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GLAUBER La Consolation des Navigants (1659)

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LA CONSOLATION DES NAVIGANTS

Dans laquelle est enseigné à ceux qui voyagent sur mer un moyen de se garantir de la faim & de la soif, voire même des maladies qui leur pourraient survenir durant un  long voyage.
Mise en lumière par JEAN RODOLPHE GLAUBER en faveur de ceux qui entreprennent de longues & périlleuses navigations pour l’utilité de la patrie.
Et traduite en Français par le Sieur Du TEIL
A PARIS,
Chez THOMAS JOLLY, Libraire Juré
rue Saint-Jacques, au coin de la rue de la Parcheminerie, aux Armes d’Hollande.
M.D.C.L.I.X.
AVEC PRIVILEGE DU ROI.

PRÉFACE AU LECTEUR.

Ami Lecteur, Notre Sauveur Jésus Christ nous a commandé de traiter notre prochain, comme nous voudrions en être traités, & même de l’aimer à notre égal, qui est une doctrine de laquelle dépendent la loi & les Prophètes. Et quoique fort peu de gens y fassent réflexion, & que tout le monde soit attaché à ses propres intérêts, il s’en trouve pourtant quelqu’un qui songe à ce précepte, & qui ne laisse échapper aucune occasion de servir son prochain. il y en a qui ne pouvant donner que leur conseil & leur assistance, les donnent très volontiers ; d’autres qui pourraient faire largesse de leurs facultés, sont tellement poussés d’envie & d’avarice, qu’ils n’ont aucune amitié que pour eux mêmes, & c’est de cette sorte de gens que le monde est rempli, d’où vient que la charité vers les prochain est entièrement éteinte. Puis donc que la toute puissance divine m’a donné un médiocre talent de rechercher les secrets de la nature, sans doute afin que je le communiquasse aux autres, je dirai sans reproche que je ne l’ai pas voulu enfouir, mais que tous les ans l’en ai départi quelque chose au public. J’ai même résolu, avec son assistance, d’en mettre en lumière davantage & en nombre & en bonté. Or après avoir lu beaucoup de relations de voyages sur mer, aux Indes Orientales & Occidentales, j’ai considéré avec étonnement les épouvantables dangers que l’on y court tant à cause des ennemis & des Pirates, que des écueils & des tempêtes qui font submerger les Vaisseaux : mais de tous les dangers & de toutes les incommodité & de la navigation je n’en trouve point de plus fâcheux, ni de plus insupportable que la disette pour le boire & pour le manger. Car lorsque les vaisseaux sont pris des Corsaires, ceux qui étaient dedans perdent à la vérité leurs biens, mais ordinairement ils ne perdent par la vie, dont la perte est irréparable, là où on peut facilement par le moyen du commerce réparer celle des richesses ; que s’ils sont condamné, à mourir, ils sont bientôt affranchis de toute sorte de douleur. Mais s’il arrive par malheur qu’on soit dépourvu de pain d’eau, & qu’on en vienne à cette horrible extrémité de se déchirer & manger l’un l’autre, certes c’est une misère bien plu cruelle que la mort même. Quoique les provisions de bouche pour le manger ne manquent pas si souvent, il n’en est pas de même de l’eau, tellement que venant à manquer on est contraint d’endurer les tourments de la soif, sans espérance d’aucuns secours étant en pleine mer à la merci de vents & des ondes. Or, la prospérité des régions maritimes où il ne croit presque point de vin ni de blé, telle qu’est la haute Allemagne, consistant principalement en la navigation, il est important de l’établir le plus avantageusement qu’il se pourra. Et c’est la raison qui m’a obligé à songer aux moyens qu’il y a de remédier à cette disette de provisions pour le boire & pour le manger, ce, qu’on peut faire dans les vaisseaux des choses plus capables d’apaiser la faim & la soif, que le pain & l’eau commune, même de guérir la maladie ordinaire des matelots, à savoir le Scorbut. Ainsi en cas que le voyage soit plus long qu’on ne s’était imaginé on se pourra servir de cette matière quand les provisions auront manqué. Or j’ai cru obliger beaucoup le public en lui communiquant le secret, & déclarant quelle est cette matière, & comment il en faut user dans la nécessité.
C’est pourquoi afin que tout le genre humain en puisse tirer quelque utilité j’ai fait imprimer cet ouvrage, & je ne l’ai pas voulu adresser seulement à quelques particuliers, & je ne doute point que ma sincérité ne soit bien reçue de tous les voyageurs, qui se trouvant dans les dangers de la navigation, se seront garantie des inconvénients par ce moyen, de quoi ils auront sujet de rendre grâces à Dieu tant que le monde durera & que l’on fera des voyages sur la mer. Que si quelqu’un doute d’une vérité appuyée sur de si bons fondements, chacun est libre de s’en rapporter à l’expérience, avant que d’y ajouter foi, en pouvant faire l’essai non seulement en voyage, mais encore à la maison. Que personne donc ne blâme témérairement ce qu’il ne peut pas comprendre, de peur qu’il ne tombe par après en confusion. Il ne faut pas aussi s’étonner qu’en certains endroits je ne me sois pas expliqué clairement, car j’ai raison de cela. Et le Lecteur affectionné doit recevoir cet ouvrage comme un don de Dieu : car si je vois qu’il le reçoive en bonne part, je lui en communiquerai davantage avec l’aide de Dieu. Tous ceux donc qui auront besoin de ces remèdes contre la faim & la soif, & des maladies qui attaquent les navigants, il pourra s’adresser à un homme qui les prépare selon mon instruction. S’il se trouve des insensés & des ingrats, auxquels cette, proposition ne soit pas agréable ; elle le sera toutefois à Dieu, qui nous a recommandé une affection mutuelle & qui me fera un jour cette grâce, que les âmes pieuses & reconnaissantes s’acquitteront envers mes enfants qui resteront après moi de l’obligation qu’ils m’auront. C’est de quoi j’ai une entière confiance.


LA CONSOLATION DES NAVIGANTS.
COMMENCONS donc notre ouvrage, & découvrons les remèdes les plus nécessaires à la navigation, vu qu’ils nous peuvent garantir non seulement de la faim, & de la soif, mais encore des maladies. Or ces remèdes ne sont autre chose que le blé, l’eau concentrée, ou réduite en une substance plus épaisse, celui-là pour apaiser la faim, & celle-ci pour apaiser la soif. J’enseignerai exactement la manière de concentrer l’un & l’autre, & de s’en servir dans la nécessité, & premièrement :
De la concentration du blé.
Quant à cette concentration le l’ai soigneusement expliquée dans la première partie de la prospérité d’Allemagne, tellement qu’il n’est pas besoin de répétition : néanmoins pour instruire ceux qui n’ont pas lu ce traité, il semble que cette brève répétition est nécessaire.
Du seigle, de l’avoine, du froment, de l’orge, & autre sorte de blé, on en fait une bouillie comme on a accoutumé dans la cuisson de la bière, & l’on en ôte tout ce qu’il y a de bon suc, comme si on en voulait faire de la petite bière. Ensuite on fait cuire peu à peu cette liqueur dans de larges & profonds vaisseaux de cuivre jusqu’à consistance de miel. On donne aux bestiaux la paille & le son, pour leur servir de nourriture, mais le suc se peut commodément emporter sur mer, & si on veut y ajouter de l’eau & du houblon on en peut faire de la bière. Et d’autant qu’ordinairement huit tonnes de blé en rendent une pleine de liqueur, & chaque tonne remplie de blé en rend une & demie, voire deux de bière, aussi chaque tonne remplie de liqueur rend au moins 8, 10, ou 11, tonnes de bière, selon que tu  la voudras avoir grosse ou petite. Tellement qu’une tonne pleine de suc ou liqueur se garde plus facilement dans le Vaisseau, que dix ou douze pleines de bière, lesquelles s’aigrissent & se corrompent aisément, mais au contraire la liqueur pourvu qu’elle ne soit pas éventée persiste dans sa bonté. Et c’est là une très grande utilité, vu que de la liqueur on en peut faire de très bonne & nouvelle bière. Or il en vient encore une autre commodité, si vous en faites du pain avec de la farine de seigle, lequel est bien plus nourrissant que le pain commun, & a même la vertu de remettre les malades. C’est pourquoi nos Prédécesseurs avaient raison de pétrir la farine avec du miel épuré au lieu d’eau, dont ils faisaient du pain qu’ils appelaient des gâteaux de vie, d’autant qu’ils fortifiaient le corps humain & lui donnaient la vie. Aujourd’hui que tout le monde est adonné à l’avarice vous voyez ces gâteaux faits avec du miel impur, ce qui les rend méprisables. Aussi ne peuvent ils pas sustenter beaucoup, pour ce qu’ils sentent ce miel grossier. Mais notre pain est beaucoup plus noble & plus agréable, vu que le suc qui a été tiré du blé donne une plus excellente nourriture. Que si on en veut venir plus ayant, il faut savoir que cette liqueur de blé étant concentrée est encore beaucoup plus profitable, si on la mêle avec des farines choisies, & que le pain qui en sera formé soit coupé en pièces & cuit au four jusqu’à la sècheresse & à la dureté, puis étant mis dans des corbeilles où il soit bien préservé de l’air pour être apporté dans le Navire. Car dans le besoin on le pourra arroser d’eau chaude de houblon, & lui ayant ôté les fèces ou flegmes il acquerra la substance de la bière. Ce qui ne titre pas en liqueur, & qui ne prend pas la nature de la petite bière, étant chauffé dans un chaudron avec un peu de beurre sera très propre pour ceux à qui la mer causera mal d’estomac, & les soulagera autant ou plus que s’ils avaient mangé du pain trempé dans de la bière. Lorsque les potions amères sont déplaisantes au goût, il ne faut pas cuire de houblon dans la bière, mais mettre à part seulement du pain mêlé avec eau douce pour l’évaporation, lequel aura un goût très agréable. Il en pourrait même être fait du biscuit, lequel étant mis en pièces pour être gardé dans des corbeilles pour l’embarquement. Ensuite s’il en est besoin tu le pourras arroser d’eau bouillante, & le mettant dans une tonne ouverte, laquelle toutefois ait un fond, & lui laisser quitter ses fèces, par ce moyen la farine monte en haut, & l’eau attirant une liqueur douce, il s’en fait une excellente & salutaire bière, aussi claire étant versée que si elle y avait demeuré plusieurs mois, d’autant que la séparation se fait du pur d’avec l’impur. Le plus subtil étant ôté du vaisseau, le plus épais étant cuit avec du beurre est d’un goût extrêmement agréable, & de meilleure digestion que les fèves, les poix & la tisane. Tellement qu’il ne se perd rien du tout, & cette sorte de pain donne d’excellente bière pour la boisson, & de bon potage pour le manger. Ainsi l’on peut en toute saison de l’année avoir dans le Navire de la bière nouvelle, & même de bon vinaigre, Ceci suffira d’avoir montré brièvement le moyen d’apaiser la faim & la soif, par la concentration des blés. S’ensuit maintenant la manière de guérir toutes les maladies qui attaquent les hommes sur mer ou ailleurs.
