'estime pour vous avant de vous voir, parce que j'ai su que vous aviez fait un traité de la rénovation assez intéressant, et que vous aviez marqué ma chute qu'un pas glissant me fit faire aux yeux des dieux, qui en rirent beaucoup. » Ce souvenir fit éclater un charmant sourire sur ses lèvres rosées. Après plusieurs marques de bonté de sa part, et d'actions de grâce de la mienne, «j'ai encore, me dit-elle, à vous entretenir de choses particulières. Avant, je boirai volontiers. Buvez aussi. Je bois ce coup pour l'amour de vous, faites-en autant pour moi. » Nous bûmes tous deux. Après plusieurs discours, je lui dis : « Madame, je vous jure que vous êtes la seule déesse à laquelle j'arrête mon bonheur, ma fortune et ma félicité. Je vous le jure par votre fontaine sacrée. » Cela étant, dit-elle, je reçois votre serment de fidélité. Comptez sur Hébé, fille de Jupiter et épouse d'Hercule. Rien ne vous manquera, et vous entrerez dans le cabinet de mes secrets. » Les promesses des déesses sont toujours accompagnées de quelques présents. Elle tira de sa poche une montre d'or, avec une chaîne de même matière. Elle ouvrit la montre, et me montra un certain chiffre : « Quand vous verrez l'aiguille près de ce chiffre, Hébé vous avertit une fois pour toute que son arrivée est proche. Quand elle touchera ce chiffre, vous aurez aussitôt sa visite, toujours accompagnée de quelques faveurs. Voici une tabatière que je vous donne. Elle est pleine de tabac que vous ne connaissez pas ; il est précieux, puisque cette tabatière avec ce qu'elle contient vaut mieux que tous les trésors des rois. » C'était une belle émeraude façonnée en tabatière. Je voyais briller à travers une poudre rouge. La tabatière était ciselée avec beaucoup d'art. Sur le premier côté était gravée une fontaine, aux pieds de hautes roches escarpées, bordées de joncs verdoyants, parmi lesquels était caché un amour qui tenait son arc bandé, prêt à décocher une flèche contre ceux qui viendraient à cette claire fontaine. De l'autre, on voyait Vénus assise sur des myrtes, tout près de cette source. Elle tenait des charmes pour ceux qui seraient atteints des flèches de son fils. Dans l'éloignement de la fontaine, on voyait une troupe de vieilles gens qui semblaient fort altérés, mais qui n'osaient approcher de peur de tomber une seconde fois dans la cruelle tyrannie de l'amour qu'ils voyaient caché dans ces joncs verts. « Ô, madame, dis-je à Hébé, c'est un grand malheur que vos divines eaux redonnant la jeunesse, redonnent aussi un nouvel amour, de nouveaux feux, de nouvelles peines et de nouveaux tourments, que ne leur avez-vous donné plutôt la vertu de l'éteindre. Je crains pour moi-même une tyrannie si puissante. Je préférerais mourir que de brûler une seconde fois d'un feu si étranger. » « L'amour, me dit-elle, est inséparable de la jeunesse. Si la vieillesse n'est pas exempte de cette passion comment voudriez-vous retourner à la jeunesse sans retourner à l'amour. Apprenez que l'amour n'est point un mal en soi-même, il n'y a que l'abus, l'excès et le trouble qui sont à craindre. Je n'ai que cet abus en horreur et il n'en n'est point la cause. C'est l'effet de la mauvaise conduite des amours. Je suis loin d'être contraire à l'amour. Sa mère et lui sont des dieux d'un pouvoir universel, à vous dire vrai, ma fontaine relève de leur juridiction. Et ils ont sur toutes les eaux un pouvoir primitif. Les poètes ont assez chanté que Vénus est une déesse qui tire son origine des eaux. Regardez de l'autre côté, vous verrez le remède. »   

Je vis une autre fontaine, les mêmes joncs et l'amour arraché du milieu des joncs par Pallas. Il était renversé, ses flèches étaient répandues hors de son carquois sur le bord de la fontaine. Il faisait signe à Vénus qui paraissait moitié irritée moitié désolée  d'abandonner ce lieux sacré, comme n'étant du ressort des amours lascifs, mais bien d'un amour chaste qui n'inspire qu'une honnête ardeur pour les sciences et la seule sagesse. Hébé figurait dans ce différend qui s'était élevé entre Vénus et Pallas au sujet de la fontaine. Elle riait de voir Pallas tenant une poignée de verges pour fouetter Cupidon. Mais Vénus paraissait vouloir arracher les verges de la main de Pallas. « Ce que vous voyez sur cette tabatière, continua-t-elle, est la représentation de ce qui s'est passé entre nous autres déesses à ma fontaine dont Vénus et son petit enchanteur voulaient usurper la possession. Voyez que je ne me défendis pas et que j'ai tout laissé faire à Pallas qui est une maîtresse fille et qui ne s'est pas fléchie principalement devant Vénus et son fils. Vous ne devez donc pas tant craindre l'amour d'une déesse comme moi. Car ce n'est point un amour brûlant ni charnel mais un baiser d'esprit, plaisir d'esprit, union d'esprit. Cet amour se passe tout dans l'esprit, le corps n'y a aucune part, autrement ce ne serait plus un amour divin ni un plaisir divin. Ce serait une copulation animale, indigne de vous et de moi. Vous possédez le cœur d'une déesse. Je vous reverrai demain. Tenez, voilà mon portrait. Conservez-le. Je vous donne aussi cette lunette d'approche avec laquelle vous me verrez partout où je serai. Dans cette lunette, je vous parlerai par œillades et par gestes. Recevez encore ce cœur, nos deux cœurs y sont unis par un miracle de notre amour. Touchez ce cœur et sentez s'il n'est pas chaud et palpitant ; je vous dirai une autre fois comment cela se fait. Je vous quitte sans vous quitter, lorsque je suis dans votre cœur comme vous êtes dans le mien. Suivez-moi d'abord avec votre lunette, quand je serai partie, car si vous ne me voyez pas dans ma nouvelle et première démarche, l'effet de la lunette manquerait. Mais si vous le faites, vous en verrez l'effet tous les jours de votre vie. » A ces mots, ses yeux enflammés jetèrent deux larmes que je ramassais promptement. Et il s'en forma deux perles d'une grande beauté. Elle me dit: « Gardez-les pour l'amour de moi. Adieu jusqu'à demain. » Je la vis partir à regrets et pendant que je la regardais, mes yeux versaient des larmes dont les unes tombaient dans mon assiette et les autres sur ma lunette. Toutes se congelèrent en perles comme celles d'Hébé, que je regardais et considérais soigneusement. Cette lunette était une boîte d'or fort longue et assez grosse. Aux deux bouts étaient deux verres de cristal si fins et si beaux qu'avec cette lunette j'eusse vu une alouette sur le front de la lune et des astres. Je vis bien que j'en ferais un agréable usage par la suite, ne pouvant me distraire plus longtemps de l'agréable compagnie dans laquelle je me trouvais.

