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HENRI DE LINTHAUT Commentaire sur le "Trésor des Trésors" de Christofle de Gamon (1610) - 1ère partie




AU TRES AUGUSTE ET TRES INVINCIBLE ROI D’ANGLETERRE,
D’Ecosse, & d’Irlande.

SIRE,

L‘allégorique enfantement de Latone en l’île de Délos, s’étant plusieurs fois
véritablement accompli en votre île de la grande Bretagne, sous le labeur plus
qu’Herculéen de George Ripley, Roger Bacon, Raymond Lulle, & autres, m’a
obligé d’y adresser les héroïques conceptions de ce grand Poète Christofle de
Gamon. Je ne vois lieu au Monde plus propre, ni arbitre plus compétent que
votre auguste Majesté, pour décider le différent qui pourrait naître entre leur
douce harmonie, & le chant ennuyeux des Marsyes, qui de tous temps se sont
efforcez, sous l’appui de Midas, d’obscurcir la splendeur d’Apollon, & le
détenir, avec toute sa science, dans le triste fleuve d’oubli. Or notre Poète l’en
ayant vaillamment retiré, je supplie bien humblement votre Royale Majesté
d’être son défenseur, & le recevoir d’aussi bon cœur, comme votre devancière,
l’incomparable Reine Elizabeth de très heureuse mémoire, daigna accepter
l’offre du petit essai de ma première jeunesse. Si elle trouva quelque goût en ce
fruit encore vert, j’espère que votre Majesté en trouvera bien d’avantage en
celui-ci plus mûr & plus rare. Aussi est-ce le Prince des vrais Médecins, le
Phébus, unique du Ciel terrifie, le Trésor de tous les Trésors de ce Monde, enfin
le vrai Phénix, lequel se revivifiant, ne peut jamais périr.
Priant le Roi des Rois, Sire, que de même vous puissiez perpétuer votre Royale
lignée jusqu’à la résolution générale de l’univers.
Votre très humble & obéissant serviteur,

HENRI DE LINTHAUT.


ODE.

O que de richesses dorées,
O que d’éclats pompeux et de splendeurs,
O que de Royales grandeurs,
Que de liesses de Zirée !
Jamais le Peru dans ses ports,
Jamais la riche Taprobane,
Ni jamais la riche Océane
Ne vit de si rares Trésors!
Voici la corne d’Amalthée,
Voici cette digne toison
Que le magnanime Jason
A sous sa valeur conquestée :
Voici les sablons Lydiens,
Si, bien qu’en un temps fi prospère
L’avarice n’a plus que faire
De courre ès climats Indiens.
De fait le blondoyant Pactole,
L’Hydaspe au rivage gemmeux,
Le Bete , & le Gange fameux,
Où l’Or court en la vague mole,
Voyants que leur flot blondissant
N’est à ce Trésor comparable,
Font pâlir de honte leur sable,
Et s’en vont d’un peu languissant.
O vraiment très parfait ouvrage,
Où la grâce & l’utilité,
Apportent la belle clarté
A nos, yeux couverts de nuage,
Et vont découvrant les erreurs
De ceux dont la ruse adultère
Abuse du sacré mystère
Dont les Sages sont amateurs !
Pour mieux priver nos yeux de voiles,
Ici d’un lustre nom pareil,
Devançant les rays du Soleil,
Flambent deux brillantes Etoiles.
Mais toy, qui d’un plus riche attour
Embellis de Gamon l’ouvrage,
Comment peut ton docte langage
Dorer l’or, éclairer le jour?
Autre que ta plume savante,
Ne pouvait, en tout l’univers,
Commenter la Muse éloquente
D’an Gamon père aux doctes vers,
Autre que sa plume admirable
Ne pouvait, par un rare écrit,
Fournir de matière sortable
Au savoir de ton bel esprit.
Que, si l’implacable Envie,
Qu’aucun n’a peu faire mourir,
Contre vous deux osait courir,
Soudain elle perdrait la vie :
Joints, vous serez, tant redouter
Les traits que votre plume élance,
Qu’onques la même Résistance
N’y pourra même résister !
Puis le Roi de la grande Bretagne,
De vos, écrits le protecteur,
Les fera resplendir d’honneur
Dessous l’éclat qui l’accompagne:
Et la Raison, a vous louer
De tous induira le courage,
Voyants, ravis, si docte ouvrage !
A si docte Roi se vouer.
Que puissiez-vous ô belles âme,
Castor & Polux radieux,
Qui vous partagez gracieux
L’heur de vos immortelles flammes,
Puissiez-vous, francs d’obscurité,
Bien heurants nos âmes contentes,
Briller Etoiles flamboyantes,
Dans le Ciel de l’Eternité.

LE TRESOR DES TRESORS DU SIEUR CHRISTOFLE DE GAMON

A un singulier ami.

Mon Dieu ! Mon cher Souci, que je porte de haine
A ce tas d’Ecrivains dont la Muse est si vaine !
L’un toujours chaud d’amour infecte l’univers,
L’autre pensant gagner, mêle la prose aux vers,
Le langage terrestre au céleste langage,
Et du parler commun fait un maquignonnage.

A Bon droit le Poète commente ici par une exclamation, & proteste qu’il
abhorre ceux qui se servent des Muses sacrées en choses vaines & profanes. Je
ne dirai point comme il l’a témoigné depuis, mêmement en sa Muse Divine, &
plus nouvellement en sa docte Semaine, Œuvre dont la beauté & l’utilité
donnent autant de contentement que son arrivée a apporté d’étonnement; voit
que le Temps ni l’envie que pourront ébranler, comme bâti sur la vérité qui ne
peut périr. Je parlerai seulement du présent Poème, qui il a revu, augmenté, &
repurgé des fautes nées sous ceux qui l’ayants arraché de son jardinet de Poésie,
pour le transplanter dans les Muses ralliées, & depuis, dans le Parnasse des
Poètes, ont changé l’intitulation de la pièce, scellé le nom de l’Auteur, &
corrompu les vers en une infinité de lieux : faute jointe à la malice, & cousine du
sacrilège. Voici donc vraiment le Trésor des Trésors, dont le sujet n’a besoin
d’autre intitulation, & qui comme tel, n’ayant faute de rien, nous donnera assez
de sujet, sans rien mendier ailleurs: & par la variété de ses richesses, nous fera
jouir d’une matière autant profitable qu’agréable, & aussi véritable que rare,
comme nous verrons ci-après.

Il taxe, en passant, ceux qui ne chantent & soupirent que d’amour, qui vraiment
infectants le Monde, n’y servent qu’à corrompre les bonnes mœurs, dont il
déteste la folle Poésie, témoin ce qui il leur dit ailleurs, par ces vers :

Amants que vous sert-il, d’une veine si vaine,
D’écrire tant de vers peur décrire une peine
Qui feinte, vous apporte un vrai détournement,
Ne parlants qui d’Amour, chanson tant rechantée,
Vous faites qu’à vos, vers nulle amour n’est portée, &c,

Il ne parle point ici proprement de ceux qui parfois entremêlent des vers dans
leur prose. (Bien qu’il y faille supporter beaucoup de prudence & de dextérité)
mais de ceux qui plus versificateurs que Poètes, trempent l’aile à tous moments,
& mêlant le style trivial & prosaïque au langage céleste de la Poésie, abusent du nom sacré de Poète.

Ce n’est pas a tout, (mon Tout,) que de bien caqueter,
Car il-faut quelque fois, en parlant, profiter.
Je veux te présentant un présent profitable,
Maintenant maintenir une chose incroyable.
Je veux voler plus haut qu’onq ma plume n’a fait,
Aussi le vrai Poète a plus que d’un objet :
Voire donnant lumière aux choses ténébreuses,
Aux rudes quelque grâce, & croyance aux douteuses,
Je veux, poussé du Dieu sur Parnasse adoré,
Te donner, véritable, un Poème doré.

Notre Poète n’estime que le principal gize à être fardé d’un beau langage. Car de
fait, ce n’est pas qu’il rejette le bien dire : témoin la beauté de ses inventions,
l’énergie de ses terme, la tissure de ses vers, l’application des mots propres, & la
diversité de ses ornements. Mais il n’affecte un simple caquet Rhétoricien, ni
l’embarrassant babil du dialecticien, ni la langue capiteuse & sophistique, &
abhorre cette sotte & présomptueuse moquerie du Satyrique. Il veut donc passer
outre en son discours, non par celui qui n’est que trop vulgaire, & ne s’entend
qu’à la superficie, mais avec raisons très fermes, & tirées des entrailles des
choses, veut profiter au public. Ainsi il méprise l’éloquence d’un Démosthène,
Chrysippe & semblable, si elle n’est accompagnée de l’utilité : pensant, que s’il
en usait ainsi, faisant profession de choses si sacrées, si sacrées, elle ne lui
servirait que d’opprobre.

Il déclare ici comméra il veut profiter ne voulant-point que son parler fois
semblable à l’arc de la nuée, ou à l’apparence de l’Aube du jour qui semble
quelque chose à la vue, & n’est rien en effet : mais plutôt au Soleil, réellement
très utile & très beau. Il promet donc de donner, un présent profitable, &
vraiment est tel. Car celui qui l’a une fois reçu, n’a affaire (après Dieu) d’aucune
chose qui fois au Monde, comme étant l’unique antidote & médecine pour les
maladies quelles qu’elles soient, le vrai restaurateur de la vieillesse, & le trésor
sans fin de toutes richesses. Ce qu’il promet & prétend montrer par la
continuation de son discours. Mais tout ainsi que le sujet est plus occulte &
sublime, la méditation en doit être plus haute. Pourtant, puisque le premier sujet
de ce discours est tel qu’il n’est non plus comprenable au sens, que Dieu même,
il sera contraint de prendre les ailes de l’Aigle, à fin de voler jusqu’au centre du
Soleil éblouissant, & en rapporter telle illumination que les yeux de l’humain
entendement le pourront aucunement concevoir. Voila pourquoi il se dispose à
chercher à ce coup le plus beau sujet, après Dieu, de la sacrée Poésie, montant
du ruisseau jusqu’à la vraie source.

« Le Poète qui n’est mêlé, & ne fait traiter de toutes matières dignement & selon leur qualité, n’est pas vrai Poète. Aussi Homère entre les Grecs, & Virgile entre les Latins, ont mérité ce vrai titre, & le montrent par leurs écrits: & notre Poète, qui le mérite aujourd’hui en France, le témoigne lui même par les siens. Mais il
se trouvera difficilement un sujet plus digne de ce divin exercice que celui-ci.
Car cette riche matière comprend en soi le mystère de la Création du Monde, &
des grandeurs & merveilles de Dieu : citant un vrai Soleil, donnant lumière, pour
certain, aux choses ténébreuses. Tout ce que la voûte du Ciel englobe n’est
qu’une lumière recelée sous un monstrueux voile d’obscurité. Ce que témoigne
bien le peu de durée & la ruine de toutes choses. Car tout ainsi que la lumière est
eau de la vie, ainsi font les ténèbres telle de la Mort. Mais Dieu par un juste
jugement les a associées à la lumière, afin que tout pérît en son temps, & la
corruption & génération des choses naturelles ne cessât jamais. L’homme aussi
est du tout aveugle, & a besoin que les ténèbres soient illuminées par la lumière,
laquelle du tout céleste & astrale, éclaircit la vue de l’entendement. Ainsi une
lumière reluit par l’autre, les ténèbres étant discutées, & l’esprit n’étant plus
captivé par une supine ignorance, se peut librement adapter la céleste
impression, par laquelle il chasse hors le doute, & polit les choses rudes &
raboteuses, leur donnant quelque grâce, comme le Poète dit qu’il veut faire ici,
où de fait, il marie dextrement au doux style de la Poésie une haute matière de
Philosophie, & montre facile ce que la plupart tiennent impossible.
Dieu seul est le vrai Phébus, père de clarté, & juste distributeur de
lumière. Pour ce le Poète se dit poussé d’icelui, suivant en cela les vrais Sages,
qui tous ont confessé tenir leur savoir de Dieu. De fait ce sujet est si divin
principalement en la seconde opération, comme le Poète déclare amplement,
qu’il est & a été toujours impossible, & sera à tous ceux qui viendront après
nous, de le connaître d’eux mêmes, comme étant un secret qui suit la
connaissance des plus grands & experts Philosophes du Monde. Car toute la
raison raisonnante du logicien, avec celle d’Empédocle, & d’Aristote, voire
toutes les expériences naturelles défaillent en cela. De sorte qu’à bon droit
Hermès trois fois très grand dit, Je tiens cette science que par l’inspiration
divine. Alphidius de même, Saches mon fils, que le bon Dieu a réservé
cette science pour les postérieurs d’Adam. Geber affirme le même en sa
Somme, disant, Notre Science est en la puissance de Dieu. Voila pourquoi,
prenant pour ailes ce chariot de lumière le Poète s’envole sur le mont Parnasse,
où Phébus préside, & ayant recherché tous les creux & caveaux de cette
montagne sacrée, a en fin découvert une riche carrière d’où il tire de quoi bâtir
& construire non un Poème plombé, mais un Poème vraiment doré, doré en
l’ornement du discours, & qui plus est, doré en la vérité des choses, dont il va
gratuitement faire part à tous ceux qui s’en rendront dignes. Je sais que nos
chercheurs de Midi, à cette nouvelle, dresseront aussitôt les oreilles, & voudront
en guise des anciens Argonautes, s’embarquer à la conquête de cette riche
Toison, mais je leur conseille de différer un peu leur embarquement jusque sur
la fin du discours de notre Poète. Cependant ils pourront prendre avis s’il y aura
de la tempête pour eux, ou si, ayants vent en poupe, ils pourront aborder au port
de sauveté.