Ordinairement les hommes ne gardent ni règle ni mesure en leur boire, & en leur manger, mais se crèvent à force d’excès. Ce vice s’est accru par l’abus de la coutume, qui oblige &  contraint sous prétexte de courtoisie de manger plus qu’il ne faut. Alors le foie est contraint de recevoir des aliments qui ne sont pas à demi cuits, dont il ne saurait faire & distribuer que du sang grossier flegmatique de sorte que par succession de temps, les entrailles sont remplies & bouchées d’humeurs épaisses, & visqueuses. D’où vient que pas un membre ne peut faire ses fonctions naturelles, & qu’il s’engendre une infinité de maladies diverses, selon que ces crudités ont entouré la chair qui couvre les membres, & fait obstruction dans les nerfs, & dans les veines, & gâté tous les moyens de la nourriture. Le mal étant venu jusque là, on sent des douleurs partout le corps, mais principalement dans l’endroit où la maladie a établi son siège : ainsi une partie se ressent de la faiblesse de l’autre, tant qu’enfin toutes les forces viennent à manquer, & que la mort emporte le malade, s’il n’est secouru par la médecine. C’est de là aussi qu’elle a tiré sa naissance, afin d’aller au-devant de ces maladies qui nous viennent de la gourmandise, & de décharger les membres de ces mauvaises humeurs dont ils étaient remplis, & de remettre le corps en son premier état. Ce qui se fait en plusieurs sortes selon la connaissance du Médecin. Lors la maladie est chassée par les évacuations par haut & par bas, par les sueurs, par les urines, selon la constitution du malade, & selon la nature de son mal. En quelque façon que soient dissipées ces humeurs malignes, pourvu que les parties internes ne soient point offensées, & que la santé soit remise, alors le Médecin a fait son devoir, s’étant rendu digne de remerciement & de récompense. Celui donc qui connaîtra parfaitement la nature des maladies, & qui aura de bons médicaments, il pourra aisément réussir dans l’occasion, mais celui qui n’a ni l’un ni l’autre, il se trompera honteusement à faire des essais, tant que le mal se rengrégera, & qu’enfin le malade rendra l’esprit : Cette vérité n’est que trop connue, & c’est pour cela qu’il y en a beaucoup qui n’osent pas fier leur vie à un Médecin ignorant, & aimant mieux guérir par le jeune & par l’abstinence, des maux qu’ils ont contractés par les excès du boire, & du manger : ce qui ne se fait que par la longueur du temps, mais aussi c’est une voie sûre. D’autres se servent de médicaments sans vertu & sans efficace, & venant à guérir, ils leur attribuent là santé, laquelle n’est revenue que par la longueur du temps qu’ils ont demeuré sans manger ; ce qui a chassé peu à peu les humeurs superflues. Comme il se voit en ces malades, qui n’ont aucune sorte de remèdes, la nature se fortifiant avec le temps, & chassant la mauvaise habitude du corps. Or plus il y a de mauvaise humeurs à dissiper, plus il faut que la nature y emploie de temps ; & ce qu’elle ne fait qu’en cinq ou six semaines, un Médecin expert le fera en trois ou quatre jours avec de bons remèdes. Tant il y a de différence entre la guérison qui se fait naturellement par la longueur du temps, & celle de l’art, qui se fait avec plus de promptitude. Vu. donc que la nature & l’art doivent concourir à la guérison ; nous voyons clairement en quel moyen nous pouvons prévenir les maux, ou les guérir heureusement par l’évacuation des mauvaises humeurs qui en sont la racine. Que si quelqu’un objecte que les mauvaises humeurs ne sont pas cause de toutes les maladies, & qu’elles viennent d’ailleurs, je lui répons que hors les accidents des coups, dent plaies, des chutes & autres, toutes les indispositions du corps humain qui sont en la superficie du cuir naissent de l’intempérance du boire & du manger, car une partie communique son mal à l’autre, tant que tout le corps abonde en mauvaises humeurs. L’estomac étant travaillé par l’excès du boire & du manger & ayant contracté des crudités froides & pernicieuses, comment pourra-il faire une bonne digestion, & envoyer au foie quelque chose de bon ? Et le foie n’ayant rien reçu que de mauvais, que peut-il distribuer au corps d’utile & de salutaire ? Ainsi il faut nécessairement qu’un membre souffre à l’occasion de l’autre, & qu’il paye la faute commune. Tant qu’un arbre ou une herbe est attachée à une terre bien tempérée, qui n’est ni trop grasse ni trop sèche, la racine en peut tirer une bonne nourriture, & la communiquer au tronc le tronc aux branches, les branches aux feuilles, aux fleurs, & aux fruits, & en produire d’excellents par de longues années : que si elle est plantée en une terre mal disposée, le tronc n’en tire qu’un mauvais suc, & le distribue aux branches. Si la plante a un fondement marécageux elle produit un fruit malsain, lequel à cause de sa trop grande aquosité tombera avant que de mûrir ; au lieu de bon fruit, il naîtra des champignons & autres excréments provenant de pourriture, la plante même ne durera pas longtemps. Si elle est dans un sol trop aride & trop maigre, la racine n’en tirera pas assez de suc pour en nourrir le tronc, les branches, & le fruits, mais enfin elle sèchera peu à peu depuis la cime jusque au pied. Il en est de même des hommes & de leurs maladies. Ayant donc prouvé que tous les maux naissent de la redondance des humeurs, on peut aisément les prévenir ou les chasser par des remèdes convenables: Lesquels doivent avoir cette propriété que d’attirer toutes les humeurs pernicieuses de tous les viscères & membrances principales du corps dans le ventricule, lui donner la force de bien digérer, séparer le pur de l’impur, transmettre celui la au foie, & évacuer celui-ci par les selles. Et par ainsi le corps n’est pas seulement délivré des humeurs nuisibles, mais entièrement guéri. Ces médicaments ne sont connus que de fort eu de personnes, & il ne faut pas croire qu’ils soient faits d’herbes communes, il faut qu’il y ait quelque chose de plus excellent. Il est vrai que les simples ont de grandes vertus, comme il se voit dans l’ellébore, par le moyen duquel les Anciens prolongeaient leur vie, en prennent tous les jours certaine dose. Le Tabac aussi étant bien préparé fait des merveilles, comme on voit même en celui qui se prend en fumée, dont l’usage ne donne pas seulement quelque vigueur au corps, mais encore aide à soulager la faim & la soif, ce que l’expérience nous enseigne. Les preneurs de Pétun n’en savent pas la cause, ni ne se soucient pas de la savoir & se contentent du plaisir ou de l’utilité qu’ils en reçoivent. Si donc le Tabac ou quelque autre herbe commune, quoique crue & sans préparation, fait de si merveilleux effets, que ne ferait pas l’extrait, ou l’essence concentrée de tous les végétaux ? laquelle doit avoir la vertu non seulement de chasser toutes les humeurs vicieuses du corps, mais encore d’en fortifier les parties internes, & le garantir de tout ce qui peut causer la maladie.
Telle est cette Médecine que je viens offrir à tous ceux qui font de longs voyages sur mer, & qui sont sujets à beaucoup d’infirmités, outre le Scorbut ; par le moyen de laquelle non seulement ils s’en pourront préserver, & guérir, s’ils en sont attaqués ; mais encore se substanter dans la disette des vivres. Or il n’est pas nécessaire de manifester à un chacun de quelles espèces ou ingrédient est compose cet Médecine c’est un grand don de Dieu, & si considérable, qu’il ne doit pas être prostitué à ceux qui en sont indignes.
C’est assez à présent de pouvoir recouvrer un si excellent remède pour peu d’argent : je ne permettrai pas qu’il soit enfermé avec moi dans le tombeau, je le laisserai à d’autres qui le garderont avec l’honneur qui lui est du, & le donneront à prix raisonnable aux curieux de leur santé. On le donnera en forme d’électuaire, dont chaque jour, ou de 3 ou 4 jours l’un on pourra prendre par précaution la quantité de la moitié d’un pois ou d’un pois entier, après laquelle prise il sera bon de demeurer deux heures sans manger, si on veut même manger incontinent après il n’importe. Que si quelqu’un est assailli de fièvre, Scorbut ; Céphalalgie, catarrhe, ou autres maladies qui arrivent sur mer, d’abord il faut qu’il mette sur sa langue & avale de ce remède la grosseur d’un pois, n’étant point désagréable au goût, & qu’il tâche de suer, ou du moins qu’il fasse abstinence la moitié d’un jour, qu’il évite la chaleur excessive en été, & en hiver la rigueur du froid. Le second jour il en prendra la grosseur d’un pois ou deux, & ainsi il augmentera ou diminuera la dose selon l’état de sa maladie. Ces choses étant bien observées il faut absolument qu’il guérisse. Si quelqu’un porte avec soi demi once seulement de ce remède, il est assuré d’avoir une panacée très souveraine pour sa santé, durant son voyage au-delà même d’une année. Après la Médecine universelle, il n’en y a point qui égale celle-ci, elle fait tous les effets que j’ai attribué à mon Catholicum dans la 2 partie de ma Pharmacopée Spagyrique, mais celui là n’est qu’une poudre, & ce remède dont je parle à présent est un électuaire composé de bons ingrédients avec du sucre. Je le répète encore & le publie hautement, qu’il n’y a point de mal dedans ou dehors que ce remède ne guérisse, jusqu’à la vérole, la lèpre & la goûte, pourvu qu’elle ne soit pas trop invétérée; & si elle est invétérée qu’elle soit incurable, ce remède apportera toujours quelque soulagement, & du moins empêchera que le mal ne se rengrège. Il faut que la nature soit tout à fait gâtée & corrompue, lorsque ce remède ne peut pas opérer. Je ne dis rien que d’effectif, & dont je n’aie le témoignage de l’expérience. Chacun est libre de le croire ou non ; pour moi il me suffit d’avoir satisfait à ma conscience en servant mon prochain. Je prévois bien qu’il y aura quelques envieux, qui vomiront le venin de leur langue contre moi, & qui diront que cette Médecine universelle est impossible. Ces calomniateurs comme ils ne savent rien, ils voudraient que personne ne possédât aucune belle connaissance, ils n’ont bonne opinion que d’eux mêmes. Qui peut empêcher le babil de ces gens, les Oisons en font bien autant ? En cela il s’en faut rapporter à la vérité, & connaître l’ouvrier par son travail.
Que les hommes se servent de ce remède ou non, j’ai fait ce que je devais en le leur offrant non seulement contre tous les maux qui arrivent sur mer, mais encore pour fortifier le corps contre la faim. Il y a aussi un autre remède contre la soif, pour soulager & rafraîchir le corps, dans une disette d’eau & de breuvage : Ce qui se fait par le moyen de l’eau concentrée, qui n’a point sa pareille dans le monde pour rafraîchir le palais altéré. Puis donc qu’il peut arriver que l’eau manque durant une longue navigation, il faut ici déclarer comment on petit remédier à cet inconvénient, & même empêcher que l’eau commune ne se salisse ou corrompe, & faire en sorte qu’une tonne d’eau puisse autant désaltérer, que deux ou trois d’eau commune. Savoir par le moyen de la concentration ou coagulation d’eau. Je dirai sa nature & le moyen de la préparer avec la bénédiction de Dieu.
Plusieurs croiront qu’il n’est pas fort nécessaire d’expliquer la véritable propriété de l’eau concentrée, d’autant que les voyageurs ne sont guères curieux de ces connaissances, & les renvoient aux Philosophes, & aux contemplateurs de la nature. Mais cet ouvrage ne tombera pas seulement entre les mains des Navigants, mais encore entre celles des Sages & des savants; c’est pourquoi je m’imagine que je ne perdrai point mon temps si je fais une exacte description de cette eau.