Pendant que je repaissais mon esprit de l'agréable souvenir d'Hébé, plutôt que de goûter des mets de la table, je vis que nos sages orateurs et poètes s'étaient enivrés de nectar pendant que je l'étais d'amour pour une déesse. On servit le dessert composé de toutes sortes de confitures, telles que d'oranges entières, grenades et citrons confits, le tout bien rangé en pyramides. Dans ce moment paru Iris, messagère des dieux et de Junon, avec tous ses officiers qui mirent devant Mercure deux plats de porcelaine dont l'un contenait un lait glacé d'une blancheur admirable qu'Iris avait pris en passant dans la sphère de la lune et que Diane envoyait à la compagnie. L'autre était rempli d'une conserve de rosé qu'Iris avait prise au ciel du soleil et que Phoébus envoyait aussi par rareté devant les sages pour les délecter. On apporta aussi de semblables plats pour toutes les tables. Mercure voulut que la belle nymphe de  Junon honora la compagnie de son éclat en prenant place à table ; il la fit conduire à une place vide qui se trouvait vis-à-vis de moi. Je fus frappé de son éclat tant de sa personne que de ses habits. Elle fut aussi surprise de voir un jeune homme parmi tant de vieillards, et encore plus de me voir vêtu de leurs trois habits. Je lui dis : « Mademoiselle, allons-nous voir de la pluie ?» - « Pourquoi, monsieur », me dit-elle. « Parce  que, lui dis-je, le bel arc-en-ciel ne fait jamais voir ses couleurs sans donner de la pluie. » — « Vous avez raison. Il est vrai que j'en suis la messagère mais ce sera pour une autre contrée et non pas pour celle-ci qui est aujourd'hui honorée des dieux et des sages. » Alors Mercure commanda au lecteur de fermer le livre. Il voulut que chacun se réjouît. On mit sur la table de belles et grosses fraises. Mercure dit : « Voilà un fruit que j'estime fort parce qu'il a la forme d'un cœur », et regardant Ovide, il lui dit : « Vous, savant poète, qui avez si bien écrit les Métamorphoses, faites-nous le plaisir de réciter l'histoire de ce fruit. » Ovide se leva et ayant salué la compagnie, il récita ceci en vers : « Damon méprisant l'amour des nymphes qui lui faisait la guerre par ordre de Vénus irritée du mépris qu'il faisait de ces belles filles, fut assiégé par une troupe d'amours armés de traits affilés. Les amours tiraient les uns après les autres sur ce cœur insensible. Tout dur qu'il était, ce cœur fut percé d'un trait mieux décoché que les autres, et le berger demeura blessé d'amour pour la nymphe Iris ici présente. Les amours victorieux s'en retournèrent avec leur maître. Chemin faisant, lassés d'avoir tirés, ils se reposent au frais dans une foret de myrtes et comme chacun se voulait attribuer la gloire de cette action, leur dispute s'échauffa et les porta à bander leurs arcs les uns contre les autres, de sorte que se perçant eux-mêmes, ils  se tuèrent de leurs propres traits. Vénus en étant avertie, vint les chercher et fut réduite à les pleurer en les voyant tous étendus sans vie. Elle prit tous leurs petits cœurs, les embauma avec beaucoup de sucre, et les mit en terre. Le printemps leur donna une seconde vie sans ôter la forme de cœur. »

Mercure loua fort Ovide puis se tournant vers Virgile, il lui dit : « Prince des poètes, obligez-nous de dire sur ce sujet ce qu'il vous plaira. » Virgile se leva et après avoir salué Mercure et toute l'assemblée, il parla ainsi en vers coulants : 

« De toutes les nymphes, aucune n'a plus blessé d'amour ni plus fait soupirer pour elle que la belle Iris. Les sages même et tout ce que vous voyez de têtes couronnées l'ont regardée avec autant d'amour et d'admiration. Les vœux de toute l'assemblée l'ont attirée du ciel pour nous honorer de sa présence. Cette belle nymphe s'est servie avec autant d'empire de ses yeux et du brillant de ses couleurs radieuses qu'elle a plus donné dans le cœur que dans les yeux d'une infinité d'amours, qu'elle a réduits sous ses lois. Ses amants allaient se plaindre aux échos des bois et des rochers, des langueurs des mots sans remède que leur causait l'agréable tyrannie de la déesse. Ils expiraient aux yeux d'Iris qui pour marquer sa compassion couvrait son arc de plusieurs petits nuages qui, éloignant les couleurs peu à peu, les mettaient en deuil, et la nymphe couvrant ses feux d'un habit sombre, en a souvent versé des larmes qui ont doucement arrosé les campagnes et les prairies. Mais Vénus et l'Amour, favorables aux amants, ont voulu pour complaire aux regrets d'Iris, que les larmes de cette belle nymphe, ressuscitant de si tendres amants, dont l'amour se montra une seconde fois aux yeux de cette belle, renaquirent sous forme de cœurs qui furent toujours le siège de l'amour et le plus noble interprète de la puissance de ce petit tyran. Aussi, sans démentir  Ovide, ces fruits ne sont pas seulement les cœurs des petits amours, mais aussi ceux d'un nombre infini d'amants qui se sont immolés aux yeux de la charmante Iris. »

Toute l'assemblée fut charmée du récit de ses deux grands hommes, et Mercure, après avoir donné à Virgile de grands éloges comme au prince des poètes donna à Ovide une couronne d'argent et une couronne à Virgile. Puis se tournant vers Iris, il dit : « II est vrai, belle Iris, que vos appâts sont si funestes à vos amours que vous ne savez en avoir pitié qu'après la mort. »

Sur ces entrefaits, on apporta le dernier plat. On servit trois caméléons, trois salamandres, et trois Echénéis, ou Rémores, accommodés divinement. Dans ce moment. Iris demanda à boire et ne voulut que de l'eau pure. Elle me dit qu'elle ne buvait que de l'eau. Je lui répondis que c'était pour cela qu'elle ne versait que de l'eau. Elle me dit qu'elle avait le feu et l'eau à sa disposition si également balancés, ainsi qu'elle paraissait à ses couleurs, que c'est pour cela qu'elle est un signe de paix et de réconciliation, que le Dieu tout-puissant fit voir après le déluge, reprenant la fureur des éléments sous la puissance de mon arc qui porte l'étendard de diverses couleurs. Le rouge marque le feu, le bleu marque l'eau, le jaune l'air, et le vert la terre. J'ai du feu tout autant qu'il n'en faut pour résister à l'eau et la repousser dans ses limites. J'ai de l'eau assez pour contenir le feu dans ses bornes, et l'air, qui est mon séjour, est un milieu qui me tient entre ses deux ennemis, assise sur mon arc comme sur un tronc. J'enchaîne leur fureur et les réconcilient et les renvoie doux et soumis chacun chez soi. Voilà mes fonctions entre le ciel et la terre pour les maintenir en paix. » 

« Mademoiselle, lui dis-je, puisque vous êtes la plénipotentiaire de la paix entre les éléments et l'intendant des amours, que c'est vous qui désarmez Jupiter tonnant, pourquoi ne désarmez-vous point l'amour pour pacifier des âmes alarmées par les fureurs de l'amour. Je croyais que, comme réconciliatrice, vous pourriez donner la paix au cœur. Je vois que je me suis trompé puisque tant d'amants sont morts d'amour pour vous, sans que vous ayez eu pitié d'eux, sinon après leur mort. Ils sont bien récompensés, vous avez changé leur cœur en fraise. » 

