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GUENON L'Arbre de Vie et le breuvage d'immortalité.


Yggdrasil
Oluf Olufsen Bagge (1847)


L’ARBRE DE VIE ET LE BREUVAGE D’IMMORTALITE

René Guénon


Article publié dans les Etudes Traditionnelles, avril 1939.
(Repris dans Symboles de la Science sacrée, chapitre LIII)


En parlant de l’« Arbre du Monde » (Etudes Traditionnelles, février 1939), nous avons mentionné notamment, parmi ses différentes figurations, l’arbre Haoma de la tradition avestique ; celui-ci (et plus précisément le Haoma blanc, arbre « paradisiaque », puisque l’autre, le Haoma jaune, n’en est qu’un « substitut » ultérieur) est particulièrement en relation avec son aspect d’« Arbre de Vie », car la liqueur qui en est extraite, et qui est appelée aussi haoma, est la même chose que le soma vêdique, qui, comme on le sait, s’identifie à l’amrita ou « breuvage d’immortalité ». Que le soma soit d’ailleurs donné comme extrait d’une simple plante plutôt que d’un arbre, il n’y a là aucune objection valable contre ce rapprochement avec le symbolisme de l’« Arbre du Monde » ; en effet, celui-ci est désigné par de multiples noms, et, à côté de ceux qui se rapportent à des arbres proprement dits, on rencontre aussi celui de « plante » (oshadhi) et même celui de « roseau » (vêtasa) (1).

Si l’on se reporte au symbolisme biblique du Paradis terrestre, la seule différence notable qu’on y constate à cet égard, c’est que l’immortalité est donnée, non par une liqueur tirée de l’« Arbre de Vie », mais par son fruit même ; il s’agit donc ici d’une « nourriture d’immortalité », plutôt que d’un breuvage (2) ; mais, dans tous les cas, c’est toujours un produit de l’arbre ou de la plante, et un produit dans lequel se trouve concentrée la sève qui est en quelque sorte l’« essence » même du végétal (3). Il est aussi à remarquer d’autre part que, de tout le symbolisme végétal du Paradis terrestre, l’« Arbre de Vie » seul subsiste avec ce caractère dans la description de la Jérusalem céleste, alors que tout le reste du symbolisme y est minéral ; et cet arbre porte alors douze fruits qui sont les douze « Soleils », c’est-à-dire l’équivalent des douze Âdityas de la tradition hindoue, l’arbre lui-même étant leur commune nature, à l’unité de laquelle ils reviennent finalement (4) ; on se souviendra ici de ce que nous avons dit de l’arbre envisagé comme « station du Soleil », et des symboles figurant le soleil venant se reposer sur l’arbre à la fin d’un cycle. Les Âdityas sont les fils d’Aditi, et l’idée d’« indivisibilité » qu’exprime ce nom implique évidemment « indissolubilité », donc « immortalité » ; Aditi n’est d’ailleurs pas sans rapport, à certains égards, avec l’« essence végétative », par là même qu’elle est considérée comme « déesse de la terre (5) », en même temps qu’elle est par ailleurs la « mère des Dêvas » ; et l’opposition d’Aditi et de Diti, dont procède celle des Dêvas et des Asuras, peut être rattachée sous le même rapport à celle de l’« Arbre de Vie » et de l’« Arbre de Mort » dont nous avons parlé dans l’étude précédente. Cette opposition se retrouve d’ailleurs dans le symbolisme même du soleil, puisque celui-ci s’identifie aussi à la « Mort » (Mrityu) quant à l’aspect sous lequel il est tourné vers le « monde d’en bas (6) », et qu’en même temps il est la « porte d’immortalité », de sorte qu’on pourrait dire que son autre face, celle qui est tournée vers le domaine « extra-cosmique », s’identifie à l’immortalité même. Cette dernière remarque nous ramène à ce que nous avons dit précédemment au sujet du Paradis terrestre, qui est encore effectivement une partie du « cosmos », mais dont la position est pourtant virtuellement « supra-cosmique » : ainsi s’explique que, de là, le fruit de l’« Arbre de Vie » puisse être atteint, ce qui revient à dire que l’être qui est parvenu au centre de notre monde (ou de tout autre état d’existence) a déjà conquis l’immortalité par là même ; et ce qui est vrai du Paradis terrestre l’est naturellement aussi de la Jérusalem céleste, puisque l’un et l’autre ne sont en définitive que les deux aspects complémentaires que prend une seule et même réalité, suivant qu’elle est envisagée par rapport au commencement ou à la fin d’un cycle cosmique.