Ceux qui ont tant soit peu ouïr parler des choses naturelles, savent bien qu’au commencement du monde, Dieu tout puissant sépara les Éléments du chaos informe, qu’il mit la terre dans le fondement ou centre, que sur la terre il mit l’eau, sur l’eau l’airs & sur l’air le feu. Tellement que chacun a son siège & son réceptacle, dont il ne part point sans l’ordre de Dieu. Or nous trouvons qu’il y a une telle communication entre eux, qu’ils ne font jamais l’un sans l’autre ; & s’il y en a un qui prédomine en quelque part, les autres sont cachés en lui, d’où ils peuvent être tirés par l’industrie. Ainsi de la terre nous en tirons l’eau, l’air & le feu; de l’eau, la terre, l’air & le feu ; & du feu, l’air, l’eau & la terre. Ainsi les Éléments se convertissent & passent d’une espèce en l’autre, & chacun d’eux reçoit & donne la vie à son compagnon réciproquement. Le feu ne saurait brûler sans l’air ; le feu agit sur l’eau, & en fait de l’air ; l’eau se repose sur la terre, à laquelle elle donne de l’humidité ; le feu engrosse l’air ; l’air coule sa semence dans la terre ; la terre nourrit & fomente cette semence jusqu’à la perfection, puis elle la produit & met au jour ce qu’elle avait dans son ventre. Il a été nécessaire de dire ceci en passant. Mais pour revenir à l’eau concentrée, & pour en déclarer la nature, il faut savoir que l’eau est le principe de tous les autres Éléments. Ce que l’on voit & expérimente journellement, principalement dans les mines souterraines, dont les plus profondes entrailles en sont pénétrées. C’est là que nous voyons que non seulement il y a de l’eau, mais qu’elle se convertit en diverses formes de corps minéraux. Cela est hors de doute. Et d’autant plus que l’eau est claire & nette, d’autant plus engendre-t-elle des pierres plus luisantes, & de plus purs minéraux. De quoi j’ai traité amplement dans le livre de la génération des Métaux. Il est aussi très constant que les pierres, & les sables reçoivent accroissement de l’eau, dans la terre, dans les fleuves, & dans la mer. Car tout sable a été originairement de l’eau, & s’es converti en pierre ou sable sous l’eau en laquelle il se peut changer derechef. Or telle eau ne sert pas a étancher la soif d’autant qu’elle est devenue trop dure & que difficilement peut elle reprendre sa première matière, si ce n’est par le moyen d’un certain sujet qui soit comme un médium commun entre le sable, les pierres, les cristaux, & l’eau, qui n’est autre que le sel, lequel porte le nom d’eau de pierre tout ensemble, & qui peut être aisément changé en l’un & en l’autre. Comme on verra ci-après. Cette eau concentrée que je proposerai ici pour chasser la soif, & pour refaire le corps, n’est ni pierre, ni cristal, ni autre chose trop dure, que ceux qui ont faute de boisson ont accoutumé de mettre dans leur bouche, mais dont l’usage est inutile à cause que telle sorte d’eau est trop coagulée. Mais ce que je propose est un sel, lequel peut être indifféremment réparé des eaux de montagne ou de celles de la mer avec une égale bonté. Duquel on fait par le moyen de l’art une eau si excellente, qu’elle peut apaiser la soif, & remettre un corps languissant. Quelque ignorant pourra dire, comment se peut-il faire que le sel soit propre à étancher la soif ; puisqu’il altère ceux qui en mangent ? Mais je réponds qu’il est vrai que le sel commun loin d’apaiser la soif, la provoqué, s’il n’est premièrement épuré. Car on lui peut ôter son amertume & sa terrestréité, & lors il  n’est plus dur, étant réduit en eau molle & fluide, non pas douce, mais aigrette & de goût semblable au cidre. Or cette purification doit être faite nécessairement par le feu, en sublimant le sel & le distillant dans des Vaisseaux de terre à grand feu. Par ce moyen la partie la plus noble & la plus pure monte en haut ; & la terrestre & la plus épaisse demeure au fond, n’étant presque de nul usage, mais l’autre qui est épurée a de grandes vertus non seulement contre la soif, mais encore pour beaucoup d’autres choses fort nécessaires, comme il sera montré ci-après. Personne ne doute que le sel commun tout impur qu’il est ne contienne une grande vertu. C’est pourquoi le fameux Philosophe Platon a écrit qu’il y avait quelque chose de divin dans le sel, & du contentement de tous les Sages Dieu s’est fait connaître dans le feu, & dans le sel. Les Anciens s’en sont servis pour faire des choses admirables, jusqu’à préparer la médecine universelle, & ont donné à cet Art le nom d’Alchimie, c’est-à-dire fusion de sel : Je ne prononce rien là dessus, n’ayant jamais osé entreprendre une si haute opération. D’une chose suis-je bien assuré que j’ai faite plus d’une fois, c’est que par un certain moyen j’ai précipité l’or corporel, quoique sans profit, mais seulement pour expérimenter la possibilité. Or dans le sel commun il y a de l’or corporel, lequel demeure spi rituel sans la susdite précipitation, par laquelle après il acquiert une substance corporelle. C’est de quoi personne ne se doit émerveiller. Certes le plus grand mystère du monde consiste dans le feu & dans le sel, & après rien ne peut être comparé à ces deux choses. La flamme tire la lumière des ténèbres, ce que personne n’a jamais fait que Dieu, elle peut aux rendre la vie aux morts, comme le Soleil ou un four chaud la rendent aux vers, grenouilles, mouches, & autres insectes qui étaient morts de froid, lorsqu’ils sont exposés à la chaleur de l’un ou de l’autre. De quoi j’ai plus amplement discouru dans la deuxième partie de ma Pharmacie Spagyrique & dans le miracle du monde & dans son explication une infinité de personnes se servent du feu sans le connaître, ils en font autant du sel. Ils disent que le sel est une chose de grand prix, dont la perte est sensible, qu’il donne de la force, & qu’il préserve de pourriture tant les vivants que les morts. Et certes la chose est véritable. Si les hommes n’avaient pas de sel, ou du moins des plantes & des fruits qui le contiennent, ils seraient sujets à la pourriture quoique vivants. Les bestiaux le seraient aussi, s’ils ne trouvaient du sel dans l’herbe qu’ils mangent, laquelle suffit à la vérité, pour les nourrir ; mais si on donne aux bêtes à corne, & même aux pourceaux, quelque chose de salé dans leur boire & dans leur manger, ils en deviennent plus gras & plus vigoureux ; puis donc que le sel rude & grossier plein de fèces d’impuretés, fait ce que nous avons dit, qu’il garde de pourriture les créatures vivantes, les chairs, purifies poissons morts, & toute sorte d’herbes, que ne fera pas un sel, lequel par le moyen de l’art aura acquis plus de subtilité & de pureté qu’il n’avait reçu de la nature ? C’est ainsi que le feu a le pouvoir de corriger le sel, de le purifier & de le convertir en une meilleure & plus tendre substance. Les sels communs donnent bien un goût agréable à tout ce que nous mangeons, & le gardent de pourriture, toutefois ils dessèchent, resserrent le ventre, & altèrent. Mais le sel rectifié & épuré donne un goût agréable aux viandes, empêche la corruption avec plus de vertu que l’autre, sans resserrer le ventre, au contraire il le rend libre, fait uriner, & loin de causer la soif, il la chasse tant des malades que de ceux qui se portent bien : les idiots ne savent pas cette grande différence qui est entre le sel commun, & le sel corrigé, n’ayant connaissance du sel qu’en ce qui concerne la cuisine. Les Apothicaires vendent de l’esprit de sel ; mais pour ce qu’ordinairement il n’est pas bien pis paré, il ne fait pas grand effet, & on ne s’en sert pas beaucoup. S’il était bien préparé, il serait plus agréable au goût, & aurait plus d’efficace. Plusieurs choses portent des noms qui ne leur sont pas convenables. Les Anciens ont attribué une singulière bonté à l’esprit de sel dans la Médecine, comme la vérité le témoigne, pourvu qu’après la distillation il soit encore une fois rectifié & purgé de son flegme. Que si nous nous en servons étant cru comme il est monté la première fois, nous en recevrons peut-être plus de mal que de profit ; car il monte beaucoup de terrestréité, laquelle demeure au fond par la rectification, de même que le sel amer, insipide, & astringent. Et quoique cela soit observé de quelques-uns, ils s’épargnent néanmoins la peine de réitérer la distillation, & même ils fuient ce travail, à cause que l’esprit perd la plus grande partie de son poids dans la rectification, vu que les fèces inutiles en sont séparées. Il y a plusieurs années que j’ai enseigné comment on peut faire de l’esprit de sel en abondance, dont la description est exactement proposée dans la première & seconde Partie des Fourneaux : toutefois il s’est trouvé fort peu de gens qui aient entrepris ce travail, quoiqu’il en revienne beaucoup d’utilité non seulement dans la Médecine, mais encore dans la cuisine, voire même dans la métallique, comme il se voit dans la première Partie de l’œuvre Minérale, où est enseignée la manière de tirer l’or des pierres par son moyen. Quoique cet esprit soit autrement préparé pour la susdite opération qu’il ne l’est pour étancher la soif, & pour guérir les maladies, tant sur mer que sur terre. C’est pourquoi le crois qu’il sera à propos de déclarer premièrement la manière de le faire, puis comment il en faut user.
La manière donc d’anatomiser le sel par le moyen du feu, & de le transmuer en un pur & suave esprit, est diverse, comme j’ai déjà dit en ma première & seconde Partie des fourneaux. Ici j’en découvrirai une toute nouvelle très commode, laquelle je fait comme s’ensuit.
Construis d’une bonne terre, ou de verre encore mieux, de fortes retortes, rempli les de sel & de terre sèche, puis selon l’art distilles-en un esprit suavement acide, en réitérant toutefois, afin qu’il soit bien rectifié & préparé pour l’usage. Que le sel soit fait & disposé pour la distillation, en cette sorte. Rempli un pot de terre du sel de cuisine ou de mer, couvre le d’un couvercle aussi de terre, mets des charbons ardents tout à l’entour, & les approche peu à peu, tant que le sel s’enflamme de tous côtés ; cela étant fait, ôte le vaisseau du feu, & le laisse refroidir. Si par hasard quelque graisse ou autre matière combustible s’est attachée au vaisseau, elle est emportée par le feu, dissout le sel en eau commune, filtre le par un linge pur & compacte, afin que les fèces demeurent à part, & toutes ce qui est passé par transfusion, laisse le évaporer dans un pot de terre vitré, si longtemps, qu’il se fasse une petite peau ; par ce moyen il s’exhalera assez d’eau, & le reste s’achèvera par le procédé suivant.