Je lui tins ensuite quelques discours galants qui lui firent croire que tout ce que je venais de dire était pure galanterie de ma part. En récompense, elle me donna un miroir à deux faces enchâssé d'or, garni à droite et à gauche de pierreries ; du côté de la glace étaient deux verres malléables. On y voyait en perspective Argus, avec ses cent yeux, tué par Mercure. De l'autre côté, Junon assise sur un bel arc-en-ciel, attachant les yeux d'Argus à la queue d'Ispaon. Iris me dit : « Ce miroir vous fera voir tous les jours des choses nouvelles selon votre désir en le lavant avec une goutte d'eau pure, vous l'essuierez avec un morceau de tafetas vert. Vous y verrez telle histoire que vous voudrez en prononçant ces mots : "Brillez, belle Iris." Vous y verrez le haut et le bas de l'univers à toutes les natures, et comme le monde sorti d'une immense nuée appelée Chaos. Enfouis, tous les secrets les plus cachés et les sciences vous paraîtront à découvert, en regardant cette glace. » Je la remerciais le plus galamment qu'il me fut possible, et dans ce moment, Hébé me frappa sur les épaules et me demanda ce que nous disions. Nous disions, répondit Iris, « que la divinité n'est que feu et amour dans les déesses ». « II fallait ajouter, dit Hébé, dans les nymphes. » Après plusieurs petites disputes de ce genre, se cédant à l'empire des cœurs l'une à l'autre. Iris baisa Hébé et me dit :

"Monsieur, aimez cette belle déesse, conservez-la, car son mérite est infini.  Donnez-lui votre cœur, mais elle voudra bien que j'en ai ma petite part autant qu'il lui plaira. » Hébé me regarda et me dit : « Ou en êtes-vous ? » Je lui dis : 

« Madame, j'aime Hébé comme une déesse. Iris comme une nymphe. Je crois que cela se peut, l'une ne pouvant être aimée sans l'autre. Toutes deux, vous régnez sur les cœurs. Iris elle-même boit à la fontaine d'Hébé et y mêle ses eaux. Je ne suis donc plus surpris si vous êtes amoureuse, car vous régnez sur les eaux comme Vénus, et je crois qu'en votre absence on pourrait caresser facilement l'aurore. Flore et Pomone, qui vous ressemblent assez et sont à peu près de même tempérament. » 

« Fort bien, dit Hébé. Demain je dirai à Ganymède qu'il vous envoie deux ou trois muids de nectar qui vous donne tant d'esprit. Vous savez qu'un muid est la mesure divine, et vaut dix fois la vôtre. » Iris dit : « Pour moi, je n'ai que l'eau de fraises et des couleurs à vous offrir. Si vous voulez agréer quelques émeraudes, je vous en donnerai volontiers. » Hébé reprit : « Je ne vous conseille pas de dédaigner l'eau qu'Iris vous offre. Elle est bonne à mêler à votre nectar qui est un peu fort pour un tempérament humain. Vous ne sauriez concevoir les richesses que recèlent ces eaux lumineuses qui sont autant de perles, de pierres précieuses et de pierres fondues. Elle porte l'âme et l'esprit des eaux et des astres avec elle. Elle arrose la terre pour la couvrir de verdure. Nous vous donnerons la connaissance de l'aurore, de Flore et de Pomone, du Printemps, de Galathée et de toutes les fleurs dont les unes sont garçons et les autres nymphes. Et je veux que cette belle nymphe qui vous verse à boire aille vous servir avec ses satyres. Car à l'avenir, vous serez un peu plus qu'un homme si vous usez bien des faveurs célestes. »     

Ayant dit cela, Mercure frappa un coup sur la table pour se lever. Chacun se fit verser du nectar ou but pour remercier Mercure qui dit qu'il fallait aller en cérémonie en son temple, rendre au grand et seul Dieu nos actions de grâce. A peine eut-il cessé de parler que toutes les cloches du temple furent mises en vol et après avoir pris chacun un verre de liqueur que Diane envoyait pour Ratafia, et après avoir pris un peu de tabac en poudre, on se leva et on marcha droit au temple où les actions de grâce furent rendues au Grand Dieu et chantées en musique. Après quoi chacun sortit en liberté. Toutes les trois troupes des sages admirèrent le temple. Virgile et Ovide promirent d'en faire la description. J'allais les saluer, ainsi que Cicéron. Ces vieux amis me félicitèrent et me comblèrent d'honnêtetés. Dans ce moment, il s'éleva un grand bruit parmi les dieux rustiques et les nymphes qui riaient, jouaient et folâtraient ensemble. Mercure dit : « Avançons. » Les nymphes qui par jeu firent le procès à Apollon pour avoir fait écorcher vif Thyrésias (il s'agirait plutôt de Marsyas - L.A.T.), qui les faisaient danser au son de sa flûte étaient présentes. Le dieu Mercure et le conseil général des satyres le condamnèrent à être jeté dans le bain après avoir été dépouillé, et que pour cet effet, le bain serait préparé. Au même instant, les satyres jetèrent un muid d'eau bouillante dans un grand bassin de marbre plein d'eau froide, et le bassin devenu tiède, ils se jetèrent sur Apollon, le dépouillèrent de sa chevelure dorée. Alors on vit le dieu de la lumière sans aucun rayon ni splendeur comme un soleil éclipsé. Il ne savait s'il devait rire ou pleurer. Malgré sa résistance, ils le mirent tout nu sur le bord du bassin et le jetèrent dedans. Il trouva le bain fort bon et doux. Il s'y plut et s'y endormit. Dans ce moment, il s'éleva de grands cris et leurs jeux furent changés en tristesse parce qu'on crut qu'Apollon était mort. Diane sa sœur entendant cette nouvelle eut peur et courut au bain toute alarmée. Voyant qu'il n'était que dans un sommeil léthargique, elle lui tendit la main. Ce dieu leva la sienne, la prit par le bras et la serra, l'attira à lui dans le bain où elle s'endormit pareillement. Les cris redoublèrent parce que les luminaires s'éclipsèrent. D'où on jugea que ces dieux souffraient et que leur sommeil  serait suivi de la mort, ce qui faisait trembler. On jeta les yeux sur Mercure pour savoir ce qu'il pensait. Mais il ne faisait qu'en rire lui-même. Pan, les nymphes et les satyres, tout étourdis par cet accident, s'enfuirent au plus vite, de peur de la mort du dieu. Toute cette populace de dieux folâtres disparut en un instant. Et il ne resta que Ganymède, Hébé et Iris qui donnèrent les ordres pour faire retirer les tables et les couverts par les nymphes et sylvains de service. Lesquels n'avaient point eu de part à ce qui s'était passé, et par conséquent, ni à la peur ni à la peine des autres. Mercure fut ravi de se voir seul avec les sages et les savants qui se promenaient dans l'allée et avenue. Sachant bien ce qui devait arriver d'Apollon et de Diane, ils s'en mettaient peu en peine. Mercure donna ordre d'aller étendre l'arc d'Iris sur leur bain et pria Hébé d'aller tâter le pouls et de leur faire boire à chacun un coup de fontaine. Après quoi on les laisserait en repos parce que sept heures après, ils renaîtraient bien plus beaux. Hébé et Iris allèrent incontinent exécuter les ordres de Mercure et me menèrent voir le mystère. Je vis ces deux grands luminaires comme éteints et leur corps réduit comme l'espèce de limon noir qu'on voyait flotter au fond, au gré de l'eau. Je partis pour retourner vers Mercure. Hébé me prit par le bras et me dit : « J'irais vous voir demain. Je ne suis point fâchée que vous aimiez Iris. Nous avons besoin d'elle, pourvu qu'en l'aimant vous m'aimiez toujours. Je vous apprends que vous ne réussissez jamais dans les voies de la sagesse et dans l'acquisition de ses plus grands secrets si l'amour qui gouverne la nature et par qui elle se laisse entièrement conduire, tant dans les choses supérieures que dans les choses inférieures, n'est votre guide. » Puis elle m'embrassa et me baisa et me serra les mains. Je me rendis vers Mercure. Tout le monde s'assit quand j'arrivais. Je m'assis aussi, peu éloigné de Mercure, afin de mieux entendre ce qu'on allait dire. Mercure dit : 

