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GRASSOT La Lumière tirée du Chaos (1784) *




LA LUMIERE TIRÉE DU CHAOS,

ou

SCIENCE HERMETIQUE


du Grand-Œuvre Philosophique dévoilé.


Par Mr. Louis GRASSOT.

 

A AMSTERDAM.


M. DCC. LXXXIV.



PREFACE


La Philosophie a pris naissance avec le Monde, parce que de tout temps les hommes ont pensé, réfléchi, médité pour trouver les moyens de vivre en Société ; mais la conservation de son être propre n’était pas un objet moins intéressant, & pourrait-on penser qu’il se soit oublié pour ne s’occuper que de ce qui était autour de lui ; sujet à tant de vicissitudes, en bute à tant de maux, fait d’ailleurs pour jouir de tout ce qui l’environne, il a sans doute cherché les moyens de prévenir ou de guérir ses maladies pour conserver plus longtemps une vie toujours prête à lui échapper. Il a donc fallu raisonner sur les Etres de l’Univers & méditer longtemps pour découvrir ce fruit de vie & cette source des richesses, capable de conduire l’homme presque à l’immortalité ; ce qui n’est point équivoque, attendu que de nos jours il existe un homme nommé Monsieur de Saint Germain, un des plus fameux Adeptes du Siècle, qui par ce précieux trésor qu’il possède, âgé de plus de quatre cents ans, est encore très valide & vit exempt de toutes les infirmités que la vieillesse occasionne, & jouit de la fortune à son gré : secondement qu’il a été annoncé dans le Journal Encyclopédi­que de Bouillon, le premier Février mil sept cent quatre-vingt-trois, un fait qui s’est passé en Angleterre au sujet de la transmutation des métaux, par le moyen de la Poudre de Projection qui vient à l’appui de cet Ouvrage. Ce fait ne peut être douteux, puisqu’il s’est passé en présence des Magistrats & des Témoins respectables du Lieu au-dessus de la séduction, qui affirment l’opération véritable.
La découverte d’un pareil trésor n’est point nouvelle, mais elle demeura toujours renfermée dans un cercle très étroit de personnes, qui pensant que Dieu n’ayant pas donné cette connaissance à tous les hommes, ne voulait pas qu’elle fut divulguée, ce qui fit que ceux qui la possédaient, n’en firent part qu’à quelques amis, aussi Hermès, Trismégiste, ou trois fois grand le premier de tous les Philosophes connus avec distinction, ne la communiqua-t-il qu’à des gens d’élite, dont il avait éprouvé la prudence & la discrétion, & ceux-ci en firent part à d’autres de la même trempe.
Mais comment pouvoir se communiquer d’âge en âge ces secrets admirables & les tenir en même temps cachés au public ? le faire par tra­dition orale, c’eût été risquer d’en abolir jusqu’au sou­venir, la mémoire est un meuble trop fragile pour qu’on puisse s’y fier, & les traditions de cette espèce s’obscurcissent à mesure qu’elles s’é­loignent de leur source, au point qu’il est impossible de débrouiller le chaos ténébreux qui les ensevelit. Il n’y avait donc point d’autre ressource que celle des hiéroglyphes, des symboles, des allégories, des fables & autres, qui étant susceptibles de plusieurs expli­cations différentes, pouvaient servir à donner le change, & à instruire les uns pendant que les autres demeureraient dans l’ignorance, c’est le parti que prit Hermès, & après lui tous les Philosophes Hermétiques en ont fait autant, & ils amusaient le Peuple par des fables, dit Origène, & ces fa­bles avec les noms des Dieux du Payas servaient de voile à leur philosophie. Mais il est temps que le voile se déchire, & que la Lumière sorte du Chaos, qu’elle se montre dans tout son brillant, & qu’Harpocrate rompe le silen­ce, car c’est un vol, j’ose dire, que l’homme fait à la société lorsqu’il lui cache les décou­vertes qu’il a pu faire, qui ten­dent à son bonheur & à une conservation générale.
J’espère que ceux qui s’oc­cuperont de cette Science, me sauront gré des peines que je me suis donné pour réunir dans ce petit Ouvrage, le plus intelligiblement possible, toute l’opération du grand-Œuvre Philosophique, dont on avait rendu l’accès impra­ticable par les enveloppes allégoriques, peut être n’aurai-je pas l’approbation de ces génies vastes, sublimes & pénétrants, qui embrassent tout, qui savent tout sans avoir jamais rien appris, qui disputent de tout & décident de même sans connaissance de cause ; ainsi ce ne sont pas à de telles gens qu’on donne des leçons : à eux appartient pro­prement le nom de Sage, bien mieux qu’aux Démocrite, aux Platon, aux Pythagore & au­tres Grecs, qui furent en Egypte respirer l’air hermé­tique, & y puiser la Science que cet Ouvrage traite ; quand on manque de lumière sur un fait difficile à croire, par la seule raison qu’il est rare & extraordinaire, il est prudent de se rappeler ce vers de Lucrèce : Et si non potuit ratio dissolvere causam : verum est.
Le premier à qui il est venu dans l’idée de planer dans les airs, lorsqu’il en avança le propos, on lui rit au nez, & on le traita de fou & d’insensé ; cela n’a pas empêché que plusieurs en ont cherché les mo­yens sans avoir pu réussir, alors on a dit que la chose était impossible ; mais cepen­dant de nos jours nous voyons avec grande satisfaction que Mr. de Montgolfier a réussi dans son entreprise, ce qui nous prouve donc que tout ce qui se présente à l’esprit de l’homme est possible, & que tout dépend de trouver les moyens d’arriver à notre but en travaillant sur de vrais principes.
Mais encore que l’incrédule & le prévenu se donnent la peine de suivre pas à pas la route que je leur trace, ils verront à leur grand étonnement la vérité bannir de leurs esprits la méfiance & la crainte que peut avoir occasionné un tas d’essais que nombres de souffleurs & de brûleurs de charbon ont fait sans réussite, travaillant sur des indices imparfaites & sans connaissance de la Matière Primitive, sans laquelle on ne peut rien faire & ne doit rien entreprendre, attendu qu’elle est la base fondamentale & générale de l’Œuvre Philosophique.
Au surplus, je prie le Lecteur d’être très persuadé que je n’ai d’autre intérêt, ni d’autre vue que de manifester la vérité à ceux qui aspirent à sa connaissance, & je désire de tout mon cœur que ceux qui sont assez malheureux pour perdre leur temps à travailler sur des matières étrangères ou éloignées, se trouvent assez éclairés par la lecture de ce Livre, pour connaître la vraie & unique Matière des Philo­sophes ; & que ceux qui la connaissent déjà, mais qui ignorent le grand point de la solution de la pierre & de la conciliation de l’eau & de l’esprit du corps, qui est le terme de la médecine universelle, puissent apprendre ici ces opérations secrètes, qui y sont décrites assez distinctement.



LA LUMIERE TIRÉE DU CHAOS,
ou
SCIENCE HERMÉTIQUE
du Grand-Œuvre Philosophique, par lequel nos anciens Sages se procuraient la source des Richesses & de la Santé.

CLEF DE LA NATURE

De toute chose matérielle il se fait de la cendre, de la cendre on fait du sel, du sel on sépare l’eau & le mercure, du mercure on compose un élixir ou une quintessence, le corps se met en cendre pour être il nettoyé de ses parties combustibles, en sel pour être séparé de ces terrestréités, en eau pour pourrir & se pu­tréfier, & en esprit pour de­venir quintessence.
Les sels sont donc les clefs de l’art & de la nature, sans leur connaissance il est impossible de l’imiter dans ses opé­rations ; il faut savoir leur sympathie & leur antipathie avec les métaux & avec eux-mêmes ; il n’y a proprement qu’un sel de nature, mais il se divise en trois sortes pour former les principes des corps, ces trois sont le nitre, le tartre & le vitriol, tous les autres en sont composés.
La sublimation, la descension & la coction, sont trois manières d’opérer que la na­ture emploie pour parfaire ses ouvrages, par la première elle évacue l’humidité superflue qui suffoquerait le feu & empêcherait son action dans la terre sa matrice.
Par la descension elle rend à la terre l’humidité, dont les végétaux ou la chaleur l’ont privée. La sublimation se fait par l’élévation des vapeurs dans l’air où elles se conden­sent en nuages : la seconde se fait par la pluie, & la pluie au beau temps à l’alternative ; une pluie continuelle inonderait tout, un beau temps perpétué dessécherait tout. La pluie tombe goutte à goutte, parce que versée trop abon­damment elle perdrait tout, comme un jardinier qui arroserait ses graines à plein sceau ; c’est ainsi que la nature opère & distribue ces bienfaits avec poids, mesure & propor­tion.
La coction est une digestion de l’humeur crue instillée dans le sein de la terre, une ma­turation & une conversion de cette humeur en aliment au moyen de son feu secret : ces trois opérations sont tellement liées ensemble, que la fin de l’une est le commencement de l’autre.
La sublimation a pour objet de convertir une chose pesante en une légère, une exha­laison en vapeurs, d’atténuer le corps crasse & impur, & de le dépouiller de ses fèces, de faire prendre à ces vapeurs les vertus & propriétés des choses supérieures, & enfin de débarrasser la terre d’une humeur superflue qui empêcherait ses productions.
A peine ces vapeurs sont elles sublimées, qu’elles se condensent en pluie, & de spiritueuses & invisibles qu’elles étaient, elles deviennent un instant après un corps dense & aqueux, pour retomber sur la terre & l’imbiber du nectar céleste, dont il a été impré­gné pendant son séjour dans les airs, sitôt que la terre l’a reçu, la nature travaille à le digérer & le cuire.
L’eau contient un ferment, un esprit vivifiant qui découle les natures supérieures sur les inférieures dont elle s’est im­prégnée en errant dans les airs, & qu’elle dépose ensuite dans le sein de la terre. Ce ferment est une semence de vie, sans laquelle l’homme, les animaux & les végétaux, ne vivraient & n’engendreraient point, tout le respire dans la nature, & l’homme ne vit pas du pain seul, mais de cet esprit aérien qu’il aspire sans cesse.
Dieu seul & la nature son Ministre, savent se faire obéir des éléments matériels, prin­cipes des corps, l’art n’y saurait atteindre, mais les trois qui en résultent deviennent sensibles dans la résolution des mixtes. Les Chimistes les nomment soufre, sel & mer­cure ; ce sont les éléments principiés ; le mercure se for­me par le mélange de l’eau & de la terre ; le soufre, de la terre & de l’air ; le sel, de l’air & de l’eau condensés. Le feu de la nature s’y joint comme principe formel. Le mercure est composé d’une terre grasse, visqueuse & d’une eau limpide, le soufre d’une terre très sèche & très subtile, mê­lée avec l’humide de l’air ; le sel enfin d’une eau crasse, pontique & d’un air cru qui s’y trouve embarrassé. Voyez la Physique Souterraine de Becher, à ce sujet.
La nature est très simple dans ses opérations, ainsi donc il faut l’imiter si l’on veut réussir dans ses entreprises ; elle n’a qu’un seul principe, & il n’y a aussi qu’un seul esprit fixe, composé d’un feu très pur & incombustible qui fait sa demeure dans l’humide radicale des mixtes : il est plus parfait dans l’or que dans tou­tes autres choses, & le seul mercure des Philosophes a la propriété & la vertu de le tirer de sa prison, de le cor­rompre & de le disposer à la génération ; l’argent vif est le principe de la volatilité, de la malléabilité & de la minéralité, l’esprit fixe de l’or ne peut rien sans lui, l’or est humecté, réincrudé, volatilisé & soumis à la putréfaction par l’opération du mercure, & celui-ci est digéré, cuit, épaissi, desséché & fixé par l’opération de l’or philoso­phique qui le rend par ce moyen une teinture métallique.
L’un & l’antre sont le mer­cure & le soufre philosophi­que, ce soufre est l’âme des corps, & le principe de l’exubération de leur teinture, le mercure vulgaire en est privé, l’or & l’argent vulgaire n’en ont que pour eux. Le mer­cure propre à l’œuvre, doit donc premièrement être ‘imprégné d’un soufre invisible, afin qu’il soit plus disposé à recevoir la teinture visible des corps parfaits, & qu’il puisse ensuite la communiquer avec usure.
Nombre de Chimistes suent sang & eau pour extraire la teinture de l’or vulgaire, ils s’imaginent qu’à force de lui donner la torture, ils la lui feront dégorger & qu’ensuite ils trouveront le secret de l’augmenter & de la multi­plier, mais... spes tandem Agricolas vanis eludit Aristis ; car il est impossible que la teinture solaire puisse être entièrement séparée de son corps, l’art ne saurait défaire dans ce genre ce que la nature a si bien uni, & s’ils réussissent à tirer de l’or une liqueur co­lorée & permanente par la force du feu on par la corrosion des eaux fortes, il faut la regarder seulement comme une portion du corps, mais non comme sa teinture ; car ce qui constitue proprement la teinture ne peut être séparé de l’or.