Forme des boulettes de boue où il n’y ait point de sable, de la grandeur des oeufs de Pigeon, fais les sécher & rougir au feu, dans un vaisseau, lors l’esprit gras de terre sera brûlé ; puis imbibe les d’eau forte de sel, afin qu’elles y demeurent l’espace de quelques heures, & reçoivent en elles autant de sel qu’elles en pourront attirer, puis tu les ôteras & les sécheras. Avec cela on remplit les retortes, on met le feu dessous par certains degrés, & on le rend si violent, qu’il n’en sorte plus de fumée ; lors tout l’esprit est sublimé autant qu’il est possible. Le récipient doit être de verre, & fort capable, dans lequel il faut verser un peu d’eau, à cause de l’esprit, afin qu’il la puisse attirer ; & quand la distillation étant finie il aura été reçu dans une cucurbite lutée, il sera rectifié : lors l’eau ou le flegme (que tu pourras derechef verser sur l’esprit dans une autre distillation) passera, & ensuite un pur & doux esprit, clair & transparent ; au fond demeurera un sel amer, qu’il faudra jeter, & au contraire l’esprit sera conservé pour l’usage qui sera bientôt enseigné. Que si nous voulons avoir un esprit plus pur, & plus efficace, on le pourra redistiller en réitérant sur des cailloux calcinés & réduits en poudre, les fèces desquels demeurent au fond du vaisseau, & l’esprit en devient plus net, d’autant que le caillou a été auparavant de l’eau & du sel, & c’est pour cela qu’ils ont une si grande affinité ensemble. On remarque chez les Verriers, que le sable ou caillou est réduit en flux transparent, s’il s’en doit faire de bon verre; car le sel dissout le sable, les cailloux, & les cristaux dans le feu, & reçoit avec eux l’essence du verre, voire même ces espèces se résolvent en verre par le moyen du sel Alcali, de quoi j’ai amplement discouru dans la troisième Partie de mes Fourneaux. Lorsque nous distillons derechef sur des cailloux pulvérisés le susdit esprit de sel rectifié, par l’amour naturel qu’il porte audits cailloux, il en attire avec soi une partie en haut, & en devient beaucoup plus excellent dans l’usage universel contre les maladies, sur tout contre l’hydropisie, le calcul, & la goûte. Les cailloux qui restent au fond donnent aussi une eau qui a l’acidité de l’esprit de sel, n’étant rien qu’une partie dudit esprit congelée, & l’on en peut user en toutes occasions comme de cet esprit sublimé. Que personne ne s’étonne que je lui attribue plus de vertu lorsqu’il est rectifié avec des cailloux tendres, qu’à l’esprit commun de sel. Peu de gens savent quelles vertus sont cachées dans le caillou & dans le sable. Les Oies en ont la connaissance que les Hommes n’ont pas, quoiqu’il leur soit montré au doigt. Si les Oies ignoraient que le sable aide à la digestion, elles ne le ramasseraient pas ; & si les vieilles Femmes elles les nourrissent ne le savaient pas aussi, elles ne leur en donneraient pas dans leur eau. Tous les oiseaux, & beaucoup de bêtes à quatre pieds, s’en servent. Plusieurs personnes usent de cailloux & de cristaux pulvérisés pour fortifier l’estomac : Les Poules avalent du sable & du gravier, pour engendrer la coque de leurs œufs ; & n’ayant point de sable, elles font des oeufs sans coque. C’est pourquoi je dis, hautement que cet esprit de sel étant tiré sur des cailloux, est ordinairement meilleur pour les maladies, que l’esprit commun, sur tout les cristaux ou l’esprit de sel coagulé dont j’ai fait mention ci-dessus. En voila assez quant à la préparation de l’esprit de sel. Nous enseignerons maintenant comment il s’en faut servir sur mer & sur terre pour apaiser la soif, & guérir les maladies. Ayant déjà dit à quoi il est propre hors de la Médecine, à présent mon dessein est de déclarer le profit qu’il apporte dans les Navires ; ce qui a donné occasion à ce Traité.
De l’usage de l’esprit de sel dans les Navires contre la soif & le scorbut.
Premièrement, cet esprit est utile au corps, lorsqu’on en jette une petite quantité dans l’eau que boivent les Matelots & les soldats, lui donnant une acidité presque pareille à celle du vin, propre à étancher la soif, & la corrigeant en forte, qu’étant bue trop vite, elle ne puisse pas causer le scorbut, empêche qu’elle ne devienne sale, noire, qu’elle ne se pourrisse & n’engendre des vers, comme il arrive dans les longs voyages ; car l’eau qui contient de l’esprit de sel ne se peut pas corrompre, & empêche que les autres choses ne se gâtent. Et d’autant que l’eau devenant acide par le moyen de l’esprit du sel, étanche mieux la soif, que celle qui n’en a point, il n’est pas nécessaire d’en faire si grande provision pour le voyage, comme ont faisait, & si on en porte beaucoup, il y a de l’apparence qu’on n’en aura point de faute. L’esprit de sel empêchant la corruption, il empêche que le scorbut ne s’engendre, il refait & réjouit l’homme d’une vigueur merveilleuse, fortifie le ventricule & toutes les parties du corps, il consume le flegme & la pituite dans les reins & dans la vessie, pousse l’urine & le calcul, entretient le ventre libre, aide à la digestion, ne souffre aucune langueur provenant de la corruption du sang, à quoi les navigants sont sujets. Si on en mêle un peu dans le vin ou dans la bière qui est dans le vaisseau, elle la conserve en sa bonté & sincérité, & lui donne la propriété d’étancher mieux la soif. On peut même s’en servir pour garder longtemps les viandes de bœuf, de mouton, ou de veau, pourvu qu’étant mises dans des pots de pierre, on mette dessus du sel qui ait été dissout dans cet esprit. Il faut néanmoins qu’elles n’aient pas beaucoup d’os. Un peu de cet esprit étant mis dans l’eau à faire cuire le poisson, le rend plus ferme & plus savoureux, que s’ils étaient arrosés de vinaigres Ainsi on peut ramollir des raisins cuits dans de l’eau où il y aura de cet esprit ; par ce moyen ils s’enfleront, & acquerront un goût agréable, comme, s’ils venaient d’être cueillis.
Pour dire en peu de paroles ce qui est de la vérité, cet esprit peut être appliqué à tous usages pour toutes sortes de vivres, soit pour le boire ou pour le manger dans les Navires. Mais outre cela si durant les grandes chaleurs on en mer seulement une goutte sur la langue avec un peu de lucre, il rafraîchit la bouche, & apaise la soif, tellement qu’on n’a pas besoin d’avoir si souvent recours à l’eau ou à la bière, dont le corps est plus endommagé qu’il n’est fortifié. Que si l’eau vient à manquer dans la longueur du voyage, il y faut un peu plus verser de l’esprit de sel, pour lui donner une agréable acidité ; car de cette forte elle étanchera mieux la soif en petite quantité, qu’elle ne ferait en une plus grande. Et même si le Vaisseau venait à périr en telle façon qu’il fallut avoir recours aux Esquifs pour se sauver, pourvu qu’on eut un peu d’esprit de sel liquide ou coagulé, il pourrait conserver la vie & la santé aux navigants, jusqu’à ce que Dieu donna les moyens de prendre terre ; & empêcherait qu’on ne fut pas contraint de boire de sa propre urine, ou de l’eau marine, qui sont nuisibles. Voila les vertus de l’esprit du sel dans la navigation, & la brièveté est cause que je ne les déclare pas toutes. Au reste j’ai songé à trouver un moyen de rendre l’eau même de la mer douce & potable par la précipitation, tellement qu’alors on ne pourrait jamais avoir faute d’eau dans les Navires. Et du moins j’ai réussi, en ce que j’ai précipité une bonne partie du sel de l’eau, qui est devenue beaucoup plus douce, mais je n’en ai jamais pu l’ôter entièrement, & il y reste toujours quelque salure. Toutefois en cas de nécessité on se pourrait servir de cette eau dans les Navires pour cuire des poix & des fèves, ou pour la faim écumer sur du blé concentré, car alors elle recevrait plus de sel par la fermentation, & on en pourrait user sans danger dans la nécessité vu que la liqueur du blé est douce, & qu’elle ne serre point le ventre, voire elle profiterait autant, que pourrait nuire l’eau marine étant en quelque façon édulcorée par la précipitation. Je pense à découvrir quelque chose de plus fin avec la grâce de Dieu, & je crois que je réussirai ; si cela arrive, je le communiquerai volontiers : maintenant je montrerai comment de l’eau salée de la mer, on en petit faire de l’eau douce, & bonne à boire. Il y a une sorte de minéral qu’on appelle glace de Marie. Ce n’est pas le verre Moscovite, comme quelques-uns s’imaginent. Lorsqu’elle est rougie au feu, & jetée dans l’eau de la mer, elle est soudain réduite en, une tendre & très blanche poudre, Cela étant fait, il faut remuer promptement le vaisseau rempli d’eau marine, dans lequel la glace de Marie a été éteinte ; lors la poudre attire à soi une partie du sel, & descend au fond du vaisseau, & l’eau demeure claire: que si vous réitérez ce travail deux ou trois fois, l’eau en devient à la vérité plus douce, mais non pas tout à fait potable. Le sel de Saturne aussi fait descendre beaucoup de sel de l’eau marine, mais il ne la rend pas bonne à boire. Le meilleur moyen que je sache, c’est celui-là, mais il coûte beaucoup ; lors pourtant que nous sommes réduits a la nécessité, nous ne devons rien épargner pour éviter la mort. C’est pourquoi par précaution il serait à propos d’apporter dans les Navires un peu de cette précipitation en cas de necessité & besoin. Si on n’en a pas de besoin, on le peut reporter chez soi, vu qu’elle ne se gâte point, & aussi bonne après cent ans que le premier jour qu’on l’a préparée. Or il n’est pas nécessaire de divulguer ce secret ; si quelqu’un en a envie, qu’il vienne chez moi, & il aura contentement. Pour ceux qui sont versés dans la Chimie, je leur veux dire, que cette précipitation du sel qui est dans l’eau doit dire faite par le moyen d’un sable particulier, lequel fait aller en bas non seulement le sel, mais tout le flegme & toutes les impuretés, de manière que l’eau la plus sale & marécageuse devient aussi claire que de l’eau de fontaine, d’autant que la mauvaise odeur & le mauvais goût sont précipités tout ensemble. Le même se peut faire de tous les autres breuvages, comme vin & bière, la précipitation envoyant au fond toutes les ordures, la couleur & la mauvaise odeur. Et non seulement les breuvages rouges par artifice, mais les cristaux qui le sont naturellement, deviennent clairs & transparents. Ce qui peut apporter beaucoup d’utilité aux vendeurs de vin. Il est vrai que les eaux marines deviennent plus douces ordinairement, lorsqu’elles sont portées fort loin par le sable commun, lequel boit le, sel desdites eaux. Car comme ces deux choses sont engendrées de l’eau, elles ont grande affinité, & même elles sont pareillement réduites en verre par le moyen du feu. C’est pourquoi il n’y a point d’homme expérimente que l’édulcoration de l’eau marine par le moyen de l’eau préparée, est fondée en raison & convenable à la nature. Cette invention mérite le nom d’un art très excellent, puis qu’elle nous peut sauver la vie, en convertissant l’eau salée en eau douce en quantité : il est pourtant mieux à propos de n’en venir pas à l’extrémité, mais de faire provision d’esprit de sel dans le temps. Car par ce moyen un peu d’eau fera beaucoup plus efficace que quantité d’eau commune. C’est ce qu’à présent j’ai voulu déclarer au public ; & si je connais que cela lui soit agréable, j’instruirai quelque honnête homme versé dans la chimie de ce qu’il faut faire pour le susdit remède contre les maladies qui arrivent sur mer, & pour l’esprit de sel contre la soif, pour la concentration du froment contre la faim, & pour les sables propres à la précipitation ; il préparera toutes choses & les distribuera à juste prix.