« J'ai remis la question de l'astrologie judiciaire pour être décidée en ce moment. Je ne puis comprendre qu'il y ait des gens assez inconséquents pour condamner une science si vraie et si belle. Je vous prie, messieurs, de rappeler ici vos sublimes génies pour décider avec moi contre les ignorants. Me direz-vous qu'un homme ou toute autre créature qui aura reçu dans le temps de sa génération la triplicité du feu et aura été formé de ces émanations, toutes de feux et par conséquent sera doué d'un tempérament robuste et martial n'aura pas un plus grand avantage de nature que celui qui aura reçu la triplicité de l'eau qui ne peut former qu'un tempérament flegmatique et mal disposé. Si avec cette triplicité ignée, ou le Soleil, ou Vénus, ou Mars, étaient dans le Lion ou le Bélier ou le Sagittaire, cet homme qui a cet avantage ne sera pas un héros. Si Jupiter est dans le Lion ou dans Ariès, ou le Sagittaire, ne peut-on pas juger que cet homme aura fortune auprès des rois ou princes et sera tout au moins général d'armée. Si Vénus se trouve dans l'un des trois, que cet homme fera fortune par l'amour des plus grandes dames. Si Vénus se trouve particulièrement fortifiée dans une planète qui lui donne de l'esprit, que si ma planète de Mercure se trouve ou dans Ariès ou dans le Lion ou dans le Sagittaire, qui ne jugera pas que cet homme, pourvu qu'il ne soit pas rétrogradé ou contristé par Saturne, logera la sagesse, la science et l'éloquence dans un corps robuste et bien composé. Voudra-t-on qu'un homme  qui n'aura eu que ces deux signes de feu, ait autant d'avantages que celui qui a les trois, qu'il ait le même tempérament et se porte aux mêmes actions, que celui qui n'en a qu'une égale celui qui en a deux. Il faut conclure que le terme de la génération étant de neuf mois, il se peut faire que l'enfant soit conçu, formé sous ces trois signes, le Lion, Ariès et le Sagittaire qui forment la triplicité ignée. Auquel cas on peut juger que l'individu se portera à des actions belles et héroïques si le cours des planètes se trouve en des aspects favorables, lesquelles actions se pourront préjuger quant à l'espèce mais non quant à l'individu. Voilà la distinction sous laquelle il faut entendre cette question. Vous pouvez appliquer ce principe à toute autre triplicité dont les effets sont connus. » 

Mercure adressant ensuite la parole à Hermès, lui dit de décider la question. Ce sage philosophe se leva et dit : « Le principe est si naturel, si conforme à la raison qu'il doit être consacré conformément à l'opinion du dieu sage qui m'honore de cette commission. Avec la distinction par lui apportée, ce qui n'est point contraire au dogme de la religion catholique, puisque ce sentiment est conforme au bon sens et à la droite raison. »

Lorsqu’Hermès eut cessé de parler. Mercure congédia la compagnie qui applaudit à ses manières et chacun s'en alla selon son rang comme il était venu, c'est-à-dire avec la gravité qui convient aux sages.

Mercure et moi restâmes seuls dans l'avenue. Hébé et Iris étaient au bord du bassin où Apollon et Diane étaient endormis. Mercure me dit : « Allons à la fontaine voir Apollon et Diane. » Quand nous fûmes arrivés, nous vîmes l'arc-en-ciel lumineux sur la fontaine et Iris assise dessus dans un habit de rosée. Mercure me dit : « Regardez attentivement. Si vous avez la vue assez subtile, vous verrez les âmes de la Lune et du Soleil s'envoler de leurs corps réduits en pourriture. Voyez ce limon noir flottant sur les eaux comme de la poix fondue. C'est leurs corps. » Comme il me disait cela, nous vîmes sortir de ce limon une lumière blanche et une autre un peu plus rouge qui vola dessus les eaux. Mais Iris qui était assise dans le bain, les reçut dans son arc-en-ciel, qui parut plus brillant et plus pourpré. « II faut, dit Mercure, que ces eaux voltigent longtemps parmi ces couleurs. Retournons dans l'avenue afin que je vous explique tous les mystères que vous avez vus. »


Rideau tiré par Mercure, ou explication de tout ce récit fabuleux par rapport à la science