DE LA MATIERE PRIMITIVE

qui seule doit être employée pour faire la Poudre de Projection.

La source de la santé & des richesses, deux bases sur lesquelles est appuyé le bonheur de cette vie, sont l’objet de cet art qui a toujours été un mystère ; & ceux qui en ont traité, en ont parlé dans tous les temps comme d’une science dont la pratique a quelque chose de surprenant, & dont le résultat tient du miraculeux dans lui-même & dans ses effets.
Malgré tous les renseignements que l’on peut donner pour conduire à la connaissance de la Matière Primitive, le grand Architecte de l’Univers, auteur de la Nature, que le Philosophe se propose d’imiter, peut seul éclairer & guider l’esprit humain dans la recherche de ce trésor inestimable ainsi que dans l’opération de cet art ; ainsi donc si vous voulez réussir, cherchez en son nom & vous trouverez une matière fille du Soleil &de la Lune, qui contient en elle les quatre Eléments, ainsi que les trois règnes de la Nature par qui tout existe. Cette matière n’a point de forme déterminée sinon qu’elle est plate, verte, membraneuse, gélatineuse, sans racine, ni branche, en un mot sa forme & sa manière de naître, ainsi que son essence, lui fait donner le nom de Spermaterre, Flos Cœli ou Nostoc ; en effet elle ressemble à un sperme vert qui est répandu sur la terre en parcelle plus on moins grande. Elle se trouve dans les terrains qui ne sont point cultivés & un peu humides & mousseux, & plus abondamment le long des chemins & les endroits pierreux & sablonneux, & près des montagnes ; en un mot elle se trouve partout. Elle doit se ramasser avant le Soleil levé, dans les saisons du Printemps, depuis le 21 Mars jusqu’au 21 Avril, & de l’Automne, depuis le 21 Septembre jusqu’au 21 Octobre, celui qui se ramasse au Printemps est la femelle, & celui de l’Automne est le mâle ; il faut ramasser la plus verte ; bien entendu que vous mettrez chaque saison en œuvre la quantité que vous aurez ramassé. Je dois vous dire que l’essence de cette matière se tient dans l’air avec le corps céleste, ayant le genre masculin & le féminin, une vertu ferme & forte, fixe & permanente, & qu’elle est portée par l’air dans le sein de la terre qui lui sert de matrice, pour se corporifier ensuite, que le Soleil & la Lune font naître par leur fécondité ; ce qui la fait nommer, par les Philosophes Hermétiques, Fille du Soleil & de la Lune ; ce nom lui appartenait plus volontiers que tous les autres qui ne lui avaient été donnés que pour la cacher & la dérober aux yeux du vulgaire. Il faut donc, avant que de rien entreprendre, connaître cette nature, le pur & l’impur, le monde & l’immonde y parce que rien dans la Nature ne peut donner ce qu’il ne possède pas ; & c’est pourquoi les choses ne sont & ne peuvent être que selon leur nature & celle de leur principe.
Prenez-en donc la partie la plus voisine & la plus parfaite, & elle vous suffira ; laissez le mixte & ne prenez que le simple, parce que c’est là ou se trouve la quintessence, & par ce moyen vous ferez la médecine que quelques-uns appellent quintessence ; laquelle est un principe qui ne peut périr, permanent & toujours victorieux. C’est une lumière brillante, qui éclaire véritablement toute âme qui l’a une fois connue, c’est ici le nœud & le lien de tous les éléments, qui contient en soi l’esprit qui nourrit les choses, par les moyens desquelles la nature agit dans l’Univers : c’est cette fontaine jaillissante, le commencement & la fin de toutes les opérations. Je vous conseille donc de rejeter toute autre chose comme inutile, & de ne vous attacher qu’à cette eau qui brûle, blanchit, dissout & coagule, qui purifie & féconde, & ne vous appliquez à autre chose qu’à donner à votre matière la cuite nécessaire, sans vous rebuter de la longueur du temps, autrement vous ne ferez rien.
Observez que les termes dont on se sert de dissoudre calciner, teindre, blanchir rafraîchir, arroser, dessécher coaguler, imbiber, cuire fixer, humecter, distiller, signifient tous la même chose, qui est de cuire la nature jusqu’à ce qu’elle soit parfaite ; notez encore que tirer l’âme, l’esprit ou le corps, ne signifient rien autre que les susdites calcinations, qui sont les opérations de Vénus, avec le feu nécessaire pour l’extraction de l’âme l’esprit.

CLEF DE L’ŒUVRE

Première Opération.

Pour parvenir à se procurer le Mercure & l’Elixir philosophique, il faut donc rejeter toute autre matière & ne prendre que la vénérable matière des Philosophes, qui contient en elle tout ce qu’il faut pour venir à bout de vos désirs, & après l’avoir dégagée de ses parties hétérogènes dans de l’eau de pluie ou de fontaine, vous la dégagerez aussi de son humidité étrangère entre deux linges, & vous la mettrez dans un vaisseau le verre qui soit d’une forme ronde ou ovale, & qu’il ait un col de la longueur d’une palme, mais étroit comme celui d’une bouteille ; il faut que le verre soit épais également dans toutes ses parties, sans nœuds, ni fibres, afin de résister ; & vous boucherez bien hermétiquement, & luterez le sceau des sceaux, observez que toute votre opération doit se faire dans ce même vaisseau, afin d’imiter la nature dans votre travail, qui n’en a qu’un pour produire toute chose.
Vous mettrez donc ce vaisseau dans la terre, pour que votre matière puisse y fermenter assez pour se dissoudre, calciner, teindre, blanchir, arroser, dessécher & rougir, enfin cuire assez pour vous donner cette Poudre de Projection qui fera votre félicité, & vous dédommagera de vos peines. Il faut donc pour cet effet faire un creux dans une cave, de la circonférence de votre vaisseau, & le lui introduire de manière que la panse soit moitié en terre, & vous élèverez autour deux hémisphères en forme de creux de chêne tranché par le milieu ; vous le laisserez dans ce fourneau de nature pendant sept mois, pour vous procurer la Poudre blanche, avec laquelle vous transmuerez les métaux en argent, & pour la Poudre rouge, vous le laisserez cinq mois de plus ; ce qui fait une année pour se procurer la Poudre rouge, avec laquelle vous transmuterez les métaux en or fin.
Comme il y a des terres qui par leur nature, sont plus ou moins chaudes, s’il arrivait qu’au bout dudit temps votre matière ne fut pas à son degré de perfection, vous laisseriez plus longtemps votre vaisseau, afin qu’elle put y parvenir, & l’Artiste par son industrie pourrait suppléer à ce défaut de chaleur, mais avec une grande & sage précaution.

OPERATION QUE LA

Matière fait pendant le temps de sa fermentation.