Les autres Alexipharmaques comme mon électuaire minéral, l’esprit & le cristal de sel, peuvent aussi être employés non seulement sur mer contre la fièvre, le Scorbut, & autres maladies, mais encore sur terre, en quelque lieu que ce soit. Quoique j’aie ci-devant parlé de divers excellents remèdes, & surtout de la panacée dans la deuxième partie de la Pharmacopée Spagyrique je préféré mon électuaire minéral à celui-ci, vu la commodité qu’il y a de s’en servir, en prenant de la boîte avec un couteau autant qu’il en faut, sans avoir besoin d’aucun véhicule, comme vin, bière, & autres qui sont nécessaires pour l’usage de la panacée. On n’a pas même besoin de peser la dose, mais on la discerne à vue d’œil selon l’âge & la force du malade. Celui qui est dans la vigueur de l’âge en doit prendre à jeun la grosseur d’un pois, & demeurer quelques heures sans manier, & ne se pas exposer grand froid ni au grand chaud. On en peut user chaque semaine par 3, ou 4, fois, selon la nécessité. Que si un grain n’opère pas, il en faut donner deux montant jusqu’à 3, ou 4, une petite dose donne beaucoup de force, une plus grande cause les selles & quelquefois le vomissement selon les humeurs qu’elle rencontre. Ce remède ayant bien cherché dans le ventre, il en fait une bonne évacuation ; s’il trouve des humeurs salées, il les purge par les sueurs par les crachats & par les urines. En un mot pure parfaitement bien le sang, ouvre toutes les obstructions des principales parties internes, comme du foie, de la rate & du poumon, empêche de croître toutes sorte d’apostume, tant dedans que dehors, consume les fluxions & catarrhes qui tombent sur les yeux, sur les dents, & sur les oreilles, chasse entièrement la vérole sans fomentation, pourvu qu’on le prenne par le dedans, comme aussi la lèpre, la goûte, l’hydropisie, l’épilepsie, des jeunes & vieilles gens, pousse hors le calcul des reins & de la vessie, extermine toute sorte de fièvre, guérit parfaitement toutes plaies & ulcères tant externes, qu’internes, étant pris au-dedans avec une diète convenable. Enfin je le répète que cette médecine est propre à toutes les maladies curables, & qui ne font pas trop invétérées. Que si le mal a jeté de si profondes racines par le temps, qu’il ne puisse pas être chassé, alors ce remède soulage au moins & rend les douleurs plus légères & plus supportables, empêche qu’elles ne s’augmentent davantage, & au contraire il les diminue. Il guérit toute gale & dartre provenant de la corruption du sang, sans aucun onguent ou liniment externe, n’ayant qu’à le prendre au dedans. Si je voulais parcourir toutes les merveilles de ce remède, ce livre deviendrait trop grand ce qui est en lui de plus excellent, c’est qu’il opère sans qu’on s’en aperçoive, qu’il chasse toutes les malignités, & guérit heureusement ceux qui pour avoir été maltraités de la vérole ont souffert quelque contraction de nerfs. Celui qui en usera par précaution toutes les semaines ou tous les quinze jours, ne sera point sujet à la douleur des dents, au tintement d’oreilles, ni aux fluxions d’humeurs âcres sur les yeux. Il guérit même les catarrhes, fistules, cancers invétérés & qui sont presque incurables, & combat généralement tout ce qui nuit à la santé du corps humain. A raison de quoi tous, tant pauvres que riches, ceux là qui entreprennent un long voyage sur mer, & qui n’ont point de Médecins, devraient en faire provision pour en user au besoin. Quiconque en aura seulement demie once, il aura un antidote & un préservatif contre beaucoup de maladies pour plus d’un an. Un Vaisseau allant aux Indes qui en portera demie livre pourra sauver la vie à beaucoup de gens. J’ai fait mon devoir, je serai bien aise que ma bonne volonté soit reconnue ; si elle ne l’est pas, j’aurai du moins satisfaction d’avoir déchargé ma conscience.
A présent il faut décrire les vertus du sel hors la navigation. Car ce qui est profitable aux navigants, n’est pas, nuisible à ceux qui habitent sur la terre. Or on en peut user en tous lieux avec vin, bière ou autre boisson ordinaire, mais surtout dans ces régions humides, ou le Scorbut est la maladie qui court, en sorte qu’il n’y a guères de famille qui en soit exempte. Il s’en fait une petite bière très claire qui ouvre les conduits de l’urine, empêche de croître le calcul des reins & de la vessie, donne même un goût très agréable au vin, en ôte le tartre superflu, & précipite sa substance au fond ; de sorte que les vins d’Espagne & de France acquièrent une netteté pareille à celle des vins de Rhin. Empêche les vins de se pousser & de se moisir, & les garantit de quantité d’accidents. Les vins de France tels qu’on les vend en certains lieux, n’ont ni l’odeur ni la saveur du vin, comme l’ont les vins du Rhin ; or l’esprit de sel est capable de les leur communiquer, de sorte qu’ils peuvent être appelés vins C.O.S. à cause de la couleur, odeur & faneur agréables. Le vin même qui aura été amélioré par ce moyen se gardera plusieurs années, quoique autrement à peine se puisse-il garder deux années. On peut aussi par l’esprit de sel ôter au miel une saveur naturelle qui n’est pas fort agréable, & précipiter son impureté, tellement qu’il s’en fera une boisson excellente & qui ne cède à nulle autre pour la santé. Sans mentir voilà une merveilleuse invention, & qui doit bien être pratiquée en ces lieux-ci, où il n’y croit point de vin. Car le miel étant bien préparé, & dépouillé de son goût désagréable, est un baume confortatif. Sur quoi ce vieux soldat eut raison de répondre à Alexandre qui lui demandait comment il était parvenu à une grande vieillesse : au-dedans le miel, au dehors l’huile. Plusieurs savent assez que le miel possède une grande vertu ; mais qu’on a de l’aversion pour son mauvais goût, lequel est emporté par l’esprit de sel, de sorte qu’étant ainsi préparé en breuvage, il est aussi bon que le meilleur vin. Avec cet avantage que le père de famille s’en peut servir en toutes les saisons de l’année, & conserver ce nectar plusieurs années comme si c’était du vin de Rhin, sans qu’il en coûte beaucoup, ce qui est un grand soulagement à ceux qui n’ont pas de quoi acheter des vins. Et le plus admirable c’est que chacun lui peut faire prendre le goût qui lui plait, le principal de l’art consistant à faire perdre au miel son, mauvais goût par l’esprit de sel, puis en composer du vin ou de la bière, qui conservera sa bonté & sa clarté dix ou douze années ; en mettant au lieu d’eau commune de l’eau de houblon, pour la dissoudre avec le miel purgé de ses fèces, & selon la diversité du goût on y peut mêler d’autres herbes, comme on a coutume de faire dans le vin & dans la bière. Mais surtout il faut prendre garde de n’y mêler point de sel s’il  n’est rectifié, d’autant qu’il rendrait le goût désagréable, & gâterait la boisson : ce que je n’ai pas du taire pour l’instruction. L’esprit de sel doit être préparé & rectifié par la façon susdite, ou par d’autres qui se trouvent dans mes écrits. Car de la façon qu’on le prépare aujourd’hui & qu’il se vend dans les boutiques il ne ferait de nulle valeur pour corriger les vins, étant fort désagréable au goût, & rendant plutôt le vin obscur, rouge & désagréable, que clair & agréable. Il est à noter qu’il  n’est pas nécessaire de verser de l’esprit de sel dans les vaisseaux qui contiennent le vin ou la bière, mais qu’il suffit de le garder dans un petit verre, & en verser quelques gouttes quand on en veut boire. Tellement que chacun peut faire une boisson à sa fantaisie, & même en user dans de l’eau de fontaine pour tremper les vins durant les ardeurs de la Canicule : car si on verse quelques gouttes de cet esprit dans une cruche d’eau, elle en recevra une acidité très agréable, non beaucoup différente des eaux acides naturelles, servant d’un doux rafraîchissement au foie & au sang enflammé par les chaleurs de la saison, il apaisera même la soif, sans qu’il soit besoin de charger l’estomac de trop devin ou de bière. L’esprit de sel rectifié est salutaire, d’autant qu’il est d’un nature chaude & tempérée, il consume les crudités de l’estomac engendrée par l’intempérance du boire & du manger, pousse hors les urines, purge les reins, la vessie, les uretères de toute pituite & humeur grossière, extermine le tartre qui a fait adhésion, chaire l’hydropisie par les selles, & par les urines, ouvre les obstructions du foie, de la rate & du poumon, fortifie l’estomac, & engendre un sang bon & vigoureux. Si on mêle un peu de pur acier dans cet éprit de sel, il acquiert une acidité pareille à celle des eaux de Spa qui croissent auprès de Liège ; & si on en prend un peut, elle rend le ventre libre & en évacue les excréments, dont l’homme conçoit de la vigueur, comme s’il avait bu desdites eaux de Spa. Or d’autant qu’il y danger à porter avec soi cet esprit de sel, si par hasard & par négligence le verre où il serait contenu, venait à se rompre, étant pénétrant, avant que d’être mêlé avec le breuvage, il gâterait la poche ou les vêtements sur lesquels il se répandrait. C’est pourquoi j’ai trouvé à propos de le coaguler en forme de sel, afin qu’il se puisse porter dans du papier, ou autre pareil réceptacle, & qu’on ne craigne point la fragilité du verre. Étant ainsi coagulé il ne sera pas seulement utile à ceux qui vont à cheval ou en carrosse, mais encore à ceux qui vont à pied & qui font de longs voyages, mêmes dans les guerres, & qui sont contraints de boire des eaux mare & marécageuses, sales & puantes, dont ils contractent la dysenterie, & autres maladies qui le font mourir comme mouches. Il arrive souvent qu’on voyageur durant les chaleurs de l’été, boit de la première eau qu’il rencontre, ce qui lui gâte le foie sans apaiser la soif. Et s’il mettait seulement dans sa coupe la grosseur d’un pois de ce sel, il serait plus désaltéré d’en boire une fois, que s’il buvait quantité d’autre liqueur. Mais quoique cet esprit ou ce sel fois très utile à toute sorte de personnes, il l’est toutefois davantage aux navigants & aux gens de guerre qui périssent bien souvent plutôt par la manque d’eau, que par le glaive. Le Général d’armée, ou le maître du Vaisseau, qui sont si fort incommodés par la maladie de leurs gens, & qui sont obligés à tant de dépense pour leur conservation ne feraient-ils pas beaucoup mieux de prévenir ces mouvements, à peu de frais ?  Un Général d’armée conduira quelquefois dix, vingt, trente mille hommes, lesquels par l’intempérance du boire & du manger, viennent à tomber dans de graves maladies & si la fièvre ou la peste se met dans ses troupes, faute de cet électuaire, de cet esprit de sel mêlé avec du sucre, elles périront misérablement. Mais l’avarice possède si fort la plupart des hommes, qu’ils aiment mieux mourir, que de faire provision de quelque excellent remède pour les soulager. Ils s’adonnent à l’orgueil & aux autres vices, & n’aiment rien que leur propre intérêt .
Les Médecins tant anciens que modernes ont toujours attribué à l’esprit de sel de grandes vertus, tant pour le dehors que pour le dedans. Si le sel commun est si excellent, qu’il conserve les corps vivants & les morts des hommes & des belles ; que ne fera pas son esprit, lequel est un sel épuré & corrigé par le feu ? Il gardera mieux tous les animaux de pourriture, que le sel commun, & n’excite pas la soif comme le sel cru, mais au contraire il la chasse; comme j’ai plus exactement déclaré en la seconde & troisième Partie de mes Fourneaux. Et afin que l’ami Lecteur voie que je ne suis pas le seul qui célèbre les louanges de l’esprit de sel, je mettrai ici celles que lui a données le très savant Médecin Conrad Khunrath dans sa Moëlle distillatoire imprimée à Hambourg en 1636 en ces termes.

Les principales & très efficaces vertus qu’on attribué à l’esprit de sel, qu’on appelle communément huile de sel.
L‘Esprit ou huile de sel n’a pas tant d’acrimonie que le sel commun, ni tant d’acidité que l’esprit de vitriol ; mais son goût est presque semblable au suc des pommes sauvages, approchant toutefois de la douceur. Sa vertu est de discuter, dissoudre, consumer, dessécher : il n’échauffe point excessivement, mais il est de nature tempérée, migrant & fortifiant tout ensemble la chaleur naturelle, laquelle il augmente, & chasse tout ce qui est contraire à la nature ; il conserve l’état des humeurs saines, étant très utile aux flegmatiques principalement, auxquels il consume l’humidité visqueuse, empêche les fluxions du cerveau, & tontes les maladies qui proviennent de la pituite ; voire ceux qui en useront comme il faut, ils trouveront qu’ils ont recouvré de nouvelles forces.