« Si vous avez de l'esprit, dit Mercure, vous avez dû reconnaître par ce que nous venons de voir et entendre, les divins mystères de notre œuvre. La troupe des philosophes, d'orateurs et de poètes vous donne à entendre que notre science a été dans tous les temps l'objet des recherches des plus grands hommes. La magnificence de cette table marque les riches impressions de leurs écritures physiques. Les fleurs, les gelées, les glaces sucrées de diverses couleurs vous marquent non seulement qu'ils ont traité délicatement cette matière, non seulement dans la théorie mais encore dans la pratique où l'on ne doit manier que des fleurs, des gelées, des glaces et des esprits. Cette vaisselle précieuse marque les doctes livres des sages où ils ont servi les viandes, et dans un autre sens signifie les vases nets et propres dont on se sert dans la pratique. Je ne crois pas nécessaire de vous dire ce que signifient les trois Phénix qu'on a servis, c'est qu'ils signifient que notre phénix renaît trois fois au-dessus de ses cendres. Vous entendrez assez l'allusion des Alcions et des Pélicans qui rendent la vie à leurs  petits par leur propre sang, ainsi que celle des faisans et du paon. Vous aurez sans doute compris aussi que ces grenades, ces oranges et citrons confits signifient les derniers jours où l'oeuvre atteint sa perfection et que ce lait glacé, servi par Iris ou l'arc-en-ciel, et la conserve de rosée marquent l'oeuvre au blanc et au rouge qui ne tarde pas à se calciner quand l'arc-en-ciel paraît, ou bientôt après. Quant aux fraises, quoiqu'elles ne puissent avoir aucun rapport à l'oeuvre, on s'est permis d'en réciter quelques métamorphoses pour servir d'ornement et égailler les esprits. Le caméléon marque la variété des couleurs de l'œuvre, les échénéis ou rémora, la fixation et enfin la salamandre signifie notre oeuvre parfait qui ne craint plus le feu dans lequel il demeure constant, permanent et fixe. Par le nectar que vous avez bu à longs traits dans ce festin, entendez le suc et la saveur très douce des écritures physiques, ou bien au matériel, l'œuvre exubéré ou pris en médecine. Par les nymphes et sylvains les eaux et le feu qu'on emploie dans ce merveilleux ouvrage. Cette danse, ces jeux, ces divertissements, ces éclats de Pan et des satyres, des nymphes folâtrant ensembles, marquent les travaux et les opérations que l'artiste doit faire comme en se jouant, et mêlant les feux avec les eaux, fort à propos, selon l'existence de la nature. Mais ces galanteries et entretiens, si tendres et si amoureux, cachent un sens mystérieux que je vais vous expliquer. Comme toutes vos conversations n'ont point d'autres sujets que l'amour, la déesse et la nymphe vous excitent et vous portent elles-mêmes à l'amour dont vous feignez d'avoir peur quoiqu'il fut de votre goût et conforme à vos inclinaisons. Il vous faut développer ce mystère assez beau. Vous, qu'on a baigné et lavé après vous avoir dépouillé de vos habits ordinaires pour vous revêtir d'habits magnifiques, représentez le corps de la matière que l'on dépouille d'abord, qu'on lave, et à qui l'on donne une forme nouvelle et physique dans le premier ouvrage. Mais dans le second, où les éléments se délient et se séparent, l'âme séparée du corps s'élève au ciel, c'est-à-dire en haut du vaisseau, où l'esprit l'accompagne, et peignent ensemble diverses couleurs comme l'arc-en-ciel, se parant de beauté et de lumière. L'âme est représentée par Hébé, déesse de la jeunesse et l'esprit par Iris. Comme l'âme est plus céleste que l'esprit, elle est bien marquée sous le nom de déesse, et comme l'esprit est plus élémentaire que céleste, et de nature aérienne, il est bien comparé à Iris parce qu'il est le réconciliateur de l'âme et du corps, ainsi qu'Iris est un signe de réconciliation. Or le corps, l'âme et l'esprit de la matière ont un grand appétit de se rejoindre. Cette inclination merveilleuse à leur réunion est bien exprimée par tout ce qui s'est dit et fait de tendre, d'amoureux et de passionné entre vous, Hébé et la nymphe Iris. Or, il est certain que l'âme aspire à se rejoindre à son corps par le moyen de l'esprit. Aussi dans l'œuvre cette âme, qui n'est qu'une vapeur céleste et le véhicule des teintures et du feu astral, se condense en forme de larmes brillantes qui roulent sur le corps. L'esprit élémentaire, inférieur à l'âme, et d'une région plus basse, fait aussi la même chose, et en pressant le corps sur leurs ailes, relèvent dans l'air, se mêlent avec lui, le raréfient, le subtilisent, le dilatent en vapeurs, le font spirituel et lui inspirent la vie. Ce qui est assez exprimé par les larmes d'Hébé et d'Iris, par les baisers qu'elles vous donnèrent, tâchant même de vous enlever au ciel. Cet héroïque Hercule qu'Hébé appelle tueur de monstres, comme avec mépris, témoignant qu'il lui est à charge, c'est le feu auquel elle est mariée depuis qu'elle est sortie du corps, auquel feu elle préférait la société et l'union avec son corps, car ce feu ne fera que la promener du ciel à la terre et de la terre au ciel  jusqu'à ce qu'elle soit fixée dans le cœur de son cher amant, c'est-à-dire dans le corps auquel elle ne rend point visite sans lui apporter chaque jour de nouvelles faveurs ainsi qu'Hébé vous a promis, de ne vous venir voir sans vous apporter de nouveaux présents du ciel. « Mais pourquoi, lui dis-je, Hébé est-elle employée ici plutôt qu'une autre déesse ? » « C'est, me dit-il, par rapport à la rénovation qui est un des plus admirable effet de notre œuvre. Car cette vertu rénovatrice, ce n'est pas dans les éléments dilatés et raréfiés en vapeur, subtiles comme le ciel même. Cette vertu infuse du ciel même, et unie à l'âme, c'est notre Hébé et nos éléments très purs et très subtils qui font briller leur pureté dans les couleurs de l'arc-en-ciel, laquelle pureté élémentaire, est propre à recevoir et reçoit en effet cette vertu céleste et rénovatrice qui lui est infusée, car les éléments ainsi purifiés et brillants sont représentés par la nymphe Iris, messagère de Junon, déesse de l'air. Ainsi, notre belle Iris brille dans l'air de notre vaisseau. Voilà le secret de cette espèce de dialogue amoureux d'entre vous, Hébé, Iris, expliqué assez clairement par cette équivalence de l'amour du corps, de l'âme et de l'esprit, afin que l'on ne croit pas que par le discours précédent on ait aucune intention lascive et impudique. Enfin on jette Apollon dans le bain. Il y attire Diane. C'est le Soleil et la Lune qui sont dissoutes pour être employés à la fermentation. Les satyres et les nymphes qui les dépouillent sont les feux et les eaux dont on se sert pour leur ôter leur forme d'or et d'argent. Les satyres et les nymphes prennent la fuite, c'est-à-dire on sépare les eaux étrangères et les feux de calcination sont changés en celui de la cuisson.Explication des danses de la déesse Hébé      

Le premier présent qu'elle vous fit, fut une montre d'or avec une chaîne de même matière, où vous deviez connaître le temps précis des visites de notre déesse lorsque l'aiguille de la montre touchait un certain point. Cette montre n'était que le vase philosophique où l'œuf, lequel était d'un cristal fort clair, montre tous les mouvements ou circulation de l'âme, c'est-à-dire de la partie volatile laquelle se fait connaître à l'œil de l'artiste en forme d'une splendeur qui luit au côté du vaisseau en forme de rosée ou petite coupe d'eaux fort brillantes qui grossissent peu à peu et font voir qu'elle va visiter son corps autant de fois que ces gouttes découlent sur lui par petit ruisselet pour lui imprimer une nouvelle vie et le combler des faveurs célestes qu'elle a acquise dans cette nouvelle élévation. La chaîne d'or signifie deux choses : elle marque l'inclination de l'âme à se réunir à son corps, ce qui est réciproque entre le corps et l'âme. Michel Maïer dans ses emblèmes peint ces amours par un filet qui d'un bout est attaché en terre à un crapaud et de l'autre à un vautour volant dans l'air. Le vautour représente l'âme, le crapaud le corps. Elle représente également l'assiduité à son ouvrage qu'on doit contempler sans cesse et y adorer la main de Dieu qu'on doit y reconnaître. Il faut se débarrasser de toute autre affaire pour se livrer tout entier à une si douce servitude qui conduit à tant de bonheur et d'honneurs comme dit la déesse Hébé. Le second présent est une tabatière d'une belle émeraude pleine d'un tabac en poudre qui brille au travers. Elle vous dit que ce présent vaut mieux que tous les trésors des rois ; cela signifie que l'âme dans ses mouvements et circulations fait voir un grand éclat de verdure, dans lequel consiste la force, la vertu et l'énergie de la végétabilité. Oh ! Bénite verdeur, se sont écriés les philosophes. Hermès a intitulé le premier de ses écrits sur cette science : la  table d'émeraude. C'est dans ce vert étincelant que consiste la vigueur de toute la nature. Virgile décriant la force de Caron qui ne vieillit pas à passer les âmes, dit un bon mot qui explique bien cette constante jeunesse des immortels par ces mots : Une force croissante, une verte jeunesse, par allusion au printemps qui renouvelle tout par sa verdeur. Le vert est donc dans la nature un principe de vigueur et de végétation. Cette couleur dans notre œuvre renferme toute la force et la vertu des éléments et représente l'oeuvre de la terre qui s'orne de verdeur et de fleurs dans le temps qu'elle conçoit des fruits. Or, cette bénite verdeur marque que notre fruit est vivant et nous promet le précieux tabac en poudre rouge ou la pierre rouge. La fontaine de jouvence gravée d'un côté parmi les joncs dans lesquels l'Amour est caché, dressant des embûches aux vieilles gens qui ont œuvré qui ont envie d'y venir boire, signifie une des propriétés de la pierre qui restitue la jeunesse et par conséquent la sensibilité de l'amour. Un autre amour et une autre Vénus exercent ici un nouvel empire c'est-à-dire une seconde folie qui renaît avec la jeunesse, comme si on ne pouvait être jeune sans être fou, quelle fatalité !

