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HUTIN Robert Fludd et la Rose+Croix.






ROBERT FLUDD
 ALCHIMISTE ROSICRUCIEN

Serge Hutin


Article paru dans le n° 46 de la revue Initiation et Science, 1958


Robert Fludd (1574-1637) est un fort curieux personnage : médecin, alchimiste, astrologue, théosophe chrétien, il ressemble beaucoup - par l’extrême « encyclopédisme » de ses connaissances ésotériques - à son grand inspirateur, Paracelse. Il est surtout connu (dans les milieux spécialisés tout au moins) pour avoir été l’instructeur en Grande-Bretagne de la société secrète des Rose-Croix, dont l’influence sur la formation progressive de la Maçonnerie écossaise n’est plus à démontrer ; et son système théosophique passe à juste titre pour être fondé, avant tout, sur l’enseignement initiatique de la mystérieuse Fraternitas Rosae Crucis.

Chez Fludd, l’Alchimie est le fondement même de la théosophie chrétienne : nous y découvrons l’expression la moins voilée de l’Hermétisme rosicrucien, qui mêle inextricablement la gnose, la mystique et la pratique matérielle.

On trouve, au hasard des nombreux traités du Rosicrucien anglais, maintes allusions à des opérations de laboratoire. Voici, par exemple, un curieux passage de l’Anatomiæ amphitheatrum (1) : « Le vrai alchimiste imite la nature. En commençant son œuvre, il réduit d’abord la matière en parcelles, il la brise et la pulvérise - c’est la fonction des dents. La matière ainsi divisée, il l’introduit par un tuyau dans la cornue ; ce tuyau représente l’œsophage. Ensuite, il mouille la matière avant de la soumettre à l’action de la chaleur - comme la salive et le suc gastrique humectent les aliments ingérés dans l’estomac. Enfin, il ferme exactement l’appareil et l’entoure d’une chaleur humide, égale et modérée, en le plaçant dans un bain-marie et dans du fumier de cheval - c’est ainsi que l’estomac est naturellement entouré par le foie, la rate, les intestins, qui le maintiennent à une température égale. L’opération de l’alchimiste est assimilée à la digestion : les parties élaborées sont mises à part et servent à alimenter le grand œuvre, tandis que les matières excrémentielles sont rejetées comme inutiles. » (2)

La nature étant le plus grand des « chymistes », l’artiste doit se guider perpétuellement sur elle : il connaîtra ainsi les lois secrètes qui régissent le mystère de la vie et la formation de toutes les créatures des trois règnes.

Et pourtant, l’homme ne doit jamais perdre de vue que l’âme est, au sens littéral du terme, emprisonnée dans le corps :

« L’âme qui anime le corps tend à s’élever, ainsi que la flamme, vers les hautes régions de l’air. C’est là son instinct et son bonheur. Or, comment se fait-il que nous éprouvions une si grande fatigue lorsque nous gravissons une montagne ? Ne suivons-nous pas la route qui plaît à l’âme ? - C’est que le corps matériel, dont l’essence de tendre, tout au rebours de l’âme, vers le centre de la terre, l’emporte de beaucoup, par sa masse, sur l’étincelle qui nous anime. - Il faut que l’âme réunisse toutes ses forces pour élever avec elle et faire obéir à son impulsion la lourde masse du corps qui l’enchaîne. » (3)

C’est donc l’aspect spirituel de l’Alchimie qui sera, dans la perspective rosicrucienne de Fludd, primordiale. Dans le Summum Bonum, l’hermétiste anglais nous rappelle d’ailleurs que le symbole même de la Rose-Croix ne représente pas autre chose que le bois du Calvaire éclaboussé par le sang du Christ, interne et mystique - de la mort initiatique du « vieil homme » - pour parvenir à l’illumination salvatrice. S’adressant aux Frères de la Rose-Croix, à ses mystérieux initiateurs, Fludd s’écrie :

« De ma recherche minutieuse, j’ai conclu, ô frères très illuminés, que vous êtes réellement illuminés par l’Esprit, par l’impulsion et les avertissements divins auxquels seront annoncées et dévoilées les choses que les textes sacrés ont mystiquement prédites devoir advenir immédiatement avant la fin du monde. Vous, au-dessus des hommes de cet âge, vous avez reçu du Créateur du monde une félicité, une vertu spirituelle et une grâce divine supérieures. Vous voyez dans sa lumière, vous êtes confortés par l’Esprit de Sagesse, vous menez une vie heureuse et il apparaît que vous avez reçu tous les dons du Saint-Esprit. » (4)

Le Grand Œuvre rosicrucien semble d’abord être exclusivement spirituel : « Et, nous avertit le Summum Bonum, il n’y a pas d’autre nom sur la terre, ni dans le ciel, par qui nous puissions être saufs, excepté le nom de Jésus, sous lequel toutes choses sont réunies, car le Christ Jésus est tout en tous. » (5)

Autre passage caractéristique, toujours dans le même ouvrage : « La Rose des Rose-Croix est le sang du Christ dont tous nos péchés ont été lavés. C’est la rose de Sharon du Cantique des Cantiques ; c’est elle qui orne le jardin secret, c’est à sa base qu’est creusé le puits des Eaux Vives ; c’est la charité du Christ par laquelle, selon la parole de l’apôtre, on arrive à connaître, avec tous les saints, la largeur, la longueur, l’élévation et la profondeur ; c’est le sang jusqu’à l’effusion duquel il nous faut résister au péché. » (6)