Et te jure (a) qu’aucun craignant de faire faute,
N’a découvert encore une chose si haute :
Mais ce n’est point à toi que doit être scellé
Ce que sans pratiquer le Ciel m’a réveillé.
Puis, (b) tu n’en useras tant je t’estime sage.
Pour de ton glaive armé de poison & de rage
Moissonner tes haineux, ni pour faire au gosier
Des grands Rois pour régner, pendre ton fer meurtrier:
Ni pour montrer encore maintes pierres Indiques,
Qui divisent l’or fin sur tes doigts magnifiques.
Ni pour, riche en habits, dans de l’or te porter,
Mais pour (c) sobrement vivre, & le pauvre assister.

a) Le soupçon légitime engendre une crainte de même, principalement
lorsqu’il se présente à nos yeux quelque apparence de mine ou trébuchet
souterrain. C’est ce qui fait que notre divin Poète proteste à son fidèle ami
qu’aucun n’a osé devant lui révéler un si grand secret, & lui veut faire entendre
que si l’amitié qu’il lui porte n’en soit sa voile, il irait côtoyant prudemment la
rive à lui connue, pour y faire aborder son vaisseau chargé de sa conquête, plutôt
que de prendre la haute mer, & s’abandonner au libre choix du pirate, pour se
faire décharger à crédit de la riche matière qui maintient son navire rudement
balancé contre l’orage. Il liait & témoigne que les Sages ont toujours estimé fort
dangereux de voir Diane nue, témoin le pauvre Actéon, qui changea son corps
humain en bête, & son front ordinaire à des cornes de Cerf. Il n’ignore aussi la
substance de l’Oracle sacré, qui défend de jeter les perles devant les pourceaux.
Dont à bon droit on a craint de faire faute. Que si cette rare Marguerite était une
fois étalée sur le Théâtre universel n’y aurait aucun des spectateurs qui aussitôt
ne la désirât, & ne courut après cette Atalante. Le bravache soldat quitter ses
armes, le bien disant avocat, son Bartoli, le médecin ses Dieux, Hypocrate,
Galien, Avicenne, & l’Anatomiste sa charogne. Voila pourquoi les Philosophes
qui nous on précédés, comme dit Alphidius, ont caché leur principale intention
sous divers énigmes & innombrables, équivoques, afin que la publication de
cette science occulte ne ruinait le Monde. Car outre la confusion susdite, le
labourage cesserait, le trafic serait perdu, & n’y aurait personne qui se voulût
mêler de travailler, ayant en sa puissance ce comble de contentement, & ne se fît
acroire noble pour son argent, dont on pourrait, bien dire, comme très bien
rencontra quelqu’un sur cette noblesse bâtarde,

Adieu valeur, adieu science,
De Noblesse les deux piliers,
Puisqu’on voit qu’un peu de finance
Anoblit les Gallefretiers.

C’est pourquoi Hermès s excusant, au commencement de son livre, dit, Mes
enfant ne pensez point que les Philosophes aient caché ce grand
secret pour envie qu’ils portent aux gens savants & bien instruits,
mais pour le cacher aux ignorants & malicieux. Certes il y aurait aussi de
quoi se fâcher à bon escient : car comme dit Rosinus, Par ce moyen l’ignorant serait semblable au Pavât, & les méchants en useraient, au détriment de tout le peuple. C’est ce que notre Poète veut faire entendre, comme nous verrons maintenant.

Il prie & commande ici tacitement à son intime ami de ne déceler ce secret des
secrets, & lui objecte, outre ces incommodités, quatre malheurs capitaux qui
viendraient aussitôt à surcroître, à savoir, la vengeance, l’ambition, le luxe, & la
vanité. Certes nous concevons, outre une infinité d’autres, ces vices détestables,
en notre première génération. Nous les mettons de pouvoir en action sitôt que
notre jeunesse vient, bourgeonner: & ne commençants quasi qu’à épanouir la
première fleur de notre Printemps, voici aussitôt le mouvement douloureux, vrai
présage du prochain enfantement de ces monstres héréditaires malagmez&
incérés en notre première matière & substance. Si bien qu’il ne reste que l’eau
convenable pour avancer la maturité de ce fruit dangereux. Mais où la
trouverons-nous, qu’en cette herbe générale qui est convertible au bien & au
mal, & sans laquelle ces monstres peuvent naître, vivre, ni atteindre leur parfaite
maturité ? Si maintenant il était dangereux de découvrir l’herbe qui évacue le
sang d’un, de deux, ou de plusieurs hommes, à plus forte raison devrait-on
receler, voire enterrer le secret qui ferait distiller le sang d’un million de
créatures humaines, & déborderait une mer de cette noble & vivifiante liqueur.
Car si une âme Neronne possédait ce solide & sans fin augmentable nerf de la
guerre, quelles horreurs, quelles cruautés, quelles furies ne pousserait-elle
dehors ? Quelle serait la digue & levée si ferme qui peut arrêter la violente
course de ce torrent ? Certes il y aurait à craindre que renversant la palissade &
perçant les flancs, elle culbutant tout, & répandît ses inondations sur tous
également. L’âme feinte & masquée d’un ambitieux Nerot serait-elle plus
arrêtée en les mouvements ? Que si elle possédait cette riche toison, ne voudraitelle
pas essencifié ses conceptions crayonnées en Idée? Serait-il bien possible
qu’elle se contint si longtemps sans jeter réellement les fondements de ses
châteaux battis en Espagne, & les poser non seulement en France, mais par tout
l’Univers ? Si sans la jouissance de cet inestimable Trésor, aucuns se sont bien
ingérés si avant, que d’attenter non seulement à la Monarchie, mais au
Monarque même, (témoin l’accès de la fièvre pestilences, dont la France a été
travaillée si longtemps, & auquel elle a pensé échoir durant la jouissance de sa
pleine santé) que pensez vous, s’ils le possédaient, quel serait le remède
convenable pour apaiser l’infatigable appétit de ces estomacs gloutons de
domination ? Un Héliogabale se pourrait-il accommoder à la diète quarantaine ?
Le fabuleux Phénix & la rare Rémore seraient ils en assurance dans leurs cachés
manoirs ? L’épileptique mouvement des danseurs ne saisirait-il pas le cerveau &
tous les membres de cet heureux possesseur qui serait enclin à cette folie ? Le
paillard se contenterait-il d’une courtisane ? Le paysan de son bureau, le
marchand de sa farge, le gentilhomme de son satin ? Ne voudraient-ils pas tous
briller de clinquants à l’Espagnole, & se porter dans l’or comme dit notre Poète?
Le galeux ne couvrirait-il pas ses doigt de mains diamants & rubis, afin de
cacher ceux de sa gale par de plus précieux. Bref, je pense que les vallées
voudraient être montagnes, & celles ci nuées ? Les ruisseaux une grande rivière,
& celle-ci la pleine mer. Et ainsi verrait-on une confusion universelle, & un
Chaos plus véritable que celui d’Ovide. Ce qu’étant convenable d’obvier, oyons
notre devoir que nous propose notre excellent Poète.

Il dit qu’on doit seulement rechercher ce Trésor pour vivre sobrement en tout
& partout & assister les pauvres, ambition à la vérité sainte & profitable autant pour l’âme que pour le corps : de quoi je ne puis discourir ici plus long, puisque
ce Saint sujet s’offre plus amplement ci-après. Car voici pour commencer à entamer une si belle matière, où notre auteur gardant l’ordre requis à l’intelligence de notre Science, & pour nous y donner plus facile entrée, nous montre la procédure de la Nature en la génération des métaux.

Or en (a) l’âge lointain, que l’équitable Astrée,
Etait, non encore Astrée, ici-bas honorée :
Que (b) Cérès, que Denis, que Priape germent,
Sans semer, s ans tailler, sans planter nullement,
Et plaines, et coteaux, et riant jardinages,
Rapporterait les épis, les raisins, les herbages :
Qu’on ne voyait briller la fureur sous le fer,
Ni renverser les pins pour traverser la mer :
Que les bœufs se mourraient des mains humaines,
Et l’avarice encore n’avait borné les plaines.

Le Poète voulant comme toucher au doigt la première voie de Nature, &
minuter le commencement de son opération quant à la génération particulière
des métaux, nous propose ici l’âge généralissime de tous âges, par la justice non
encore corrompue, par la multiplication fraîchement recommandée de la bouche
du Créateur, &par toutes les commodités & plaisirs arrivant sans peine. 
Ainsi il nous met devant les yeux la reculée antiquité, objet de la matière qui est la
génération de l’or & des autres métaux, sujet de fois Terrer des Trésors.
b) Avant que passer outre, il faut ici remarquer une grâce, & comme un don
particulier à notre Poète, d’entrelacer parmi les diverses fleurs de ses Poèmes,
sans contrainte, & comme insensiblement, des rapports ores à deux, ores à trois,
ores à quatre colonnes. J’en donnerai à la curiosité des lecteurs ces exemples ;
donc celui-ci tiré du second jour de sa Semaine, est à deux colonnes, ou vers
coupez :

Le Loup joyeux de sang, le hibou malheureux,
Ecumeur de la nuit, hôte des boit ombreux,
En vain cherchant l’épais, en vain cherchant les ombres,
Des plus obscures nuits, des forêts les plus sombres,
Ferait sonner ses pieds, ferait plaindre sa voix
Toujours de jour ès champs, toujours de jours ès bois.

J’en ai remarqué un semblable dans sa Muse divine, en la vocation des Gentils.
A trois colonnes, outre celui que notre texte nous fournit, je rapporterais cet
exemple puisé dans ladite Muse divine, au Dialogue de l’âme & du Christ :

Bref, le ris, le baiser, & l’agréable cours
De mes yeux, de ma bouche, & de tous mes discours,
Surtout arrête, embaume, entièrement contente,
L’humain regard, la lèvre, & l’oreille écoutante,
Mais ce goût, cette odeur, ce plein contentement,
T’est sans force, te put, t’entendre du tourment.

A quatre colonnes, j’en alléguerai ce seul exemple du septième jour de la
Semaine, où il semble qu’il ait été d’autant plus heureux que ce rapport est plus
riche & difficile que les autres,

Le cliquetis, l’éclair, la pointe, la fureur,
Des armures, des feux, des estocs, du vainqueur,
Etourdit, éblouit, outre perce, dénie,
Les oreilles, les yeux, l’adversaire, la vie.

Ses écrits artificieux nous fourniraient encore d’une autre sorte de rapport, qui se
fait dedans un même vers. Mais cette façon étant plus ancienne & c6nue, nous la
laisserons maintenant pour reprendre nos brisées.

Bref (a) en l’âge dorés, s’il le faut croire ainsi,
Nature qui de l’homme avait plus de soucis,
Ayant fait l’or ès creux de la Terre profonde,
Le poussait d’elle-même aux yeux de tout le Monde (b)
Et le Monde, au besoin, saoulant ses coffres d’or,
Ne s’enquérait content, d’où sortait ce Trésor.