Voilà le danger qui fit que beaucoup de sages renoncèrent à l'avantage de se rajeunir. Enfin cette nouvelle Vénus et ce second Amour gardant leurs eaux auprès desquelles ils sont dans l'embuscade, « pourquoi, interrompis-je, dites-vous leurs eaux ? » « C'est, dit-il, parce que l'Amour et Vénus tirent leur origine de l'eau, l'Amour et un humide qui constitue la jeunesse tandis que la vieillesse est dans le dessèchement des humeurs. Pourquoi la sagesse est-elle donc l'apanage de la vieillesse tandis qu'elle serait si nécessaire au commencement de la vie pour nous conduire par son flambeau céleste au lieu de nous éclairer qu'à la fin, pour montrer la mort qui s'approche. Pauvres mortels, que nous sommes à plaindre. Jeunes, nous ne pouvons être sages, vieux nous ne le sommes que parce que nous ne pouvons plus être forts. D'où il faut conclure que si en prolongeant notre vie, nous prolongeons notre folie, c'est une sagesse de mépriser les faveurs d'Hébé et de nous retirer à petits pas de la fontaine où l'Amour est en embuscade avec sa dangereuse mère. Sur l'autre côté de la tabatière on voyait Pallas arrachant l'Amour du milieu des joncs, et le jetant par terre avec son arc et ses traits, chassant la mère et le fils à coups de verges, ceci marque le triomphe de la sagesse sur l'Amour, mais ce triomphe n'est réservé qu'aux héros tels que Samson, David et Salomon. Que dis-je, l'amour n'a-t-il pas mené au triomphe ces héros même, et que ne devons-nous pas craindre de ce tyran auquel nous nous rendons d'aussi bon gré. Oh ! Faibles humains, votre fragilité est bien marquée par ces joncs verts qui obéissent à tous vents. Le portrait d'Hébé signifie l'âme, quoique séparée du corps au-dessus duquel elle vole vers le ciel, conserve toujours la forme métallique et l'idée de sa première nature qu'elle imprime de nouveau par des traits plus brillants que les premiers à son corps glorifié lorsqu'elle vient se réunir à lui. Et le corps de son côté qui est ici le patient conserve aussi cette impression figurée par le portrait d'Hébé qu'elle vous recommande de garder avec soin. Ce qui peut s'entendre aussi de la matière et de la forme qui sont unies par un lien si étroit que le corps ne perd jamais l'idée de sa forme spécifique quoique séparé de l'âme et est resimplifié et restitué en ses premiers éléments généraux. Ce que j'ai peine à concevoir, c'est que les mixtes décomposés par l'art spagyrique et réduits en sel, soufre et mercure, ne puissent après cette réduction être resimplifiés plus outre. En ces états, nous voyons que les principes  gardent leur caractère et leur impression spécifique, comme il paraît dans le sel des mixtes où l'on voit à l'aide du microscope les figures du mixte d'où il est extrait. Ce qui marque que les nœuds faits par la main de Dieu sont éternels. La lunette de longue vue donnée par Hébé, par laquelle on la voit partout sans la perdre de vue et à la faveur de laquelle Hébé doit parler par ris, œillades, gestes et signes, signifie que le vase de verre à travers lequel on voit les splendeurs de la Lune ou de l'âme qui voltige et fait ces mouvements pour acquérir la perfection en parcourant les douze signes du zodiaque sous les différentes planètes car bientôt il ressemble à Mercure, tantôt à Saturne et en autre temps, elle brille comme Jupiter. Ensuite blanche comme la Lune, puis séparée des couleurs de Vénus, puis de Mars, enfin elle brille avec toute la pourpre et l'éclat du soleil ; et pendant qu'elle montre ses différents visages, elle passe sous divers signes pendant neuf mois car premièrement elle est conçue sous le Verseau, qui est un signe venteux, aérien et mercuriel, de ce signe, elle entre dans le Poisson, signe aquatique qui la convertit en eau par dissolution. Elle s'exhale au signe d'Ariès où la douce chaleur de ce signe la pare des fleurs du printemps. De là, elle passe en Taureau, domicile de Vénus où sa nature amoureuse prend la fécondité. Elle passe de là dans les Gémeaux, signe comme le plus élevé dans le ciel, et fort chaud, la sublime, l'exalte et lui donne des feux tous célestes. De là, elle passe dans le signe de l'Ecrevisse, signe aquatique où le soleil prend un mouvement rétrograde. Aussi, dans ce signe, notre âme, ne pouvant voler plus haut, prend ce mouvement rétrograde pour retourner vers son corps par un roulement d'eaux qui descendent et pleuvent sur ce corps par grosses gouttes, comme Jupiter en pluie d'or, aussi ce signe est aquatique. Après ces pluies abondantes, elle passe dans le Lion tout de feu. Elle passe ensuite dans le signe de la Vierge, signe froid, terrestre et resserrant. Ici elle tend à se congeler et à se resserrer dans son corps terrestre pour ne faire avec lui qu'un seul corps immortel et glorifié. Elle passe de là dans la Balance où le corps et l'âme, parfaitement purs, sont devenus tout célestes par la résurrection, s'unissant dans le point où les éléments se trouvent, et se consommant dans l'unité par leur égalité parfaite. De la Balance, signe mercuriel, elle entre avec son corps dans ce vilain signe du Scorpion, signe aquatique, en elle devient venin teigneux et vrai basilic. Dans ce signe fatal, elle s'arme et prend des traits contre la mort, sur laquelle elle remporte la victoire et fait triompher la vie par sa vertu. Enfin elle passe et s'accomplit dans le noble Sagittaire, domicile de Mars. C'est là qu'elle prend ses derniers feux dans le signe igné. Et ce signe lumineux par son javelot de feu la fixe et lui donne sa perfection. C'est là qu'elle prend l'âme du feu plus subtile que la foudre, qu'elle devient elle-même une flèche de feu à laquelle rien ne résiste, et qu'elle peut être nommée force de toute force.