Il va de soi que toutes ces considérations doivent être rapprochées du fait que, dans les différentes traditions, des symboles végétaux apparaissent comme « gage de résurrection et d’immortalité » : le « rameau d’or » des Mystères antiques, l’acacia qui le remplace dans l’initiation maçonnique, ainsi que les rameaux ou les palmes dans la tradition chrétienne, et aussi du rôle que jouent d’une façon générale, dans le symbolisme, les arbres qui demeurent toujours verts et ceux qui produisent des gommes ou des résines incorruptibles (7). D’un autre côté, le fait que le végétal est parfois considéré dans la tradition hindoue comme étant de nature « asurique » ne saurait constituer une objection ; en fait, la croissance du végétal est en partie aérienne, mais aussi en partie souterraine, ce qui implique en quelque sorte une double nature, correspondant encore en un certain sens à l’« Arbre de Vie » et à l’« Arbre de Mort ». C’est d’ailleurs la racine, c’est-à-dire la partie souterraine, qui constitue le « support » originel de la végétation aérienne, ce qui correspond à la « priorité » de nature des Asuras par rapport aux Dêvas ; au surplus, ce n’est assurément pas sans raison que la lutte des Dêvas et des Asuras est représentée comme se déroulant principalement autour de la possession du « breuvage d’immortalité ».

De la relation étroite du « breuvage d’immortalité » avec l’« Arbre de Vie », il résulte une conséquence fort importante au point de vue plus spécial des sciences traditionnelles : c’est que l’« élixir de vie » est plus proprement en rapport avec ce qu’on peut appeler l’aspect « végétal » de l’alchimie (8), où il correspond à ce qu’est la « pierre philosophale » pour son aspect « minéral » ; on pourrait dire en somme que l’« élixir » est l’« essence végétale » par excellence. On ne doit d’ailleurs pas objecter à cela l’emploi d’une expression telle que celle de « liqueur d’or », qui, tout comme celle de « rameau d’or » que nous rappelions tout à l’heure, fait en réalité allusion au caractère « solaire » de ce dont il s’agit ; il est évident que ce caractère doit avoir son expression dans l’ordre végétal aussi bien que dans l’ordre minéral ; et nous rappellerons encore à cet égard la représentation du soleil comme « fruit de l’Arbre de Vie », fruit qui d’ailleurs est aussi désigné précisément comme une « pomme d’or ». Il est bien entendu que, dès lors que nous envisageons ces choses dans leur principe, c’est surtout symboliquement que nous devons entendre ici le végétal et le minéral, c’est-à-dire qu’il s’agit avant tout de leurs « correspondances », ou de ce qu’ils représentent respectivement dans l’ordre cosmique ; mais d’ailleurs cela n’empêche nullement qu’on puisse aussi les prendre au sens littéral quand on en vient à certaines applications plus particulières. Sous ce dernier rapport, on retrouverait encore sans difficulté l’opposition dont nous avons parlé, liée à la double nature du végétal : c’est ainsi que l’alchimie végétale, dans l’application médicale dont elle est susceptible, a pour « envers », si l’on peut s’exprimer ainsi, la « science des poisons » ; du reste, en vertu même de cette opposition, tout ce qui est « remède » sous un certain aspect est en même temps « poison » sous un aspect contraire (9). Nous ne pouvons naturellement songer à développer ici tout ce qu’on peut tirer de cette dernière remarque ; mais elle permettra tout au moins d’entrevoir les applications précises auxquelles peut donner lieu, dans un domaine tel que celui de la médecine traditionnelle, un symbolisme aussi « principiel » en lui-même que celui de l’« Arbre de Vie » et de l’« Arbre de Mort ».


NOTES

(1) Cf. A. K. Coomaraswamy, The Inverted Tree, p. 12. 

(2) Chez les Grecs, l’« ambroisie », en tant qu’elle est distinguée du « nectar », est aussi une nourriture, bien que son nom soit d’ailleurs étymologiquement identique à celui de l’amrita

(3) En sanscrit, le mot rasa a à la fois le sens de « sève » et celui d’« essence ».

(4) Cf. Le Roi du Monde, ch. IV et XI ; on pourra se reporter aussi à ce que nous y avons dit du « breuvage » d’immortalité, et de ses différents « substituts » traditionnels (ibid., ch. V et VI). 

(5) Cf. A. K. Coomaraswamy, The Inverted Tree, p. 28. 

(6) On pourrait aussi développer à ce propos des considérations sur le rapport du soleil et de ses révolutions avec le temps (Kâla) qui « dévore » les êtres manifestés. 

(7) Cf. L’Ésotérisme de Dante, ch. V et Le Roi du Monde, ch. IV.

(8) Cet aspect a été développé surtout dans la tradition taoïste, d’une façon plus explicite que partout ailleurs. 

(9) En sanscrit, le mot visha, « poison » ou « breuvage de mort », est considéré comme l’antithèse d’amrita ou « breuvage d’immortalité ».