Il ne s’agit pourtant pas d’une simple allusion à des sortes d’exercices spirituels ; ou, plutôt, ces derniers s’intègrent dans une perspective beaucoup plus vaste : par la Sagesse divine, l’homme peut connaître « toutes choses », comme il est dit dans les Ecritures ; mais, en connaissant Dieu, l’adepte peut atteindre - et de la manière la plus tangible qui soit - à la vie éternelle. Le Rose-Croix, au sens strict du terme - par opposition aux simples « Rosicruciens » - membres de la société secrète du même nom - est un homme qui a reconquis l’immortalité que possédait Adam avant la Chute :

« Heureux celui qui peut s’unir à l’Esprit, car tant dans son corps, vivant ou mort, que dans son âme, il aura la béatitude et la félicité, la félicité sincère, par laquelle seule nous pouvons être exaltés à la vie éternelle, non autrement qu’Hénoch et Elie ne mourant jamais ou Moïse après sa mort. Il n’est donc pas impossible que cet Esprit s’unisse aux corps de quelques illuminés, les attire à soi par la résurrection et les retienne avec leurs âmes près de lui pour l’éternité (…). Les illuminés sont donc destinés à recouvrer ce souverain bien, à nul second (…). Tel est le principe de la régénération, de la résurrection de l’âme et du corps, de la sublimation des corps terrestres en nature céleste, de la séparation du grossier et du subtil, de l’impur et du pur, de la transmutation de l’être de nature visible en nature invisible ; tel est le principe de la vraie teinture qui seule teint les métaux et les corps. » (7)

La pierre philosophale, c’est la « manne », la nourriture divine dont parle le Christ; c’est là le « Pain de Vie ». Au Père Mersenne, qui lui demande : « Où se réunit la Fraternité des Rose-Croix ? », Fludd répond : « Dans le palais de Dieu, où le Christ est la pierre angulaire » (8). Et cette « pierre angulaire » n’est pas seulement spirituelle, mais tangible, palpable si l’on peut dire : le Christ, c’est l’Ame du Monde, le Principe de Vie, par lequel subsistent tant le monde dans son ensemble que tous les êtres qui le composent. Le Feu alchimique, c’est le Principe lumineux, le Verbe, qu’il s’agit de délivrer de sa gangue ténébreuse. L’adepte transforme son corps en un corps angélique, devient un Immortel : la pierre philosophale détruit la masse grossière, et convertit le corps en une essence lumineuse infiniment mobile, à l’abri des influences extérieures, mais qui continue toujours de conserver l’apparence humaine. (9)

« Quelqu’un peut-il, dans l’espace de temps compris entre la résurrection du Christ et son avènement, surgir par la vertu de l’Esprit vivifiant, de la mort pour entrer dans la vie éternelle ? » A cette question (10), Robert Fludd répond par l’affirmative. Et il précise la nature du mystère de la régénération alchimique :

« Il est dit que la nature des hommes est consanguine de la nature des dieux et qu’elle s’y apparente par la divinité. Et c’est ce qu’il faut comprendre des hiéroglyphes rosicruciens et non y voir l’œuvre d’un vulgaire souffleur. A celui qui possèdera le Verbe proféré de la nue, et s’ouvrira à l’Esprit rutilant de splendeur divine appartiendra la destinée de Moïse ou d’Elie (…). Voici le Lion plein d’audace qui dévore le soleil, et ainsi la mixtion essentielle des choses supérieures avec les inférieures, annonçant l’immortalité, l’incorruptibilité, la force de la force. » (11)

L’Alchimie rosicrucienne a comme but essentiel de permettre à quelques hommes privilégiés - les « vrais Rose-Croix » - de reconquérir l’immortalité ; elle permet de pallier les insuffisances de la condition humaine post-adamique :

« Nous périssons par l’injustice, qui est la modalité du diable, lequel est le Prince de ce monde, d’où il a chassé la Justice ; et telle est la raison qui nous rend incapables d’immortalité. Etant justes, nous serions immortels comme la Justice elle-même, dont la nature est d’être à perpétuité et sans laquelle nous ne pouvons ni nous régénérer ni revivre. Cependant, un certain nombre d’hommes ne sont pas exclus de la bénédiction ; le mystère de la résurrection habite dans leur âme, et ce sont ceux-là qui ont le privilège d’être comptés au nombre des fils de Dieu, car ils perçoivent la lumière qui règne dans le monde et que le monde ne voit pas ; ils la voient, la connaissent et l’attestent. » (12)


NOTES

(1) Francfort (de Bry) 1623, in-folio.

(2) pp. 223-224 (traduit par F. Hoefer, Histoire de la chimie, Paris, 1869, tome 2, pp. 181-182).

(3) Utriusque Cosmi Historia, tome 2, première partie (Oppenheim, de Bry, 1617), p. 137 (traduction par Hoefer, p. 179).

(4) Tractatus theologo-philosophicus (Oppenheim, de Bry, 1617), I, XVI (traduction d’Edgar Jégut, cité in Sédir, Histoire et doctrines des Rose-Croix, Bihorel, 1932, pp. 113-114).

(5) Sédir, p. 282.

(6) Sédir, p. 302.

(7) Robert Fludd, Tractatus theologo-philosophicus, III, VII (Sédir, pp. 228-229).

(8) Summum Bonum, p. 37. Cf. Sophiæ cum Maria Certanem, Francfort, 1629, p. 56. « …Petra spiritualis, quæ… erat Christus ».

(9) Summum Bonum, Livres III et IV – Philosophia Maysaica, Garda (Rammazenius), 1638, section II, Livre III, chap. 8.

(10) C’est le titre du chapitre VII du Livre III du Tractatus theologo-philosophicus.

(11) Tractatus theologo-philosophicus, III, VII (Sédir, p. 230).

(12) Ibid.