Il décrit ici les félicités du premier âge, nommé doré par les Poètes, & par
eux colloqué, non sans mystère, sous le règne de Saturne. Age où le fer avoir
encore été battu en lames, où la Terre de son gré, sans connaître le soc de la
charrue, enfantait ses fruits, &de même poussait, comme pour parade, ses grains
d’or, brillants parmi l’arène des rivières, & sur les croupes des montagnes. Or en
leur fraîche génération nos premiers parents apercevant ces choses & ayants
tueuses le jugement solide, accompagné de la science & connaissance intérieure
des Créatures, par lequel le premier homme jugea incontinant le naturel de tous
les animaux, furent aussitôt la vertu & propriété que la Nature couvait sous cette
éblouissante couleur : & tirants le vrai soleil de ce Soleil terrestre le mirent en
usage pour le corps & la santé. Ainsi l’or reluisait partout en vertu & en quantité : mais était plus requis pour sa vertu, n’en ayants les hommes à faire pour autre
sujet. Car le partage de la Terre n’était encore fait, la balance n’était en usage,
l’avarice n’ôtait le doux sommeil aux humains, & ne trottait ce fâcheux mot de
Tien & Mien en la bouche des hommes. L’or était commun, & n’y avait rien de plus précieux ni plus méprisé que l’or. Mais la sage Nature, prévoyant que la
malice des successeurs ferait que ce métal serait la ruine de tout le Monde, en
sorte qu’il ne se peut aisément trouver. Aussi n’eut-il été découvert sans la trop
curieuse vue de celui qui premier l’arracha du ventre de la Terre, dont pour
l’abus qui s’en est ensuivi, le Poète se plaint au Troisième jour de sa Semaine,
quand il dit,

Mais bien fut malheureux ce pénétrant Lincée,
Qui dardant les rayons de sa vue insensée
Dans les profonds secrets des cavernes infernales,
Fit connaître au Soleil le Soleil des métaux.

Mais oyons maintenant les particulières raisons & les effets du mécontentement
de la nature.

Mais depuis qu’au defcou de la simple Justice
Les Mortels eurent fait trop immortel vice :
Qu’on vit trembler l’ivraie ès guerets frometous,
Et le champêtre ès champ paître en doute ses bœufs :
Nature se sachant de l’Humaine nature,
Cacha l’or précieux dedans la Terre obscure.
Humains, non plus humains, dit-elle, en le cachant,
Vos maux feront changer le pur or en argent,
Le pur argent en fer, & puis le fer encore
En l’airain, dont le front de fauve se colore,
Puis ce fauve métal en étain pâlissant,
Puis ferez l’étain pâle être plomb noircissant.
Quand (b) vous étiez parfaits, je tendais à parfaire
Tous les métaux en or, & rien n’était contraire.
Ores, quoique je tende à les rendre parfaits,
Divers empêchements nuiront à mes effets,
Voire & pour les trouver, il faudra que l’homme entre
Par les portes d’honneur, dans le terrestre ventre.

a) Sitôt que cette monstrueuse Hydre, enfantée par la désobéissance d’Eve, &
fomentée par la crédulité d’Adam, pour être en héritage à toute sa postérité,
commença à pulluler ses têtes : Nature, palissant de voir ce hideux animal
infecter l’humain lignage, & craignant qu’imbu de son pernicieux venin, il la
violât, s’enfuit, & cacha son trésor doré dans le profond centre de la Terre, ne
laissant à l’or que l’apparence du lustre qu’il avait auparavant. C’est ce que veut
dire notre Poète, décrivant ici sommairement les maux que le vice a entraîné au
Monde.

Or sur le changement de ce premier âge en celui de fer, j’ai remarqué au premier
livre de ses Pêcheries, ce trait qui n’a point mauvaise grâce,

Tôt après les plus obstinés
Se vinrent ailleurs destinés :
Qui du fer écorche la Terre,
Qui bat, qui ceind la cimetère,
Qui verse les arbres plus hauts,
Qui subtil, en creuse des naus,
Qui puis écumeur, en trafique,
Qui s’en sert pour la guerre inique :
Tout changea, &c.

Pour ne passer ici légèrement ce qu’il dit que Nature a caché l’or, il faut savoir
que le sens de cacher, est du tout allégorique. Car il faut savoir que l’or ne se
trouve la plupart, qu’ès profondes entrailles de la Terre, si est ce qu’on le trouve
aujourd’hui en plusieurs endroits des Indes dans le sablon des Rivières, comme
nous dirons en son lieu, & au pied des montagnes, enterré seulement de la,
profondeur de deux pieds. Aussi faut-il considérer ce que dit Rasis, au livre de la
Divinité, Sachez que les choses naturelles sont par un subtil artifice
concaténées ensemble, qu’en chaque chose est chaque chose en
pouvoir, quoiqu’on ne la voie en effet. Et Albert, au livre des minéraux, dit
que l’or se trouve partout, parce qui ne on ne voit aucune chose élémentée dans
laquelle on ne trouve naturellement l’or au dernier raffinement. Puis, il prouve
que la plus grande vertu minérale est en chaque homme, & principalement entre
les dents. Ce qu’affirme le docte Penot, disant avoir été trouvé de l’or fin en
grains longuets entre les dents des corps morts. Nature ne l’a-t-elle donc pas
bien caché, puisque l’homme cherchant l’or ailleurs, ne se prend garde qu’il
ressemble celui qui cherchant son âne, était monté dessus. Qui pis est, il tient à
toute heure la minière d’or dans sa main, & ne la connaît point ; & quand il la
connaîtrait, il ne l’en saurait tirer sans la permission de ladite Nature, & l’aide de
l’Art. Voilà donc l’or bien caché, voilà ses profondes cavernes, & voilà enfin, ô
mystère ! L’or du siècle doré, mussé au plus profond centre de l’or même.
Nature avait raison, Dieu le voulant ainsi. Car il n’était pas raisonnable que celui
qui avait tant méprisé la lumière, & embrassé si fort les ténèbres, jouit de la vue
de cet Astre resplendissant. Cette Géantomachie du péché menaçait déjà
l’humain lignage de destruction totale. Nature redoutait aussi quant & quant la
rétrogradation de ce beau Soleil terrifié jusqu’à la forme du plomb vil & abject.
Voila pour conclure la raison générale & particulière pourquoi l’or est si caché
aujourd’hui, & ne brille plus partout, comme il faisait sous le règne de ce
premier Roi de Crète.

b) Dieu avait au commencement créé toutes choses bonnes & parfaites, mais la
chute de l’homme, introduisant avec elle les maladies, & finalement la Mort,
introduisit aussi les maladies & la mort des métaux. C’et sur quoi s’excuse ici la
Nature ; & les empêchements qu’elle met avant, font les maladies des métaux
imparfaits, qui n’est autre chose qu’une humidité superflue, adhérente au
Mercure, & un soufre combustible se tenant au soufre naturel & incombustible.

Or tant que ces deux superfluités demeurent, les métaux sont malades, périssent
& meurent finalement. En cette sorte lorsqu’à l’eau adhérente au Mercure
desdits métaux, survient d’autre eau des nuées, l’humeur radical, ou Mercure est
noyé, & tout le métal se rouille & pérît petit à petit. D’autre part, si au Soufre
naturel & métallique arrive davantage de soufre combustible, soit par
l’ignorance des Alchimistes, en leurs cémentations, & calcinations, ou par la
faute des fondeurs, le soufre combustible s’augmente & s’enflamme, donc il
détruit le métal, & le consume. Ainsi s’ensuit la mort d’icelui. Car l’esprit
s’envole, forcé par ces violents efforts, comme ne pouvant longtemps demeurer
en un corps sale, maladif & infect. Si bien que cette crasse causant
l’imperfection des métaux, empêche que la Nature ne peut du premier coup en
faire de l’or : comme nous dirons ci-après plus amplement.

C’est pourquoi l’œil ravi, voit des riches métaux,
La garde (a) ores commise aux dents des animaux.
Les serpents caverneux, & dragon terrible,
Voire & les noir Démons, hôtes des monts horribles,
Résistent courageux, à ceux-là que le gain
Pousse à fouiller, hardis, dans le terrestre sein !
Mais quoi ? L’on s’est enquis, tant la nature humaine
Préfère aux doux repos, souvent la dure peine,
L’on s’est enquis plutôt d’où le métal provient,
Que pourquoi tant caché Nature le détient.

a) Le Poète décrit ici brièvement la peine qui accompagne ordinairement ceux
qui sont trop adonnés à la recherche des veines profondes des minéraux :&
touche les hasards auxquels se trouvent quelque fois les miniers leur proposant
fer morsures des bêtes venimeuses, la peur Panique qui les accompagne le plus
souvent, & outre cela l’illusion, & les embûches Diaboliques, lesquelles, comme il est advenu souvent, les aveuglants par l’apparition d’une veine fantastique les
incitent à creuser toujours, sans se donner de garde que tout à coup ils le voient
baignés jusque par-dessus la tête, ou étant accablés par l’espèces des rochers,
périssent la plupart misérablement. Agricola raconte en un Dialogue nommé la
Corinne Rosée, qu’en une mine, d’Annenberg en Allemagne, nommée la
Corinne Rosée un Démon tua tout à un coup douze miniers : de sorte que ladite
mine a été délaissée, quoiqu’elle regorge en argent. Je laisse à part les maladies,
mauvaises couleurs, tremblements de membres, & enfin la brèves vie qu’en
rapportent la plupart de ces perceurs de montagnes.

b) Il démontre ensuite la vanité de ces chercheurs métallistes, lesquels devaient,
avant que descendre dans ces gouffres effroyables, savoir pourquoi Nature a tant
caché les métaux, & ne les fait éclore sur le dos de la Terre, comme elle fait les
végétaux & animaux. Car parce moyen ils fussent plutôt parvenus à la
possession de la vertu & utilité, que de la vue & maniement de ces corps solides, lesquels demeurant en la forme de leur lourde masse ne profitent en rien : mais
sont plutôt cause de mal que de bien à la vie humaine. Vu que comme dit notre
Poète par cette belle sentence, au de sa Semaine,

L’Or en ce temps serré qui de vertu n’a cure,
Est des vices humains l’inhumaine pâture,
Un charme de l’esprit, appât des déloyaux,
Semence de soucis, élément de tous maux.