L'Artiste qui est assidu a considéré ce qui se passe dans son vaisseau et verra toutes les démarches d'Hébé, c'est-à-dire les divers mouvements et mutations de l'âme métallique. Le cœur qu'Hébé lui présente avec lequel un autre cœur se trouve uni, tous les deux ne faisant qu'un seul et même cœur, c'est l'éclat du corps et de l'âme, unis et glorifiés par la résurrection, laquelle est un miracle de l'amour d'Hébé c'est-à-dire de l'âme pour son corps, auquel son inclination naturelle le porte. C'est cela que les philosophes appellent divin et adorable, disant que la main de Dieu triomphe en cette partie de l'ouvrage. Il est bien vrai que Dieu y opère parce que cette  résurrection se fait par l'amour de la nature, et Dieu se trouve et opère partout où est l'amour. Car Dieu est auteur de l'amour. Il est lui-même de soi et de sa nature tout amour et l'amour a pris son origine du cœur de Dieu. J'estime que les philosophes ont eu raison de dire dans ce sens que Dieu travaille lui-même dans cette partie de l'œuvre qui se fait par les premières lois, par les lois de la nature, à laquelle Dieu est uni par son concours qui lui donne la marque précieuse de toutes les alliances conjugales. Ici Hébé, c'est-à-dire l'âme, s'unissait à son corps, lui donnant cette bague qui signifie la double faculté qu'elle lui communique, savoir celle de l'or et des pierreries. Quant aux lettres qui doivent se montrer dans la pierrerie et former un mot entre deux virgules pour avoir par cette écriture les paroles et la pensée d'Hébé, quoique ce ne soit qu'un enjouement d'auteur, on peut dire qu'il faut entendre par là l'examen de l'or et des pierreries qu'on fait par la projection où l'âme de l'or est reconnue par les épreuves ; après lequel examen, les lettres prises, c'est-à-dire la bonté de l'or, on forme de ces lettres, un mot de virgules en virgules. Ce mot s'exprime à chaque lingot ou verge d'or, qu'on fait. On dit :

Voilà de bon or. Ce sont là les bonnes nouvelles qu'on doit apprendre d'Hébé, c'est-à-dire qu'il faut que cette âme d'or réponde bien aux épreuves. Les larmes d'Hébé qui se forment en perles ainsi que la clef de diamants qui donne l'entrée libre à la fontaine, c'est le mercure des sages, par le moyen duquel on peut faire aussi des perles, et qui est la clef de la fontaine de jouvence que possède le philosophe. Hébé dit en outre : « Je me ferais voir et entendre au bout de votre lunette, c'est comme si elle disait : au bout de votre ouvrage, je me ferais connaître pour la véritable cause efficiente de l'or sans qu'il soit besoin d'en venir aux épreuves.

Le mercure des sages est bien comparé aux diamants par son éclat et sa couleur, sa pureté, sa diaphanité et par les feux qui y brillent et enfin par son prix, l'un n'étant pas moins précieux que l'autre. Le miroir enchâssé dans un cadre d'or semé de pierreries donné par la nymphe Iris représente d'un côté le berger Argus avec ses cent yeux, tué par Mercure, et de l'autre côté de la même glace un arc-en-ciel et Junon assise sur cet arc, attachant à la queue de son paon les yeux du berger, représente la partie de l'oeuvre où l'arc-en-ciel se montre, ainsi que la queue de paon.

L'oeuvre en cet état est un véritable miroir où l'on voit toutes les beautés de la nature. Les philosophes disent plus : ils assurent qu'on y contemple même la gloire de la résurrection et de la vie future. La certitude qu'ils ont puisée de ces grands mystères, objets de notre foi, dans la glorification du corps physique leur a inspiré un si grand mépris de la mort, que, bien loin de la craindre, ils se réjouissent de ses approches qui leur font entrevoir le terme bienheureux de leur perfection finale. C'est une vérité consignée dans les écrits les plus pieux des plus célèbres d'entre eux. Quelques-uns, pour ne pas retarder leur félicité, n'ont pas voulu prolonger leur vie par le moyen de la pierre. J'ai dit qu'en consultant souvent ce miroir, on verra tous les jours de nouvelles métamorphoses. On y verra même la création du monde enfanté de la nuit ténébreuse, et tous les secrets les plus cachés de la science universelle. A la vérité, quand l'œuvre est poussé jusqu'à cette éclatante opération de l'arc-en-ciel et des couleurs de la queue du paon, on voit à découvert le véritable sens des fables et des métamorphoses inventées pour la cacher. On y voit la vérité de la science, et des écritures philosophiques. On y reconnaît qu'il y a une vérité dans la nature qui dément la stupide dénégation des ignorants. On voit dans cet ouvrage secret que  la nature imite le créateur en ses œuvres, en faisant sortir du ventre une nuée noire et ténébreuse, une vive lumière séparée des ténèbres. Enfin cette science, une fois acquise, donne la clef pour acquérir toutes les autres quelles qu'elles soient. Ce miroir était dans un cadre d'or et de pierreries parce que pendant la durée de l'arc-en-ciel, la terre boit son âme et son esprit qui retombent sur elle en gouttes d'or, et dans ce temps-là, la terre commence à se dessécher et ne fait voir que de l'or et des pierreries, ce qui fait dire au petit paysan qu'en cet endroit toutes sortes de fruits viennent à croître et végéter comme citrons, coins, orangers, agréables à la vue, sortant d'un terroir tout d'hyacinthes, et pour marque que cet auteur parle du temps de l'arc-en-ciel, on voit un peu avant le passage qui vient d'être rapporté ces mots : « Le signe pacifique et gracieux de l'arc-en-ciel parut brillant de toutes sortes de réjouissances et une marque de bonne fin. Or comme la Lune vient à se faire voir et à se montrer un peu, toutes fois peu éclatante encore, le Soleil commence de luire plus ardemment jusqu'à ce que la Lune fût pleine et qu'elle luisît clairement comme si tout était perles et diamants polies légèrement. »

Jugez par les termes de cet auteur si quand Iris paraît dans son atour brillant, cet œuvre n'est pas un miroir agréable de tout ce que la nature a reçu de la libéralité du souverain créateur.


Troisième partie de ce mémoire de la fermentation

Notre vierge ailée, autrement notre mercure, épouse deux mâles, sans perdre la fleur de sa virginité : Savoir un spirituel et un corporel. Le premier mâle est le corps auquel le mercure s'unit dans le temps de la naissance. Ce mâle n'est autre chose que son propre corps d'où est tirée la propre terre qui lui sert de vase, et que les philosophes comme Zachaire ont qualifié de ferment parce que, comme le levain convertit sa pâte en sa nature et en fait du pain, aussi ce ferment ou ce corps par sa nature ou plutôt par sa vertu fermentative, convertit le mercure en sa force corporelle en le congelant et le fixant. Ils l'ont appelé le premier mâle, parce que dans le terme de la naissance de l'enfant ce corps s'élève et se sublime comme un esprit, se laissant emporter par sa partie volatile après laquelle il vole comme un oiseau. Cette vierge ayant épousée le mari qui est son propre frère avec lequel elle a été créée et formée sans être souillée de cette première alliance presque toute spirituelle, convole en secondes noces pour avoir une lignée corporelle que l'époux spirituel ne peut lui donner, elle prend un second époux corporel qui ne souillera pas sa virginité et qui souffrira la société et l'union avec l'époux spirituel, lequel de son côté s'en réjouira parce que le spirituel et le corporel sont de même origine et issus de même sang. Sans être jaloux l'un de l'autre, ils ont en commun la même épouse qui par cette double alliance sait joindre la fécondité à la virginité. Or ce second époux corporel, c'est l'or et l'argent vulgaire qui lui sont ajoutés comme ferment corporel. Ainsi en cet endroit ce terme de ferment s'entend d'un des luminaires parfaits introduit dans l'oeuvre comme une espèce de levain, qui recevait passivement la vertu spirituelle et teignante de la pierre, la convertit en sa forme et matière corporelle d'or ou d'argent pour la communiquer corporellement aux métaux imparfaits. Lesquels corps ne reçoivent la vertu spirituelle et transmutative que par le moyen ou véhicule corporel tel qu'il est dans l'or et dans l'argent vulgaire.

