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ELIPHAS LEVI Histoire de la Magie (1860) 1ère partie



Eliphas Levi (1810-1875)
Huile sur toile par Charles Revel, 1874.


HISTOIRE DE LA MAGIE

AVEC UNE
EXPOSITION CLAIRE ET PRÉCISE DE SES PROCÉDÉS,
DE SES RITES ET DE SES MYSTÈRES

PAR ÉLIPHAS LÉVI

Auteur de Dogme et rituel de la haute magie.

Opus hierarchicum et catholicum.
(C'est une oeuvre hiérarchique et catholique.)

Définition du grand oeuvre, H. KHUNRATH

Avec 18 planches représentant 90 figures.

PARIS
GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
17, RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE.

LONDRES ET NEW-YORK,
H. BAILLIÈRE.
MADRID.
CH. BAILLY-BAILLIÈRE.

1860



(Voir aussi l'article "Magie et Alchimie")


PRÉFACE


Les travaux d'Éliphas Lévi sur la science des anciens mages formeront un cours complet divisé en trois parties:
La première partie contient le Dogme et le Rituel de la haute magie; la seconde, l'Histoire de la magie; la troisième, la Clef des grands mystères, qui sera publiée plus tard.
Chacune de ces parties, étudiée séparément, donne un enseignement complet et semble contenir toute la science. Mais pour avoir de l'un une intelligence pleine et entière, il sera indispensable d'étudier avec soin les deux autres.
Cette division ternaire de notre oeuvre nous a été donnée par la science elle-même; car notre découverte des grands mystères de cette science repose tout entière sur la signification que les anciens hiérophantes attachaient aux nombres. Trois était pour eux le nombre générateur, et dans l'enseignement de toute doctrine ils en considéraient d'abord la théorie, puis la réalisation, puis l'adaptation à tous les usages possibles. Ainsi se sont formés les dogmes, soit philosophiques, soit religieux. Ainsi la synthèse dogmatique du christianisme héritier des mages impose à notre foi trois personnes en Dieu et trois mystères dans la religion universelle.
Nous avons suivi, dans la division de nos deux ouvrages déjà publiés, et nous suivrons dans la division du troisième le plan tracé par la kabbale; c'est-à-dire par la plus pure tradition de l'occultisme.
Notre Dogme et notre Rituel sont divisés chacun en vingt-deux chapitres marqués par les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. Nous avons mis en tête de chaque chapitre la lettre qui s'y rapporte avec les mots latins qui, suivant les meilleurs auteurs, en indiquent la signification hiéroglyphique. Ainsi, en tête du chapitre premier, par exemple, on lit:

1 א A

LE RÉCIPIENDAIRE,

Disciplina,

Ensoph,

Keter.

Ce qui signifie que la lettre aleph, dont l'équivalent en latin et en français est A, la valeur numérale 1 signifie le récipiendaire, l'homme appelé à l'initiation, l'individu habile (le bateleur du tarot), qu'il signifie aussi la syllepse dogmatique (disciplina), l'être dans sa conception générale et première (Ensoph); enfin l'idée première et obscure de la divinité exprimée par keter (la couronne) dans la théologie kabbalistique.
Le chapitre est le développement du titre et le titre contient hiéroglyphiquement tout le chapitre. Le livre entier est composé suivant cette combinaison.
L'Histoire de la magie qui vient ensuite et qui, après la théorie générale de la science donnée par le Dogme et le Rituel, raconte et explique les réalisations de cette science à travers les âges, est combinée suivant le nombre septénaire, comme nous l'expliquons dans notre Introduction. Le nombre septénaire est celui de la semaine créatrice et de la réalisation divine.
La Clef des grands mystères sera établie sur le nombre quatre qui est celui des formes énigmatiques du sphinx et des manifestations élémentaires. C'est aussi le nombre du carré et de la force, et dans ce livre nous établirons la certitude sur des bases inébranlables. Nous expliquerons entièrement l'énigme du sphinx et nous donnerons à nos lecteurs cette clef des choses cachées depuis le commencement du monde, que le savant Postel n'avait osé figurer dans un de ses livres les plus obscurs que d'une manière tout énigmatique et sans en donner une explication satisfaisante.
L'Histoire de la magie explique les assertions contenues dans le Dogme et le Rituel; la Clef des grands mystères complétera et expliquera l'histoire de la magie. En sorte que, pour le lecteur attentif, il ne manquera rien, nous l'espérons, à notre révélation, des secrets de la kabbale des Hébreux et de la haute magie, soit de Zoroastre, soit d'Hermès.
L'auteur de ces livres donne volontiers des leçons aux personnes sérieuses et instruites qui en demandent, mais il doit une bonne fois prévenir ses lecteurs qu'il ne dit pas la bonne aventure, n'enseigne pas la divination, ne fait pas de prédictions, ne fabrique point de philtres, ne se prête à aucun envoûtement et à aucune évocation. C'est un homme de science et non un homme de prestiges. Il condamne énergiquement tout ce que la religion réprouve, et par conséquent il ne doit pas être confondu avec les hommes qu'on peut importuner sans crainte en leur proposant de faire de leur science un usage dangereux ou illicite.
Il recherche la critique sincère, mais il ne comprend pas certaines hostilités.
L'étude sérieuse et le travail consciencieux sont au-dessus de toutes les attaques; et les premiers biens qu'ils procurent à ceux qui savent les apprécier, sont une paix profonde et une bienveillance universelle.

ÉLIPHAS LÉVI.
1er septembre 1859.

TABLE ANALYTIQUE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.

Préface v

INTRODUCTION 1

Fausse définition de la magie. Elle ne doit pas être définie au hasard. Vraie définition, 1
Étoile flamboyante, ce que c'est. Existence de l'absolu, 2
La magie science absolue, 3
Erreurs de Dupuis, 4
Profanations de la science. Prédiction du comte de Maistre,5
Mesure et portée de la science magique. Justice de Dieu,7
Puissance de l'adepte,8
Le diable et la science,10
Existence des démons, 11
Fausse idée du diable,12
Conception des Manichéens.16
Crimes des sorciers,18
La lumière astrale. On l'appelle imagination de la nature. Ce que c'est,19
Ses effets,20
Le magnétisme défini,22
Accord de la raison avec la foi,23
Jakin et Bobas,24
Principe de la hiérarchie,25
Religion des kabbalistes,26
Images de Dieu,28
Théorie de la lumière,28
Mystères de l'amour sexuel,29
Antagonisme des pouvoirs,31
La prétendue papesse Jeanne,32
La kabbale explique et concilie tout,32
Pourquoi l'Église a condamné la magie,33
La magie dogmatique explique la philosophie de l'histoire,34
Mauvaises curiosités relatives à la magie,35
Plan de ce livre,37
Soumission de l'auteur à l'ordre établi.39

LIVRE PREMIER--Les origines magiques.

CHAPITRE PREMIER.--Origines fabuleuses41

Le livre d'Hénoch et la chute des anges,41
Sens de la légende,42
Livre de la pénitence d'Adam,43
Ce que c'est que le personnage d'Hénoch.46
Apocalypse de Saint-Méthodius.45
Les enfants de Seth et ceux de Caïn.47
Raison de l'occultisme.48
Erreur de Rousseau.49
Traditions judaïques.50
Gloire du christianisme.51
Le Sepher Jezirah, le Zohar et l'Apocalypse,51
Commencement du Zohar.52

CHAPITRE II.--Magie des mages 55

Le vrai et le faux Zoroastre,55
Dogmes du vrai Zoroastre.56
Pyrotechnie transcendentale.57
Secrets électriques de Numa.57
Une page de Zoroastre sur les démons et les sacrifices.58
Révélations importantes sur le magnétisme.60
L'initiation en Assyrie,61
Prodiges des Assyriens.62
Du Potet d'accord avec Zoroastre.62
Danger que courent les imprudents.63
Puissance de l'homme sur les animaux.63
Chute du sacerdoce en Assyrie.64
Mort magique de Sardanapale.65

CHAPITRE III.--Magie dans l'Inde67

Les Indiens descendants de Caïn. L'Inde mère de l'idolâtrie. Doctrine des gymnosophistes,67
Origine indienne du gnosticisme,68
Fables savantes de l'Inde,69
Magie noire de l'Oup nek' hat. M. Ragon, auteur cité,74
Grands arcanes indiens,75
Les Indiens révoltés et les Anglais.76

CHAPITRE IV.--Magie hermétique77

La table d'Émeraude,77
Autres écrits d'Hermès,78
Sens magique de la géographie ancienne de l'Égypte,79
Ministère de Joseph,80
Alphabet sacré,81
Table isiaque de Bembo,81
Le tarot expliqué par le Sepher Jezirah,82
Le tarot de Charles VII,82
Science magique de Moïse.83

CHAPITRE V.--Magie en Grèce85

Fables de la toison d'or,86
Médée et Jason,88
Les cinq épopées magiques,89
Eschyle profanateur des mystères,89
Orphée de la légende,90
Mystères orphiques,92
La Goétie,93
Les sorcières de Thessalie,94
Médée et Circé,95

CHAPITRE VI.--Magie mathématicienne de Pythagore96

Pythagore héritier des traditions de Numa,96
Ce qu'était Pythagore. Sa doctrine sur Dieu,97
Belle sentence contre l'anarchie. Vers dorés,98
Symboles de Pythagore. Sa chasteté,100
Sa divination,101
Comment il explique ses miracles,102
Secret de l'interprétation des songes,103
Croyance de Pythagore.104

CHAPITRE VII.--La sainte kabbale105

Origine de la kabbale105
Horreur des kabbalistes pour l'idolâtrie105
Leur définition de Dieu105
Principes de la kabbale106
Les noms divins et l'alphabet sacré109
Les clavicules de Salomon110
Si les esprits peuvent revenir113
Les larves fluidiques114
La lumière, grand agent magique115
Origine obscène des larves 117

LIVRE II.--Formation et réalisation du dogme.

CHAPITRE PREMIER.--Symbolisme primitif de l'histoire118

Allégorie du paradis terrestre119
Bêtise d'un grand esprit119
Mystères de la Genèse120
Belphégor121
Son culte122
Le sabbat, imitation des mêmes rites122
Décadence de la hiérarchie123
Philosophie de hasard 124
Doctrine de Platon124
Réponse d'Apollon à ceux de Délos125
La pierre cubique126
Résumé du néoplatonisme127

CHAPITRE II.--le mysticisme128

Inviolabilité de la science magique128
Écoles profanes et mystiques129
Les Bacchantes129
Réformateurs matérialistes. Mystiques anarchistes130
Fous-visionnaires. Leur horreur pour les sages131
Tolérance de la vraie Église132
Tendance immorale des faux miracles132
Les faux théraphims133
Rites de la magie noire134
Cause des visions135
M. Brierre de Boismont et son Traité des hallucinations136

CHAPITRE III.--Initiations et épreuves137

Ce que c'est que le grand oeuvre137
Les quatre formes du sphinx reproduites allégoriquement sur le bouclier d'Achille137
Allégories d'Hercule et d'Oedipe. Épreuves138
Tradition invoquée par Platon140
Platon kabbaliste141
Différence entre Platon et Saint-Jean142
Expériences funestes142
Homoeopathie pratiquée par les Grecs143
L'antre de Trophonius et la grotte du chien. Science des prêtres égyptiens144
Lactance se moque des antipodes145
Enfers des Grecs145
Utilité de la douleur147
Le tableau de Cébès et le poëme de Dante147
Doctrines du Phédon148

CHAPITRE IV.--Magie du culte public149

La superstition expliquée par la nécessité du culte150
Traditions orthodoxes151
Calomnies des profanes contre les initiés152
Une allégorie sur Bacchus153
Tyrésias et Calchas153
Le sacerdoce suivant Homère 155
Oracles des sybilles156

CHAPITRE V.--Mystères de la virginité157

Institution des vestales158
Vertu traditionnelle du sang virginal158
Symbolisme du feu sacré159
L'honneur chez les femmes romaines160
Hiérophantisme de Numa161
Idées ingénieuses de Voltaire sur la divination161
Instinct prophétique des masses162
Fausses appréciations des oracles par Kircher et Fontenelle162
Calendrier religieux de Numa163

CHAPITRE VI.--Des superstitions164

Belle pensée de saint Grégoire, pape164
Observance des nombres et des jours165
Abstinences des mages166
Opinions de Porphyre166
Données mythologiques sur l'instinct des animaux167
Passage d'Euripide168
Raison des abstinences pythagoriciennes168
Singulier passage d'Homère169
Superstitions romaines169
Enchantements171
Tourbillons magiques172

CHAPITRE VII.--Monuments magiques173

Les sept merveilles du monde représentant les sept planètes magiques173
Résumé philosophique des anciens175

LIVRE III.--Synthèse et réalisation divine du magisme par la révélation chrétienne.

CHAPITRE PREMIER--Christ accusé de magie177

Sens profond du commencement de l'évangile selon saint Jean Ézéchiel kabbaliste177
Caractère spécial du christianisme178
Accusations des Juifs contre le Sauveur179
Une belle légende des évangiles apocryphes180
Les Joannites181
Livres magiques brûlés à Éphèse181
Le grand Pan est mort!181

CHAPITRE II.--Vérité du christianisme par la magie182

Existence absolue de la religion182
Distinction essentielle de la science et de la foi183
Objections absurdes184
Réalité du christianisme démontrée par la charité185
Simon le Magicien187
Son histoire188
Sa doctrine190
Sa conférence avec saint Pierre et saint Paul192
Sa chute193
Sa secte continuée par Ménandre194

CHAPITRE III.--Du diable194

Satan et Lucifer194
Sagesse de l'Église196
Ce que c'est que le diable suivant les initiés aux sciences occultes196
Opinions de Torreblanca198
Perversités astrales199
Les démons, vices personnifiés200

CHAPITRE IV.--Les derniers païens201

Le miracle éternel de Dieu 201
Action civilisatrice du christianisme201
Apollonius et Julien. Légende allégorique d'Apollonius202
Suite de cette légende205
Jugement sur Julien et sur Apollonius206

CHAPITRE V.--Les légendes207

Justine et Cyprien208
Oraison magique de saint Cyprien211
La légende dorée212
Pourquoi les chrétiens étaient accusés d'adorer une tête d'âne213
L'âne d'or d'Apulée215
Finesse de saint Augustin215

CHAPITRE VI.--Peintures kabbalistiques216

Emblèmes des catacombes216
Vrais et faux gnostiques217
L'hérésiarque Marcos218
Intrusion des femmes dans le sacerdoce218
Miracles diaboliques220
Les manichéens220
Danger des évocations221
Perte des clefs kabbalistiques222

CHAPITRE VII.--École d'Alexandrie223

Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus, Hypathie223
Imprudents aveux de Synésius224
Écrits de cet initié225
Son traité des songes est commenté par Jérôme Cardan 225
Livres de saint Denys l'Aréopagite attribués à Synésius227

LIVRE IV.--La magie et la civilisation.

CHAPITRE PREMIER.--Magie chez les Barbares228

Histoire de Philinnium et de Machatès232
Mythologie des Germains et des druides234
Magie des Eubages236

CHAPITRE II.--Influence des femmes238

Velléda calomniée par Chateaubriand239
Ce que c'est que Berthe au long pied239
Mélusine240
Sainte Clotilde241
Frédégonde241
Légende ou histoire de Klodswinthe242
Frédégonde sauve une femme par méchanceté244

CHAPITRE III--Loi salique contre les sorciers244

Lois saliques245
Singulier passage du Talmud expliqué à la reine Blanche par le rabbin Jéchiel246
Amateurs du diable condamnés par l'Église248
Charles Martel249
Le kabbaliste Zédéchias et les esprits élémentaires250

CHAPITRE IV.--Légendes de Charlemagne254

Charlemagne et Roland254
L'Euchiridion de Léon III257
Les francs-juges261
Les illuminés262
La chevalerie errante263

CHAPITRE IV.--Magiciens264

Le pape et l'empereur264
Excommunications265
Légendes diaboliques265
Le rabbin Jéchiel et saint Louis266
Albert le Grand et son androïde267
Saint Thomas d'Aquin270
Ce que c'est que la quinte-essence271

CHAPITRE VI.--Procès célèbres272

Puissance des ordres religieux273
Les templiers275
Légende profane des Jonnnites sur la vie de N.-S. Jésus-Christ275
Doctrine secrète des templiers278
Leur procès279
Leur destruction apparente280
La sainte et vaillante Jeanne d'Arc280
Gille de Laval, seigneur de Raiz, type de la Barbe-Bleue290

CHAPITRE VII.--Superstitions relatives au diable290

Comment le diable apparaît291
Hallucinations terribles293
Le pourquoi des apparitions295
Ce que disent les tables tournantes297

LIVRE V.--Les adeptes et le sacerdoce.

CHAPITRE PREMIER.--Prêtres et papes accusés de magie298

Sainteté inviolable du sacerdoce298
Accusations des faux adeptes299
Sylvestre II faussement accusé300
Légèreté de Platine300
Absurde histoire de la papesse Jeanne301
Opinion de Naudé sur Sylvestre II304
Le grimoire d'Honorius,305
--Son auteur présumable306
Analyse curieuse et entièrement nouvelle de ce grimoire314

CHAPITRE II.--Apparition des Bohémiens nomades314

Extrait d'une ancienne chronique317
Citation de l'Histoire vraie des vrais Bohémiens, par M. Vaillant327
Opinion de l'auteur sur les Bohémiens328

CHAPITRE III.--légende et histoire de Raymond Lulle341

CHAPITRE IV.--Alchimistes342

Flamel et le livre du Juif Abraham,342
--Figures mystérieuses de ce livre,343
--Tradition sur Flamel345
Bernard le Trévisan. Basile Valentin et Trithéme. Cornelius Agrippa,345
--Le pantacle de Trithéme 346
Guillaume Postel. Sa doctrine348
--La mère Jeanne349
--Postel le Ressuscité350
--Le père Desbillons justifie Postel351
Paracelse353
--La médecine occulte354
--Histoire racontée par Tavernier355
--Les secrets de Paracelse357

CHAPITRE V.--Sorciers et magiciens célèbres358

Analyse kabbalistique du poëme de Dante358
Le roman de la Rose359
Disputes du diable et de Luther360
Les regrets de Luther de s'être marié362
Les sorciers sous Henri III363
Les visions de Jacques Clément363
Origine des roses-croix364
--Henri Khunrath366
--Oswald Crollius369
Les alchimistes célèbres du commencement du XVIIe siècle371
Manifeste des roses-croix371

CHAPITRE VI.--Procès de magie373

Crimes réels des sorciers376
Condamnations déplorables377
Procès de Louis Ganfridi380
Procès d'Urbain Grandier381
Jugement de l'auteur sur ce procès384
Procès pour les religieuses de Louviers387
--Procès du père Girard388
--Raisons de certains prodiges389
--Une histoire d'apparition391

CHAPITRE VII.--Origines magiques de la maçonnerie399

Ce que c'est que la franc-maçonnerie399
Légende d'Hiram402
--Son explication407

LIVRE VI.--La magie et la révolution

CHAPITRE PREMIER.--Auteurs remarquables du XVIIIe siècle408

Découvertes en Chine409
L'y-kim et les trigrammes de Fo-hi409
Opinion de Leibnitz sur l'y-kim411
Swedenborg412
Mesmer414
Découverte du magnétisme416

CHAPITRE II.--Personnages merveilleux du XVIIIe siècle418

Le comte de Saint-Germain419
Société secrète du Saint-Jakin425
L'alchimiste Lascaris426
Le comte de Cagliostro427
Explication de son sceau et de son nom kabbalistique430
Secret de la régénération physique suivant Cagliostro 431

CHAPITRE III.--Prophéties de Cazotte435

École des martinistes435
Le souper de Cazotte436
Mystères du diable amoureux437
Lilith et Nabéma438
Mort de Cazotte440

CHAPITRE IV.--Révolution française441

Malheurs occasionnés par les hallucinations de Rousseau441
La loge de la rue Plâtrière441
Louis XVI livré à la vengeance des templiers443
Les Joannites et les Jacques444
Étranges prédictions445

CHAPITRE V.--Phénomènes de médiamanie446

Naissance d'une secte446
Dom Gerle et Catherine Théot448
Visite nocturne de Robespierre449
Les sauveurs de Louis XVII451
Naundorf, Vintras et M. Madrolle452

CHAPITRE VI.--Les illuminés d'Allemagne454

La magie d'Eckartshansen455
Évocations de Lavater456
Révélations de l'esprit Gablidone457
--Il prédit la venue d'un mage nommé Osphal, Alphos, Maffon ou Éliphisma458
Stabs et Napoléon459
Les mopses et leurs mystères460
L'épopée dramatique de Faust460

CHAPITRE VII.--Empire et restauration463

Prédictions relatives à Napoléon463
Mademoiselle Lenormand465
Madame Bouche et madame de Krudener près de l'empereur Alexandre467
Le paysan Martin voit un ange habillé en laquais et se fait présenter au roi Louis XVIII468

LIVRE VII.--La magie au XIXe siècle.

CHAPITRE PREMIER.--Les magnétiseurs mystiques et les matérialistes470

Folies contagieuses de Charles Fonrier471
Le dogme de l'enfer expliqué472
Une évocation par M. Oegger vicaire de Notre-Dame476
Les faux dieux grotesques.--Gouneau, Cheneau, Tourreil, Auguste Comte et Wronski 477

CHAPITRE II.--Des Hallucinations479

Histoire de l'halluciné Eugène Vintras479

CHAPITRE III.--Les magnétiseurs et les somnambules491

Justes défiances de l'Église contre les abus du somnambulisme491
Ouvrage remarquable du baron Du Potet492
Les tables tournantes fatales à Victor Hennequin495
Une dame russe trouvant que son guéridon est hérétique, le porte à Rome et obtient du Saint-Père l'autorisation de le brûler496
Réflexions sérieuses à propos d'un mélodrame diabolique et burlesque496

CHAPITRE IV.--Les fantaisistes en magie497

Alphonse Esquiros invente une magie romanesque et fantastique498
Henri Delaage se fait le continuateur d'Alphonse Esquiros498
Ses naïvetés scientifiques et littéraires499
M. le comte d'Ourches et ses prodiges500
M. le baron de Guldenstubbe et ses écritures miraculeuses505
L'homme enterré vivant507
Une histoire de vampire517
Le cartomancien Edmond519

CHAPITRE V.--Souvenirs intimes de l'auteur519

L'auteur est présenté par le magicien Esquiros au dieu Gauneau520
Les doctrines excentriques du Mapah522
Conséquences fâcheuses523
Cause inconnue de la révolution de 1848524
Le magicien posthume525

CHAPITRE VI.--Des sciences occultes525

Récapitulation des principes528

CHAPITRE VII.--Résumé et conclusion532

L'énigme du sphinx et sa solution533
Les huit questions paradoxales avec les réponses549

Conclusion549

Pourquoi celui qui sait doit croire551
Résultat des découvertes en magie552
Passage curieux de Vincent de Lérins553
Citation du comte Joseph de Maistre555
Texte remarquable de saint Thomas557
Avenir probable de la science558
But de l'ouvrage559

FIN DE LA TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.


[1]

HISTOIRE DE LA MAGIE.

INTRODUCTION.

Depuis trop longtemps on confond la magie avec les prestiges des charlatans, avec les hallucinations des malades, et avec les crimes de certains malfaiteurs exceptionnels. Bien des gens, d'ailleurs, définiraient volontiers la magie: l'art de produire des effets sans causes. Et d'après cette définition, la foule dira, avec le bon sens qui la caractérise, même dans ses plus grandes injustices, que la magie est une absurdité.
La magie ne saurait être ce que la font ceux qui ne la connaissent pas. Il n'appartient d'ailleurs à personne de la faire ceci ou cela; elle est ce qu'elle est, elle est par elle-même, comme les mathématiques, car c'est la science exacte et absolue de la nature et de ses lois.
La magie est la science des anciens mages; et la religion chrétienne, qui a imposé silence aux oracles menteurs, et fait cesser tous les prestiges des faux dieux, révère elle-même ces mages qui vinrent de l'Orient, guidés par une étoile, pour adorer le Sauveur du monde dans son berceau.
La tradition donne encore à ces mages le titre de rois, parce [2] que l'initiation à la magie constitue une véritable royauté, et parce que le grand art des mages est appelé par tous les adeptes: l'art royal, ou le saint royaume, sanctum regnum.
L'étoile qui les conduit est cette même étoile flamboyante dont nous retrouvons l'image dans toutes les initiations. C'est pour les alchimistes le signe de la quintessence, pour les magistes le grand arcane, pour les kabbalistes le pentagramme sacré. Or, nous prouverons que l'étude de ce pentagramme devait amener les mages à la connaissance du nom nouveau qui allait s'élever au-dessus de tous les noms et faire fléchir les genoux à tous les êtres capables d'adorer.
La magie réunit donc, dans une même science, ce que la philosophie peut avoir de plus certain et ce que la religion a d'infaillible et d'éternel. Elle concilie parfaitement et incontestablement ces deux termes, qui semblent d'abord si opposés: foi et raison, science et croyance, autorité et liberté.
Elle donne à l'esprit humain un instrument de certitude philosophique et religieuse exact comme les mathématiques, et rendant raison de l'infaillibilité des mathématiques elles-mêmes.
Ainsi donc il existe un absolu dans les choses de l'intelligence et de la foi. La raison suprême n'a pas laissé vaciller au hasard les lueurs de l'entendement humain; Il existe une vérité incontestable, il existe une méthode infaillible de connaître cette vérité; et par la connaissance de cette vérité, les hommes qui la prennent pour règle peuvent donner à leur volonté une puissance souveraine qui les rendra maîtres de toutes les choses [3] inférieures et de tous les esprits errants, c'est-à-dire arbitres et rois du monde!
S'il en est ainsi, pourquoi cette haute science est-elle encore inconnue? Comment supposer dans un ciel qu'on voit ténébreux l'existence d'un soleil aussi splendide? La haute science a toujours été connue, mais seulement par des intelligences d'élite, qui ont compris la nécessité de se taire et d'attendre. Si un chirurgien habile parvenait, au milieu de la nuit, à ouvrir les yeux d'un aveugle-né, comment lui ferait-il comprendre avant le matin l'existence et la nature du soleil?
La science a ses nuits et ses aurores, parce qu'elle donne au monde intellectuel une vie qui a ses mouvements réglés et ses phases progressives. Il en est des vérités comme des rayons lumineux; rien de ce qui est caché n'est perdu, mais aussi rien de ce qu'on trouve n'est absolument nouveau. Dieu a voulu donner à la science, qui est le reflet de sa gloire, le sceau de son éternité.
Oui, la haute science, la science absolue, c'est la magie, et cette assertion doit sembler bien paradoxale à ceux qui n'ont pas douté encore de l'infaillibilité de Voltaire, ce merveilleux ignorant, qui croyait savoir tant de choses, parce qu'il trouvait toujours le moyen de rire au lieu d'apprendre.
La magie était la science d'Abraham et d'Orphée, de Confucius et de Zoroastre. Ce sont les dogmes de la magie qui furent sculptés sur des tables de pierre par Hénoch et par Trismégiste. Moïse les épura et les revoila, c'est le sens du mot révéler. Il leur donna un nouveau voile lorsqu'il fit de la sainte Kabbala l'héritage exclusif du peuple d'Israël et le secret inviolable de [4] ses prêtres, les mystères d'Éleusis et de Thèbes en conservèrent parmi les nations quelques symboles déjà altérés, et dont la clef mystérieuse se perdait parmi les instruments d'une superstition toujours croissante. Jérusalem, meurtrière de ses prophètes, et prostituée tant de fois aux faux dieux des Syriens et des Babyloniens, avait enfin perdu à son tour la parole sainte, quand un sauveur, annoncé aux mages par l'étoile sacrée de l'initiation, vint déchirer le voile usé du vieux temple pour donner à l'Église un nouveau tissu de légendes et de symboles qui cache toujours aux profanes, et conserve aux élus toujours la même vérité.
Voilà ce que notre savant et malheureux Dupuis aurait dû lire dans les planisphères indiens et sur les tables de Denderah, et devant l'affirmation unanime de toute la nature et des monuments de la science de tous les âges, il n'aurait pas conclu à la négation du culte vraiment catholique, c'est-à-dire universel et éternel!
C'était le souvenir de cet absolu scientifique et religieux, de cette doctrine qui se résume en une parole, de cette parole, enfin, alternativement perdue et retrouvée, qui se transmettait aux élus de toutes les initiations antiques; c'était ce même souvenir, conservé ou profané peut-être dans l'ordre célèbre des templiers, qui devenait pour toutes les associations secrètes des rose-croix, des illuminés et des francs-maçons, la raison de leurs rites bizarres, de leurs signes plus ou moins conventionnels, et surtout de leur dévouement mutuel et de leur puissance. Les doctrines et les mystères de la magie ont été profanés, nous ne voulons pas en disconvenir, et cette profanation même, renouvelée d'âge en âge, a été pour les [5] imprudents révélateurs une grande et terrible leçon. Les gnostiques ont fait proscrire la gnose par les chrétiens et le sanctuaire officiel s'est fermé à la haute initiation. Ainsi la hiérarchie du savoir a été compromise par les attentats de l'ignorance usurpatrice, et les désordres du sanctuaire se sont reproduits dans l'État, car toujours, bon gré mal gré, le roi relève du prêtre, et c'est du sanctuaire éternel de l'enseignement divin que les pouvoirs de la terre pour se rendre durables attendront toujours leur consécration et leur force.
La clef de la science a été abandonnée aux enfants, et, comme on devait s'y attendre, cette clef se trouve actuellement égarée et comme perdue. Cependant un homme d'une haute intuition et d'un grand courage moral, le comte Joseph de Maistre, le catholique déterminé, confessant que le monde était sans religion et ne pouvait longtemps durer ainsi, tournait involontairement les yeux vers les derniers sanctuaires de l'occultisme et appelait de tous ses voeux le jour où l'affinité naturelle qui existe entre la science et la foi les réunirait enfin dans la tête d'un homme de génie. «Celui-là sera grand! s'écriait-il, et il fera cesser le XVIIIe siècle, qui dure encore... On parlera alors de notre stupidité actuelle comme nous parlons de la barbarie du moyen âge!»
La prédiction du comte de Maistre se réalise; l'alliance de la science et de la foi, consommée depuis longtemps, s'est enfin montrée, non pas à un homme de génie, il n'en faut pas pour voir la lumière, et d'ailleurs le génie n'a jamais rien prouvé, si ce n'est sa grandeur exceptionnelle et ses lumières inaccessibles à la foule. La grande vérité exige seulement qu'on la trouve, puis [6] les plus simples d'entre le peuple pourront la comprendre et au besoin la démontrer.
Elle ne deviendra pourtant jamais vulgaire, parce qu'elle est hiérarchique et parce que l'anarchie seule flatte les préjugés de la foule; il ne faut pas aux masses de vérités absolues, autrement le progrès s'arrêterait et la vie cesserait dans l'humanité, le va-et-vient des idées contraires, le choc des opinions, les passions de la mode déterminées toujours par les rêves du moment sont nécessaires à la croissance intellectuelle des peuples. Les foules le sentent bien, et c'est pour cela qu'elles abandonnent si volontiers la chaire des docteurs pour courir aux tréteaux du charlatan. Les hommes même qui passent pour s'occuper spécialement de philosophie, ressemblent presque toujours à ces enfants qui jouent à se proposer entre eux des énigmes, et qui s'empressent de mettre hors du jeu celui qui sait le mot d'avance, de peur que celui-là ne les empêche de jouer en ôtant tout son intérêt à l'embarras de leurs questions.
«Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu,» a dit la sagesse éternelle. La pureté du coeur épure donc l'intelligence et la rectitude de la volonté fait l'exactitude de l'entendement. Celui qui préfère à tout la vérité et la justice aura la justice et la vérité pour récompense, car la Providence suprême nous a donné la liberté pour que nous puissions conquérir la vie; et la vérité même, quelque rigoureuse qu'elle soit, ne s'impose qu'avec douceur et ne fait jamais violence aux lenteurs ou aux égarements de notre volonté séduite par les attraits du mensonge.
Cependant, dit Bossuet, «avant qu'il y ait quelque chose qui [7] plaise ou qui déplaise à nos sens, il y a une vérité; et c'est par elle seule que nos actions doivent être réglées, ce n'est pas par notre plaisir.» Le royaume de Dieu n'est pas l'empire de l'arbitraire, ni pour les hommes ni pour Dieu même. «Une chose, dit saint Thomas, n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La balance divine régit et nécessite les mathématiques éternelles. «Dieu a tout fait avec le nombre, le poids et la mesure.» C'est ici la Bible qui parle. Mesurez un coin de la création, et faites une multiplication proportionnellement progressive, et l'infini tout entier multipliera ses cercles remplis d'univers qui passeront en segments proportionnels entre les branches idéales et croissantes de votre compas; et maintenant supposez que d'un point quelconque de l'infini au-dessus de vous une main tienne un autre compas ou une équerre, les lignes du triangle céleste rencontreront nécessairement celles du compas de la science, pour former l'étoile mystérieuse de Salomon.
«Vous serez mesurés, dit l'Évangile, avec la mesure dont vous vous servez vous-mêmes.» Dieu n'entre pas en lutte avec l'homme pour l'écraser de sa grandeur, et il ne place jamais des poids inégaux dans sa balance. Lorsqu'il veut exercer les forces de Jacob, il prend la figure d'un homme, dont le patriarche supporte l'assaut pendant toute une nuit, et la fin de ce combat, c'est une bénédiction pour le vaincu, et avec la gloire d'avoir soutenu un pareil antagonisme le titre national d'Israël, c'est-à-dire un nom qui signifie: «fort contre Dieu.»
Nous avons entendu des chrétiens, plus zélés qu'instruits, [8] expliquer d'une manière étrange le dogme de l'éternité des peines. «Dieu, disaient-ils, peut se venger infiniment d'une offense finie, parce que si la nature de l'offenseur a des bornes, la grandeur de l'offensé n'en a pas.» A ce titre et sous ce prétexte, un empereur de la terre devrait punir de mort l'enfant sans raison qui aurait par mégarde sali le bord de sa pourpre. Non, telles ne sont pas les prérogatives de la grandeur, et saint Augustin les comprenait mieux lorsqu'il écrivait: «Dieu est patient parce qu'il est éternel!»
En Dieu tout est justice, parce que tout est bonté; il ne pardonne jamais à la manière des hommes, parce qu'il ne saurait s'irriter comme eux; mais le mal étant de sa nature incompatible avec le bien, comme la nuit avec le jour, comme la dissonance avec l'harmonie, l'homme d'ailleurs étant inviolable dans sa liberté, toute erreur s'expie, tout mal est puni par une souffrance proportionnelle: nous avons beau appeler Jupiter à notre secours quand notre char est embourbé, si nous ne prenons la pelle et la pioche comme le routier de la fable, le Ciel ne nous tirera pas de l'ornière. «Aide-toi, le Ciel t'aidera!» Ainsi s'explique, d'une manière toute rationnelle et purement philosophique, l'éternité possible et nécessaire du châtiment avec une voie étroite ouverte à l'homme pour s'y soustraire, celle du repentir et du travail!
En se conformant aux règles de la force éternelle, l'homme peut s'assimiler à la puissance créatrice et devenir créateur et conservateur comme elle. Dieu n'a pas limité à un nombre restreint d'échelons la montée lumineuse de Jacob. Tout ce que la nature a fait inférieur à l'homme, elle le soumet à l'homme, c'est à lui d'agrandir son domaine en montant toujours! Ainsi la [9] longueur et même la perpétuité de la vie, l'atmosphère et ses orages, la terre et ses filons métalliques, la lumière et ses prodigieux mirages, la nuit et ses rêves, la mort et ses fantômes, tout cela obéit au sceptre royal du mage, au bâton pastoral de Jacob, à la verge foudroyante de Moïse. L'adepte se fait roi des éléments, transformateur des métaux, arbitre des visions, directeur des oracles, maître de la vie, enfin, dans l'ordre mathématique de la nature, et conformément à la volonté de l'intelligence suprême. Voilà la magie dans toute sa gloire! Mais qui osera dans notre siècle ajouter foi à nos paroles? ceux qui voudront loyalement étudier et franchement savoir, car nous ne cachons plus la vérité sous le voile des paraboles ou des signes hiéroglyphiques, le temps est venu où tout doit être dit, et nous nous proposons de tout dire.
Nous allons découvrir non-seulement cette science toujours occulte qui, comme nous l'avons dit, se cachait sous les ombres des anciens mystères; qui a été mal révélée, ou plutôt indignement défigurée par les gnostiques; qu'on devine sous les obscurités qui couvrent les crimes prétendus des templiers, et qu'on retrouve enveloppée d'énigmes maintenant impénétrables dans les rites de la haute maçonnerie. Mais nous allons amener au grand jour le roi fantastique du sabbat, et montrer au fond de la magie noire elle-même, abandonnée depuis longtemps à la risée des petits-enfants de Voltaire, d'épouvantables réalités.
Pour un grand nombre de lecteurs, la magie est la science du diable. Sans doute. Comme la science de la lumière est celle de l'ombre.
Nous avouons d'abord hardiment que le diable ne nous fait pas [10] peur. «Je n'ai peur que de ceux qui craignent le diable, disait sainte Thérèse.» Mais aussi nous déclarons qu'il ne nous fait pas rire; et que nous trouvons fort déplacées les railleries dont il est si souvent l'objet.
Quoi que ce soit, nous voulons l'amener devant la science.
Le diable et la science!--Il semble qu'en rapprochant deux noms aussi étrangement disparates, l'auteur de ce livre ait laissé voir d'abord toute sa pensée. Amener devant la lumière la personnification mystique des ténèbres, n'est-ce pas anéantir devant la vérité le fantôme du mensonge? n'est-ce pas dissiper au jour les cauchemars informes de la nuit? C'est ce que penseront, nous n'en doutons pas, les lecteurs superficiels, et ils nous condamneront sans nous entendre. Les chrétiens mal instruits croiront que nous venons saper le dogme fondamental de leur morale en niant l'enfer, et les autres demanderont à quoi bon combattre des erreurs qui ne trompent déjà plus personne; c'est du moins ce qu'ils imaginent. Il importe donc de montrer clairement notre but et d'établir solidement nos principes. Nous disons d'abord aux chrétiens:
L'auteur de ce livre est chrétien comme vous. Sa foi est celle d'un catholique fortement et profondément convaincu: il ne vient donc pas nier des dogmes, il vient combattre l'impiété sous ses formes les plus dangereuses, celles de la fausse croyance et de la superstition; il vient tirer des ténèbres le noir successeur d'Arimanes, afin d'étaler au grand jour sa gigantesque impuissance et sa redoutable misère; il vient soumettre aux solutions de la science le problème antique du mal; il veut [11] découronner le roi des enfers et lui abaisser le front jusque sous le pied de la croix! La science Vierge et mère, la science dont Marie est la douce et lumineuse image, n'est-elle pas prédestinée à écraser aussi la tête de l'ancien serpent?
Aux prétendus philosophes l'auteur dira: Pourquoi niez-vous ce que vous ne pouvez comprendre? L'incrédulité qui s'affirme en face de l'inconnu n'est-elle pas plus téméraire et moins consolante que la foi? Quoi, l'épouvantable figure du mal personnifié vous fait sourire? Vous n'entendez donc pas le sanglot éternel de l'humanité qui se débat et qui pleure broyée par les étreintes du monstre? N'avez-vous donc jamais vu le rire atroce du méchant opprimant le juste? N'avez-vous donc jamais senti s'ouvrir en vous-mêmes ces profondeurs infernales que creuse par instant dans toutes les âmes le génie de la perversité? Le mal moral existe, c'est une lamentable vérité; il règne dans certains esprits, il s'incarne dans certains hommes; il est donc personnifié, il existe donc des démons, et le plus méchant de ces démons est Satan. Voilà tout ce que je vous demande d'admettre, et ce qu'il vous sera difficile de ne pas m'accorder.
Qu'il soit bien entendu, d'ailleurs, que la science et la foi ne se prêtent un mutuel concours qu'autant que leurs domaines sont inviolables et séparés. Que croyons-nous? ce que nous ne pouvons absolument savoir bien que nous y aspirions de toutes nos forces. L'objet de la foi n'est pour la science qu'une hypothèse nécessaire, et jamais il ne faut juger des choses de la science avec les procédés de la foi, ni, réciproquement, des choses de la foi avec les procédés de la science. Le verbe de foi n'est pas scientifiquement discutable. «Je crois, parce que c'est absurde,» [12] disait Tertullien, et cette parole, d'une apparence si paradoxale, est de la plus haute raison. En effet, au delà de tout ce que nous pouvons raisonnablement supposer, il y a un infini auquel nous aspirons d'une soif éperdue, et qui échappe même à nos rêves. Mais pour une appréciation finie, l'infini n'est-ce pas l'absurde? Nous sentons cependant que cela est. L'infini nous envahit; il nous déborde; il nous donne le vertige avec ses abîmes; il nous écrase de toute sa hauteur. Toutes les hypothèses scientifiquement probables sont les derniers crépuscules ou les dernières ombres de la science; la foi commence où la raison tombe épuisée... Au delà de la raison humaine, il y a la raison divine, le grand absurde pour ma faiblesse, l'absurde infini qui me confond et que je crois!
Mais le bien seul est infini; le mal ne l'est pas, et c'est pourquoi si Dieu est l'éternel objet de la foi, le diable appartient à la science. Dans quel symbole catholique, en effet, est-il question du diable? Ne serait-ce pas blasphémer que de dire: Nous croyons en lui? Il est nommé, mais non défini dans l'Écriture sainte; la Genèse ne parle nulle part d'une prétendue chute des anges; elle attribue le péché du premier homme au serpent, le plus rusé et le plus dangereux des êtres animés. Nous savons quelle est à ce sujet la tradition chrétienne; mais si cette tradition s'explique par une des plus grandes et des plus universelles allégories de la science, qu'importera cette solution à la foi qui aspire à Dieu seul, et méprise les pompes et les oeuvres de Lucifer?
Lucifer! Le porte-lumière! quel nom étrange donné à l'esprit des ténèbres. Quoi c'est lui qui porte la lumière et qui aveugle les [13] âmes faibles? Oui, n'en doutez pas, car les traditions sont pleines de révélations et d'inspirations divines.
«Le diable porte la lumière, et souvent même, dit saint Paul, il se transfigure en ange de splendeur.»--«J'ai vu, disait le Sauveur du monde, j'ai vu Satan tomber du ciel comme la foudre.»--«Comment es-tu tombée du ciel, s'écrie le prophète Isaïe, étoile lumineuse, toi qui te levais le matin?» Lucifer est donc une étoile tombée; c'est un météore qui brûle toujours et qui incendie lorsqu'il n'éclaire plus.
Mais ce Lucifer, est-ce une personne ou une force? Est-ce un ange ou un tonnerre égaré? La tradition suppose que c'est un ange; mais le Psalmiste ne dit-il pas au psaume 103: «Vous faites vos anges des tempêtes et vos ministres des feux rapides?» le mot ange est donné dans la Bible à tous les envoyés de Dieu: messagers ou créations nouvelles, révélateurs ou fléaux, esprits rayonnants ou choses éclatantes. Les flèches de feu que le Très Haut darde dans les nuages sont les anges de sa colère, et ce langage figuré est familier à tous les lecteurs des poésies orientales.
Après avoir été pendant le moyen âge la terreur du monde, le diable en est devenu la risée. Héritier des formes monstrueuses de tous les faux dieux successivement renversés, le grotesque épouvantail a été rendu ridicule à force de difformité et de laideur.
Observons pourtant une chose: c'est que ceux-là seuls osent rire du diable qui ne craignent pas Dieu. Le diable, pour bien des imaginations malades, aurait-il donc été l'ombre de Dieu même, ou plutôt ne serait-il pas souvent l'idole des âmes basses, qui ne [14] comprennent le pouvoir surnaturel que comme l'exercice impuni de la cruauté?
Il est important de savoir enfin si l'idée de cette puissance mauvaise peut se concilier avec celle de Dieu. Si en un mot le diable existe, et s'il existe, ce que c'est.
Il ne s'agit pas ici d'une superstition ou d'un personnage ridicule: il s'agit de la religion tout entière, et par conséquent de tout l'avenir et de tous les intérêts de l'humanité.
Nous sommes vraiment des raisonneurs étranges! Nous nous croyons bien forts quand nous sommes indifférents à tout, excepté aux résultats matériels, à l'argent, par exemple; et nous laissons aller au hasard les idées mères de l'opinion qui, par ses revirements, bouleverse ou peut bouleverser toutes les fortunes.
Une conquête de la science est bien plus importante que la découverte d'une mine d'or. Avec la science, on emploie l'or au service de la vie; avec l'ignorance, la richesse ne fournit que des instruments à la mort.
Qu'il soit bien entendu d'ailleurs que nos révélations scientifiques s'arrêtent devant la foi, et que, comme chrétien et comme catholique, nous soumettons notre oeuvre tout entière au jugement suprême de l'Église.
Et maintenant à ceux qui doutent de l'existence du diable, nous répondons:
Tout ce qui a un nom existe; la parole peut être proférée en vain, mais en elle-même elle ne saurait être vaine et elle a toujours un sens.
Le Verbe n'est jamais vide, et s'il est écrit qu'il est en Dieu, et qu'il est Dieu, c'est qu'il est l'expression et la preuve de l'être et de la vérité.
[15] Le diable est nommé et personnifié dans l'Évangile, qui est le Verbe de vérité, donc il existe, et il peut être considéré comme une personne. Mais ici c'est le chrétien qui s'incline; laissons parler la science ou la raison, c'est la même chose.
Le mal existe, il est impossible d'en douter. Nous pouvons faire bien ou mal.
Il est des êtres qui sciemment et volontairement font le mal.
L'esprit qui anime ces êtres et qui les excite à mal faire est dévoyé, détourné de la bonne route, jeté en travers du bien comme un obstacle; et voilà précisément ce que signifie le mot grec diabolos, que nous traduisons par le mot diable.
Les esprits qui aiment et font le mal sont accidentellement mauvais.
Il y a donc un diable qui est l'esprit d'erreur, d'ignorance volontaire, de vertige; et il y a des êtres qui lui obéissent, qui sont ses envoyés, ses émissaires, ses anges, et c'est pour cela qu'il est parlé dans l'Évangile d'un feu éternel qui est préparé, prédestiné en quelque sorte au diable et à ses anges. Ces paroles sont toute une révélation et nous aurons à les approfondir.
Définissons d'abord bien nettement le mal; le mal c'est le défaut de rectitude dans l'être.
Le mal moral est le mensonge en actions comme le mensonge est le crime en paroles.
L'injustice est l'essence du mensonge; tout mensonge est une injustice.
[16] Quand ce qu'on dit est juste, il n'y a pas mensonge. Quand on agit équitablement et d'une manière vraie, il n'y a pas péché.
L'injustice est la mort de l'être moral, comme le mensonge est le poison de l'intelligence.
L'esprit de mensonge est donc un esprit de mort.
Ceux qui l'écoutent sont empoisonnés par lui et sont ses dupes.
Mais s'il fallait prendre sa personnification absolue au sérieux, il serait lui-même absolument mort et absolument trompé, c'est-à-dire que l'affirmation de son existence impliquerait une évidente contradiction.
Jésus a dit: «Le diable est menteur ainsi que son père.»
Qu'est-ce que le père du diable?
C'est celui qui lui donne une existence personnelle en vivant d'après ses inspirations; l'homme qui se fait diable est le père du mauvais esprit incarné.
Mais il est une conception téméraire, impie, monstrueuse.
Une conception traditionnelle comme l'orgueil des pharisiens.
Une création hybride qui a donné une apparente raison contre les magnificences du christianisme à la mesquine philosophie du XVIIIe siècle.
C'est le faux Lucifer de la légende hétérodoxe; c'est cet ange assez fier pour se croire Dieu, assez courageux pour acheter l'indépendance au prix d'une éternité de supplices, assez beau pour avoir pu s'adorer en pleine lumière divine; assez fort pour régner encore dans les ténèbres et la douleur, et pour se faire un trône de son inextinguible bûcher, c'est le Satan du républicain et de l'hérétique Millon, c'est ce prétendu héros des [17] éternités ténébreuses calomnié de laideur, affublé de cornes et de griffes qui conviendraient plutôt à son tourmenteur implacable.
C'est ce diable roi du mal, comme si le mal était un royaume!
Ce diable plus intelligent que les hommes de génie qui craignaient ses déceptions.
Cette lumière noire, ces ténèbres qui voient. Ce pouvoir que Dieu n'a pas voulu, et qu'une créature déchue n'a pu créer.
Ce prince de l'anarchie servi par une hiérarchie de purs esprits.
Ce banni de Dieu qui serait partout comme Dieu est sur la terre, plus visible, plus présent au plus grand nombre, mieux servi que Dieu même!
Ce vaincu auquel le vainqueur donnerait ses enfants à dévorer!
Cet artisan des péchés de la chair à qui la chair n'est rien, et qui ne saurait par conséquent rien être à la chair, si on ne l'en suppose créateur et maître comme Dieu!
Un immense mensonge réalisé, personnifié, éternel!
Une mort qui ne peut mourir!
Un blasphème que le verbe de Dieu ne fera jamais taire!
Un empoisonneur des âmes que Dieu tolérerait par une contradiction de sa puissance, ou qu'il conserverait comme les empereurs romains avaient conservé Locusta, parmi les instruments de son règne!
Un supplicié toujours vivant pour maudire son juge et pour avoir raison contre lui puisqu'il ne se repentira jamais!
[18] Un monstre accepté comme bourreau par la souveraine puissance et qui, suivant l'énergique expression d'un ancien écrivain catholique peut appeler Dieu le Dieu du diable en se donnant lui-même comme un diable de Dieu!
Là est le fantôme irréligieux qui calomnie la religion, ôtez-nous cette idole qui nous cache notre sauveur. A bas le tyran du mensonge! A bas le Dieu noir des manichéens! A bas l'Arimane des anciens idolâtres! Vive Dieu seul et son Verbe incarné, Jésus-Christ, le sauveur du monde, qui a vu Satan tomber du ciel! et vive Marie, la divine mère qui a écrasé la tête de l'infernal serpent!
Voilà ce que disent, avec unanimité, la tradition des saints et les coeurs de tous les vrais fidèles: Attribuer une grandeur quelconque à l'esprit déchu, c'est calomnier la divinité; prêter une royauté quelconque à l'esprit rebelle, c'est encourager la révolte, c'est commettre, en pensée du moins, le crime de ceux qu'au moyen âge on appelait avec horreur des sorciers.
Car tous les crimes punis autrefois de mort sur les anciens sorciers, sont réels et sont les plus grands de tous les crimes.
Ils ont ravi le feu du ciel, comme Prométhée.
Ils ont chevauché, comme Médée, les dragons ailés et le serpent volant.
Ils ont empoisonné l'air respirable, comme l'ombre du mancenillier.
Ils ont profané les choses saintes et fait servir le corps même du Seigneur à des oeuvres de destruction et de malheur.
Comment tout cela est-il possible? C'est qu'il existe un agent mixte, un agent naturel et divin, corporel et spirituel, un [19] médiateur plastique universel, un réceptacle commun des vibrations du mouvement et des images de la forme, un fluide et une force qu'on pourrait appeler en quelque manière l'imagination de la nature. Par cette force tous les appareils nerveux communiquent secrètement ensemble; de là naissent la sympathie et l'antipathie; de là viennent les rêves; par là se produisent les phénomènes de seconde vue et de vision extranaturelle. Cet agent universel des oeuvres de la nature, c'est l'od des hébreux et du chevalier de Richembach, c'est la lumière astrale des martinistes, et nous préférons, comme plus explicite, cette dernière appellation.
L'existence et l'usage possible de cette force sont le grand arcane de la magie pratique. C'est la baguette des thaumaturges et la clavicule de la magie noire.
C'est le serpent édénique qui a transmis à Ève les séductions d'un ange déchu.
La lumière astrale aimante, échauffe, éclaire, magnétise, attire, repousse, vivifie, détruit, coagule, sépare, brise, rassemble toutes choses sous l'impulsion des volontés puissantes.
Dieu l'a créée au premier jour lorsqu'il a dit le FIAT LUX!
C'est une force aveugle en elle-même, mais qui est dirigée par les égrégores, c'est-à-dire par les chefs des âmes. Les chefs des âmes sont les esprits d'énergie et d'action.
Ceci explique déjà toute la théorie des prodiges et des miracles. Comment, en effet, les bons et les méchants pourraient-ils forcer la nature à laisser voir les forces exceptionnelles? comment y [20] aurait-il miracles divins et miracles diaboliques? comment l'esprit réprouvé, l'esprit égaré, l'esprit dévoyé, aurait-il plus de force en certain cas et de certaine manière que le juste, si puissant de sa simplicité et de sa sagesse, si l'on ne suppose pas un instrument dont tous peuvent se servir, suivant certaines conditions, les uns pour le plus grand bien, les autres pour le plus grand mal?
Les magiciens de Pharaon faisaient d'abord les mêmes prodiges que Moïse. L'instrument dont ils se servaient était donc le même, l'inspiration seule était différente, et quand ils se déclarèrent vaincus, ils proclamèrent que suivant eux les forces humaines étaient à bout, et que Moïse devait avoir en lui quelque chose de surhumain. Or cela se passait dans cette Égypte, mère des initiations magiques, dans cette terre où tout était science occulte et enseignement hiérarchique et sacré. Était-il plus difficile cependant de faire apparaître des mouches que des grenouilles? Non, certainement; mais les magiciens savaient que la projection fluidique par laquelle on fascine les yeux ne saurait s'étendre au delà de certaines limites, et pour eux déjà ces limites étaient dépassées par Moïse.
Quand le cerveau se congestionne ou se surcharge de lumière astrale, il se produit un phénomène particulier. Les yeux, au lieu de voir en dehors, voient en dedans; la nuit se fait à l'extérieur dans le monde réel et la clarté fantastique rayonne seule dans le monde des rêves. L'oeil alors semble retourné et souvent, en effet, il se convulse légèrement et semble rentrer en tournant sous la paupière. L'âme alors aperçoit par des images le reflet de ses impressions et de ses pensées, c'est-à-dire que [21] l'analogie qui existe entre telle idée et telle forme, attire dans la lumière astrale le reflet représentatif de cette forme, car l'essence de la lumière vivante c'est d'être configurative, c'est l'imagination universelle dont chacun de nous s'approprie une part plus ou moins grande, suivant son degré de sensibilité et de mémoire. Là est la source de toutes les apparitions, de toutes les visions extraordinaires et de tous les phénomènes intuitifs qui sont propres à la folie ou à l'extase.
Le phénomène d'appropriation et d'assimilation de la lumière par la sensibilité qui voit, est un des plus grands qu'il soit donné à la science d'étudier. On trouvera peut-être un jour que voir c'est déjà parler, et que la conscience de la lumière est le crépuscule de la vie éternelle dans l'être, la parole de Dieu, qui crée la lumière, semble être proférée par toute intelligence, qui peut se rendre compte des formes et qui veut regarder.--Que la lumière soit! La lumière, en effet, n'existe à l'état de splendeur que pour les yeux qui la regardent, et l'âme amoureuse du spectacle des beautés universelles, et appliquant son attention à cette écriture lumineuse du livre infini qu'on appelle les choses visibles, semble crier, comme Dieu à l'aurore du premier jour, ce verbe sublime et créateur: FIAT LUX!
Tous les yeux ne voient pas de même, et la création n'est pas pour tous ceux qui la regardent de la même forme et de la même couleur. Notre cerveau est un livre imprimé au dedans et au dehors, et pour peu que l'attention s'exalte, les écritures se confondent. C'est ce qui se produit constamment dans l'ivresse et dans la folie. Le rêve alors triomphe de la vie réelle et plonge [22] la raison dans un incurable sommeil. Cet état d'hallucination a ses degrés, toutes les passions sont des ivresses, tous les enthousiasmes sont des folies relatives et graduées. L'amoureux voit seul des perfections infinies autour d'un objet qui le fascine et qui l'enivre. Pauvre ivrogne de voluptés! demain ce parfum du vin qui l'attire sera pour lui une réminiscence répugnante et une cause de mille nausées et de mille dégoûts!
Savoir user de cette force, et ne se laisser jamais envahir et surmonter par elle, marcher sur la tête du serpent, voilà ce que nous apprend la magie de lumière: dans cet arcane sont contenus tous les mystères du magnétisme, qui peut déjà donner son nom à toute la partie pratique de la haute magie des anciens.
Le magnétisme, c'est la baguette des miracles, mais pour les initiés seulement; car pour les imprudents qui voudraient s'en faire un jouet ou un instrument au service de leurs passions, elle devient redoutable comme cette gloire foudroyante qui, suivant les allégories de la fable, consuma la trop ambitieuse Sémélé dans les embrassements de Jupiter.
Un des grands bienfaits du magnétisme, c'est de rendre évidente, par des faits incontestables, la spiritualité, l'unité et l'immortalité de l'âme. La spiritualité, l'unité et l'immortalité une fois démontrées, Dieu apparaît à toutes les intelligences et à tous les coeurs. Puis de la croyance à Dieu et aux harmonies de la création, on est amené à cette grande harmonie religieuse, qui ne saurait exister en dehors de la hiérarchie miraculeuse et légitime de l'Église catholique, la seule qui ait conservé toutes les traditions de la science et de la foi.
[23]La tradition première de la révélation unique a été conservée sous le nom de kabbale par le sacerdoce d'Israël. La doctrine kabbalistique, qui est le dogme de la haute magie, est contenue dans le Sepher Jézirah, le Zohar et le Talmud. Suivant cette doctrine, l'absolu c'est l'être dans lequel se trouve le Verbe, qui est l'expression de la raison d'être et de la vie.
L'être est l'être, היהא רסא היהא. Voilà le principe.
Dans le principe était, c'est-à-dire est, a été, et sera le Verbe, c'est-à-dire la raison qui parle.

