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RITTIEZ la Tour Saint-Jacques-La-Boucherie à Paris (1856)


Église et Tour St Jacques La Boucherie à Paris en 1680 (Gravure de Petit & Outhwaite, 1853) 


NOTICE HISTORIQUE


SUR LA TOUR

SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE

par

F. RITTIEZ

3ème édition
revue, corrigée et augmentée par l’auteur
Paris – 1856



 La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie s’élève hardiment au milieu de l’ancien quartier Saint-Jacques-la-Boucherie, actuellement quartier Saint-Martin, rue de Rivoli, boulevards de Strasbourg et de l’Hôtel-de-Ville. Elle a été construite un peu avant la Renaissance, dans le style gothique ; elle est ce qu’on appelle tour carrée, avec de nombreuses ornementations ; elle a résisté tout à la fois aux passions agitées des hommes et à l’œuvre du temps. 
Son élévation est de 57 mètres, et égale assurément l’élévation des tours de Notre-Dame, mais le niveau du sol sur lequel elle a été construite ayant plus de hauteur que le sol des tours de Notre-Dame, de fait elle est plus élevée, et présente plus d’avantage comme point de vue, et comme lieu d’observatoire ; enfin, elle est admirablement située, et de sa plate-forme, on embrasse tout à la fois Paris et ses environs. 
La tour Saint-Jacques servait, avant la révolution de 1791, de clocher à l’église paroissiale de Saint-Jacques-la-Boucherie, de laquelle nous devons tout d’abord constater l’existence ; elle avait une sonnerie ou carillon qui était en grande réputation dans toute la chrétienté. A voir la tour Saint-Jacques actuelle, isolée, au milieu d’une vaste place, sans aucun édifice autour d’elle, on pourrait la prendre tout aussi bien pour un monument scientifique ou artistique, que pour un ancien clocher d’église ; et c’est ce qui rend fort utile la notice que nous faisons, tant pour les étrangers que pour les habitants de Paris même. Combien peu de ceux-ci savent qu’il y avait une église attenant à la tour. Cette église n’était dans l’origine qu’une chapelle qui fut bâtie vers l’an 954, sous l’invocation de sainte Anne, selon les uns, de sainte Agnès selon les autres : on a prétendu que l’église Saint-Jacques-la-Boucherie remontait bien au-delà de l’année 954, mais sans avoir pu le prouver ; car le quartier Saint-Jacques-la-Boucherie, actuellement quartier Saint-Martin et de Rivoli, n’était qu’un pauvre petit bourg, dont on ne recueillait pas les archives. Là étaient groupés quelques bouchers, qui étaient venus s’y établir, parce que les ordonnances royales les forcèrent à se fixer au bord de la Seine ; c’est leur résidence dans ce faubourg, qui lui a fait donner, de même qu’à l’église et à la tour, la dénomination de Saint-Jacques-la-Boucherie. 
On a trouvé dans des archives, dit un chroniqueur, « des actes qui établissent d’une manière positive, au lieu où se trouve la tour Saint-Jacques, l’existence d’une petite église, ou tout au moins d’une chapelle dès avant 954 : chapelle devenue plus tard église paroissiale, et qu’on a appelée église Saint-Jacques-la-Boucherie ; elle a été construite en grande partie à l’usage des bouchers du quartier, avec leurs deniers et par leurs soins. » Les nombreuses réparations qu’elle a subies ont toujours eu pour but son embellissement et son agrandissement successifs ; on peut même dire qu’elle a été en réalité transformée, puisque de chapelle Sainte-Anne, ou Sainte-Agnès, elle est devenue église paroissiale. Les curés de cette paroisse payaient à messieurs du prieuré Saint-Martin, une redevance considérable.
Dans cette petite notice, nous ne pourrons nous étendre, ni sur la position hiérarchique qu’occupait cette paroisse dans le diocèse de Paris, ni sur les agrandissements et constructions diverses de l’église elle-même, ainsi que nous le ferons dans un ouvrage en un volume que nous publierons prochainement tant sur la tour Saint-Jacques que sur l’ancienne église ; mais nous ferons seulement remarquer que les dépenses nécessitées par ces changements ont toutes été faites, soit au moyen de dons particuliers ou legs venant d’habitants notables de la paroisse, soit par des subsides votés par les paroissiens, dans des assemblées générales. Dans ces assemblées, on s’imposait volontairement pour une réparation urgente, ou un embellissement ; surtout dans l’origine, les sommes votées ne pouvaient être que fort modiques, vu le peu d’importance qu’avait l’agglomération d’habitants réunie sur ce point – agglomération qui ne s’est développée que graduellement.