La préparation est composée de quatre parties, la première est la solution de la matière en eau mercurielle ; la seconde, est la préparation du mercure des Philosophes, la troisième, est la corruption, la quatrième, la génération & la création du soufre philosophique. La première se fait par la semence minérale de la terre ; la seconde volatilise & spermatise les corps, la troisième fait la séparation des substances & leur rectification ; la quatrième les unit & les fixe, ce qui est la création de la Pierre. Les Philosophes ont comparé la préparation à la Création du Monde, qui fut d’abord une masse, un chaos, une terre vide, informe & ténébreuse, qui n’était rien en particulier, mais tout en général ; de forte que par la première digestion le corps se dissout, la conjonction du mâle & de la femelle, & le mélange de leur semence se font, la putréfaction succède, & les éléments se résolvent en une eau homogène. Le Soleil & la Lune s’éclipse à la tête du Dragon, & tout le monde enfin retourne & rentre dans le chaos antique, & dans l’abîme ténébreux. Cette première digestion se fait comme celle de l’estomac, par une chaleur pépautique & faible, plus propre à la corruption qu’à la génération.
Dans la seconde digestion, l’esprit de Dieu est porté sur les eaux, la lumière commence à paraître, & les eaux se séparent des eaux ; la Lune & le Soleil reparaissent, les éléments ressortent du chaos pour constituer un nouveau monde, un nouveau ciel & une terre nouvelle : les petits Corbeaux changent de plumes, & deviennent des Colombes ; l’Aigle & le Lion se réunissent par un lien indissoluble.
Cette régénération se fait par l’esprit igné, qui descend sous la forme d’eau pour laver la matière de son péché originel, & y porter la semence aurifique, car l’eau des Philosophes est un feu, mais donnez votre attention pour que la séparation des eaux se fasse par poids & mesure, de crainte que celles qui sont sous le ciel n’inondent la terre ; ou que s’élevant en trop grande quantité, elles ne laissent la terre trop sèche & trop aride.
La troisième digestion fournit à la terre naissante un lait chaud, & y infuse toutes les vertus spirituelles d’une quintessence qui lie l’âme avec le corps au moyen de l’esprit. La terre alors cache un grand trésor dans son sein, & devient premièrement semblable à la Lune, puis au Soleil ; faites attention que dans la Philosophie Hermétique, la Lune signifie l’argent & le Soleil l’or ; la première se nomme donc Terre de la Lune, & la seconde Terre du Soleil, & sont nées pour être liées par un mariage indissoluble ; car l’une & l’autre ne craignent plus les atteintes du feu.
La quatrième digestion achevé tous les mystères du monde, la terre devient par son moyen un ferment précieux, qui fermente tout en corps parfaits, comme le levain change toute pâte en sa nature ; elle avait acquis cette propriété en devenant quintessence céleste. Sa vertu émanée de l’esprit universel du monde, est une panacée ou médecine universelles à toutes les maladies des créatures qui peuvent être guéries. Le fourneau secret des Philosophes, dans lequel vous ferez fermenter votre matière, vous donnera ce miracle de l’art & de la nature, en répétant les opérations du premier œuvre,
Tout le procédé Philosophique consiste dans la solution du corps & la congélation dé l’esprit, & tout se fait par une même opération. Le fixe & le volatil se mêlent intimement mais cela ne peut se faire si le fixe n’est auparavant volatilité ; l’un & l’autre s’embrassent enfin, & par la réduction ils deviennent absolument fixés.
Par ce moyen les superfluités de la pierre se convertissent en une véritable essence ; car celui qui prétend séparer quelque chose de notre sujet, ne connaît rien dans la philosophie, attendu que tout ce qu’il y a de superflu, d’immonde, de féculent, & enfin toute la substance du composé se perfectionne par l’action de notre feu secret.
Cet avis doit ouvrir les yeux à ceux qui, pour faire une exacte purification des éléments & des principes, se persuadent qu’il ne faut prendre que le subtil, & rejeter l’épais, parce qu’ils ne savent pas que le feu & le soufre sont cachés dans le centre de la terre, & qu’il faut la laver exactement avec son esprit pour en extraire le baume, le sel fixe, qui est le sang de notre pierre ; voilà l’essentiel mystère de cette opération, laquelle ne s’accomplit qu’après une digestion convenable, & une lente distillation.
Les principes opératifs que l’on appelle aussi les clefs de l’œuvre ou le régime, sont au nombre de quatre ; le premier  est la solution ou liquéfaction ; le second, l’ablution ; le troisième, la réduction & le quatrième, la fixation ; par la solution les corps retournent en leur première matière, & se réincrudent par la coction ; alors le mariage se fait entre le mâle & la femelle, & il en naît le corbeau. La pierre se résout en quatre éléments confondus ensemble, le ciel & la terre s’unissent pour mettre Saturne au monde. L’ablution apprend à blanchir le corbeau, & à faire naître Jupiter de Saturne ; cela se fait par le changement du corps en esprit. L’office de la réduction est de rendre au corps son esprit que la volatilisation lui avait enlevé, & de le nourrir ensuite d’un lait spirituel en forme de rosée, jusqu’à ce que le petit Jupiter ait acquis une force d’Hercule.
Pendant ces deux dernières Opérations, le dragon descendu du ciel devient furieux contre lui-même, il dévore sa queue & s’engloutit peu à peu jusqu’à ce qu’enfin il se métamorphose en pierre.
Tel fut le dragon dont parle Homère, il est la véritable image ou le vrai symbole de ces deux opérations. Pendant que nous étions assemblés sous un beau Plane, disait Ulysse aux Grecs, & que nous étions là pour faire des Hécatombes, auprès d’une fontaine qui sortait de cet arbre, il apparut un prodige merveilleux : un horrible dragon dont le dos était tacheté, envoyé par Jupiter même, sortit du fond de l’Autel & courut au platane. Au haut de cet arbre étaient huit petits moineaux avec leur mère qui voltigeait autour d’eux, le dragon les saisit avec fureur & même la mère, qui pleurait la perte de ses petits. Apres cette action le même Dieu qui l’avait envoyé, le rendit beau, brillant & le changea eu pierre à nos yeux donnés. Je laisse au Lecteur éclairé à en faire l’application.

SIGNES OU PRINCIPES

Démonstratifs.

Les couleurs qui surviennent à la Matière philosophique pendant le cours des opérations de l’œuvre, sont la noire, la blanche & la rouge, elles se succèdent immédiatement & par ordre. Le commencement de la noirceur, prouve que le feu de la nature commence à opérer, & que la matière est envoyé de solution. Lorsque cette couleur noire est parfaite, la solution l’est aussi, & les éléments sont confondus, le grain se pourrit pour se disposer à la génération. Celui qui ne noircira point, ne saurait blanchir, dit Artéphius, parce que la noirceur est le commencement de la blancheur, qui est la marque de la putréfaction & de l’altération.
L’action du feu sur l’humide, fait tout dans l’œuvre, comme il fait tout dans la nature pour la génération des mixtes.
Pendant cette putréfaction le mâle philosophique ou le soufre est confondu avec la femelle, de manière qu’il ne font plus qu’un seul & même corps, que les Philosophes nomment hermaphrodite ; c’est dit Flamel, l’androgyne des anciens, la tête du corbeau & les éléments convertis en cette façon, réconcilies deux natures, qui peuvent former un embryon en la matrice du vaisseau, & puis t’enfanter un roi très puissant, invincible & incorruptible.... Notre matière dans cet état, est le serpent Python, qui, ayant pris son être de la corruption du limon de la terre, doit être mis à mort, & vaincu par les flèches du dieu Apollon par le blond Soleil, c’est-à-dire, par notre feu égal à celui du Soleil.
La seconde couleur principale, est le blanc Hermès dit, sachez Fils de la Science, que le Vautour crie du haut de la montagne, je suis le blanc du noir, parce que la blancheur succède à la noirceur. Morien appelle cette blancheur, la fumée blanche. Alphidius nous apprend que cette matière ou fumée blanche est la racine de l’art & l’argent vif des Sages. Philalète nous assure que cet argent vif est le vrai mercure des Philosophes ; cet argent vif, dit-il, extrait de cette noirceur très subtile, est le mercure tingent philosophique avec son soufre blanc & rouge, naturellement mêlé ensemble dans leur minière : les Philosophes lui ont donné une infinité de noms.
Artéphius dit que la blancheur vient de ce que l’âme du corps surnage au-dessus de l’eau comme une crème blanche, & que les esprits s’unissent alors si fortement, qu’ils ne peuvent plus s’enfuir, parce qu’ils ont perdu leur volatilité.
Le grand secret de l’œuvre, est donc de blanchir la matière ; ainsi le Sage Artiste ne doit s’occuper qu’à dissoudre le corps avec l’esprit, couper la tête du corbeau, blanchir le noir & rougir le blanc ; car c’est cette couleur blanche & resplendissante qui contient dans ses veines le sang du pélican, & laisser là un tas de Livres qui ne font qu’embarrasser le Lecteur, & faire naître des idées de quelques travaux inutiles & dispendieux. Le traité de l’œuvre, ne doit coûter que pour l’achat du vaisseau.   Cette blancheur est la pierre parfaite au blanc ; c’est un corps précieux qui, quand il est fermenté, est devenu élixir au blanc, est plein d’une teinture exubérante qu’il a la propriété de communiquer à tous les métaux ; les esprits volatils auparavant sont alors fixes, le nouveau corps ressuscite beau, blanc, immortel, victorieux ; c’est pourquoi on l’a appelle, résurrection, lumière du jour, & de tous les noms qui peuvent indiquer la blancheur, la fixité & l’incorruptibilité.
Flamel a représenté cette couleur dans ses figures hiéroglyphiques, par une femme environnée d’un rouleau blanc, pour montrer, dit-il, que Rebis commencera de se, blanchir de cette même façon ; blanchissant premièrement aux extrémités tout à l’entour de ce cercle blanc, l’échelle des Philosophes, dit le signé de la première partie de la blancheur.
Comme le noir & le blanc sont les deux extrêmes, & que deux extrêmes ne peuvent s’unir que par un milieu, la matière en quittant la couleur noire, ne devient pas blanche tout à coup ; la couleur grise se trouve intermédiaire, parce qu’elle participe des deux.
Les Philosophes lui ont donné le nom de Jupiter, parce qu’elle succède au noir, qu’ils ont appelé Saturne. C’est ce qui a fait dire à d’Espagnet, que l’air succéder à l’eau après qu’elle a achevé ses sept révolutions, que Flamel a nommé imbibition. La matière, ajoute d’Espagnet, s’étant fixée au bas du vase, Jupiter après avoir chassé Saturne, s’empare du royaume & en prend le gouvernement. A son avènement l’enfant philosophique se forme, se nourrit dans la matrice & vient enfin au jour avec un visage beau, brillant & blanc, & est dès lors un remède universel à toutes les maladies du corps humain.
Enfin la troisième couleur principale est la rouge, elle est le complément & la perfection de la pierre, on obtient cette rougeur par la seule continuation de la cuisson de la matière. Après le premier œuvre, on l’appelle sperme masculin, or philosophique, feu de la pierre, couronne royale, fils du soleil, minière du feu céleste.
La plupart des Philosophes commencent leur traité de l’œuvre à la pierre au rouge, de sorte que ceux qui lisent ces ouvrages, ne saurait faire trop d’attention à cela car c’est une source d’erreur pour eux, tant parce qu’ils ne sauraient deviner de quelle matière parlent alors les Philosophes, qu’à cause des opérations, des proportions des matières qui sont dans le second œuvre ou la fabrique de l’élixir, bien différentes de pelle du premier. Quoique la seconde opération ne soit qu’une répétition de la première, il est bon cependant de remarquer que ce qu’ils appellent feu, air, terre & eau dans l’un, ne sont pas les mêmes noms dans l’autre, leur mercure est appelé mercure, tant sous la forme liquide, que sous la forme sèche. Ceux, par exemple, qui lisent Alphidhius s’imaginent quand il appelle la matière de l’œuvre minière rouge, qu’il faut chercher pour le premier commencement des opérations une matière rouge ; les uns en conséquence travaillent sur le cinabre, d’autres sur le minium, d’autres sur l’orpiment, d’autres sur la rouille de fer, parce qu’ils ne savent pas que cette minière rouge est la pierre parfaite des Philosophes.
D’Espagnet décrit ainsi la manière de faire le soufre philosophique : choisissez un dragon rouge, courageux, qui n’ait rien perdu de sa force naturelle, ensuite sept ou neuf aigles vierges, hardies, dont les rayons du Soleil ne soient pas capables d’éblouir les yeux ; mettez-les avec le dragon dans une prison claire, transparente & bien close & par-dessus un bain chaud, pour les exciter au combat, ils ne tarderont pas à venir aux prise, le combat sera long & très pénible, jusqu’au quarante-cinquième ou cinquantième jour que les aigles commenceront à dévorer le dragon ; celui-ci en mourant infectera toute la prison de son sang corrompu & d’un venin très noir, à la violence duquel les aigles ne pouvant résister expireront aussi ; de la putréfaction de leurs cadavres, naîtra un corbeau qui élèvera peu à peu la tête, & par l’augmentation du bain, il déploiera ses ailes & commencera à voler ; le vent, les nuages l’emporteront ça & là, fatigué d’être ainsi tourmenté, il cherchera à s’échapper, ayez donc soin qu’il ne trouve aucune issue : enfin lavé & blanchi par une pluie constante de longue durée & une rosée céleste, on le verra métamorphosé en cygne ; la naissance du corbeau vous indiquera la mort du dragon.
Si vous voulez pousser jusqu’au rouge, ajoutez l’élément du feu qui manque à la blancheur, sans toucher, ni remuer le vase de sa place, mais en fortifiant le feu par degrés ; poussez son action sur la matière jusqu’à ce que l’occulte devienne manifeste, l’indice sera la couleur citrine ; gouvernez alors le feu du quatrième degré, toujours par les degrés requis, jusqu’à ce que par l’aide de Vulcain, vous voyez éclore des roses rouges qui se changeront en amarantes, couleur de sang ; mais ne discontinuez point l’ouvrage que vous ne voyez le tout réduit en cendres très rouges & impalpables.
Ce soufre philosophique est une terre d’une ténuité, d’une ignéité & d’une sécheresse extrême, elle contient un feu de nature très abondant, c’est pourquoi on l’a nommé feu de la pierre ; il a la propriété d’ouvrir, de pénétrer les corps des métaux & de les changer en sa propre nature : on le nomme en conséquence, Père & semence masculine.
Les trois couleurs noire, blanche & rouge, doivent nécessairement se  succéder dans l’ordre que j’ai décrit, mais elles ne sont pas les seules qui se manifestent, elles indiquent les changements essentiels qui surviennent à la matière, au lieu que les autres couleurs presque infinie & semblables à celles de l’arc-en-ciel, ne sont que passagères & d’une très courte durée. Ce sont des espèces de vapeurs, qui affectent plutôt l’air que la terre, qui se chassent les unes & les autres, & qui se dissipent pour faire place aux trois principales dont j’ai parlé.
Ces couleurs étrangères sont cependant quelquefois des lignes d’un mauvais régime, & d’une opération mal conduite, la noirceur répétée en est une marque certaine ; car les petits corbeaux, dit d’Espagnet, ne doivent point retourner dans le nid après l’avoir quitté, la rougeur prématurée est encore de ce nombre, car elle ne doit paraître qu’à la fin, comme preuve de la maturité du grain & du temps de la moisson.