Εν αρχη λογος!

Le Verbe est la raison de la croyance, et en lui aussi est l'expression de la foi qui vivifie la science. Le Verbe, λογος, est la source de la logique. Jésus est le Verbe incarné. L'accord de la raison avec la foi, de la science avec la croyance, de l'autorité avec la liberté, est devenu dans les temps modernes l'énigme véritable du sphinx; et en même temps que ce grand problème on a soulevé celui des droits respectifs de l'homme et de la femme; cela devait être, car entre tous ces termes d'une grande et suprême question, l'analogie est constante et les difficultés, comme les rapports, sont invariablement les mêmes.
Ce qui rend paradoxale, en apparence, la solution de ce noeud gordien de la philosophie et de la politique moderne, c'est que pour accorder les termes de l'équation qu'il s'agit de faire, on affecte toujours de les mêler ou de les confondre.
S'il y a une absurdité suprême, en effet, c'est de chercher [24] comment la foi pourrait être une raison, la raison une croyance, la liberté une autorité; et réciproquement, la femme un homme et l'homme une femme. Ici les définitions mêmes s'opposent à la confusion, et c'est en distinguant parfaitement les termes qu'on arrive à les accorder. Or, la distinction parfaite et éternelle des deux termes primitifs du syllogisme créateur, pour arriver à la démonstration de leur harmonie par l'analogie des contraires, cette distinction, disons-nous, est le second grand principe de cette philosophie occulte, voilée sous le nom de kabbale et indiquée par tous les hiéroglyphes sacrés des anciens sanctuaires et des rites encore si peu connus de la maçonnerie ancienne et moderne.
On lit dans l'Écriture que Salomon fit placer devant la porte du temple deux colonnes de bronze, dont l'une s'appelait Jakin et l'autre Boaz, ce qui signifie le fort et le faible. Ces deux colonnes représentaient l'homme et la femme, la raison et la foi, le pouvoir et la liberté, Caïn et Abel, le droit et le devoir; c'étaient les colonnes du monde intellectuel et moral, c'était l'hiéroglyphe monumental de l'antinomie nécessaire à la grande loi de création. Il faut, en effet, à toute force une résistance pour appui, à toute lumière une ombre pour repoussoir, à toute saillie un creux, à tout épanchement un réceptacle, à tout règne un royaume, à tout souverain un peuple, à tout travailleur une matière première, à tout conquérant un sujet de conquête. L'affirmation se pose par la négation, le fort ne triomphe qu'en comparaison avec le faible, l'aristocratie ne se manifeste qu'en s'élevant au-dessus du peuple. Que le faible puisse devenir fort, que le peuple puisse conquérir une position aristocratique, c'est [25] une question de transformation et de progrès, mais ce qu'on peut en dire n'arrivera qu'à la confirmation des vérités premières, le faible sera toujours le faible, peu importe que ce ne soit plus le même personnage. De même le peuple sera toujours le peuple, c'est-à-dire la masse gouvernable et incapable de gouverner. Dans la grande armée des inférieurs, toute émancipation personnelle est une désertion forcée, rendue heureusement insensible par un remplacement éternel; un peuple-roi ou un peuple de rois supposerait l'esclavage du monde et l'anarchie dans une seule et indisciplinable cité, comme il en était à Rome du temps de sa plus grande gloire. Une nation de souverains serait nécessairement aussi anarchique qu'une classe de savants ou d'écoliers qui se croiraient maîtres; personne n'y voudrait écouter, et tous dogmatiseraient et commanderaient à la fois.
On peut en dire autant de l'émancipation radicale de la femme. Si la femme passe de la condition passive à la condition active, intégralement et radicalement, elle abdique son sexe et devient homme, ou plutôt, comme une telle transformation est physiquement impossible, elle arrive à l'affirmation par une double négation, et se pose en dehors des deux sexes, comme un androgyne stérile et monstrueux. Telles sont les conséquences forcées du grand dogme kabbalistique de la distinction des contraires pour arriver à l'harmonie par l'analogie de leurs rapports.
Ce dogme une fois reconnu, et l'application de ses conséquences étant faite universellement par la loi des analogies, on arrive à la découverte des plus grands secrets de la sympathie et de [26] l'antipathie naturelle, de la science du gouvernement, soit en politique, soit en mariage, de la médecine occulte dans toutes ses branches, soit magnétisme, soit homoeopathie, soit influence morale; et d'ailleurs, comme nous l'expliquerons, la loi d'équilibre en analogie conduit à la découverte d'un agent universel, qui était le grand arcane des alchimistes et des magiciens du moyen âge. Nous avons dit que cet agent est une lumière de vie dont les êtres animés sont aimantés, et dont l'électricité n'est qu'un accident et comme une perturbation passagère. A la connaissance et à l'usage de cet agent se rapporte tout ce qui tient à la pratique de la kabbale merveilleuse dont nous aurons bientôt à nous occuper, pour satisfaire la curiosité de ceux qui cherchent dans les sciences secrètes plutôt des émotions que de sages enseignements.
La religion des kabbalistes est à la fois toute d'hypothèses et toute de certitude, car elle procède par analogie du connu à l'inconnu. Ils reconnaissent la religion comme un besoin de l'humanité, comme un fait évident et nécessaire, et là seulement est pour eux la révélation divine, permanente et universelle. Ils ne contestent rien de ce qui est, mais ils rendent raison de toute chose. Aussi leur doctrine, en marquant nettement la ligne de séparation qui doit éternellement exister entre la science et la foi, donne-t-elle à la foi la plus haute raison pour base, ce qui lui garantit une éternelle et incontestable durée; viennent ensuite les formules populaires du dogme qui, seules, peuvent varier et s'entre-détruire; le kabbaliste n'est pas ébranlé pour si peu et trouve tout d'abord une raison aux plus étonnantes formules des mystères. Aussi sa prière peut-elle s'unir à celle [27] de tous les hommes pour la diriger, en l'illustrant de science et de raison, et l'amener à l'orthodoxie. Qu'on lui parle de Marie, il s'inclinera devant cette réalisation de tout ce qu'il y a de divin dans les rêves de l'innocence et de tout ce qu'il y a d'adorable dans la sainte folie du coeur de toutes les mères. Ce n'est pas lui qui refusera des fleurs aux autels de la mère de Dieu, des rubans blancs à ses chapelles, des larmes même à ses naïves légendes! Ce n'est pas lui qui rira du Dieu vagissant de la crèche et de la victime sanglante du Calvaire; il répète cependant au fond de son coeur, avec les sages d'Israël et les vrais croyants de l'Islam: «Il n'y a qu'un Dieu, et c'est Dieu;» ce qui veut dire pour un initié aux vraies sciences: «Il n'y a qu'un Être, et c'est l'Être!» Mais tout ce qu'il y a de politique et de touchant dans les croyances, mais la splendeur des cultes, mais la pompe des créations divines, mais la grâce des prières, mais la magie des espérances du ciel; tout cela n'est-il pas un rayonnement de l'être moral dans toute sa jeunesse et dans toute sa beauté? Oui, si quelque chose peut éloigner le véritable initié des prières publiques et des temples, ce qui peut soulever chez lui le dégoût ou l'indignation contre une forme religieuse quelconque, c'est l'incroyance visible des ministres ou du peuple, c'est le peu de dignité dans les cérémonies du culte, c'est la profanation, en un mot, des choses saintes. Dieu est réellement présent lorsque des âmes recueillies et des coeurs touchés l'adorent; il est sensiblement et terriblement absent lorsqu'on parle de lui sans feu et sans lumière, c'est-à-dire sans intelligence et sans amour.
[28]L'idée qu'il faut avoir de Dieu, suivant la sage kabbale, c'est saint Paul lui-même qui va nous la révéler: «Pour arriver à Dieu, dit cet apôtre, il faut croire qu'il est et qu'il récompense ceux qui le cherchent.»
Ainsi, rien en dehors de l'idée d'être, jointe à la notion de bonté et de justice, car cette idée seule est l'absolu. Dire que Dieu n'est pas, ou définir ce qu'il est, c'est également blasphémer. Toute définition de Dieu, risquée par l'intelligence humaine, est une recette d'empirisme religieux, au moyen de laquelle la superstition, plus tard, pourra alambiquer un diable.
Dans les symboles kabbalistiques, Dieu est toujours représenté par une double image, l'une droite, l'autre renversée, l'une blanche et l'autre noire. Les sages ont voulu exprimer ainsi la conception intelligente et la conception vulgaire de la même idée, le dieu de lumière et le dieu d'ombre; c'est à ce symbole mal compris qu'il faut reporter l'origine de l'Arimane des Perses, ce noir et divin ancêtre de tous les démons; le rêve du roi infernal, en effet, n'est qu'une fausse idée de Dieu.
La lumière seule, sans ombre, serait invisible pour nos yeux, et produirait un éblouissement équivalent aux plus profondes ténèbres. Dans les analogies de cette vérité physique, bien comprise et bien méditée, on trouvera la solution du plus terrible des problèmes; l'origine du mal. Mais la connaissance parfaite de cette solution et de toutes ses conséquences n'est pas faite pour la multitude, qui ne doit pas entrer si facilement dans les secrets de l'harmonie universelle. Aussi, lorsque l'initié aux mystères d'Éleusis avait parcouru triomphalement toutes les épreuves, lorsqu'il avait vu et touché les choses saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et [29] le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé s'approchait de lui en courant, et lui jetait dans l'oreille cette parole énigmatique: Osiris est un dieu noir. Ainsi cet Osiris, dont Typhon est l'oracle, ce divin soleil religieux de l'Egypte, s'éclipsait tout à coup et n'était plus lui-même que l'ombre de cette grande et indéfinissable Isis, qui est tout ce qui a été et tout ce qui sera, mais dont personne encore n'a soulevé le voile éternel.
La lumière pour les kabbalistes représente le principe actif, et les ténèbres sont analogues au principe passif; c'est pour cela qu'ils firent du soleil et de la lune l'emblème des deux sexes divins et des deux forces créatrices; c'est pour cela qu'ils attribuèrent à la femme la tentation et le péché d'abord, puis le premier travail, le travail maternel de la rédemption puisque c'est du sein des ténèbres mêmes qu'on voit renaître la lumière. Le vide attire le plein, et c'est ainsi que l'abîme de pauvreté et de misère, le prétendu mal, le prétendu néant, la passagère rébellion des créatures attire éternellement un océan d'être, de richesse, de miséricorde et d'amour. Ainsi s'explique le symbole du Christ descendant aux enfers après avoir épuisé sur la croix toutes les immensités du plus admirable pardon.
Par cette loi de l'harmonie dans l'analogie des contraires, les kabbalistes expliquaient aussi tous les mystères de l'amour sexuel; pourquoi cette passion est plus durable entre deux natures inégales et deux caractères opposés? Pourquoi en amour il y a toujours un sacrificateur et une victime, pourquoi les passions les plus obstinées sont celles dont la satisfaction paraît impossible. Par cette loi aussi ils eussent réglé à jamais [30] la question de préséance entre les sexes, question que le saint-simonisme seul a pu soulever sérieusement de nos jours. Ils eussent trouvé que la force naturelle de la femme étant la force d'inertie ou de résistance, le plus imprescriptible de ses droits, c'est le droit à la pudeur; et qu'ainsi elle ne doit rien faire ni rien ambitionner de tout ce qui demande une sorte d'effronterie masculine. La nature y a d'ailleurs bien pourvu en lui donnant une voix douce qui ne pourrait se faire entendre dans les grandes assemblées sans arriver à des tons ridiculement criards. La femme qui aspirerait aux fonctions de l'autre sexe, perdrait par cela même les prérogatives du sien. Nous ne savons jusqu'à quel point elle arriverait à gouverner les hommes, mais à coup sûr les hommes, et ce qui serait plus cruel pour elle, les enfants mêmes ne l'aimeraient plus.
La loi conjugale des kabbalistes donne par analogie la solution du problème le plus intéressant et le plus difficile de la philosophie moderne. L'accord définitif et durable de la raison et de la foi, de l'autorité et de la liberté d'examen, de la science et de la croyance. Si la science est le soleil, la croyance est la lune: c'est un reflet du jour dans la nuit. La foi est le supplément de la raison, dans les ténèbres que laisse la science, soit devant elle, soit derrière elle; elle émane de la raison, mais elle ne peut jamais ni se confondre avec elle, ni la confondre. Les empiétements de la raison sur la foi ou de la foi sur la raison, sont des éclipses de soleil ou de lune; lorsqu'elles arrivent, elles rendent inutiles à la fois le foyer et le réflecteur de la lumière.
La science périt par les systèmes qui ne sont autre chose que des [31] croyances, et la foi succombe au raisonnement. Pour que les deux colonnes du temple soutiennent l'édifice, il faut qu'elles soient séparées et placées en parallèle. Dès qu'on veut violemment les rapprocher comme Sanson, on les renverse et tout l'édifice s'écroule sur la tête du téméraire aveugle ou du révolutionnaire, que des ressentiments personnels ou nationaux ont d'avance voué à la mort.
Les luttes du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ont été de tout temps dans l'humanité de grandes querelles de ménage. La papauté jalouse du pouvoir temporel n'était qu'une mère de famille jalouse de supplanter son mari: aussi perdit-elle la confiance de ses enfants. Le pouvoir temporel à son tour, lorsqu'il usurpe sur le sacerdoce, est aussi ridicule que le serait un homme en prétendant s'entendre mieux qu'une mère aux soins de l'intérieur et du berceau. Ainsi les Anglais, par exemple, au point de vue moral et religieux, sont des enfants emmaillottés par des hommes; on s'en aperçoit bien à leur tristesse et à leur ennui.
Si le dogme religieux est un conte de nourrice, pourvu qu'il soit ingénieux et d'une morale bienfaisante, il est parfaitement vrai pour l'enfant, et le père de famille serait fort sot d'y contredire. Aux mères, donc, le monopole des récits merveilleux, des petits soins et des chansons. La maternité est le type des sacerdoces, et c'est parce que l'Église doit être exclusivement mère, que le prêtre catholique renonce à être homme et abjure devant elle d'avance ses droits à la paternité.
On n'aurait jamais dû l'oublier: la papauté est une mère universelle ou elle n'est rien. La papesse Jeanne, dont les [32] protestants ont fait une scandaleuse histoire, n'est peut-être qu'une ingénieuse allégorie, et quand les souverains pontifes ont malmené les empereurs et les rois, c'était la papesse Jeanne qui voulait battre son mari au grand scandale du monde chrétien. Aussi les schismes et les hérésies n'ont-ils été au fond, nous le répétons, que des disputes conjugales; l'Église et le protestantisme disent du mal l'un de l'autre et se regrettent, affectent de s'éviter et s'ennuient d'être l'un sans l'autre, comme des époux séparés.
Ainsi par la kabale, et par elle seule, tout s'explique et se concilie. C'est une doctrine qui vivifie et féconde toutes les autres, elle ne détruit rien et donne au contraire la raison d'être de tout ce qui est. Aussi toutes les forces du monde sont elles au service de cette science unique et supérieure, et le vrai kabbaliste peut-il disposer à son gré sans hypocrisie et sans mensonge, de la science des sages et de l'enthousiasme des croyants. Il est plus catholique que M. de Maistre, plus protestant que Luther, plus israélite que le grand rabbin, plus prophète que Mahomet; n'est-il pas au-dessus des systèmes et des passions qui obscurcissent la vérité, et ne peut-il pas à volonté en réunir tous les rayons épars et diversement réfléchis par tous les fragments de ce miroir brisé qui est la foi universelle, et que les hommes prennent pour tant de croyances opposées et différentes? Il n'y a qu'un être, il n'y a qu'une vérité, il n'y a qu'une lui et qu'une foi, comme il n'y a qu'une humanité en ce monde.
Arrivé à de pareilles hauteurs intellectuelles et morales, on comprend que l'esprit et le coeur humain jouissent d'une paix profonde; aussi ces mots: Paix profonde, mes frères! [33] étaient-ils la parole de maître dans la haute maçonnerie, c'est-à-dire dans l'association des initiés à la kabbale.
La guerre que l'Église a dû déclarer à la magie a été nécessitée par les profanations de faux gnostiques, mais la vraie science des mages est essentiellement catholique, parce qu'elle base toute sa réalisation sur le principe de la hiérarchie. Or, dans l'Église catholique seule il y a une hiérarchie sérieuse et absolue. C'est pour cela que les vrais adeptes ont toujours professé pour cette Église le plus profond respect et l'obéissance la plus absolue. Henri Khunrath seul a été un protestant déterminé; mais en cela il était allemand de son époque plutôt que citoyen mystique du royaume éternel.
L'essence de l'antichristianisme est l'exclusion et l'hérésie, c'est le déchirement du corps du Christ, suivant la belle expression de saint Jean: Omnis spiritus qui solvit Christum hic Antechristus est. C'est que la religion est la charité. Or, il n'y a pas de charité dans l'anarchie.
La magie aussi a eu ses hérésiarques et ses sectaires, ses hommes de prestiges et ses sorciers. Nous aurons à venger la légitimité de la science, des usurpations de l'ignorance, de la folie et de la fraude, et c'est en cela surtout que notre travail pourra être utile et sera entièrement nouveau.
On n'a jusqu'à présent traité l'histoire de la magie que comme les annales d'un préjugé, ou les chroniques plus ou moins exactes d'une série de phénomènes; personne, en effet, ne croyait plus que la magie fût une science. Une histoire sérieuse de cette science retrouvée doit en indiquer les développements et les progrès; nous marchons donc en plein sanctuaire au lieu de longer [34] des ruines, et nous allons trouver ce sanctuaire enseveli si longtemps sous les cendres de quatre civilisations, plus merveilleusement conservé que ces villes-momies sorties dernièrement des cendres du Vésuve, dans toute leur beauté morte et leur majesté désolée.
Dans son plus magnifique ouvrage, Bossuet a montré la religion liée partout avec l'histoire: qu'aurait-il dit s'il avait su qu'une science, née pour ainsi dire avec le monde, rend raison à la fois des dogmes primitifs de la religion unique et universelle en les unissant aux théorèmes les plus incontestables des mathématiques et de la raison?
La magie dogmatique est la clef de tous les secrets non encore approfondis par la philosophie de l'histoire; et la magie pratique ouvre seule à la puissance, toujours limitée mais toujours progressive de la volonté humaine, le temple occulte de la nature.
Nous n'avons pas la prétention impie d'expliquer par la magie les mystères de la religion; mais nous enseignerons comment la science doit accepter et révérer ces mystères. Nous ne dirons plus que la raison doit s'humilier devant la foi; elle doit au contraire s'honorer d'être croyant; car c'est la foi qui sauve la raison des horreurs du néant sur le bord des abîmes pour la rattacher à l'infini.
L'orthodoxie en religion est le respect de la hiérarchie, seule gardienne de l'unité. Or, ne craignons pas de le répéter, la magie est essentiellement la science de la hiérarchie. Ce qu'elle proscrit avant tout, qu'on se le rappelle bien, ce sont les doctrines anarchiques; et elle démontre, par les lois mêmes de la [35] nature, que l'harmonie est inséparable du pouvoir et de l'autorité.
Ce qui fait, pour le plus grand nombre des curieux, l'attrait principal de la magie, c'est qu'ils y voient un moyen extraordinaire de satisfaire leurs passions. Non, disent les avares, le secret d'Hermès pour la transmutation des métaux n'existe pas, autrement nous l'achèterions et nous serions riches!... Pauvres fous, qui croient qu'un pareil secret puisse se vendre! et quel besoin aurait de votre argent celui qui saurait faire de l'or?--C'est vrai, répondra un incrédule, mais toi-même, Éliphas Lévi, si tu possédais ce secret ne serais-tu pas plus riche que nous?--Eh! qui vous dit que je sois pauvre? Vous ai-je demandé quelque chose? Quel est le souverain du monde qui peut se vanter de m'avoir payé un secret de la science? Quel est le millionnaire auquel j'aie jamais donné quelque raison de croire que je voudrais troquer ma fortune contre la sienne? Lorsqu'on voit d'en bas les richesses de la terre on y aspire toujours comme à la souveraine félicité; mais comme on les méprise lorsqu'on plane au-dessus d'elles, et qu'on a peu d'envie de les reprendre lorsqu'on les a laissées tomber comme des fers!
Oh! s'écriera un jeune homme, si les secrets de la magie étaient vrais, je voudrais les posséder pour être aimé de toutes les femmes.--De toutes, rien que cela. Pauvre enfant, un jour viendra où ce sera trop d'en avoir une. L'amour sensuel est une orgie à deux, où l'ivresse amène vite le dégoût, et alors on se quitte en se jetant les verres à la tête.
Moi, disait un jour un vieil idiot, je voudrais être magicien [36] pour bouleverser le monde!--Brave homme, si vous étiez magicien vous ne seriez pas imbécile; et alors rien ne vous fournirait, même devant le tribunal de votre conscience, le bénéfice des circonstances atténuantes, si vous deveniez un scélérat.
Eh bien! dira un épicurien, donnez-moi donc les recettes de la magie, pour jouir toujours et ne souffrir jamais....
Ici c'est la science elle-même qui va répondre:
La religion vous a déjà dit: Heureux ceux qui souffrent; mais c'est pour cela même que la religion a perdu votre confiance.
Elle a dit: Heureux ceux qui pleurent, et c'est pour cela que vous avez ri de ses enseignements.
Écoutez maintenant ce que disent l'expérience et la raison:
Les souffrances éprouvent et créent les sentiments généreux; les plaisirs développent et fortifient les instincts lâches.
Les souffrances rendent fort contre le plaisir, les jouissances rendent faible contre la douleur.
Le plaisir dissipe;
La douleur recueille.
Qui souffre amasse;
Qui jouit dépense.
Le plaisir est recueil de l'homme.
La douleur maternelle est le triomphe de la femme.
C'est le plaisir qui féconde, mais c'est la douleur qui conçoit et qui enfante.
Malheur à l'homme qui ne sait pas et qui ne veut pas souffrir! car il sera écrasé de douleurs.
[37] Ceux qui ne veulent pas marcher, la nature les traîne impitoyablement.
Nous sommes jetés dans la vie comme en pleine mer: il faut nager ou périr.
Telles sont les lois de la nature enseignées par la haute magie. Voyez maintenant si l'on peut devenir magicien pour jouir toujours et ne souffrir jamais!
Mais alors, diront d'un air désappointé les gens du monde, à quoi peut servir la magie?--Que pensez-vous que le prophète Balaam eût pu répondre à son ânesse si elle lui avait demandé à quoi peut servir l'intelligence?
Que répondrait Hercule à un pygmée qui lui demanderait à quoi peut servir la force?
Nous ne comparons certes pas les gens du monde à des pygmées, et encore moins à l'ânesse de Balaam; ce serait manquer de politesse et de bon goût. Nous répondrons donc le plus gracieusement possible à ces personnes si brillantes et si aimables, que la magie ne peut leur servir absolument de rien, attendu qu'elles ne s'en occuperont jamais sérieusement.
Notre ouvrage s'adresse aux âmes qui travaillent et qui pensent. Elles y trouveront l'explication de ce qui est resté obscur dans le dogme et dans le rituel de la haute magie 1. Nous avons, à l'exemple des grands maîtres, suivi dans le plan et la division de nos livres l'ordre rationnel des nombres sacrés. Nous divisons notre histoire de la magie en sept livres, et chaque livre contient sept chapitres.
Note 1:  Éliphas Lévi, Dogme et Rituel de la haute magie, 1856, 2 vol. in-8, avec 23 fig.--25 fr.
[38]Le premier livre est consacré aux origines magiques, c'est la Genèse de la science, et nous lui avons donné pour clef la lettre aleph א, qui exprime kabbalistiquement l'unité principiante et originelle.
Le second livre contiendra les formules historiques et sociales du verbe magique dans l'antiquité. Sa marque est la lettre beth ב, symbole du binaire, expression du verbe réalisateur, caractère spécial de la gnose et de l'occultisme.
Le troisième livre sera l'exposé des réalisations de la science antique dans la société chrétienne. Nous y verrons comment, pour la science même, la parole s'est incarnée. Le nombre trois est celui de la génération, de la réalisation, et le livre a pour clef la lettre ghimel ג, hiéroglyphe de la naissance.
Dans le quatrième livre, nous verrons la force civilisatrice de la magie chez les barbares, et les productions naturelles de cette science parmi les peuples encore enfants, les mystères des druides, les miracles des eubages, les légendes des bardes, et comment tout cela concourt à la formation des sociétés modernes en préparant au christianisme une victoire éclatante et durable. Le nombre quatre exprime la nature et la force, et la lettre daleth ד, qui le représente dans l'alphabet hébreux, est figurée dans l'alphabet hiéroglyphique des kabbalistes par un empereur sur son trône.
Le cinquième livre sera consacré à l'ère sacerdotale du moyen âge. Nous y verrons les dissidences et les luttes de la science, la formation des sociétés secrètes, leurs oeuvres inconnus, les rites secrets des grimoires, les mystères de la divine comédie, les divisions du sanctuaire, qui doivent aboutir plus tard à une glorieuse unité. Le nombre cinq est celui de la quintessence, de [39] la religion, du sacerdoce; son caractère est la lettre ה, représentée dans l'alphabet magique par la figure du grand prêtre.
Notre sixième livre montrera la magie mêlée à l'oeuvre de la révolution. Le nombre six est celui de l'antagonisme et de la lutte qui prépare la synthèse universelle. Sa lettre est le vaf נ, figure du lingam créateur, du fer recourbé qui moissonne.
Le septième livre sera celui de la synthèse, et contiendra l'exposé des travaux modernes et des découvertes récentes, les théories nouvelles de la lumière et du magnétisme, la révélation du grand secret des rose-croix, l'explication des alphabets mystérieux, la science, enfin, du verbe et des oeuvres magiques, la synthèse de la science et l'appréciation des travaux de tous les mystiques contemporains. Ce livre sera le complément et la couronne de l'oeuvre comme le septénaire est la couronne des nombres, puisqu'il réunit le triangle de l'idée au carré de la forme. Sa lettre correspondante est le dzaïn ז, et son hiéroglyphe kabbalistique est un triomphateur monté sur un char attelé de deux sphinx. Nous avons donné cette figure dans notre précédent ouvrage.
Loin de nous la vanité ridicule de nous poser en triomphateur kabbalistique, c'est la science seule qui doit triompher, et celui que nous voulons montrer au monde intelligent, monté sur le char cubique et traîné par les sphinx, c'est le verbe de lumière, c'est le réalisateur divin de la kabbale de Moïse, c'est le soleil humain de l'Évangile, c'est l'homme-Dieu qui est déjà venu comme Sauveur, et qui se manifestera bientôt comme Messie, [40] c'est-à-dire comme roi définitif et absolu des institutions temporelles. C'est cette pensée qui anime notre courage et entretient notre espérance. Et maintenant il nous reste à soumettre toutes nos idées, toutes nos découvertes et tous nos travaux au jugement infaillible de la hiérarchie. Tout ce qui tient à la science, aux hommes acceptés par les sciences, tout ce qui tient à la religion, à l'Église seule, et à la seule Église hiérarchique et conservatrice de l'unité, catholique apostolique et romaine, depuis Jésus-Christ jusqu'à présent.
Aux savants nos découvertes, aux évêques nos aspirations et nos croyances! Malheur, en effet, à l'enfant qui se croit plus sage que ses pères, à l'homme qui ne reconnaît pas de maîtres, au rêveur qui pense et qui prie pour lui seul! La vie est une communion universelle, et c'est dans cette communion qu'on trouve l'immortalité. Celui qui s'isole se voue à la mort, et l'éternité de l'isolement, ce serait la mort éternelle!
Éliphas LÉVI.

[41]

LIVRE PREMIER

LES ORIGINES MAGIQUES

א Aleph.


CHAPITRE PREMIER

ORIGINES FABULEUSES

SOMMAIRE.--Origines fabuleuses.--Le livre de la pénitence d'Adam. --Le livre d'Hénoch.--La légende des anges déchus.--Apocalypse de Méthodius.--La Genèse suivant les Indiens.--L'héritage magique d'Abraham, suivant le Talmud.--Le Sépher Jezirah et le Zohar.