La boucherie qui y était établie s’appelait la Grande Boucherie ; elle était la seconde de Paris, tant que celle du parvis Notre-Dame a subsisté. « Pour faire une histoire subie de cet établissement, dit M. Piganiol de la Force, dans sa description historique de Paris, il faut remarquer que pendant que Paris fut renfermé dans l’île que formaient les deux bras de la Seine, il n’y eut d’autre boucherie que celle du parvis Notre-Dame. Mais s’étant formé un faubourg du côté du nord, ceux qui l’habitaient se trouvèrent trop éloignés de l’ancienne boucherie, et bâtirent quelques étaux hors de l’ancienne porte et vis-à-vis la forteresse du Grand-Châtelet. Les propriétaires de ces étaux achetèrent, vers 1216, une petite halle contiguë et une place qui y était jointe ; l’an 1260, ils acquirent encore une halle procédant de Jean Hasselin, moyennant 400 livres de sur cens par an. »
La Grande-Boucherie a été sujette à des vicissitudes diverses, et on lui fit subir plusieurs retranchements. Sous le règne de Charles VI, ce faible et malheureux roi, dont la raison s’égarait fréquemment, elle fut même complètement démolie, « rasée rez pied, rez terre » comme on le disait alors. Voici dans quelles circonstances. – Sous ce règne, semé de tant d’agitations et de tant de troubles, la France se divisa en deux grandes factions : la première, toute composée du populaire, ayant pour chez le duc de Bourgogne, membre du conseil du roi ; l’autre, appelée faction des d’Armagnacs, du nom d’un de ses principaux chefs, mais rattachée plus intimement à la famille d’Orléans. Cette faction avait pour appui la reine, la cour, les grands seigneurs, en un mot l’aristocratie de ce temps-là.
Les bouchers se déclarèrent avec une grande ardeur pour le duc de Bourgogne, dit Jean sans Peur, et lui apportèrent un concours qui ne resta pas toujours sans dommage pour sa cause même, tant les bouchers se montrèrent ou indisciplinés ou entreprenants, et souvent même cruels. – Ils formaient alors une redoutable corporation. – En consultant nos chroniqueurs, on acquiert la preuve que, dès le XII siècle, ils étaient riches et puissants ; ils avaient même un véritable patronage sur les compagnons bouchers. Enfin, ils jouissaient de grands privilèges, et les étaux ne sortaient guère des mêmes familles ; car, pour devenir maître boucher, il fallait faire un long apprentissage et, en outre, payer une somme d’argent considérable.
Les compagnons bouchers ne pouvaient pas quitter leur maître, après engagement pris, sans leur consentement, ou bien sans payer une somme de 32 livres parisis ; réciproquement, les maîtres ne pouvaient pas renvoyer leurs compagnons sans leur consentement, ou sans payer, de leur côté, une forte somme ; de là naissait un lien fort étroit entre le maître et le compagnon.
La cause ou le prétexte des démêlés du duc de Bourgogne avec les d’Armagnacs provenait de la trop fréquente levée des impôts qu’on gaspillait. Le duc de Bourgogne ne cessait de les repousser ; quant aux bouchers de Paris, qui étaient fort grevés, ils étaient peu disposés à payer tant de lourdes taxes, et on les voyait toujours figurer parmi ceux des bourgeois qui s’opposaient à toute charge nouvelle.