DE L’ELIXIR

Seconde Opération.

Ce n’est pas assez d’être parvenu au soufre Philosophique que je viens de décrire, la plupart y ont été trompé & ont abandonné l’œuvre dans cet état, croyant l’avoir poussé à sa perfection ; l’ignorance des procédés de la nature & de l’art, sot la cause de cette erreur : en vain voudrait-on tenter de faire la projection avec ce soufre ou pierre au rouge. La pierre philosophique ne peut être parfaite qu’à la fin du second œuvre, qu’on appelle élixir. 
De ce premier soufre on en fait un second que l’on peut ensuite multiplier à l’infini, on doit donc conserver précieusement cette première minière du feu céleste pour l’usage requis.
L’élixir, suivant d’Espagnet, est composé d’une matière triple, savoir, d’une eau métallique ou du mercure sublimé philosophiquement, du ferment blanc, si l’on veut faire l’élixir au blanc ou ferment rouge pour l’élixir an rouge, & enfin du second soufre, le tout selon les poids & proportion philosophique, l’élixir doit avoir cinq qualités, il doit être fusible, permanent & pénétrant, tingeant & multipliant : il tire sa teinture & sa fixation du ferment, sa fusibilité de l’argent vif, qui sert de moyen pour réunir les teintures du ferment & du soufre, & sa propriété multiplicative lui vient de l’esprit de la quintessence qu’il a naturellement.
Les deux métaux parfaits donnent une teinture parfaite, parce qu’ils tiennent la leur du soufre pur de la nature ; il ne faut donc point chercher ton ferment ailleurs que dans ces deux corps : teignez donc votre élixir blanc avec la Lune, & le rouge avec le Soleil. Le mercure reçoit d’abord cette teinture & la communique ensuite, prenez garde à vous tromper dans le mélange des ferments, & ne prenez pas l’un pour l’autre ; vous perdriez tout. Ce second œuvre se fait dans le même vase ou dans un vase semblable au premier, dans le même fourneau & avec les mêmes degrés de chaleur, mais il est beaucoup plus court.
La perfection de l’élixir consiste dans le mariage & l’union parfaite du sec & de l’humide, de manière qu’ils soient inséparables, & que l’humide donne au sec la propriété d’être fusible & à la moindre chaleur, on en fait l’épreuve en en mettant un peu sur une lame de cuivre ou de fer échauffé, s’il fond d’abord sans fumée, on a ce qu’on souhaite.

PRATIQUE DE L’ÉLIXIR


Terre ou ferment rouge, trois parties ; eau & air pris ensemble, six parties : mêlez-le tout, & broyer pour en faire un amalgame ou pâte métallique de consistance de beurre, de manière que la terre soit impalpable ou insensible au tact, ajoutez-y une partie & demie de feu, & mettez le tout dans un vase de la forme du premier, & qu’il ait le col long d’un pied, que vous scellerez parfaitement : donnez-lui un feu du premier degré pour la digestion, vous ferez ensuite l’extraction des éléments par les degrés de chaleur qui leur sont propres, jusqu’à ce qu’il soient tous réduits en terre fixe. La matière deviendra comme une pierre brillante, transparente, rouge, & sera pour lors dans sa perfection ; prenez-en à volonté, mettez-le dans un creuset sur un feu léger, & imbibez cette partie avec son huile rouge, en l’insérant goutte à goutte, jusqu’à ce quelle se fonde & coule sans fumée: ne craignez pas que votre mercure s’évapore, car la terre boira avec plaisir & avidité cette humeur qui est de sa nature. Vous avez alors en possession votre élixir parfait ; remerciez le Grand Architecte de l’Univers de la faveur qu’il vous a fait, & faites-en usage pour sa Gloire, & ne communiquez votre secret  qu’à des gens de bonnes mœurs.
L’élixir blanc se fait de même que le rouge, mais avec des ferments blancs & de l’huile blanche.

LA TEINTURE


La teinture dans le sens philosophique, est l’élixir même rendu fixe, fusible, pénétrant & tingeant par la corruption & les autres opérations dont j’ai parlé. Cette teinture ne consiste donc pas dans la couleur externe, mais dans la substance même qui donne la teinture avec la forme métallique, elle agi comme le safran dans l’eau ; elle pénètre même plus que l’huile ne fait fur le papier ; elle se mêle intimement comme la cire avec la cire, comme l’eau avec l’eau, parce que l’union se fait entre deux choses de même nature. C’est de cette propriété que lui vient celle d’être une panacée admirable pour les maladies des trois règnes de la nature ; elle va chercher dans eux le principe radical & vital, qu’elle débarrasse par son action des hétérogènes qui l’embarrassent & te tiennent en prison, elle vient à son aide, & se joint à lui pour combattre ses ennemis ; ils  agissent alors de concert & remportent une victoire parfaite. Cette quintessence chasse l’impureté des corps, comme le feu fait évaporer l’humidité des bois ; elle conserve la santé en donnant des forces au principe de la vie pour résister aux attaques des maladies, & faire faire la séparation de la substance véritablement nutritive des aliments, d’avec celle qui n’en est que le véhicule.

LA MULTIPLICATION


On entend par la multiplication philosophique une augmentation en quantité & en qualité, & l’un & l’autre au-delà de tout ce qu’on peut s’imaginer. Celle de la qualité est une multiplication de la teinture par une corruption, une volatilisation & une fixation réitérées autant de fois qu’il plaît à l’Artiste, la seconde augmente seulement la quantité de la teinture sans accroître les vertus.
Le second soufre se multiplie avec la même matière dont il a été fait, en y ajoutant une petite partie du premier selon les poids & mesures requises.
Il y a trois manières de faire la multiplication, la première est de prendre une partie de l’élixir parfait rouge, que l’on mêle avec neuf parties de son eau rouge ; on met le vase au bain pour faire dissoudre le tout en eau ; après la solution  on cuit cette eau jusqu’à ce qu’elle se coagule en une matière semblable à un rubis, on insère ensuite cette matière à la manière de l’élixir, & dès cette première opération la médecine acquiert dix fois plus de vertus qu’elle n’en avait, si l’on réitère ce même procédé une seconde fois, elle augmentera de cent, une troisième fois de mille & ainsi de fuite toujours par dix.
La seconde manière est de mêler la quantité que l’on veut d’élixir avec son eau, en gardant cependant les proportions entre l’un & l’autre, & après avoir mis le tout dans un vase de réduction bien scellé, le dissoudre au bain, & suivre tout le régime du second en distillant successivement les éléments par leurs propres feux, jusqu’à ce que le tout devienne pierre ; on insère ensuite comme dans l’antre & la vertu de l’élixir augmente de cent dès la première fois, mais cette voie est plus longue, on la réitère comme la première pour accroître sa force de plus en plus.
La troisième est la multiplication en quantité, on projette une once de l’élixir multiplié en qualité sur cent onces de mercure commun purifié ; ce mercure mis sur un petit feu, se changera bientôt en élixir. Si on jette une once de ce nouvel élixir sur cent onces d’autre mercure commun purifié, il deviendra or très fin, la multiplication de l’élixir blanc se fait de la même manière, en prenant l’élixir blanc & son eau, au lieu de l’élixir rouge : plus on réitérera la multiplication en qualité, plus elle aura d’effet dans la projection, mais non pas de la troisième manière que j’ai parlé, car fa force diminue à chaque projection par le mercure commun, on ne peut cependant pousser cette réitération que jusqu’à la quatrième ou cinquième fois, parce que la médecine serait alors si active & si ignée que les opérations deviendraient instantanées, puisque leur durée s’abrège à chaque réitération ; sa vertu d’ailleurs est assez grande à la quatrième ou cinquième fois pour combler les désirs de l’Artiste, puisque dès la première un grain peut convertir cent grains de mercure en or, à la quatrième cent mille, &c. on doit juger de cette médecine comme du grain qui multiplie à chaque fois qu’on le sème.
Il faut observer que ce que l’on appelle eau rouge, est la poudre rouge que la première opération a produit ; & l’élixir parfait ou huile rouge, est la poudre rouge qu’a produit la seconde opération, cela doit s’entendre de mime pour le blanc.

