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SAVORET L'Alchimie essentielle.


"Ora et labora"
Medicinisch-chymisch- und alchemistisches Oraculum
Ulm 1772



L'ALCHIMIE ESSENTIELLE

André Savoret

1963
 

Dans l'un des précieux opuscules qu'il fit publier sous le titre générique d'« Essais chimiques », le Rosicrucien D'Eckhartshausen s'exprime ainsi :

« L'or que je cherche est Vérité, mon argent est Sagesse, et ma pierre philosophale est la connaissance de mon néant et de la toute-puissance de Dieu dans les profondeurs de la nature ».

Ceux qu'a séduits l'aspect physique de l'oeuvre, ce beau mirage doré, réfraction d'une oasis lointaine où bien peu se désaltéreront, ne manqueront pas de tenir cette affirmation pour une simple précaution oratoire, dans un ouvrage traitant avec une évidente maîtrise de la réalisation métallique. Ceux, par contre, qui ne voient dans l'alchimie qu'une technique d'ordre psychique ou spirituel, ceux-là seront tentés de ne trouver dans les indications des adeptes que des symboles à déchiffrer en mode allégorique, et douteront facilement des résultats obtenus au laboratoire.

Les uns et les autres seront dans l'erreur, quoique pas dans la même erreur. « Ora et labora », disent et redisent les auteurs. L'alchimie est, en effet, autant du laboratoire que de l'oratoire.

Mener à la perfection le règne animal et oeuvrer pour faire du « vieil homme » l' « Adam nouveau », sont deux aspects d'une même Sagesse, reflétant une même Loi, dont l'universalité dépasse de fort loin telles obtentions particulières, comme la transmutation métallique, le développement des facultés psychiques et la cure des maladies les plus graves.

Je dirai même que ces obtentions, - qui n'ont rien d'allégorique - ne sont pas le but suprême de l'alchimie, peuvent même parfois le faire oublier, et n'offrent qu'un intérêt secondaire.

De même que le mystique ne doit pas s'attarder à cueillir les fleurs dont sa route aride se pare de loin en loin, ne pas se complaire dans ces reposoirs-pièges qu'on englobait autrefois sous le nom de « charismes », de même l'alchimiste est sollicité par ses propres résultats transitoires, sollicité d'oublier qu'il a, lui aussi, rendez-vous avec l'Absolu. L'or matériel et l'or spirituel s'obtiennent par un processus analogue et transportable dans tous les domaines où nous pouvons avoir accès, mais malheur si le premier fait oublier ou négliger le second !

Sans doute le procédé ou l'ensemble de procédés que les Rose-Croix nomment l'Ergon et que les Anciens appelaient l'oeuvre du Phénix, ce procédé qui fait partie de l'un des quelques soixante-dix codes d'initiation contenus dans l'Evangile, selon la parole de Sédir, n'aurait pas connu une publicité, parfois un peu tapageuse, et n'aurait pas été proposé à tant de chercheurs, sans l'appoint du Parergon, autrement dit de la transmutation métallique.

Pour difficile que soit la tâche de venir à bout des « Travaux d'Hercule », c'est-à-dire de la préparation du futur embryon minéral, elle est presque jeu d'enfants comparativement aux travaux de l'oeuvre spirituel. Et ses résultats - tangibles ne fût-ce qu'en espérance - ménagent à celui qui s'est engagé sur cette voie des réconforts, des enthousiasmes, des repères précieux, qui galvanisent les courages et soutiennent des ambitions d'où le « vieil homme » n'est pas toujours absent.

Rien ni nul ne progresse que par la souffrance. Et, à un certain égard, l'alchimiste « laborant » est le « bourreau par compassion » de sa matière. La Loi est une, c'est entendu, mais, quand il s'agit, pour l'oeuvre essentiel, de devenir son propre bourreau, d'opérer sur soi-même les mortifications, les sublimations et les purifications qu'on appliquait aux métaux - qui n'en demandaient certes pas tant -, c'est une toute autre affaire !

La grande Loi alchimique, je l'ai dit, s'applique à tous les domaines du créé, purifiant l'impur et amenant l'imparfait à la perfection. Et je ne crois pas qu'il y ait eu beaucoup d'humains, même parmi les alchimistes, pour en sonder la largeur et la profondeur.

Saint Paul l'énonce dans le célèbre passage où il dit que ce qui est semé corruptible doit renaître incorruptible. Le Christ en précise l'intangible nécessité, lorsqu'il répond aux initiés d'Eleusis par le mot même de leurs mystères : « Si le grain ne meurt, il reste stérile ». Cette Loi, clef de ce qu'on appelle ici « alchimie » est aussi la clef de bien des choses qui sont également autant d'alchimies - au nom près. Son feu secret est l'Amour et sa matière est tout ce qui a reçu du Verbe, vie et lumière.

Alchimie, la transformation, cellule par cellule, après d'innombrables morts et d'innombrables résurrections, de ce corps périssable en corps glorieux. Alchimie, l'affinement d'une sensibilité au douloureux réactif des épreuves. Alchimie, le dur labeur de l'artiste dans l'incessant effort pour rapprocher l'oeuvre de l'idéal entrevu. Alchimies, les greffes, les boutures, les inséminations de l'horticulteur ou du pépiniériste, pour faire du fruit sauvage et âcre un fruit succulent et savoureux ou d'une fleur sauvageonne quelque merveille de coloris, de galbe et de parfum Mais la plus haute alchimie, nous le savons, c'est celle qui a le Verbe, Jésus, pour oeuvrant, son amour pour agent, et notre âme imparfaite pour sujet. Relisons la parabole de la vigne et des sarments, toutes ces comparaisons empruntées au règne végétal, et nous finirons par nous faire de l'alchimie vraie, science vive, que seuls peuvent pratiquer les Vivants, une idée point trop disproportionnée. Pousser plus avant ? Un seul moyen ! Les Rose-Croix le faisaient tenir dans la mise en pratique de l'Imitation. Nous tous, qui n'avons pas la vocation particulière qui fait le Rose- Croix, nous avons celle de l'Evangile, proposée à tous, suivie par bien peu. Alors, si nous persévérons dans la patience et l'humilité - ces deux qualités dont les alchimistes disent que la première est l' « échelle des Sages » et la seconde la « porte de leur Jardin » -, nous n'en aurons plus une « idée », si haute, si juste soit-elle, mais c'est l'Esprit qui nous dévoilera l'essence même et, du coup, l'infini de ses adaptations.

Car, comme disent les Sages chinois : « Lorsque l'on connaît la mère, on connaît les enfants ».