Nous quitterons donc ces entreprises fâcheuses à ceux qui aiment mieux la
coque que le moyeu, l’ombre que le vrai corps : & procéderons par voie de
composition à la vraie anatomie des métaux & minéraux. Mais avant que venir à
leur particulière génération, nous déduirons la production générale. Et ainsi
endoctrinés en la vraie connaissance de la création de tontes les parties de nos
sujets, nous parviendrons aisément à la parfaite construction du corps
métallique. Lequel résolvant après derechef en ses parties, nous pourrons sans
faillir, imitant Nature où il sera nécessaire, parvenir par une exubérante
décoction à une vertu séminaire & multipliante de métaux. Dont pour bien
entendre notre Poète, en ce qu’il chante très doctement de la naissance, de ces
corps assez de notre basse Astronomie, il faudra prendre la matière un peu de
plus haut déclarant comme la Nature besogne ès antres de la Terre. Ainsi l’on
apprendra en quoi l’art la peut ensuivre, & conséquemment quelle est la matière
requise pour les parfaire sur terre. Car en ceci consiste le principal but où doit
viser le vrai Philosophe, comme Geber l’en exhorte au commencement de sa
Somme : & Avicenne défend de s’entremettre de pratiquer cet art Royal, si
premièrement on n’a connu le vrai fondement & matière des mines. Nous
commencerons donc à la génération de la matière générale des métaux, qui est le
Mercure. Nous poserons six chefs, & viendrons premièrement à ce qui est mû,
secondement à ce qui fait mouvoir, tiercement aux lieu ou terme d’où vient ce
qui est mû, quatrièmement au lieu où il est porté, en cinquième lieu, ès voyer par
où il passe étant engendré, & finalement à ce qui excite le moteur.
Ce qui est mû est la matière du Mercure, laquelle n’est aune chose qu’une
humidité visqueuse & subtile, comme dit Albert, & Geber qui affirme le même
en sa Somme, & Aristote, qui dit au quatrième des Météores, que tous simples
qui sont congelés par le froid abondent en leur première matière en humidité
aqueuse. Il faut à présent considérer que cette matière aqueuse remplit tout le
ventre de la Terre, & est un suc coagulant, lequel est la première matière du
Mercure & la plus reculée des métaux, engendrant en outre rentes choses par le
moyen de son agent qui est le moteur, car elle ne peut produire soi même, & cet
agent n’est autre chose qu’une façon de terre minérale, qui est comme la crème
& graisse d’icelle, laquelle Nature, comme toute savante, adjoint à la matière
visqueuse. Ainsi se produit le Mercure de ces deux agent & patient, ou humidité
visqueuse & terrestreité subtiliée, & par ce moyen est double, ayant en soi son soufre ou terre, qui ne diffère d’avec l’humidité visqueuse, sinon entant que
ladite terre est plus cuite, & par conséquent plus épaissie, & en un mot, un
Mercure joint à son soufre homogène inséparablement. Ainsi entrent en la
génération du Mercure deux humidités visqueuses, l’une au dehors &
extrinsèque, que nous avons nommée patiente, l’autre au dedans intrinsèque &
agente. Lesquelles sont tellement mêlées ensemble, que toutes deux ne sont
qu’une une simple matière, laquelle ne peut en partie être consumée par le feu,
qu’elle ne le soit entièrement. De cette admirable mixtion est procréé le mercure
que nous voyons communément. Ce que nous certifie Arnauld de Villeneuve
quand il dit que ces deux susdites matières sont conjointes parfaitement dans le
Mercure, & le terrestre retient l’humide avec soi, ou l’humide l’emporte. Le
même affirme aussi Albert le Grand, qui recherchant les causes des
compositions métalliques a très bien remarqué, considérant pourquoi l’argent vif
est toujours mouvant que c’est parce que l’humidité sur-domine en la partie
terrestre, comme par même raison, savoir par leur mixtion indicible & univoque,
le terrestre dominant sur l’humidité, est cause que l’argent vif ne mouille les
mains, ni aucune chose qu’il touche, excepté ce qui est de sa nature. Quant au
troisième point, à savoir le lieu ou terme d’où vient ce qui est mû, ce sont les
cavernes des terres minérales, tomme témoigne Albert en son livre des Simples
métalliques. Et en ceci s’accordent avec lui Geber, Aristote, Arnaud de
Villeneuve, Bonus Italien, &c. Le quatrième point est le lieu, où il est porté :
pour lequel il faut considérer que Nature ne pouvant dire oisives pousse le
Mercure à rechercher son agent lequel nous appelons communément Soufre, qui
est en même degré, faisant comparaison de lui à l’argent vif, que la présure en la
comparant au lait, l’homme à la femme,& l’agent à la matière sujette. C’est donc
vers ce lieu où le Mercure est naturellement porté par la Nature, comme
enseigne Isaac Hollandais en son livre des œuvres minéraux : qui dit en outre,
touchant le lieu où il passe, que le Mercure venant premièrement à être converti
en une exhalaison, s’évapore par les ouvertures des mines qui sont son seul
passage. Or ce qui excite le moteur se fait par un mouvement extérieur, qui n’est
autre chose que l’action du Ciel : comme en ceci font d’accord tous les
Philosophes tant anciens que modernes. Dont nous conclurons, que par
l’infatigable mouvement des flambeaux célestes, pleins d’un feu actif la Terre
est comme engrossée & fécondée, & recevant cette influence, est d’autre coté pleine d’un feu vaporeux, que la Nature alimente d’une eau minérale, par la
concoction de la matrice de la Terre, & prend corps devenant un suc coagulable,
par le moyen de ce qui meut, qui est la viscosité terrestre. Donc la matière
trouvant son agent extérieur ou présure, devient une terre qui contient en soi la
matière du haut ciel, comme témoigne Penot en ses axiomes Magiques. Ainsi
naît le Mercure des Philosophes, qui est autre chose que l’esprit du Monde,
devenu corps au centre de la Terre : duquel nous parlerons plus amplement en
son lieu. Procédons donc à la génération des métaux, qui se fait de la terre
minérale que le docte Libavius appelle Chalcanteuse : Métaux ayants pour
matière le Mercure & pour forme le Soufre ou agent extérieur qui le congèle.
D’où viens que le Mercure est dit la mère, & le soufre le père des métaux, le
Mercure principe féminin, froid & humide, & le Soufre principe masculin, sec & chaud : comme ledit Libavius témoigne & en discourt plus amplement en son livre de la nature des métaux. Or des métaux aucuns sont parfaits, autres
imparfaits Les parfaits sont ceux que la nature a amené jusqu’au terme absolu du
genre métallique, & sont Argent & Or. Donc pour passer outre, nous
reviendrons à notre Poète, que le Lecteur pourra plus aisément entendre pu notre
introduction précédente.

Donc(a) l’or éclatant, Roi de toute la bande,
Ce métal traîne gens, qui chaud, sur tout commande,
Vient d’un (b) Soufre subtil pur, & rougement joint
Au blanc & vif argent, qui pur ne brûle point.

a) Ainsi que le Soleil céleste est le centre du Ciel, & Roi des Etoiles,
principalement des Astres estivaux, le Lion le Roi des animaux irraisonnables,
& l’homme de tous les animaux. Ainsi l’Or est le centre, Soleil & Roi des
métaux & la créature la plus noble que Dieu ait créé après l’homme. Car il n’y a
rien au Monde qui soit de son genre ni rien si précieux, pourtant est & devait-il
être l’ornement des Rois & Monarques.

b) L’Or est donc le plus parfait métal, subsistant d’un très mûr & très pur
Mercure & étant par la force d’un très excellent Soufre, cuit & mixtionné avec
lui, est rendu très ferme, très compact, & orné d’une teinture citrine & en somme n’est qui un Mercure très exquisément cuit & très constamment coagulé. Car quand le Soufre rouge & pur se mêle avec le blanc clair & pur Mercure, il
congèle ledit Mercure, & lors cette matière devient un jaune & reluisant Arsenic, plus subtil & plus pur que l’Arsenic blanc, & le plus grand venin du Monde.

Que si un grand & puissant cheval en avalait une once, il mourrait sans doute :
comme témoigne Isaac Hollandais en son premier livre des minéraux. Car ce
venin s’adresse du premier coup au cœur par une vertu magnétique, & de là
s’épand en un instant par tous les membres, infectant mortellement partout où il
passe, & causant aussi le trépas, non seulement, à l’homme, ainsi qu’à tous
animaux également. Mais par longueur de temps, & par l’action du moteur
externe & interne, le venin se recule dans l’intérieur de la substance de l’or,
ramenant au-dehors la partie familière à Nature. De sorte que cette matière qui
par avant était un très grand & funeste poison, devient maintenant par le pouvoir
de l’art une médecine très excellente. Car cet axiome est certain,

Quand la chose qui est dans le centre d’un sujet en pouvoir, vient en
action, la chose diffuse par effet en la circonférence, se cache au
centre en pouvoir.

De sorte que l’or mis en action devient l’unique ferment de la vertu Solaire,
existant volatile & spirituel dans les choses radicales des métaux végétaux &
animaux. Ce que ne devraient ignorer nos médecins putatifs ; en outre nos
tireurs de teintures devraient considérer que l’or en son manifeste est bien citrin,
mais en son occulte extrêmement rouge. Pour ce n’est il pas seulement teint lui
même, mais donne une teinture abondante aux autres, & est un principe &
séminaire du Soufre parfait. Il porte en son front la chaleur sèche modérée, &
cache en son profond le feu de la même Nature. C’est pourquoi il a en soi la
semence masculine, & une splendeur amiable & attrayante dont il est courtisé de tout le monde. Il imite 1a Nature de son père céleste, dont il est le Soleil des
Chimistes, mais plus légitimement des vrais Philosophes. Et tout ainsi que le
Soleil du grand Monde, étant au Signe du Lion, darde sur notre Méridien ses
plus cuisantes flammèches : ainsi l’or étant décorporé par l’artiste jusqu’en sa
couleur plus haute, à savoir obscurément sanguine, est en sa propre maison,
nommé le Lion terrifié, & communément appelé Lion rouge, se comparant au
Lion d’Afrique quant à son extérieur, mais en son opération & vertu, plus
proprement au cœur de l’homme. Il sympathise à l’Elixir occulte des végétaux,
mais principalement à l’Astre du vin lequel n’est autre chose que sa
quintessence. Il ne communique qu’avec le Mercure sept fois mortifié par les
bains, vitriolés de Hongre, avec lequel après, comme dit l’allégorique fontaine
du Trévisan, il se mêle inséparablement. Enfin, ce métal traine-gens, (comme le
nomme proprement notre Poète) fait son arsenal & ses munitions, pour la guerre
contre le Duc Mercure, d’orpiment, de sandarace de soufre fixe, précipité fixe,
cinabre, antimoine &c. Nous laisserons encore les dissections de ces esprits
incorporez à nos faiseurs de cendres, & retournerons à la génération plus exalte
de notre Roi souterrain.

Notez donc que l’Or s’engendre en deux façons, la première, quand le Mercure
exhalant par les fentes de sa mine, rencontre le Soufre des Philosophes rouge, &
pur, dont se fait l’Or, Nature sépare de lui l’agent extérieur, qui n’est qu’il
Soufre. Voila pourquoi l’Or est plus parfait que les autres métaux, & les autres
métaux moins parfaits parce que leur Soufre ou agent extérieur n’est encore
séparé. D’ou vient que l’un demeure plomb, l’autre étain, l’autre cuivre ou fer,
n’étant amenés à cette simplicité de l’Or, si non par une longue & laborieuse
décoction de la Nature, qui n’a autre intention que de purger les métaux de leur
Soufre. Car ce quelle fit en la première opération par une parfaite décoction, elle
le fait en la seconde par une longue & continuelle digestion, digérant & purifiant les métaux peu à peu, tant qu’ils soient réduits en Or. Et ceci est la seconde
génération de l’Or, dont le Poète parlera ci après, & dont le bon Trévisan dit, Le
Soufre n’est autre chose que pur feu, à savoir chaud & sec, cachés au
Mercure qui est par un long temps en la minière, mu par le mouvement naturel du corps célestes, & se mouvant ainsi se digère en lui le froid & l’humide. Dont selon les degrés des altérations il est changé en
diverses formes métalliques comme nous dirons tantôt, Car voici notre Poète qui
amène ne maintenant sur le Théâtre l’Argent, pour lui faire jouer son personnage
en son rang.

L’argent, (a) Or imparfait, qui son maître maîtrise,
Où défaut la chaleur & la couleur requise,
Se va de (b) pur Mercure ès mines produisant,
Et de Soufre très pur, blanchâtre, & reluisant.
Comme on voit ces Bernards, sur les rives Téthydes,
Se former au patron des coquilles humides
Qu’ils revêtent tous nus, quand la jeune saison
Et leur muable instinct les change de maison :
Ce blanc mutai se forme en bêtes dessous terre,
Suivant les creux retors des veines de la pierre.

a) Dieu n’a rien crue solitaire, mais a donné à chaque mâle sa femelle, aux
poissons, aux oiseaux, aux bêtes, à l’homme, aux herbes, aux plantes, & aux
choses sensibles & insensibles, afin que par la conjonction des deux sexes se
continuât la propagation des espèces de toutes créatures, excitée par la
continuelle influence du Ciel, qui même à sa femelle, laquelle est la Lune. De
fait, il est raisonnable que celui qui marie, conjoint & engendre toutes choses ici
bas ait aussi sa moitié, pour lui aider à l’exécution des commandements de
l’Eternel. Voila pourquoi la Lune à la charge des Etoiles hivernales, donc elle
est le centre, comme le Soleil l’est des Astres estivaux. Et tout ainsi que le
Phœbus céleste est le Père de notre Soleil, ou Or, ainsi cette Diane est la mère de
notre Lune ou Argent. Et tout ainsi que la femme est moins parfaite que
l’homme, l’Argent est moins parfait que l’Or en toutes les Parties, qui sont le
poids, le son, la couleur. De sorte qu’il demeure toujours quelque chose à
parfaire en elle, qui jamais ne vaudra rien, si elle ne s’accorde en tout & partout
avec l’Or son légitime époux quittant l’amour & la présomption de soi-même,
qu’elle cache sous le masque fardé du Soufre ou agent extérieur, lequel perd
quant & elle tous les autres métaux quand ils passent par le bain chaud de
Vulcain.

b) La génération de l’Argent ne diffère guère de celle de l’Or. Car quand le
Soufre blanc & net tombe dans l’Argent-vif pur, alors par la commixion de ces
deux s’engendre l’Arsenic blanc, qui est aussi un dangereux venin, toutefois
moins que l’Arsenic rouge. La Lune donc est un métal parfait, (mais un peu
moins que l’Or) blanc, composé d’un Mercure pur & quasi fixe, & d’un Soufre blanc & net, qui n’est pas du tout achevé de cuire, & toutes-fois est presque fixe comme le Mercure. Pourtant n’endure-t-elle le cément royal, l’Antimoine,
Soufre, cadmie, &c. Et peut nonobstant être fixée par cémentation physique ou
réduction en sa première matière. Elle se dilate moins que l’Or sous le marteau,
& se laisse, comme lui, tirer en filets très-subtils. Elle est la Lune des
Alchimistes, & l’Or blanc des vrais Philosophes. Car

La Lune du Ciel n’est pas la mère de la Lune terrestre des
Philosophes, mais un certain Mercure céleste, première mature de la
Nature.