DES POIDS DANS L’ŒUVRE


Raymond Lulle nous avertit que cette chose unique n’est pas une seule chose prise individuellement, mais deux choses de même nature qui n’en font qu’une ; s’il y a deux ou plusieurs choses à mêler, il faut le faire avec proportion, poids & mesure. J’en ai parlé dans l’Article des Signes Démonstratifs, sous les noms d’Aigle & de Dragon, & j’ai aussi donné les proportions des matières requises pour la multiplication. On doit voir par-là que les proportions des matières ne sont pas les mêmes dans le premier & le second œuvre.

REGLES GENERALES

Avant de mettre la main à l’œuvre en quelque genre que ce soit, on doit avoir tellement combiné tout que l’on trouve aucune chose dans les Livres philosophiques que l’on ne soit en état d’expliquer, afin de pouvoir réussir dans les opérations qu’on se propose d’entreprendre. Il faut pour cet effet être assuré de la matière que l’on doit employer, voir si elle a véritablement toutes les qualités & propriétés, par lesquelles les Philosophes la désignent, puisqu’ils avouent qu’ils ne l’ont point nommé par le nom sous lequel elle est connue ordinairement ; on doit observer que cette matière ne coûte rien que la peine de l’amasser, & que la médecine que Philalète, après Geber, appelle médecine du premier ordre, la première préparation se parfait sans beaucoup de frais, en tout lieu, en tout temps, par toutes sortes de personnes ; pourvu qu’on ait une quantité suffisante de matière, qui doit être au moins de trente à quarante livres.
Les termes de conversion, dessiccation, mortification, inspissation, préparation, altération, ne signifient que la même chose dans l’art Hermétique. La sublimation, descension, distillation, putréfaction, calcination, congélation, fixation, cération, sont quant à elles-mêmes des choses différentes ; mais elles ne constituent dans l’œuvre qu’une même opération continuée dans le même vase : les Philosophes n’ont donné tous ces noms qu’aux différentes choses ou changement qu’ils ont vu se passer dans le vase : lorsqu’ils ont aperçu la matière s’exhaler en fumée subtile, & monter au haut du vase, ils ont nommé cette ascension, sublimation ; voyant ensuite cette vapeur descendre au fond du vase, ils l’ont appelée descension, distillation.
Morien dit ci conséquence : toute notre opération consiste à extraire l’eau de sa terre, & à l’y remettre jusqu’à ce que la terre pourrisse & se purifie ; lorsqu’ils ont aperçu que cette eau mêlée avec sa terre se coagulait ou s’épaississait, qu’elle devenait noire, & puante, ils ont dit que c’était la putréfaction, principe de génération ; cette putréfaction dure jusqu’à ce que la matière soit devenue blanche.
Cette matière étant noire se réduit en poudre, lorsqu’elle commence à devenir grise, cette apparence de cendre a fait naître l’idée de la calcination, incération, &c., & lorsqu’elle est parvenue à une grande blancheur, ils l’ont nommée calcination parfaite, voyant que la matière prenait une consistance solide, qu’elle ne fluait plus, elle a formé leur congélation, leur induration ; c’est pourquoi ils ont dit que tout le magistère consiste à dissoudre & à coaguler naturellement, & cuire par un même régime jusqu’au rouge foncé. On doit donc se donner de garde de remuer le vase & de l’ôter du feu central, car si la matière se refroidissait, tout serait perdu.
Pour donner un feu du premier degré, il faut que la panse du vase soit un quart en terre ; pour lui donner un feu du second degré, il faut mettre de la terre jusqu’à moitié de la panse, &c.

DES VERTUS DE L’ELIXIR PHILOSOPHIQUE


Il est, suivant le dire de tous les Philosophes, la source des richesses & de la santé, puisque avec lui on peut faire or & l’argent en abondance, & qu’on se guérit non seulement de toutes les maladies qui peuvent être guéries, mais aussi que par son usage modéré on peut les prévenir ; un grain seul de cette médecine ou élixir rouge, donné aux paralytiques, hydropiques, goutteux, lépreux, les guérira, pourvu qu’ils en prennent la même quantité pendant quelques jours seulement.
L’épilepsie, les coliques, les rhumes, fluxions, phrénésie, & toute autre maladie interne, ne peuvent tenir contre ce principe de vie. Elle est un remède assuré contre toutes sortes de maladies des yeux. Tous apostèmes, ulcères, blessures, cancers, fistules, nolimétanger y & toutes maladies de la peau, en en faisant dissoudre un grain dans un verre de vin ou d’eau, dont l’on bassine les maux extérieurs, elle fond peu à peu la pierre dans la vessie ; elle chasse tout venin & poison, en en buvant comme ci-dessus.
Raymond Lulle assure qu’elle est en général un remède souverain contre tous les maux qui affligent l’humanité depuis les pieds jusqu’à la tête, qu’elle les guérit en un jour s’ils ont duré un mois, en douze jours, s’ils sont d’une année, & en un mois quelques vieux qu’ils soient.
Arnaud de Villeneuve dit que son efficacité est infiniment supérieure à celle de tous les remèdes d’Hippocrate, de Gallien, d’Alexandre, d’Avicenne & de toute la médecine ordinaire, qu’elle réjouit le cœur, donne de la vigueur & de la force, conserve la jeunesse &c fait reverdir la vieillesse, en général, qu’elle guérit toutes les maladies tant chaudes que froides, tant sèches qu’humides.
Geber, sans faire l’énumération des maladies qu’elle guérit, se contente de dire qu’elle surmonte toutes celles que les Médecins ordinaires regardent comme incurables ; qu’elle rajeunit la vieillesse, & l’entretient en santé pendant   de longues années, même au-delà du cours ordinaire, en en prenant seulement gros comme un grain de moutarde, deux ou trois fois la semaine à jeun.
Philalète ajoute à cela, qu’elle nettoie la peau de toutes taches, rides, &c. ; qu’elle délivre la femme en travail d’enfant, fût-il mort, en tenant seulement la poudre an nez de la mère, & cite Hermès pour son garant, il assure avoir lui-même tiré des bras de la mort bien des malades abandonnés des Médecins. On trouve la manière de s’en servir particulièrement pour toutes les maladies, dans les Ouvrages de Raymond Lulle & d’Arnaud de Villeneuve.

APOLOGIE DU GRAND ŒUVRE


Le grand Œuvre des Sages, tient le premier rang entre les belles choses ; la nature, sans l’art, ne le peut achever, & l’art sans la nature ne l’ose entreprendre ; c’est un chef-d’œuvre qui borne la puissance des deux ; ses effets sont si miraculeux, que la santé qu’il procure & conserve aux vivants, la perfection qu’il donne à tous les composés de la nature, & les grandes richesses qu’il produit d’une façon toute divine, ne sont pas ses plus hautes merveilles.
Si le Grand Architecte de l’univers l’a fait le plus parfait agent de la nature, l’on peut dire sans crainte qu’il a reçu le même pouvoir du ciel pour la morale, s’il purifie le corps, il éclaire les esprits ; s’il porte les mixtes au plus haut point de leur perfection, il peut élever nos entendements jusqu’aux plus hautes connaissances ; il est le Sauveur du grand Monde, puisqu’il purge toutes choses des taches originelles, & répare par sa vertu le désordre de leur tempérament. Il subsiste dans un parfait ternaire de trois principes purs réellement distincts, & qui ne sont qu’une même nature. Il est originairement l’esprit universel du monde corporifié dans une terre vierge, étant la première production ou le premier mélange des éléments au premier point de sa naissance. Il est travaillé dans sa première préparation, il verse son sang, il meurt, il rend son esprit, il est enseveli dans son vaisseau, il monte au ciel tout quintessencié pour examiner les sains &c les malades, détruisant l’impureté centrale des uns & exalter les principes des autres ; de sorte que ce n’est pas sans sujet qu’il est appelé par les Sages, le Sauveur du grand Monde & la figure de celui de nos  Ames. L’on peut justement dire que s’il produit des merveilles dans la nature y introduisant aux corps une très grande pureté, il fait aussi des miracles dans la morale, éclairant nos esprits des plus hautes lumières.
Je laisse aux Lecteurs la liberté d’en tirer les conséquences qu’il jugera à propos & convenables.