L’expérience a fait connaître qu’étant administré aux épileptiques dans de bonne eau de vie, il les a promptement soulagés.
Contre l’apoplexie & la paralysie, perte de parole, tremblement, palpitation & défaillance de cœur, contre la peste & infection de l’air, en mettant demie once du susdit esprit ou huile de sel, avec deux onces de suc de violettes, & autant d’électuaire de genièvre, & les donnant au malade le matin à jeun, après les avoir bien remués dans une boite de pierre.
Il facilite l’accouchement aux femmes grosses, & profite beaucoup à celles qui, se sont délivrées sans aucun danger.
Si quelqu’un désire conserver sa chaleur naturelle, qu’il use souvent de cet alexipharmaque.
Si quelqu’un se trouve chargé de superfluité d’humeurs, & qu’il en veuille être soulagé, il doit tous les jours prendre de cet esprit dans du vin, ou autres véhicules.
Il est propre pour la poitrine remplie d’humeurs froides, & éclaire la toux & l’asthme causé par ces fluxions.
Il dissout, consume, & dissipe l’amas qui s’est fait dans le ventricule ; & quoi qu’il ne donne pas de soi beaucoup de nourriture, il donne pourtant bon appétit, & aide à la digestion.
Il est propre aux obstructions & duretés du foie & de la rate, quoi qu’invétérées ; guérit les autres maux qui en proviennent, tels que sont l’ictère, l’hydropisie, la mélancolie, l’hypocondrisie, les douleurs de côtés & des entrailles, & tout ce qui vient des vents & flatuosités. Surtout il dissipe l’hydropisie, & les tumeurs aqueuses qui arrivent au membre génital & aux cuisses des hydropiques & phtisiques.
Il leur ôte la soif, qui est un grand tourment dans ces maladies ; de sorte qu’ils sont tout à fait désaltérés, & peuvent passer quelques jours sans boire : Et pour cet effet il faut prendre tous les jours de cet esprit dans de l’absinthe ou dans d’excellent vin ; & si on veut y mêler un peu de sel d’absinthe, il est profitable par le dehors, en frottant les parties malades ; & chasse même les fièvres pourries.
Il dissipe les douleurs de la colique engendrées soit par les vents, soit par la viscosité des humeurs, soit par la véhémence du froid ; il extermine les vers, ouvre les conduits des viscères internes; & ramollit le ventre, étant seulement pris par la bouche, ou appliqué par dehors. On s’en sert dans les clystères pour la lientérie, dysenterie, & hémorragie ; il est bon pour les maladies néphrétiques, & pour chasser la pierre de la veille. On en donne quelques goûtes chaque jour dans de bon vin à ceux qui sont travaillés des hernies & enteroceles. On en fait des liniments avec ligature pour appliquer sur le bubonocèle, & le malade est guéri en peu de jours.
Il extermine tous les vers du corps, & en ôte la racine & la semence.
C’est un préservatif très efficace contre la peste, & un souverain remède à ceux qui en font infectés ; comme aussi à ceux qui ont mangé des champignons vénéneux, ou de l’opium ; à ceux qui ont été mordus des serpents, vipères, & semblables insectes, tant en l’usage interne qu’externe, d’autant qu’il consume les humidités vénéneuses. On l’applique topiquement sur les morsures des frelons.
Les femmes replètes, & qui ont des immondices d’humeur superflue dans la matrice, en usent utilement, d’autant que par son moyen toute la redondance des flegmes est purifiée, consumée, & desséchée ; tellement que la semence peut mieux être reçue dans la matrice & causer la fécondité.
On en fait d’excellents collyres pour les excroissances des yeux, les suffusions, pustules, taches, éblouissements, & obscurités.
Si quelqu’un a les yeux livides par la contusion, il n’a qu’à mettre dessus un linge trempé dans cet esprit ou huile de sel, ou bien qu’il dissolve dans cette huile un peu de myrrhe avec un peu de miel. Cet esprit rend le cuir du visage plus beau & plus poli, & pour cet effet on en peut user avec du vin ou de l’eau propre à cela. Le sifflement, tintement, & douleur d’oreilles, y& même lors qu’elles font ulcérées, & qu’elles jettent du pus, sont guéris par ce remède. On le fait tomber goutte à goutte, étant mené avec du vinaigre.
Il est souverain contre les ulcères qui naissent dans la bouche des enfants qui sont à la mamelle, contre la tumeur des glandes du col, les impuretés de la langue, la douleur des dents, étant mêlé avec du miel écumé ; contre les maux qui arrivent aux mamelles des femmes; contre la galle, le prurit, les dartres, tant dans l’usage externe qu’interne.
Étant extérieurement appliqué, il réduit à maturité & suppuration les ulcères vénériens, & autres. Il guérit celui qu’on appelle herpès, qui pénètre jusqu’aux os; comme aussi les apothèmes vénéneux, appelés cacoethes, les maux corrosifs des parties génitales, les flueurs & ulcères, en le mêlant avec du vin blanc & de la farine d’orge, dont se fait un emplâtre à mettre dessus.
Étant mêlé avec dit suc de rue, & appliqué sur les chancres, il fait une merveilleuse opération; comme aussi en fomentations & épithèmes sur les membres foulés & contractés.
Pour ôter les verrues, on le mêle avec du suc de calthe ; pour ôter aussi les cors des pieds, les ayant coupés après le bain, & frottés du susdit esprit. Il montre une merveilleuse vertu dans l’érésipèle, rose, ou feu sacré, étant mis dessus avec du vinaigre de sureau.
Il guérit les fentes des mains & des pieds qui ont été causées par la véhémence du froid. Il est très propre à redonner la force & la vigueur aux membres qui ont souffert la lassitude, si on les en frotte bien devant le feu.
Tous, catarrhes & fluxions froides qui tombent dans les artères & dans les jointures, & causent les gouttes sciatique, podagre, chiragre, &c. sont consumées par cet esprit, étant pris intérieurement dans de convenables véhicules, & appliqué extérieurement sur l’endroit malade. Par ce moyen les douceurs sont adoucies, & les callus ou duretés discutées, principalement si on le mêle avec huile de vitriol, huile de térébenthine ; de cire, de camomille, en frottant les parties malades. Et lors qu’il s’est fait contraction de membres par la fluxion, il faut user de fomentations convenables avec cet huile de sel, & autres susdites, &c
Il arrive quelquefois de la pourriture aux plaies extérieures, & des excroissances de chair très douloureuses, lesquelles sont promptement dupées par les onctions de cette huile.
Outre cela il faut savoir qu’outre les vertus que cet esprit a dans la Médecine, il en a de merveilleuses dans la Chimie, car il dissout l’or & les pierres précieuses, les coraux, &c. tellement qu’ensuite étant rendus potables, ils peuvent servir d’un excellent remède. Je ne dirai pas ici les procédés ; mais celui qui les aura appris dans mon ouvrage distillatoire, il découvrira de merveilleux secrets, &c.

Les verrue de l’esprit ou huile de sel, dans lequel l’or a été dissout & rendu potable.
Les Philosophes & les Médecins attribuent beaucoup d’excellentes opérations à l’esprit de sel, dans lequel l’or a été dissout ou rendu potable, étant un très souverain remède à toutes infirmités, même aux défaillances qui arrivent aux mourants, pour leur donner encore un peu de vigueur, pourvu qu’on en donné seulement deux ou trois gouttes dans de bonne eau de vie. Que si on en donne chaque semaine trois gouttes dans de l’eau de vie, ou dans de très bon vin, il renouvelle l’homme & le rajeunir, change les cheveux blancs avec les blonds, produit un cuir nouveau, & le conserve dans une parfaite santé jusqu’à l’heure que Dieu lui a prescrite.
Voila mot à mot ce qu’a dit ce fameux Médecin Chimique dans son Livre intitulé Molle distillatoire, &c.
Or chacun peut aisément conjecturer que cet homme, quoique fort expérimenté, ne savait pas pourtant toutes choses, & qu’il n’a écrit que celles dont il avait, la connaissance. Il est assuré qu’il se peut encore exécuter davantage par cet esprit de sel, qu’il n’a dit. Quant à l’or potable qui se fait avec ledit esprit, il n’y a rien de plus vrai ; car je puis dire sans vanité qu’ayant longtemps manié le charbon, j’ai connu par expérience les admirables opérations de cet or potable fait avec l’esprit de sel ; c’est pourquoi j’en parlerai amplement, afin qu’une si excellente Médecine soit manifestée à l’utilité du genre humain. La liqueur d’or dont il est ici fait mention, est composée du plus fin & du plus pur Soleil, & de l’esprit de sel le mieux purifié & concentré ; car le Soleil étant premièrement fondu par l’antimoine, & purgé de ses fèces, puis étant dissout en eau royale, & précipité avec le mercure par le moyen de l’édulcoration il est réduit en une chaux subtile, laquelle étant bien rougie au feu est dissoute avec une huile de sel forte, & bien préparée. Cette chaux étant dissoute, si on lui ôte une partie de l’esprit de sel, il reste au fond une liqueur d’or extrêmement jaune, dont il ne faut pas user en cet état, d’autant que l’huile de sel contient en soi une trop grande acrimonie. Il faut donc la mêler avec une cuillère dans de la bière, du vin, ou du bouillon chaud, afin que l’esprit corrosif de sel soit ainsi comme émoussé, & qu’il ne nuise point au malade par sa trop grande acidité. Que si nous voulons que cette huile soit plus agréable au goût, on le pourra donner en façon de vin, bière, & même de potage, avec du sucre fondu, ou du sirop de roses. Car il n’importe pas du véhicule. Un homme âgé n’en doit prendre plus de deux ou trois gouttes ; que s’il sent qu’elles n’opèrent pas assez, il pourra augmenter la dose, tant qu’il connaisse son opération aux signes suivants. Premièrement on sent quelque nausée du ventricule, lorsque cette huile d’or y a rencontré quelque mauvaise pituite, & la chasse par les selles. Secondement les excréments sont noirs comme charbon ; & le maladie va deux ou trois fois à la selle sans contrainte ou nécessité comme il est accoutumé dans les purgations, quand l’urine est trouble, d’autant que la médecine dissout le tartre dans les reins & dans la vessie, & l’ôte peu a peu. Il faut bien remarquer, que par la noirceur des excréments on boit aisément que l’or peut être radicalement dissout & changé dans le ventricule de l’homme, ce que quelques-uns jugent impossible. L’estomac humain a plus de force pour la destruction des choses que le feu le plus violent ; comme il se voit en cette rencontre, voire même tout ce qui se mange & qui se boit se change en vingt quatre heures. Si l’homme peut faire cela pourquoi l’art ne le fera-il pas ? Et c’est de là que l’on prouve que les couleurs de l’or ne se paraissent bien que lorsqu’il est dissout & détruit radicalement : car la noirceur tient comme le premier rang entre les couleurs, & contient en soi toutes les autres cachées & concentrées. Remarquez bien que ces excréments noirs ne devraient pas être jetés, & que l’or étant dissout radicalement, en devrait être séparé derechef, avec quoi peut-être ferait-on des effets merveilleux. J’ai autrefois donné cette huile d’or à un enfant durant huit ou dix jours, pour chasser de son corps le Mercure qu’on lui avait donné mal à propos contre les vers : j’avais recommandé qu’on me gardât les excréments pour en faite quelque épreuve ; mais comme ils avaient demeuré longtemps, & qu’il s’en était engendré des vers, je ne pouvais m’en servir à nul usage ; je les fis mettre aux racines d’une nouvelle vigne, laquelle n’ayant que deux ans, & n’étant pas encore capable de produire des raisins, en produisit un petit qui avait de grands pépins, & des taches dorées en guise d’étoiles, ce que l’on voyait avec beaucoup d’admiration. Cet exemple mérite une grande recherche. Pour moi je suis de cette opinion, que l’urine de ceux qui vient continuellement de la susdite liqueur d’or, doit être aussi dorée, quoique cela ne se remarque pas dans la couleur. Il et hors de doute que les hommes attirant une secrète vertu de l’or dans l’usage de cette médecine, l’or qui se trouve dans leurs excréments doit dire meilleur que l’or commun. La Providence divine a bien ordonné toutes choses. Lorsque l’aliment est corrompu dans l’estomac de l’animal, la nature en retient un peu pour la nourriture, le reste s’en va par le bas, mais il n’est pas si méprisable qu’il n’ait quelque propriété. Car si ces excréments étant mêlés avec de la terre, & arrosés de la pluie, sont exposés à l’air, ils produiront d’eux même sans aucune autre semence quantité de petites herbes. Que si vous y mêlez quelque semence, il en vient des fruits de la même qualité ; & comme la multiplication des herbes peut provenir de cette source, peut être en pourrait aussi provenir celle des métaux. Il faut donc que la putréfaction précède la multiplication ; ce que Notre Sauveur même a dit à ces Disciples en ces termes. (Si le grain de froment ne tombe pas en terre, & ne meurt pas, il demeure seul, que s’il vient à mourir, il rapporte beaucoup de fruit.) Or comme dans l’arbre métallique [symbole du Soleil] représente la nature d’une semence jaune & ronde : [symbole de la Lune] les fleurs blanches d’un lis : [symbole de Vénus] la forme des feuilles verte : [symbole de Mars) celle d’une souche noire & dure : [symbole de Jupiter] une écorce grille ressemblant presque a cette souche : [symbole de Mercure] un suc clair & comme argenté qui pousse entre l’écorce & la tige, & fournit de nourriture : [symbole de Saturne] enfin une racine noire ; & que toutefois aucun de ces membres représentés dans l’arbre ne se puisse multiplier, quoiqu’il se pourrisse ou qu’on le mette dans la terre, l’augmentation ne provenant que de la semence ; cela étant il ne serait point trop hors de raison, de savoir séparer l’or pourri par les excréments, pour le multiplier par le moyen de l’art. Il est vrai que je n’en ai jamais fait l’essai. Le fera qui voudra. Les Philosophes publient qu’il faut chercher la matière de la pierre dans le fumier & dans les ordures, qu’elle est sale & méprisée des hommes &c. Et ce proverbe se peut interpréter du salpêtre. J’ai voulu ajouter ce petit avis, afin de donner occasion à quelqu’un d’examiner ces choses avec plus de soin.