Cela posé, je dis que l'or et l'argent vulgaire  sont les ferments l'un au blanc, l'autre au rouge. C'est un axiome que tout agent opère selon la forme dont il est revêtu et imprime sa forme et sa nature au patient. Si cet axiome est faux, toute science de la chimie serait une chimère.

Il est donc vrai que ce n'est pas sans admiration et sans étonnement que l'on a vu que la pierre même parfaite, fermentée de plomb et projetée, ne transmue le mercure qu'en Jupiter. Conséquemment, si vous voulez qu'elle transmue en or, fermentez avec l'or, en argent avec de l'argent parce que dans cette fermentation, l'or a reçu comme patient sa vertu de la pierre. Il devient agent, et un agent très puissant sur tous les mercures métalliques auxquels il communique sa forme corporelle et qui était stérile auparavant et fut demeure telle s'il n'avait reçu de la pierre la vertu multiplicative de son espèce. C'est pour cela qu'il faut marier une seconde fois notre vierge à un mâle corporel de sa nature, savoir l'or pour le rouge et l'argent pour le blanc, afin de lui faire produire des enfants légitimes et non des bâtards comme elle est contrainte de le faire, quand on la conjoint à des métaux imparfaits par la fermentation comme il arriva du temps de Lulle, qui voyant du plomb, de l'étain, du fer, et du cuivre faits par la projection s'écria : « La nature marche-t-elle à reculons », ne concevant pas que la vertu de la pierre aurifique qui est toute spirituelle était dominée et empêchée par la forme impure du métal imparfait dont elle était fermentée, ne pouvant agir que selon la forme imparfaite à laquelle elle est jointe. Comme au contraire elle donne la forme d'or, fermentée d'or, parce qu'elle ne peut donner qu'une forme parfaite quand elle est jointe à une forme parfaite. Car si la vertu de la pierre était aussi bien corporelle comme elle est spirituelle, nous n'aurions pas besoin d'avoir recours à l'or corporel pour en faire un levain. Quoiqu'elle paraisse sous une forme corporelle quand elle est parfaite, elle est or quant à son essence et à sa nature. Mais c'est un or spirituel, et la pure essence de l'or ne peut communiquer la forme de l'or que spirituellement et non corporellement. Elle perfectionne l'or en lui donnant la vertu teingente et multiplicative de son espèce qu'il n'avait point comme or corporel.

Ce fondement établi, il faut savoir comment l'or et l'argent doivent être préparés pour la fermentation. A cet effet, il faut appeler les satyres et les nymphes, c'est-à-dire les feux et les liqueurs pour dépouiller Apollon et Diane, les jeter tout nus dans le bain. Ce n'est pas un petit travail ni une faible entreprise que de purger l'or et l'argent vulgaires pour les employer à la fermentation. Pour cet effet il ne faut pas les unir à la pierre dans leur état corporel et grossier. Il faut les détruire par une destruction radicale qui n'est pas aisée, ce qui fait dire aux philosophes qu'il est plus aisé de faire de l'or que de le détruire parce que le mercure philosophai ne le dissout pas s'il n'avait pas reçu une préparation par laquelle on lui arrache son gros manteau de pourpre, ce qui se fait par une parfaite calcination au feu brûlant, comme dit Philalèthe, par le Vulcain brûlant. Il ne faut pas s'amuser à le dissoudre, elle fulminerait. Il faut le commencer par le mercure vulgaire avec lequel on l'amalgame en le triturant. Puis on le passe à travers un linge ou chamois et on retire alors le mercure par distillation jusqu'à ce que la chaux d'or ou d'argent reste seule et nette au fond du vaisseau. Ensuite la chaux doit être broyée sur le marbre jusqu'à ce qu'elle soit en poudre impalpable. En cet état, on la calcine trente jours au four d'un verrier, on lui donne plusieurs lotions, enfin on lui donne le feu de réverbère. Ce travail d'hercule fini, on la présente au mercure philosophai qui la dissout par une putréfaction avec bien du temps et la réduit en ses premiers principes irréductiblement ; étant dissoute, elle doit être coagulée en terre feuillée et procédant par la même période que pour la formation de l'enfant philosophique ; ce travail étant long il faut le commencer sitôt le premier fini et que les confections sont mises dans l'Œuf.


Procédé de la fermentation 

La pierre étant achevée et cette imbibition desséchée, on prend de la pierre au blanc ou au rouge trois parties, du ferment une partie, savoir de l'air si c'est au blanc, du feu naturel si c'est au rouge quatre parties. C'est-à-dire parties égales au tout. On amalgame et on met ce mélange dans un vaisseau de cristal bien net et bien bouché. Cette précieuse matière se cuit au même feu par la même méthode que la pierre. En peu de temps on voit passer l'ordre des couleurs. Cet Œuvre excellent s'appelle Elixir. C'est dans ce bel ouvrage qu'on voit les belles et rares merveilles ou le grand miracle de la nature et la main de Dieu. D'après on y voit que rubis, diamants, émeraudes, des montagnes escarpées, quelquefois toutes d'or, de diamants, de perles et d'émeraudes. C'est là qu'on voit les pommes du paradis, les coins, citrons, oranges, grenades, pêches et toutes sortes de fruits sortant d'un terroir d'hyacinthes et d'arbres de vie plantés dans le milieu du paradis terrestre pour la santé des nations. »

Quand Mercure eut achevé ces leçons, il me montra Apollon et Diane ressuscités, et ces deux luminaires rétablis dans le ciel faisant leurs fonctions ordinaires. Hébé et Iris vinrent m'embrasser, et me dirent que pour l'amour de moi elles s'étaient mises toutes deux en prison de cristal, où elles gardaient la source divine du paradis terrestre en cultivant ce lieu charmant qu'elles avaient mis en mon pouvoir. Dans cette petite terre solaire où mille rubis brillaient, je pouvais converser avec elles. Alors Mercure me dit : « Quitte le bourbier et la lie des hommes, romps avec le siècle, rappelle souvent à ton esprit la modestie des sages avec lesquels tu as mangé des viandes divines et bu le nectar à longs traits, songe à la Sagesse qui est ton épouse, doit être ton conseil, ton flambeau et ta lumière. Ne fais rien de bas ni d'indigne d'un chrétien philosophe. Il ne te manquera rien de ce qui est requis à la science. Rends grâces au grand Dieu, Père des Lumières. Aime de tout ton cœur et son fils unique Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui les mit ainsi que la glorieuse Vierge Marie dont le sein très pur reçut le Verbe divin, qui parla et tout fut fait. Qui dit : « Et tout sortit du néant. » Aime Dieu et tout te réussira, et l'amour de Dieu te transformera en Dieu si tu emploies ce grand trésor dans l'amour de Dieu en partageant les pauvres les premiers. »

Ce furent là les dernières paroles de Mercure, après que les génies des sages eurent chanté le  Te Deum en musique dans le temple où nous assistâmes dans un silence respectueux.

Je me retrouvais dans le lieu où j'étais parti et je rédigeais tout de suite ce mémoire de peur d'oublier les savantes instructions de Mercure.

LOUANGES A DIEU AMEN