Les anciens Philosophes consacrent à cette Lune terrifiée le cerveau de
l’homme, mais, principalement celui de la femme, étant raisonnable que l’effet
homogène cadre en tous ses mouvements avec son plus proche objet. Elle a pour
son siège & tabernacle le Canera souterrain, qui est le Mercure vulgaire, comme
l’Or, le Lion ou Mercure corporel. Dont étant passée par les mains des
Philosophes, elle donne une teinture blanche, & est la mère de la naissance &
production physique, comme l’Or le père. Elle a le corps moins compact que
l’Or, & pour ce est plus haut parlante & éclatante. Aussi ne pèse-t-elle point tant que l’Or. Elle a son magasin fourni à part, de cinabre, sublimé fixe, sel
Armoniac fixe, Aimant, Soufre fixe & blanc, & des sels qui ne craignent le feu
pour faire la guerre au Mercure, toutes-fois avec une prétention autre que celle
de l’Or, n’accordant avec son époux, qu’en l’assassinant & mort de ce pauvre
jouvenceau, qui ne parle pas sans raison, quand, plaignant fou désastre, il dit,

Ceux que j’ai engendrez me tuent.

Elle est la porte du Ciel, & cache en foi, intérieur le manteau azuré de la voûte
céleste. Elle s’engendre en deux façons, comme le Soleil, & en parlerons encore
ci-après.

c) Bernard, est un petit poisson de l’espèce des Cancres, vivotant sur le bord de
lamer, comme récitent Matthiole & autres. Il s’enferme dans la coquille qu’il
trouve, comme un Hermite dans sa petite cellule, dont même on l’appelle
Bernard l’Hermite. Ainsi croissant il prend la forme de sa maisonnette, comme
s’il était jeté au moule. Notre Poète en tire une comparaison pour plus vivement
exprimer terre diversité de figures que nous voyons en l’Argent venant des
mines : à savoir quelle procède des concavités & retortillements des veines de la
roche ou pierre minérale. Pour confirmation de ce, Agricola raconte en son
Berman, avoir été trouvé souvent des pièces d’Argent formées les unes en carré,
les autres en octogone, les autres comme un diamant, & souvent en vraie
aiguille. Il affirme d’avoir trouvé dans les mime des instruments des mineurs,
tous formés d’Argent, à savoir un marteau, & un petit couteau de sarpe.
D’avantage, dit avoir vu dedans les pierres minérales, des figures d’herbes,
bêtes, & autres choses étranges : semblant par cette diversité dont Nature se
plaid à opérer, qu’elle a voulu braver les Géomètres, tailleurs d’images, &
lapidaires.

L’amant du noir aimant, le Fer salement dur,
Naît d’un Soufre qui brûle, & d’un Mercure impur :
Et (c) l’Airain tintinant vient d’un impur Mercure,
Et d’un Soupire terrestre à la rouge teinture.
L’Etain (d) d’Argent-vif blanc & de Soufre provient,
Voire en sa superficie un blanc Mercure tient.
Et (e) toi, Plomb languissant, puises ta laide forme
De Mercure non pur, & de Soufre difforme.

a) L’amour que le Fer porte a l’Aimant, & l’Aimant au Fer, est si grande, &
admirable, que ni Empédocle, ni Aristote, ni aucun de ces chercheurs de raison,
n’en ont jamais su proférer la moindre cause. Mais semblables à ce
Péripatéticien désespéré, se sont noyés avec leur raison dans cette mers de
merveille, laquelle cependant épand ses ruisseaux par tous les valons de la Terre,
& regorge par la sommité des montagnes hautaines. Car il n’y a chose sous le
Ciel qui n’ait ce divin attrait enfermé en soi. Ainsi n’y a-t-il beaucoup de genres
aimantins, qui par une semblable force de l’Aimant tirent à eux d’une familiarisé
occulte, les choses lesquelles à l’œil leur semblent contraires. Mais d’où vient
cette privauté ? C’est de ce que

L’esprit habitant dans un corps étranger attire à soi son corps
homogène.

Si les Archi-philosophes du passé, & nos combatteurs de langue d’aujourd’hui
se fussent avisés de ce secret ils eussent fait place à cette chaste Vierge la Nature
que leurs vaines raisons s’efforcent de violer. Si nos Médecins aussi se fussent
avisés de trouver & faire sortir de pouvoir, en action cette vertu Magnétique qui
habite dans tous leurs simples, ils eussent naturellement usé hors du corps
humain l’humeur ne peccante, sans force ne violence, & sans tant de symptômes
funeste, délivrant cette vertu aimantine par préparation naturelle, de son corps
étranger, pour faire la cure norme dit Hippocrate, hâtivement, sûrement &
joyeusement le m’étonne que cette routière & vielle force de médecine imbue & crevant de raisons naturelles, n’a toutefois rien plus haine que d’opérer par voie
de Nature, & semble aussi que nos Alchimistes s’engagent par une ligue
indissoluble avec cette sorte de Médecins : voulant composer avec les choses
contre Nature, l’œuvre où la seule Nature doit présider. Que produisent-ils aussi
tous deux ? L’un un cimetière bossu, l’autre des monstres qui s’en vont enfin
avec le vent. Laissons les reculer de la Nature, & approchons un peu de plus
près l’enclos de cette merveille, qui est que l’Aimant n’attire pas seulement le
fer, mais le fer étant frotté par l’Aimant, & frottant d’autre fer, contribue sa
vertu à en attirer d’autre. Cette vertu attractive & communicative se peut
artificiellement produire par la diligence du vrai Médecin en la Colophoine,
Térébenthine, Soufre, Poix, Rubarbe, Agaric & semblables, en les dépurant,
exaltant & fermentant dûment, & séparant d’eux le corps étranger. Le
Philosophe peut par cette vertu, faire que sa fontaine attire le corps du Roi, que
ce Roi après attire à soi tous ses bons sujets. Mais où s’en va précipiter ma
plume ? Pour retourner donc à notre Poète, nous remarquerons que ce n’est point
sans cause qu’il nomme noir l’Aimant dont sa Muse parle ici. Car celui qui est
blanc n’est point amant du fer, mais de la chair, comme lui-même l’a très bien
remarqué en sa Semaine, où il dit élégamment,

Ainsi que le Lierre, à replis tournoyant,
S’agrafe contre un mur chargé de mousse & d’ans,
Ou serrément étreint, d’une tortisse allure
D’un Chêne perruqué l’éparse chevelure :
Ou comme la pucelle épointe éperdument
Des flèches de l’Amour, embrasse étroitement
Son jeune favori, & sur la bouche aimée
Imprime un doux baisé, l’arre d’un Hyménée :
Ainsi le corps friand, cet Aimant vigoureux,
Attache en notre bouche un baisé amoureux :
Voire un baisé ci-joint, que la main envieuse,
A peine fait lâcher sa prise audacieuse !
Mais bon Dieu ! Qu’avons-nous du solide Elément
De plus prodigieux que ce subtil Aimant ?
Qui frotté, comme on dit, aux lames inhumaines,
Fait sans trépas, leur pointe outre passer les veines,
Fontaines de la vie, & glisser au travers
Des peaux, fibres, tendons, muscles, artères, nerfs,
Sans effroi, sans douleur, & sans que même on voie
Qu’un torrent, par la plaie, à flot rouge ondoie ?
Quelle forte vertu, quel vertueux effort,
Fait qu’un glaive acéré, l’image de la Mort,
En faisant une plaie heureusement traîtresse,
Sans tuer nous massacre, & sans navrer nous blesse ?

J’estimerais incroyable la vertu de cette seconde espèce d’Aimant, si moi-même
n’en avais été témoin oculaire, & n’avais vu dans la vile du Puy qu’un
Apothicaire ayant frotté une aiguille à cet Aimant blanc ; s’en perçait les maint,
sans douleur quelconque, & sans qu’il en sortît une goutte de sang !
Ce mauvais garçon & rustre incivil de fer, comme l’appelle Paracelse, ose
bien débattre la Royauté avec son Prince, se disant le plus proche de la
couronne, & s’étonne ledit Paracelse, comment d’un si vil roturier on pourrai
faire un Gentilhomme. Ce qui est toutefois aisé à faire au Roy : & je peux aussi
faire par imitation le vrai Philosophe. Otant au fer son habit extérieur, & lui
vêtant la chemise azurée, afin qu’il devienne Astral, & change son naturel en
celui du Mars céleste. Tout ceci se fera aussi si on le fait seulement baigner &
laver en notre fontaine, dont l’eau est de telle vertu que tous les six métaux y
quittent leur forme ancienne & corruptible, & vêtent une nature incorruptible.
De forte que sortant nus de cette fontaine resplendissent comme le Roi des
métaux, & sont alors vraiment les Planètes de notre Ciel terrifié, ou basse
Astronomie. Or afin que le lecteur puisse mieux entendre ceci & ne s’ombrage
point de ce que nous nommons les choses corporelles & matérielles, Astres : ilfaut
qu’il entende que nous disons ce qui est haut, formel, comme ce qui est bas,
matériel. De sorte que tout ce qui de sa propre nature & mouvement tend en
haut, nous les disons plus parfait : pour ce qu’il est porté à l’hôtel de la forme, &
au comble de la perfection : & ainsi se conforme d’autant plus à la nature du
Ciel, qu’il est plus éthéré & dépouillé de l’embarras matériel. Car il endosse
alors la noblesse de la forme, & (selon les institutions Philosophiques) devient
Astral, voire peut être appelé Astre. Voici maintenant la vraie tête sur laquelle
tournent & se façonnent de tous temps l’Enfer, le Ciel, & tant de transmutations en Astres, & diverses formes par Ovide & autres Poètes. Le fer matériel donc est un métal imparfait, dur, & d’une couleur livide en son apparence, mais rouge en son occulte, ayant beaucoup de fixe, & peu de Mercure volatil, participant toutefois un peu des deux en sorte qu’il n’ait guère du dernier. Pour ce se fond-il tardivement, & soutient longtemps la rougeur du feu. Il se calcine promptement, parce que si peu d’argent vif & de soufre non fixe qu’il a, est bientôt consumé, & pour sa petite quantité actuelle se mêle difficilement avec l’argent vif.

Toutefois, ses parties terrestres lui étant ôtées, & rendu Astral, comme nous
avons dit, il devient actif, plus mercuriel, & adhère opiniâtrement à l’argent-vif.
Il peut être exalté en acier, & transmué en cuivre. S’il est toutefois joint à l’Or
ou l’Argent, il n ‘en peut jamais être séparé, mais comme un vrai Connétable &
Lieutenant de Roi, procure l’étendue des limites du Royaume aucuns le
préfèrent pour son utilité au Roi des métaux, & peut être au regard de
l’économie & police. Mais le vrai Philosophe considérant l’intime substance,
nature, & fin de l’Or, n’ignorant point cependant les très grandes utilités du fer,
trouve que les utilités d’icelui ne sont à comparer à celles de l’Or. Ainsi faut-il
peser & discerner la différence du maître & du serviteur. Le fer a son magasin
fait de l’Aimant & toutes pierres & marcassites à feu, pourtant est il le vrai
Vulcain des Philosophes, & le Mars des Alchimistes, le fiel des Physiciens, &
qui est chose merveilleuse, l’unique Chirurgien pour Les plaies & l’étanchement
de sang : par ce moyen faisant & guérissant les blessures.
c) L’amie de Mars est le Cuivre craquetant, rouillant, & dur, & est composé
d’un Mercure & d’un Soufre impurs, ayant la plupart fixe & l’autre volatil,
toutefois moins fixe que le fer. Il a la couleur rougeâtre & se fond & enflamme plutôt que le fer. La cause est que Vénus a plus de Mercure & de Soufre volatil que le Mars. Cependant est en ceci de l’humeur de son favori, qu’elle ne chérit
& n’aime guères la compagnie de Mercure, pour ce qu’elle en tient fort peu. Elle
abonde en Soufre vitriolé & beaucoup de terrestréité. Elle endure fort librement
d’être battue de son amoureux. Voila pourquoi elle s’étend aisément sous le
marteau, mais comme une impudique, regorge toutefois ses vilainies. Pour la
privauté qu’elle a avec Mars, les Poètes ont feint cette surprise de Mars couché
avec Vénus, découverts par Phébus, & subtilement attrapés par le rets du jaloux
Vulcain, qui causa, comme dit Ovide, un plaisant spectacle à tous les Dieux, &
un grand désir à Mercure d’être surpris comme Mars, en un si plaisant ébat.
Voire avec raison, car Vénus ayant dépouillé sa robe verte, & étant en chemise,
serait aisément prise pour la chaste Diane, dont Mercure, après Phébus, aime
surtout l’alliance. Si elle est si téméraire que de baise l’aimant de son ami, elle
s’en farde, prenant le visage de Phébus. Le même masque lui donne aussi la
Cadmie. Elle a au corps humain le gouvernement sur les reins, & pour son
ménage toutes sortes de vitriol. Aucuns des Alchimistes la choisirent pour le
sujet de leur Elixir & Lion vert, mais l’ayant longtemps alambiquée, ils trouvent
la vérité en la fable qui dit que Vénus est née de l’écume de la mer. Car pensant
exalter ce métal jusqu’à la vertu de ce grand feu, qui pourrait dessécher un,
Océan de vif-argent, ils ne trouvent enfin, le passants par les foudres de Vulcain,
qu’une écume virulente & puante : loyer vraiment digne de ces nautoniers qui
sans nacelle présument de voguer sur la mer de cette Cyprienne.