(rappel et confirmation des symboles du paragraphe précédent dans la version latine)

Au reste il est certain que l’or étant anatomisé par l’esprit de sel, & étendu avec d’autres liqueurs, telles que sont l’eau, le vin, la bière, & autres semblables & pris par la bouche, se dissout radicalement & se change dans l’estomac. Car il m’a été impossible de réduire l’or corporel qui était dans les excréments, en son ancienne & première substance. Ce qui donne grand sujet de considérer les effets de la nature. Et je pense que celui-là ne perdrait pas son temps, qui tâcherait à faire des progrès en cette occasion. C’est un axiome des Philosophes, que l’art commence, on la nature finit, & laisse l’ouvrage imparfait : mais ils ne disent pas comment il faut procéder. La nature a dès le commencement élevé l’être minéral ou la première matière des métaux, autant qu’il a été possible, c’est-à-dire dans la perfection, elle l’a mise sur le trône ; l’Art a détruit le très parfait corps du Soleil par le moyen des corrosifs, & l’a fait dissoudre dans le corps humain. Que si on savait le moyen d’aller plus outre, cette essence de l’or qui a été dissout pourrait aisément être perfectionnée & multipliée. Mais je ne prétends pas que mes paroles passent pour celles de l’Oracle de Delphes ou pour les feuilles de la Sibille. Chacun en prendra autant qu’il croira lui être nécessaire.
Quant à l’usage du remède il doit être continué, tant que le corps soit entièrement nettoyé des humeurs qui causaient la maladie, sans y mêler aucune autre forte de médecine, de peur d’empêcher l’opération de celle-ci, qui est excellente. Toutefois on peut auparavant donner une fois ou deux ma panacée dont j’ai traité en la deuxième partie de ma Pharmacopée Spagyrique car lors on en verra des effets miraculeux. Premièrement il fait tous ceux qu’on attribue à l’esprit de sel, l’huile avec laquelle l’or a été dissout étant au double plus forte que l’esprit, vu qu’étant dûment préparée elle dissout l’or, & que l’esprit ne fait pas. C’est la raison pour laquelle cette huile d’or, ou or potable, est beaucoup plus utile en toutes les maladies, auxquelles on se sert de l’esprit de sel. Cette huile répand mieux ses vertus que l’esprit, dansant que c’est en elle que l’or a été anatomisé, & comme il est de propriété chaude & sèche, il s’accorde bien avec l’huile de sel, laquelle est aussi chaude & sèche pareillement. Tellement qu’elle résiste puissamment à toute sorte de corruption qui peut arriver au corps humain. Nulle fièvre, peste, lèpre, obstruction de foie &, de rate, n’y peut prendre racine ; le sang est purifié de toute humidité salée, il ne se peut faire aucun amas du poumon, ni d’autres parties internes. Ce remède dissipe le calcul de la vessie & des reins, & généralement toutes les fluxions tartreuses & goûteuses, elle fortifie le cerveau, l’estomac, le cœur & les nerfs. Elle échauffe & pénètre tout le corps d’une façon singulière, chasse l’hydropisie, ôte tout le venin des flegmes qui s’attachent à l’estomac, & les chasse par les selles, sur tout les vapeurs du Mercure qui ont été de la cure imparfaite de la vérole, & qui ont causé contraction de membres, ou paralysie, ou qui peuvent la causer. Elle remet entièrement tout ce qui a débilité, en la prenant par le dedans. Il coûterait trop d’en user par le dehors, & en ce cas on y peut ajouter de l’esprit de sel pour en oindre les jointures & apaiser les douleurs. Cet or étant pris par le dedans fortifie parfaitement tous les membres, leur donne de la vigueur & semble leur redonner la moelle, empêche les accidents qui sont causés par la pituite, par la peste, par les ulcérations du foie & du pour mon, par la pourriture du sang, par le Scorbut, l’hydropisie, galle, & autres maladies extérieures, comme fistules & autres. Pour l’usage extérieur l’esprit de sel est assez bon dans lequel on dissout de l’acier, il guérit entièrement tous les maux de la bouche, de la langue, du gosier, du col, qui viennent de la vérole, & qui résistent à tous les autres remèdes. La liqueur d’or est véritablement meilleure, & guérit des maladies incurables par les autres remèdes, son opération & sa force consistant en sa vertu astringente. Si vous y mêlez un peu de sucre, & que vous en frottiez la gencive pourrie par le Scorbut, cette huile la guérira soudain, & fortifiera les dents. Elle est très souveraine à toutes convulsions tant externes qu’internes, comme aux ruptures de la vessie & du nombril, sans aucune incision & autres remèdes, si on la prend par dedans, & si on l’applique par dehors en forme d’épithème. Elle consolide les plaies, apporte une prompte guérison aux maux intérieurs qui consument lentement, aux contusions, & aux convulsions. Il n’y a rien dans la nature de plus astringent ni de plus salutaire que l’or dissout. Et d’autant que toutes les plaies tant extérieures qu’intérieures demandent des remèdes astringents n’y a végétal ni mineral qui soit digne d’être comparé à cet or. La solution de Mars est bonne après celle-du Soleil, ayant une vertu astringente, mais non pas si grande que le Soleil, & menée n’est pas si agréable, d’autant qu’il sent fort le vitriol, & provoque souvent à vomir. Les autres métaux sont aussi astringents, mais il n’est bon d’en user, d’autant que leur vertu est menée avec le vice. La Lune même contient beaucoup de vitriol, ayant un goût aigre, autrement elle ne laisse pas de chasser les mauvaises humeurs ; étant mise en liqueur elle est plus désagréable que le vitriol commun. Mais celle de l’or ne souffre point de mauvaises qualités, & tant dans l’usage extérieur qu’intérieur elle est salutaire aux jeunes, & aux vieux. Elle guérit l’Epilepsie, & la fracture qui se fait aux ligaments de la matrice des accouchées, elle remet promptement les parties disloquées en leur place. Enfin ce remède peut être donné sûrement en toute sorte de maladies, soit qu’elles naissent de causes chaudes ou froides, redonnant une nouvelle vigueur, dont nous demis remercier Dieu. Outre les susdites préparations, c’est un excellent préservatif contre l’ivresse, qui elle l’origine de toute sorte de maux. Et pour cette raison tous les hommes la doivent avoir en horreur. Mais par malheur l’ivrognerie règne par tout, principalement aux pays qui produisent quantité de bons vins, c’est là qu’elle a passé en coutume, & que l’on ne l’estime pas honteuse ; les jeunes hommes s’y adonnant aussi bien que les plus âgés. Si on ne buvait que pour se réjouir, cela serait supportable, mais on va jusqu’à l’excès. Chacun invite son compagnon, & celui qui boit de grands verres est plus estimé qu’un grand Philosophe. Le vin qui est un excellent don de Dieu est mal employé, & les biberons gâtent leur santé dans l’abus qu’ils en font. Pour moi je crois que l’homme qui meurt à force de boire, ne fait guères meilleure fin qu’un désespéré qui se pend ou qui se jette dans l’eau par avarice ou par quelque autre malheureuse cause. Un homme qui se tue lui même ne le peut faire qu’une fois ; & peut être ne le ferait-il pas une seconde s’il en pouvait réchapper. Mais un ivrogne commet tous les jours le même péché, & ne songe à sa perte. Comme s’il devait un jour trouver des compagnons de débauche dans le Paradis. C’est une invention du Diable pour attirer à soi les enfants de perdition, comme il se voit par la confession des Sorciers, qui disent qu’il leur promettait de les mettre après cette vie en des lieux où ils auraient toutes fortes d’infâmes voluptés. Quelqu’un m’objectera peut-être, quel intérêt avez-vous en ceci, & pourquoi voulez vous prescrire un remède à l’ivrognerie qui n’est pas une maladie, mais plutôt un agréable divertissement ? je lui réponds, que si je n’étais pas certain que c’est le plus grand mal qui puisse arriver au corps & à l’esprit, je n’eusse jamais pris la plume pour tracer ces lignes. Qu’on lise les anciennes & les nouvelles histoires; on trouvera que les plus grands malheurs du monde sont provenus de cette source. C’est pourquoi i’en alléguerai seulement quelques-uns en témoignage de la vérité. Si Noé n’eut pas pris du vin par excès, il n’eut jamais montré sa nudité à ses enfants. Si Loth n’eut pas été ivre, il n’eut jamais commis inceste avec ses deux filles. David n’eut pas commis adultère avec Bethsabée, ni fait tuer Urie son fidèle Ministre, s’il n’eut été vaincu par l’incontinence. Si Samson & Holopherne n’eussent pas fait la débauche, ils n’eussent pas été trompés par les femmes, je pourrais raconter cent histoires, de cette nature, & faire voir que l’ivrognerie est la cause de mille maux : Mais l’expérience ne le montre que trop. Il y en a qui se persuadent qu’ils ne boiront pas outre mesure quand ils seront dans le festin, mais ils s’engagent insensiblement en mangeant de bons morceaux. Lorsque les esprits naturels sont excités par ceux du vin, & font connaître l’inclination d’un chacun, les gens qui aiment à boire prennent de grands verres & les vident tour à tour à la santé les uns des autres, où ils perdent la raison en le faisant, & d’hommes se transforment en des pourceaux. Ceux qui ont l’humeur querelleuse, font la sédition & en viennent aux menaces, & des menaces aux coups. Les esprits Vénériens s’adonnent à la volupté brutale &c. d’où viennent les fornications, les adultères, les homicides, les désespoirs. Combien d’enfants sont péris par les mains de ces louves, qui ne savent où les cacher ! Je ne saurais dire tous les malheurs qui viennent de la débauche. Il n’y a que ceux qui lui ont déclaré la guerre, qui en connaissent la turpitude, ceux qui l’aiment sont aveugles, & ne la voient pas. Quand il y a beaucoup de débauchés à une table, qui sont pleins de vin jusqu’à la folie, on entend un bruit épouvantable, ils parlent sans s’écouter, ils chantent, ils dansent, & font des actions tout à fait indignés & malséantes, un homme sobre prend garde à toutes ces vilaines postures, & en conçoit de l’aversion. Je suis bien assuré que si on venait à faire réflexion là-dessus, on se retirerait de cette brutale coutume. Certes les Turcs ne seraient jamais parvenus à cette grandeur où ils sont montés, si l’usage du vin leur eut été permis ; le jeu, le mensonge, la luxure, le larcin, sont les effets de l’ivrognerie. Les jeunes filles qui aiment le vin sont sujettes à se prostituer, & les vieilles à leur en faciliter les moyens. Le Soldat ivrogne querelle & frappe, le Moine se rend ridicule. Au reste le vin fait découvrir les secrets. Et ce n’est pas sans raison que le Sage nous avertit de ne nous laisser pas séduire au vin qui paraît si beau dans le verre, disant que le cœur de l’ivrogne, & du fol est dans la bouche, & que la bouche du Sage est dans le cœur. Notre Seigneur ne nous recommande pas en vain la vigilance, & la sobriété, d’autant que l’ennemi prend occasion de la débauche à nous nuire. Pour moi je tiens que l’ivrognerie est la plus dangereuse maladie du monde, puisqu’elle précipite l’âme & le corps dans un abîme de malheurs. Et par conséquent je suis persuadé qu’il n’y a point d’homme de bien qui ne prenne en bonne part mon avis & le remède que je veux opposer à un si grand mal.