ENTRETIEN DE LA PIERRE DES PHILOSOPHES AVEC L’OR ET LE MERCURE VULGAIRE


Le sujet de cet entretien, est une dispute que l’Or & le Mercure eurent un jour avec la Pierre des Philosophes, & voici de quelle manière parle un véritable Philosophe, qui est parvenu à la possession de ce grand secret.
Je vous proteste, arec un cœur sincère, touché de compassion pour ceux qui sont depuis longtemps dans les grandes recherches ; & je vous certifie à vous tous qui chérissez ce merveilleux art, que toute notre œuvre prend naissance d’une seule chose, & qu’en cette chose l’œuvre trouve sa perfection, sans qu’elle ait besoin de quoi que ce soit autre que d’être dissoute & coagulée, ce qu’elle doit faire d’elle-même sans le secours d’aucune chose étrangère.
Lorsqu’on met de la glace dans un vase placé sur le feu, on voit que la chaleur la fait résoudre en eau : on doit en user de la même manière avec notre pierre, qui n’a besoin que du secours de l’Artiste, de l’opération de ses mains, & de l’action du feu naturel, car elle ne se résoudra jamais d’elle-même, quand elle demeurerait éternellement fur la terre : c’est pourquoi nous devons l’aider de telle manière, toutes fois que nous ne lui ajoutions rien qui lui soit étranger & contraire.
Tout ainsi que Dieu produit le froment dans les champs, & que c’est ensuite à nous le mettre en farine, la pétrir & en faire du pain, de même notre art requiert que nous fassions la même chose : Dieu nous a créé ce minéral, afin que nous le prenions tout seul, que nous décomposions son corps grossier & épais.
Ceux qui s’appliquent à la recherche de notre art, & qui savent de quelle manière on doit traiter les métaux & les minéraux, pourront être  assez éclaires dans la dispute entre la Pierre des Philosophes, l’Or & le Mercure, pour arriver droit au but qu’ils se proposent.
RECIT
L’Or & le Mercure allèrent un jour à main armée pour combattre & pour subjuguer la Pierre des Philosophes ; l’Or animé de fureur, commença à parler de cette sorte.
L’OR
Comment as-tu la témérité de s’élever au-dessus de moi & de mon frère Mercure, & de prendre la préférence sur nous, toi qui n’es qu’un vers bouffi ? ignore-tu que je suis le plus précieux, le plus constant & le premier de tous les métaux ? Ne sais-tu pas que les Monarques, les Princes & les Peuples, font également consister toutes leurs richesses en moi & en mon frère Mercure, & que tu es au contraire le dangereux ennemi des hommes & des métaux, au lieu que les plus habiles Médecins ne cessent de publier & de vanter les vertus singulières que je possède, pour donner & pour conserver la santé à tout le monde ?
LA PIERRE
A ces paroles pleines d’emportement, la Pierre répondit, sans s’émouvoir, mon cher Or, pourquoi ne te fâches-tu pas plutôt contre le
Grand Architecte, & pourquoi ne lui demande-tu pas pour quelles raisons il n’a pas créé en toi ce qui se trouve en moi ?
L’OR
C’est Dieu même qui m’a donné l’honneur, la réputation & le brillant éclat, qui me rendent si estimable, c’est pour cette raison que je suis si recherche d’un chacun. Une de mes plus grandes perfections est d’être un métal inaltérable dans le feu, & hors du feu, aussi tout le monde m’aime & court après moi : mais toi tu n’est qu’une fugitive, & une trompeuse, qui abuse tous les hommes : cela se voit en ce que tu t’envoles, & que tu t’échappes des mains de ceux qui travaillent avec toi.
LA PIERRE
Il est vrai, mon cher Or, c’est Dieu qui t’a donné l’honneur, la confiance & la beauté, qui te rendent précieux : c’est pourquoi tu es obligé de rendre des grâces éternelles à sa Divine Bonté, & ne pas mépriser les autres comme tu fais : car je puis te dire que tu n’es pas cet Or, dont les écrits des Philosophes font mention ; mais que cet Or est caché dans mon sein. Il est vrai, je l’avoue, je coule dans le feu, & je n’y demeure pas, toutes fois tu dis fort bien que Dieu & la nature m’ont donné cette qualité, & que cela doit être ainsi ; d’autant que ma fluidité tourne à l’avantage de l’Artiste, qui sait la manière de l’extraire ; sache cependant que mon âme demeure constante en moi, & qu’elle est plus stable & plus fixe que tu n’es, tout Or que tu sois, & que ne sont tous tes frères & tous tes compagnons. Ni l’eau, ni le feu, quel qu’il soit, ne peuvent la détruire, ni la consumer, quand ils agiraient sur elle, pendant autant de temps que le monde durera.
Ce n’est donc pas ma faute, si je suis recherchée par des Artistes, qui ne savent pas comment il faut travailler avec moi, ni de quelle manière je doit être préparée.
 Ils me mêlent souvent avec des matières étrangères, qui me sont entièrement contraires. Ils m’ajoutent de l’eau, des poudres & autres choses semblables, qui détruisent ma nature, & les propriétés qui me sont essentielles, aussi s’en trouve-t-il à peine un entre cent qui travaille avec moi. Ils s’appliquent tous à chercher la vérité de l’art dans toi & dans ton frère Mercure : c’est pourquoi ils errent tous, & c’est en cela que leurs travaux sont faux. Ils en sont eux-mêmes un bel exemple, car c’est inutilement qu’ils emploient leur Or, & qu’ils tachent de le détruire : il ne leur reste de tout cela, que l’extrême pauvreté, à laquelle ils se trouvent enfin réduits.
C’est toi Or, qui es la première cause de ce malheur, tu sais fort bien que sans moi, il est impossible de faire aucun or ni argent, qui soient parfaits, & qu’il n’y a que moi seule qui aie ce merveilleux avantage. Pourquoi souffre-tu donc, que presque tout le monde entier fonde ses opérations sur toi, & sur le Mercure ? Si tu avais encore quelque reste d’honnêteté, tu empêcherais bien que les hommes ne s’abandonnassent à une perte toute certaine : mais comme au lieu de cela tu fais tout le contraire, je puis soutenir avec vérité que c’est toi seul qui es un trompeur.
L’OR
Je veux te convaincre par l’autorité des Philosophes, que la vérité de l’art peut être accomplie avec moi : lis Hermès, il parle ainsi : le Soleil est son père, & la Lune sa mère, or je suis le seul qu’on Compare au Soleil.
Aristote, Avicenne, Pline y Sérapion, Hippocrate, Dioscoride, Mesué, Rasis, Averroès, Geber, Raymond Lulle, Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve, & grand nombre d’autres Philosophes que je passe sous silence pour n’être pas long, écrivent tous clairement & distinctement, que les métaux & la teinture physique, ne sont composés que de soufre & de mercure ; que ce soufre doit être rouge, incombustible, résistant constamment au feu, & que le mercure doit être clair, & bien purifié. Ils parlent de cette sorte sans aucune réserve, ils me nomment ouvertement par mon propre nom, & disent que dans l’or, c’est-à-dire dans moi, se trouve le soufre rouge, digest, fixe & incombustible, ce qui est véritable & tout évident : car il n’y a personne qui ne connaisse bien que je suis un métal très constant &c inaltérable, que je suis doué d’un soufre parfait & entièrement fixe, sur lequel le feu n’a aucune puissance.
Le Mercure fut du sentiment de l’Or, il approuva son discours ; soutint que tout ce que son frère venait de dire était véritable, & que l’œuvre pouvait se parfaire de la manière que l’avoient écrit les Philosophes ci-dessus allégués. Il ajouta même que chacun connaissait assez combien était grande l’amitié mutuelle qu’il y avait entre l’or & lui, préférablement à tous les autres métaux, qu’il n’y avait personne qui ne pût aisément en juger par le témoignage de ses propres yeux ; que les Orfèvres & autres semblables Artisans, savaient fort bien que lorsqu’ils voulaient dorer quelque ouvrage, ils ne pouvaient se passer du mélange de  l’or & du mercure, & qu’ils en faisaient la conjonction en très peu de temps, sans difficulté, & avec fort peu de travail : que ne devait-on pas espérer de faire avec plus de temps, plus de travail & plus d’application !
LA PIERRE
A ce discours la Pierre se prit à rire, & leur dit : en vérité vous méritez bien l’un & l’autre qu’on se moque de vous, & de votre démonstration ; mais c’est toi Or, que j’admire encore plus, voyant que tu t’en fais si fort accroire, pour l’avantage que tu as d’être bon à certaines choses. Peux-tu bien te persuader que les anciens Philosophes ont écrit comme ils ont fait, dans un sens qui doive s’entendre à la manière ordinaire ? & crois-tu, qu’on doive simplement interpréter leurs paroles à la lettre ?
L’OR
Je suis certain que les Philosophes & les Artistes que je viens de citer, n’ont point écrit de mensonge. Ils sont tous du même sentiment touchant la vertu que je possède : il est bien vrai qu’il s’en est trouvé quelques-uns qui ont voulu chercher clans des choses entièrement éloignées, la puissance & les propriétés qui sont en moi. Ils ont travaillé sur certaines herbes, sur les animaux, sur le sang sur les urines, sur les cheveux, sur le sperme, & sur des choses de cette nature : ceux-là se sont sans doute écartés de la véritable voie, & ont quelquefois écrit des faussetés ; mais il n’en est pas de même des Maîtres que j’ai nommé. Nous avons des preuves certaines qu’ils ont en effet possédé ce grand art, c est pourquoi nous devons ajouter foi a leurs écrits.
LA PIERRE
Je ne révoque point en doute que ces Philosophes n’aient eu une entière connaissance de l’art, excepté toutefois quelques-uns de ceux que tu as allégués : car il y en a parmi eux, mais fort peu, qui l’ont ignoré, & qui n’en ont écrit que sur ce qu’ils en ont ouï dire : mais lorsque les véritables Philosophes nomment simplement l’or & le mercure, comme les principes de l’art, ils ne se servent de ces termes, que pour en cacher la connaissance aux ignorants, & à ceux qui sont indignes de cette Science : car ils savent fort bien que ces esprits vulgaires, ne s’attachent qu’aux noms des choses, aux recettes, & aux procédés qu’ils trouvent écrits, sans examiner s’il y a un solide fondement dans ce qu’ils mettent en pratique : mais les hommes savants, & qui lisent les bons livres avec application & exactitude, considèrent toutes choses avec prudence, examinent le rapport & la convenance qu’il y a entre une chose & une autre, & par ce moyen ils pénètrent dans le fondement de l’art ; de sorte que par le raisonnement & par la méditation, ils découvrent enfin quelle est la matière des Philosophes, entre lesquels il ne s’en trouve  aucun qui ait voulu l’indiquer, ni la donner à connaître ouvertement, & par son propre nom.
Ils se déclarent nettement là-dessus, lorsqu’ils disent qu’ils ne révèlent jamais moins le secret de leur art, que lorsqu’ils parlent clairement, & selon la manière ordinaire de s’énoncer, mais ils avouent au contraire que lorsqu’ils se servent de similitudes, de figures & de paraboles, c’est en vérité dans ces endroits de leurs écrits qu’ils manifestent leur art : car les Philosophes, après avoir discouru de l’or & du mercure, ne manquent pas de déclarer ensuite, & d’assurer que leur or n’est pas le Soleil ou l’or vulgaire, & que leur mercure n’est pas non plus le mercure commun, en voici la raison.
L’Or est un métal parfait, lequel à cause de la perfection que la nature lui a donnée, ne saurait être poussé par l’art à un degré plus parfait y de sorte que de quelque manière qu’on puisse travailler avec l’or, quelque artifice qu’on mette en usage, quand on extrairait cent fois sa couleur & sa teinture, l’Artiste ne fera jamais plus d’or, & ne teindra jamais une plus grande quantité de métal, qu’il y avait de couleur & de teinture dans l’or, dont elle aura été extraite : c’est pour cette raison que les Philosophes disent qu’on doit chercher la perfection dans les choses imparfaites, & qu’on l’y trouvera.
Raimond Lulle, que tu m’as cité, est de ce même sentiment, il assure que ce qui doit être rendu meilleur, ne doit pas être parfait, parce que dans ce qui est parfait y il n’y a rien à changer, & qu’on détruit bien plutôt sa nature, que d’ajouter quelque chose à sa perfection.
L’OR
Je n’ignore pas que les Philosophes parlent de cette manière, toutefois cela se peut appliquer à mon frère Mercure, qui est encore imparfait : mais si on nous joint tout deux ensembles, il reçoit alors de moi la perfection qui lui manque : car il est du sexe féminin, & moi je suis du sexe masculin ; ce qui fait dire aux Philosophes, que l’art est un tout homogène. Tu vois un exemple de cela dans la procréation des hommes, car il ne peut naître aucun enfant sans l’accouplement du mâle & de la femelle ; c’est-à-dire, sans la conjonction de l’un avec l’autre. Nous en avons un pareil exemple dans les animaux, & dans tous les êtres vivants.