d) Le débonnaire Jupiter nous donne l’Etain pour embellir notre Ciel, & parce
que ce n’est autre chose qu’un plomb purgé & plus digéré par Nature que
Saturne, on l’appelle Plomb blanc, & par ainsi, enfant du Plomb, comme Jupiter
est fils de Saturne. Il est imparfait, mou, blanc, & resplendissant, avec un peu de
lividité. Son Mercure est le plus parfait entre ceux des imparfaits métaux : aussi
est-il plus mou & volatil que le Mercure des métaux durs, & plus fiable & cuit que le plomb noir. Son Soufre est blanc, aigre, & moins mûr que son Mercure, laissant en son départ une teinture dorée & rouge. Cependant il laisse toujours quelque partie en arrière par l’action de la fonte, & ainsi n’a en soi quelque fixité, voire égale à ses deux principes, en sorte qu’il abonde plus en Mercure
qu’en Soufre. Il a peu de son à cause de sa mollesse : & parce qu’à son Mercure
adhère quelque terrestréité, il craque & mène bris quand on l’étend tous le
marteau. Il aime fort le Mercure, & en cela montre la prochaineté de la
perfection en les racines. Pourtant se tient-il opiniâtrement à l’Or & à l’Argent,
desquels il ne veut démordre qu’à grand force : & si l’on le contraint par la
violence du feu de lâcher prise, il emporte toujours la pièce détruisant quelqu’un
de leurs membres. Il veut le foie au Microcosme, & le bismuth, ou étain glace,
& l’Antimoine blanc pour véhicule. Ce pervers métal a longtemps banni le
plomb de l’île d’Angleterre, comme jadis Jupiter chassa Saturne de l’île de
Crète. Les Poètes le dépeignent, non sans raison, pour l’inventeur des fards,
puisque nos Espagnols en savent industrieusement tirer leur blanc, pour céruser
la peau basanée de leurs Señorras. Aussi nos Sophistes savent bien chercher en
ce bon Dieu quelque lumière ou teinture pour teindre, eu plutôt barbouiller le
Cuivre. On rire cependant de lui une belle couleur rouge, & les vrais
Philosophes rendent l’Etain jovial, lui donnant les ailes de l’aigle. Mais en la
médecine il ne vaut guères que pour restaurer la brèche faite au dehors en ce
beau bâtiment du petit Monde.

e) Le malheureux Saturne veut le plomb noir pour sa part t comme sa mature
empreinte au Ciel des Sages, & est un métal mou plus imparfait & livide que
l’étain. Il est légèrement congelé par un Mercure & Soufre puants, impurs &
terrestres, & quelquefois infecté d’un esprit arsenical. Il est aigre & rongeant,
pourtant dévore-t-il toute imperfection adhérant aux métaux parfaits, laquelle il
convertit avec soi, en un Soufre & vilenie brûlée. Il se fond plus légèrement que
les autres métaux à cause de la petite congélation de ses principes, & de sa
grande mollesse. Il ne peut être calciné facilement, pour ce que son Soufre est
fermentent mixtionné avec son Mercure. Ce qui ne se fait point en l’Etain,
duquel le Soufre s’envole légèrement, laissant une chaux ou poudre, pour ce
qu’il a des esprits âcres & terrestres. Il calcine aisément l’Or & l’Argent. Il
arrête le cours de l’Argent vif par sa fumée, cependant lui même est résout
légèrement en Mercure. Il est familier avec l’Argent, & diffère d’avec l’Etain,
en ce qu’il est plus impur, humide, & difficile à calciner, ayant plus grande
quantité de Soufre constant. L’Antimoine le plus terrestre, puant & arsenical est
de sa nature. Or parce que ce vieillard Saturne est prudent & secret, les
Philosophes lui ont de tout temps donné en garde la Vierge sacrée vrai sujet de
leur art occulte & science Royale. Il l’enferme soigneusement au centre de la
Terre donnant pour garde à cette vierge féconde deux dragon venimeux & cruel
afin de la préserver de la force enragée de ceux qui persécutant, la bénigne
Nature se rendent du tout indigne de la vue resplendissante de cette Diane,
laquelle ne veut être gouvernée que de ceux lesquels n’ont encore du dans la
coupe de Babylone, remplie d’erreurs de mensonges & de tromperies : mais se
montre à ceux qui ayants dépouillé le manteau fallacieux de la raison humaine,
tâchent à se rendre dignes de voir sous la permission de ce bon gouverneur de
Crète, cette belle Danaé. Voila pourquoi l’on trouve aujourd’hui si peu de
Jupiters, & beaucoup d’Actéons, en cette chasse Spagyrique, & un nombre infini de Vulcains cornus en la forgerie Alchimistique : lesquels laissant batte la paille
vide, je m’en retourne à notre divin Poète.

Ainsi (a) le blanc Mercure est parmi les métaux
Tel que le fécond sperme entre les animaux,
Il semble industrieux, au Mercure Nomie,
Dont le lustre enrichît la haute Astronomie :
Car avec les bons il luit plein de bonheur,
Avec les malheureux languît plein de malheur :
Et (b) comme il se conforme à ces corps prognostiques,
Ainsi fait-il, adextre, envers les métalliques.
Mais ce n’est pas assez : Il faut (c) Lyncée encor,
De plus loin découvrir la naissance de l’Or.
La Nature (d) recherche une place profonde,
Où la (e) terre se forme en mainte masse ronde,
Un immobile (f) endroit, où parfois puisse entrer,
L’ardeur du boiteux sévère, & (g) Titan pénétrer,
C’est là (h) qu’elle fait l’Or prenant de l’eau clairette,
Dont (i) l’une de froideur est pleine humidement,
L’autre de (l) même espèce est chaude sèchement.
Mais si (m) l’amas n’est pur, la puissance moiteuse
(n) Dissout & (o) refroidit la vertu chaleureuse.
Lors (p) le feu qui, subtil au centre est allumé,
Va réchauffant l’eau froide, & (q) le chaud consumé :
Ainsi ® s’entremêlant par leurs minces parties,
Ces choses (s) en Saturne après sont converties :
Puis (t) s’échauffants encore afin de mieux monter,
Se cuisent d’un degré, devenant Jupiter.
Puis (u) par chaleur plus grande, à la Lune parviennent.
Puis (x) se font en Vénus, puis (y) Mars elles deviennent.
Puis sentant (z) du long chaud la finale action,
Acquièrent du Soleil la grande perfection.

La nature de l’Argent-vif est si admirable que Fallopius, comme retire le
docte Libavius, le tient avec l’Aimant, ès choses purgatives, entre les miracles
de la Nature : étant une liqueur & une eau qui ne mouille-point pourtant les
mains. Il est spirituel, froid, humide & blanc en son manifeste, mais chaud, sec
citrin, & rouge en son occulte. Il est très familier aux métaux, adhère
intérieurement à leur nature.

Le Mercure passant par degrés par la nature des métaux prend leur
forme l’une après l’autre, jusqu’à la nature de l’or, où il s’arrête,
comme au bout de la carrière de la Nature.

Il est la première matière de tous les métaux, lesquels se résolvent en Mercure,
comme la glace en eau. Il a en soi son Soufre analogique & homogène, & de ce
Soufre procède sa teinture. Cet esprit volatil & légèrement fuyant surpasse les
métaux en pondérosité, & ne reçoit pas de prime abord lesdits métaux en soi,
sinon l’Or. Il peut être achevé par art, & être réduit en métal par leur Soufre. Il
s’endurcît & se congèle par voie de sublimation, & pour sa volatilité s’enfuit du tout du feu, de sorte qu’il n’admet point de séparation en ses parties. Quand il
est fixe il demeure du tout arrêté. Il y a deux sortes d’Argent-vif, le minéral & le
corporel. Le premier se trouve dans les mines, & l’autre se tire des métaux, de
la mixtion de ces deux s’engendre le Mercure, lequel est inconnu à la plupart des
Alchimistes, mais fort familier, voire domestique aux vrais Philosophes, &
pourtant dit par eux, Mercure mystique.

b) Le Poète compare ici le Mercure terrestre avec le Céleste, lequel selon qu’il
se joint au firmament avec les autre Astres, se fait semblable à eux. Pour ce,
disent les Astrologues, que quand il est pratiquement joint avec le Soleil, il y a
deux Soleils au Ciel : & ainsi, étant avec Saturne, Mars, Vénus, est dit
Saturnien, Mercurien, Vénérien. Il est bon avec les bons, mauvais avec les
mauvais augmentant & multipliant leur bonté ou mauvaiseté, bonheur ou
malheur. De même est nonne Mercure ici bas. Car étant radicalement joint avec
l’Or, il devient pur Or avec lui, & ainsi avec les autres métaux. De sorte que de
sa nature, il est du tout convertible, & comme cire ou pâte, pour recevoir toutes
impressions, & porte tel nom qu’on lui veut donner. Car au commencement de
l’œuvre des Philosophes, ils le nommèrent eau : quand la noirceur apparaît,
terre : quand il est sublimé, ou exalté au blanc, air : quand il est rubéfié le disent
un feu, lequel est la fin de leur travail. Pourtant les Philosophes ne lui attribuent
sans raison tant de belles qualités quand ils commandent de ne prendre autre
chose que le Soleil & le Mercure, lesquels joints ensemble font la pierre. Car lui
seul atténue l’Or, & le réduit en sa première matière, ce que ne peut le plus
violent feu du monde. C’est de ce glorieux Mercure, dont étant régénéré les
Philosophes disent,

Tout ce que les sages cherchent est au Mercure.

Il s’engendre étant sublimé avec de l’eau de vie, & est une Vierge, parce qu’il
n’a encore fait aucun métal au ventre de la Terre, & cependant il nous enfante la
Pierre. En dissolvant le Ciel, c’est-à-dire l’Or, il ouvre & tire d’icelui l’âme, &
la porte quelque temps en son ventre, la remettant en son temps dedans le corps
mondifié, dont naît aux Philosophes leur Pierre, avec le sang de laquelle les
corps des métaux, étant teints, sont glorifiés & vêtus de la robe précieuse de leur
Roi, demeurant au reste ledit Mercure Vierge sans macule. Enfin ses vertus sont
en si grand nombre qu’il faudrait un traité d’à part, pour les spécifier au long.
c) Les Poètes anciens, disent que Lyncée fut celui qui découvrit premier les
métaux, pénétrant, de sa vue les arbres & les rochers, d’où est venu ce proverbe
d’un homme ayant bonne vue, qu’il des yeux de Lyncée : mais qu’on puisse voir
ce qui est sous terre il est impossible. Toutefois Agricola nous raconte en son
Berman, que, que Lyncée a commencé le premier à fouir après le cuivre,
l’argent & les autres métaux : & s’adonnant à cet exercice, portait avec soi,
comme les autres fossoyeurs métallistes, des lanternes sous terre, d’où est venu
que le populace dit qu’il pouvait voir en toutes les parties de la Terre. De même
font de Lyncée l’interprète de Lycophron.