Et pour ne pas retarder davantage le Lecteur affectionné, je dis hautement que la médecine de l’ivrognerie n’est autre que l’esprit de sel. Car si on boit des vins puissants ou même de vieilles bières, il n’y a rien dans l’estomac qui puisse réprimer leur esprit subtil, d’où vient que la chaleur l’élève en haut dans le cerveau où il offense la vu, l’ouïe & les autres sens, & d’un homme sain en fait un malade. Que si on mêle un peu d’esprit de sel, il ouvre l’orifice du ventricule, & empêche les esprits de monter, les retient & les lie, leur ôtant une partie de leur force, il apaise même la soif, & rend le vin odieux. D’autant que plus un homme est altéré, & plus il boit, & par conséquent il s’enivre plus facilement. Le vin étant aussi mêlé avec l’esprit de sel ne nuit pas tant au foie ; vu qu’autant que le vin l’échauffe, l’esprit de sel le tempère & le rafraîchir ; joint que l’esprit de sel ne laisse pas longtemps le vin dans le ventricule mais le pousse dehors par les urines. Et lorsque le vin est promptement chassé du corps, il ne peut nuire que légèrement : Or cet esprit de sel doit être préparé en la manière susdite, vu qu’autrement il ne ferait pas cette opération. Lorsque le vin plaît au goût, on ne cesse de boire, tant qu’on est altéré ; ce remède donc ôtant l’altération, chacun peut se conserver dans le bon sens, & faire sa fonction. Il y en a peu qui fassent réflexion sur les inconvénients qui arrivent par la débauche où l’on prodigue inutilement en peu de temps, ce qui pourrait servir à nourrir une famille, & où la santé est affaiblie, en sorte que le lendemain on n’est pas capable de s’acquitter de son devoir. Enfin l’ivrognerie ne peut causer que du mal ; ainsi je crois que je travaille pour le bien public en découvrant ce remède non seulement pour ceux qui boivent du vin, mais encore pour ceux qui boivent de la bière. D’autant qu’il ne laisse pas longtemps l’un ni l’autre dans l’estomac, mais le chasse par les urines, & ne donne as loisir au tartre de s’attacher aux reins ni à la vessie ; la bière même est rendue par ce moyen aussi agréable au goût, que le vin, & ne charge point l’estomac, comme elle fait sans l’esprit de sel, qui en chasse les flatuosités & les crudités.
L’usage de l’huile d’or engendre un cœur de lion, un grand courage, une chair vive & robuste ; toutes les parties du corps humain en deviennent plus fermes, & par ce moyen vous ne sentez pas les incommodités d’un mauvais lit ; au contraire l’humeur superflue ramollit, & donne sentiment douloureux. Si vous touchez un phlegmatique, il sent de la douleur à cause de la pituite qui domine dans sa chair : que si cette pituite en est ôtée, ses membres deviendront fermes, & prendront une nouvelle vigueur. Cela se voit par des indices manifestes, lorsque le Scorbut naît dans la bouche, étant causé par le phlegme salé ; les dents sont branlantes, la gencive jette du sang, la langue & le dedans des lèvres sont pleines de trous & pustules ; & si vous les frottez avec le doigt, d’une ou deux goutte de cette liqueur d’or, la gencive s’affermit, & les pustules sont entièrement guéries. Cette opération provient de la grande vertu astringente de l’or & de l’esprit de sel. Si on en use souvent, le phlegmatique deviendra sanguin par l’évacuation de l’humidité superflue, le cerveau en sera purifié, tellement que même le sens en sera plus pur & plus éclairé. Car si le cerveau est chargé d’une pituite froide & épaisse, il ne saurait rien concevoir de bon, comme on le voit par expérience dans la stupidité des phlegmatiques, dont la graisse & la pesanteur les porte au sommeil, & à l’oisiveté. Celui qui dort est à demi mort, & le phlegmatique passant pour un endormi, il ne peut pas passer que pour un homme à demi vivant. Si on le pince tant soit peu, il se plaint comme d’un grand mal ; mais l’homme bien constitué & de tempérament sanguin, a des membres robustes ; & partant ce remède est bien louable, puisqu’il donne au phlegmatique les forces d’un sanguin. Outre cela cette huile d’or réjouit les mélancoliques ; d’autant qu’elle débouche les obstructions des entrailles, & purifie le sang. Elle apporte aussi de la modération aux tempéraments chauds, & bilieux, en ôtant le sang noir & aduste, qui les précipitent dans la colère & dans les querelles. Il est assuré que ce remède fortifie merveilleusement le cœur, & le cerveau. Or le cerveau étant épuré il ne conçoit que de bonnes pensées, autrement l’homme ne sent que la confusion, la folie & la mort. Ceux donc principalement à qui Dieu a mis le commandement en main doivent tâcher de conserver le bon sens & la droite raison, afin de départir la justice sans erreur & sans corruption. Quel juge pourra prononcer une bonne sentence, s’il est toujours offusqué par les ténèbres de la crapule & de la débauche ? Jamais il ne pourra former de pensées raisonnables dans un cerveau rempli de vapeurs & d’humidités. Les ivrognes paraissent toujours hébétés, à cause de sa pesanteur de leur tête. Les personnes de tempérament sanguin qui ont bu du vin par excès, d’abord qu’ils ont dormi, ils se remettent en leur premier état ; mais les phlegmatiques ont un cerveau toujours plein d’humeurs visqueuses, qui les rend pesants & tardifs, de sorte que cette huile d’or leur est très souveraine. Lors qu’une tête pesante & phlegmatique est purgée, cela vaut mieux que si le mercure était changé en or ; & quand la mélancolie est purgée, cela vaut mieux que si le noir saturne était changé en Soleil Lorsque le sang aduste d’un colérique est rafraîchi, cela est aussi louable, que de tirer de l’or du fer. Sans mentir c’est une bonne métamorphose que de remettre toutes choses en meilleur état. L’homme gourmand & dissolu croit se bien porter pour ce qu’il a le teint frais ; mais au contraire, il se porte bien mal, puisque son esprit est esclave de son corps. Ce désordre vient de l’excès du boire et du manger, & partant il y faut remédier & embrasser la sobriété. Je pourrais alléguer ici beaucoup d’histoires pour proverbes maux que cause l’intempérance. Je n’en réciterai qu’une ou deux. On dit qu’il y avait un Roi si adonné à l’ivrognerie, que quand ses ministres lui portaient une Ordonnance a signer, il ne la relisait pas seulement. De quoi la Reine sa femme qui avait beaucoup de prudence s’étant pris garde, elle tâcha  de faire connaître au Roi son erreur. Elle prie les Ministres de présenter au Roi un Arrêt de condamnation contre elle comme adultère, lequel il signa sans s’informer qui était la femme accusée. La Reine attendit au lendemain que le Roi était à jeun, & lui fit voir qu’il l’avait condamnée à mort, quoi qu’innocente. Cela l’obligea à faire réflexion sur sa mauvaise conduite & à se comporter avec plus de soin & de précaution. On dit aussi qu’une honnête femme ayant été condamnée par le Roi qui avait fait la débauche, elle en voulut appeler ; mais comme on lui eut dit qu’il n’y avait point d’appel des jugements Souverains, elle dit fort hardiment qu’elle appelait du Roi étant ivre, à lui-même quand il ne le ferait plus. De sorte que l’exécution étant différée au lendemain, elle fut absoute. Ces exemples nous font voir qu’il y a des ivrognes qui s’amendent ; mais il yen a aussi qui s’obstinent dans leur vice, & deviennent plus dissolus. Il y avait un Roi voluptueux qui buvait & mangeait excessivement ; un de ses Conseillers lui voulut remontrer la turpitude de sa vie ; mais il en fut tellement irrité, qu’il commanda d’attacher à un arbre le fils de ce Conseiller, en lui disant que si avec son arc il donnait droit dans le cœur de son fils, il ne lui pourrait pas reprocher de s’être enivré ; & que s’il ne le faisait pas, lors il approuverait ses remontrances ; après quoi il tira & perça le cœur de cet enfant. Certes ce fut une étrange malice & opiniâtreté, au lieu de se remettre dans le chemin royal de la vertu & de considérer cet axiome, Qu’il appartient aux hommes de faillir, mais qu’il n’appartient qu’aux Diables de persévérer dans le péché. Dieu ne punit que l’opiniâtreté, & il nous pardonne, pourvu que nous nous amendions. Je n’aurais pas assez de papier, si je voulais raconter tous les effets de l’esprit de sel pour corriger la boisson le Lecteur en trouvera d’avantage dans l’œuvre végétable. Je finis ce discours, dans l’espérance que j’ai que les gens de bien auront pour agréable mon travail, quoi qu’il se puisse trouver des Zoïles ignorants, & envieux qui le mépriseront : mais c’est l’ordinaire, & il ne faut que se souvenir de l’histoire de Christophe Colomb, lequel ayant fait son récit de à découverte d’un Nouveau-Monde fut moqué dans plusieurs Cours des Princes, jusqu’à ce qu’il fut écouté dans celle d’Espagne. Pour moi je n’ai d’autre intention, que de servir mon prochain : Dieu veuille qu’il se serve utilement de mon remède.
FIN.