LA PIERRE
Il est vrai, ton frère Mercure est imparfait, & par conséquent il n’est pas le Mercure des sages ; aussi quand vous seriez conjoints ensemble, & qu’on vous tiendrait ainsi dans le feu pendant des cours de plusieurs années, pour tâcher de vous unir parfaitement l’un avec l’autre, il arrivera toujours la même chose ; savoir, qu’aussitôt que le mercure sent l’action du feu, il se sépare de toi, se sublime, s’envole & te laisse seul en bas ; que si on vous dissout dans l’eau forte, si on vous résout, si on vous distille, & si on vous coagule, vous ne produirez toutefois jamais qu’une poudre & un précipité rouge : que si on fait projection de cette poudre sur un métal imparfait, elle ne le teint point ; mais, on y trouve autant d’or, qu’on y en avait mis au commencement, & ton frère Mercure te quitte & s’enfuit.
Voilà quelles sont les expériences que ceux qui s’attachent à la recherche de la Chimie, ont fait à leur grand dommage, pendant une longue suite d’années ; voilà où aboutit toute la connaissance qu’ils ont acquise par leurs travaux ; mais pour ce qui est du proverbe des anciens, dont tu veux te prévaloir, que l’art est un tout entièrement homogène, qu’aucun enfant ne peut naître sans le mâle & la femelle, & que tu te figures que par-là les Philosophes entendent parler de toi & de ton frère Mercure, je dois te dire nettement que cela est faux, & que mal à propos on l’entend de toi, encore qu’en ces mêmes endroits les Philosophes parlent juste, & disent la vérité. Je te certifie que c’est ici la pierre angulaire qu’ils ont posés, & contre laquelle plusieurs milliers d’hommes ont bronché.
Peux-tu bien t’imaginer qu’il en doit être de même avec les métaux, qu’avec les choses qui ont vie ; il arrive en ceci ce qui arrive à tout les faux Artistes ; car lorsque vous lisez de semblables passages dans les Philosophes, vous ne vous attachez pas à les examiner davantage, pour tâcher de découvrir si de telles expressions cadrent & s’accordent ou non, avec ce qui a été dit auparavant, ou qui est dit dans la suite : cependant tu dois savoir que tout ce que les Philosophes ont écrit de l’œuvre en termes figurés, se doit entendre de moi seule & non de quelque autre chose qui soit dans le monde puisqu’il n’y a que moi seul qui puisse faire ce qu’ils disent, & que sans moi, il est impossible de faire aucun or ni argent qui soient véritables.
L’OR
Bon Dieu ! n’as-tu point de honte de proférer un si grand mensonge, & ne crains-tu pas de commettre un péché, en te glorifiant jusqu’à un tel point, que d’oser t’attribuer à toi seule tout ce que tant de sages & de savants personnages ont écrit de cet art, depuis tant de siècles, toi qui n’es qu’une matière crasse, impure & venimeuse, & tu avoues nonobstant cela que cet art est un tout parfaitement homogène ? tu dis de plus que sans toi, ou ne peut faire aucun or ni argent qui soient véritables, comme étant une chose universelle ; n’est-ce pas là une contradiction manifeste, d’autant que plusieurs savants se sont appliqués avec tant de soin & d’exactitude aux curieuses recherches qu’ils ont faites, qu’ils ont trouvé d’autres voies ; ce sont des procédés qu’on nomme des particuliers, desquels cependant on peut tirer une grande utilité.
LA PIERRE
Mon cher Or, ne sois pas surpris de ce que je viens de te dire, & ne sois pas si imprudent que de m’imputer un mensonge à moi qui ai plus d’âge que toi ; s’il m’arrivait de me tromper en cela, tu devrais avec juste raison excuser mon grand âge, puisque tu n’ignores pas, qu’il faut porter respect à la vieillesse.
Pour te faire voir que j’ai dit la vérité, afin de défendre mon honneur, je ne veux m’appuyer que de l’autorité des mêmes Maîtres que tu m’as cités, & que par conséquent tu n’es pas en droit de récuser : voyons particulièrement Hermès, il parle ainsi : il est vrai, sans mensonge, certain & très véritable, que ce qui est en bas, est semblable à ce qui est en haut, & ce qui est en haut, est semblable à ce qui est en bas ; c’est par ces choses qu’on peut faire les miracles d’une seule chose.
Vcici comment parle Aristote : ô ! que cette chose est admirable, qui contient en elle-même toutes les choses dont nous avons besoin. Elle se tue elle-même, & ensuite elle reprend vie d’elle-même, elle s’épouse elle-même, elle l’engrosse elle-même, elle naît d’elle-même, elle se résout d’elle-même dans son propre sang, elle se coagule de nouveau avec lui, & prend une consistance dure, elle se fait blanche, elle se fait rouge d’elle-même ; nous n’y changeons rien, si ce n’est que nous en séparons la grossièreté & la terrestréité.
Le philosophe Platon parle de moi en ces termes : c’est une seule, unique chose, d’une seule & même espèce en elle-même, elle a un corps, une âme & un esprit, & les quatre éléments, sur lesquels elle domine. Il ne lui manque rien, elle n’a pas besoin des autres corps ; car elle s’engendre elle-même : toutes choses sont d’elle, par elle, & en elle.
Je pourrais te produire ici plusieurs autres témoignages, mais comme cela n’est pas nécessaire, je les passe sous silence, pour n’être pas ennuyeuse ; & comme tu viens de me parler de procédés particuliers, je vais t’expliquer en quoi ils diffèrent de l’art : quelques Artistes qui ont travaillé avec moi, ont poussé leurs travaux si loin, qu’ils sont venus à bout do séparer de moi mon esprit, qui contient ma teinture, en sorte que le mêlant avec d’autres métaux & minéraux, ils sont parvenus à communiquer quelque peu de mes vertus & de mes forces, aux métaux qui ont quelque affinité & quelque amitié avec moi, cependant les Artistes qui ont réussi par cette voie, & qui ont trouvé sûrement une partie de l’art, sont véritablement en très petit nombre : mais comme ils n’ont pas connu l’origine d’où viennent les teintures, il leur a été impossible de pousser leur travail plus loin, & ils n’ont pas trouvé au bout du compte, qu’il y eut une grande utilité dans leur procédé : mais si ces Artistes avaient porté leurs, recherches au-delà, & qu’ils eussent bien examiné quelle est la femme qui m’est propre, qu’ils l’eussent cherchée, & qu’ils m’eussent uni à elle, c’est alors que j’aurais pu teindre mille fois davantage, mais au lieu de cela ils ont entièrement détruit ma propre nature, en me mêlant avec des choses étrangères ; c’est pourquoi bien qu’en faisant leur calcul, ils aient trouvé quelque avantage fort médiocre toutefois, en comparaison de la grande puissance qui est en moi : il est constant néanmoins que cette utilité n’a procédé, & n’a eu son origine que de moi, & non de quoi que ce soit autre avec quoi j’ai pu être mêlée.
L’OR
Tu n’as pas assez prouvé par ce que tu viens de dire, car encore que les Philosophes parlent d’une seule chose qui renferme en soi les quatre éléments, qui a un corps, une âme & un esprit, & par cette chose ils veuillent faire entendre la teinture physique, lorsqu’elle a été poussée jusqu’à sa dernière perfection, qui est le but où ils tendent, néanmoins cette chose doit dès son commencement être composée de moi, qui suis l’Or & de mon frère Mercure, comme étant tous deux la semence masculine, & la semence féminine, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, car après que nous avons été suffisamment cuits, & transmués en teinture, nous sommes pour lors l’un & l’autre ensemble une seule chose dont les Philosophes parlent.
LA PIERRE
Cela ne va pas comme tu te l’imagine, je t’ai déjà dit ci-devant, qu’il ne peut se faire une véritable union de vous deux, parce que vous n’êtes pas un seul corps, mais deux corps ensemble, & par conséquent vous êtes contraires à considérer le fondement de la nature, mais moi j’ai un corps imparfait, une âme constante, une teinture pénétrante, j’ai de plus un mercure clair, transparent, volatil & mobile, & je puis opérer toutes les grandes choses, dont vous vous glorifiez tous deux, sans toutefois que vous puissiez les faire, parce que c’est moi qui porte dans mon sein l’Or philosophique, & le Mercure des sages ; c’est pourquoi les Philosophes parlant de moi, disent notre Pierre est invisible, & il n’est pas possible d’acquérir la possession de notre Mercure autrement que par le moyen de deux corps, dont l’un ne peut recevoir sans l’autre, la perfection qui lui est requise.
C’est pour cette raison qu’il n’y a que moi seule qui possède une semence masculine & féminine, & qui soit en même temps un tout entièrement homogène ; aussi me nomme-t-on hermaphrodite. Richard anglais, rend témoignage de moi, disant la première matière de notre Pierre, s’appelle Rebis, deux fois chose, c’est-à-dire, une chose qui a reçu de la nature une double propriété occulte, qui lui fait donner le nom d’hermaphrodite, comme qui dirait une matière dont il est difficile de pouvoir distinguer le sexe, & de découvrir si elle est mâle ou femelle, d’autant qu’elle incline également des deux côtes : c’est pourquoi la médecine universelle se fait d’une chose, qui est l’eau, & l’esprit du corps.
C’est cela qui a fait dire, que cette médecine qui a trompé un grand nombre de sots, à cause de la multitude des énigmes, sous lesquelles elle est enveloppée, cependant cet art ne requiert qu’une seule chose, qui est connue de plusieurs, & qui est à la possession de tout le monde, que plusieurs souhaitent ; & le tout est une chose qui n’a pas sa pareille dans l’univers, elle dl vile toutefois, & on peut se la procurer à peu de frais : il ne faut pas pour cela la mépriser, car elle fait & parfait des choses admirables.
Le philosophe Alain dit, vous qui travaillez à cet art, vous devez avoir une parfaite connaissance de cette matière divine, & avoir une ferme & constante application d’esprit à votre travail, & ne pas commencer à essayer tantôt une chose & tantôt une autre. L’art ne consiste pas dans la pluralité des espèces, mais dans le corps & dans l’esprit. O qu’il est véritable, que la médecine de notre Pierre est une chose, un vaisseau, une conjonction ! tout l’artifice commence par une chose & finit par une chose ; bien que les Philosophes, dans le dessein de cacher ce grand art, décrivent plusieurs voies savoir, une conjonction continuelle, une mixtion, une sublimation, une dessiccation, & tout autant d’autres voies & opérations qu’on peut en nommer de différents noms mais la solution du corps, ne se fait que dans son propre sang.
Voici comment parle Geber, il y a un soufre dans la profondeur du mercure, qui le cuit & qui le digère dans les veines des mines, pendant un très long temps. Tu vois donc bien, mon cher Or, que je t’ai amplement démontré, que ce soufre n’est qu’en moi seule, puisque je fais tout moi seule, sans ton secours & sans celui de tous tes frères & de tous tes compagnons. Je n’ai pas besoin de vous, mais vous avez tous besoin de moi, d’autant que je puis vous donner à tous la perfection, & vous élever au-dessus de l’état où la nature vous a mis.
A ces dernières paroles, l’Or le mit furieusement en colère, ne sachant plus que répondre, il tint cependant conseil avec son frère Mercure, & ils convinrent ensemble qui s’assisteraient l’un l’autre, espérant qu’étant deux contre notre Pierre, qui n’est qu’une & seule chose, ils la surmonteraient facilement, de sorte qu’après n’avoir pu la vaincre par la dispute, ils prirent résolution de la mettre à mort par l’épée : dans ce dessein ils joignirent leurs forces, afin de les augmenter par l’union de leur double puissance.
Le combat se donna, notre Pierre déploya ses forces & sa valeur, les combattit tous deux, les surmonta, les dissipa & les engloutit l’un & l’autre ; en sorte qu’il ne resta aucun vertige, qui pût faire connaître ce qu’ils étaient devenus.
Ainsi chers Amis, qui avez la crainte de Dieu devant les yeux, ce que je viens de vous dire, doit vous faire connaître la vérité & vous éclairer l’esprit autant qu’il est nécessaire, pour comprendre le fondement du plus grand & du plus précieux de tous les trésors, qu’aucun Philosophe n’a si clairement exposé, découvert, ni mis au jour.