Le duc de Bourgogne, soutenant les intérêts du peuple, s’en était fait aimer, et les Parisiens, au contraire, détestaient cordialement le duc d’Orléans, son antagoniste, prince fastueux, jaloux de la faveur de la noblesse, et qui entretenait avec la reine des relations qui faisaient murmurer. Le duc d’Orléans avait surtout éveillé les haines populaires, depuis le 29 janvier 1393, où il arriva un étrange accident au roi aux noces d’une des dames de la reine : « Comme le roi, et quelques jeunes seigneurs dansaient, il entra dit Meseray (Abrégé chronologique, tome II, page 187) une bande de masques vêtus en ours ; le duc d’Orléans, baissant un flambeau pour les regarder, mit le feu à leur peau revêtue de lin collé dessus avec de la poix ; la salle fut aussitôt pleine de flammes, d’effroi et de cris ; tout le monde s’étouffait pour sortir ; quelques-uns criaient ‘Sauve le roi !’ La duchesse de Berry le couvrit de sa rob et le préserva de ce torrent de feu.. Il y eut trois de ces mascarades misérablement grillés. Les Parisiens en voulurent un mal de mort au duc d’Orléans, comme si c’eût été un coup prémédité. » Quant à cet accident, il troubla la santé du roi.

Vers 1401, le duc d’Orléans étant devenu seul maître des affaires, établit de nouveaux impôts dans Paris, ce qui amena des rébellions ; et il fut contraint, pressé par les troupes du duc de Bourgogne (1405) de quitter cette capitale, ce qu’il fit, emmenant la reine avec lui. – Il y eut pourtant réconciliation, mais dissimulée, et apparente de part et d’autre, car le Bourguignon , dans la nuit du 24 au 25 novembre 1407, le fit assassiner par des affidés, rue Barbette, au moment où il venait de faire visite à la reine, qui était en couches. La duchesse d’Orléans, avec ses fils en bas âge, accourut à Paris pour demander justice du meurtre de son époux, sans pouvoir l’obtenir. Ce meurtre augmenta les haines qui existaient entre les Bourguignons et les partisans des d’Orléans. – Le duc de Bourgogne, toujours soutenu par les Parisiens, garda le haut du pavé. Vers 1411, la France tout entière se partagea plus fortement qua jamais en deux factions ayant pour bannière différentes, leurs signes distinctifs : la faction des d’Armagnacs adopta la bande blanche et la croix droite ; la faction bourguignonne, la bande rouge et la croix oblique, qu’on nommait croix de saint André. Comme nous l’avons dit plus haut, le duc de Bourgogne tenait alors Paris ; il avait auprès de lui la personne du roi ; mais, en même temps qu’il tenait Paris, les Orléanais ravageaient les environs et brûlaient les maisons de campagne des bourgeois qui n’étaient pas dans leur parti. Les bouchers qui étaient bourguignons déclarés ne furent pas ménagés, et leurs domaines furent pillés et brûlés ; par représailles, ils allèrent mettre le feu au château de Bicêtre, qui appartenait au duc de Berry, l’un des princes qui faisaient partie de la faction des d’Armagnacs.
On les voit, vers ce moment, s’organiser militairement, eux et leurs compagnons, et former cette redoutable compagnie des bouchers qui tua sans pitié tant de gens du parti orléaniste. Cette compagnie était de cinq cents hommes bien armés, bien équipés et commandés par les principaux maîtres bouchers.
Le 28 avril 1413, les deux frères Legoix, Denis de Clermont, Caboche et Jean de Troye, leurs chefs, répandirent dans le peuple que Pierre Dessessarts voulait enlever le roi et détruire la ville. Aussitôt une sédition commença ; on l’apaisa d’abord, mais elle éclata de nouveau le lendemain. La Bastille fut investie par une multitude furieuse, et Pierre Dessessarts, sur l’invitation du duc de Bourgogne, se remit entre les mains des chefs des bouchers, et eut la vie sauve. De la Bastille, on alla à l’hôtel du duc d’Aquitaine, fils du roi. Dès qu’on sut chez le duc que le populaire venait pour assiéger l’hôtel, on lui proposa de s’armer avec tous ses chevaliers, et de se ranger devant la porte, sous le royal étendard des fleurs de lis ; le duc d’Aquitaine hésita et, tandis qu’on en délibérait, les bouchers arrivèrent, plantèrent la bannière de la ville devant la porte de l’hôtel, et avec des cris forcenés, demandèrent qu’on les fit parler au dauphin. Son beau-père, le duc de Bourgogne, était déjà près de lui et lui conseilla d’ouvrir la fenêtre et de leur parler doucement ; ce qu’il fit en effet.
On lui répliqua  par des griefs nombreux, touchant tant à sa personne qu’à son entourage, et Jean de Troye lui présenta une liste portant les noms de près de cinquante seigneurs et gentilshommes, désignés comme étant dignes d’un grand châtiment, pour leurs malversations, et aussi pour les mauvais exemples qu’ils lui donnaient ; et on demanda qu’ils fussent immédiatement livrés.