«Il y eut, dit le livre apocryphe d'Hénoch, des anges qui se laissèrent tomber du ciel pour aimer les filles de la terre.
Car en ces jours-là, lorsque les fils des hommes se furent multipliés, il leur naquit des filles d'une grande beauté.
Et lorsque les anges, les fils du ciel, les virent ils furent pris d'amour pour elles; et ils se disaient entre eux: «Allons, choisissons-nous des épouses de la race des hommes, et engendrons des enfants.»
Alors leur chef Samyasa leur dit: «Peut-être n'aurez-vous pas le courage d'accomplir cette résolution, et je resterai seul responsable de votre chute.»
Mais ils lui répondirent: «Nous jurons de ne pas nous repentir et d'accomplir tous notre dessein.»
[42] Et ils étaient deux cents qui descendirent sur la montagne d'Armon.
Et c'est depuis ce temps-là que cette montagne est nommée Armon, ce qui veut dire la montagne du Serment.
Voici les noms des chefs de ces anges qui descendirent: Samyasa qui était le premier de tous, Uraka-baraméel, Azibéel, Tamiel, Ramuel, Danel, Azkéel, Sarakuyal, Asael, Armers, Batraai, Anane, Zavèbe, Samsavéel, Ertrael, Turel, Jomiael, Arazial.
Ils prirent des épouses avec lesquelles ils se mêlèrent, leur enseignant la magie, les enchantements et la division des racines et des arbres.
Amazarac enseigna tous les secrets des enchanteurs, Barkaial fut le maître de ceux qui observent les astres, Akibéel révéla les signes et Azaradel le mouvement de la lune.»
Ce récit du livre kabbalistique d'Hénoch, est le récit de cette même profanation des mystères de la science que nous voyons représenter sous une autre image dans l'histoire du péché d'Adam.
Les anges, les fils de Dieu, dont parle Hénoch, c'étaient les initiés à la magie, puisque après leur chute ils l'enseignèrent aux hommes vulgaires par l'entremise des femmes indiscrètes. La volupté fut leur écueil, ils aimèrent les femmes et se laissèrent surprendre les secrets de la royauté et du sacerdoce.
Alors la civilisation primitive s'écroula, les géants, c'est-à-dire les représentants de la force brutale et des convoitises effrénées, se disputèrent le monde qui ne put leur [43] échapper qu'en s'abîmant sous les eaux du déluge où s'effacèrent toutes les traces du passé.
Ce déluge figurait la confusion universelle où tombe nécessairement l'humanité lorsqu'elle a violé et méconnu les harmonies de la nature.
Le péché de Samyasa et celui d'Adam se ressemblent, tous deux sont entraînés par la faiblesse du coeur, tous deux profanent l'arbre de la science et sont repoussés loin de l'arbre de vie.
Ne discutons pas les opinions ou plutôt les naïvetés de ceux qui veulent prendre tout à la lettre, et qui pensent que la science et la vie ont pu pousser autrefois sous forme d'arbres, mais admettons le sens profond des symboles sacrés.
L'arbre de la science, en effet, donne la mort lorsqu'on en absorbe les fruits, ces fruits sont la parure du monde, ces pommes d'or sont les étoiles de la terre.
Il existe à la bibliothèque de l'Arsenal un manuscrit fort curieux qui a pour titre: Le livre de la pénitence d'Adam. La tradition kabbalistique y est présentée sous forme de légende, et voici ce qu'on y raconte:
«Adam eut deux fils, Caïn qui représente la force brutale, Abel qui représente la douceur intelligente. Ils ne purent s'accorder, et ils périrent l'un par l'autre, aussi leur héritage fut-il donné à un troisième fils nommé Seth.»
Voilà bien le conflit des deux forces contraires tournant au profit d'une puissance synthétique et combinée.
«Or Seth, qui était juste, put parvenir jusqu'à l'entrée du paradis terrestre sans que le chérubin l'écartât avec son épée flamboyante.» C'est-à-dire que Seth représente l'initiation primitive.
[44] «Seth vit alors que l'arbre de la science et l'arbre de la vie s'étaient réunis et n'en faisaient qu'un.»
Accord de la science et de la religion dans la haute kabbale.
«Et l'ange lui donna trois grains qui contenaient toute la force vitale de cet arbre.»
C'est le ternaire kabbalistique.
«Lorsque Adam mourut, Seth, suivant les instructions de l'ange, plaça les trois grains dans la bouche de son père expiré comme un gage de vie éternelle.
»Les branches qui sortirent de ces trois grains formèrent le buisson ardent au milieu duquel Dieu révéla à Moïse son nom éternel:
[Hébreu, illisible.]
»L'être qui est, qui a été, et qui sera l'être.
»Moïse cueillit une triple branche du buisson sacré, ce fut pour lui la verge des miracles.
»Cette verge bien que séparée de sa racine ne cessa pas de vivre et de fleurir, et elle fut ainsi conservée dans l'arche.
»Le roi David replanta cette branche vivante sur la montagne de Sion, et Salomon plus tard prit le bois de cet arbre au triple tronc pour en faire les deux colonnes Jakin et Bohas, qui étaient à l'entrée du temple, il les revêtit de bronze, et plaça le troisième morceau du bois mystique au fronton de la porte principale.
»C'était un talisman qui empêchait tout ce qui était impur de pénétrer dans le temple.
[45] »Mais les lévites corrompus arrachèrent pendant la nuit cette barrière de leurs iniquités et la jetèrent au fond de la piscine probatique en la chargeant de pierres.
»Depuis ce moment l'ange de Dieu agita tous les ans les eaux de la piscine et leur communiqua une vertu miraculeuse pour inviter les hommes à y chercher l'arbre de Salomon.
»Au temps de Jésus-Christ, la piscine fut nettoyée, et les juifs trouvant cette poutre, inutile suivant eux, la portèrent hors de la ville et la jetèrent en travers du torrent de Cédron.
»C'est sur ce pont que Jésus passa après son arrestation nocturne au jardin des Oliviers, c'est du haut de cette planche que ses bourreaux le précipitèrent pour le traîner dans le torrent et dans leur précipitation à préparer d'avance l'instrument du supplice, ils emportèrent avec eux le pont qui était une poutre de trois pièces, composée de trois bois différents et ils en firent une croix.»
Cette allégorie renferme toutes les hautes traditions de la kabbale et les secrets si complètement ignorés de nos jours du christianisme de saint Jean.
Ainsi Seth, Moïse, David, Salomon et le Christ auraient emprunté au même arbre kabbalistique leurs sceptres de rois et leurs bâtons de grands pontifes.
Nous devons comprendre maintenant pourquoi le Sauveur au berceau était adoré par les mages.
Revenons au livre d'Hénoch, car celui-ci doit avoir une autorité dogmatique plus grande qu'un manuscrit ignoré. Le livre d'Hénoch est, en effet, cité dans le Nouveau Testament par l'apôtre saint Jude.
La tradition attribue à Hénoch l'invention des lettres. C'est [46] donc à lui que remontent les traditions consignées dans le Sepher Jézirah, ce livre élémentaire de la kabbale, dont la rédaction suivant les rabbins, serait du patriarche Abraham, l'héritier des secrets d'Hénoch et le père de l'initiation en Israël.
Hénoch parait donc être le même personnage que l'Hermès trismégiste des Égyptiens, et le fameux livre de Thot, écrit tout en hiéroglyphes et en nombres, serait cette bible occulte et pleine de mystères, antérieure aux livres de Moïse, à laquelle l'initié Guillaume Postel fait souvent allusion dans ses ouvrages en la désignant sous le nom de Genèse d'Hénoch.
La Bible dit qu'Hénoch ne mourut point, mais que Dieu le transporta d'une vie à l'autre. Il doit revenir s'opposer à l'Antéchrist, à la fin des temps, et il sera un des derniers martyrs ou témoins de la vérité, dont il est fait mention dans l'apocalypse de saint Jean.
Ce qu'on dit d'Hénoch, on l'a dit de tous les grands initiateurs de la kabbale.
Saint Jean lui-même ne devait pas mourir, disaient les premiers chrétiens, et l'on a cru longtemps le voir respirer dans son tombeau, car la science absolue de la vie est un préservatif contre la mort et l'instinct des peuples le leur fait toujours deviner.
Quoi qu'il en soit, il nous resterait d'Hénoch deux livres, l'un hiéroglyphique, l'autre allégorique. L'un contenant les clefs hiératiques de l'initiation, l'autre l'histoire d'une grande profanation qui avait amené la destruction du monde et le chaos après le règne des géants.
Saint Méthodius, un évêque des premiers siècles du christianisme, dont les oeuvres se trouvent dans la bibliothèque des Pères de [47] l'Église, nous a laissé une apocalypse prophétique où l'histoire du monde se déroule dans une série de visions. Ce livre ne se trouve pas dans la collection des oeuvres de saint Méthodius, mais il a été conservé par les gnostiques, et nous le retrouvons imprimé dans le liber mirabilis, sous le nom altéré de Bermechobus, que des imprimeurs ignorants ont fait à la place de l'abréviation Bea-Méthodius pour beatus Méthodius.
Ce livre s'accorde en plusieurs points avec le traité allégorique de la pénitence d'Adam. On y trouve que Seth se retira avec sa famille en Orient vers une montagne voisine du paradis terrestre. Ce fut la patrie des initiés, tandis que la postérité de Caïn inventait la fausse magie dans l'Inde, pays du fratricide, et mettait les maléfices au service de l'impunité.
Saint Méthodius prédit ensuite les conflits et le règne successif des Ismaélites, vainqueurs des Romains; des Français, vainqueurs des Ismaélites, puis d'un grand peuple du Nord, dont l'invasion précédera le règne personnel de l'Antéchrist. Alors se formera un royaume universel, qui sera reconquis par un prince français, et la justice régnera pendant une longue suite d'années.
Nous n'avons pas à nous occuper ici de la prophétie. Ce qu'il nous importe de remarquer, c'est la distinction de la bonne et de la mauvaise magie, du sanctuaire des fils de Seth et de la profanation des sciences par les descendants de Caïn.
La haute science, en effet, est réservée aux hommes qui sont maîtres de leurs passions, et la chaste nature ne donne pas les clefs de sa chambre nuptiale à des adultères. Il y a deux classes [48] d'hommes, les hommes libres et les esclaves; l'homme naît esclave de ses besoins, mais il peut s'affranchir par l'intelligence. Entre ceux qui sont déjà affranchis et ceux qui ne le sont pas encore l'égalité n'est pas possible. C'est à la raison de régner et aux instincts d'obéir. Autrement si vous donnez à un aveugle les aveugles à conduire, ils tomberont tous dans les abîmes. La liberté, ne l'oublions pas, ce n'est pas la licence des passions affranchies de la loi. Cette licence serait la plus monstrueuse des tyrannies. La liberté, c'est l'obéissance volontaire à la loi; c'est le droit de faire son devoir et seuls les hommes raisonnables et justes sont libres. Or, les hommes libres doivent gouverner les esclaves, et les esclaves sont appelés à s'affranchir; non pas du gouvernement des hommes libres, mais de cette servitude des passions brutales, qui les condamne à ne pas exister sans maîtres.
Admettez maintenant avec nous la vérité des hautes sciences, supposez un instant qu'il existe, en effet, une force dont on peut s'emparer et qui soumet à la volonté de l'homme les miracles de la nature? Dites-nous maintenant si l'on peut confier aux brutalités cupides les secrets de la sympathie et des richesses; aux intrigants l'art de la fascination, à ceux qui ne savent pas se conduire eux-mêmes l'empire sur les volontés?... On est effrayé lorsqu'on songe aux désordres que peut entraîner une telle profanation. Il faudra un cataclysme pour laver les crimes de la terre quand tout se sera abîmé dans la boue et dans le sang. Eh bien! voilà ce que nous révèle l'histoire allégorique de la chute des anges dans le livre d'Hénoch, voilà le péché d'Adam et ses suites fatales. Voilà le déluge et ses tempêtes; puis, [49] plus tard, la haute malédiction de Chanaan. La révélation de l'occultisme est figurée par l'impudence de ce fils qui montre la nudité paternelle. L'ivresse de Noé est une leçon pour le sacerdoce de tous les temps. Malheur à ceux qui exposent les secrets de la génération divine aux regards impurs de la foule! tenez le sanctuaire fermé, vous qui ne voulez pas livrer votre père endormi à la risée des imitateurs de Cham!
Telle est, sur les lois de la hiérarchie humaine, la tradition des enfants de Seth; mais telles ne furent pas les doctrines de la famille de Caïn. Les caïnistes de l'Inde inventèrent une Genèse pour consacrer l'oppression des plus forts et perpétuer l'ignorance des faibles; l'initiation devint le privilège exclusif des castes suprêmes et des races d'hommes furent condamnées à une servitude éternelle sous prétexte d'une naissance inférieure; ils étaient sortis, disait-on, des pieds ou des genoux de Brahma!
La nature n'enfante ni des esclaves ni des rois, tous les hommes naissent pour le travail.
Celui qui prétend que l'homme est parfait en naissant, et que la société le dégrade et le pervertit, serait le plus sauvage des anarchistes, s'il n'était pas le plus poétique des insensés. Mais Jean-Jacques avait beau être sentimental et rêveur, son fond de misanthropie, développé par la logique de ses séides, porta des fruits de haine et de destruction. Les réalisateurs consciencieux des utopies du tendre philosophe de Genève, furent Robespierre et Marat.
La société n'est pas un être abstrait qu'on puisse rendre [50] séparément responsable de la perversité des hommes; la société c'est l'association des hommes. Elle est défectueuse de leurs vices et sublime de leurs vertus; mais en elle-même, elle est sainte, comme la religion qui lui est inséparablement unie. La religion, en effet, n'est-elle pas la société des plus hautes aspirations et des plus généreux efforts?
Ainsi, au mensonge des castes privilégiées par la nature, répondit le blasphème de l'égalité antisociale et du droit ennemi de tout devoir; le christianisme seul avait résolu la question en donnant la suprématie au dévouement, et en proclamant le plus grand celui qui sacrifierait son orgueil à la société et ses appétits à la loi.
Les juifs, dépositaires de la tradition de Seth, ne la conservèrent pas dans toute sa pureté, et se laissèrent gagner par les injustes ambitions de la postérité de Caïn. Ils se crurent une race d'élite, et pensèrent que Dieu leur avait plutôt donné la vérité comme un patrimoine que confiée comme un dépôt appartenant à l'humanité toute entière. On trouve, en effet, dans les talmudistes, à côté des sublimes traditions du Sépher Jézirah et du Sonar, des révélations assez étranges. C'est ainsi qu'ils ne craignent pas d'attribuer au patriarche Abraham lui-même l'idolâtrie des nations, lorsqu'ils disent qu'Abraham a donné aux Israélites son héritage, c'est-à-dire la science des vrais noms divins; la kabbale, en un mot, aurait été la propriété légitime et héréditaire d'Isaac; mais le patriarche donna, disent-ils, des présents aux enfants de ses concubines; et par ces présents ils entendent des dogmes voilés et des noms obscurs, qui se matérialisèrent bientôt et se transformèrent en idoles. Les fausses religions et leurs absurdes mystères, les superstitions [51] orientales et leurs sacrifices horribles, quel présent d'un père à sa famille méconnue! N'était-ce pas assez de chasser Agar avec son fils dans le désert, fallait-il, avec leur pain unique et leur cruche d'eau, leur donner un fardeau de mensonge pour désespérer et empoisonner leur exil?
La gloire du christianisme c'est d'avoir appelé tous les hommes à la vérité, sans distinction de peuples et de castes, mais non toutefois sans distinction d'intelligences et de vertus.
«Ne jetez pas vos paroles devant les pourceaux, a dit le divin fondateur du christianisme, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds et que, se tournant contre vous, ils ne vous dévorent.»
L'Apocalypse, ou révélation de saint Jean, qui contient tous les secrets kabbalistiques du dogme de Jésus-Christ, n'est pas un livre moins obscur que le Zohar.
Il est écrit hiéroglyphiquement avec des nombres et des images; et l'apôtre fait souvent appel à l'intelligence des initiés. «Que celui qui a la science comprenne, que celui qui comprend calcule,» dit-il plusieurs fois après une allégorie ou l'énoncé d'un nombre. Saint Jean, l'apôtre de prédilection et le dépositaire de tous les secrets du Sauveur, n'écrivait donc pas pour être compris de la multitude.
Le Sépher Jézirah, le Zohar et l'Apocalypse sont les chefs-d'oeuvre de l'occultisme; ils contiennent plus de sens que de mots, l'expression en est figurée comme la poésie et exacte comme les nombres. L'Apocalypse résume, complète et surpasse [52] toute la science d'Abraham et de Salomon, comme nous le prouverons en expliquant les clefs de la haute kabbale.
Le commencement du Zohar étonne par la profondeur de ses aperçus et la grandiose simplicité de ses images. Voici ce que nous y lisons:
«L'intelligence de l'occultisme c'est la science de l'équilibre.
»Les forces qui se produisent sans être balancées périssent dans le vide.
»Ainsi ont péri les rois de l'ancien monde, les princes des géants. Ils sont tombés comme des arbres sans racines, et l'on n'a plus trouvé leur place.
»C'est par le conflit des forces non équilibrées que la terre dévastée était nue et informe lorsque le souffle de Dieu se fit place dans le ciel et abaissa la masse des eaux.
»Toutes les aspirations de la nature furent alors vers l'unité de la forme, vers la synthèse vivante des puissances équilibrées, et le front de Dieu, couronné de lumière, se leva sur la vaste mer et se refléta dans les eaux inférieures.
»Ses deux yeux parurent rayonnants de clarté, lançant deux traits de flamme qui se croisèrent avec les rayons du reflet.
»Le front de Dieu et ses deux yeux formaient un triangle dans le ciel, et le reflet formait un triangle dans les eaux.
»Ainsi se révéla le nombre six, qui fut celui de la création universelle.»
Nous traduisons ici, en l'expliquant, le texte qu'on ne saurait rendre intelligible en le traduisant littéralement.

[53] L'auteur du livre a soin, d'ailleurs, de nous déclarer que cette forme humaine qu'il donne à Dieu n'est qu'une image de son verbe, et que Dieu ne saurait être exprimé par aucune pensée ni par aucune forme. Pascal a dit que Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Mais comment concevoir un cercle sans circonférence? Le Zohar prend l'inverse de cette figure paradoxale, et dirait volontiers du cercle de Pascal que la circonférence en est partout et le centre nulle part; mais ce n'est point à un cercle, c'est à une balance qu'il compare l'équilibre universel des choses. «L'équilibre est partout, dit-il, on trouve donc partout aussi le point central où la balance est suspendue.» Nous trouvons ici le Zohar plus fort et plus profond que Pascal.
L'auteur du Zohar continue son rêve sublime. La synthèse du verbe formulé par la figure humaine monte lentement et sort des eaux comme le soleil qui se lève. Quand les yeux ont paru, la lumière a été faite; quand la bouche se montre, les esprits sont créés et la parole se fait entendre. La tête entière est sortie, et voilà le premier jour de la création. Viennent les épaules, les bras et la poitrine, et le travail commence. L'image divine repousse d'une main la mer et soulève de l'autre les continents et les montagnes. Elle grandit, elle grandit toujours. Sa puissance génératrice apparaît, et tous les êtres vont se multiplier; il est debout, enfin, il met un pied sur la terre et l'autre sur la mer, et se mirant tout entier dans l'Océan de la création, il souffle sur son reflet, il appelle son image à la vie. Créons l'homme, a-t-il dit, et l'homme est créé! Nous ne connaissons rien d'aussi beau dans aucun poëte que cette vision de la création accomplie par le type idéal de l'humanité. L'homme ainsi [54] est l'ombre d'une ombre! mais il est la représentation de la puissance divine. Lui aussi peut étendre les mains de l'Orient à l'Occident; la terre lui est donnée pour domaine. Voilà l'Adam Kadmon, l'Adam primitif des kabbalistes; voilà dans quelle pensée ils en font un géant; voilà pourquoi Swedenborg, poursuivi dans ses rêves par les souvenirs de la kabbale, dit que la création entière n'est qu'un homme gigantesque, et que nous sommes faits à l'image de l'univers.
Le Zohar est une genèse de lumière, le Sépher Jézirah est une échelle de vérités. Là s'expliquent les trente-deux signes absolus de la parole, les nombres et les lettres; chaque lettre reproduit un nombre, une idée et une forme, en sorte que les mathématiques s'appliquent aux idées et aux formes, non moins rigoureusement qu'aux nombres par une proportion exacte et une correspondance parfaite. Par la science du Sépher Jézirah, l'esprit humain est fixé dans la vérité et dans la raison, et peut se rendre compte des progrès possibles de l'intelligence par les évolutions des nombres. Le Zohar représente donc la vérité absolue, et le Sépher Jézirah donne les moyens de la saisir, de se l'approprier et d'en faire usage.
[55]

CHAPITRE II.

MAGIE DES MAGES.

SOMMAIRE.--Mystères de Zoroastre ou magie des mages.--La science du feu.--Symboles et enchantements des Perses et des Assyriens.--Les mystères de Ninive et de Babylone.--Domaine de la foudre.--Art de charmer les animaux.--Le bûcher de Sardanapale.

Zoroastre est très probablement un nom symbolique, comme celui de Thot ou d'Hermès. Eudoxe et Aristote le font vivre six mille ans avant la naissance de Platon; d'autres, au contraire, le font naître cinq cents ans avant la guerre de Troie. Les uns en font un roi de la Bactriane, les autres affirment l'existence de deux ou de trois Zoroastres différents. Eudoxe et Aristote seuls nous semblent avoir compris le personnage magique de Zoroastre en mettant l'âge kabbalistique d'un monde entre l'éclosion de son dogme et le règne théurgique de la philosophie de Platon. Il y a, en effet, deux Zoroastres, c'est-à-dire, deux révélateurs, l'un fils d'Oromase et père d'un renseignement lumineux, l'autre fils d'Arimane et auteur d'une divulgation profane; Zoroastre est le Verbe incarné des Chaldéens, des Mèdes et des Perses. Sa légende semble une prédiction de celle du Christ, et il a dû avoir aussi son antéchrist, suivant la loi magique de l'équilibre universel.
C'est au faux Zoroastre qu'il faut attribuer le culte du feu matériel et le dogme impie du dualisme divin qui a produit plus tard la gnose monstrueuse de Manès, et les principes erronés de [56] la fausse maçonnerie. Le faux Zoroastre est le père de cette magie matérialiste qui a causé le massacre des mages, et fait tomber le vrai magisme sous la proscription et dans l'oubli. L'Église, toujours inspirée par l'esprit de vérité, a dû proscrire sous les noms de magie, de manichéisme, d'illuminisme et de maçonnerie, tout ce qui se rattachait de près ou de loin à cette profanation primitive des mystères. L'histoire jusqu'à présent incomprise des templiers, en est un exemple éclatant.
Les dogmes du vrai Zoroastre sont les mêmes que ceux de la pure kabbale, et ses idées sur la divinité sont les mêmes que celles des Pères de l'Église. Les noms seuls diffèrent: ainsi il nomme triade ce que nous appelons trinité, et dans chaque nombre de la triade, il retrouve le ternaire tout entier. C'est ce que nos théologiens appellent la circum-insession des personnes divines. Zoroastre renferme dans cette multiplication de la triade par elle-même la raison absolue du nombre neuf et la clef universelle de tous les nombres et de toutes les formes. Ce que nous appelons les trois personnes divines, Zoroastre le nomme les trois profondeurs. La profondeur première ou paternelle est la source de la foi; la seconde ou celle du Verbe est la source de la vérité; la troisième ou l'action créatrice est la source d'amour. On peut consulter, pour se convaincre de ce que nous avançons ici, l'exposition de Psellus sur les dogmes des anciens Assyriens, dans la Magie philosophique de François Patricius, page 2, édition de Hambourg, 1593.
Sur cette échelle de neuf degrés, Zoroastre établit la hiérarchie céleste et toutes les harmonies de la nature. Il compte par trois [57] toutes les choses qui émanent de l'idée, par quatre tout ce qui se rattache à la forme, ce qui lui donne le nombre sept pour type de la création. Ici finit l'initiation première, et commencent les hypothèses de l'école; les nombres se personnifient, les idées prennent des emblèmes qui plus tard deviendront des idoles. Voici venir les Synochées, les Télétarques et les Pères, serviteurs de la triple Hécate, puis les trois Amilictes, et les trois visages d'Hypézocos; puis les anges, puis les démons, puis les âmes humaines. Les astres sont les images et les reflets des splendeurs intellectuelles, et notre soleil est l'emblème d'un soleil de vérité, ombre lui-même de cette source première d'où jaillissent toutes les splendeurs. C'est pour cela que les disciples de Zoroastre saluaient le lever du jour, et passaient parmi les barbares pour des adorateurs du soleil.
Tels étaient les dogmes des mages, mais ils possédaient, en outre, des secrets qui les rendaient maîtres des puissances occultes de la nature. Ces secrets, dont l'ensemble pourrait s'appeler une pyrotechnie transcendentale, se rattachaient tous à la science profonde et au gouvernement du feu. Il est certain que les mages connaissaient l'électricité, et avaient des moyens de la produire et de la diriger qui nous sont encore inconnus.
Numa, qui étudia leurs rites et fut initié à leurs mystères, possédait, au dire de Lucius Pison, l'art de former et de diriger la foudre. Ce secret sacerdotal dont l'initiateur romain voulait faire l'apanage des souverains de Rome, fut perdu par Tullus Hostilius qui dirigea mal la décharge électrique et fut foudroyé. Pline rapporte ces faits comme une ancienne tradition [58] étrusque 2, et raconte que Numa se servit avec succès de sa batterie foudroyante contre un monstre nommé Volta, qui désolait les campagnes de Rome. Ne croirait-on pas, en lisant cette révélation, que notre physicien Volta est un mythe, et que le nom des piles voltaïques remonte au siècle de Numa?
Note 2: Plin., liv. II, ch. 53.
Tous les symboles assyriens se rapportent à cette science du feu qui était le grand arcane des mages; partout nous retrouvons l'enchanteur qui perce le lion et qui manie les serpents. Le lion c'est le feu céleste, les serpents sont les courants électriques et magnétiques de la terre. C'est à ce grand secret des mages qu'il faut rapporter toutes les merveilles de la magie hermétique, dont les traditions disent encore que le secret du grand oeuvre consiste dans le gouvernement du feu.
Le savant François Patricius a publié, dans sa Magie philosophique, les oracles de Zoroastre recueillis dans les livres des platoniciens, dans la théurgie de Proclus, dans les commentaires sur Parménide, dans les commentaires d'Hermias sur Phèdre, dans les notes d'Olympiodore sur le Philèbe et le Phédon. Ces oracles sont d'abord la formule nette et précise du dogme que nous venons d'exposer, puis viennent les prescriptions du rituel magique, et voici en quels termes elles sont exprimées:
LES DÉMONS ET LES SACRIFICES.
«La nature nous enseigne par induction qu'il existe des démons incorporels, et que les germes du mal qui existent dans la matière, tournent au bien et à l'utilité commune.
[59]»Mais ce sont là des mystères qu'il faut ensevelir dans les replis les plus impénétrables de la pensée.
»Le feu toujours agité et bondissant dans l'atmosphère peut prendre une configuration semblable à celle des corps.
»Disons mieux, affirmons l'existence d'un feu plein d'images et d'échos.
»Appelons, si vous le voulez, ce feu une lumière surabondante qui rayonne, qui parle, qui s'enroule.
»C'est le coursier fulgurant de la lumière, ou plutôt c'est l'enfant aux larges épaules qui dompte et soumet le coursier céleste.
»Qu'on l'habille de flamme et d'or ou qu'on le représente nu comme l'Amour en lui donnant aussi des flèches.
»Mais si ta méditation se prolonge, tu réuniras tous ces emblèmes sous la figure du lion;
»Alors qu'on ne voit plus rien ni de la voûte des cieux ni de la masse de l'univers.
»Les astres ont cessé de briller, et la lampe de la lune est voilée.
»La terre tremble et tout s'environne d'éclairs.
»Alors n'appelle pas le simulacre visible de l'âme de la nature.
»Car tu ne dois point le voir avant que ton corps ne soit purifié par les saintes épreuves.
»Amollissant les âmes et les entraînant toujours loin des travaux sacrés, les chiens terrestres sortent alors de ces limbes ou finit la matière, et montrent aux regards mortels des apparences de corps toujours trompeuses.
»Travaille autour des cercles décrits par le rhombus d'Hécate.
[60]»Ne change rien aux noms barbares de l'évocation: car ce sont les noms panthéistiques de Dieu; ils sont aimantés des adorations d'une multitude et leur puissance est ineffable.
»Et lorsque après tous les fantômes, tu verras briller ce feu incorporel, ce feu sacré dont les flèches traversent à la fois toutes les profondeurs du monde;
»Écoute ce qu'il te dira!»
Cette page étonnante que nous traduisons en entier du latin de Patricius, contient tous les secrets du magnétisme avec des profondeurs que n'ont jamais soupçonnées les Du Potet et les Mesmer.
Nous y voyons: 1° d'abord la lumière astrale parfaitement décrite avec sa force configurative et sa puissance pour refléter le verbe et répercuter la voix;
2° La volonté de l'adepte figurée par l'enfant aux larges épaules monté sur le cheval blanc; hiéroglyphe que nous avons retrouvé sur un ancien tarot de la Bibliothèque impériale;
3° Le danger d'hallucinations dans les opérations magiques mal dirigées;
4° L'instrument magnétique qui est le rhombus, espèce de jouet d'enfant en bois creux qui tourne sur lui-même avec un ronflement toujours croissant;
5° La raison des enchantements par les paroles et les noms barbares;
6° La fin de l'oeuvre magique, qui est l'apaisement de l'imagination et des sens, l'état de somnambulisme complet et la parfaite lucidité.
Il résulte de cette révélation de l'ancien monde, que l'extase [61] lucide est une application volontaire et immédiate de l'âme au feu universel, ou plutôt à cette lumière pleine d'images qui rayonne, qui parle et qui s'enroule autour de tous les objets et de tous les globes de l'univers.
Application qui s'opère par la persistance d'une volonté dégagée des sens et affermie par une série d'épreuves.
C'était là le commencement de l'initiation magique.
L'adepte, parvenu à la lecture immédiate dans la lumière, devenait voyant ou prophète; puis, ayant mis sa volonté en communication avec cette lumière, il apprenait à la diriger comme on dirige la pointe d'une flèche; il envoyait à son gré le trouble ou la paix dans les âmes, communiquait à distance avec les autres adeptes, s'emparait enfin de cette force représentée par le lion céleste.
C'est ce que signifient ces grandes figures assyriennes qui tiennent sous leurs bras des lions domptés.
C'est la lumière astrale qui est représentée par ces gigantesques sphinx, ayant des corps de lions et des têtes de mages.
La lumière astrale, devenue l'instrument de la puissante magique, est le glaive d'or de Mithra qui immole le taureau sacré.
C'est la flèche de Phoebus qui perce le serpent Python.
Reconstruisons maintenant en esprit ces grandes métropoles de l'Assyrie, Babylone et Ninive, remettons à leur place ces colosses de granit, rebâtissons ces temples massifs, portés par des éléphants ou par des sphinx, relevons ces obélisques au-dessus desquels planent des dragons aux yeux étincelants et aux ailes étendues.
[62]Le temple et le palais dominent ces entassements de merveilles; là se tiennent cachées en se révélant sans cesse par des miracles les deux divinités visibles de la terre, le sacerdoce et la royauté.
Le temple, au gré des prêtres, s'entoure de nuages ou brille de clartés surhumaines; les ténèbres se font parfois pendant le jour, parfois aussi la nuit s'illumine; les lampes du temple s'allument d'elles-mêmes, les dieux rayonnent, on entend gronder la foudre, et malheur à l'impie qui aurait attiré sur sa tête la malédiction des initiés! Le temple protége le palais, et les serviteurs du roi combattent pour la religion des mages; le roi est sacré, c'est le dieu de la terre, on se prosterne lorsqu'il passe, et l'insensé qui oserait sans ordre franchir le seuil de son palais, serait immédiatement frappé de mort!
Frappé de mort sans massue et sans glaive, frappé par une main invisible, tué par la foudre, terrassé par le feu du ciel! Quelle religion et quelle puissance! quelles grandes ombres que celles de Nemrod, de Bélus et de Sémiramis! Que pouvaient donc être avant les cités presque fabuleuses, où ces immenses royautés trônèrent autrefois, les capitales de ces géants, de ces magiciens, que les traditions confondent avec les anges et nomment encore les fils de Dieu et les princes du ciel! Quels mystères dorment dans les tombeaux des nations; et ne sommes-nous pas des enfants lorsque, sans prendre la peine d'évoquer ces effrayants souvenirs, nous nous applaudissons de nos lumières et de nos progrès!
Dans son livre sur la magie, M. Du Potet avance, avec une certaine crainte, qu'on peut, par une puissante émission de [63] fluide magnétique, foudroyer un être vivant 3.
Note 3:  Du Potet, la Magie dévoilée, ou Principes de science occulte, 1852, 1 vol. in-4.
La puissance magique s'étend plus loin, mais il ne s'agit pas seulement du prétendu fluide magnétique. C'est la lumière astrale tout entière, c'est l'élément de l'électricité et de la foudre, qui peut être mise au service de la volonté humaine; et que faut-il faire pour acquérir cette formidable puissance? Zoroastre vient de nous le le dire: il faut connaître ces lois mystérieuses de l'équilibre qui asservissent à l'empire du bien les puissances mêmes du mal; il faut avoir purifié son corps par les saintes épreuves, lutté contre les fantômes de l'hallucination et saisi corps à corps la lumière, comme Jacob dans sa lutte avec l'ange; il faut avoir dompté ces chiens fantastiques qui aboient dans les rêves; il faut, en un mot, pour nous servir de l'expression si énergique de l'oracle, avoir entendu parler la lumière. Alors on est maître, alors on peut la diriger, comme Numa, contre les ennemis des saints mystères; mais si l'on n'est pas parfaitement pur, si la domination de quelque passion animale vous soumet encore aux fatalités des tempêtes de la vie, on se brûle aux feux qu'on allume, on est la proie du serpent qu'on déchaîne, et l'on périra foudroyé comme Tullus Hostilius.
Il n'est pas conforme aux lois de la nature que l'homme puisse être dévoré par les bêtes sauvages. Dieu l'a armé de puissance pour leur résister; il peut les fasciner du regard, les gourmander avec la voix, les arrêter d'un signe,... et nous voyons, en effet, que les animaux les plus féroces redoutent la [64] fixité du regard de l'homme, et semblent tressaillir à sa voix. Les projections de la lumière astrale les paralysent et les frappent de crainte. Lorsque Daniel fut accusé de fausse magie et d'imposture, le roi de Babylone le soumit, ainsi que ses accusateurs, à l'épreuve des lions. Les animaux n'attaquent jamais que ceux qui les craignent ou ceux dont eux-mêmes ils ont peur. Un homme intrépide et désarmé ferait certainement reculer un tigre par le magnétisme de son regard.
Les mages se servaient de cet empire, et les souverains de l'Assyrie avaient dans leurs jardins des tigres soumis, des léopards dociles et des lions apprivoisés. On en nourrissait d'autres dans les souterrains des temples pour servir aux épreuves de l'initiation. Les bas-reliefs symboliques en font foi; ce ne sont que luttes d'hommes et d'animaux, et toujours on voit l'adepte couvert du vêtement sacerdotal les dominer du regard et les arrêter d'un geste de la main. Plusieurs de ces représentations sont symboliques sans doute, quand les animaux reproduisent quelques-unes des formes du sphinx; mais il en est d'autres où l'animal est représenté au naturel et où le combat semble être la théorie d'un véritable enchantement.
La magie est une science dont on ne peut abuser sans la perdre et sans se perdre soi-même. Les souverains et les prêtres du monde assyrien étaient trop grands pour ne pas être exposés à se briser si jamais ils tombaient; ils devinrent orgueilleux et ils tombèrent. La grande époque magique de la Chaldée est antérieure aux règnes de Sémiramis et de Ninus. A cette époque déjà la religion se matérialise et l'idolâtrie commence à triompher. Le [65] culte d'Astarté succède à celui de la Vénus céleste, la royauté se fait adorer sous les noms de Baal et de Bel ou Bélus. Sémiramis abaisse la religion au-dessous de la politique et des conquêtes, et remplace les vieux temples mystérieux par de fastueux et indiscrets monuments; l'idée magique toutefois domine encore les sciences et les arts, et imprime aux merveilleuses constructions de cette époque un caractère inimitable de force et de grandeur. Le palais de Sémiramis était une synthèse bâtie et sculptée de tout le dogme de Zoroastre. Nous en reparlerons lorsque nous expliquerons le symbolisme de ces sept chefs-d'oeuvre de l'antiquité, qu'on appela les merveilles du monde.
Le sacerdoce s'était fait plus petit que l'empire, en voulant matérialiser sa propre puissance; l'empire en tombant devait l'écraser, et ce fut ce qui arriva sous l'efféminé Sardanapale. Ce prince, amoureux de luxe et de mollesse, avait fait de la science des mages une de ses prostituées. A quoi bon la puissance d'opérer des merveilles si elle ne donne pas du plaisir? Enchanteurs, forcez l'hiver à donner des roses; augmentez la saveur du vin; employez votre empire sur la lumière à faire resplendir la beauté des femmes comme celle des divinités! On obéit et le roi s'enivre. Cependant la guerre se déclare, l'ennemi s'avance.... Qu'importe l'ennemi au lâche qui jouit et qui dort? Mais c'est la ruine, c'est l'infamie, c'est la mort!... la mort! Sardanapale ne la craint pas, il croit que c'est un sommeil sans fin; mais il saura bien se soustraire aux travaux et aux affronts de la servitude... La nuit suprême est arrivée; le vainqueur est aux portes, la ville ne peut plus résister; demain c'en est fait du royaume d'Assyrie.... Le palais de Sardanapale [66] s'illumine, et il rayonne de si merveilleuses splendeurs qu'il éclaire toute la ville consternée. Sur des amas d'étoffes précieuses, de pierreries et de vases d'or, le roi fait sa dernière orgie. Ses femmes, ses favoris, ses complices, ses prêtres avilis l'entourent; les clameurs de l'ivresse se mêlent au bruit de mille instruments, les lions apprivoisés rugissent, et une fumée de parfums sortant des souterrains du palais en enveloppe déjà toutes les constructions d'un épais nuage. Des langues de flamme percent déjà les lambris de cèdre;... les chants d'ivresse vont faire place aux cris d'épouvante et aux râles de l'agonie.... Mais la magie qui n'a pu, entre les mains de ses adeptes dégradés, conserver l'empire de Ninus, va du moins mêler ses merveilles aux terribles souvenirs de ce gigantesque suicide. Une clarté immense et sinistre telle que n'en avaient jamais vu les nuits de Babylone, semble repousser tout à coup et élargir la voûte du ciel.... Un bruit semblable à celui de tous les tonnerres éclatant ensemble ébranle la terre et secoue la ville, dont les murailles tombent.... La nuit profonde redescend; le palais de Sardanapale n'existe plus, et demain ses vainqueurs ne trouveront plus rien de ses richesses, de son cadavre et de ses plaisirs.
Ainsi finit le premier empire d'Assyrie et la civilisation faite par le vrai Zoroastre. Ici finit la magie proprement dite, et commence le règne de la kabbale. Abraham, en sortant de la Chaldée, en a emporté les mystères. Le peuple de Dieu grandit en silence, et nous trouverons bientôt Daniel aux prises avec les misérables enchanteurs de Nabuchodonosor et de Balthazar 4.
Note 4: Suivant Suldas, Cedrénus et la chronique d'Alexandrie, ce fut Zoroastre lui-même qui, assiégé dans son palais, se fit disparaître tout à coup avec tous ses secrets et toutes ses richesses dans un immense éclat de tonnerre. En ce temps-là, tout roi qui exerçait la puissance divine passait pour une incarnation de Zoroastre, et Sardanapale se fit une apothéose de son bûcher.


[67]

CHAPITRE III.

MAGIE DANS L'INDE.

SOMAIRE.--Dogme des gymnosophistes.--La trimourti et les Avatars.--Singulière manifestation de l'esprit prophétique.--Influence du faux Zoroastre sur le mysticisme indien.--Antiquités religieuses des Védas.--Magie des brahmes et des faquirs.--Leurs livres et leurs oeuvres.