d) Le Poète décrit plus particulièrement la génération de l’Or par la Nature,
laquelle, comme dit Eximidius en la Tourbe, est le commencement de tout,
perpétuelle, infinie, cuisant & digérant toutes choses : pourtant ne peut aucune
chose être procréée ni engendrée sans elle. La Nature seule collige le corps
Elémentaire en l’œuvre de la Nature, & comme est très bien dit, De Dieu
procède quelque chose prochaine à lui, laquelle est la Nature, Nature Zoroastre
nomme un feu invisible. Ainsi est-il vrai que l’Esprit de Dieu, un amour ignée, a
de soi mêmes fait sortir quelque vigueur du feu lorsqu’il était porté sur les eaux :
car rien ne se peut engendrer sans ce feu, ou chaleur, qui est un feu, non celui
qu’on s’est figuré Elémentaire, mais Astral. Dieu a inspiré cette vigueur ès
choses créées, lorsqu’il dit Croissez & multipliez. Ce qui ne se pourrait faire,
s’il n’y avait une Nature double, de laquelle tons les Sages disent, que la Nature
se réjouit en la Nature, la Nature surmonte la Nature, la Nature contient la
Nature. Ce ne sont pourtant deux Natures en soi, mais seulement une différence
en forme, ayant l’une les choses de l’autre en soi, l’autre ayant autres accidents,
par lesquels elle opère ce qui convient à sa Nature. Ainsi toutes choses sont
sorties d’une chose, & finissent en une chose ; & ces deux choses ne sont, quant à la génération de l’Or, qu’une eau sulfureuse vainquant toute la Nature. Ainsi
les Natures vont au devant de leur Nature, & Nature engrosse Nature, dont
Nature ainsi engrossée, cherche un lieu propre pour parfaire & enfanter le fruit
de la Nature. Nature porte donc son fruit dans la matrice du Monde, laquelle est
le centre de la Terre, & cette place profonde dont parle notre Poète.
e) Quand la graisse de la Terre échauffée trouve la substance de l’eau quelque
peu globée, il se fait une mixtion de force petits grains en forme de perles
menues. Car dans les mines habite une vertu fort abondante à donner la forme en
déterminant les mélanges à une certaine fin, laquelle toutes fois n’a su figer le
Mercure en Or, s’il n’est mêlé avec cette vertu informante par petites parties par
l’exhalaison fumeuse & soufreuse, afin qu’il soit de partout,- circuit, & la
chaleur puisse plus facilement pénétrer pour le fixer, que si lesdits grains étaient
en forme longue, triangulaire ou quadrangulaire. De fait cette fabrique ronde
convient mieux au circulaire mouvement du Mercure, lequel étant passé par un
cuir ou drap, tombant par menus grains se fonde toujours sur sa rotondité,
comme le seul patron de la perfection de la Nature, qui produit presque toutes
les semences & germes de la Terre en forme perleuses. Ainsi le souffle chaud
étant dans le Soufre des Philosophes, au centre de la Terre, spirant sur l’onde
moite du Mercure ; fait tout de même comme les enfants, qui mettant du savon
parmi l’eau, & soufflants par un petit chalumeau dans cette mixtion visqueuse
contenue dans une coquille, forment des petites bouteilles rondes & orbiculaires
qui s’attachent au bout de leur petit canal, lesquelles secouées, montent en l’air,
ou quelquefois, à cause de leur viscosité mêlée avec l’eau, par la douce haleine
s’arrêtent, voltigeantes quelque temps avec grand plaisir à ces petits Singes de
Nature. Qui doute maintenant que le Soufre invadant le Mercure, & la
chaleureuse exhalaison soufflant sur cette matière Mercuriale, ne forme des
petites vessies & ampoules rondes, qui sentant la vertu coagulante demeurent
ainsi éparses & séparées par l’incidence de la terre minérale, laquelle se met
entre deux ? C’est donc ce que veut dire notre Auteur, touchant ce rond amas de
Terre, servant comme de moules à la Nature, pour représenter son œuvre si
parfait selon le patron de la perfection de toute perfection ; qui est le père de
l’Or ou Phébus céleste.

Dieu a, par un contrepoids admirable, assis la Terre ronde, comme sur son
vrai fondement, sur lequel elle demeure ferme en son être, sans se mouvoir ni
vers l’un ni vers l’autre Pôle. Car il est requis, comme veulent tous les
Philosophes, qu’il y ait pour la génération & corruption des choses naturelles, un
lieu immobile. Si la Terre se mouvait, comme font les Astres, l’art d’Astronomie
ne serait point, ni les saisons, ni la production des choses. Enfin toute cette
Machine du grand Monde ne serait qu’une confusion totale. Il faut donc que la
matière ait un lieu immobile où elle produise ce pesant & grave Roi, comme
veut notre Poète. Autrement le boiteux sévère, (qui n’est autre chose que le
Vulcain, ou la chaleur de la Terre, lequel Paracelse a pelle Archée) ne pourrait
envoyer les flammes de son souffle sur cet Embryon de Latone : mais à la mode
de nos souffleurs enverrait son vent en fumée, & perdrait sa journée : ce qui est
faux, comme Ovide témoigne le contraire en l’allégorie de Mars & Vénus citée
ci-devant.

g) Titan c’est le soleil, ou plutôt le feu vigoureux des corps célestes, d’où
procède ce mouvement extérieur, (duquel nous avons parlé ci-devant) & d’où
aussi l’influence dévale & pénètre jusqu’au centre de la Terre. Mais cette
chaleur est si petite, comme dit le Trévisan, qu’elle est imperceptible, & y est
continuée. Car en sorte, dit-il, qu’il soit nuit, la chaleur naturelle ne
laisse d’y être. Et il y a de l’apparence car le Soleil n’est ni chaud ni froid, ni
sec ni humide, pourtant n’a aucun angle ni extrémité. Et comme dit Jean Isaac
Holandais, Le Ciel a le pouvoir de supéditer les choses nécessaires, en
réfrigérant le chaud, échauffant le froid, séchant l’humide, &
humectant le sec. Cependant Exunidius dit, Les Etoiles & Astres étant
ignées sont de cette nature de fermenter & cuire, & afin qu’ils
demeurassent en leur être, & fissent leur office, Dieu, dit-il, a entre eux & la Terre, & les choses qui doivent être fermentées & cuites, constitués des aériens pour défendre aux Etoile, & principalement à la flamme du Soleil, de brûler toutes choses. Cette opinion, suivie de Raimond Lulle
& d’Aristote, est fausse & erronée : & tient avec ledit Trévisan, que les corps célestes ont une chaleur continuelle, & si lente, qu’à peine elle se peut imaginer, & qu’ainsi le Soleil n’est ni chaud ni froid, mais que son mouvement est
naturellement chaud & vigoureux, excitant par une chaleur amiable l’action de
la chaleur du Vulcain de la Terre. Celui qui désirera plus ample discours sur ce
sujet, lise la troisième partie de la Philosophie naturelle dudit Trévisan.

h) Le lieu donc où se fait l’Or, est où se fait ce rond amas & mélange de terre
calchanteuse, & ce Soufre mouvant & rouge, le patient & blanc Mercure, & la douce & excitante chaleur du Soleil susdit. Or ce Mercure blanc est l’eau clairette dont parle notre Poète, élaborée, nettoyée & exaltée jusqu’à son suprême degré pareillement prend de la terre rouge & légèrement fondante,
laquelle sans user de mesure ou balance, elle joint par une projection indicible,
avec le brillant & étincelant Mercure, & ainsi cuisant ledit Embryon, & séparant ce qui est superflu, produit l’Or en premier chef comme nous avons dit cidevant.

C’est ici le Roi des métaux, qui parvient à sa Royauté par la seule élection de la Nature. Voyou maintenant comment en plusieurs lieux ce Roi se crée & parvient à la Couronne, par plusieurs offices & états, & en fin par sa propre vaillance.

i) Le Poète veut dire ici que le Mercure de l’Or non encore cuit par l’action de
son Soufre, est plein de froideur sous la forme humide, & qu’il ne faut pourtant
entendre cette froideur être comme au Mercure vulgaire, mais seulement au
regard de son propre Soufre, de même qu’on pourrait dire que la plus chaude
femme est très froide au regard de l’homme comme témoignent tous les
Physiciens & Médecins.

l) Le Soufre rouge, comme nous avons dit, est très chaud & sec, en regard de
son froid & humide Mercure. Notre Poète montre encore plus clairement que cidessus les qualités des deux principes parfaits de l’Or, afin de ne rien omettre &
bien distinguer lesdits deux principes, d’avec les deux imparfaits commencements des imparfaits métaux.

m) Nous avons dit ci-devant en la plainte de la Nature, qu’elle ne peut pas
toujours donner du premier coup au but de la perfection, à cause des
empêchements provenant en la première mixtion de l’humidité visqueuse &
terrestréité onctueuse qui font cet amas impur, duquel parle ici notre Poète.
Cependant la mouvante Nature ne pouvant demeurer oisive, tâche d’amener son
œuvre commencée à la perfection destinée. Pour quoi faire, elle adjoint à ce
Mercure son propre agent, mixtion minérale, laquelle congèle ledit Mercure,
comme la présure le lait, & étant parachevé, elle le couve par une chaleur lente,
& comme fébricitante, tolu ainsi qu’une poule échauffe ses œufs.

n) Il est besoin, en toute légitime conjonction que l’humide dissolve le sec, le
patient l’agent, autrement ne se peut faire l’altération, ni sans icelle la vraie
congélation en forme métallique. C’est pourquoi le Mercure dissout son Soufre,
pour se mêler avec lui, comme deux gouttes d’eau se joignent ensemble
inséparablement.

o) Par terre dissolution l’amas apparaît en forme d’eau épaisse, où domine la
frigidité, chassant la chaleur jusqu’au centre de la mixtion, afin quelle puisse
également jeter ses flammèches par toute la circonférence.

p) La chaleur ainsi répercutée, le Soufre commence petit à petit à élancer du
point de son cercle ses rayons vifs & natifs par toutes les parties du Mercure
froid & mortifié. Et pour ce que la chaleur & sécheresse est plus digne que la
froideur & l’humidité, elle tend toujours à les vaincre, s’élevant petit à petit par
l’agitation du mouvement des corps célestes.

q) La froidure donc & l’humidité dominant encore, semblent avoir du tout éteint
la chaleur naturelle du Mercure, laquelle languissant, dénonce plutôt la mort que
la vie.

r) Parce qu’au Mercure rien n’est vide de chaleur soufreuse, mais est mêlée avec
lui par toutes ses parties, l’action continuelle de cette chaleur persévérant
toujours, surmonte la frigidité & humidité du Mercure, & le sec & le fixe
commerce à dominer. Dont selon les degrés de cette altération du Mercure par
son Soufre, commence à paraître la première couleur de la Nature, à savoir la
noirceur.

s) Ainsi ladite chaleur ou Soufre, gagnant un degré, sur l’humidité du Mercure
se fait le plomb, comme témoigne le Trévisan, & est le premier métal que par
cette voie la Nature produit, qui n’est autre chose qu’un Mercure épaissi,
toutefois ladre, vilain,& pondéreux, inutile à la génération, & enfin conforme en toutes les mœurs au Saturne Olympien.

t) Nature continuant sa décoction sur cette congelée & impure masse gagne un
autre degré sur l’humidité du Mercure Saturnien, se fait Etain, ou Jupiter, lequel
n’est qu’un plomb blanc ou Mercure plus congelé & purifié. Ainsi ledit Mercure
est par Nature promu à une plus noble charge, étant d’un rustre & paysan fait
clerc & homme de justice, imitant en tout le Jupiter céleste.

v) Ici la chaleur commence à se revigorer un peu d’avantage & consommant de
l’humidité du féminin Mercure, se fait la Lune, un métal imparfait, un Mercure à
demi fixe, congelé au blanc par le Soufre lequel est dedans ledit Mercure,
Nature commençant & s’apprêtant à séparer le Soufre extérieur de ce Mercure
efféminé.

x) La chaleur se hausse maintenant, & gourmande la frigidité & l’humidité du
féminin Mercure, commençant à les pousser vers le centre dont ladite chaleur
était auparavant l’hôtesse, afin que l’occulte commence à se manifester, & le
manifeste à se cacher, le vaincu à se hausser, & le vainqueur à être surmonté.
Ainsi par ce changement s’engendre la verdoyante & impudique Vénus, portant
quant & elle la vérole que le Mercure couvait sous le menstruel blanc de la
Lune, laquelle étant pure en son extérieur, fait que ladite Vénus est aussi plus
nette en son intérieur, & ainsi est né le Mercure Vénérien.

y) Ici triomphe la chaleur Mercuriale, &le jaloux Lemnien quittera bientôt sa
besogne : car voici un Mercure enflammé, qui dorénavant avec un peu de
support de la bénigne Nature, parviendra tôt à l’état où il respire dès sa première
jeunesse. C’est la Royauté, car il ne lui manque plus rien qu’être dépouillé de sa
cuirasse & de ses armes afin que comme triomphant, il endosse le manteau
flamboyant de Phébus changeant ainsi sa férocité en une gravité & Majesté
Royale, & sa dureté en une grave mollesse. De sorte que Mars n’est autre chose
qu’un Soufre Mercuriel, & quasi fixe, caché sous une grande dureté.
(z) L’agent extérieur étant totalement séparé du Mars, le manifeste caché au
centre, & l’occulte ayant gagné la circonférence, se montre maintenant le
Mercure parfaitement congelé portant en son front les marques de l’Archée de la
terre ou feu. Ainsi est né l’Or; qui n’est autre chose que pur feu digéré par le
Soufre étant dedans le Mercure, indivisible & simple, & par conséquent la plus noble Créature que Dieu ait créée sur la Terre, après l’homme.