Comme on ne s’empressait pas de le faire, les bouchers enfoncèrent les portes de l’hôtel et s’emparèrent violemment du duc de Bar, cousin germain du roi, du chancelier d’Aquitaine et divers autres. On mena les prisonniers au Louvre, mais tous ne purent être préservés de la colère populaire. Ainsi, maître Bridault, secrétaire du roi, fut jeté dans la rivière ; un riche tapissier, nommé Martin, fut massacré ; on fit périr aussi un habile mécanicien nommé Watelet, qui avait construit de belles machines de guerre.
Il y avait dans la prison beaucoup de détenus, qui furent traduits devant douze commissaires institués pour les juger ; ils furent pour la plupart condamnés à la peine capitale et exécutés ; de ce nombre se trouva sire Dessessarts dont nous avons parlé plus haut. Le 1er juillet 1413, on le conduisit au supplice sur une claie, après lui avoir rasé les cheveux ; arrivé sur l’échafaud, il se mit à genoux sans sourciller, et avec le visage calme, baisa une petite image d’argent que lui présenta le bourreau, et tendit courageusement la tête. Son corps fut suspendu au gibet.
La domination du duc de Bourgogne était violente, comme on voit, et semée d’excès qui l’ébranlèrent ; elle finit même par fatiguer une portion notable de la bourgeoisie, ce qui amena une réaction favorable aux d’Armagnacs. Ils en profitèrent pour assurer leur rentrée dans Paris, où ils parvinrent à s’établir. Dès qu’ils y furent installés, une réaction terrible commença : il y eut de nombreuses et sanglantes exécutions ; on ôta aux bourgeois de Paris leurs privilèges ; on leur interdit toute réunion ou assemblée ; les bouchers, comme on le pense bien, furent désarmés et durement traités. On mit à mort ceux qui ne purent pas s’échapper ; leur communauté fut cassée et abolie ; enfin, la Grande-Boucherie, située auprès du Châtelet, fut démolie, abattue, rez pied, rez de terre, ainsi que l’Ecorcherie qui était auprès du Grand-Pont. Les étaux cessèrent d’être héréditaires comme par le passé, et on créa quarante nouveaux, donnés à bail au profit du roi. Le quartier Saint-Jacques-la-Boucherie eut, comme on voit, rudement à souffrir du triomphe des d’Armagnacs. 
Alors, quiconque osait parler du duc de Bourgogne était immédiatement mis en prison.
Mais la face des choses changea encore une fois complètement, et en 1418, dans la nuit du 28 au 29 mai, il y eut un nouveau soulèvement dans Paris ; les d’Armagnacs furent surpris, traqués, tués, et des massacres commencèrent. « Maudit soit de Dieu, criait-on dans les rues, qui aura pitié de ces traîtres d’Armagnacs ; ce sont des Anglais, ce sont des chiens. » Des bandes furieuses se rendirent au Palais où il y avait des prisonniers ; entre autres, le chancelier et le connétable, qui furent massacrés. De là, elles se précipitèrent au Petit-Châtelet. « Un des leurs, dit M. de Barante, (Histoire des ducs de Bourgogne, tome IV, p. 357) s’introduisit dans la prison, et faisant l’appel des prisonniers, il les faisait sortir chacun à leur tour ; à mesure qu’ils passaient le guichet, en courbant la tête, les assassins les frappaient de leurs haches et de leurs épées, les abattaient, puis jetaient leurs corps dans la rue. » Ensuite, ils se portèrent au Grand-Châtelet, où était entassée une foule de prisonniers, et comme cette prison était forte, aidés de leurs gardiens, ils défendirent l’entrée pendant près de deux heures ; on les étouffa de fumée, puis pénétrant dans la prison, on jeta les prisonniers par les fenêtres sur les fers des piques, qu’on présentait pour les recevoir. Les bourguignons, redevenus les plus forts, usèrent comme on le voit, de leur victoire sans merci ni pitié.
Mais ce que nous avons à dire maintenant, c’est que la communauté des bouchers fut incontinent rétablie dans ses privilèges, et les maîtres bouchers obtinrent de se construire une nouvelle boucherie à peu près dans l’emplacement de l’ancienne.