L'Inde, que la tradition kabbalistique nous dit avoir été peuplée par les descendants de Caïn, et où se retirèrent plus tard les enfants d'Abraham et de Céthurah, l'Inde est par excellence le pays de la goétie et des prestiges. La magie noire s'y est perpétuée avec les traditions originelles du fratricide rejeté par les puissants sur les faibles, continué par les castes oppressives et expié par les parias.
On peut dire de l'Inde qu'elle est la savante mère de toutes les idolâtries. Les dogmes de ses gymnosophistes seraient les clefs de la plus haute sagesse, si elles n'ouvraient encore mieux les portes de l'abrutissement et de la mort. L'étonnante richesse du symbolisme indien ferait presque supposer qu'il est antérieur à tous les autres, tant il y a d'originalité primitive dans ses poétiques conceptions; mais c'est un arbre dont le serpent infernal semble avoir mordu la racine. La déification du diable [68] contre laquelle nous avons déjà énergiquement protesté, s'y étale dans toute son impudeur. La terrible trimourti des brahmes se compose d'un créateur, d'un destructeur et d'un réparateur. Leur Addha-Nari, qui figure la divinité mère ou la nature céleste, se nomme aussi Bowhanie, et les tuggs ou étrangleurs lui offrent des assassinats. Vichnou le réparateur ne s'incarne guère que pour tuer un diable subalterne qui renaît toujours, puisqu'il est favorisé par Rutrem ou Shiva, le dieu de la mort. On sent que Shiva est l'apothéose de Caïn, mais rien dans toute cette mythologie ne rappelle la douceur d'Abel. Ses mystères toutefois sont d'une poésie grandiose, ses allégories d'une singulière profondeur. C'est la kabbale profanée; aussi, loin de fortifier l'âme en la rapprochant de la suprême sagesse, le brahmanisme la pousse et la fait tomber avec des théories savantes dans les gouffres de la folie.
C'est à la fausse kabbale de l'Inde que les gnostiques empruntèrent leurs rêves tour à tour horribles et obscènes. C'est la magie indienne qui, se présentant tout d'abord avec ses mille difformités sur le seuil des sciences occultes, épouvante les esprits raisonnables et provoque les anathèmes de toutes les Églises sensées. C'est cette science fausse et dangereuse, qui, trop souvent confondue par les ignorants et les demi-savants avec la vraie science, leur a fait envelopper tout ce qui porte le nom d'occultisme dans un anathème auquel celui même qui écrit ces pages a souscrit énergiquement lorsqu'il n'avait pas trouvé encore la clef du sanctuaire magique. Pour les théologiens des Védas, Dieu ne se manifeste que dans la force. Tout progrès et [69] toute révélation sont déterminés par une victoire. Vichnou s'incarne dans les monstrueux léviathans de la mer et dans les sangliers énormes qui façonnent la terre primitive à coup de boutoirs.
C'est une merveilleuse genèse du panthéisme, et pourtant dans les auteurs de ces fables, quel somnambulisme lucide! Le nombre dix des Avatars correspond à celui des Séphirots de la kabbale. Vichnou revêt successivement trois formes animales, les trois formes élémentaires de la vie, puis il se fait sphinx, et apparaît enfin sous la figure humaine; il est brahme alors et sous les apparences d'une feinte humilité il envahit toute la terre; bientôt il se fait enfant pour être l'ange consolateur des patriarches, il devient guerrier pour combattre les oppresseurs du monde, puis il incarne la politique pour l'opposer à la violence, et semble quitter la forme humaine pour se donner l'agilité du singe. La politique et la violence se sont usées réciproquement, le monde attend un rédempteur intellectuel et moral. Vichnou s'incarne dans Chrisna; il apparaît proscrit dans son berceau près duquel veille un âne symbolique; on l'emporte pour le soustraire à ses assassins, il grandit et prêche une doctrine de miséricorde et de bonnes oeuvres. Puis il descend aux enfers, enchaîne le serpent infernal et remonte glorieux au ciel; sa fête annuelle est au mois d'août sous le signe de la Vierge. Quelle étonnante intuition des mystères du christianisme! et combien ne doit-elle pas sembler extraordinaire, si l'on pense que les livres sacrés de l'Inde ont été écrits plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. A la révélation de Chrisna succède celle de Bouddha, qui réunit ensemble la religion la plus pure et la [70] plus parfaite philosophie. Alors le bonheur du monde est consommé et les hommes n'ont plus à attendre que la dixième et dernière incarnation, lorsque Vichnou reviendra sous sa propre figure conduisant le cheval du dernier jugement, ce cheval terrible dont le pied de devant est toujours levé et qui brisera le monde lorsque ce pied s'abaissera.
Nous devons reconnaître ici les nombres sacrés et les calculs prophétiques des mages. Les gymnosophistes et les initiés de Zoroastre ont puisé aux mêmes sources,... mais c'est le faux Zoroastre, le Zoroastre noir qui est resté le maître de la théologie de l'Inde: les derniers secrets de cette doctrine dégénérée, sont le panthéisme, et par suite le matérialisme absolu, sous les apparences d'une négation absolue de la matière. Mais qu'importe qu'on matérialise l'esprit ou qu'on spiritualise la matière, dès qu'on affirme l'égalité et même l'identité de ces deux termes? La conséquence de ce panthéisme est la destruction de toute morale: il n'y a plus ni crimes ni vertus dans un monde où tout est Dieu.
On doit comprendre d'après ces dogmes l'abrutissement progressif des brahmes dans un quiétisme fanatique, mais ce n'est pas encore assez; et leur grand rituel magique, le livre de l'occultisme indien, l'Oupnek'hat, leur enseigne les moyens physiques et moraux de consommer l'oeuvre de leur hébétement et d'arriver par degrés à la folie furieuse que leurs sorciers appellent l'état divin. Ce livre de l'Oupnek'hat est l'ancêtre de tous les grimoires, et c'est le monument le plus curieux des antiquités de la goétie.
Ce livre est divisé en cinquante sections: c'est une ombre mêlée d'éclairs. On y trouve des sentences sublimes et des [71] oracles de mensonge. Tantôt on croirait lire l'évangile de saint Jean, lorsqu'on trouve, par exemple, dans les sections onzième et quarante-huitième:
«L'ange du feu créateur est la parole de Dieu.
»La parole de Dieu a produit la terre et les végétaux qui en sortent et la chaleur qui les mûrit.
»La parole du Créateur est elle-même le Créateur, et elle en est le fils unique.»
Tantôt ce sont des rêveries dignes des hérésiarques les plus extravagants:
«La matière n'étant qu'une apparence trompeuse, le soleil, les astres, les éléments eux-mêmes sont des génies, les animaux sont des démons et l'homme un pur esprit trompé par les apparences des corps.»
Mais nous sommes suffisamment édifiés sur le dogme, venons au rituel magique des enchanteurs indiens.
«Pour devenir Dieu il faut retenir son haleine.
»C'est-à-dire l'attirer aussi longtemps qu'on le pourra et s'en gonfler pleinement.
»En second lieu, la garder aussi longtemps qu'on le pourra et prononcer quarante fois en cet état le nom divin AUM.
»Troisièmement, expirer aussi longuement que possible en envoyant mentalement son souffle à travers les cieux se rattacher à l'éther universel.
»Dans cet exercice, il faut se rendre comme aveugle et sourd, et immobile comme un morceau de bois.
»Il faut se poser sur les coudes et sur les genoux, le visage tourné vers le nord.
»Avec un doigt on ferme une aile du nez, par l'autre on attire l'air, puis on la ferme avec un doigt en pensant que Dieu est le créateur, qu'il est dans tous les animaux, dans la fourmi comme dans l'éléphant: on doit rester enfoncé dans ces pensées.
[72]»D'abord on dit Aum douze fois; et pendant chaque aspiration il faut dire Aum quatre-vingts fois, puis autant de fois qu'il est possible...
»Faites tout cela pendant trois mois, sans crainte, sans paresse, mangeant et dormant peu; au quatrième mois les dévas se font voir à vous; au cinquième vous aurez acquis toutes les qualités des dévatas; au sixième vous serez sauvé, vous serez devenu Dieu.»
Il est évident qu'au sixième mois, le fanatique assez imbécile pour persévérer dans une semblable pratique sera mort ou fou.
S'il résiste à cet exercice de soufflet mystique, l'Oupnek'hat, qui ne veut pas le laisser en si beau chemin, va le faire passer à d'autres exercices.
«Avec le talon bouchez l'anus, puis tirez l'air de bas en haut du côté droit, faites-le tourner trois fois autour de la seconde région du corps; de là faites-le parvenir au nombril, qui est la troisième; puis à la quatrième, qui est le milieu du coeur; puis à la cinquième, qui est la gorge; puis à la sixième, qui est l'intérieur du nez, entre les deux sourcils; là retenez le vent: il est devenu le souffle de l'âme universelle.»
Ceci nous semble être tout simplement une méthode de se magnétiser soi-même et de se donner par la même occasion quelque congestion cérébrale.
«Alors, continue l'auteur de l'Oupnek'hat, pensez au grand Aum, qui est le nom du Créateur, qui est la voix universelle, la voix [73] pure et indivisible qui remplit tout; cette voix est le Créateur même; elle se fait entendre au contemplateur de dix manières. Le premier son est comme la voix d'un petit moineau; le deuxième est le double du premier; le troisième est comme le son d'une cymbale; le quatrième comme le murmure d'un gros coquillage; le cinquième est comme le chant de la vînâ (espèce de lyre indienne); le sixième comme le son de l'instrument qu'on appelle tal; le septième ressemble au son d'une flûte de bacabou posée près de l'oreille; le huitième au son de l'instrument pakaoudj, frappé avec la main; le neuvième au son d'une petite trompette, et le dixième au son du nuage qui rugit et qui fait dda, dda, dda!...
»À chacun de ces sons le contemplateur passe par différents états, jusqu'au dixième où il devient Dieu.
»Au premier, les poils de tout son corps se dressent.
»Au second, ses membres sont engourdis.
»Au troisième, il ressent dans tous ses membres la fatigue qui suit les jouissances de l'amour.
»Au quatrième, la tête lui tourne, il est comme ivre.
»Au cinquième, l'eau de la vie reflue dans son cerveau.
»Au sixième, cette eau descend en lui et il s'en nourrit.
»Au septième, il devient maître de la vision, il voit au dedans des coeurs, il entend les voix les plus éloignées.
»Au neuvième, il se sent assez subtil pour se transporter où il veut, et, comme les anges, tout voir sans être vu.
»Au dixième, il devient la voix universelle et indivisible, il [74] est le grand créateur, l'être éternel, exempt de tout, et, devenu le repos parfait, il distribue le repos au monde.»
Il faut remarquer, dans cette page si curieuse, la description complète des phénomènes du somnambulisme lucide mêlée à une théorie complète de magnétisme solitaire. C'est l'art de se mettre en extase par la tension de la volonté et la fatigue du système nerveux.
Nous recommandons aux magnétistes l'étude approfondie des mystères de l'Oupnek'hat.
L'emploi gradué des narcotiques et l'usage d'une gamme de disques coloriés produit des effets analogues à ceux que décrit le sorcier indien, et M. Ragon en a donné la recette dans son Livre de la maçonnerie occulte, faisant suite à l'orthodoxie maçonnique, page 499.
L'Oupnek'hat donne un moyen plus simple de perdre connaissance et d'arriver à l'extase: c'est de regarder des deux yeux le bout de son nez et de rester dans cette posture, ou plutôt dans cette grimace, jusqu'à la convulsion du nerf optique.
Toutes ces pratiques sont douloureuses et dangereuses autant que ridicules, et nous ne les conseillons à personne; mais nous ne doutons pas qu'elles ne produisent effectivement, dans un espace de temps plus ou moins long, suivant la sensibilité des sujets, l'extase, la catalepsie, et même l'évanouissement léthargique.
Pour se procurer des visions, pour arriver aux phénomènes de la seconde vue, il faut se mettre dans un état qui tient du sommeil, de la mort et de la folie. C'est en cela surtout que les Indiens sont habiles, et c'est à leurs secrets peut-être qu'il faut rapporter les facultés étranges de certains médiums américains.
[75]On pourrait définir la magie noire l'art de se procurer et de procurer aux autres une folie artificielle. C'est aussi par excellence la science des empoisonnements. Mais ce que tout le monde ne sait pas, et ce que M. Dupotet, parmi nous, a le premier découvert, c'est qu'on peut tuer par congestion ou par soustraction subite de lumière astrale, lorsque, par une série d'exercices presque impossibles, semblables à ceux que décrit le sorcier indien, on a fait de son propre appareil nerveux assoupli à toutes les tensions et à toutes les fatigues, une sorte de pile galvanique vivante, capable de condenser et de projeter avec force cette lumière qui enivre et qui foudroie.
Mais là ne s'arrêtent pas les secrets magiques de l'Oupnek'hat; il en est un dernier que l'hiérophante ténébreux confie à ses initiés, comme le grand et suprême arcane, et c'est, en effet, l'ombre et l'inverse de ce grand secret de la haute magie.
Le grand arcane des vrais mages c'est l'absolu en morale, et par conséquent eu direction des oeuvres et en liberté.
Le grand arcane de l'Oupnek'hat c'est l'absolu en immoralité, en fatalité et en quiétisme mortel.
Voici comment s'exprime l'auteur du livre indien:
«Il est permis de mentir pour faciliter les mariages et pour exalter les vertus d'un bramine ou les qualités d'une vache.
»Dieu s'appelle vérité, et en lui l'ombre et la lumière ne font qu'un. Celui qui sait cela ne ment jamais, car s'il veut mentir il fait de son mensonge une vérité.
[76]»Quelque péché qu'il commette, quelque mauvaise oeuvre qu'il fasse, il n'est jamais coupable. Quand même il serait deux fois parricide, quand même il tuerait un brahme initié aux mystères des Védas, quelque chose qu'il commette enfin, sa lumière n'en sera pas diminuée, car, dit Dieu, je suis l'âme universelle, en moi sont le bien et le mal qui se corrigent l'un par l'autre. Celui qui sait cela n'est jamais pécheur; il est universel comme moi.» (Oupnek'hat, instruction 108, pages 35 et 92 du tome Ier de la traduction d'Anquetil.)
De pareilles doctrines sont loin d'être civilisatrices, et d'ailleurs l'Inde, en immobilisant sa hiérarchie sociale, parquait l'anarchie dans les castes; la société ne vit que d'échanges. Or l'échange est impossible quand tout appartient aux uns et rien aux autres. A quoi servent les échelons sociaux dans une prétendue civilisation où personne ne peut ni descendre ni monter? Ici se montre enfin le châtiment tardif du fratricide, châtiment qui enveloppe toute sa race et le condamne à mort. Vienne une autre nation orgueilleuse et égoïste, elle sacrifiera l'Inde, comme les légendes orientales racontent que Lamech a tué Caïn. Malheur toutefois au meurtrier même de Caïn! disent les oracles sacrés de la Bible.

Vingt et unième Clé du Tuol
Égyptien primitif.

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CHAPITRE IV.

MAGIE HERMÉTIQUE.

SOMMAIRE.--Le dogme d'Hermès Trismégiste.--La magie hermétique.--L'Égypte et ses merveilles.--Le patriarche Joseph et sa politique.--Le Livre de Thot.--La table magique de Bembo.--La clef des oracles.--L'éducation de Moïse.--Les magiciens de Pharaon.--La pierre philosophale et le grand oeuvre.

C'est en Égypte que la magie se complète comme science universelle et se formule en dogme parfait. Rien ne surpasse et rien n'égale comme résumé de toutes les doctrines du vieux monde les quelques sentences gravées sur une pierre précieuse par Hermès et connues sous le nom de table d'émeraude; l'unité de l'être et l'unité des harmonies, soit ascendantes, soit descendantes, l'échelle progressive et proportionnelle du Verbe; la loi immuable de l'équilibre et le progrès proportionnel des analogies universelles, le rapport de l'idée au Verbe donnant la mesure du rapport entre le créateur et le créé; les mathématiques nécessaires de l'infini, prouvées par les mesures d'un seul coin du fini; tout cela est exprimé par cette seule proposition du grand hiérophante égyptien:
«Ce qui est supérieur est comme ce qui est inférieur, et ce qui est en bas est comme ce qui est en haut pour former les merveilles de la chose unique.»
Puis vient la révélation et la description savante de l'agent créateur, du feu pantomorphe, du grand moyen de la puissance occulte, de la lumière astrale en un mot.
[78]«Le soleil est son père, la lune est sa mère, le vent l'a porté dans son ventre.»
Ainsi cette lumière est émanée du soleil, elle reçoit sa forme et son mouvement régulier des influences de la lune, elle a l'atmosphère pour réceptacle et pour prison.
«La terre est sa nourrice.»
C'est-à-dire qu'elle est équilibrée et mise en mouvement par la chaleur centrale de la terre.
«C'est le principe universel, le TELESMA du monde.»
Hermès enseigne ensuite comment de cette lumière, qui est aussi une force, on peut faire un levier et un dissolvant universel, puis aussi un agent formateur et coagulateur.
Comment il faut tirer des corps où elle est latente, cette lumière à l'état de feu, de mouvement, de splendeur, de gaz lumineux, d'eau ardente, et enfin de terre ignée, pour imiter, à l'aide de ces diverses substances, toutes les créations de la nature.
La table d'émeraude, c'est toute la magie en une seule page.
Les autres ouvrages attribués à Hermès, tels que le Pymandre, l'Asclepius, la Minerve du monde, etc., sont regardés généralement par les critiques comme des productions de l'école d'Alexandrie. Ils n'en contiennent pas moins les traditions hermétiques conservées dans les sanctuaires de la théurgie. Les doctrines d'Hermès ne sauraient être perdues pour qui connaît les clefs du symbolisme. Les ruines de l'Égypte sont comme des pages éparses avec lesquelles on peut encore, en les rassemblant, reconstruire le livre entier, livre prodigieux dont les grandes [79] lettres étaient des temples, dont les phrases étaient des Cités toutes ponctuées d'obélisques et de sphinx!
La division même de l'Égypte était une synthèse magique; les noms de ses provinces correspondaient aux figures des nombres sacrés: le royaume de Sésostris se divisait en trois parties: la haute Égypte ou la Thébaïde, figure du monde céleste et patrie des extases; la basse Égypte, symbole de la terre; et l'Égypte moyenne ou centrale, pays de la science et des hautes initiations. Chacune de ces trois parties était divisée en dix provinces appelées nomes, et placées sous la protection spéciale d'un dieu. Ces dieux, au nombre de trente, groupés trois par trois, exprimaient symboliquement toutes les conceptions du ternaire dans la décade, c'est-à-dire la triple signification naturelle, philosophique et religieuse des idées absolues attachées primitivement aux nombres. Ainsi, la triple unité ou le ternaire originel, le triple binaire ou le mirage du triangle, qui forme l'étoile de Salomon; le triple ternaire ou l'idée tout entière sous chacun de ses trois termes; le triple quaternaire, c'est-à-dire le nombre cyclique des révolutions astrales, etc. La géographie de l'Égypte, sous Sésostris, est donc un pantacle, c'est-à-dire un résumé symbolique de tout le dogme magique de Zoroastre, retrouvé et formulé d'une manière plus précise par Hermès.
Ainsi, la terre égyptienne était un grand livre et les enseignements de ce livre étaient répétés, traduits en peintures, en sculpture, en architecture, dans toutes les villes et dans tous les temples. Le désert même avait ses enseignements éternels, et son Verbe de pierre s'asseyait carrément sur la base [80] des pyramides, ces limites de l'intelligence humaine, devant lesquelles médita pendant tant de siècles un sphinx colossal en s'enfonçant lentement dans le sable. Maintenant sa tête, mutilée par les âges, se dresse encore au-dessus de son tombeau, comme si elle attendait pour disparaître qu'une voix humaine vienne expliquer au monde nouveau le problème des pyramides.
L'Égypte est pour nous le berceau des sciences et de la sagesse; car elle revêtit d'images, sinon plus riches, du moins plus exactes et plus pures que celles de l'Inde, le dogme antique du premier Zoroastre. L'art sacerdotal et l'art royal y formèrent des adeptes par l'initiation, et l'initiation ne se renferma pas dans les limites égoïstes des castes. On vit un esclave hébreu s'initier lui-même et parvenir au rang de premier ministre, et peut-être de grand hiérophante, car il épousa la fille d'un prêtre égyptien, et l'on sait que le sacerdoce ne se mésalliait jamais. Joseph réalisa en Égypte le rêve du communisme; il rendit le sacerdoce et l'état seuls propriétaires, arbitres, par conséquent, du travail et de la richesse. Il abolit ainsi la misère, et fit de l'Égypte entière une famille patriarcale. On sait que Joseph dut son élévation à sa science pour l'interprétation des songes, science à laquelle les chrétiens de nos jours, je dis même les chrétiens fidèles, refusent de croire, tout en admettant que la Bible, où sont racontées les merveilleuses divinations de Joseph, est la parole du Saint-Esprit.
La science de Joseph n'était autre chose que l'intelligence des rapports naturels qui existent entre les idées et les images, entre le Verbe et ses figures. Il savait que pendant le sommeil, [81] l'âme plongée dans la lumière astrale voit les reflets de ses pensées les plus secrètes et même de ses pressentiments; il savait que l'art de traduire les hiéroglyphes du sommeil est la clef de la lucidité universelle; car tous les êtres intelligents ont des révélations en songes.
La science hiéroglyphique absolue avait pour base un alphabet où tous les dieux étaient des lettres, toutes les lettres des idées, toutes les idées des nombres, tous les nombres des signes parfaits.
Cet alphabet hiéroglyphique dont Moïse fit le grand secret de sa kabbale, et qu'il reprit aux Égyptiens; car, suivant le Sepher Jezirah, il venait d'Abraham: cet alphabet, disons-nous, est le fameux livre de Thauth, soupçonné par Court de Gébelin de s'être conservé jusqu'à nos jours sous la forme de ce jeu de cartes bizarres qu'on appelle le tarot; mal deviné ensuite par Eteilla, chez qui une persévérance de trente ans ne put suppléer au bon sens et à la première éducation qui lui manquaient; existant encore, en effet, parmi les débris des monuments égyptiens, et dont la clef la plus curieuse et la plus complète se trouve dans le grand ouvrage du père Kircher sur l'Égypte. C'est la copie d'une table isiaque ayant appartenu au célèbre cardinal Bembo. Cette table était de cuivre avec des figures d'émail; elle a été malheureusement perdue; mais Kircher en donne une copie exacte, et ce savant jésuite a deviné, sans pouvoir toutefois pousser plus loin son explication, qu'elle contenait la clef hiéroglyphique des alphabets sacrés.
Cette table est partagée en trois compartiments égaux; en haut [82] les douze maisons célestes, en bas les douze stations laborieuses de l'année, au centre les vingt et un signes sacrés correspondent aux lettres.
Au milieu de la région centrale siége l'image d'IYNX, pantomorphe, emblème de l'être universel correspondant au jod hébraïque, la lettre unique dont se forment toutes les autres. Autour d'IYNX on voit la triade ophionienne correspondant aux trois lettres mères des alphabets égyptien et hébreu; à droite les deux triades ibimorphe et sérapéenne, à gauche la triade nephtéenne et celle d'Hécate, figures de l'actif et du passif, du volatil et du fixe, du feu fécondant et de l'eau génératrice. Chaque couple de triades, combiné avec le centre, donne un septénaire; le centre lui-même en contient un. Ainsi les trois septénaires donnent l'absolu numéral des trois mondes, et le nombre complet des lettres primitives, auxquelles on ajoute un signe complémentaire, comme aux neuf caractères des nombres, on ajoute le zéro.
Les dix nombres et les vingt-deux lettres sont ce qu'on appelle en kabbale les trente-deux voies de la science, et leur description philosophique est le sujet du livre primitif et révéré qu'on nomme le Sepher Jezirah, et qu'on peut trouver dans la collection de Pistorius et ailleurs. L'alphabet de Thauth n'est l'original de notre tarot que d'une manière détournée. Le tarot que nous avons est d'origine juive et les types des figures ne remontent pas plus haut que le règne de Charles VII. Le jeu de cartes de Jacquemin Gringonneur est le premier tarot que nous connaissions, mais les symboles qu'il reproduit sont de la plus haute antiquité. Ce jeu fut un essai de quelque astrologue de ce temps-là pour ramener le roi à la raison à l'aide de cette clef, [83] des oracles dont les réponses, résultant de la combinaison variée des signes, sont toujours exactes comme les mathématiques et mesurées comme les harmonies de la nature. Mais il faut être déjà bien raisonnable pour savoir se servir d'un instrument de science et de raison; le pauvre roi, tombé en enfance, ne vit que des jouets d'enfant dans les peintures de Gringonneur, et fit un jeu de cartes des alphabets mystérieux de la kabbale.

Moïse nous raconte qu'à leur sortie d'Égypte, les Israélites emportèrent les vases sacrés des Égyptiens. Cette histoire est allégorique, et le grand prophète n'eût pas encouragé son peuple au vol. Ces vases sacrés, ce sont les secrets de la science égyptienne que Moïse avait appris à la cour de Pharaon. Loin de nous l'idée d'attribuer à la magie les miracles de cet homme inspiré de Dieu; mais la Bible elle-même nous apprend que Jannès et Mambrès, les magiciens de Pharaon, c'est-à-dire les grands hiérophantes d'Égypte, accomplirent d'abord, par leur art, des merveilles semblables aux siennes. Ainsi, ils changèrent des baguettes en serpents et des serpents en baguettes, ce qui peut s'expliquer par prestige ou fascination. Ils changèrent l'eau en sang, ils firent paraître instantanément une grande quantité de grenouilles, mais ils ne purent amener ni des mouches ni d'autres insectes parasites, nous avons déjà dit pourquoi, et comment il faut expliquer leur aveu lorsqu'ils se déclarèrent vaincus.
Moïse triompha et emmena les Israélites hors de la terre de servitude. À cette époque, la vraie science se perdait en Égypte, parce que les prêtres, abusant de la grande confiance du peuple, [84] le laissaient croupir dans une abrutissante idolâtrie; là était le grand écueil de l'ésotérisme. Il fallait voiler au peuple la vérité sans la lui cacher; il fallait empêcher le symbolisme de s'avilir en tombant dans l'absurde; il fallait entretenir dans toute sa dignité et dans toute sa beauté première le voile sacré d'Isis. C'est ce que le sacerdorce égyptien ne sut pas faire. Le vulgaire imbécile prit pour des réalités vivantes les formes hiéroglyphiques d'Osiris et d'Hermanubis. Osiris devint un boeuf, et le savant Hermès un chien. Osiris, devenu boeuf, se promena bientôt sous les oripeaux du boeuf Apis, et les prêtres n'empêchèrent pas le peuple d'adorer une viande prédestinée à leur cuisine.
Il était temps de sauver les saintes traditions. Moïse créa un peuple nouveau, et lui défendit sévèrement le culte des images. Malheureusement ce peuple avait déjà vécu avec les idolâtres, et les souvenirs du boeuf Apis le poursuivaient dans le désert. On sait l'histoire du veau d'or, que les enfants d'Israël ont toujours adoré un peu. Moïse, cependant, ne voulut pas livrer à l'oubli les hiéroglyphes sacrés, et il les sanctifia en les consacrant au culte épuré du vrai Dieu. Nous verrons comment tous les objets servant au culte de Jéhovah étaient symboliques, et rappelaient les signes révérés de la révélation primitive.
Mais il faut en finir d'abord avec la gentilité et suivre, à travers les civilisations païennes, l'histoire des hiéroglyphes matérialisés et des anciens rites avilis.
[85]

CHAPITRE V.

MAGIE EN GRÈCE.

Sommaire.--La fable de la toison d'or.--Orphée, Amphion et Cadmus.--Clef magique des poëmes d'Homère.--Eschyle révélateur des mystères.--Dogme d'Orphée expliqué par la légende.--Les oracles et les pythonisses.--Magie noire de Médée et de Circé.

Nous touchons à l'époque où les sciences exactes de la magie vont se revêtir de leur forme naturelle: la beauté. Nous avons vu dans le Zohar le prototype de l'homme se lever dans le ciel en se mirant dans l'océan de l'Être. Cet homme idéal, cet ombre du Dieu pantomorphe, ce fantôme viril de la forme parfaite ne restera pas isolé. Une compagne va lui naître sous le doux ciel de l'Héllénie. La Vénus céleste, Vénus chaste et féconde, la triple mère des trois Grâces, sort à son tour, non plus des eaux dormantes du chaos, mais des ondes vivantes et agitées de cet archipel murmurateur de poésie où les îles pavoisées d'arbres verts et de fleurs semblent être les vaisseaux des dieux.
Le septénaire magique des Chaldéens se change en musique sur les sept cordes de la lyre d'Orphée. C'est l'harmonie qui défriche les forêts et les déserts de la Grèce. Aux chants poétiques d'Orphée, les rochers s'amollissent, les chênes se déracinent, et les bêtes sauvages se soumettent à l'homme. C'est par une semblable magie qu'Amphion bâtit les murs de Thèbes. La savante Thèbes de Cadmus, la ville qui est un pantacle comme les sept merveilles du monde, la cité de l'initiation. C'est Orphée qui a [86] donné la vie aux nombres, c'est Cadmus qui a attaché la pensée aux caractères. L'un a fait un peuple amoureux de toutes les beautés, l'autre a donné à ce peuple une patrie digne de son génie et de ses amours.
Dans les traditions de l'ancienne Grèce, nous voyons apparaître Orphée parmi les héros de la toison d'or, ces conquérants primitifs du grand oeuvre. La toison d'or, c'est la dépouille du soleil, c'est la lumière appropriée aux usages de l'homme; c'est le grand secret des oeuvres magiques, c'est l'initiation enfin, que vont chercher en Asie les héros allégoriques de la toison d'or. D'une autre part, Cadmus est un exilé volontaire de la grande Thèbes d'Égypte. Il apporte en Grèce les lettres primitives et l'harmonie qui les rassemble. Au mouvement de cette harmonie, la ville typique, la ville savante, la nouvelle Thèbes se bâtit d'elle-même, car la science est tout entière dans les harmonies des caractères hiéroglyphiques, phonétiques et numéraux qui se meuvent d'eux-mêmes suivant les lois des mathématiques éternelles, Thèbes est circulaire et sa citadelle est carrée, elle a sept portes comme le ciel magique et sa légende deviendra bientôt l'épopée de l'occultisme et l'histoire prophétique, du génie humain.
Toutes ces allégories mystérieuses, toutes ces traditions savantes sont l'âme de la civilisation en Grèce, mais il ne faut pas chercher l'histoire réelle des héros de ces poèmes ailleurs que dans les transformations du symbolisme oriental apporté en Grèce par des hiérophantes inconnus. Les grands hommes de ce temps-là écrivaient seulement l'histoire des idées, et se souciaient peu de nous initier aux misères humaines de l'enfantement des empires. Homère aussi a marché dans cette voie; [87] il met en oeuvre les dieux, c'est-à-dire les types immortels de la pensée, et si le monde s'agite c'est une conséquence forcée du froncement des sourcils de Jupiter. Si la Grèce porte le fer et le feu en Asie, c'est pour venger les outrages de la science et de la vertu sacrifiées à la volupté. C'est pour rendre l'empire du monde à Minerve et à Junon, en dépit de cette molle Vénus qui a perdu tous ceux qui l'ont trop aimée.
Telle est la sublime mission de la poésie: elle substitue les dieux aux hommes, c'est-à-dire les causes aux effets et les conceptions éternelles aux chétives incarnations des grandeurs sur la terre. Ce sont les idées qui élèvent ou qui font tomber les empires. Au fond de toute grandeur il y a une croyance, et pour qu'une croyance soit poétique, c'est-à-dire créatrice, il faut qu'elle relève d'une vérité. La véritable histoire digne d'intéresser les sages, c'est celle de la lumière toujours victorieuse des ténèbres. Une grande journée de ce soleil se nomme une civilisation.
La fable de la toison d'or rattache la magie hermétique aux initiations de la Grèce. Le bélier solaire dont il faut conquérir la toison d'or pour être souverain du monde est la figure du grand oeuvre. Le vaisseau des Argonautes construit avec les planches des chênes prophétiques de Dodone, le vaisseau parlant, c'est la barque des mystères d'Isis, l'arche des semences et de la rénovation, le coffre d'Osiris, l'oeuf de la régénération divine. Jason l'aventurier est l'initiable; ce n'est un héros que par son audace, il a de l'humanité toutes les inconstances et toutes les faiblesses, mais il emmène avec lui les personnifications de toutes les forces. Hercule qui symbolise la [88] force brutale ne doit point concourir à l'oeuvre, il s'égare en chemin à la poursuite de ses indignes amours; les autres arrivent au pays de l'initiation, dans la Colchide, où se conservaient encore quelques-uns des secrets de Zoroastre; mais comment se faire donner la clef de ces mystères? La science est encore une fois trahie par une femme. Médée livre à Jason les arcanes du grand oeuvre, elle livre le royaume et les jours de son père; car c'est une loi fatale du sanctuaire occulte que la révélation des secrets entraîne la mort de celui qui n'a pu les garder.
Médée apprend à Jason quels sont les monstres qu'il doit combattre et de quelle manière il peut en triompher. C'est d'abord le serpent ailé et terrestre, le fluide astral qu'il faut surprendre et fixer; il faut lui arracher les dents et les semer dans une plaine qu'on aura d'abord labourée en attelant à la charrue les taureaux de Mars. Les dents du dragon sont les acides qui doivent dissoudre la terre métallique préparée par un double feu et par les forces magnétiques de la terre. Alors il se fait une fermentation et comme un grand combat, l'impur est dévoré par l'impur, et la toison brillante devient la récompense de l'adepte.
Là se termine le roman magique de Jason; vient ensuite celui de Médée, car dans cette histoire l'antiquité grecque a voulu renfermer l'épopée des sciences occultes. Après la magie hermétique vient la goétie, parricide, fratricide, infanticide, sacrifiant tout à ses passions et ne jouissant jamais du fruit de ses crimes. Médée trahit son père, comme Cham; assassine son frère, comme Caïn. Elle poignarde ses enfants, elle empoisonne sa [89] rivale et ne recueille que la haine de celui par qui elle voulait être aimée. On peut s'étonner de voir que Jason maître de la toison d'or n'en devienne pas plus sage, mais souvenons-nous qu'il ne doit la découverte de ses secrets qu'à la trahison. Ce n'est pas un adepte comme Orphée, c'est un ravisseur comme Prométhée. Ce qu'il cherche ce n'est pas la science, c'est la puissance et la richesse. Aussi mourra-t-il malheureusement, et les propriétés inspiratrices et souveraines de la toison d'or ne seront-elles jamais comprises que par les disciples d'Orphée.
Prométhée, la toison d'or, la Thébaïde, l'Iliade et l'Odyssée, cinq grandes épopées toutes pleines des grands mystères de la nature et des destinées humaines composent la Bible de l'ancienne Grèce, monument immense, entassement de montagnes sur des montagnes, de chefs-d'oeuvres sur des chefs-d'oeuvres, de formes belles comme la lumière sur des pensées éternelles et grandes comme la vérité!
Ce ne fut d'ailleurs qu'à leurs risques et périls que les hiérophantes de la poésie initièrent les populations de la Grèce à ces merveilleuses fictions conservatrices de la vérité. Eschyle qui osa mettre en scène les luttes gigantesques, les plaintes surhumaines et les espérances divines de Prométhée, le poète terrible de la famille d'Oedipe, fut accusé d'avoir trahi et profané les mystères, et n'échappa qu'avec peine à une sévère condamnation. Nous ne pouvons maintenant comprendre toute l'étendue de l'attentat du poëte. Son drame était une trilogie, et l'on y voyait toute l'histoire symbolique de Prométhée. Eschyle avait donc osé montrer au peuple assemblé Prométhée délivré par Alcide et renversant Jupiter de son trône. La [90] toute-puissance du génie qui a souffert et la victoire définitive de la patience sur la force: c'était beau sans doute. Mais les multitudes ne pouvaient-elles pas y voir les triomphes futurs de l'impiété et de l'anarchie! Prométhée vainqueur de Jupiter ne pouvait-il pas être pris pour le peuple affranchi un jour de ses prêtres et de ses rois; et de coupables espérances n'entraient-elles pas pour beaucoup dans les applaudissements prodigués à l'imprudent révélateur?
Nous devons des chefs-d'oeuvre à ces faiblesses du dogme pour la poésie, et nous ne sommes pas de ces initiés austères qui voudraient comme Platon exiler les poètes, après les avoir couronnés; les vrais poètes sont des envoyés de Dieu sur la terre, et ceux qui les repoussent ne doivent pas être bénis du Ciel.
Le grand initiateur de la Grèce et son premier civilisateur en fut aussi le premier poète; car en admettant même qu'Orphée ne fût qu'un personnage mystique ou fabuleux, il faudrait croire à l'existence de Musée et lui attribuer les vers qui portent le nom de son maître. Peu nous importe d'ailleurs qu'un des Argonautes se soit ou non appelé Orphée, le personnage poétique a plus fait que de vivre; il vit toujours, il est immortel! La fable d'Orphée est tout un dogme, c'est une révélation des destinées sacerdotales, c'est une idéal nouveau issu du culte de la beauté. C'est déjà la régénération et la rédemption de l'amour. Orphée descend aux enfers chercher Eurydice, et il faut qu'il la ramène sans la regarder. Ainsi l'homme pur doit se créer une compagne, il doit l'élever à lui en se dévouant à elle, et en ne la convoitant pas. C'est en renonçant à l'objet de la passion qu'on [91] mérite de posséder celui du véritable amour. Ici déjà on pressent les rêves si chastes de la chevalerie chrétienne. Pour arracher son Eurydice à l'enfer, il ne faut point la regarder!... Mais l'hiérophante est encore un homme, il faiblit, il doute, il regarde.
Ah miseram Eurydicen!...
Elle est perdue! la faute est faite, l'expiation commence; Orphée est veuf, il reste chaste. Il est veuf sans avoir eu le temps de connaître Eurydice, veuf d'une vierge il restera vierge, car le poëte n'a pas deux coeurs, et les enfants de la race des dieux aiment pour toujours. Aspirations éternelles, soupirs vers un idéal qu'on retrouvera au delà du tombeau, veuvage consacré à la muse sacrée. Quelle révélation avancée des inspirations à venir! Orphée portant au coeur une blessure que la mort seule pourra guérir, se fait médecin des âmes et des corps; il meurt, enfin, victime de sa chasteté; il meurt de la mort des initiateurs et des prophètes; il meurt après avoir proclamé l'unité de Dieu et l'unité de l'amour, et tel fut plus tard le fond des mystères dans l'initiation Orphique.
Après s'être montré si fort au-dessus de son époque, Orphée devait laisser la réputation d'un sorcier et d'un enchanteur. On lui attribue, comme à Salomon, la connaissance des simples et des minéraux, la science de la médecine céleste et de la pierre philosophale. Il savait tout cela, sans doute, puisqu'il personnifie dans sa légende l'initiation primitive, la chute et la réparation; c'est-à-dire les trois parties du grand oeuvre de [92] l'humanité: voici en quels termes, suivant Ballanche, on peut résumer l'initiation orphique:
«L'homme, après avoir subi l'influence des éléments, doit faire subir aux éléments sa propre influence.
La création est l'acte d'un magisme divin continu et éternel.
Pour l'homme être réellement c'est se connaître.
La responsabilité est une conquête de l'homme, la peine même du péché est un nouveau moyen de conquêtes.
Toute vie repose sur la mort.
La palingénésie est la loi réparatrice.
Le mariage est la reproduction dans l'humanité du grand mystère cosmogonique. Il doit être un comme Dieu et la nature sont un.
Le mariage c'est l'unité de l'arbre de vie; la débauche c'est la division et la mort.
L'arbre de vie étant unique, et les branches qui s'épanouissent dans le ciel et fleurissent en étoiles correspondant aux racines cachées dans la terre.
L'astrologie est une synthèse.
La connaissance des vertus, soit médicales, soit magiques des plantes, des métaux, des corps, en qui réside plus ou moins la vie, est une synthèse.
Les puissances de l'organisation, à ses divers degrés, sont révélés par une synthèse.
Les agrégations et les affinités des métaux, comme l'âme végétative des plantes, comme toutes les forces assimilatrices, sont également révélées par une synthèse 5
Note 5: Ballanche, Orphée, liv. VIII, p. 169, édit. 1833.
[93]On a dit que le beau est la splendeur du vrai. C'est donc à cette grande lumière d'Orphée qu'il faut attribuer la beauté de la forme révélée pour la première fois en Grèce. C'est à Orphée que remonte l'école du divin Platon, ce père profane de la haute philosophie chrétienne. C'est à lui que Pythagore et les illuminés d'Alexandrie ont emprunté leurs mystères. L'initiation ne change pas; nous la retrouvons toujours la même à travers les âges. Les derniers disciples de Pascalis Martinez sont encore les enfants d'Orphée, mais ils adorent le réalisateur de la philosophie antique, le verbe incarné des chrétiens.
Nous avons dit que la première partie de la fable de la toison d'or renferme les secrets de la magie orphique, et que la seconde partie est consacrée à de sages avertissements contre les abus de la goétie ou de la magie ténébreuse.
La goétie ou fausse magie, connue de nos jours sous le nom de sorcellerie, ne saurait être une science; c'est l'empirisme de la fatalité. Toute passion excessive produit une force factice dont la volonté ne saurait être maîtresse, mais qui obéit au despotisme de la passion. C'est pour cela qu'Albert le Grand disait: «Ne maudissez personne lorsque vous êtes en colère.» C'est l'histoire de la malédiction d'Hippolyte par Thésée. La passion excessive est une véritable folie. Or la folie est une ivresse ou congestion de lumière astrale. C'est pour cela que la folie est contagieuse, et que les passions en général portent avec elles un véritable maléfice. Les femmes, plus facilement entraînées par l'ivresse passionnée, sont en général meilleures [94] sorcières que les hommes ne peuvent être sorciers. Le mot sorcier désigne assez les victimes du sort et pour ainsi dire les champignons vénéneux de la fatalité.
Les sorcières chez les Grecs, et spécialement en Thessalie, pratiquaient d'horribles enseignements et s'abandonnaient à d'abominables rites. C'étaient en général des femmes perdues de désirs qu'elles ne pouvaient plus satisfaire, des courtisanes devenues vieilles, des monstres d'immoralité et de laideur. Jalouses de l'amour et de la vie, ces misérables femmes n'avaient d'amants que dans les tombes, ou plutôt elles violaient les sépultures pour dévorer d'affreuses caresses la chair glacée des jeunes hommes. Elles volaient les enfants dont elles étouffaient les cris en les pressant contre leurs mamelles pendantes. On les appelait des lamies, des stryges, des empuses; les enfants, ces objets de leur envie et par conséquent de leur haine, étaient sacrifiés par elles; les unes, comme la Canidie dont parle Horace, les enterraient jusqu'à la tête, et les laissaient mourir de faim, en les entourant d'aliments auxquels ils ne pouvaient atteindre; les autres leur coupaient la tête, les pieds et les mains, et faisaient réduire leur graisse et leur chair dans des bassins de cuivre, jusqu'à la consistance d'un onguent qu'elles mêlaient aux sucs de la jusquiame, de la belladone et des pavots noirs. Elles emplissaient de cet onguent l'organe sans cesse irrité par leurs détestables désirs; elles s'en frottaient les tempes et les aisselles, puis elles tombaient dans une léthargie pleine de rêves effrénés et luxurieux. Il faut bien oser le dire: voilà les origines et les traditions de la magie noire; voilà les secrets qui se perpétuèrent jusque dans notre moyen âge; voilà, [95] enfin, quelles victimes prétendues innocentes l'exécration publique, bien plus que la sentence des inquisiteurs, condamnait à mourir dans les flammes. C'est en Espagne, et en Italie surtout, que pullulait encore la race des stryges, des lamies et des empuses; et ceux qui en doutent peuvent consulter les plus savants criminalistes de ces pays, résumés par François Torreblanca, avocat royal à la chancellerie de Grenade, dans son Epitome delictorum.
Médée et Circé sont les deux types de la magie malfaisante chez les Grecs. Circé est la femme vicieuse qui fascine et dégrade ses amants; Médée est l'empoisonneuse hardie qui ose tout, et qui fait servir la nature même à ses crimes. Il est, en effet, des êtres qui charment comme Circé, et près desquels on s'avilit; il est des femmes dont l'amour dégrade les âmes; elles ne savent inspirer que des passions brutales; elles vous énervent, puis elles vous méprisent. Ces femmes, il faut comme Ulysse, les faire obéir et les subjuguer par la crainte, puis savoir les quitter sans regret. Ce sont des monstres de beauté; elles sont sans coeur; la vanité seule les fait vivre. L'antiquité les représentait encore sous la figure des sirènes.
Quant à Médée, c'est la créature perverse, qui veut le mal et qui l'opère. Celle-ci est capable d'aimer et n'obéit pas à la crainte, mais son amour est plus redoutable encore que la haine. Elle est mauvaise mère et tueuse de petits enfants. Elle aime la nuit et va cueillir au clair de la lune des herbes malfaisantes pour on composer des poisons. Elle magnétise l'air, elle porte malheur à la terre, elle infecte l'eau, elle empoisonne le feu. [96] Les reptiles lui prêtent leur bave: elle murmure d'affreuses paroles; des traces de sang la suivent, des membres découpés tombent de ses mains. Ses conseils rendent fou, ses caresses font horreur.
Voilà la femme qui a voulu se mettre au-dessus des devoirs de son sexe, en s'initiant elle-même à des sciences défendues. Les hommes se détournent et les enfants se cachent quand elle passe. Elle est sans raison et sans amour, et les déceptions de la nature révoltée contre elle sont le supplice toujours renaissant de son orgueil.

CHAPITRE VI.

MAGIE MATHÉMATICIENNE DE PYTHAGORE.

SOMMAIRE.--Les Vers dorés et les symboles de ce maître.--Les mystères cachés dans la vie et les instincts des animaux.--Loi d'assimilation.--Secret des métamorphoses, ou comment on peut se changer en loup.--Éternité de la vie dans la continuité de la mémoire.--Le fleuve d'oubli.

Numa, dont nous avons indiqué les connaissances magiques, avait eu pour initiateur un certain Tarchon, disciple d'un Chaldéen nommé Tagès. La science alors avait ses apôtres, qui parcouraient le monde pour y semer des prêtres et des rois. Souvent même la persécution aidait à l'accomplissement des desseins de la Providence, et c'est ainsi que vers la soixante-deuxième olympiade, quatre générations après le règne de Numa, Pythagore, de Samos, vint en Italie pour échapper à la tyrannie de Polycrate.
[97]Le grand vulgarisateur de la philosophie des nombres avait alors parcouru tous les sanctuaires du monde; il était venu en Judée, où il s'était fait circoncire pour être admis aux secrets de la kabbale, que lui communiquèrent, non sans une certaine réserve, les prophètes Ézéchiel et Daniel. Puis, il s'était fait admettre, non sans peine, à l'initiation égyptienne, sur la recommandation du roi Amasis. La puissance de son génie suppléa aux communications imparfaites des hiérophantes, et il devint lui-même un maître et un révélateur.
Pythagore définissait Dieu: une vérité vivante et absolue revêtue de lumière.
Il disait que le verbe était le nombre manifesté par la forme.
Il faisait tout descendre de la tétractys, c'est-à-dire du quaternaire.
Dieu, disait-il encore, est la musique suprême dont la nature est l'harmonie.
Suivant lui, l'expression la plus haute de la justice c'est le culte; le plus parfait usage de la science c'est la médecine; le beau c'est l'harmonie, la force c'est la raison, le bonheur c'est la perfection, la vérité pratique c'est qu'il faut se méfier de la faiblesse et de la perversité des hommes.
Lorsqu'il fut venu s'établir à Crotone, les magistrats de cette ville, voyant quel empire il exerçait sur les esprits et sur les coeurs, le craignirent d'abord, puis ensuite le consultèrent. Pythagore leur conseilla de sacrifier aux muses et de conserver entre eux la plus parfaite harmonie, car, leur disait-il, ce sont [98] les conflits entre les maîtres qui révoltent les serviteurs; puis il leur donna le grand précepte religieux, politique et social:
«Il n'y a aucun mal qui ne soit préférable à l'anarchie.»
Sentence d'une application universelle et d'une profondeur presque infinie, mais que notre siècle même n'est pas encore assez éclairé pour bien comprendre.
Il nous reste de Pythagore, outre les traditions de sa vie, ses vers dorés et ses symboles; ses vers dorés sont devenus des lieux communs de morale vulgaire, tant ils ont eu de succès à travers les âges. En voici une traduction:
Εκητα χρυσα.