OBSERVATION


Faites donc attention à tout ce que je viens de dire du Mercure, parce que selon les Philosophes, notre Mercure est le seul des Sages, & que quiconque travaillerait sans lui, ressemblerait à celui qui voudrait sans corde se servir d’un arc. Cependant ce Mercure ne se trouve pas tel sur la terre ; mais on l’extrait comme je l’ai indiqué, dans l’œuvre, des matières ou il est renfermé, non par la voie de création, mais comme un enfant qu’on tire du sein de sa mère, par un moyen admirable, & par un art industrieux.
Tout Adepte verra que je n’avance point des fables, & que ce sont des expériences réelles qui ont été faites par les plus savants Auteurs qui ont traité cette matière, c’est pourquoi écrivant ceci pour le bien de mon prochain, il me suffit de dire que personne n’a parlé de cet art avec autant de clarté que moi ; plusieurs fois j’ai quitté la plume voulant cacher la vérité sous le masque de l’envie. Mais Dieu, qui seul connaît les cœurs, ma déterminé à le faire, & je lui en rends gloire. Ainsi je ne doute pas qu’il n’y en aura plusieurs dans ces derniers temps, qui se trouveront heureux de posséder ce secret. Et comme j’écris sincèrement, je ne laisserai aucun doute sans y satisfaire pleinement ; pour cet effet, comme j’ai annoncé dans l’œuvre que l’Artiste pourrait suppléer au défaut de la chaleur centrale de l’endroit on il mettrait couver son œuf philosophique ; je donnerai à la fin une description du feu de l’Athanor & de son fourneau ; il faut observer que par le nombre des aigles, on désigne combien de fois doit être purifie & sublimé le Mercure philosophique, ainsi lorsque l’on vous dit de prendre sept ou neuf aigles, cela veut dire de prendre du Mercure philosophique qui aura été sublimé sept ou neuf fois.
Quiconque désire posséder cette toison d’Or, doit savoir que notre Poudre aurifique, que nous appelons notre Pierre, est le seul or digéré & porté au plus haut degré de pureté & de fixité, où il puisse être emmené, tant par la nature, que par les soins d’un habile Artiste. Cet or donc essencifié ou poussé à ce degré suprême de perfection, n’est plus l’or vulgaire, mais celui des Sages. Je pourrai, à ce sujet, citer tous les Philosophes, mais la vérité n’a pas besoin de témoins.
Me croira ou désapprouvera qui voudra : que l’on me censure même si l’on peut, tout ce qu’on pourra m’opposer, ne produira qu’une profonde ignorance, je sais que des esprits qui veulent raffiner sur l’œuvre, se forment mille chimères ; mais on ne trouvera le vrai, qu’en suivant exactement la voie simple de la nature.
Vous n’avez donc pas besoin d’autre chose : il ne vous reste qu’à prier Dieu, qu’il veuille bien vous faire parvenir à la possession d’un joyau, qui est d’un prix inestimable, aiguisez après cela la pointe de vos esprits ; lisez les écrits des Sages avec prudence, travaillez avec diligence & exactitude, n’agissez pas avec précipitation dans un œuvre si précieux. Il a son temps ordonné par la nature, tout de même que les fruits qui sont sur les arbres, & les grappes de raisins que la vigne porte. Ayez la droiture dans le cœur, & proposez-vous, dans votre travail, une fin honnête ; autrement Dieu ne vous accordera rien ; car il ne communique un si grand don, qu’à ceux qui veulent en faire un bon usage, & il en prive ceux qui ont dessein de s’en servir, pour commettre le mal. Surtout n’oubliez point les Pauvres, & je prie Dieu qu’il vous donne la Sainte Bénédiction. Ainsi soit-il.

MANIERE DE FAIRE LA PROJECTION


Prenez une partie de votre Pierre parfaite, soit au blanc, soit au rouge, puis faites fondre dans un creuset quatre parties de l’un des métaux fixes ; savoir, d’argent si c’est au blanc, & d’or si c’est au rouge ; joignez-y donc une partie de votre pierre selon l’espèce que vous voudrez produire, jetez le tout dans un cornet à régule chaud, & graissé, il vous restera une masse que vous mettrez facilement en poudre. Prenez ensuite dix parties de Mercure, purgé & purifié, mettez-le sur le feu, & lorsqu’il commencera à pétiller & à fumer, jetez-y une partie de votre poudre, qui fixera le Mercure en un clin d’œil, fondez à feu violent cette matière fixée, &c vous aurez une pierre ou médecine d’un ordre inférieur.
Prenez derechef une partie de cette dernière matière, que vous projetterez sur quelque métal que ce soit, mais qu’il soit purifié & mis en fusion par le feu, projetez autant de votre pierre qu’elle peut teindre de ce métal, & vous aurez or ou argent plus pur que celui qui est formé par la nature.
Cependant il est toujours mieux de faire la projection par degré, jusqu’à ce que votre pierre ne donne plus de teinture, parce qu’en projetant une petite portion de poudre sur beaucoup de métal imparfait, à moins que ce ne soit sur du vif argent, il se fait alors une déperdition considérable de la pierre, à cause des scories des métaux impurs. C’est pourquoi plus le métal est purifié avant la projection, mieux on réussit dans la transmutation.

DESCRIPTION DE L’ATHANOR OU FOURNEAU PHILOSOPHIQUE


L’ATHANOR a une tour & un nid, cette tour doit avoir deux pieds & un peu plus de haut, sur un pied de diamètre en dedans, l’épaisseur des côtés doit être de deux pouces de chaque côté ; la porte où est le feu, doit avoir sept pouces d’élévation, & doit être plus épaisse dans le bas que dans le haut, & que cette épaisseur aille toujours en diminuant d’une manière imperceptible, jusqu’à la partie supérieure. Au-dessus du sol ou la partie la plus inférieure du fourneau, il faut une petite porte de trois à quatre pouces en carré, par où on puisse ôter les cendres, au-dessus il faut une grille, & un pouce plus haut il y aura deux trous qui feront circuler la chaleur dans l’Athanor, cette tour non plus que le nid, ne doivent avoir aucune ouverture ni fente, le nid ne doit pas être plus bas que le bassin, qui doit être immédiatement frappé par le feu, & ce feu doit avoir son issue par trois à quatre trous, le nid aura son couvercle avec une fenêtre, & doit contenir un matras d’un pied de long ou environ, sinon il doit y avoir un trou au couvercle du nid, pour passer le col du matras. Tout étant ainsi disposé, le fourneau doit être mis en un lieu éclairé, placer les charbons par le haut de la tour, d’abord on mettra des charbons allumés, puis du charbons noirs, & y mettre son couvercle que l’on joindra avec la cendre tamisée, de manière qu’aucun air y puisse entrer : ce seul fourneau doit servir pour mener l’œuvre à sa perfection.

Si l’Artiste est industrieux, il trouvera d’autres moyens de donner un feu convenable, en disposant toujours l’Athanor de manière que sans toucher au matras, on puisse changer les degrés du feu, comme on le jugera à propos depuis une chaleur, telle que celle de la fièvre, jusqu’au feu du petit réverbère ou d’un rouge obscur. Faites en sorte que dans sa force il puisse rester du moins sept à huit heures dans la même égalité, sans être obligé d’y mettre du nouveau charbon ; s’il durait moins ce serait un nouveau travail, alors vous avez la première porte de l’œuvre. Dès que vous aurez fait la pierre, vous pourrez avoir un fourneau portatif, parce que les autres opérations sont bien moins difficiles, & demandent moins de temps ; ainsi elles n’ont pas besoin d’un feu aussi fort, ni d’un fourneau difficile à transporter ; & comme il ne s’agît plus que de multiplier, on pourra faire durer le feu au moins l’espace d’une semaine dans la même égalité, il faut avoir le soin de mettre dans l’Athanor dessous & autour de l’œuf philosophique de la cendre de sarment.
FIN