Néanmoins, on vit leur influence s’amoindrir, surtout après que le duc de Bourgogne eut été assassiné sur le pont de Montereau, le 18 du mois d’août 1419, par les ordres du dauphin de France. Cet assassinat, aussi odieux que celui du duc d’Orléans, s’accomplit par piège et trahison. Ainsi succomba Jean sans Peur, le véritable chef de ce parti populaire si violent, si agité sous Charles VI, mais aussi si vexé par les gens de gabelle, si pressuré par les maltôtiers. Jean sans Peur, dans ses conseils intimes, s’entourait des bouchers les plus influents et avait avec eux la plus grande familiarité, et se rangeait fort souvent à leur avis ; et c’est pour cela qu’à Paris ses partisans furent si nombreux et que les bouchers lui furent tant dévoués.
La Grande Boucherie, après sa reconstruction, a subi divers changements dont nous n’avons pas à nous occuper, changements qui tendaient toujours à la restreindre, vu qu’on reprochait à MM. les bouchers des empiétements. Leur église, car c’est ainsi qu’on peut bien, en réalité, nommer l’église Saint-Jacques-la-Boucherie, dont ils étaient les principaux et les plus nombreux paroissiens, a subi également, à diverses reprises, des changements, mais ce fut toujours pour agrandissement. Aussi, on peut dire qu’elle a été en quelque sorte construite de pièces et de morceaux. – La simple chapelle, élevée à sainte Anne vers 954, se trouve, en 119, devenue église paroissiale. Evidemment, on a dû singulièrement l’agrandir ; de 1119 à 1217, elle s’est encore augmentée. Dans le cours de l’année 1217, un acte fut donné par l’abbé de Saint-Maur, en décembre, qui permettait aux confrères de Saint-Jacques d’augmenter leur église, s’ils le jugeaient convenable. L’abbé Vilain, dans son Essai historique sur cette église, a donné trois plans iconographiques indiquant les diverses modifications qu’elle a subies depuis le treizième siècle jusqu’à l’époque où il écrivait. L’on conçoit, dès lors, qu’en procédant ainsi par voie de réparations et d’adjonctions successives, on n’ait jamais pu faire de cette église un édifice remarquable. Aussi contenait-elle des piliers dits vieux et des neufs, des voûtes de style différent. On y voyait des chapelles gothiques à côté de chapelles modernes. Comme la paroisse, quant il s’agissait de faire un agrandissement, n’était pas toujours disposée à voter la dépense nécessaire pour achat de terrain et pour frais de construction, on s’ingéniait beaucoup pour obtenir donation du terrain qu’on convoitait. Le nombre des donateurs qui ont contribué à embellir et agrandir cette église est assez considérable : les noms de la plupart sont parvenus jusqu’à nous.
Parmi ces donateurs, on doit citer Jacqueline la Bourgeoise, teinturière, rue de Marivaux : en l’année 1380, elle laissa, par disposition testamentaire, 22 livres pour restaurer le chœur de l’église.
Marie Béraud, veuve d’Antoine Héron, et mère de Marie Héron, femme d’Abel de Sainte-Marthe, doyen de la Cour des aides, fonda, au profit de cette église, la dépense des toiles nécessaires pour l’ensevelissement des pauvres.
Vers le même temps, Jean Damiens et Jeanne Taillefer, sa femme, faisaient bâtir deux voûtes de bas côtés méridionaux : leurs armes, qui terminaient les nefs de ces deux voûtes, ne permettent pas de douter qu’il faille leur attribuer ce morceau de bâtiment qui renfermait alors une chapelle.
On enterrait dans l’église les paroissiens notables qui avaient fait des dons considérables, et le célèbre Nicolas Flamel y fut inhumé.
Il était né à Pontoise, et vint s’établir à Paris où il exerçait la profession d’écrivain, qui consistait à montrer à écrire ou à copier des manuscrits, ce qui pouvait être alors assez lucratif, l’art de l’imprimerie étant encore inconnu.