Aux dieux, suivant les lois, rends de justes hommages;
Respecte le serment, les héros et les sages;
Honore tes parents, tes rois, tes bienfaiteurs;
Choisis pour tes amis les hommes les meilleurs.
Sois obligeant et doux, sois facile en affaires.
Ne hais pas ton ami pour des fautes légères;
Sers de tout ton pouvoir la cause du bon droit:
Qui fait tout ce qu'il peut fait toujours ce qu'il doit.
Mais sache réprimer comme un maître sévère,
L'appétit, le sommeil, Vénus et la colère.
Ne forfais à l'honneur ni de près ni de loin,
Et seul, sois pour toi-même un rigoureux témoin.
Sois juste en actions et non pas en paroles;
Ne donne pas au mal de prétextes frivoles.
Le sort nous enrichit, il peut nous appauvrir;
Mais, faibles ou puissants, nous devons tous mourir.
A ta part de douleurs ne sois point réfractaire;
Accepte le remède utile et salutaire,
Et sache que toujours les hommes vertueux,
Des mortels affligés sont les moins malheureux.
Aux injustes propos que ton coeur se résigne;
Laisse parler le monde et suis toujours ta ligne.
[99]Mais surtout ne fais rien par l'exemple emporté,
Qui soit sans rectitude et sans utilité.
Fais marcher devant toi le conseil qui t'éclaire,
Pour que l'absurdité ne vienne pas derrière.
La sottise est toujours le plus grand des malheurs,
Et l'homme sans conseil répond de ses erreurs.
N'agis point sans savoir, sois zélé pour apprendre:
Prête à l'étude un temps que le bonheur doit rendre.
Ne sois pas négligent du soin de ta santé;
Mais prends le nécessaire avec sobriété.
Tout ce qui ne peut nuire est permis dans la vie;
Sois élégant et pur sans exciter l'envie.
Fuis et la négligence et le faste insolent:
Le luxe le plus simple est le plus excellent.
N'agis point sans songer à ce que tu vas faire,
Et réfléchis, le soir, sur ta journée entière.
Qu'ai-je fait? qu'ai-je ouï? que dois-je regretter?
Vers la vertu divine ainsi tu peux monter.
Jusqu'ici les vers dorés ne semblent être que les leçons d'un pédagogue. Ils ont pourtant une toute autre portée. Ce sont les lois préliminaires de l'initiation magique, c'est la première partie du grand oeuvre, c'est-à-dire la création de l'adepte parfait. La suite le fait voir et le prouve:
Je t'en prends à témoin, Tétractys ineffable,
Des formes et du temps fontaine inépuisable;
Et toi qui sais prier, quand les dieux sont pour toi,
Achève leur ouvrage et travaille avec foi.
Tu parviendras bientôt et sans peine à connaître
D'où procède, où s'arrête, où retourne ton être;
Sans crainte et sans désirs tu sauras les secrets
Que la nature voile aux mortels indiscrets.
Tu fouleras aux pieds cette faiblesse humaine
Qu'au hasard et sans but la fatalité mène.
Tu sauras qui conduit l'avenir incertain,
Et quel démon caché tient les fils du destin.
[100]Tu monteras alors sur le char de lumière,
Esprit victorieux et roi de la matière.
Tu comprendras de Dieu le règne paternel,
Et tu pourras t'asseoir dans un calme éternel.
Pythagore disait: «De même qu'il y a trois notions divines et trois régions intelligibles, il y a aussi un triple verbe, car l'ordre hiérarchique se manifeste toujours par trois. Il y a la parole simple, la parole hiéroglyphique et la parole symbolique; en d'autres termes, il y a le verbe qui exprime, le verbe qui cache, et le verbe qui signifie; toute l'intelligence hiératique est dans la science parfaite de ces trois degrés.»
Il enveloppait donc la doctrine de symboles, mais il évitait avec soin les personnifications et les images qui selon lui enfantent tôt ou tard l'idolâtrie. On l'a accusé même de détester les poëtes, mais c'était seulement aux mauvais poëtes que Pythagore interdisait l'art des vers.
Ne chante point de vers, si tu n'as point de lyre,
dit-il dans ses symboles. Ce grand homme ne pouvait ignorer la relation exacte qui existe entre les sublimes pensées et les belles expressions figurées, ses symboles mêmes sont pleins de poésie.
N'arrache point les fleurs qui forment des couronnes.
C'est ainsi qu'il recommande à ses disciples de n'amoindrir jamais la gloire et de ne point flétrir ce que le monde semble avoir besoin d'honorer.
Pythagore était chaste, mais loin de conseiller le célibat à ses [101] disciples il se maria lui-même et eut des enfants. On cite une belle parole de la femme de Pythagore; on lui demandait si la femme qui vient d'avoir des relations avec un homme n'avait pas besoin de quelques expiations, et combien de temps après elle pouvait se croire assez pure pour s'approcher des choses saintes.--Tout de suite, dit-elle, si c'est avec son mari; si c'est avec un autre, jamais!
C'est par cette sévérité de principes, c'est avec cette pureté de moeurs qu'on s'initiait dans l'école de Pythagore aux mystères de la nature, et qu'on prenait assez d'empire sur soi-même pour commander aux forces élémentaires. Pythagore possédait cette faculté qu'on nomme chez nous seconde vue et qui s'appelait alors divination. Un jour il était avec ses disciples sur le bord de la mer. Un vaisseau se montre à l'horizon: «Maître lui dit un des disciples, pensez-vous que je serais riche si l'on me donnait la cargaison de ce vaisseau?--Elle vous serait bien inutile, dit Pythagore.--Eh bien! je la garderais pour mes héritiers.--Vous voudriez donc leur laisser deux cadavres?»
Le vaisseau entra dans le port un instant après; il rapportait le corps d'un homme qui avait voulu être enseveli dans sa patrie.
On raconte que les animaux obéissaient à Pythagore. Un jour, au milieu des jeux olympiques, il appela un aigle qui traversait le ciel; l'aigle descendit en tournoyant et continua son vol à tire d'aile quand le maître lui fit signe de s'en aller. Une ourse monstrueuse ravageait l'Apulie, Pythagore la fit venir à ses pieds et lui ordonna de quitter le pays; depuis elle ne reparut [102] plus; et comme on lui demandait à quelle science il devait un pouvoir aussi merveilleux:
--A la science de la lumière, répondait-il.
Les êtres animés, en effet, sont des incarnations de lumière; les formes sortent des pénombres de la laideur pour arriver progressivement aux splendeurs de la beauté, les instincts sont proportionnels aux formes, et l'homme, qui est la synthèse de cette lumière dont les animaux sont l'analyse, est créé pour leur commander; mais parce qu'au lieu d'être leur maître, il s'est fait leur persécuteur et leur bourreau, ils le craignent et se révoltent contre lui. Ils doivent cependant sentir la puissance d'une volonté exceptionnelle qui se montre pour eux bienveillante et directrice, ils sont alors invinciblement magnétisés, et un grand nombre de phénomènes modernes peuvent et doivent nous faire comprendre la possibilité des miracles de Pythagore.
Les physionomistes ont remarqué que la plupart des hommes rappellent par quelques traits de leur physionomie la ressemblance de quelque animal. Cette ressemblance peut bien n'être qu'imaginaire et se produire par l'impression que font sur nous les diverses physionomies, en nous révélant les traits saillants du caractère des personnes. Ainsi nous trouverons qu'un homme bourru ressemble à un ours, un homme hypocrite à un chat et ainsi des autres. Ces sortes de jugements s'exagèrent dans l'imagination et se complètent dans les rêves, où souvent les personnes qui nous ont péniblement impressionné pendant la veille, se transforment en animaux et nous font éprouver toutes les angoisses du cauchemar. Or les animaux sont comme nous et [103] plus que nous sous l'empire de l'imagination, car ils n'ont pas le jugement pour en rectifier les écarts. Aussi s'affectent-ils à notre égard suivant leurs sympathies ou leurs antipathies surexcitées par notre magnétisme. Ils n'ont d'ailleurs aucune conscience de ce qui constitue la forme humaine et ne voient en nous que d'autres animaux qui les dominent. Ainsi le chien prend son maître pour un chien plus parfait que lui. C'est dans la direction de cet instinct que consiste le secret de l'empire sur les animaux. Nous avons vu un célèbre dompteur de bêtes féroces fasciner ses lions en leur montrant un visage terrible et se grimer lui-même en lion furieux; ici s'applique à la lettre le proverbe populaire: «Il faut hurler avec les loups, et bêler avec les agneaux.» D'ailleurs chaque forme animale représente un instinct particulier, une aptitude ou un vice. Si nous faisons prédominer en nous le caractère de la bête, nous en prenons de plus en plus la forme extérieure, au point d'en imprimer l'image parfaite dans la lumière astrale et de nous voir nous-mêmes, dans l'état de rêve ou d'extase, tels que nous serions vus par des somnambules ou des extatiques, et tels que nous apparaissons sans doute aux animaux. Que la raison s'éteigne alors, que le rêve persévérant se change en folie et nous voici changés en bêtes comme le fut Nabuchodonosor. Ainsi s'expliquent les histoires de loups-garoux dont quelques-unes ont été juridiquement constatées. Les faits étaient constants, avérés, mais ce qu'on ignorait c'est que les témoins n'étaient pas moins hallucinés que les loups-garoux eux-mêmes.
Les faits de coïncidence et de correspondances des rêves ne sont ni rares ni extraordinaires. Les extatiques se voient et se [104] parlent d'un bout du monde à l'autre dans l'état d'extase. Nous voyons une personne pour la première fois; et il nous semble que nous la connaissons depuis longtemps, c'est que nous l'avons souvent déjà rencontrée en rêve. La vie est pleine de ces singularités, et pour ce qui est de la transformation des êtres humains en animaux, nous en rencontrons des exemples à chaque pas. Combien d'anciennes femmes galantes et gourmandes, réduites à l'état d'idiotisme après avoir couru toutes les gouttières de l'existence, ne sont plus que de vieilles chattes uniquement éprises de leur matou!
Pythagore croyait par-dessus tout à l'immortalité de l'âme et à l'éternité de la vie. La succession continuelle des étés et des hivers, des jours et des nuits, du sommeil et du réveil, lui expliquaient assez le phénomène de la mort. L'immortalité spéciale de l'âme humaine consistait selon lui dans la prolongation du souvenir. Il prétendait se rappeler, dit-on, ses existences antérieures, et s'il est vrai qu'il le prétendait, c'est qu'il trouvait, en effet, quelque chose de pareil dans ses réminiscences, car un tel homme n'a pu être ni un charlatan ni un fou. Mais il est probable qu'il croyait retrouver ces anciens souvenirs dans ses rêves, et l'on aura pris pour une affirmation positive ce qui n'était de sa part qu'une recherche et une hypothèse; quoi qu'il en soit, sa pensée était grande et la vie réelle de notre individualité ne consiste que dans la mémoire. Le fleuve d'oubli des anciens était la vraie image philosophique de la mort. La Bible semble donner à cette idée une sanction divine lorsqu'elle dit au livre des Psaumes: «La vie du juste sera dans l'éternité de la mémoire 6
Imp. Caron-Delamarre, Quai de Gds. Augustins, 17, Paris.
Note 6:  In memoria æterna erit justus.


[105]

CHAPITRE VII.

LA SAINTE KABBALE.

SOMMAIRE.--Les noms divins.--Le tétragramme et ses quatre formes. --Le mot unique qui opère toutes les transmutations.--Les clavicules de Salomon perdues et retrouvées.--La chaîne des esprits.--Le tabernacle et le temple.--L'ancien serpent.--Le monde des esprits suivant le Zohar.--Quels sont les esprits qui apparaissent.--Comment on peut se faire servir par les esprits élémentaires.

Remontons maintenant aux sources de la vraie science et revenons à la sainte kabbale, ou tradition des enfants de Seth, emportée de Chaldée par Abraham, enseignée au sacerdoce égyptien par Joseph, recueillie et épurée par Moïse, cachée sous des symboles dans la Bible, révélée par le Sauveur à saint Jean, et contenue encore tout entière sous des figures hiératiques analogues à celles de toute l'antiquité dans l'Apocalypse de cet apôtre.
Les kabbalistes ont en horreur tout ce qui ressemble à l'idolâtrie; ils donnent pourtant à Dieu la figure humaine, mais c'est une figure purement hiéroglyphique.
Ils considèrent Dieu comme l'infini intelligent, aimant et vivant. Ce n'est pour eux ni la collection des êtres, ni l'abstraction de l'Être ni un être philosophiquement définissable. Il est dans tout, distinct de tout et plus grand que tout. Son nom même est ineffable: et encore ce nom n'exprime-t-il que l'idéal humain de sa divinité. Ce que Dieu est par lui-même il n'est pas donné à l'homme de le comprendre.
Dieu est l'absolu de la foi; mais l'absolu de la raison c'est l'ÊTRE.
[106]L'Être est par lui-même et parce qu'il est. La raison d'être de l'Être c'est l'Être même. On peut demander: «Pourquoi existe-t-il quelque chose, c'est-à-dire pourquoi telle ou telle chose existe-t-elle?» Mais on ne peut sans être absurde demander: «Pourquoi l'Être est-il?» Ce serait supposer l'Être avant l'Être.
La raison et la science nous démontrent que les modes d'existence de l'Être s'équilibrent suivant des lois harmonieuses et hiérarchiques. Or la hiérarchie se synthétise en montant et devient toujours de plus en plus monarchique. La raison cependant ne peut s'arrêter à un chef unique sans s'effrayer des abîmes qu'elle semble laisser au-dessus de ce suprême monarque, elle se tait donc et cède la place à la foi qui adore.
Ce qui est certain, même pour la science et pour la raison, c'est que l'idée de Dieu est la plus grande, la plus sainte et la plus utile de toutes les aspirations de l'homme; que sur cette croyance repose la morale avec sa sanction éternelle. Cette croyance est donc dans l'humanité le plus réel des phénomènes de l'Être, et si elle était fausse, la nature affirmerait l'absurde, le néant formulerait la vie, Dieu serait en même temps et ne serait pas.
C'est à cette réalité philosophique et incontestable, qu'on nomme l'idée de Dieu, que les kabbalistes donnent un nom; dans ce nom sont contenus tous les autres. Les chiffres de ce nom produisent tous les nombres, les hiéroglyphes des lettres de ce nom expriment toutes les lois et toutes les choses de la nature.
Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit dans notre [107] dogme de la haute magie sur le tétragramme divin, nous ajouterons seulement que les kabbalistes l'écrivent de quatre principales manières:

הוהי

JHVH,
qu'ils ne prononcent pas, mais qu'ils épèlent: Jod, he vau hé, et que nous prononçons Jéhovah, ce qui est contraire à toute analogie, car le tétragramme ainsi défiguré se trouverait composé de six lettres.

ינדא

ADNI,
que nous prononçons Adonaï, ce nom veut dire Seigneur.

היהא

AHIH,
que nous prononçons Eieie, ce nom signifie Être.

אלכא

AGLA,
qui se prononce comme il s'écrit, et qui renferme hiéroglyphiquement tous les mystères de la kabbale.
En effet la lettre Aleph א est la première de l'alphabet hébreu; elle exprime l'unité, elle représente hiéroglyphiquement le dogme d'Hermès: «Ce qui est supérieur est analogue à ce qui est inférieur.» Cette lettre, en effet, a comme deux bras dont l'un montre la terre et l'autre le ciel avec un mouvement analogue.
La lettre Ghimel ג est la troisième de l'alphabet; elle exprime numériquement le ternaire et hiéroglyphiquement l'enfantement, la fécondité.
La lettre Lamed ל est la douzième; elle est l'expression [108] du cycle parfait. Comme signe hiéroglyphique, elle représente la circulation du mouvement perpétuel, et le rapport du rayon à la circonférence.
La lettre Aleph répétée est l'expression de la synthèse.
Le nom d'AGLA signifie donc:
L'unité qui par le ternaire accomplit le cycle des nombres pour retourner à l'unité;
Le principe fécond de la nature qui fait un avec lui;
La vérité première qui féconde la science et la ramène à l'unité;
La syllepse, l'analyse, la science et la synthèse;
Les trois personnes divines qui sont un seul Dieu. Le secret du grand oeuvre, c'est-à-dire la fixation de la lumière astrale par une émission souveraine de volonté, ce que les adeptes figuraient par un serpent percé d'une flèche formant avec elle la lettre Aleph א.
Puis les trois opérations, dissoudre, sublimer, fixer, correspondant aux trois substances nécessaires, sel, soufre et mercure, le tout exprimé par la lettre Ghimel ג.
Puis les douze clefs de Basile (Valentin) exprimées par Lamed ל.
Enfin l'oeuvre accomplie conformément à son principe et reproduisant le principe même.
Telle est l'origine de cette tradition kabbalistique qui met toute la magie dans un mot. Savoir lire ce mot et le prononcer, c'est-à-dire en comprendre les mystères et traduire en actions ces connaissance absolues, c'est avoir la clef des merveilles. Pour prononcer le nom d'AGLA, il faut se tourner du côté de l'orient, c'est-à-dire s'unir d'intention et de science à la [109] tradition orientale. N'oublions pas que suivant la kabbale, le Verbe parfait est la parole réalisée par des actes. De là vient cette expression qui se retrouve plusieurs fois dans la Bible: «Faire une parole» (facere verbum), dans le sens d'accomplir une action.
Prononcer kabbalistiquement le nom d'AGLA, c'est donc subir toutes les épreuves de l'initiation et en achever toutes les oeuvres.
Nous avons dit dans notre dogme de la haute magie comment le nom de Jéhovah se décompose en soixante et douze noms explicatifs, qu'on appelle Schemhamphoras. L'art d'employer ces soixante et douze noms et d'y trouver les clefs de la science universelle, est ce que les kabbalistes ont nommé les clavicules de Salomon. En effet, à la suite des recueils d'évocations et de prières qui portent ce titre, on trouve ordinairement soixante et douze cercles magiques formant trente-six talismans. C'est quatre fois neuf, c'est-à-dire le nombre absolu multiplié par le quaternaire. Ces talismans portent chacun deux des soixante et douze noms avec le signe emblématique de leur nombre et de celle des quatre lettres du nom de Jéhovah à laquelle ils correspondent. C'est ce qui a donné lieu aux quatre décades emblématiques du tarot: le bâton figurant le Jod; la coupe, le hé; l'épée, le vaf; et le denier, le hé final. Dans le tarot on a ajouté le complément de la dizaine, qui répète synthétiquement le caractère de l'unité.
Les traditions populaires de la magie disaient que le possesseur des clavicules de Salomon peut converser avec les esprits de tous les ordres et se faire obéir par toutes les puissances [110] naturelles. Or, ces clavicules plusieurs fois perdues, puis retrouvées, ne sont autre chose que les talismans des soixante et douze noms et les mystères des trente-deux voies hiéroglyphiquement reproduits par le tarot. A l'aide de ces signes et au moyen de leurs combinaisons infinies, comme celles des nombres et des lettres, on peut, en effet, arriver à la révélation naturelle et mathématique de tous les secrets de la nature, et entrer, par conséquent, en communication avec la hiérarchie entière des intelligences et des génies.
Les sages kabbalistes se tiennent en garde contre les rêves de l'imagination et les hallucinations de la veille. Aussi évitent-ils toutes ces évocations malsaines qui ébranlent le système nerveux et enivrent la raison. Les expérimentateurs curieux des phénomènes de vision extranaturelle ne sont guère plus sensés que les mangeurs d'opium et de haschish. Ce sont des enfants qui se font du mal à plaisir. On peut se laisser surprendre par l'ivresse; on peut même s'oublier volontairement au point de vouloir en éprouver les vertiges; mais à l'homme qui se respecte une seule expérience suffit; et les honnêtes gens ne s'enivrent pas deux fois.
Le comte Joseph de Maistre dit qu'on se moquera un jour de notre stupidité actuelle comme nous nous moquons de la barbarie du moyen âge. Qu'eût-il pensé, s'il eût vu nos tourneurs de tables? et s'il eût entendu nos faiseurs de théories sur le monde occulte des esprits? Pauvres gens que nous sommes! Nous n'échappons à l'absurde que par l'absurde contraire. Le XVIIIe siècle croyait protester contre la superstition en niant la religion, et nous protestons contre l'impiété du XVIIIe siècle en revenant aux [111] vieux contes de grand'mères; ne pourrait-on être plus chrétien que Voltaire et se dispenser de croire encore aux revenants?
Les morts ne peuvent pas plus revenir sur la terre qu'ils ont quittée, qu'un enfant ne pourrait rentrer dans le sein de sa mère.
Ce que nous appelons la mort, est une naissance dans une vie nouvelle. La nature ne défait pas ce qu'elle a fait dans l'ordre des progressions nécessaires de l'existence, et elle ne saurait donner le démenti à ses lois fondamentales.
L'âme humaine, servie et limitée par des organes, ne peut qu'au moyen de ces organes mêmes se mettre en rapport avec les choses du monde visible. Le corps est une enveloppe proportionnelle au milieu matériel dans lequel l'âme ici-bas doit vivre. En limitant l'action de l'âme il la concentre et la rend possible. En effet, l'âme sans corps serait partout, mais partout si peu, qu'elle ne pourrait agir nulle part; elle serait perdue dans l'infini, elle serait absorbée et comme anéantie en Dieu.
Supposez une goutte d'eau douce enfermée dans un globule et jetée dans la mer: tant que le globule ne sera pas brisé, la goutte d'eau subsistera dans sa nature propre, mais si le globule se brise, cherchez la goutte d'eau dans la mer.
Dieu en créant les esprits n'a pu leur donner une personnalité consciencieuse d'elle-même qu'en leur donnant une enveloppe qui centralise leur action et l'empêche de se perdre en la limitant.
Quand l'âme se sépare du corps, elle change donc nécessairement de milieu puisqu'elle change d'enveloppe. Elle part revêtue [112] seulement de sa forme astrale, de son enveloppe de lumière et elle monte d'elle-même au-dessus de l'atmosphère comme l'air remonte au-dessus de l'eau en s'échappant d'un vase brisé.
Nous disons que l'âme monte parce que son enveloppe monte, et que son action et sa conscience sont comme nous l'avons dit attachées à son enveloppe.
L'air atmosphérique devient solide pour ces corps de lumière infiniment plus légers que lui et qui ne pourraient redescendre qu'en se chargeant d'un vêtement plus lourd, mais où prendraient-ils ce vêtement au-dessus de notre atmosphère? Ils ne pourraient donc revenir sur la terre qu'en s'y incarnant de nouveau, leur retour serait une chute, ils se noieraient comme esprits libres et recommenceraient leur noviciat. Mais la religion catholique n'admet pas qu'un pareil retour soit possible.
Les kabbalistes formulent par un seul axiome toute la doctrine que nous exposons ici:
«L'esprit, disent-ils, se revêt pour descendre et se dépouille pour monter.»
La vie des intelligences est toute ascensionnelle; l'enfant dans le sein de sa mère vit d'une vie végétative et reçoit la nourriture par un lien qui s'attache comme l'arbre est attaché à la terre et nourri en même temps par sa racine.
Lorsque l'enfant passe de la vie végétative à la vie instinctive et animale, son cordon se brise, il peut marcher.
Lorsque l'enfant se fait homme, il échappe aux chaînes de l'instinct et peut agir en être raisonnable.
Lorsque l'homme meurt, il échappe à ces lois de la pesanteur qui le faisaient toujours retomber sur la terre.
[113]Lorsque l'âme a expié ses fautes, elle devient assez forte pour quitter les ténèbres extérieures de l'atmosphère terrestre et pour monter vers le soleil.
Alors commence la montée éternelle de l'échelle sainte, car l'éternité des élus ne saurait être oisive; ils vont de vertus en vertus, de félicité en félicité, de triomphe en triomphe, de splendeur en splendeur.
La chaîne toutefois ne saurait être interrompue et ceux des plus hauts degrés peuvent encore exercer une influence sur les plus bas, mais suivant l'ordre hiérarchique, et de la même manière qu'un roi en gouvernant sagement fait du bien au dernier de ses sujets.
D'échelons en échelons, les prières montent et les grâces descendent sans se tromper jamais de chemin.
Mais les esprits une fois montés ne redescendent plus, car à mesure qu'ils montent les degrés se solidifient sous leurs pieds.
Le grand chaos s'est affermi, dit Abraham, dans la parabole du mauvais riche; et ceux qui sont ici ne peuvent plus descendre là-bas.
L'extase peut exalter les forces du corps sidéral au point de lui faire entraîner dans son élan le corps matériel, ce qui prouve que la destinée de l'âme est de monter.
Les faits de suspension aérienne sont possibles: mais il est sans exemple qu'un homme ait pu vivre sous terre ou dans l'eau.
Il serait également impossible qu'une âme séparée de son corps pût vivre, même un seul instant, dans l'épaisseur de notre atmosphère. Les âmes des morts ne sont donc pas autour de nous [114] comme le supposent les tourneurs de tables. Ceux que nous aimons peuvent nous voir encore et nous apparaître, mais seulement par mirage et par reflet dans le miroir commun qui est la lumière. Ils ne peuvent plus d'ailleurs s'intéresser aux choses mortelles, et ne tiennent plus à nous que par ceux de nos sentiments qui sont assez élevés pour avoir encore quelque chose de conforme ou d'analogue à leur vie dans l'éternité.
Telles sont les révélations de la haute kabbale contenues et cachées dans le livre mystérieux de Zohar. Révélations hypothétiques sans doute pour la science, mais appuyées sur une série d'inductions rigoureuses en partant des faits mêmes que la science conteste le moins; or il faut aborder ici un des secrets les plus dangereux de la magie. C'est l'hypothèse plus que probable de l'existence des larves fluidiques connues dans l'ancienne théurgie sous le nom d'esprits élémentaires. Nous en avons dit quelques mots dans notre Dogme et rituel de la haute magie 7, et le malheureux abbé de Villars, qui s'était joué de ces terribles révélations, a payé de sa vie son imprudence. Ce secret est dangereux en ce qu'il touche de près au grand arcane magique. En effet, évoquer les esprits élémentaires, c'est avoir la puissance de coaguler les fluides par une projection de lumière astrale. Or cette puissance ainsi dirigée ne peut produire que des désordres et des malheurs comme nous le prouverons plus tard. Voici maintenant la théorie de l'hypothèse avec les preuves de la probabilité:
L'esprit est partout, c'est lui qui anime la matière; il se [115] dégage de la pesanteur en perfectionnant son enveloppe qui est sa forme. Nous voyons, en effet, la forme progresser avec les instincts jusqu'à l'intelligence et la beauté; ce sont les efforts de la lumière attirée par l'attrait de l'esprit, c'est le mystère de la génération progressive et universelle.
Note 7:  Dogme et Rituel de la haute magie, 1856, 2 vol. in-8 avec 23 fig.
La lumière est l'agent efficient des formes et de la vie, parce qu'elle est en même temps mouvement et chaleur. Lorsqu'elle parvient à se fixer et à se polariser autour d'un centre, elle produit un être vivant, puis elle attire pour le perfectionner et le conserver toute la substance plastique nécessaire. Cette substance plastique formée en dernière analyse de terre et d'eau, a été avec raison appelée dans la Bible le limon de la terre.
Mais la lumière n'est point l'esprit, comme le croient les hiérophantes indiens, et toutes les écoles de goétie; elle est seulement l'instrument de l'esprit. Elle n'est point le corps du protoplastes, comme le faisaient entendre les théurgistes de l'école d'Alexandrie; elle est la première manifestation physique du souffle divin. Dieu la crée éternellement, et l'homme, à l'image de Dieu, la modifie et semble la multiplier.
Prométhée, dit la fable, ayant dérobé le feu du ciel, anima des images faites de terre et d'eau, et c'est pour ce crime qu'il fut enchaîné et foudroyé par Jupiter.
Les esprits élémentaires, disent les kabbalistes dans leurs livres les plus secrets, sont les enfants de la solitude d'Adam; ils sont nés de ses rêves, lorsqu'il aspirait à la femme que Dieu ne lui avait pas donnée encore.
Paracelse dit que le sang perdu, soit régulièrement, soit en rêve, par les célibataires des deux sexes, peuple l'air de fantômes.
[116]Nous croyons indiquer assez clairement ici, d'après les maîtres, l'origine supposée de ces larves sans qu'il soit besoin de nous expliquer davantage.
Ces larves ont donc un corps aérien formé de la vapeur du sang. C'est pour cela qu'elles cherchent le sang répandu et se nourrissaient autrefois de la fumée des sacrifices.
Ce sont les enfants monstrueux de ces cauchemars impurs qu'on appelait autrefois les incubes et les succubes.
Lorsqu'ils sont assez condensés pour être vus, ce n'est qu'une vapeur colorée par le reflet d'une image; ils n'ont pas de vie propre, mais ils imitent la vie de celui qui les évoque comme l'ombre imite le corps.
Ils se produisent surtout autour des idiots et des êtres sans moralité que leur isolement abandonne à des habitudes déréglées.
La cohésion des parties de leur corps fantastique étant très faible, ils craignent le grand air, le grand feu et surtout la pointe des épées.
Ils deviennent en quelque sorte des appendices vaporeux du corps réel de leurs parents, puisqu'ils ne vivent que de la vie de ceux qui les ont créés ou qui se les approprient en les évoquant. En sorte que si on blesse leurs apparences de corps, le père peut être réellement blessé, comme l'enfant non encore né est réellement blessé ou défiguré par les imaginations de sa mère.
Le monde entier est plein de phénomènes qui justifient ces révélations singulières et ne peuvent s'expliquer que par elles.
[117]Ces larves attirent à elles la chaleur vitale des personnes bien portantes, et épuisent rapidement celles qui sont faibles.
De là sont venues les histoires de vampires, histoires affreusement réelles et périodiquement constatées comme chacun sait.
C'est pour cela qu'à l'approche des médiums, c'est-à-dire des personnes obsédées par les larves, on sent un refroidissement dans l'atmosphère.
Ces larves ne devant l'existence qu'aux mensonges de l'imagination exaltée et au dérèglement des sens, ne se produisent jamais en présence d'une personne qui sait et qui peut dévoiler le mystère de leur monstrueuse naissance.

[118]

LIVRE II

FORMATION ET RÉALISATIONS DU DOGME.

ב, Beth.


CHAPITRE PREMIER.

SYMBOLISME PRIMITIF DE L'HISTOIRE.

SOMMAIRE.--Le pantacle édénique.--Le chérub.--Les enfants de Caïn.--Secrets magiques de la tour de Babel.--Malédiction des descendants de Chanaan.--Anathème porté contre les sorciers.--Grandeurs et décadences du dogme en Egypte, en Grèce et à Rome.--Naissance de la philosophie sceptique.--Guerre de l'empirisme contre la magie.--Scepticisme tempéré de Socrate.--Essai de synthèse de Platon.--Rationalisme d'Aristote.--Le sacerdoce et la science.

Il ne nous appartient pas d'expliquer l'Écriture sainte au point de vue religieux et dogmatique. Soumis avant toute chose à l'ordre hiérarchique, nous laissons la théologie aux docteurs de l'Église et nous rendons à la science humaine tout ce qui est du domaine de l'expérience et de la raison. Lors donc que nous paraissons risquer une application nouvelle d'un passage de la Bible ou de l'Évangile, c'est toujours sauf le respect des décisions ecclésiastiques. Nous ne dogmatisons pas, nous soumettons aux autorités légitimes nos observations et nos études.
Ce qui nous frappe tout d'abord en lisant dans le livre sacré de Moïse l'histoire originelle du genre humain, c'est la description [119] du paradis terrestre qui se résume dans la figure d'un pantacle parfait. Il est circulaire ou carré, puisqu'il est arrosé également par quatre fleuves disposés en croix, et au centre se trouvent les deux arbres qui représentent la science et la vie, l'intelligence stable et le mouvement progressif, la sagesse et la création. Autour de l'arbre de la science se roule le serpent d'Asclépios et d'Hermès: au pied de l'arbre sont l'homme et la femme, l'actif et le passif, l'intelligence et l'amour. Le serpent, symbole de l'attrait originel et du feu central de la terre, tente la femme qui est la plus faible, et celle-ci fait succomber l'homme; mais elle ne cède au serpent que pour le dompter plus tard, et un jour elle lui écrasera la tête en donnant un sauveur au monde.
La science tout entière est figurée dans cet admirable tableau. L'homme abdique le domaine de l'intelligence en cédant aux sollicitations de la partie sensitive; il profane le fruit de la science qui doit nourrir l'âme en le faisant servir à des usages de satisfaction injuste et matérielle, il perd alors le sentiment de l'harmonie et de la vérité. Il est revêtu d'une peau de bête, parce que la forme physique se conforme toujours tôt ou tard aux dispositions morales; il est chassé du cercle arrosé par les quatre fleuves de vie, et un chérub, armé d'une épée flamboyante toujours agitée, l'empêche de rentrer dans le domaine de l'unité.
Comme nous l'avons fait remarquer dans notre dogme, Voltaire, ayant découvert qu'en hébreu un chérub signifie un boeuf, s'est fort amusé de cette histoire. Il aurait moins ri s'il avait vu dans l'ange à tête de taureau l'image du symbolisme obscur, et dans le glaive flamboyant et mobile ces éclairs de vérité mal [120] conçue et trompeuse, qui donnèrent tant de crédit après la chute originelle à l'idolâtrie des nations.
Le glaive flamboyant représentait aussi cette lumière que l'homme ne savait plus diriger et dont il subissait les atteintes fatales au lieu d'en gouverner la puissance.
Le grand oeuvre magique considéré d'une manière absolue, c'est la conquête et la direction de l'épée flamboyante du chérub.
Le chérub c'est l'ange ou l'âme de la terre représentée toujours dans les anciens mystères sous la figure d'un taureau.
C'est pour cela que dans les symboles mitthriaques, on voit le maître de la lumière domptant le taureau terrestre et lui plongeant dans le flanc le glaive qui en fait sortir la vie figurée par des gouttes de sang.
La première conséquence du péché d'Ève, c'est la mort d'Abel. En séparant l'amour de l'intelligence, Ève l'a séparé de la force; la force, devenue aveugle et asservie aux convoitises terrestres, devient jalouse de l'amour et le tue. Puis les enfants de Caïn perpétuent le crime de leur père. Ils mettent au monde des filles fatalement belles, des filles sans amour, nées pour la damnation des anges et pour le scandale des descendants de Seth.
Après le déluge et à la suite de cette prévarication de Cham, dont nous avons déjà indiqué le mystère, les enfants des hommes veulent réaliser un projet insensé: ils veulent construire un pantacle et un palais universel. C'est un gigantesque essai de socialisme égalitaire, et le phalanstère de Fourier est une conception bien chétive auprès de la tour de Babel. C'était un essai de protestation contre la hiérarchie de la science, une [121] citadelle élevée contre les inondations et la foudre, un promontoire du haut duquel la tête du peuple divinisé planerait sur l'atmosphère et sur les tempêtes. Mais on ne monte pas à la science sur des escaliers de pierre; les degrés hiérarchiques de l'esprit ne se bâtissent pas avec du mortier comme les étages d'une tour. L'anarchie protesta contre cette hiérarchie matérialisée. Les hommes ne s'entendirent plus, leçon fatale, si mal comprise par ceux qui de nos jours ont rêvé une autre Babel. Aux doctrines brutalement et matériellement hiérarchiques, répondent les négations égalitaires: toutes les fois que le genre humain, se bâtira une tour, on s'en disputera le sommet, et la tendance des multitudes sera d'en déserter la base. Pour satisfaire toutes les ambitions, en rendant le sommet plus large que la base, il faudrait faire une tour branlante au vent qui tomberait au moindre choc.
La dispersion des hommes fut le premier effet de la malédiction portée contre les profanateurs enfants de Cham. Mais la race de Chanaan porta d'une manière toute particulière le poids de cette malédiction qui devait vouer plus tard leur postérité à l'anathème.
La chasteté conservatrice de la famille est le caractère distinctif des initiations hiérarchiques; la profanation et la révolte sont toujours obscènes et tendent à la promiscuité infanticide. La souillure des mystères de la naissance, l'attentat contre les enfants, étaient le fond des cultes de l'ancienne Palestine abandonnée aux rites horribles de la magie noire. Le dieu noir de l'Inde, le monstrueux Rutrem aux formes priapesques, y régnait sous le nom de Belphégor.
Les talmudistes et le juif platonicien Philon racontent des [122] choses si honteuses du culte de cette idole qu'elles ont semblé incroyables au savant jurisconsulte Seldenus. C'était, disent-ils, une idole barbue à la bouche béante, ayant pour langue un gigantesque phallus; on se découvrait sans pudeur devant ce visage et on lui présentait des offrandes stercoraires. Les idoles de Moloch et de Chamos étaient des machines meurtrières qui tantôt broyaient contre leur poitrine de bronze, tantôt consumaient dans leurs bras rougis au feu de malheureux petits enfants. On dansait au bruit des trompettes et des tambourins pour ne pas entendre les cris des victimes et les mères conduisaient la danse. L'inceste, la sodomie et la bestialité étaient des usages reçus chez ces peuples infâmes et faisaient même partie des rites sacrés.
Conséquence fatale des harmonies universelles! on ne forfait pas impunément à la vérité. L'homme révolté contre Dieu est poussé malgré lui à l'outrage de la nature. Aussi les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, le sabbat des sorciers au moyen-âge n'était qu'une répétition des fêtes de Chamos et de Belphégor. C'est contre ces crimes qu'un arrêt de mort éternel est porté par la nature elle-même. Les adorateurs des dieux noirs, les apôtres de la promiscuité, les théoriciens d'impudeur publique, les ennemis de la famille et de la hiérarchie, les anarchistes en religion et en politique sont des ennemis de Dieu et de l'humanité; ne pas les séparer du monde, c'est consentir à l'empoisonnement du monde: ainsi raisonnaient les inquisiteurs. Nous sommes loin de regretter les cruelles exécutions du moyen âge et d'en désirer le retour. A mesure que la société deviendra [123] plus chrétienne, elle comprendra de mieux en mieux qu'il faut soigner les malades et non pas les faire mourir. Les instincts criminels ne sont-ils pas les plus affreuses de toutes les maladies mentales?
N'oublions pas que la haute magie se nomme l'art sacerdotal et l'art royal; elle dut partager en Égypte, en Grèce et à Rome, les grandeurs et les décadences du sacerdoce et de la royauté. Toute philosophie ennemie du culte et de ses mystères est fatalement hostile aux grands pouvoirs politiques, qui perdent leur grandeur s'ils cessent, aux yeux des multitudes, d'être les images de la puissance divine. Toute couronne se brise lorsqu'elle se heurte contre la tiare.
Dérober le feu du ciel et détrôner les dieux, c'est le rêve éternel de Prométhée; et le Prométhée populaire détaché du Caucase par Hercule, qui symbolise le travail, emportera toujours avec lui ses clous et ses chaînes; il traînera toujours son vautour immortel suspendu à sa plaie béante, tant qu'il ne viendra pas apprendre l'obéissance et la résignation aux pieds de celui qui, étant né roi des rois et Dieu des dieux, a voulu avoir à son tour les mains cloués et la poitrine ouverte pour la conversion de tous les esprits rebelles.
Les institutions républicaines, en ouvrant à l'intrigue la carrière du pouvoir, ébranlèrent fortement les principes de la hiérarchie. Le soin de former des rois ne fut plus confié au sacerdoce, et l'on y suppléa soit par l'hérédité qui livre le trône aux chances inégales de la naissance, soit par l'élection populaire, qui laisse en dehors l'influence religieuse, pour constituer la monarchie suivant des principes républicains. Ainsi se formèrent les gouvernements qui présidèrent tour à tour aux [124] triomphes et aux abaissements des États de la Grèce et de Rome. La science renfermée dans les sanctuaires fut alors négligée, et des hommes d'audace ou de génie, que les initiateurs n'accueillaient pas, inventèrent une science qu'ils opposèrent à celle des prêtres, ou opposèrent aux secrets du temple le doute et la dénégation. Ces philosophes, à la suite de leur imagination aventureuse, arrivèrent vite à l'absurde et s'en prirent à la nature des défauts de leurs propres systèmes. Héraclite se prit à pleurer; Démocrite prit le parti de rire, et ils étaient aussi fous l'un que l'autre. Pyrrhon finira par ne croire à rien, ce qui ne sera pas de nature à le dédommager de ne rien savoir. Dans ce chaos philosophique, Socrate apporta un peu de lumière et de bon sens en affirmant l'existence pure et simple de la morale. Mais qu'est-ce qu'une morale sans religion? Le déisme abstrait de Socrate se traduisait pour le peuple par l'athéisme; Socrate manquait absolument de dogme, Platon son disciple essaya de lui en donner un auquel Socrate avouait n'avoir jamais songé.
La doctrine de Platon fait époque, dans l'histoire du génie humain, mais ce philosophe ne l'avait pas inventée, et, comprenant qu'il n'y a pas de vérité en dehors de la religion, il alla consulter les prêtres de Memphis et se fit initier à leurs mystères. On croit même qu'il eut connaissance des livres sacrés des hébreux. Il ne put toutefois recevoir en Égypte qu'une initiation imparfaite, car les prêtres eux-mêmes avaient oublié alors le sens des hiéroglyphes primitifs. Nous en avons la preuve dans l'histoire du prêtre qui passa trois jours à déchiffrer une inscription hiératique trouvée dans le tombeau d'Alcmène, et [125] envoyée par Agésilas, roi de Sparte. Cornuphis, qui était sans doute le plus savant des hiérophantes, consulta tous les anciens recueils de signes et de caractères, et découvrit enfin que cette inscription était faite en caractères de prothée; or le prothée était le nom qu'on donnait en Grèce au livre de Thoth, dont les hiéroglyphes mobiles pouvaient prendre autant de formes qu'il y a de combinaisons possibles au moyen des caractères, des nombres, et des figures élémentaires. Mais le livre de Thoth étant la clef des oracles et le livre élémentaire de la science, comment Cornuphis, s'il était vraiment instruit dans l'art sacerdotal, avait-il dû chercher si longtemps avant d'en reconnaître les signes? Une autre preuve de l'obscurcissement des vérités premières de la science à cette époque, c'est que les oracles s'en plaignaient dans un style qui n'était déjà plus compris.

Lorsque Platon, à son retour d'Égypte, voyageait avec Simmias près des confins de la Carie, il rencontra des hommes de Délos qui le prièrent de leur expliquer un oracle d'Apollon. Cet oracle disait que pour faire cesser les maux de la Grèce il fallait doubler la pierre cubique. Les Déliens avaient donc essayé de doubler une pierre cubique qui se trouvait dans le temple d'Apollon. Mais en la doublant de tous côtés ils n'étaient parvenus qu'à faire un polyèdre à vingt-cinq faces, et pour revenir à la forme cubique ils avaient dû augmenter vingt-six fois, et en le doublant toujours, le volume primitif de la pierre. Platon renvoya les émissaires déliens au mathématicien Eudoxe, et leur dit que l'oracle leur conseillait l'étude de la géométrie. Ne comprit-il pas lui-même le sens profond de cette figure, ou ne daigna-t-il pas l'expliquer à ces ignorants, c'est [126] ce que nous ne saurions dire. Mais ce qui est certain, c'est que la pierre cubique et sa multiplication expliquent tous les secrets des nombres sacrés, et surtout celui du mouvement perpétuel caché par les adeptes et cherché par les sots sous le nom de quadrature du cercle. Par cette agglomération cubique de vingt-six cubes autour d'un cube central, l'oracle avait fait trouver aux Déliens non seulement les éléments de la géométrie mais encore la clef des harmonies de la création expliquées par l'enchaînement des formes et des nombres. Le plan de tous les grands temples allégoriques de l'antiquité se retrouve dans cette multiplication, du cube par la croix d'abord autour de laquelle on peut décrire un cercle, puis la croix cubique qui peut se mouvoir dans un globe. Toutes ces notions qu'une figure fera mieux comprendre, ont été conservées jusqu'à nos jours dans les initiations maçonniques, et justifient parfaitement le nom donné aux associations modernes, car elles sont aussi les principes fondamentaux de l'architecture et de la science du bâtiment.
Les Déliens avaient cru résoudre la question géométrique en diminuant de moitié leur multiplication, mais ils avaient encore trouvé huit fois le volume de leur pierre cubique. On peut du reste, augmenter à plaisir le nombre de leurs essais: car cette histoire n'est peut-être autre chose qu'un problème proposé par Platon lui-même à ses disciples. S'il faut admettre comme un fait la réponse de l'oracle, nous y trouverons un sens plus étendu encore, car doubler la pierre cubique c'est faire sortir le binaire de l'unité, la forme de l'idée, l'action de la pensée. C'est réaliser dans le monde l'exactitude des mathématiques [127] éternelles, c'est établir la politique sur la base des sciences exactes, c'est conformer le dogme religieux à la philosophie des nombres.
Platon a moins de profondeur mais plus d'éloquence que Pythagore. Il essaye de concilier la philosophie des raisonneurs avec les dogmes immuables des voyants; il ne veut pas vulgariser, il veut reconstituer la science. Aussi sa philosophie devait-elle fournir plus tard au christianisme naissant des théories toutes prêtes et des dogmes à vivifier.
Toutefois, bien qu'il fondât ses théorèmes sur les mathématiques, Platon, abondant en formes harmonieuses et prodigue de merveilleuses hypothèses, fut plus poëte que géomètre. Un génie exclusivement calculateur, Aristote, devait tout remettre en question dans les écoles, et tout soumettre aux épreuves des évolutions numérales et de la logique des calculs. Aristote, excluant la foi platonicienne, veut tout prouver et tout renfermer dans ses catégories; il traduit le ternaire en syllogisme et le binaire en enthymème. La chaîne des êtres pour lui devient un sorite. Il veut tout abstraire, tout raisonner; l'Être même devient pour lui une abstraction perdue dans les hypothèses de l'ontologie. Platon inspirera les Pères de l'Église, Aristote sera le maître des scolastiques du moyen âge, et Dieu sait combien s'amasseront de ténèbres autour de cette logique qui ne croit à rien et qui prétend tout expliquer. Une seconde Babel se prépare, et la confusion des langues n'est pas loin.
L'Être est l'Être, la raison de l'Être est dans l'Être. Dans le principe est le Verbe et le Verbe (λογος) est la logique formulée en parole, la raison parlée; le Verbe est en Dieu et le Verbe est Dieu même manifesté à l'intelligence. Voilà ce qui est [128][128] au-dessus de toutes les philosophies. Voilà ce qu'il faut croire sous peine de ne jamais rien savoir et de retomber dans le doute absurde de Pyrrhon. Le sacerdoce gardien de la foi repose tout entier sur cette base de la science, et c'est dans son enseignement qu'il faut saluer le principe divin du Verbe éternel.