Ainsi l’Or se parfait, & ne faut qu’on s’étonne
D’ouïr qu’un tel sujet sa naissance lui donne :
Des charognes des bœufs se va bien produisant
De par ses animaux un troupeau reluisant :
Animaux qui grouillants prennent des ailerettes,
Volent ès prés fleuri pour voler les fleurettes :
Et faits Mouches à miel, ès troncs des chênes vieux,
Font, race de fiente, un miel délicieux.

a) Le Poète fait ici une belle comparaison des Abeilles naissants parfois de
corruption, avec l’Or, maintenant provenu d’un puant & ladre menstrue du
Mercure impur en ses racines, duquel néanmoins naît ce vertueux miel des
Philosophes, qui est l’Or, lequel ôté de sa ruche & passé par le filtre des Sages,
devient un miel & Nectar savoureux : miel & Nectar duquel ayant usé tous les
jours, un certain soldat Romain vécut outre l’âge commun des hommes. C’est
celui à qui l’Empereur Octavien demanda ce qu’il avait fait pour atteindre un tel
âge si sain & robuste ; & qui répondit, 

J’ai souvent bru du miel dissout, & me suis frotté de son huile au dehors

D’ailleurs cette comparaison des Mouches à miel & leur opération est fort convenable avec le Mercure qui naît aussi comme de fiente minérale, à savoir humidité & terrestréité visqueuse & impure, & lequel étant préparé, devient Mouche à miel minérale, de laquelle par le fort à propos le docte George Ripley Philosophe Anglais, quand il dit, 

Le Mercure est notre mouche à miel. Car tout ainsi que l’Avette prend le
plus pur & la quintessence des fleurettes, & des herbes, ainsi fait
notre Mercure sur les teintures & quintessences des métaux.

Retournons à notre Or.

Pour (a) l’Or qui court blafard ès courantes rivières,
Ayant aux flots cruels écumant ses minières,
Payé devant le temps son avare rançon,
Faible, il ne peut revenir à sa jaune cuisson :
Mais y fût parvenu par la vertu mouvante
De l’esprit métallique, & la force échauffante
Des Soufres, qui bouillonnants, portent par maint canaux
Le feu continuel qui cuit les froids métaux.

a) Parce qu’il se trouve le plus souvent de l’Or mêlé parmi le sablon des rivières,
Albert le Grand a pensé que ces petits grains s’y engendrèrent. Mais il se
trompe, comme dit Agricola : car ce jaune sablon y est porté par le cours & les
ravages des rivières qui le déracinent de la pierre minérale. Ainsi l’eau
humectant & pénétrant souvent ladite terre, avec son impétuosité le transfo &
l’emporte par ses ondes remuantes. Tout ainsi que lavant un métal cémenté &
mis en poudre pour en ôter les remèdes salé & brûlés, en versant l’eau hors du
mortier pour ôter les fèces, bien souvent si l’on la verse trop rudement, il coule
de la poudre métallique. De même advient-il souvent aux Orfèvres nettoyant
leurs laveure. Et Pline écrit que les Espagnols ayants coupé les monts, jettent
force eau dans leurs casernes, afin de laver l’Or, lequel coulant en des
réceptacles propres, ils recueillent en masse poudreuse. Ainsi l’Or, étant arraché
de ses grandes & petites veines, est mêlé parmi l’arène, comme dit notre Poète,
& est transporté deçà & delà, mais ne s’y engendre point, parce que le sable n’a point de veine, dans lesquelles l’humeur dont se fait l’Or, se puisse contenir.
Toutefois si sous le sablon y avait des veines, l’Or s’y pourrait produire, comme
témoigne le susdit Agricola.

b) Le Poète ne parle pas ici de l’or granulé & parfait, qui se trouve parmi le
sablon des rivières, mais seulement de celui qui n’étant encore achevé de cuire,
est contraint, devant le terme, de payer le tribut à ces coureurs de Neptune. Cet
Or donc enlevé de son nid & de sa matrice, ne peut parvenir à sa naissance,
parce que le sablon aride n’a point de réceptacle, ni de veine propre pour le
loger, mais est ce misérable embryon contraint de demeurer une masse informe,
laquelle eut recouvré la parfaite disposition de ses membres, si on ne l’eut
arraché d’entre les bras de la Nature, dont la chaleur nourrissante l’eut enfin
éclose & achevé. C’est ce que veut dire notre Poète en cet endroit touchant cet
Or blafard des rivières. Dont étant sur ce propos, & prêts à sortir du Royaume
ténébreux de Pluton, comme déjà arrivé sur ses dernières limites il faut, (afin de
humer l’air tant, désiré avec plus de contentement) nous aller promener un peu
sur ces plaisantes rivières, où nous verrons les larcins des postillons de ce
ravissant Neptune, non de l’Or seulement, mais de maintes pierres précieuses.
Cependant je fretterai l’esquif envoilerai votre navire, & apprêterai tous votre
équipage pour le voyage de Colchos. Et afin de vous taire découvrir cous ces
beaux fleuves, je vous présenterai ici comme une Carte de rivière, tout à propos,
pour votre contentement, prise du second livre des Pêcheries de notre Poète, où
sa Muse décrit doctement les plus précieux fleuves du Monde :

Je chante tout premier, les rivages dorés,
Qui du Monde plus beaux, sont du Monde adorés
Sont chéris des Humains, preignant de folle envie,
Qui avares pour vivre, & prodigues de vie,
Gagnent sans gagner, & repassent les Mers,
Pour ne passer qu’un coup les fleuves des Enfers !
Je veux chanter les ports de la Portugaise onde,
Où sont ses pieds ailés la Poutre vagabonde
Qui courtise en béant son Zéphire gracieux,
Fait rejaillir le brillant de l’Or ambitieux :
Je veux chanter le Bête à la profonde vague,
Où l’Or, en bouillonnant de vague en vague, vague.
Je veux chanter l’Achate aux Cantar des ports,
Qui la Gagaten roule ès Sicilides bords,
(La Gagate au front noir, à qui l’huile coulante
Et onde mortifère, & l’onde huile brûlante)
Et qui, riche, bigarre en raille petits ronds
Des glaces de Cypris ses rivages féconds :
Afin qu’en chaque temps, de sa marge, il ressemble
A ces chams apréés où le Printemps assemble,
D’un émail sans émail, beau de mille couleurs,
Le Muget, & l’Euphrasie, à mille & mille fleurs :
Et que des Scorpions les nouailleuses queues,
N’élancent sur ses bords leurs pointures tortues :
Car ils haient l’Agathe, & cette Agathe hait
Le désir effardé que la fièvre nous fait.
Je veux chanter Licorne, au surnom Evénide,
Au rivage Grégeois, à la vague Aetolide,
Et au sable doré. Je veux chanter encore
De Marize Egean le jaunâtre trésor.
Je veux chanter gaillard, des Indes reculées
Mains fleuves précieux. Les ondes dévalées
Du superbe Caucase au Grangétique bers,
Du Gange à l’Antibole, & Antibole ès Mers,
Vont-elles pas roulant mainte richesse blonde
En des grains menuets ? Et Hydraspienne onde,
Qui vomît son tribut dans Inde long-courant
De maints sablons gemmeux va ses bords décorant.
Mais dois-je préférer le Phizon ne l’Hydaspe,
Au clair flottant trésor du Scytique Arimaspe ?
Je ne veux t’oublier, fleuve aux flots Lydiens.
Pactole blondissant : ni Hermès, qui tes biens
Brouillassant par ses eaux, d’or triboule sa face,
Comme on voit quand de l’air la fâcheuse grimace,
Moite, bave sur nous, s’échanger peu à peu
En un rous partromblé des rivières le bleu :
Fleuve cent fois heureux, qui jouît sans envie
De tout ton Or, qu’en vain le vain Mortel envie.
Je t’ai les flots voûtés de ce Corbe Cilheu,
Qui dresse en se courbant sur le courbe gravois
Des trésors très luisants : & ne dit le Pavane.
Dont ès flots surcroissants la bourbelière Cane
Bavote l’argent fin. Je laisse à dire encore
Du gemmeux Maraignon l’admirable trésor
Trésor durement clair, dont la verdeur efface
Des fuyards blés d’Avril la verdissante face.
Je ne fais oreiller les rocs efferilliez
Pour ouïr l’Oreillan les trésors remouillés.
Mais n’estime, ô beau Bel, que les vagues dorées
Fassent caler le los de tes ondes vitrées :
Non, non, le fol mépris du verre scintillant
Ne m’engendre un mépris de ton verre coulant.
N’est-ce un aussi grand cas que tes ondes fuitives
Nagent sur un pavé de cristallines rives,
Qu’Eole sur ton front, par ce tourne- bouler,
Face d’un clair nuau l’air sombre étinceler,
Comme on voit brilloter d’un à l’autre rivage,
Quand sous les fiers métaux Mars allume sa rage.
Et que tes flots verrez signe incontinent
Le plomb & la ferraille, en verre brillonnant,
Comme c’est un grand tort, que d’ôter à ta glace.
Pour être trop vulgaire, & son prix & sa grâce ?
Aussi, plutôt, grand Bel, ta verrine beauté
Laissera éclatant de son vert argenté,
Que rien de mon cerveau ton souvenir étrange,
De mon cœur ton amour, de mes vers ta louange.

Sortons de ces rivières, & nous embarquons à bon escient, dressons nos mâts, & guindons nos artimons, pour commencer le voyage, & aller à la conquête du Trésor de tous les Trésors. Car voici la pleine mer, le temps nous est propre, &
Neptune & Eole nous promettent je ne sais quelle bonne rencontre. Mais avant
que désancrer, & exposer nos voiles à l’haleine de ce doux Zéphire, oyons notre
Poète prendre son congé des Déesses souterraines.

Voilà ce que m a dit le troupeau des Nymphettes
Qui réside & préside ès cavernes secrètes
Qui entre ès antres noires des monts, qui crevassés,
Mussent de l’Or brillant les trésors entassés.

Le Poète feint ici un troupeau de Nymphettes comme Concierges du doré
Dédale de ce mauvais, fils de Saturne. Tous les Poètes sont pleins de telles
gentillesses, nous baillant tantôt un Satyre, un Faune, tantôt un Dieu marin, un
Glauque, tantôt une Diane chasseresse, un Pan une Néréide, une Sirène. Mais
quant à nos mines, les Païens n’ont pas cru sans apparence qu’il y présidait je ne
sais quelle divinité, pour les apparitions frauduleuses qu’ils y voyaient. Car
comme récite Agricola, il se tient ès mines une espèce de Démons, dont les uns
ne font aucun dommage aux métallistes, mais vont vagabondant par ces
cavernes creuses, & ne faisant rien, semblent toujours s’exercer eux mêmes :
maintenant creusant une veine, tantôt amoncelant ce qui eu est coupé,
quelquefois tournants la roue dont on épuise, quelquefois se jouant aux miniers
& les irritants, faisant semblant d’y prendre plaisir. Ce ménage se fait souvent ès
mines, ou l’espoir des richesses attire plus du temps les métallistes, vassaux &
tributaires de Pluton, qui vont sans crainte des inondations inopinées, &
désillusions de si dangereux hôtes. Cependant nos Alchimistes encore plus
avides après ces entrailles de la Terre, ne veulent prendre la peine d’employer
seulement un an à la lecture & contemplation de la Carte de la Nature, dépeinte
si vivement dans les écrits de tant d’illustres Philosophes, & notamment par le
docte discours né sous un labeur certainement Herculéen de ce brave Libavius,
qui n’a non seulement pour ce regard enterré le renom des anciens, mais si bien
barricadé son œuvre, qu’aucun ci-après n’y pourra ajouter du sien sans
superfluité. Je ne puis assez recommander ses doctes écrits, par lesquels il a
rédigé cette science en vrai art. Dont à bon droit il emporte le laurier d’Hermès,
lequel est le premier conquérant de cette Reine des arts : de cette Reine qui ne
vous sera favorable si vous ne courtisé sa mère, l’amiable Nature, qui seule
engendre notre art : vous examinerez donc diligemment les dits des anciens, afin
d’être instruits en la connaissance des choses naturelles. Mais surtout il vous
faut, (comme dit Isaac Hollandais en son livre des minéraux) savoir
particulièrement ce qui est sujet au cercle de la Lune, son cours, le temps du
commencement de sa carrière, & le point d’où elle a débusqué. Ainsi vous
saurez la nature des métaux, comment ils croissent, & en quelle nature ils aiment
à être réduits, & se fussent réduits si Nature n’eut été empêchée, dont il faut
aussi avoir connaissance du naturel de la chose empêchant.