Il y avait autour de l’église Saint-Jacques-la-Boucherie et attenant aux murs, de petites échoppes occupées en grande partie par des écrivains. Nicolas Flamel avait là sa place ; elle consistait en deux échoppes, dont l’étendue n’avait que cinq pieds de long sur deux de large. La maison qu’il habitait était située au coin de la rue de Marivaux, dénommée aujourd’hui rue Nicola Flamel ; c’est là qu’il passa la majeure partie de sa vie avec sa femme Pernelle qui était fort dévouée, et tous deux vécurent ensemble dans la plus étroite intimité. Nicolas Flamel montrait l’écriture chez lui et des jeunes gens y demeuraient en bourse, c’est-à-dire comme pensionnaires ; les gens de cour lui envoyaient leurs enfants, et plusieurs de ces personnes lui étaient même souvent redevables.
Nicolas Flamel ni sa femme ne possédaient aucun bien au moment où ils s’établirent, et l’on vit successivement l’état de leur fortune augmenter ; ils achetèrent d’abord la maison qu’ils occupaient et tenaient à loyer, et firent ensuite de grandes acquisitions tant à Paris qu’aux environs. En même temps qu’il s’enrichissait, Nicolas Flamel faisait de bonnes œuvres, aidait les pauvres, et ce fut de ses deniers qu’on construisit le portail de l’église Saint-Jacques-la-Boucherie, du côté de la rue de Marivaux. Ce qui fixa surtout l’attention sur Nicolas Flamel, c’est que l’augmentation de sa fortune ne changea rien ni à ses habitudes de travail, ni à ses goûts simples et modestes : on le vit toujours s’occuper de son art dans le réduit de son échoppe.
La dame Pernelle Flamel mourut en 1392, laissant à sa mort un testament fort détaillé et contenant de nombreux legs. Elle fut inhumée au cimetière des Saints-Innocents. Quant à Flamel, il mourut en 1417, après avoir fait aussi un testament contenant de nombreuses donations pour les pauvres et pour les églises ; il n’oublia pas dans son testament les gens de lettres du temps, car plusieurs de ses dispositions testamentaires s’appliquaient aux pauvres clercs, écaliers et maîtres ès-arts.
Durant sa vie, on s’entretenait déjà de sa fortune qu’on savait considérable ; ce fut pis après sa mort, quand on en connut le chiffre total, qui s’élevait à la somme, énorme pour ce temps-là, de 1.500.000 écus. On ne pouvait pas croire, et avec raison, que Nicolas Flamel eût acquis une pareille fortune dans son état de maître écrivain, quelque lucratif qu’il pût être : aussi les uns prétendirent que, versé dans les sciences occultes, il avait découvert le secret de faire de l’or, et d’autres, cherchant une explication plus rationnelle, affirmèrent qu’il s’était enrichi au moyen des Juifs qui, ayant été alors chassés de France, l’avaient chargé du recouvrement de leurs créances.
Nicolas Flamel avait beaucoup de propension pour la science hermétique, et on sait qu’il avait en sa possession un livre dit Livre d’Abraham le Juif, qui traitait de l’art de faire de l’or sous des signes symboliques.
Nicolas Flamel a été enterré dans l’église Saint-Jacques-la-Boucherie, et selon son testament, il avait payé 14 livres pour les droits de sa sépulture, qu’il s’était réservée dans l’église, devant le crucifix et Notre-Dame. Après sa mort, on fouilla sa maison de fond en comble pour trouver le livre d’Abraham le Juif, ainsi que les richesses qu’on y croyait enfouies : on ne trouva ni livre ni richesses. Non seulement on a attribué à Nicolas Flamel la découverte de l’art de faire de l’or, mais on a été plus loin, car on a prétendu qu’il avait trouvé le secret de prolonger sa vie, et deux siècles après sa mort, sous le règne de Louis XIV, le voyageur Paul Lacar, pensionné par le roi et voyageant par son ordre, rapportait sérieusement qu’en Asie, il avait su d’un dervis, que Nicolas Flamel et sa femme vivaient encore et qu’ils prolongeaient leurs jours au moyen d’une poudre dont ils avaient le secret.
Le portail du nord de l’église Saint-Jacques-la-Boucherie, bâti des deniers de Nicolas Flamel, était fort gracieux : il s’y était fait représenter avec Pernelle, sa femme, à genoux devant la Vierge, placée au centre.
Sa vieille maison en pierre et en bois a été démolie le 1er juillet 1852 ; elle était occupée depuis longtemps par un débitant d’eau-de-vie, et n’offrait rien de remarquable.