CHAPITRE II

LE MYSTICISME.

SOMMAIRE.--Origine et effets du mysticisme.--Il matérialise les signes sous prétexte de spiritualiser la matière.--Il se concilie avec tous les vices; il persécute les sages; il est contagieux.--Apparitions, prodiges infernaux.--Fanatisme des sectaires.--Magie noire à l'aide des mots et des signes inconnus.--Phénomènes des maladies hystériques.--Théorie des hallucinations.

La légitimité de droit divin appartient tellement au sacerdoce que sans elle le vrai sacerdoce n'existe pas. L'initiation et la consécration ont une véritable hérédité.
Ainsi le sanctuaire est inviolable pour les profanes et ne peut être envahi par les sectaires.
Ainsi les lumières de la révélation divine se distribuent avec une suprême raison, parce qu'elles descendent avec ordre et harmonie. Dieu n'éclaire pas le monde avec des météores et des foudres, mais il fait graviter paisiblement les univers chacun autour de son soleil.
Types Egyptiens de la Coëtie et de la Nécromancie.

Cette harmonie tourmente certaines âmes impatientes du devoir, et [129] viennent des hommes qui ne pouvant forcer la révélation à s'accorder avec leurs vices, se posent en réformateurs de la morale. «Si Dieu a parlé, disent-ils, comme Rousseau, pourquoi n'en ai-je rien entendu?»--Bientôt ils ajoutent: «Il a parlé, mais c'est à moi;» ils l'ont rêvé, et ils finissent par le croire. Ainsi commencent les sectaires, ces fauteurs d'anarchie religieuse que nous ne voudrions pas voir livrer aux flammes, mais qu'il faudrait enfermer comme des fous contagieux.
Ainsi se formèrent les écoles mystiques profanatrices de la science. Nous avons vu par quels procédés les fakirs de l'Inde arrivaient par des éréthismes nerveux et des congestions cérébrales à ce qu'ils appelaient la lumière incréée. L'Egypte eut aussi ses sorciers et ses enchanteurs, et la Thessalie en Grèce fut pleine de conjurations et de maléfices. Se mettre directement en rapport avec les démons et les dieux, c'est supprimer le sacerdoce, c'est renverser la base du trône; l'instinct anarchique des prétendus illuminés le savait bien. Aussi est-ce par l'attrait de la licence qu'ils espéraient recruter des disciples, et ils donnaient d'avance l'absolution à tous les scandales des moeurs, se contentant de la rigidité dans la révolte et de l'énergie dans la protestation contre la légitimité sacerdotale.
Les bacchantes qui déchirèrent Orphée se croyaient inspirées d'un dieu, et sacrifièrent le grand hiérophante à leur ivresse divinisée. Les orgies de Bacchus étaient des excitations mystiques, et toujours les sectaires de la folie procédèrent par mouvements déréglés, excitations frénétiques et dégoûtantes convulsions; depuis les prêtres efféminés de Bacchus jusqu'aux gnostiques; depuis les derviches tourneurs jusqu'aux épileptiques [130] de la tombe du diacre Pâris, le caractère de l'exaltation superstitieuse et fanatique est toujours le même.
C'est toujours sous prétexte d'épurer le dogme, c'est au nom d'un spiritualisme outré que les mystiques de tous les temps ont matérialisé les signes du culte. Il en est de même des profanateurs de la science des mages, car la haute magie, ne l'oublions pas, c'est l'art sacerdotal primitif. Elle réprouve tout ce qui se fait en dehors de la hiérarchie légitime et applaudit non pas au supplice, mais à la condamnation des sectaires et des sorciers.
Nous rapprochons à dessein ces deux qualifications, tous les sectaires ont été des évocateurs d'esprits et de fantômes qu'ils donnaient au monde pour des dieux; ils se flattaient tous d'opérer des miracles à l'appui de leurs mensonges. A ces titres donc ils étaient tous des goétiens, c'est-à-dire de véritables opérateurs de magie noire.
L'anarchie étant le point de départ et le caractère distinctif du mysticisme dissident, la concorde religieuse est impossible entre sectaires, mais ils s'entendent à merveille sur un point: c'est la haine de l'autorité hiérarchique et légitime. En cela donc consiste réellement leur religion, puisque c'est le seul lien qui les rattache les uns aux autres. C'est toujours le crime de Cham; c'est le mépris du principe de la famille, et l'outrage infligé au père, dont tous les dissidents proclament hautement l'ivresse, dont ils découvrent avec des rires sacrilèges la nudité et le sommeil.
Les mystiques anarchistes confondent tous la lumière, intellectuelle avec la lumière astrale; ils adorent le serpent au [131] lieu de révérer la sagesse obéissante et pure qui lui met le pied sur la tête. Aussi s'enivrent-ils de vertiges et ne tardent-ils pas à tomber dans l'abîme de la folie.
Les fous sont tous des visionnaires et souvent ils peuvent se croire des thaumaturges, car l'hallucination étant contagieuse, il se passe souvent ou il semble se passer autour des fous des choses inexplicables. D'ailleurs les phénomènes de la lumière astrale attirée ou projetée avec excès, sont eux-mêmes de nature à déconcerter les demi-savants. En s'accumulant dans les corps, elle leur donne, par la distension violente des molécules, une telle élasticité, que les os peuvent se tordre, les muscles s'allonger outre mesure. Il se forme des tourbillons et comme des trombes de cette lumière, qui soulèvent les corps les plus pesants et peuvent les soutenir en l'air pendant un temps proportionnel à la force de projection. Les malades se sentent alors comme prêts d'éclater, et sollicitent des secours par compression et percussion. Les coups les plus violents et la compression la plus forte étant alors équilibrés par la tension fluidique, ne font ni contusions ni blessures, et soulagent le patient au lieu de l'étouffer.
Les fous prennent les médecins en horreur et les mystiques hallucinés détestent les sages, ils les fuient d'abord, ils les persécutent ensuite fatalement et malgré eux; s'ils sont doux et indulgents, c'est pour les vices; la raison soumise à l'autorité les trouve implacables: les sectaires en apparence les plus doux sont pris de fureur et de haine, lorsqu'on leur parle de soumission et de hiérarchie. Toujours les hérésies ont occasionné des troubles. Si un faux prophète ne pervertit pas, il faut qu'il tue. Ils réclament à grands cris la tolérance pour eux, mais ils se gardent bien d'en faire usage envers les autres. Les [132] protestants déclamaient contre les bûchers de Rome à l'époque même où Jean Calvin, de son autorité privée, faisait brûler Michel Servet.
Ce sont les crimes des donatistes, des circoncellions et de tant d'autres qui ont forcé les princes catholiques à sévir, et l'Église même à leur abandonner les coupables. Ne dirait-on pas à entendre les gémissements de l'irréligion que les vaudois, les albigeois et les hussites étaient des agneaux? Étaient-ce des innocents que ces sombres puritains d'Écosse et d'Angleterre qui tenaient le poignard d'une main et la Bible de l'autre en prêchant l'extermination des catholiques? Une seule église au milieu de tant de représailles et d'horreurs à toujours posé et maintenu en principe son horreur du sang: c'est l'église hiérarchique et légitime.
L'Église, en admettant la possibilité et l'existence des miracles diaboliques, reconnaît l'existence d'une force naturelle dont on peut se servir, soit pour le bien, soit pour le mal. Aussi a-t-elle sagement décidé que si la sainteté de la doctrine peut légitimer le miracle, le miracle seul ne peut jamais autoriser les nouveautés de la doctrine.
Dire que Dieu, dont les lois sont parfaites et ne se démentent jamais, se sert d'un moyen naturel pour opérer les choses qui nous semblent surnaturelles, c'est affirmer la raison suprême et le pouvoir immuable de Dieu, c'est agrandir l'idée que nous avons de sa providence; ce n'est point nier son intervention dans les merveilles qui s'opèrent en faveur de la vérité, que les catholiques sincères le comprennent bien.
Les faux miracles occasionnés par les congestions astrales ont [133] toujours une tendance anarchique et immorale, parce que le désordre appelle le désordre. Aussi les dieux et les génies des sectaires sont-ils avides de sang et promettent-ils ordinairement leur protection au prix du meurtre. Les idolâtres de la Syrie et de la Judée se faisaient des oracles avec des têtes d'enfants qu'ils arrachaient violemment du corps de ces pauvres petites créatures. Ils faisaient sécher ces têtes, et après leur avoir mis sous la langue une lame d'or avec des caractères inconnus, ils les plaçaient dans des creux pratiqués dans la muraille, leur faisaient un corps de plantes magiques environnées de bandelettes, allumaient une lampe devant ces affreuses idoles, leur offraient de l'encens et venaient religieusement les consulter; ils croyaient entendre parler cette tête dont les derniers cris d'angoisse avaient sans doute ébranlé leur imagination. D'ailleurs nous avons dit que le sang attire les larves. Dans les sacrifices infernaux, les anciens creusaient une fosse et la remplissaient de sang tiède et fumant; ils voyaient alors ramper, monter, descendre, accourir du creux de la terre, de toutes les profondeurs de la nuit, des ombres débiles et pâles. Ils traçaient avec la pointe de l'épée sanglante le cercle des évocations, allumaient des feux de laurier, d'aulne et de cyprès sur des autels couronnés d'asphodèle et de verveine, la nuit alors semblait devenir plus froide et plus sombre, la lune se cachait sous les nuages, et l'on entendait le faible frôlement des fantômes qui se pressaient autour du cercle pendant que les chiens hurlaient lamentablement dans toute la campagne.
Pour tout pouvoir, il faut tout oser, tel était le principe des [134] enchantements et de leurs horreurs. Les faux magiciens se liaient par le crime, et ils se croyaient capables de faire peur aux autres quand ils étaient parvenus à s'épouvanter eux-mêmes. Les rites de la magie noire sont restés horribles comme les cultes impies qu'elle avait produits, soit dans les associations de malfaiteurs conspirant contre les civilisations antiques, soit chez les peuplades barbares. C'est toujours le même amour des ténèbres, ce sont toujours les mêmes profanations, les mêmes prescriptions sanglantes. La magie anarchique est le culte de mort. Le sorcier s'abandonne à la fatalité, il abjure sa raison, il renonce à l'espérance de l'immortalité et il immole des enfants. Il renonce au mariage honnête et fait voeu de débauche stérile. A ces conditions il jouit de la plénitude de sa folie, il s'enivre de sa méchanceté au point de la croire toute-puissante, et transformant en réalité ses hallucinations, il se croit maître d'évoquer à son gré toute la tombe et tout l'enfer.
Les mots barbares et les signes inconnus ou même absolument insignifiants sont les meilleurs en magie noire. On s'hallucine mieux avec des pratiques ridicules et des évocations imbéciles que par des rites ou des formules capables de tenir l'intelligence en éveil. M. Du Potet affirme avoir expérimenté la puissance de certains signes sur les crisiaques, et les signes qu'il trace de sa main dans son livre occulte, avec précaution et mystère, sont analogues, sinon absolument semblables, aux prétendues signatures diaboliques qui se trouvent dans les anciennes éditions du grand grimoire. Les mêmes causes doivent produire toujours les mêmes effets, et il n'y a rien de nouveau sous la lune des sorciers, non plus que sous le soleil des sages.
[135]L'état d'hallucination permanent est une mort ou une abdication de la conscience; on est alors livré à tous les hasards de la fatalité des rêves. Chaque souvenir apporte son reflet, chaque mauvais désir crée une image, chaque remords enfante un cauchemar. La vie devient celle d'un animal, mais d'un animal ombrageux et tourmenté. On n'a plus conscience ni de la morale ni du temps. Les réalités n'existent plus, tout danse dans le tourbillon des formes les plus insensées. Une heure semble parfois durer des siècles; des années peuvent passer avec la rapidité d'une heure.
Notre cerveau, tout phosphorescent de lumière astrale, est plein de reflets et de figures sans nombre. Quand nous fermons les yeux, il nous semble souvent qu'un panorama tantôt brillant, tantôt sombre et terrible, se déroule sous notre paupière. Un malade atteint de la fièvre ferme à peine les yeux pendant la nuit, qu'il est ébloui souvent par une insupportable clarté. Notre système nerveux, qui est un appareil électrique complet, concentre la lumière dans le cerveau, qui est le pôle négatif de l'appareil, ou la projette par les extrémités qui sont les pointes destinées à remettre en circulation notre fluide vital. Quand le cerveau attire violemment une série d'images analogues à une passion qui a rompu l'équilibre de la machine, l'échange de lumière ne se fait plus, la respiration astrale s'arrête et la lumière dévoyée se coagule en quelque sorte dans le cerveau. Aussi les hallucinés ont-ils les sensations les plus fausses et les plus perverses. Il en est qui trouvent de la jouissance à se découper la peau en lanières et à s'écorcher lentement, d'autres [136] mangent et savourent les substances les moins faites pour servir de nourriture. M. le docteur Brierre de Boismont, dans son savant Traité des hallucinations 8, a rassemblé plusieurs séries d'observations excessivement curieuses; tous les excès de la vie, soit en bien mal compris, soit en mal non combattu, peuvent exalter le cerveau et y produire des stagnations de lumière. L'ambition excessive, les prétentions orgueilleuses à la sainteté, une continence pleine de scrupules et de désirs, des passions honteuses satisfaites malgré les avertissements réitérés du remords: tout cela conduit à l'évanouissement de la raison, à l'extase morbide, à l'hystérie, aux visions, à la folie. Un homme n'est pas fou, remarque le savant docteur, parce qu'il a des visions, mais parce qu'il croit plus à ses visions qu'au sens commun. C'est donc l'obéissance et l'autorité seules qui peuvent sauver les mystiques; s'ils ont en eux-mêmes une confiance obstinée, il n'y a plus de remède, ils sont déjà les excommuniés de la raison et de la foi: ce sont les aliénés de la charité universelle. Ils se croient plus sages que la société; ils croient former une religion, et ils sont seuls; ils pensent avoir dérobé pour leur usage personnel les clefs secrètes de la vie, et leur intelligence est déjà tombée dans la mort.
Note 8: Brierre de Boismont, Des hallucinations, ou histoire raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l'extase, du magnétisme et du somnambulisme, 2e édition, 1852, 1 vol. in-8.
[137]

CHAPITRE III.

INITIATIONS ET ÉPREUVES.

SOMMAIRE.--La doctrine secrète de Platon.--Théosophie et théurgie.--L'antre de Trophonius.--Origines des fables de l'Achéron et du Ténare.--Le tableau symbolique de Cébès.--Les doctrines ultra-mondaines du Phédon.--La sépulture des morts.--Sacrifices pour apaiser les mânes.

Ce que les adeptes nomment le grand oeuvre n'est pas seulement la transmutation des métaux, c'est aussi et surtout la médecine universelle, c'est-à-dire le remède à tous les maux, y compris la mort.
L'oeuvre qui crée la médecine universelle, c'est la régénération morale de l'homme. C'est cette seconde naissance dont parlait le Sauveur au docteur de la loi, Nikodémos, qui ne le comprenait pas, et Jésus lui disait: «Quoi, vous êtes maître en Israël et vous ignorez ce mystère!» comme s'il voulait lui faire entendre qu'il s'agissait des principes fondamentaux de la science religieuse, et qu'il n'était pas permis à un maître de les ignorer.
Le grand mystère de la vie et de ses épreuves est représenté dans la sphère céleste et dans le cycle de l'année. Les quatre formes du sphinx correspondent aux quatre éléments et aux quatre saisons. Les figures symboliques du bouclier d'Achille, dans Homère, ont une signification analogue à celle des douze travaux d'Hercule. Achille doit mourir comme Hercule, après avoir vaincu les éléments et combattu contre les dieux. Hercule, victorieux de [138] tous les vices figurés par les monstres qu'il doit combattre, succombe un instant au plus dangereux de tous, à l'amour; mais il arrache enfin de sa poitrine, avec des lambeaux de sa chair, la tunique brûlante de Déjanire; il la laisse coupable et vaincue; il meure affranchi et immortel.
Tout homme qui pense est un Oedipe appelé à deviner l'énigme du sphinx ou à mourir. Tout initié doit être un Hercule accomplissant le cycle d'une grande année de travaux et méritant, par les sacrifices du coeur et de la vie, les triomphes de l'apothéose.
Orphée n'est roi de la lyre et des sacrifices qu'après avoir tour à tour conquis et su perdre Eurydice. Omphale et Déjanire sont jalouses d'Hercule: l'une veut l'avilir, l'autre cède aux conseils d'une lâche rivale qui la pousse à empoisonner le libérateur du monde; mais elle va le guérir d'un empoisonnement bien autrement funeste, celui de son indigne amour. La flamme du bûcher va purifier ce coeur trop faible; Hercule expire dans toute sa force et peut s'asseoir victorieux près du trône de Jupiter!
Jacob, avant d'être le grand patriarche d'Israël, avait combattu pendant toute une longue nuit contre un ange.
L'ÉPREUVE, tel est le grand mot de la vie: la vie est un serpent qui s'enfante et se dévore sans cesse; il faut échapper à ses étreintes et lui mettre le pied sur la tête. Hermès, en le multipliant, l'oppose à lui-même, et dans un équilibre éternel il en fait le talisman de son pouvoir et la gloire de son caducée.
Les grandes épreuves de Memphis et d'Éleusis avaient pour but de former des rois et des prêtres, en confiant la science à des [139] hommes courageux et forts. Il fallait, pour être admis à ces épreuves, se livrer corps et âme au sacerdoce et faire l'abandon de sa vie. On descendait alors dans des souterrains obscurs où il fallait traverser tour à tour des bûchers allumés, des courants d'eau profonde et rapide, des ponts mobiles jetés sur des abîmes, et cela sans laisser éteindre et s'échapper une lampe qu'on tenait à la main. Celui qui chancelait ou qui avait peur ne devait jamais revoir la lumière; celui qui franchissait avec intrépidité tous les obstacles était reçu parmi les mystes, c'est-à-dire qu'on l'initiait aux petits mystères. Mais il restait à éprouver sa fidélité et son silence, et ce n'était qu'au bout de plusieurs années qu'il devenait épopte, titre qui correspond à celui d'adepte.
La philosophie, rivale du sacerdoce, imita ces pratiques et soumit ses disciples à des épreuves. Pythagore exigeait le silence et l'abstinence pendant cinq ans: Platon n'admettait dans son école que des géomètres et des musiciens, il réservait d'ailleurs une partie de son enseignement pour les initiés et sa philosophie avait ses mystères. C'est ainsi qu'il fait créer le monde par les démons, et qu'il fait sortir tous les animaux de l'homme. Les démons de Platon ne sont autres que les Éloïm de Moïse, c'est-à-dire les forces par le concours et l'harmonie desquelles le principe suprême a créé. En disant que les animaux sortent de l'homme, il veut dire que les animaux sont l'analyse de la forme vivante dont l'homme est la synthèse. C'est Platon qui le premier a proclamé la divinité du verbe, c'est-à-dire de la parole, et ce verbe créateur, il semble en pressentir l'incarnation prochaine sur la terre; il annonce les souffrances et le supplice du juste parfait, réprouvé par l'iniquité du monde.
[140]Cette philosophie sublime du verbe appartient à la pure kabbale, et Platon ne l'a point inventée. Il ne le cache pas d'ailleurs et déclare hautement qu'en aucune science il ne faut jamais recevoir que ce qui s'accorde avec les vérités éternelles et avec les oracles de Dieu. Dacier, à qui nous empruntons cette citation, ajoute que, «par ces vérités éternelles, Platon entend une ancienne tradition, qu'il prétend que les premiers hommes avaient reçue de Dieu et qu'ils avaient transmise à leurs descendants.» Certes, à moins de nommer positivement la kabbale, on ne saurait être plus clair. C'est la définition au lieu du nom: c'est quelque chose de plus précis en quelque manière que le nom même.
«Ce ne sont pas les livres, dit encore Platon, qui donnent ces hautes connaissances; il faut les puiser en soi-même par une profonde méditation et chercher le feu sacré dans sa propre source.... C'est pourquoi je n'ai jamais rien écrit de ces révélations et je n'en parlerai jamais.
»Tout homme qui entreprendra de les rendre vulgaires ne l'entreprendra jamais qu'inutilement, et tout le fruit qu'il tirera de son travail, c'est qu'excepté un petit nombre d'hommes à qui Dieu a donné assez d'intelligence pour voir en eux-mêmes ces vérités célestes, il donnera aux uns du mépris pour elles, et remplira les autres d'une vaine et téméraire confiance, comme s'ils savaient des choses merveilleuses qu'ils ne savent pourtant pas 9
Note 9:  Dacier, la Doctrine de Platon (Bibliothèque des anciens philosophes), t. III, p. 81.
[141] Il écrit à Denys le Jeune:
«Il faut que je déclare à Archédémus ce qui est beaucoup plus précieux et plus divin et ce que vous avez grande envie de savoir, puisque vous me l'avez envoyé exprès; car, selon ce qu'il m'a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué ce que je pense sur la nature du premier principe; il faut vous l'écrire par énigmes, afin que si ma lettre est interceptée sur terre ou sur mer, celui qui la lira n'y puisse rien comprendre.
»Toutes choses sont autour de leur roi, elles sont à cause de lui, et il est seul la cause des bonnes choses; second pour les secondes et troisième pour les troisièmes 10
Note 10:  Dacier, loco citato.t. III, p. 194.
Il y a dans ce peu de paroles un résumé complet de la théologie des séphirots. Le roi, c'est Ensoph, l'être suprême et absolu. Tout rayonne de ce centre qui est partout, mais que nous concevons surtout de trois manières et dans trois sphères différentes. Dans le monde divin, qui est celui de la première cause, il est unique et premier. Dans le monde de la science qui est celui des causes secondes, l'influence du premier principe se fait sentir, mais on ne le conçoit plus que comme la première des causes secondes; il s'y manifeste par le binaire, c'est le principe créateur passif. Enfin, dans le troisième monde, qui est celui des formes, il se révèle comme la forme parfaite, le verbe incarné, la beauté et la bonté suprêmes, la perfection créée; il est donc à la fois le premier, le second et le troisième, [142] puisqu'il est tout en tout, le centre et la cause de tout. N'admirons point ici le génie de Platon, reconnaissons seulement la science exacte de l'initié.
Qu'on ne nous dise plus que notre grand apôtre saint Jean a emprunté à la philosophie de Platon le début de son évangile. C'est Platon, au contraire, qui avait puisé aux mêmes sources que saint Jean; mais il n'avait pas reçu l'esprit qui vivifie. La philosophie du plus grand des révélateurs humains pouvait aspirer au verbe fait homme: l'Évangile seul pouvait le donner au monde.
La kabbale enseignée aux Grecs par Platon prit plus tard le nom de théosophie et embrassa dans la suite le dogme magique tout entier. Ce fut à cet ensemble de doctrine occulte que se rattachèrent successivement toutes les découvertes des chercheurs. On voulut passer de la théorie à la pratique et réaliser la parole par les oeuvres; les dangereuses expériences de la divination apprirent à la science comment on peut se passer du sacerdoce, le sanctuaire était trahi et des hommes sans mission osaient faire parler les dieux. C'est pour cela que la théurgie partagea les anathèmes de la magie noire et fut soupçonnée d'en imiter les crimes, parce qu'elle ne pouvait se défendre d'en partager l'impiété. On ne soulève pas impunément le voile d'Isis, et la curiosité est un blasphème contre la foi, lorsqu'il s'agit des choses divines. «Heureux ceux qui croiront sans avoir vu, nous a dit le grand révélateur.»
Les expériences de la théurgie et de la nécromancie sont toujours funestes à ceux qui s'y abandonnent. Lorsqu'on a une fois mis le pied sur le seuil de l'autre monde, il faut mourir et presque [143] toujours d'une manière étrange et terrible. Le vertige commence, la catalepsie et la folie achèvent. Il est certain qu'en présence de certaines personnes et après une série d'actes enivrants, une perturbation se fait dans l'atmosphère, les boiseries craquent, les portes tremblent et gémissent. Des signes bizarres et quelquefois sanglants semblent s'imprimer d'eux-mêmes sur du parchemin vierge ou sur des linges. Ces signes sont toujours les mêmes et les magistes les classifient sous le nom d'écritures diaboliques. La seule vue de ces caractères fait retomber les crisiaques en convulsion ou en extase; ils croient alors voir les esprits, et Satan, c'est-à-dire le génie de l'erreur, se transfigure pour eux en ange de lumière. Ces prétendus esprits demandent pour se montrer des excitations sympathiques produites par le rapprochement des sexes, il faut mettre les mains dans les mains, les pieds sur les pieds, il faut se souffler au visage, et souvent suivent des extases obscènes. Les initiés se passionnent pour ce genre d'ivresse, ils se croient les élus de Dieu et les interprètes du ciel, ils traitent de fanatisme l'obéissance à la hiérarchie. Ce sont les successeurs de la race caïnique de l'Inde. Ce sont des hatchichims et des faquirs. Les avertissements ne les éclaireront pas et ils périront parce qu'ils ont voulu périr.
Les prêtres de la Grèce, pour guérir de semblables malades, employaient une sorte d'homoeopathie; ils les terrifiaient en exagérant le mal même dans une seule crise et les faisaient dormir dans la caverne de Trophonius. On se préparait à ce sommeil par des jeûnes, des lustrations et des veilles, puis on descendait dans le souterrain et on y était laissé et enfermé [144] sans lumière. Des gaz enivrants, assez semblables à ceux de la grotte du Chien qu'on voit près de Naples, s'exhalaient dans cette caverne et ne tardaient pas à terrasser le visionnaire; il avait alors d'épouvantables rêves causés par un commencement d'asphyxie; on venait à temps le secourir et on l'emportait tout palpitant, tout pâle et les cheveux hérissés sur un trépied où il prophétisait avant de s'éveiller entièrement. Ces sortes d'épreuves causaient un tel ébranlement dans le système nerveux, que les crisiaques ne s'en souvenaient pas sans frissonner et n'osaient plus jamais parler d'évocations et de fantômes. Il en est qui depuis ne purent jamais s'égayer ni sourire; et l'impression générale était si triste, qu'elle passa en proverbe et qu'on disait d'une personne dont le front ne se déridait pas: «Elle a dormi dans la caverne de Trophonius.»
Ce n'est pas dans les livres des philosophes, c'est dans le symbolisme religieux des anciens qu'il faut chercher les traces de la science et en retrouver les mystères. Les prêtres d'Égypte connaissaient mieux que nous les lois du mouvement et de la vie. Ils savaient tempérer ou affermir l'action par la réaction, et prévoyaient facilement la réalisation des effets dont ils avaient posé la cause. Les colonnes de Seth, d'Hermès, de Salomon, d'Hercule ont symbolisé dans les traditions magiques cette loi universelle de l'équilibre; et la science de l'équilibre avait conduit les initiés à celle de la gravitation universelle autour des centres de vie, de chaleur et de lumière. Aussi dans les calendriers sacrés des Égyptiens dont chaque mois était, comme on sait, placé sous la protection de trois décans ou génies de dix [145] jours, le premier décan du signe du lion est-il représenté par une tête humaine à sept rayons avec une grande queue de scorpion et le signe du Sagittaire sous le menton. Au-dessous de cette tête est le nom de IAO; on appelait cette figure khnoubis, mot égyptien qui signifie or et lumière. Thalès et Pythagore apprirent dans les sanctuaires de l'Égypte que la terre tourne autour du soleil, mais ils ne cherchèrent pas à répandre cette connaissance, parce qu'il eût fallu révéler pour cela un des grands secrets du temple, la double loi d'attraction et de rayonnement de fixité et de mouvement qui est le principe de la création et la cause perpétuelle de la vie. Aussi l'écrivain chrétien, Lactance, qui avait entendu parler de cette tradition magique et de l'effet sans la cause, se moque-t-il fort de ces théurgistes rêveurs qui font tourner la terre et nous donnent des antipodes, lesquels, suivant lui, devaient avoir, pendant que nous marcherions la tête haute, les pieds en haut et la tête en bas. D'ailleurs, ajoute naïvement Lactance avec toute la logique des ignorants et des enfants, de pareils hommes ne tiendraient pas à terre et tomberaient la tête la première dans le ciel inférieur. Ainsi raisonnaient les philosophes pendant que les prêtres, sans leur répondre et sans sourire même de leurs erreurs, écrivaient en hiéroglyphes créateurs de tous les dogmes et de toutes les poésies, les secrets de la vérité.
Dans leur description allégorique des enfers, les hiérophantes grecs avaient caché les grands secrets de la magie. On y trouve quatre fleuves, comme dans le paradis terrestre, plus un cinquième qui serpente sept fois entre les autres. Un fleuve de douleurs et de gémissements, le Cocyte, et un fleuve d'oubli, le [146] Léthé, puis un fleuve d'eau rapide, irrésistible, qui entraîne tout et qui roule en sens contraire avec un fleuve de feu. Ces deux fleuves mystérieux, l'Achéron et le Phlégéton, dont l'eau représente le fluide négatif et l'autre le fluide positif, tournent éternellement l'un dans l'autre. Le Phlégéton échauffe et fait fumer les eaux froides et noires de l'Achéron et l'Achéron couvre d'épaisses vapeurs les flammes liquides du Phlégéton. De ces vapeurs sortent par milliers des larves et des lémures, images vaines des corps qui ont vécu et de ceux qui ne vivent pas encore; mais qu'ils aient bu ou non au fleuve des douleurs, tous aspirent au fleuve d'oubli, dont l'eau assoupissante leur rendra la jeunesse et la paix. Les sages seuls ne veulent pas oublier, car leurs souvenirs sont déjà leur récompense. Aussi sont-ils seuls vraiment immortels, puisqu'ils ont seuls la conscience de leur immortalité.
Les supplices du Ténare sont des peintures vraiment divines des vices et de leur châtiment éternel. La cupidité de Tantale, l'ambition de Sysiphe ne seront jamais expiées, car elles ne peuvent jamais être satisfaites. Tantale a soif dans l'eau, Sysiphe roule au sommet d'une montagne un piédestal sur lequel il veut s'asseoir et qui retombe toujours sur lui en l'entraînant au fond de l'abîme. Ixion, l'amoureux sans frein, qui a voulu violer la reine du ciel, est fouetté par des furies infernales. Il n'a pourtant pas joui de son crime et n'a pu embrasser qu'un fantôme. Ce fantôme peut-être a paru condescendre à ses fureurs et l'aimer, mais quand il méconnaît le devoir, quand il se satisfait par le sacrilége, l'amour, c'est de la haine en fleurs!
[147]Ce n'est pas au delà de la tombe, c'est dans la vie même qu'il faut chercher les mystères de la mort. Le salut ou la réprobation commencent ici-bas et le monde terrestre a aussi son ciel et son enfer. Toujours même ici-bas la vertu est récompensée, toujours même ici-bas le vice est puni; et ce qui nous fait croire parfois à l'impunité des méchants, c'est que les richesses, ces instruments du bien et du mal, semblent leur être parfois données au hasard. Mais malheur aux hommes injustes, lorsqu'ils possèdent la clef d'or, elle n'ouvre pour eux que la porte du tombeau et de l'enfer.
Tous les vrais initiés ont reconnu l'immense utilité du travail et de la douleur. La douleur, a dit un poëte allemand, c'est le chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes. Apprendre à souffrir, apprendre à mourir, c'est la gymnastique de l'Éternité, c'est le noviciat immortel.
Tel est le sens moral de la divine comédie de Dante esquissée déjà du temps de Platon dans le tableau allégorique de Cébès. Ce tableau, dont la description nous a été conservée et que plusieurs peintres du moyen âge ont refait d'après cette description, est un monument à la fois philosophique et magique. C'est une synthèse morale très complète, et c'est en même temps la plus audacieuse démonstration qui ait été faite du grand arcane, de ce secret dont la révélation bouleverserait la terre et le ciel. Nos lecteurs n'attendent pas sans doute que nous leur en donnions l'explication. Celui qui trouve ce mystère comprend qu'il est inexplicable de sa nature, et qu'il donne la mort à ceux qui le surprennent comme à celui qui l'a révélé.
Ce secret est la royauté du sage, c'est la couronne de l'initié [148] que nous voyons redescendre vainqueur du sommet des épreuves dans la belle allégorie de Cébès. Le grand arcane le rend maître de l'or et de la lumière qui sont au fond la même chose, il a résolu le problème de la quadrature du cercle, il dirige le mouvement perpétuel, et il possède la pierre philosophale. Ici les adeptes me comprendront. Il n'y a ni interruption dans le travail de la nature ni lacune dans son oeuvre. Les harmonies du ciel correspondent à celles de la terre, et la vie éternelle accomplit ses évolutions suivant les mêmes lois que la vie d'un jour. Dieu a tout disposé avec poids, nombre et mesure, dit la Bible, et cette lumineuse doctrine était aussi celle de Platon. Dans le Phédon, il fait discourir Socrate sur les destinées de l'âme d'une manière tout à fait conforme aux traditions kabbalistiques. Les esprits épurés par l'épreuve s'affranchissent des lois de la pesanteur, et surtout de l'atmosphère des larmes; les autres y rampent dans les ténèbres, et ce sont ceux-là qui apparaissent aux hommes faibles ou criminels. Ceux qui se sont affranchis des misères de la vie matérielle ne reviennent plus en contempler les crimes et en partager les erreurs: c'est vraiment assez d'une fois.
Le soin que prenaient les anciens d'ensevelir les morts protestait hautement contre la nécromancie, et toujours ceux-là ont été regardés comme des impies qui troublent le repos de la tombe. Rappeler les morts sur la terre, ce serait les condamner à mourir deux fois; et ce qui faisait craindre surtout aux hommes pieux des anciens cultes de rester sans sépulture après leur mort, c'était l'appréhension que leur cadavre ne fût profané par les Stryges et ne servît aux enchantements. Après la mort, l'âme [149] appartient à Dieu, et le corps à la mère commune qui est la terre. Malheur à ceux qui osent attenter à ces refuges! Quand on avait troublé le sanctuaire de la tombe, les anciens offraient des sacrifices aux mânes irrités; et il y avait une sainte pensée au fond de cet usage. En effet, s'il était permis à un homme d'attirer vers lui par une chaîne de conjurations les âmes qui nagent dans les ténèbres en aspirant vers la lumière, celui-là se donnerait des enfants rétrogrades et posthumes qu'il devrait nourrir de son sang et de son âme. Les nécromanciens sont des enfanteurs de vampires, ne les plaignons donc pas s'ils meurent rongés par les morts!

CHAPITRE IV.

MAGIE DU CULTE PUBLIC.

SOMMAIRE.--Ce que c'est que la superstition.--Orthodoxie magique. --Dissidence des profanes.--Apparitions et incarnations des dieux.--Tyrésias et Calchas.--Les magiciens d'Homère.--Les sibylles et leurs vers écrits sur des feuilles jetées au vent.--Origine de la géomancie et de la cartomancie.

Les idées produisent les formes et à leur tour les formes reflètent et reproduisent les idées. Pour ce qui est des sentiments, l'association les multiplie dans la réunion de ceux qui les partagent, en sorte que tous sont électrisés de l'enthousiasme de tous. C'est pour cela que si tel ou tel homme du peuple en particulier se trompe aisément sur le juste et sur [150] le beau, le peuple en masse applaudira toujours à ce qui est sublime avec un élan non moins sublime.
Ces deux grandes lois de la nature observées par les anciens mages, leur avaient fait comprendre la nécessité d'un culte public, unique, obligatoire, hiérarchique et symbolique comme la religion tout entière, splendide comme la vérité, riche et varié comme la nature, étoilé comme le ciel, plein de parfums comme la terre, de ce culte enfin que devait plus tard constituer Moïse, que Salomon devait réaliser dans toutes ses splendeurs, et qui, transfiguré encore une fois, réside aujourd'hui dans la grande métropole de Saint-Pierre de Rome.
L'humanité n'a jamais eu réellement qu'une religion et qu'un culte. Cette lumière universelle a eu ses mirages incertains, ses reflets trompeurs et ses ombres, mais toujours après les nuits de l'erreur, nous la voyons reparaître unique et pure comme le soleil.
Les magnificences du culte sont la vie de la religion, et si le Christ veut des ministres pauvres, sa divinité souveraine ne veut pas de pauvres autels. Les protestants n'ont pas compris que le culte est un enseignement, et que dans l'imagination de la multitude il ne faut pas créer un dieu mesquin ou misérable. Voyez ces oratoires qui ressemblent à des mairies et ces honnêtes ministres tournés comme des huissiers ou des commissaires, ne font-ils pas nécessairement prendre la religion pour une formalité, et Dieu pour un juge de paix? Les Anglais qui prodiguent tant d'or dans leurs habitations particulières, et qui affectent d'aimer tant la Bible, ne devraient-ils pas se souvenir des pompes inouïes du temple de Salomon et trouver leurs églises [151] bien froides et bien nues? Mais ce qui dessèche leur culte c'est la sécheresse de leur coeur, et comment voulez-vous qu'avec ce culte sans magie, sans éblouissements et sans larmes, ces coeurs soient jamais rappelés à la vie?
L'orthodoxie est le caractère absolu de la haute magie. Quand la vérité vient au monde, l'étoile de la science en avertit les mages et ils viennent adorer l'enfant créateur de l'avenir. C'est par l'intelligence de la hiérarchie et la pratique de l'obéissance qu'on obtient l'initiation, et un véritable initié ne sera jamais un sectaire.
Les traditions orthodoxes furent emportées de la Chaldée par Abraham, elles régnaient en Égypte du temps de Joseph avec la connaissance du vrai Dieu. Koung-Tseu voulut les établir en Chine, mais le mysticisme imbécile de l'Inde devait, sous la forme idolâtrique du culte de Fô, prévaloir dans ce grand empire. Moïse emporta l'orthodoxie d'Égypte comme Abraham de la Chaldée, et dans les traditions secrètes de la kabbale nous trouvons une théologie entière, parfaite, unique, semblable à ce que la nôtre a de plus grandiose et de mieux expliqué par les pères et les docteurs, le tout avec un ensemble et des lumières qu'il n'est pas donné encore au monde de comprendre. Le Zohar, qui est la clef des livres saints, ouvre aussi toutes les profondeurs et éclaire toutes les obscurités des mythologies anciennes et des sciences cachées primitivement dans le sanctuaire. Il est vrai qu'il faut connaître le secret de cette clef pour arriver à s'en servir, et que pour les intelligences même les plus pénétrantes, mais non initiées à ce secret, le Zohar est absolument incompréhensible et même illisible.
[152]Nous espérons que les lecteurs attentifs de nos écrits sur la magie trouveront d'eux-mêmes ce secret, et parviendront à leur tour à déchiffrer d'abord, puis à lire ce livre qui contient l'explication de tant de mystères.
L'initiation étant la conséquence nécessaire de la hiérarchie, principe fondamental des réalisations magiques, les profanes, après avoir essayé inutilement de forcer les portes du sanctuaire, prirent le parti d'élever autel contre autel, et d'opposer les divulgations ignorantes du schisme aux réticences de l'orthodoxie. D'horribles histoires coururent sur les mages: les sorciers et les stryges rejetèrent sur eux la responsabilité de leurs crimes; c'étaient des buveurs de sang humain, des mangeurs de petits enfants. Cette vengeance de l'ignorance présomptueuse contre la science discrète a obtenu de tous les temps un succès qui en a perpétué l'usage. Un misérable n'a-t-il pas imprimé dans je ne sais quel pamphlet, qu'il avait lui-même et de ses oreilles entendu dans un club l'auteur de ce livre demander que le sang des riches fût mis en boudins pour nourrir le peuple affamé? Plus la calomnie est énorme, plus elle fait d'impression sur les sots.
Les accusateurs des mages commettaient eux-mêmes les forfaits dont ils les accusaient, et s'abandonnaient à toutes les frénésies d'une sorcellerie dévergondée. Il n'était bruit que d'apparitions et de prodiges. Les dieux eux-mêmes descendaient en formes visibles pour autoriser les orgies. Les cercles furieux de prétendus illuminés remontent jusqu'aux bacchantes qui ont assassiné Orphée. Un panthéisme mystique et luxurieux multiplia [153] toujours depuis ces cercles fanatiques et clandestins où la promiscuité et le meurtre se mêlaient aux extases et aux prières. Mais les destinées fatales de ce dogme absorbant et destructeur sont écrites dans une des plus belles fables de la mythologie grecque. Des pirates tyrrhéniens ont surpris Hiacchos endormi et le portent dans leur vaisseau. Ils croient que le dieu de l'inspiration est leur esclave, mais tout à coup en pleine mer leur vaisseau se transfigure, les mâts deviennent des ceps, les cordages des vignes, partout apparaissent des satyres dansant avec des lynx et des panthères, le vertige s'empare de l'équipage, ils se voient tous changés en boucs, et se précipitent dans la mer. Hiacchos alors aborde en Béotie et se rend à Thèbes, la ville de l'initiation, où il trouve que Panthée avait usurpé le pouvoir. Panthée à son tour veut emprisonner le dieu; mais la prison s'ouvre d'elle-même, le captif rayonne, vainqueur au milieu de Thèbes. Panthée devient furieux et les filles de Cadmus devenues des bacchantes le mettent en pièces croyant immoler un jeune taureau.
Le panthéisme, en effet, ne saurait constituer une synthèse et doit périr divisé par les sciences, filles de Cadmus.
Après Orphée, Cadmus, Oedipe et Amphiaraüs, les grands types fabuleux du sacerdoce magique en Grèce sont Tyrésias et Calchas, mais Tyrésias est un hiérophante inintelligent ou infidèle. Un jour il trouve deux serpents entrelacés, il croit qu'ils se battent et les sépare en les frappant de son bâton: il n'a pas compris le symbole du caducée, il veut diviser les forces de la nature, il veut séparer la science de la foi, l'intelligence de [154] l'amour, l'homme de la femme; il les voit unis comme des lutteurs, et il croit qu'ils se battent, il les blesse en les séparant, et le voilà lui-même ayant perdu son équilibre; il sera tour à tour homme et femme, jamais complètement, car l'accomplissement du mariage lui est interdit. Ici se révèlent tous les mystères de l'équilibre universel et de la loi créatrice. En effet c'est l'androgyne humain qui enfante; l'homme et la femme tant qu'ils sont séparés restent stériles, comme la religion sans la science et réciproquement, comme l'intelligence sans amour, comme la douceur sans force et la force sans douceur, comme la justice sans miséricorde et la miséricorde sans justice. L'harmonie résulte de l'analogie des contraires, il faut les distinguer pour les unir et non les séparer pour choisir entre eux. L'homme, dit-on, va sans cesse du blanc au noir dans ses opinions et se trompe toujours. Cela doit être, car la forme visible, la forme réelle est blanche et noire, elle se produit en alliant l'ombre et la lumière sans les confondre. Ainsi se marient tous les contraires dans la nature, et celui qui veut les séparer s'expose au châtiment de Tyrésias. D'autres disent qu'il devint aveugle pour avoir surpris Minerve toute nue, c'est-à-dire pour avoir profané les mystères: c'est une autre allégorie, mais c'est toujours le même symbole.
C'est sans doute à cause de sa profanation des mystères qu'Homère fait errer l'ombre de Tyrésias dans les ténèbres Cimmériennes, et nous le montre revenant avec les larves et les ombres malheureuses qui cherchent à s'abreuver de sang, lorsqu'Ulysse consulte les esprits avec un cérémonial bien autrement magique et [155] formidable que les grimaces de nos mediums et les petits papiers innocents des modernes nécromanciens.
Le sacerdoce est presque muet dans Homère, le devin Calchas n'est ni un souverain pontife ni un grand hiérophante. Il semble être au service des rois dont il redoute la colère, et n'ose dire à Agamemnon des vérités désagréables qu'après avoir imploré la protection d'Achille. Il jette ainsi la division entre ces chefs et devient la cause des désastres de l'armée. Homère, dont tous les récits sont d'importantes et profondes leçons, veut aussi, par cet exemple, montrer à la Grèce combien il importe que le ministère divin soit indépendant des influences temporelles. La tribu sacerdotale ne doit relever que du suprême pontificat, et le grand prêtre est frappé d'impuissance; s'il manque une seule couronne à sa tiare il faut qu'il soit roi temporel pour être l'égal des souverains de la terre, roi par l'intelligence et par la science, roi enfin par sa mission divine. Tant qu'un pareil sacerdoce n'existera pas, semble dire le sage Homère, il manquera quelque chose à l'équilibre des empires.
Le devin Théoclymènes dans l'Odyssée joue à peu près le rôle d'un parasite, il paie aux poursuivants de Pénélope leur hospitalité peu bienveillante par un avertissement inutile, puis il se retire prudemment avant l'esclandre qu'il prévoit.
Il y a loin du rôle de ces diseurs de bonne ou de mauvaise aventure, à celui de ces sibylles qui habitaient dans des sanctuaires où elles se rendaient invisibles et qu'on n'abordait qu'en tremblant. Circés nouvelles, elles ne cédaient pourtant qu'à l'audace: il fallait pénétrer par adresse ou de force dans [156] leur retraite, les prendre par les cheveux, les menacer avec l'épée et les traîner jusqu'au fatal trépied. Alors elles rougissaient et pâlissaient tour à tour, et frémissantes, les cheveux hérissés, elles proféraient des paroles sans suite, puis elles s'échappaient furieuses, écrivaient sur des feuilles d'arbres des mots qui rassemblés devaient former des vers prophétiques et jetaient ces feuilles au vent, puis elles se renfermaient dans leur retraite et ne répondaient plus si on tentait de les rappeler.
L'oracle avait autant de sens différents qu'il était possible d'en trouver en combinant les feuilles de toutes les manières. Si au lieu de mots les feuilles eussent porté des signes hiéroglyphiques, le nombre des interprétations eût encore augmenté, et l'on eût pu consulter le sort en les assemblant au hasard; c'est ce que firent depuis les géomanciens qui devinaient par des nombres et des figures de géométrie jetés au hasard. C'est ce que font encore de nos jours les adeptes de la cartomancie, en se servant de grands alphabets magiques du tarot dont ils ignorent assez généralement la valeur. Dans ces opérations, le sort choisit seulement les signes qui doivent inspirer l'interprète, et sans une faculté toute spéciale d'intuition et de seconde vue, les phrases indiquées par l'assemblage des lettres sacrées et les révélations indiquées par l'assemblage des figures prophétiseront au hasard. Ce n'est pas tout d'assembler les lettres, il faut savoir lire. La cartomancie bien comprise est une véritable consultation des esprits sans nécromancie et sans sacrifices, elle veut donc l'assistance d'un bon médium, la pratique en est d'ailleurs dangereuse et nous ne la conseillons à personne. N'est-ce donc pas assez du souvenir de [157] nos misères pour aggraver nos souffrances dans le présent, faut-il encore les surcharger de toute l'anxiété de l'avenir, et souffrir tous les jours d'avance les catastrophes qu'il nous est impossible d'éviter?

CHAPITRE V.

MYSTÈRES DE LA VIRGINITÉ.

SOMMAIRE.--L'hellénisme à Rome.--Institutions de Numa.--Les Vestales.--Allégories du feu sacré.--Portée religieuse de l'histoire de Lucrèce.--Mystères de la bonne déesse.--Culte du foyer et de la mère patrie.--Collèges des flamines et des augures.--Les oracles.--Opinions erronées de Fontenelle et de Kircher.--Aperçu du calendrier magique chez les Romains.

L'empire romain ne fut qu'une transfiguration de celui des Grecs. L'Italie était la grande Grèce, et lorsque l'hellénisme perfectionna ses dogmes et ses mystères, c'est qu'il fallait commencer l'éducation des enfants de la louve: Rome était déjà au monde.
Un fait spécial caractérise l'initiation donnée aux Romains par Numa, c'est l'importance typique rendue à la femme, à l'exemple des Égyptiens qui adoraient la divinité suprême sous le nom d'Isis.
Chez les Grecs, le Dieu de l'initiation c'est Iacchos, le vainqueur de l'Inde, le resplendissant Androgyne aux cornes d'Ammon, le Panthée qui tient la coupe des sacrifices et y fait ruisseler le vin de la vie universelle, Iacchos, le fils de la foudre et le dompteur des tigres et des lions, mais c'est en profanant les mystères d'Iacchos que les bacchantes ont déchiré [158] Orphée; Iacchos, sous le nom romain de Bacchus, ne sera plus que le dieu de l'ivresse, et Numa demandera ses inspirations à la sage et discrète Égérie, la déesse du mystère et de la solitude. Il faut bien donner une mère à ces sauvages enfants trouvés qui n'ont pu devenir époux qu'en enlevant des femmes par surprise et par trahison. Ce qui doit assurer l'avenir de Rome, c'est le culte de la patrie et de la famille. Numa l'a compris, et il apprend d'Égérie comment on honore la mère des dieux. Il lui élève un temple sphérique sous la coupole duquel brûle un feu qui ne doit jamais s'éteindre. Ce feu est entretenu par quatre vierges qu'on nommera vestales et qui seront entourées d'honneurs extraordinaires si elles sont fidèles, punies avec une rigueur exceptionnelle si elles manquent à leur dignité. L'honneur de la vierge est celui de la mère, et la famille ne peut être sainte qu'autant que la pureté virginale sera reconnue possible et glorieuse. Ici déjà la femme sort de la servitude antique, ce n'est plus l'esclave orientale, c'est la divinité domestique, c'est la gardienne du foyer, c'est l'honneur du père et de l'époux. Rome est devenue le sanctuaire des moeurs, et à ce prix elle sera la souveraine des nations et la métropole du monde.
La tradition magique de tous les âges accorde à la virginité quelque chose de surnaturel et de divin. Les inspirations prophétiques cherchent les vierges, et c'est en haine de l'innocence et de la virginité que la Goëtie sacrifie des enfants au sang desquels elle reconnaît pourtant une vertu sacrée et expiatoire. Lutter contre l'attrait de la génération s'est c'exercer à vaincre la mort, et la suprême chasteté était la plus glorieuse couronne proposée aux hiérophantes. Répandre sa vie [159] dans des embrassements humains c'est jeter des racines dans la tombe. La chasteté est une fleur qui n'a plus de tige sur la terre et qui, aux caresses du soleil qui l'invite à monter vers lui, peut se détacher sans efforts et s'envoler comme un oiseau.
Le feu sacré des vestales était le symbole de la foi et du chaste amour. C'était aussi l'emblème de cet agent universel dont Numa savait produire et diriger la forme électrique et foudroyante. En effet, pour rallumer le feu des vestales, si par une négligence très punissable elles l'avaient laissé s'éteindre, il fallait le soleil ou la foudre. On le renouvelait et on le consacrait au commencement de toutes les années, pratique conservée parmi nous et observée la veille de Pâques.
C'est à tort qu'on a accusé le christianisme d'avoir emprunté ce qu'il y avait de plus beau dans les anciens cultes. Le christianisme, cette dernière forme de l'orthodoxie universelle, a gardé tout ce qui lui appartenait et n'a rejeté que les pratiques dangereuses et les vaines superstitions.
Le feu sacré représentait aussi l'amour de la patrie et la religion du foyer. C'est à cette religion, c'est à l'inviolabilité du sanctuaire conjugal que Lucrèce se sacrifia. Lucrèce personnifie toute la majesté de l'ancienne Rome; elle pouvait sans doute se soustraire à l'outrage en abandonnant sa mémoire à la calomnie, mais la haute réputation est une noblesse qui oblige. En matière d'honneur un scandale est plus déplorable qu'une faute. Lucrèce éleva sa dignité d'honnête femme jusqu'à la hauteur du sacerdoce en subissant un attentat pour l'expier ensuite et le punir.
[160]C'est en mémoire de cette illustre Romaine que la haute initiation au culte de la patrie et du foyer fut confiée aux femmes, à l'exclusion des hommes. Là elles devaient apprendre que le véritable amour est celui qui inspire les plus héroïques dévouements. On leur disait que la vraie beauté de l'homme c'est l'héroïsme et la grandeur; que la femme capable de trahir ou d'abandonner son mari, flétrit à la fois son avenir et son passé et se met au front la tache ineffaçable d'une prostitution rétrospective aggravée encore par un parjure. Cesser d'aimer celui auquel on a donné la fleur de sa jeunesse, c'est le plus grand malheur qui puisse affliger le coeur d'une femme honnête; mais le déclarer hautement, c'est renier son innocence passée, c'est renoncer à la probité du coeur et à l'intégrité de l'honneur, c'est la dernière et la plus irréparable de toutes les hontes.
Telle était la religion de Rome: c'est à la magie d'une pareille morale qu'elle a dû toutes ses grandeurs, et lorsque pour elle le mariage cessa d'être sacré, la décadence n'était pas loin.
S'il est vrai que, du temps de Juvénal, les mystères de la bonne déesse étaient des mystères d'impureté, ce dont il est permis peut-être de douter un peu, car les femmes seules admises à ces prétendues orgies se seraient donc dénoncées elles-mêmes? en admettant, disons-nous, que cela soit vrai, puisque tout était possible après les règnes de Néron et de Domitien, que pouvons-nous en conclure sinon que le règne moral de la mère des dieux était passé et qu'il devait faire place au culte populaire, plus universel et plus pur de Marie, la mère de Dieu?
[161]Numa, initié aux lois magiques et sachant les influences magnétiques de la vie commune, institua des collèges de prêtres et d'augures, et les soumit à des règles; c'était l'idée première des couvents, une des grandes puissances de la religion. Déjà depuis longtemps en Judée, les prophètes se réunissaient en cercles sympathiques, et mettaient en commun l'inspiration et la prière. Il semble que Numa ait connu les traditions de la Judée, ses flamines et ses saliens s'exaltaient par des évolutions et des danses qui rappellent celle de David devant l'arche. Numa n'institua pas de nouveaux oracles capables de rivaliser avec celui de Delphes, mais il instruisit ses prêtres dans l'art des augures, c'est-à-dire qu'il leur révéla une certaine théorie des pressentiments et de la seconde vue déterminés par des lois secrètes de la nature. Nous méprisons maintenant l'art des aruspices et des augures, parce que nous avons perdu la science profonde de la lumière et des analogies universelles de ses reflets. Voltaire, dans son charmant conte de Zadig, esquisse en jouant une science de divination toute naturelle, mais qui n'en est pas moins merveilleuse, parce qu'elle suppose une finesse d'observation tout exceptionnelle et une série de déductions qui échappe habituellement à la logique si bornée du vulgaire. On raconte que Parménides, maître de Pythagore, ayant goûté de l'eau d'une source, prédit un prochain tremblement de terre: il n'y a rien là qui doive sembler étrange, car les saveurs bitumineuses et sulfureuses répandues dans l'eau ont pu avertir le philosophe du travail intérieur des terrains avoisinants. Peut-être même l'eau était-elle seulement troublée d'une manière insolite. Quoiqu'il en soit, nous prévoyons encore la rigueur des hivers [162] par le vol des oiseaux, et nous pourrions prévoir certaines influences atmosphériques par l'inspection des organes digestifs et respiratoires des animaux. Or, les perturbations physiques de l'atmosphère ont souvent des causes morales. Les révolutions se traduisent en l'air par de grands orages, le souffle des peuples agite le ciel. Le succès marche avec les courants électriques, et les couleurs de la lumière vivante reflètent les mouvements de la foudre, «Il y a quelque chose dans l'air,» dit le peuple avec son instinct prophétique. Les aruspices et les augures apprenaient à lire les caractères que trace partout la lumière, et à reconnaître les marques des courants et des révolutions astrales. Ils savaient pourquoi les oiseaux volent isolés ou se rassemblent, quelles influences les font aller vers le nord ou vers le midi, vers l'orient ou l'occident, et c'est ce que nous ne savons plus, nous qui nous moquons des augures. Il est si facile de se moquer et si difficile de bien apprendre.
C'est par suite de ce parti pris de dénigrer et de nier tout ce que nous ne comprenons pas, que des hommes d'esprit, comme Fontenelle, et des savants, comme Kircher, ont écrit des choses si téméraires sur les anciens oracles. Tout est manoeuvres et supercheries aux yeux de ces esprits forts. Ils inventent des statues machinées, des porte-voix cachés, des échos ménagés dans les souterrains des temples. Pourquoi donc calomnier toujours le sanctuaire? N'y aurait-il donc jamais eu que des fripons parmi les prêtres? Ne pouvait-il se trouver parmi les hiérophantes de Cérès ou d'Apollon des hommes honnêtes et convaincus? On trompait donc ceux-là comme les autres? Mais qui donc les trompait [163] constamment sans se trahir pendant une suite de siècles, car les fourbes ne sont pas immortels. Des expériences récentes prouvent que les pensées peuvent se transmettre, se traduire en écriture et s'imprimer par les seules forces de la lumière astrale. Des mains mystérieuses écrivent encore sur nos murs comme au festin de Balthazar. Souvenons-nous de cette sage parole d'un savant qu'on n'accusera certainement ni de fanatisme ni de crédulité: Arago disait qu'en dehors des mathématiques pures, celui qui prononce le mot impossible, manque de prudence.
Le calendrier religieux de Numa est calqué sur celui des mages, c'est une série de fêtes et de mystères rappelant toute la doctrine secrète des initiés et adaptant parfaitement les actes publics du culte aux lois universelles de la nature. La disposition des mois et des jours est restée la même sous l'influence conservatrice de la régénération chrétienne. Comme les Romains de Numa, nous sanctifions encore par l'abstinence les jours consacrés au souvenir de la génération et de la mort; mais pour nous le jour de Vénus est sanctifié par les expiations du calvaire. Le jour sombre de Saturne est celui où notre dieu incarné dort dans sa tombe, mais il ressuscitera, et la vie qu'il nous promet, émoussera la faux de Chronos. Le mois que les Romains consacraient à Maïa, la nymphe de la jeunesse et des fleurs, la jeune mère qui sourit aux prémices de l'année, est voué par nous à Marie, la rose mystique, le lis de pureté, la céleste mère du Sauveur. Ainsi nos usages religieux sont anciens comme le monde, nos fêtes ressemblent à celles de nos pères, et le Sauveur des chrétiens n'est venu rien supprimer des beautés [164] symboliques et religieuses de l'ancienne initiation; il est venu, comme il le disait lui-même à propos de la loi figurative des Israélites, tout réaliser et tout accomplir.

CHAPITRE VI.

DES SUPERSTITIONS.

SOMMAIRE.--Leur origine; leur durée.--La sorcellerie est la superstition de la magie.--Superstitions grecques et romaines.--Les présages, les songes, les enchantements, les fascinations.--Le mauvais oeil--Les sorts.--Les envoûtements.

Les superstitions sont des formes religieuses qui survivent aux idées perdues. Toutes ont eu pour raison d'être une vérité qu'on ne sait plus ou qui s'est transfigurée. Leur nom, du latin superstes, signifie ce qui survit: ce sont les restes matériels des sciences ou des opinions anciennes.
La multitude, toujours plutôt instinctive que pensante, s'attache aux idées par les formes, et change difficilement d'habitudes. Lorsqu'on veut combattre les superstitions, il semble toujours au peuple qu'on s'attaque à la religion même; aussi saint Grégoire, l'un des plus grands papes de la chrétienté, ne voulait-il pas qu'on supprimât les usages. Purifiez les temples, écrivait-il à ses missionnaires, mais ne les détruisez pas, «car, tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de prière, elle s'y rendra par habitude et vous la gagnerez plus facilement au culte du vrai Dieu.»
[165]«Les Bretons, dit encore ce saint pape, font à certains jours des sacrifices et des festins, laissez-leur les festins, ne supprimez que les sacrifices; laissez-leur la joie de leurs fêtes, mais de païenne qu'elle était, rendez-la doucement et progressivement chrétienne.»
La religion garda presque les noms mêmes des coutumes pieuses qu'elle remplaçait par les saints mystères. Ainsi les anciens célébraient tous les ans un banquet nommé les charisties; ils y invitaient les âmes de leurs ancêtres et faisaient ainsi acte de foi en la vie universelle et immortelle. L'Eucharistie, c'est-à-dire la charistie par excellence, a remplacé les charisties, et nous communions à Pâques avec tous nos amis de la terre et du ciel. Loin de favoriser par de semblables progrès les anciennes superstitions, le christianisme rendait l'âme et la vie aux signes survivants des croyances universelles.
La magie, cette science de la nature qui tient de si près à la religion, puisqu'elle initie les hommes aux secrets de la divinité, la magie, cette science oubliée, vit encore tout entière dans les signes hiéroglyphiques, et en partie dans les traditions vivantes ou superstitions qu'elle a laissées.
Ainsi, par exemple, l'observance des nombres et des jours est une réminiscence aveugle du dogme magique primitif. Le vendredi, jour consacré à Vénus, était regardé par les anciens comme un jour funeste, parce qu'il rappelle les mystères de la naissance et de la mort. On ne commençait rien ce jour-là chez les juifs, mais on achevait tout le travail de la semaine parce qu'il précède le jour du sabbat ou du repos obligatoire. Le nombre treize, qui vient après le cycle parfait de douze, représente aussi la mort [166] après les travaux de la vie. L'article du symbole israëlite relatif à la mort est le treizième. Par suite du démembrement de la famille de Joseph en deux tribus, il se trouvait treize convives à la première pâque d'Israël, dans la terre promise, c'est-à-dire treize tribus au partage des moissons de Chanaan. Une de ces tribus fut exterminée, et ce fut celle de Benjamin, le plus jeune des enfants de Jacob. De là est venue cette tradition que lorsqu'on est treize à table, le plus jeune doit bientôt mourir.
Les mages s'abstenaient de la chair de certains animaux et ne mangeaient pas de sang. Moïse mit leur pratique en précepte, et dit, relativement au sang, que l'âme des animaux s'y trouve unie, et qu'il ne faut pas se nourrir d'âmes animales. Ces âmes animales qui restent dans le sang sont comme un phosphore de lumière astrale coagulée et corrompue qui peut devenir le germe d'un grand nombre de maladies; le sang des animaux suffoqués se digère mal et prédispose aux apoplexies et aux cauchemars. La chair des carnivores est également malsaine à cause des instincts féroces dont elle a été animée, et de ce qu'elle a déjà absorbé de corruption et de mort.
«Lorsque l'âme d'un animal est séparée de son corps avec violence, dit Porphyre, elle ne s'en éloigne pas, et comme les âmes humaines qu'une mort violente a fait périr, elle reste près de son corps. Lors donc qu'on tue les animaux, leurs âmes se plaisent auprès des corps qu'on les a forcés de quitter. Rien ne peut les en éloigner: elles y sont retenues par sympathie. On en a vu plusieurs qui gémissaient près de leurs corps. Ainsi les âmes des hommes dont les corps ne sont point inhumés, restent [167] près de leurs cadavres; c'est de celles-là que les magiciens abusent pour leurs opérations, en les forçant de leur obéir, lorsqu'ils sont les maîtres du corps mort soit en entier, soit en partie. Les théosophes qui sont instruits de ces mystères, et qui savent quelle est la sympathie de l'âme des bêtes pour les corps dont elles sont séparées et avec quel plaisir elles s'en approchent, ont avec raison défendu l'usage de certaines viandes, afin que nous ne soyons pas infestés d'âmes étrangères.»
Porphyre ajoute qu'on peut devenir prophète en se nourrissant de coeurs de corbeaux, de taupes et d'éperviers. Ici le théurgiste d'Alexandrie tombe dans les recettes du petit Albert; mais s'il arrive sitôt à la superstition, c'est qu'il a promptement fait fausse route, car son point de départ était la science.
Les anciens, pour désigner les propriétés secrètes des animaux, disaient que les dieux à l'époque de la guerre des géants avaient pris diverses formes pour se cacher, et qu'ils se plaisaient parfois à les reprendre. Ainsi Diane se change en louve; le soleil en taureau, en lion, en dragon et en épervier; Hécate en cheval, en lionne, en chienne. Le nom de Phérébate a été donné, suivant plusieurs théosophes, à Proserpine parce qu'elle se nourrit de tourterelles. Les tourterelles sont l'offrande ordinaire que les prêtresses de Maïa font à cette déesse qui est la Proserpine de la terre, la fille de la blonde Cérès, nourricière du genre humain. Les initiés d'Éleusis doivent s'abstenir d'oiseaux domestiques, de poissons, de fèves, de pêches et de pommes; ils ne touchent jamais une femme en couches ou qui a ses mois. Porphyre, à qui nous empruntons encore tous ces détails, ajoute la phrase que voici:
[168]«Quiconque a étudié la science des visions, sait que l'on doit s'abstenir de toutes sortes d'oiseaux si l'on veut être délivré du joug des choses terrestres et trouver une place parmi les dieux du ciel.» Mais il n'en dit pas la raison.
Suivant Euripide, les initiés au culte secret de Jupiter en Crète s'abstenaient de la chair des animaux. Voici comment il fait parler ces prêtres; c'est le choeur qui s'adresse au roi Minos:
«Fils d'une Tyrienne de Phénicie, descendant d'Europe et du grand Jupiter, roi de l'île de Crète, fameuse par cent villes; nous venons vers toi, en quittant les temples des dieux construits du bois des chênes et des cyprès façonnés par le fer, nous menons une vie pure.--Depuis le temps que j'ai été fait prêtre de Jupiter idéen, je ne prends plus de part aux repas nocturnes des bacchanales, et je ne mange plus les viandes saignantes, mais j'offre des flambeaux à la mère des dieux: je suis prêtre parmi les curètes revêtus de blanc; je m'éloigne du berceau des hommes, j'évite aussi leurs tombes, et je ne mange rien de ce qui a été animé par le souffle de vie.»
La chair des poissons est phosphorescente, et par conséquent aphrodisiaque. Les fèves sont échauffantes et font rêver creux. On trouverait sans doute une raison profonde à toutes les abstinences, même les plus singulières, en dehors de toutes superstitions. Il est certaines combinaisons d'aliments qui sont contraires aux harmonies de la nature. «Ne faites pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère,» disait Moïse; prescription touchante comme allégorie et sage sous le rapport de l'hygiène.
[169]Les Grecs comme les Romains, mais moins que les Romains, croyaient aux présages; ils regardaient les serpents comme de bon augure lorsqu'ils goûtaient aux offrandes sacrées. S'il tonnait à droite ou gauche, l'augure était favorable ou malheureux. Les éternuements étaient des présages, et ils observaient de même certains autres accidents naturels aussi bruyants, mais moins honnêtes que l'éternuement. Dans l'hymne de Mercure, Homère raconte qu'Apollon, auquel le dieu des voleurs, étant encore au berceau, venait de dérober ses boeufs, prend l'enfant et le secoue pour lui faire avouer le larcin:
Mercure s'avisant d'un étrange miracle,
De ses flancs courroucés fit entendre l'oracle;
Jusqu'au grand Apollon la vapeur en monta,
Et gourmandant l'enfant qu'à terre il rejeta,
Bien qu'il eût grand désir d'achever son voyage,
Le dieu se détourna, puis lui tint ce langage:

Courage, de Maïa, l'excellente en beauté,
Et du grand Jupiter, beau fils emmailloté,
Sans doute je pourrais trouver par aventure
La trace de mes boeufs, guidé par cet augure,
Mais tu me conduiras toujours en attendant.

(Hymnes d'Homère, traduction de Salomon Certon, page 59.)
Chez les Romains tout était présage. Un caillou auquel le pied se heurtait, le cri d'une chouette, l'aboiement d'un chien, un vase brisé, une vieille femme qui vous regardait la première, un animal qu'on rencontrait. Ces vaines terreurs avaient pour principe cette grande science magique de la divination qui ne néglige aucun indice et qui, d'un effet inaperçu du vulgaire, [170] remonte à une série de causes qu'elle enchaîne entre elles. Elle sait, par exemple, que les influences atmosphériques qui font hurler le chien, sont mortelles pour certains malades; que la présence et le tournoiement des corbeaux annoncent des cadavres abandonnés: ce qui est toujours de sinistre augure. Les corbeaux fréquentent plus volontiers les régions du meurtre et du supplice. Le passage de certains oiseaux annonce les hivers rigoureux, d'autres par des cris plaintifs sur la mer donnent le signal des tempêtes. Ce que la science discerne, l'ignorance le remarque et le généralise. La première trouve partout d'utiles avertissements; l'autre s'inquiète de tout et se fait peur à elle-même.
Les Romains étaient aussi grands observateurs de songes; l'art de les expliquer tient à la science de la lumière vitale et à l'intelligence de sa direction et de ses reflets. Les hommes versés dans les mathématiques transcendentales savent bien qu'il n'y a pas d'image sans lumière soit directe, soit reflétée, soit réfractée, et par la direction du rayon dont ils sauront reconnaître le retour sous la brisure, ils parviendront toujours par un calcul exact au foyer lumineux dont ils apprécieront la force universelle ou relative. Ils tiendront compte aussi de l'état sain ou maladif de l'appareil visuel, soit extérieur, soit intérieur, auquel ils attribueront la difformité ou la rectitude apparente des images. Les songes, pour ceux-là, seront toute une révélation. Le songe est un semblant d'immortalité dans cette mort de toutes les nuits que nous appelons le sommeil. Dans les rêves nous vivons de la vie universelle sans conscience de bien ou de mal, de temps ou d'espace. Nous voltigeons sur les arbres, [171] nous dansons sur l'eau, nous soufflons sur les prisons et elles s'écroulent, ou bien nous sommes lourds, tristes, poursuivis, enchaînés, suivant l'état de notre santé, et souvent aussi celui de notre conscience. Tout cela sans doute est utile à observer, mais que peuvent en conclure ceux qui ne savent pas et qui ne veulent rien apprendre?
L'action toute-puissante de l'harmonie pour exalter l'âme et la rendre maîtresse des sens, était bien connue des anciens sages, mais ce qu'ils employaient pour calmer, les enchanteurs en firent usage pour exalter et pour enivrer. Les sorcières de Thessalie et celles de Rome étaient convaincues de ceci: que la lune était arrachée du ciel par les vers barbares qu'elles récitaient et venait tomber sur la terre toute pâle et toute sanglante. La monotonie de leur récitation, les passes de leurs baguettes magiques, leurs tournoiements autour des cercles les magnétisaient, les exaltaient, les amenaient progressivement jusqu'à la fureur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la catalepsie. Elles rêvaient alors tout éveillées et voyaient les tombeaux s'ouvrir, l'air se charger de nuées de démons et la lune tomber du ciel.
La lumière astrale est l'âme vivante de la terre, âme matérielle et fatale, nécessitée dans ses productions et dans ses mouvements par les lois éternelles de l'équilibre. Cette lumière qui entoure et pénètre tous les corps peut en annuler la pesanteur et les faire tourner autour d'un centre puissamment absorbant. Des phénomènes qu'on n'a pas assez examinés et qui se reproduisent de nos jours, ont prouvé la vérité de cette théorie. C'est à cette loi naturelle qu'il faut attribuer les tourbillons magiques au centre desquels se plaçaient les enchanteurs. C'est le secret de [172] la fascination exercée sur les oiseaux par certains reptiles et sur les natures sensitives par les natures négatives et absorbantes; les mediums sont en général des êtres malades en qui le vide se fait, et qui attirent alors la lumière comme les abîmes attirent l'eau des tourbillons. Les corps les plus lourds peuvent être alors soulevés comme des pailles, et entraînés par le courant. Ces natures négatives et mal équilibrées, en qui le corps fluidique est informe, projettent à distance leur force d'attraction et s'ébauchent en l'air des membres supplémentaires et fantastiques. Lorsque le célèbre medium Home fait apparaître autour de lui des mains sans corps, il a lui-même les mains mortes et glacées. On pourrait dire que les mediums sont des créatures phénoménales en qui la mort lutte visiblement contre la vie. Il faut juger de même les fascinateurs, les jeteurs de sort, les gens qui ont le mauvais oeil et les envoûteurs. Ce sont des vampires, soit volontaires, soit involontaires; ils attirent la vie qui leur manque et troublent ainsi l'équilibre de la lumière. S'ils le font volontairement, ce sont des malfaiteurs qu'il faut punir; s'ils le font involontairement, ce sont des malades fort dangereux dont les personnes délicates et nerveuses surtout doivent soigneusement éviter le contact.
Voici ce que Porphyre raconte dans la vie de Plotin:
«Parmi ceux qui faisaient profession de philosophes, il y en avait un nommé Olympius, il était d'Alexandrie; il avait été pendant quelque temps disciple d'Ammonius, il traita Plotin avec mépris parce qu'il voulait avoir plus de réputation que lui. Il employa des cérémonies magiques pour lui nuire; mais s'étant aperçu que son entreprise retombait sur lui-même, il convint [173] devant ses amis qu'il fallait que l'âme de Plotin fût bien puissante, puisqu'elle rétorquait sur ses ennemis leurs mauvais desseins. Plotin sentait l'action hostile d'Olympius, et parfois il lui arriva de dire: «Voici Olympius qui a maintenant des convulsions.» Celui-ci ayant éprouvé plusieurs fois qu'il souffrait lui-même les maux qu'il voulait faire souffrir à Plotin, cessa enfin de le persécuter.»
L'équilibre est la grande loi de la lumière vitale: si nous la projetons avec violence, et qu'elle soit repoussée par une nature mieux équilibrée que la nôtre, elle revient sur nous avec une violence égale. Malheur donc à ceux qui veulent employer les forces naturelles au service de l'injustice, car la nature est juste et ses réactions sont terribles.

CHAPITRE VII.

MONUMENTS MAGIQUES.

SOMMAIRE.--Les pyramides.--Les sept merveilles.--Thèbes et ses sept portes.--Le bouclier d'Achille.--Les colonnes d'Hercule.

Nous avons dit que l'ancienne Égypte était un pantacle, et l'on pourrait en dire autant de l'ancien monde tout entier. Plus les grands hiérophantes mettaient de soin à cacher leur science absolue, plus ils cherchaient à en agrandir et à en multiplier les symboles. Les pyramides triangulaires et carrées par la base, représentaient leur métaphysique basée sur la science de la nature. Cette science de la nature avait pour clef symbolique la [174] forme gigantesque de ce grand sphinx qui s'est creusé un lit profond dans le sable en veillant au pied des pyramides. Les sept grands monuments appelés les merveilles du monde étaient les magnifiques commentaires des sept lignes dont se composaient les pyramides, et des sept portes mystérieuses de Thèbes. A Rhodes, était le pantacle du soleil. Le dieu de la lumière et de la vérité y apparaissait sous une forme humaine revêtue d'or, il élevait dans sa main droite le phare de l'intelligence; dans sa main gauche, il tenait la flèche du mouvement et de l'action. Ses pieds reposaient à droite à gauche sur des môles qui représentaient les forces éternellement équilibrées de la nature, la nécessité et la liberté, le passif et l'actif, le fixe et le volatil, les colonnes d'Hercule.
A Éphèse, était le pantacle de la lune: c'était le temple de la Diane panthée. Ce temple était fait à l'image de l'univers: c'était un dôme sur une croix avec une galerie carrée et une enceinte circulaire comme le bouclier d'Achille.
Le tombeau de Mausole était le pantacle de la Vénus pudique ou conjugale: il avait une forme lingamique. Son enceinte était circulaire, son élévation carrée. Au centre du carré s'élevait une pyramide tronquée sur laquelle était un char attelé de quatre chevaux disposés en croix.
Les pyramides étaient le pantacle d'Hermès ou de Mercure.
Le Jupiter olympien était celui de Jupiter; les murs de Babylone et la forteresse de Sémiramis étaient le pantacle de Mars.
[175]Enfin le temple de Salomon, ce pantacle universel et absolu qui devait dévorer tous les autres, était pour la gentilité le pantacle terrible de Saturne.
La philosophie septénaire de l'initiation chez les anciens pouvait se résumer ainsi:
Trois principes absolus qui n'en sont qu'un; quatre formes élémentaires qui n'en sont qu'une, formant un tout unique composé d'idée et de forme.
Les trois principes étaient ceux-ci:
1° L'ÊTRE EST L'ÊTRE.
En philosophie, identité de l'idée et de l'Être ou vérité; en religion, le premier principe, le Père.
2° L'ÊTRE EST RÉEL.
En philosophie, identité du savoir et de l'Être ou réalité; en religion le LOGOS de Platon, le Demiourgos, le Verbe.
3° L'ÊTRE EST LOGIQUE.
En philosophie, identité de la raison et de la réalité; en religion, la Providence, l'action divine qui réalise le bien; l'amour réciproque du vrai et du bien, ce que dans le christianisme nous appelons le Saint-Esprit.
Les quatre formes élémentaires étaient l'expression de deux lois fondamentales: la résistance et le mouvement; l'inertie qui résiste ou le fixe, la vie qui agit ou le volatil; en d'autres termes plus généraux, la matière et l'esprit: la matière était le néant formulé en affirmation passive; l'esprit était le principe de la nécessité absolue dans le vrai. L'action négative du néant matériel sur l'esprit était appelée mauvais principe; l'action [176] positive de l'esprit sur le néant pour le remplir de création et de lumière était appelée bon principe. A ces deux conceptions correspondaient l'humanité d'une part, et de l'autre la vie raisonnable rédemptrice de l'humanité conçue dans le péché, c'est-à-dire dans le néant, à cause de sa génération matérielle.
Telle était la doctrine de l'initiation secrète. Telle est l'admirable synthèse que le christianisme est venu vivifier de son souffle, illuminer de ses splendeurs, établir divinement par son dogme, réaliser par ses sacrements.
Synthèse qui a disparu sous le voile qui la conserve, mais que l'humanité retrouvera, quand le moment sera venu, dans toute sa beauté primitive et dans toute sa maternelle fécondité!
[177]

LIVRE III.

SYNTHÈSE ET RÉALISATION DIVINE DU MAGISME
PAR LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.

ג. Ghimel.


CHAPITRE PREMIER.

CHRIST ACCUSÉ DE MAGIE PAR LES JUIFS.

SOMMAIRE.--Le côté inconnu du christianisme.--Paraboles du Talmud et du Sepher Toldos-Jeschut.--L'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean.--Les Joannites.--Les livres de magie brûlés par saint Paul.--Cessation des oracles.--Transfiguration du prodige naturel en miracle et de la divination en prophétie.

Dans les premières lignes de l'Évangile selon saint Jean, il y a une parole que l'Église catholique ne prononce jamais sans fléchir les genoux. Cette parole, la voici: LE VERBE S'EST FAIT CHAIR.
Dans cette parole est contenue la révélation chrétienne tout entière. Aussi saint Jean donne-t-il pour critérium d'orthodoxie la confession de Jésus-Christ en chair, c'est-à-dire en réalité visible et humaine.
Ézéchiel, le plus profond kabbaliste des anciens prophètes, après avoir vivement coloré dans ses visions les pantacles et les hiéroglyphes de la science; après avoir fait tourner les roues dans les roues, allumé des yeux vivants autour des sphères, fait [178] marcher en battant des ailes les quatre animaux mystérieux, Ézéchiel ne voit plus qu'une plaine couverte d'ossements desséchés; il parle, et les formes reviennent, la chair couvre les os. Une triste beauté s'étend sur les dépouilles de la mort, mais c'est une beauté froide et sans vie. Telles étaient les doctrines et les mythologies du vieux monde, lorsqu'un souffle de charité descendit du ciel. Alors les formes mortes se levèrent, les rêves philosophiques firent place à des hommes vraiment sages; la parole s'incarna et devint vivante; il n'y eut plus d'abstractions, tout fut réel. La foi qui se prouve par les oeuvres remplaça les hypothèses qui n'aboutissaient qu'à des fables. La magie se transforma en sainteté, les prodiges devinrent des miracles, et les multitudes réprouvées par l'initiation antique furent appelées à la royauté et au sacerdoce de la vertu.
La réalisation est donc l'essence de la religion chrétienne. Aussi son dogme donne-t-il un corps aux allégories même les plus évidentes. On montre encore à Jérusalem la maison du mauvais riche, et peut-être trouverait-on même, en cherchant bien, quelque lampe ayant appartenu aux vierges folles. Ces crédulités naïves n'ont au fond rien de bien dangereux, et prouvent seulement la virtualité réalisatrice de la foi chrétienne.
Les Juifs l'accusent d'avoir matérialisé les croyances et idéalisé les choses terrestres. Nous avons rapporté dans notre Dogme et rituel de la haute magie la parabole assez ingénieuse du Sépher Toldos-Jeschut qui prouve cette accusation. Dans le Talmud, ils racontent que Jésus Ben-Sabta, ou le fils de la Séparée, ayant étudié en Egypte les mystères profanes, éleva en Israël une fausse pierre angulaire et entraîna le peuple dans [179] l'idolâtrie. Ils reconnaissent toutefois que le sacerdoce Israélite a eu tort de le maudire des deux mains, et c'est à cette occasion qu'on trouve dans le Talmud ce beau précepte qui rapprochera un jour Israël du christianisme: «Ne maudissez jamais des deux mains, afin qu'il vous en reste toujours une pour pardonner et pour bénir.»
Le sacerdoce juif fut en effet injuste envers ce paisible maître qui ordonnait à ses disciples d'obéir à la hiérarchie constituée. «Ils sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur, faites-donc ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font.» Un autre jour le Maître ordonne à dix lépreux d'aller se montrer aux prêtres, et pendant qu'ils y allaient, ils furent guéris. Touchante abnégation du divin thaumaturge qui renvoie à ses plus mortels ennemis l'honneur même de ses miracles!
D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la véritable? La pierre angulaire, la pierre cubique, la pierre philosophale, car tous ces noms symboliques signifient la même chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Zohar. On [180] comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.
D'ailleurs l'orthodoxie chrétienne est un fait prouvé par l'adhésion du monde et par la cessation chez les Juifs du souverain sacerdoce et du sacrifice perpétuel, les deux marques certaines d'une véritable religion. Le judaïsme sans temple, sans grand prêtre et sans sacrifice, n'existe plus que comme opinion contradictoire. Quelques hommes sont restés juifs; le temple et l'autel sont devenus chrétiens.
On trouve dans les Évangiles apocryphes une belle exposition allégorique de ce critérium de certitude du christianisme, qui consiste dans l'évidence de la réalisation. Quelques enfants s'amusaient à pétrir des oiseaux d'argile, et l'enfant Jésus jouait avec eux. Chacun des petits artistes vantait exclusivement son ouvrage. Jésus ne disait rien, mais quand il eut terminé ses oiseaux, il frappa des mains, leur dit: Volez! et ils s'envolèrent. Voilà comment les institutions chrétiennes se sont montrées supérieures à celles de l'ancien monde. Celles-ci sont mortes, et le christianisme a vécu.
Considéré comme l'expression parfaite, réalisée et vivante de la kabbale, c'est-à-dire de la tradition primitive, le christianisme est encore inconnu, et c'est pour cela que le livre kabbalistique et prophétique de l'Apocalypse est encore inexpliqué.
Sans les clefs kabbalistiques, en effet, il est parfaitement inexplicable, puisqu'il est incompréhensible.
Les Joannites, ou disciples de saint Jean, conservèrent longtemps [181] l'explication traditionnelle de cette épopée prophétique, mais les gnostiques vinrent tout brouiller et tout perdre, comme nous l'expliquerons plus tard.
Nous lisons dans les Actes des apôtres, que saint Paul réunit à Éphèse tous les livres qui traitaient des choses curieuses, et les brûla publiquement. Nul doute qu'il ne soit ici question des livres de la goétie ou nigromancie des anciens. Cette perte est à regretter sans doute, car des monuments même de l'erreur peuvent sortir des éclairs de vérité et des renseignements précieux pour la science.
Tout le monde sait qu'à la venue de Jésus-Christ, les oracles cessèrent dans tout le monde, et qu'une voix cria sur la mer: «Le grand Pan est mort!» Un écrivain païen se fâche de ces assertions, et déclare que les oracles ne cessèrent pas, mais qu'il ne se trouva bientôt plus personne pour les consulter. La rectification est précieuse, et nous trouvons une telle justification plus concluante en vérité que la prétendue calomnie.
Il faut dire la même chose des prestiges, qui furent dédaignés quand se produisirent les vrais miracles; et en effet si les lois supérieures de la nature obéissent à la vraie supériorité morale, les miracles deviennent surnaturels comme les vertus qui les produisent. Notre théorie n'ôte rien à la puissance de Dieu, et la lumière astrale obéissant à la lumière supérieure de la grâce représente réellement pour nous le serpent allégorique qui vient poser sa tête vaincue sous le pied de la Reine du ciel.
[182]

CHAPITRE II.

VÉRITÉ DU CHRISTIANISME PAR LA MAGIE.

SOMMAIRE.--Comment la magie rend témoignage de la vérité du christianisme.--L'esprit de charité, la raison et la foi.--Vanité et ridicule des objections.--Pourquoi l'autorité du sacerdoce chrétien a dû condamner la magie.--Simon le Magicien.