Revenons maintenant à la tour Saint-Jacques. En 1501, les notables de la paroisse trouvant le clocher de leur église insuffisant, se réunirent pour délibérer sur la fondation d’un nouveau clocher, et il fut décidé qu’on s’occuperait au plus tôt d’en jeter les fondements. Cependant on n’y travailla qu’en 1508, et c’est en partie de cette époque que l’on a commencé l’édifice de la tour. Elle a été terminée vers l’an 1522, et construite, avec autant d’art que de solidité. Le nom de l’architecte qui l’a fait bâtir ne nous est pas parvenu.
Elle a résisté au temps et a échappé aux démolitions de la Révolution de 1793. Par décret de la Constituante, l’église Saint-Jacques a été supprimée en 1790, et classée au nombre des propriétés nationales ; puis, louée en 1797, pour une somme de 10.000 fr., à un industriel ; enfin mise en vente le 26 octobre même année, et adjugée à une nommé Jean-Baptiste Lefranc, entrepreneur de bâtiments à Paris, au prix de 411.200 fr. La tour ne faisait point partie de la vente ; le cahier des charges s’y opposait : sans cela, elle aurait subi le même sort que l’église, qui a été complètement démolie et les matériaux vendus.
Après qu’elle eut été rasée, son sol fut couvert de petites échoppes et de constructions diverses, dont il ne reste plus vestige aujourd’hui. Aussi, si Nicolas Flamel vivait encore, ainsi que dame Pernelle, son épouse, ils jetteraient vainement un regard inquiet et scrutateur aux environs de la tour Saint-Jacques : ils ne trouveraient plus la moindre petite échoppe y aboutissant ; ils ne pourraient même plus trouver vestige de la rue et de la maison qu’ils habitaient.
La tour Saint-Jacques, dans le cours de la Révolution, devint la propriété d’un sieur Dubois, qui y établit une fonderie de plomb de chasse, d’après un procédé anglais : le métal en fusion s’échappait de la chaudière par des tuyaux de fonte du haut de l’édifice, et se réduisait en globules du calibre ordinairement en usage. Réduite à cette destination bizarre et fort insolite, la tour Saint-Jacques ne paraissait plus avoir d’autre avenir que celui que lui réservait ou le caprice de son possesseur, ou son intérêt plus ou moins bien compris. Mais ce monument était précieux, soit au point de vue du sentiment religieux, soit au point de vue de l’art ; et un archéologue distingué, M. Justin Pontonnier, qui s’intéressait vivement à sa conservation, sut faire partager ses vues à un illustre astronome, M. François Arago, enlevé récemment aux lettres et aux sciences. M. Arago contribua puissamment à décider le conseil municipal, dont il faisait partie, à en faire l’acquisition le 27 avril 1836.
La tour Saint-Jacques, devenue propriété municipale, ne sembla pas devoir préoccuper davantage que par le passé l’administration locale elle-même. Elle avait besoin de fortes réparations, et le conseil ne votait aucun fonds pour cela ; mais des projets d’embellissements de Paris, conçus dès 1801, sous le règne de Napoléon Ier, et suspendus par suite de la chute de l’Empire, ayant été repris en 1852, sous le règne de son neveu, Napoléon II, la restauration de la tour s’est trouvée marquée dans ces embellissements. Enfin, des sommes considérables ont été votées et on s’est mis à l’œuvre : on a rétabli toutes les ornementations endommagées ; on a décoré sa plate-forme des animaux symboliques ; on les a refaits sur le modèle de ceux qui existaient avant la Révolution ; et la statue de saint Jacques qui avait été précipitée en l’an IV de son piédestal, et qui s’était brisée en tombant sur le pavé, est debout exposée à la vue de toute la capitale : elle a 3,35 m de hauteur et repose sur un clocheton moyen-âge, construit par les soins de M. Balu, jeune architecte du plus grand mérite et grand prix de Rome. C’est M. Balu qui a été chargé par la Ville de la direction des travaux de réparation, qui ont été conduits avec une grande intelligence. Il a été heureusement secondé par M. Roguet, architecte dessinateur d’un vrai mérite.
La statue domine d’une manière grandiose les quatre figures symboliques : l’ange, le lion, l’aigle et le taureau, qui sont dus au ciseau de M. Chenillon, artiste distingué. Des niches, au nombre de seize, pratiquées dans l’épaisseur des murs ont reçu, chacune, une statue, confiées au soin de divers artistes qui ont rivalisé de zèle pour les rendre dignes du beau travail de restauration commandé par la Ville. Elles sont toutes dans les mêmes proportions, ayant 2,50 m de hauteur.
Les sculpteurs, ornemanistes qui ont travaillé à la tour, sont MM. Lechesne (Auguste), Rouillard (Martrou), Delafontaine. Au premier étage de la tour sont les statues de sainte Marguerite, par Bonnassieux, saint Jean l’Evangéliste, par Diebolt, saint Georges, par Protat, saint Michel, par Proget, sainte Madeleine, par Girard, saint Jean-Baptiste, par Cordier, sainte Catherine, par Villain, saint Quentin, par Taluet. – Au deuxième étage sont placées les statues de saint Augustin, par Loison, saint Clément, par Calmels, saint Roch, par Desprez, saint Laurent, par Perrault, saint Léonard, par Duseigneur, saint Jacques le Mineur, par Arnaud, saint Pierre, par Courtet, saint Paul, par Chambard.
Au centre de la tour, sous la clef de voûte, se trouve la statue de l’immortel écrivain Blaise Pascal, par M. Cavalier ; elle est d’une exécution parfaite et pleine de vérité. Blaise Pascal se trouve représenté avec le costume de l’époque, petit manteau et culotte courte, chevelure longue et frisée. Blaise Pascal, l’un des plus grands génies que la France ait produits, est né à Clermont en Auvergne, le 19 juin 1623. Sa mère mourut en 1626 : son père, président de la Cour des aides à Clermont, vendit sa charge et se retira à Paris en 1631 pour vaquer uniquement à l’éducation de ses enfants et surtout à celle de Blaise Pascal, dont il voulut être l’unique précepteur. Blaise Pascal, dès l’âge de 12 ans, se livra avec passion à l’étude des sciences exactes et y acquit de vastes connaissances. C’est sur la tour Saint-Jacques-la-Boucherie qu’il a fait exécuter la célèbre expérience du Puy-de-Dôme, qui a mis hors de doute la pesanteur de l’air. Sa réputation était grande dans les sciences ; mais elle s’augmenta encore par la publication de ses lettres provinciales.
Blaise Pascal était d’une grande piété, et s’était retiré dans la maison des Champs de Port-Royal, où il vécut en solitaire et dans la méditation. Il mourut à Paris à l’âge de 39 ans.
Dans les fouilles opérées en 1852, sur l’emplacement de l’église Saint-Jacques-la-Boucherie, pour le nivellement du sol de la rue de Rivoli, on a trouvé, outre divers fragments de sculpture, un petit caveau qu’on a considéré comme ayant été la sépulture de Nicolas Flamel, sans pouvoir toutefois en acquérir la certitude.
On monte sur la plate-forme de la tour en gravissant trois cent huit marches, et par un escalier fort convenablement établi.
Il y avait autrefois quatre étages dans la tour : le premier contenait une salle d’asile, où pouvaient, en toute sûreté, se réfugier les plus grands criminels.
Disons, en terminant, que l’ancienne statue de saint Jacques, qui a été brisée dans la première Révolution, était l’œuvre d’un statuaire, ou imagier du XVIe siècle, nommé Rault.
La tour Saint-Jacques n’a rien autour d’elle qui puisse blesser les yeux ; elle a de l’air et de l’espace, et se trouve environnée de magnifiques voies de communication ; aux lieu et place des anciennes échoppes dont elle était flanquée, il y a peu d’années encore, se trouve un vaste jardin, jardin anglais, n’ayant aucun arbre de haute futaie, et environné dans son parcours par une grille de fer élégante et solide tout à la fois. On doit reconnaître que le conseil municipal et le préfet, qui le préside, n’ont rien négligé pour réparer dignement la tour Saint-Jacques, on peut les en féliciter.
La tour Saint-Jacques n’aura aucune appropriation particulière ; elle est là, comme une grande page d’histoire, comme un monument qui a traversé les siècles, pour nous aider à en comprendre les mœurs et les idées, et cette destination, au point de vue artistique, historique et religieux, nous paraît la seule qu’elle puisse avoir raisonnablement.