La magie, étant la science de l'équilibre universel et ayant pour principe absolu la vérité-réalité-raison de l'être, rend compte de toutes les antinomies, et concilie toutes les réalités opposées entre elles par ce principe générateur de toutes les synthèses: L'harmonie résulte de l'analogie des contraires.
Pour l'initié à cette science, la religion ne saurait être mise en question, puisqu'elle existe: on ne conteste pas ce qui est.
L'ÊTRE EST L'ÊTRE, תיתא ךעא תיתא.
L'opposition apparente de la religion à la raison fait la force de l'une et de l'autre, en les établissant dans leur domaine distinct et séparé et en fécondant le côté négatif de chacune par le côté affirmatif de l'autre: c'est, comme nous venons de le dire, l'harmonie par l'analogie des contraires. Ce qui a causé toutes les erreurs et toutes les confusions religieuses, c'est que par suite de l'ignorance de cette grande loi, on a voulu faire de la religion une philosophie et de la philosophie une religion; on a voulu soumettre les choses de la foi aux procédés de la science, chose aussi ridicule que de soumettre la science [183] aux obéissances aveugles de la foi: il n'appartient pas plus à un théologien d'affirmer une absurdité mathématique ou de nier la démonstration d'un théorème, qu'à an savant d'ergoter, au nom de la science, pour ou contre les mystères du dogme.
Demandez à l'Académie des sciences s'il est mathématiquement vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, et s'il peut être constaté par le moyen des sciences que Marie, mère de Dieu, a été conçue sans péché? L'Académie des sciences se récusera, et elle aura raison: les savants n'ont rien à voir là-dedans, cela est du domaine de la foi.
On ne discute pas un article de foi, on le croit ou on ne le croit pas; mais il est de foi précisément parce qu'il échappe à l'examen de la science.
Quand le comte de Maistre assure qu'on parlera un jour avec étonnement de notre stupidité actuelle, il fait allusion sans doute à ces prétendus esprits forts qui viennent tous les jours vous dire:
Je croirai quand la vérité du dogme me sera scientifiquement prouvée.
C'est-à-dire, je croirai quand je n'aurai plus rien à croire, et que le dogme sera détruit comme dogme, en devenant un théorème scientifique.
Cela veut dire en d'autres termes: je n'admettrai l'infini que lorsqu'il sera pour moi expliqué, déterminé, circonscrit, défini; en un mot, fini.
Je croirai donc à l'infini quand je serai sûr que l'infini n'existe pas.
Je croirai à l'immensité de l'Océan quand je l'aurai vu mettre en bouteilles.
[184]Mais, bonnes gens, ce qu'on vous a clairement prouvé et fait comprendre, vous ne le croyez plus, vous le savez.
D'un autre côté, si l'on vous disait que le pape a décidé que deux et deux ne font pas quatre, et que le carré de l'hypoténuse n'est pas égal aux carrés tracés sur les deux autres côtés d'un triangle rectangle, vous diriez avec raison: Le pape n'a pas décidé cela, parce qu'il ne peut pas le décider. Cela ne le regarde pas, et il ne s'en mêlera pas.
Tout beau, va s'écrier un disciple de Rousseau, l'Église nous ordonne de croire des choses formellement contraires aux mathématiques.
Les mathématiques nous disent que le tout est plus grand que la partie. Or, quand Jésus-Christ a communié avec ses disciples, il a dû tenir son corps entier dans sa main, et il a mis sa tête dans sa bouche. (Cette pauvre plaisanterie se trouve textuellement dans Rousseau.)
Il est facile de répondre à cela, que le sophiste confond ici la science avec la foi, et l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel ou divin.
Si la religion disait que, dans la communion de la cène, notre Sauveur avait deux corps naturels de même forme et de même grandeur, et que l'un a mangé l'autre, la science aurait droit de se récrier.
Mais la religion dit que le corps du Maître était divinement et sacramentellement contenu sous le signe ou l'apparence naturelle d'un morceau de pain. Encore une fois, c'est à croire ou ne pas croire; mais quiconque raisonnera là-dessus et voudra discuter scientifiquement la chose, méritera de passer pour un sot.
[185]Le vrai en science se prouve par des démonstrations exactes; le vrai en religion se prouve par l'unanimité de la foi et la sainteté des oeuvres.
Celui-là a le droit de remettre les péchés, dit l'Évangile, qui peut dire au paralytique: Lève-toi, et marche.
La religion est vraie, si elle réalise la morale la plus parfaite.
La preuve de la foi ce sont les oeuvres.
Le christianisme a-t-il constitué une société immense d'hommes ayant la hiérarchie pour principe, l'obéissance pour règle et la charité pour loi? Voilà ce qu'il est permis de demander à la science.
Si la science répond d'après les documents historiques: Oui, mais ils ont manqué à la charité.
Je vous prends par vos propres paroles, pouvons-nous répondre aux interprètes de la science. Vous avouez donc que la charité existe, puisqu'on peut y manquer?
La charité! grand mot et grande chose, mot qui n'existait pas avant le christianisme, chose qui est la vraie religion tout entière!
L'esprit de charité n'est-il pas l'esprit divin rendu visible sur la terre?
Cet esprit n'a-t-il pas rendu son existence sensible par des actes, par des institutions, par des monuments, par des oeuvres immortelles?
En vérité, nous ne concevons pas comment un incrédule de bonne foi peut voir une fille de Saint-Vincent de Paul sans avoir envie de se mettre à genoux et de prier!
L'esprit de charité, c'est Dieu, c'est l'immortalité de l'âme, [186] c'est la hiérarchie, c'est l'obéissance, c'est le pardon des injures, c'est la simplicité et l'intégrité de la foi.
Les sectes séparées sont atteintes de mort dans leur principe, parce qu'elles ont manqué à la charité en se séparant, et au plus simple bon sens en voulant raisonner sur la foi.
C'est dans ces sectes que le dogme est absurde, parce qu'il est soi-disant raisonnable. Alors ce doit être un théorème scientifique, ou ce n'est rien. En religion, on sait que la lettre tue et que l'esprit seul vivifie; or, de quel esprit peut-il être question ici, sinon de l'esprit de charité?
La foi qui transporte les montagnes et qui fait endurer le martyre, la générosité qui donne, l'éloquence qui parle la langue des hommes et celle des anges, tout cela n'est rien sans la charité, dit saint Paul.
La science peut défaillir, ajoute le même apôtre, la prophétie peut cesser, la charité est éternelle.
La charité et ses oeuvres, voilà la réalité en religion: or, la raison véritable ne se refuse jamais à la réalité; car la réalité, c'est la démonstration de l'être qui est la vérité.
C'est ainsi que la philosophie donne la main à la religion, sans jamais vouloir en usurper le domaine; et c'est à cette condition que la religion bénit, encourage et illumine la philosophie de ses charitables splendeurs.
La charité est le lien mystérieux que rêvaient les initiés de l'Hellénie pour concilier Eros et Anteros. C'est ce couronnement de la porte du temple de Solomon qui devait unir ensemble les deux colonnes Jakin et Boaz; c'est la garantie mutuelle des [187] droits et des devoirs, de l'autorité et de la liberté, du fort et du faible, du peuple et du gouvernement, de l'homme et de la femme; c'est le sentiment divin qui doit vivifier la science humaine; c'est l'absolu du bien, comme le principe ÊTRE-RÉALITÉ-RAISON est l'absolu du vrai. Ces éclaircissements étaient nécessaires pour faire bien comprendre ce beau symbole des mages adorant le Sauveur au berceau. Ils sont trois, un blanc, un cuivré et un noir, et ils offrent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. La conciliation des contraires est exprimée par ce double ternaire, et c'est précisément ce que nous venons d'expliquer.
Le christianisme, attendu par les mages, était en effet la conséquence de leur doctrine secrète; mais en naissant, ce Benjamin de l'antique Israël devait donner la mort à sa mère.
La magie de lumière, la magie du vrai Zoroastre, de Melchisédech et d'Abraham, devait cesser à la venue du grand réalisateur. Dans un monde de miracles les prodiges ne devaient plus être qu'un scandale, l'orthodoxie magique s'était transfigurée en orthodoxie religieuse; les dissidents ne pouvaient plus être que des illuminés et des sorciers; le nom même de la magie ne devait plus être pris qu'en mauvaise part, et c'est sous cette malédiction que nous suivrons désormais les manifestations magiques à travers les âges.
Le premier hérésiarque dont fassent mention les traditions de l'Église fut un thaumaturge dont la légende raconte une multitude de merveilles: c'était Simon le Magicien; son histoire nous appartient de droit, et nous allons essayer de la retrouver parmi les fables populaires.
[188]Simon était Juif de naissance, on croit qu'il était né au bourg de Gitton, dans le pays de Samarie. Il eut pour maître de magie un sectaire nommé Dosithée qui se disait l'envoyé de Dieu et le Messie annoncé par les prophètes. Simon apprit de ce maître non-seulement l'art des prestiges, mais encore certains secrets naturels qui appartiennent réellement à la tradition secrète des mages: il possédait la science du feu astral, et l'attirait autour de lui à grands courants, ce qui le rendait en apparence impassible et incombustible; il avait aussi le pouvoir de s'élever et de se soutenir en l'air, toutes choses qui ont été faites sans aucune science, mais par accident naturel, par des enthousiastes ivres de lumière astrale, tels que les convulsionnaires de Saint-Médard, phénomènes qui se reproduisent de nos jours dans les extases des médiums. Il magnétisait à distance ceux qui croyaient en lui et leur apparaissait sous diverses figures. Il produisait des images et des reflets visibles au point de faire apparaître en pleine campagne des arbres fantastiques et imaginaires que tout le monde croyait voir. Les choses naturellement inanimées se mouvaient autour de lui, comme font les meubles autour de l'Américain Home, et souvent, lorsqu'il voulait entrer dans une maison ou en sortir, les portes craquaient, s'agitaient et finissaient par s'ouvrir d'elles-mêmes.
Simon opéra ces merveilles devant les notables et le peuple de Samarie; on les exagéra encore, et le thaumaturge passa pour un être divin. Or, comme il n'avait pu arriver à cette puissance que par des excitations qui avaient troublé sa raison, il se crut lui-même un personnage tellement extraordinaire, qu'il s'arrogea [189] sans façon les honneurs divins, et songea modestement à usurper les adorations du monde entier.
Ses crises ou ses extases produisaient sur son corps des effets extraordinaires. Tantôt on le voyait pâle, flétri, brisé, semblable à un vieillard qui va mourir; tantôt le fluide lumineux ranimait son sang, faisait briller ses yeux, tendait et adoucissait la peau de son visage, en sorte qu'il paraissait tout à coup régénéré et rajeuni. Les Orientaux, grands amplificateurs de merveilles, prétendaient alors l'avoir vu passer de l'enfance à la décrépitude, et revenir, suivant son bon plaisir, de la décrépitude à l'enfance. Enfin il ne fut bruit partout que de ses miracles, et il devint l'idole des Juifs de Samarie et des pays environnants.
Mais les adorateurs du merveilleux sont généralement avides d'émotions nouvelles, et ils se fatiguent vite de ce qui les a d'abord étonnés. L'apôtre saint Philippe étant venu prêcher l'Évangile à Samarie, il se fit un nouveau courant d'enthousiasme qui fit perdre à Simon tout son prestige. Lui-même se sentit délaissé par sa maladie, qu'il prenait pour une puissance; il se crut surpassé par des magiciens plus savants que lui, et prit le parti de s'attacher aux apôtres pour étudier, surprendre ou acheter leur secret.
Simon n'était certainement pas initié à la haute magie; car elle lui aurait appris que pour disposer des forces secrètes de la nature de manière à les diriger sans être brisé par elles, il faut être un sage et un saint; que pour se jouer avec ces terribles armes sans les connaître, il faut être un fou, et qu'une mort prompte et terrible attend les profanateurs du sanctuaire de la nature.
[190] Simon était dévoré de la soif implacable des ivrognes: privé de ses vertiges, il croyait avoir perdu son bonheur; malade de ses ivresses passées, il comptait se guérir en s'enivrant encore. On ne redevient pas volontiers un simple mortel après s'être posé en dieu. Simon se soumit donc, pour retrouver ce qu'il avait perdu, à toutes les rigueurs de l'austérité apostolique; il veilla, il pria, il jeûna, mais les prodiges ne revenaient point.
Après tout, se dit-il un jour, entre Juifs on doit pouvoir s'entendre, et il proposa de l'argent à saint Pierre. Le chef des apôtres le chassa avec indignation. Simon n'y comprenait plus rien, lui qui recevait si volontiers les offrandes de ses disciples; il quitta au plus vite la société de ces hommes si désintéressés, et avec l'argent dont saint Pierre n'avait pas voulu, il fit emplète d'une femme esclave nommée Hélène.
Les divagations mystiques sont toujours voisines de la débauche. Simon devint éperdûment épris de sa servante; la passion, en l'affaiblissant et en l'exaltant, lui rendit ses catalepsies et ses phénomènes morbides qu'il appelait sa puissance et ses miracles. Une mythologie pleine de réminiscences magiques mêlées à des rêves érotiques sortit tout armée de son cerveau; il se mit alors à voyager comme les apôtres, traînant après lui son Hélène, dogmatisant et se faisant voir à ceux qui voulaient l'adorer et sans doute aussi le payer.
Suivant Simon, la première manifestation de Dieu avait été une splendeur parfaite qui produisit immédiatement son reflet. Ce soleil des âmes c'était lui, et son reflet c'était Hélène, qu'il affectait d'appeler Sélène, nom qui en grec signifie la lune.
[191]Or, la lune de Simon était descendue au commencement des siècles sur la terre que Simon avait ébauchée dans ses rêves éternels; elle y devint mère, car la pensée de son soleil l'avait fécondée, et elle mit au monde les anges qu'elle éleva pour elle seule et sans leur parler de leur père.
Les anges se révoltèrent contre elle et l'enchaînèrent dans un corps mortel.
Alors la splendeur de Dieu fut forcée de descendre à son tour pour racheter son Hélène, et le Juif Simon vint sur la terre.
Il devait y vaincre la mort et emmener vivante à travers les airs son Hélène, suivie du choeur triomphant de ses élus. Le reste des hommes serait abandonné sur la terre à la tyrannie éternelle des anges.
Ainsi cet hérésiarque, plagiaire du christianisme, mais en sens inverse, affirmait le règne éternel de la révolte et du mal, faisait créer ou du moins achever le monde par les démons, détruisait l'ordre et la hiérarchie pour se poser seul avec sa concubine comme étant la voie, la vérité et la vie. C'était le dogme de l'Antéchrist; et il ne devait pas mourir avec Simon, il s'est perpétué jusqu'à nos jours; et les traditions prophétiques du christianisme affirment même qu'il doit avoir son règne d'un moment et son triomphe, avant-coureur des plus terribles calamités.
Simon se faisait appeler saint, et, par une étrange coïncidence, le chef d'une secte gnostique moderne, qui rappelle tout le mysticisme sensuel du premier hérésiarque, l'inventeur de la femme libre, se nommait aussi Saint-Simon. Le caïnisme, tel [192] est le nom qu'on pourrait donner à toutes les fausses révélations émanées de cette source impure. Ce sont des dogmes de malédiction et de haine contre l'harmonie universelle et contre l'ordre social; ce sont les passions déréglées affirmant le droit au lieu du devoir; l'amour passionnel, au lieu de l'amour chaste et dévoué; la prostituée, au lieu de la mère; Hélène, la concubine de Simon, au lieu de Marie, mère du Sauveur.
Simon devint un personnage et se rendit à Rome, où l'empereur, curieux de tous les spectacles extraordinaires, était disposé à l'accueillir: cet empereur était Néron.
L'illuminé Juif étonna le fou couronné par un tour devenu commun sur nos théâtres d'escamoteurs. Il se fit trancher la tête, puis vint saluer l'empereur avec sa tête sur les épaules; il fit courir les meubles, ouvrir les portes; il se comporta enfin comme un véritable médium, et devint le sorcier ordinaire des orgies néroniennes et des festins de Trimalcyon.
Suivant les légendaires, ce fut pour préserver les Juifs de Rome de la doctrine de Simon, que saint Pierre se rendit dans cette capitale du monde. Néron apprit bientôt par ses espions de bas étage qu'un nouveau thaumaturge israélite était arrivé pour faire la guerre à son enchanteur. Il résolut de les mettre en présence et de s'amuser du conflit. Pétrone et Tigellin étaient peut-être de la fête.
«Que la paix soit avec vous! dit en entrant le prince des apôtres.
--Nous n'avons que faire de ta paix, répondit Simon, c'est par la guerre que la vérité se découvre. La paix entre adversaires, c'est le triomphe de l'un et la défaite de l'autre.»

[193]Saint Pierre reprit:
«Pourquoi refuses-tu la paix? Ce sont les vices des hommes qui ont créé la guerre; la paix accompagne toujours la vertu.
--La vertu, c'est la force et le savoir-faire, dit Simon. Moi, j'affronte le feu, je m'élève dans les airs, je ressuscite les plantes, je change la pierre en pain; et toi, que fais-tu?
--Je prie pour toi, dit saint Pierre, afin que tu ne périsses pas victime de tes prestiges.
--Garde tes prières: elles ne monteront pas aussitôt que moi vers le ciel.
Et voilà le magicien qui s'élance par une fenêtre, et qui s'élève dans les airs. Avait-il quelque appareil aérostatique sous ses longs vêtements ou s'élevait-il, comme les convulsionnaires du diacre Paris, par une exaltation de lumière astrale, c'est ce que nous ne saurions dire. Pendant ce temps saint Pierre était à genoux et priait; tout à coup Simon pousse un grand cri et tombe: on le releva avec les cuisses brisées. Et Néron fit emprisonner saint Pierre, qui lui semblait être un magicien moins divertissant que Simon; celui-ci mourut de sa chute. Toute cette histoire, qui remonte aux rumeurs populaires de ce temps-là, est maintenant reléguée peut-être à tort parmi les légendes apocryphes. Elle n'en est pas moins remarquable et digne d'être conservée.
La secte de Simon ne s'éteignit pas avec lui, il eut pour successeur un de ses disciples, nommé Ménandre. Celui-ci ne se disait pas dieu, il se contentait du rôle de prophète; lorsqu'il baptisait ses prosélytes, un feu visible descendait sur l'eau; il [194] leur promettait l'immortalité de l'âme et du corps au moyen de ce bain magique, et il y avait encore, du temps de saint Justin, des ménandriens qui se croyaient fermement immortels. La mort des uns ne désabusait pas les autres, car le défunt était immédiatement excommunié et considéré comme un faux frère. Les ménandriens regardaient la mort comme une véritable apostasie et complétaient leur phalange immortelle en enrôlant de nouveaux prosélytes. Ceux qui savent jusqu'où peut aller la folie humaine, ne s'étonneront pas si nous leur apprenons qu'en cette année même 1858, il existe encore en Amérique et en France des continuateurs fanatiques de la secte des ménandriens.
La qualification de magicien ajoutée au nom de Simon fit prendre en horreur la magie par les chrétiens; mais on n'en continua pas moins à honorer le souvenir des rois mages qui avaient adoré le Sauveur dans son berceau.

CHAPITRE III.

DU DIABLE.

SOMMAIRE.--Son origine; ce qu'il est suivant la foi et suivant la science.--Satan, ses pompes et ses oeuvres.--Les possédés de l'Évangile.--Le vrai nom du diable, suivant la kabbale et d'après les confessions des énergumènes.--Généalogie infernale.--Le bouc du sabbat.--L'ancien serpent et le faux Lucifer.

Le christianisme, en formulant nettement la conception divine, nous fait comprendre Dieu comme l'amour le plus pur et le plus absolu, et définit nettement l'esprit opposé à Dieu. C'est l'esprit d'opposition et de haine, c'est Satan. Mais cet esprit [195] n'est pas un personnage, et il ne faut pas le comprendre comme une espèce de dieu noir; c'est une perversité commune à toutes les intelligences dévoyées. «Je me nomme Légion, dit-il dans l'Évangile, parce que nous sommes une multitude.»
L'intelligence naissante peut être comparée à l'étoile du matin, et si elle tombe volontairement dans les ténèbres après avoir brillé un instant, on peut lui appliquer cette apostrophe d'Isaïe au roi de Babylone: «Comment es-tu tombé du ciel, beau Lucifer, brillante étoile du matin!» Mais est-ce à dire pour cela que le Lucifer céleste, que l'étoile matinale de l'intelligence divine soit devenue un flambeau de l'enfer? Le nom de porte-lumière est-il justement donné à l'ange des égarements et des ténèbres? Nous ne le pensons pas, à moins qu'on n'entende comme nous, et suivant les traditions magiques, par l'enfer personnifié en Satan et figuré par l'ancien serpent, ce feu central qui s'enroule autour de la terre, dévorant tout ce qu'il produit et se mordant la queue comme le serpent de Chronos, cette lumière astrale dont le Seigneur parlait lorsqu'il disait à Caïn: «Si tu fais le mal, le péché sera aussitôt à tes portes, c'est-à-dire le désordre s'emparera de tous tes sens; mais je t'ai soumis la convoitise de la mort, et c'est à toi de lui commander.»
La personnification royale et presque divine de Satan est une erreur qui remonte au faux Zoroastre, c'est-à-dire au dogme altéré des seconds mages, les mages matérialistes de la Perse; ils avaient changé en dieux les deux pôles du monde intellectuel, et de la force passive ils avaient fait une divinité opposée à la force active. Nous avons signalé dans la mythologie de l'Inde la même monstrueuse erreur.
[196]Arimanes ou Schiva, tel est le père du démon, comme le comprennent les légendaires superstitieux, et c'est pour cela que le Sauveur disait: «Le diable est menteur comme son père.»
L'Église, sur cette question, s'en rapporte aux textes de l'Évangile, et n'a jamais donné de décisions dogmatiques dont la définition du diable fût l'objet. Les bons chrétiens évitent même de le nommer, et les moralistes religieux recommandent à leurs fidèles de ne pas s'occuper de lui, mais de lui résister en ne pensant qu'à Dieu.
Nous ne pouvons qu'admirer cette sage réserve de l'enseignement sacerdotal. Pourquoi, en effet, prêterait-on la lumière du dogme à celui qui est l'obscurité intellectuelle et la nuit la plus sombre du coeur? Qu'il reste inconnu, cet esprit qui veut nous arracher à la connaissance de Dieu!
Nous ne prétendons pas ici faire ce que n'a pas fait l'Église, nous constatons seulement sur ce sujet quel fut l'enseignement secret des initiés aux sciences occultes.
Ils disaient que le grand agent magique, justement appelé Lucifer, parce qu'il est le véhicule de la lumière et le réceptacle de toutes les formes, est une force intermédiaire répandue dans toute la création; qu'elle sert à créer et à détruire, et que la chute d'Adam a été une ivresse érotique qui a rendu sa génération esclave de cette lumière fatale; que toute passion amoureuse qui envahit les sens est un tourbillon de cette lumière qui veut nous entraîner vers le gouffre de la mort; que la folie, les hallucinations, les visions, les extases, sont une exaltation très dangereuse de ce phosphore intérieur; que cette lumière enfin est de la nature du feu, dont l'usage intelligent [197] échauffe et vivifie, dont l'excès au contraire brûle, dissout et anéantit.
L'homme serait appelé à prendre un souverain empire sur cette lumière et à conquérir par ce moyen son immortalité, et menacé en même temps d'être enivré, absorbé et détruit éternellement par elle.
Cette lumière, en tant que dévorante, vengeresse et fatale, serait le feu de l'enfer, le serpent de la légende; et l'erreur tourmentée dont alors elle serait pleine, les pleurs et le grincement de dents des êtres avortés qu'elle dévore, le fantôme de la vie qui leur échappe, et semble insulter à leur supplice, tout cela serait le diable ou Satan.
Les actions mal dirigées par le vertige de la lumière astrale, les mirages trompeurs de plaisir, de richesse et de gloire dont les hallucinations sont pleines, seraient les pompes et les oeuvres de l'enfer.
Le père Hilarion Tissot croit que toutes les maladies nerveuses accompagnées d'hallucinations et de délire sont des possessions du diable, et en comprenant les choses dans le sens des kabbalistes, il aurait pleinement raison.
Tout ce qui livre notre âme à la fatalité des vertiges est vraiment infernal, puisque le ciel est le règne éternel de l'ordre, de l'intelligence et de la liberté.
Les possédés de l'Évangile fuyaient devant Jésus-Christ, les oracles se taisaient devant les apôtres, et les malades d'hallucinations ont toujours manifesté une répugnance invincible pour les initiés et les sages.
La cessation des oracles et des possessions était une preuve du triomphe de la liberté humaine sur la fatalité. Quand les [198] maladies astrales se montrent de nouveau, c'est un signe funeste qui annonce l'affaiblissement des âmes. Des commotions fatales suivent toujours ces manifestations. Les convulsions durèrent jusqu'à la révolution française, et les fanatiques de Saint-Médard en avaient prédit les sanglantes calamités.
Le célèbre criminaliste Torreblanca, qui a étudié à fond les questions de magie diabolique, en décrivant les opérations du démon, décrit précisément tous les phénomènes de perturbation astrale. Voici quelques numéros du sommaire de son chapitre XV de la Magie opératrice:
1. L'effort continuel du démon est tendu pour nous pousser dans l'erreur.
2. Le démon trompe les sens en troublant l'imagination, dont il ne saurait pourtant changer la nature.
3. Des apparences qui frappent la vue de l'homme se forme immédiatement un corps imaginaire dans l'entendement, et tant que dure le fantôme, les apparences l'accompagnent.
4. Le démon détruit l'équilibre de l'imagination par le trouble des fonctions vitales, soit maladie, soit irrégularité dans la santé.
5 et 6. Quand l'équilibre de l'imagination et de la raison est détruit par une cause morbide, on rêve tout éveillé, et l'on peut voir avec une apparence réelle ce qui n'existe réellement pas.
7. La vue cesse d'être juste quand l'équilibre est troublé dans la perception mentale des images.
8 et 9. Exemples de maladies où l'on voit les objets doubles, etc.
10. Les visions sortent de nous et sont des reflets de notre propre image.
[199]11. Les anciens connaissaient deux maladies qu'ils nommaient, l'une frénésie (φρενιτις), l'autre corybantisme (κορυβαντιάσμος), dont l'une fait voir des formes imaginaires, l'autre fait entendre des voix et des sons qui n'existent pas, etc.
Il résulte de ces assertions, d'ailleurs fort remarquables, que Torreblanca attribue les maladies au démon, et que par le démon il entend la maladie elle-même; ce que nous entendrions bien volontiers avec lui si l'autorité dogmatique le permettait.
Les efforts continuels de la lumière astrale pour dissoudre et absorber les êtres appartiennent à sa nature même; elle ronge comme l'eau, à cause de ses courants continuels; elle dévore comme le feu, parce qu'elle est l'essence même du feu et sa force dissolvante.
L'esprit de perversité et l'amour de la destruction chez les êtres qu'elle domine n'est que l'instinct de cette force. C'est aussi un résultat de la souffrance de l'âme qui vit d'une vie incomplète et se sent déchirée par des tiraillements en sens contraires. Elle aspire à en finir, et craint cependant de mourir seule, elle voudrait donc anéantir avec elle la création tout entière.
Cette perversité astrale se manifeste ordinairement par la haine des enfants. Une force inconnue porte certains malades à les tuer, des voix impérieuses demandent leur mort. Le docteur Brierre de Boismont cite des exemples terribles de cette manie qui nous rappelle les crimes de Papavoine et d'Henriette Cornier 11.
Note 11:  Histoire des hallucinations, 2e édition, 1853.
Les malades de perversion astrales sont malveillants et s'attristent de la joie des autres. Ils ne veulent pas surtout [200] qu'on espère; ils savent trouver les paroles les plus navrantes et les plus désespérantes, même lorsqu'ils cherchent à consoler, parce que la vie est pour eux une souffrance et parce qu'ils ont le vertige de la mort.
C'est aussi la perversion astrale et l'amour de la mort qui font abuser des oeuvres de la génération, qui portent à en pervertir l'usage ou à les flétrir par des moqueries sacriléges et des plaisanteries honteuses. L'obscénité est un blasphème contre la vie.
Chacun de ces vices s'est personnifié en une idole noire ou un démon qui est une image négative et défigurée de la divinité qui donne la vie; ce sont les idoles de la mort.
Moloch est la fatalité qui dévore les enfants.
Satan et Nisroch sont les dieux de la haine, de la fatalité et du désespoir.
Astarté, Lilith, Nahéma, Astaroth, sont les idoles de la débauche et de l'avortement.
Adramelech est le dieu du meurtre.
Bélial, celui de la révolte éternelle et de l'anarchie. Conceptions funèbres d'une raison près de s'éteindre qui adore lâchement son bourreau pour obtenir de lui qu'il fasse cesser son supplice en achevant de la dévorer!
Le vrai nom de Satan, disent les kabbalistes, c'est le nom de Jéhovah renversé, car Satan n'est pas un dieu noir, c'est la négation de Dieu. Le diable est la personnification de l'athéisme ou de l'idolâtrie.
Pour les initiés, ce n'est pas une personne, c'est une force créée pour le bien, et qui peut servir au mal; c'est l'instrument de la liberté. Ils représentaient cette force qui préside à la [201] génération physique sous la forme mythologique et cornue du dieu Pan; de là est venu le bouc du sabbat, le frère de l'ancien serpent, et le porte-lumière ou phosphore dont les poëtes on fait le faux Lucifer de la légende.

CHAPITRE IV.

DES DERNIERS PAÏENS.

SOMMAIRE.--Apollonius de Tyane; sa vie et ses prodiges.--Essais de Julien pour galvaniser l'ancien culte.--Ses évocations.--Jamblique et Maxime de Tyr.--Commencement des sociétés secrètes et pratiques défendues de la magie.

Le miracle éternel de Dieu, c'est l'ordre immuable de sa providence dans les harmonies de la nature; les prodiges sont des désordres et ne doivent être attribués qu'aux défaillances de la créature. Le miracle divin est donc une réaction providentielle pour rétablir l'ordre troublé. Lorsque Jésus guérissait les possédés, il les calmait et faisait cesser leurs actes merveilleux; lorsque les apôtres apaisaient l'exaltation des pythonisses, ils faisaient cesser la divination. L'esprit d'erreur est un esprit d'agitation et de subversion; l'esprit de vérité porte partout avec lui le calme et la paix.
Telle fut l'action civilisatrice du christianisme naissant; mais les passions amies du trouble ne devaient pas lui laisser sans combats la palme de sa facile victoire. Le polythéisme expirant demanda des forces à la magie des anciens sanctuaires; aux mystères de l'Évangile on opposa encore ceux d'Éleusis. [202] Apollonius de Tyane fut mis en parallèle avec le Sauveur du monde; Philostrate se chargea de faire une légende à ce dieu nouveau, puis vint l'empereur Julien, qui eût été adoré si le javelot qui le tua n'avait en même temps porté le dernier coup à l'idolâtrie césarienne; la renaissance violente et surannée d'une religion morte dans ses formes fut un véritable avortement, et Julien dut périr avec l'enfant décrépit qu'il s'efforçait de remettre au monde.
Ce n'en furent pas moins deux grands et curieux personnages que cet Apollonius et ce Julien, et leur histoire fait époque dans les annales de la magie.
En ce temps-là, les légendes allégoriques étaient à la mode; les maîtres incarnaient leur doctrine dans leur personne, et les disciples initiés écrivaient des fables qui renfermaient les secrets de l'initiation. L'histoire d'Apollonius par Philostrate, absurde si l'on veut la prendre à la lettre, est très curieuse si l'on veut, d'après les données de la science, en examiner les symboles. C'est une sorte d'évangile païen opposé aux Évangiles du christianisme; c'est toute une doctrine secrète qu'il nous est donné d'expliquer et de reconstruire.
Ainsi, le chapitre premier du livre troisième de Philostrate est consacré à la description de l'Hyphasis, fleuve merveilleux qui prend sa source dans une plaine et se perd dans des régions inaccessibles. L'Hyphasis représente la science magique, dont les premiers principes sont simples et les conséquences très difficiles à bien déduire. Les mariages sont inféconds dit Philostrate, s'ils ne sont pas consacrés avec le baume des arbres qui croissent aux bords de l'Hyphasis.
Les poissons de ce fleuve sont consacrés à Vénus; ils ont la [203] crête bleue, les écailles de diverses couleurs et la queue de couleur d'or; ils relèvent cette queue quand ils veulent. Il y a aussi dans ce fleuve un animal semblable à un ver blanc; cet insecte fondu rend une huile brûlante qu'on ne peut garder que dans du verre. Ce n'est que pour le roi qu'on prend cet animal, parce qu'il est d'une force à renverser les murailles; sa graisse mise à l'air prend feu, et rien au monde n'est capable alors d'éteindre l'incendie.
Par les poissons du fleuve Hyphasis, Apollonius entend la configuration universelle, bleue d'un côté, multicolore au centre, dorée à l'autre pôle, comme les expériences magnétiques nous l'ont récemment fait connaître. Le ver blanc de l'Hyphasis c'est la lumière astrale, qui, condensée par un triple feu, se résoud en une huile qui est la médecine universelle. On ne peut garder cette huile que dans du verre, parce que le verre n'est pas conducteur de la lumière astrale, ayant peu de porosité; ce secret est gardé pour le roi, c'est-à-dire pour l'initié du premier ordre, car il s'agit d'une force capable de renverser des villes. Les grands secrets sont indiqués ici avec la plus grande clarté.
Dans le chapitre suivant, Philostrate parle des licornes. Il dit qu'on fait de leur corne des gobelets dans lesquels on doit boire pour se préserver de tous les poisons. La corne unique de la licorne représente l'unité hiérarchique: aussi, dit Philostrate, d'après Damis, ces gobelets sont réservés pour les rois. Heureux, dit Apollonius, celui qui ne s'enivrerait jamais qu'en buvant dans un pareil verre!
[204]Damis dit aussi qu'Apollonius trouva une femme blanche jusqu'au sein et noire depuis le sein jusqu'en haut. Ses disciples étaient effrayés de ce prodige; mais Apollonius, qui savait ce qu'elle était, lui tendit la main. C'est, dit-il, la Vénus des Indes, et ses deux couleurs sont celles du boeuf Apis adoré des Égyptiens. Cette femme noire et blanche, c'est la science magique dont les membres blancs, c'est-à-dire les formes créées, révèlent la tête noire, c'est-à-dire la cause suprême ignorée des hommes. Philostrate et Damis le savaient bien, et sous ces emblèmes ils écrivaient avec discrétion la doctrine d'Apollonius. Les chapitres V, VI, VII, VIII, IX et X du troisième livre de la Vie d'Apollonius par Philostrate, contiennent le secret du grand oeuvre. Il s'agit des dragons qui défendent l'abord du palais des sages. Il y a trois sortes de dragons: ceux des marais, ceux de la plaine et ceux de la montagne. La montagne, c'est le soufre; le marais, c'est le mercure; la plaine, c'est le sel des philosophes. Les dragons de la plaine ont sur le dos des pointes en forme de scie, c'est la puissance acide du sel. Les dragons des montagnes ont les écailles de couleur dorée, ils ont une barbe d'or, et en rampant ils font un bruit semblable au tintement du cuivre; ils ont dans la tête une pierre qui opère tous les miracles; ils se plaisent au bord de la mer Rouge, et on les prend au moyen d'une étoffe rouge sur laquelle sont brodées des lettres d'or; ils reposent la tête sur ces lettres enchantées et s'endorment, on leur coupe alors la tête avec une hache. Qui ne reconnaît ici la pierre des philosophes, le magistère au rouge, et le fameux regimen ignis, ou gouvernement du feu, exprimé par les lettres d'or? Sous le nom de citadelle des [205] sages, Philostrate décrit ensuite l'Athanor. C'est une colline toujours entourée d'un brouillard, ouverte du côté méridional; elle contient un puits large de quatre pas, d'où sort une vapeur azurée qui monte par la chaleur du soleil en déployant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; le fond du puits est sablé d'arsenic rouge; près du puits est un bassin plein de feu, d'où sort une flamme plombée, sans odeur et sans fumée, qui n'est jamais plus haute ni plus basse que les bords du bassin; là se trouvent aussi deux récipients de pierre noire contenant l'un la pluie et l'autre le vent. Quand la sécheresse est excessive, on ouvre le tonneau de la pluie, et il en sort des nuages qui humectent tout le pays. On ne saurait décrire plus exactement le feu secret des philosophes et ce qu'ils nomment leur bain-marie. On voit par ce passage que les anciens alchimistes, dans leur grand oeuvre, employaient l'électricité, le magnétisme et la vapeur.
Philostrate parle ensuite de la pierre philosophale, qu'il nomme indifféremment pierre ou lumière. «Il n'est permis à aucun profane de la chercher, car elle s'évanouit, si l'on ne sait pas la prendre avec les procédés de l'art. Les sages seuls, au moyen de certaines paroles et de certains rites, peuvent trouver la pantarbe, c'est le nom de cette pierre, qui de nuit a l'apparence d'un feu, étant enflammée et étincelante; et si on la regarde de jour, elle éblouit. Cette lumière est une matière subtile d'une force admirable, car elle attire tout ce qui est proche.» (Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, livre III, chapitre XLVI.)
Cette révélation des doctrines secrètes d'Apollonius prouve que la pierre philosophale n'est autre chose qu'un aimant universel [206] formé de lumière astrale condensée et fixée autour d'un centre. C'est un phosphore artificiel dont tant d'allégories et de traditions ne sauraient laisser l'existence douteuse, et dans lequel se concentrent toutes les vertus de la chaleur génératrice du monde.
Toute la vie d'Apollonius écrite par Philostrate, d'après Damis l'Assyrien, est un tissu d'apologues et de paraboles; c'était la mode alors d'écrire ainsi la doctrine cachée des grands initiateurs. On ne doit donc pas s'étonner de ce que ce récit contient des fables, mais sous l'allégorie de ces fables il faut trouver et comprendre la science occulte des hiérophantes.
Malgré sa grande science et ses brillantes vertus, Apollonius n'était pas le continuateur de l'école hiérarchique des mages. Son initiation venait des Indes, et il se livrait pour s'inspirer aux pratiques énervantes des brahmes; il prêchait ouvertement la révolte et le régicide: c'était un grand caractère égaré.
La figure de l'empereur Julien nous parait plus poétique et plus belle que celle d'Apollonius. Julien porta sur le trône du monde toute l'austérité d'un sage; il voulait transfuser la jeune sève du christianisme au corps de l'hellénisme vieilli. Noble insensé coupable seulement de trop aimer les souvenirs de la patrie et les images des dieux de ses pères. Julien, pour contre-balancer la puissance réalisatrice du dogme chrétien, appela aussi la magie noire à son aide, et s'enfonça, à la suite de Jamblique et de Maxime d'Éphèse, dans de ténébreuses évocations; ses dieux, dont il voulait ressusciter la beauté et la jeunesse, lui apparurent vieux et décrépits, inquiets de la vie et de la lumière et prêts à fuir devant le signe de la croix!
[207]C'était fait pour toujours de l'hellénisme, le Galiléen avait vaincu. Julien mourut en héros, sans blasphémer son vainqueur, comme on l'a faussement prétendu. Ses derniers moments, qu'Ammien Marcellin nous raconte assez au long, furent ceux d'un guerrier et d'un philosophe; les malédictions du sacerdoce chrétien retentirent longtemps sur sa tombe, et cependant le Sauveur, qui doit tant aimer les nobles âmes, n'a-t-il pas pardonné à des adversaires moins intéressants et moins généreux que Julien?
Après la mort de cet empereur, l'idolâtrie et la magie furent enveloppées dans une même réprobation universelle. C'est alors que prirent naissance ces sociétés secrètes d'adeptes auxquelles se rallièrent plus tard les gnostiques et les manichéens; sociétés dépositaires d'une tradition mélangée de vérités et d'erreurs, mais qui se transmettaient, sous le sceau du serment le plus terrible, le grand arcane de l'ancienne toute-puissance et les espérances toujours trompées des cultes éteints et des sacerdoces déchus.

CHAPITRE V.

DES LÉGENDES.

SOMMAIRE.--La légende de saint Cyprien et de sainte Justine.--L'oraison de saint Cyprien.--L'âne d'or d'Apulée.--La fable de Psyché.--La procession d'Isis.--Étrange supposition de saint Augustin.--Philosophie des Pères de l'Église.

Les étranges récits contenus dans la légende dorée, quelque [208] fabuleux qu'ils soient, n'en remontent pas moins à la plus haute antiquité chrétienne. Ce sont des paraboles plutôt que des histoires; le style en est simple et oriental comme celui des Évangiles, et leur existence traditionnelle prouve qu'une sorte de mythologie avait été inventée pour cacher les mystères kabbalistiques de l'initiation joannite. La légende dorée est un talmud chrétien écrit tout en allégories et en apologues. Étudiée sous ce point de vue tout nouveau à force d'être ancien, la légende dorée devient un livre de la plus grande importance et du plus haut intérêt.
Un des récits de cette légende pleine de mystères caractérise le conflit de la magie et du christianisme naissant d'une manière tout à fait dramatique et saisissante. C'est comme une ébauche anticipée des Martyrs de Chateaubriand et du Faust de Goethe fondus ensemble.
Justine était une jeune et belle vierge païenne, fille d'un prêtre des idoles, le type de Cymodocée. Sa fenêtre s'ouvrait sur une cour voisine de l'église des chrétiens; tous les jours elle entendait la voix pure et recueillie d'un diacre lire tout haut les saints Évangiles. Cette parole inconnue toucha et remua son coeur, si bien qu'un soir sa mère la voyant pensive et la pressant de lui confier les préoccupations de son âme, Justine se jeta à ses pieds en lui disant: «Mère, bénissez-moi ou pardonnez-moi, je suis chrétienne.»
La mère pleura en embrassant sa fille, et alla rejoindre son époux, à qui elle confia ce qu'elle venait d'apprendre.
Ils s'endormirent ensuite et eurent tous deux le même rêve. Une lumière divine descendait sur eux, et une voix douce les appelait [209] en leur disant: «Venez à moi, vous qui êtes affligés et je vous consolerai; venez, les bien-aimés de mon père, et je vous donnerai le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde.
Le matin venu, le père et la mère bénirent leur fille. Tous trois se firent inscrire au nombre des Catéchumènes, et, après les épreuves d'usage, ils furent admis au saint baptême.
Justine revenait blanche et radieuse de l'Église entre sa mère et son vieux père, lorsque deux hommes sombres, enveloppés dans leur manteau, passèrent comme Faust et Méphistophélès près de Marguerite: c'étaient le magicien Cyprien et son disciple Acladius. Les deux hommes s'arrêtèrent éblouis par cette apparition, Justine passa sans les voir et rentra chez elle avec sa famille.
La scène change, nous sommes dans le laboratoire de Cyprien, des cercles sont tracés, une victime égorgée palpite près d'un réchaud fumant; debout devant le magicien apparaît le génie des ténèbres.
--Me voici, car tu m'as appelé, parle! que me demandes-tu?
--J'aime une vierge.
--Séduis-la.
--Elle est chrétienne.
--Dénonce-la.
--Je veux la posséder et non la perdre; peux-tu quelque chose pour moi?
--J'ai séduit Ève, qui était innocente et qui s'entretenait tous les jours familièrement avec Dieu même. Si ta vierge est chrétienne, sache bien que c'est moi qui ai fait crucifier Jésus-Christ.
--Donc, tu me la livreras?
[210]--Prends cet onguent magique, tu en graisseras le seuil de sa demeure, le reste me regarde.
Voici maintenant Justine qui dort dans sa petite chambre chaste et sévère, Cyprien est à la porte murmurant des paroles sacrilèges et accomplissant d'horribles rites; Satan se glisse au chevet de la jeune fille et lui souffle des rêves voluptueux pleins de l'image de Cyprien qu'elle croit rencontrer encore au sortir de l'Église; mais cette fois elle le regarde, elle l'écoute, et il lui dit des choses qui mettent le trouble dans son coeur; tout à coup elle s'agite, elle s'éveille et fait le signe de la croix; le démon disparaît et le séducteur, qui fait sentinelle à la porte, attend inutilement toute la nuit.
Le lendemain il recommence ses évocations, et il fait d'amers reproches à son infernal complice; celui-ci avoue son impuissance. Cyprien le chasse honteusement et fait apparaître un démon d'un ordre supérieur. Le nouveau venu se transforme tour à tour en jeune fille et en beau garçon pour tenter Justine par des conseils et des caresses. La vierge va succomber, mais son bon ange l'assiste; elle joint le souffle au signe de la croix et chasse le mauvais esprit. Cyprien alors invoque le roi des enfers. Satan vient en personne. Il frappe Justine de toutes les douleurs de Job et répand une peste affreuse dans Antioche, en faisant dire aux oracles que la peste cessera quand Justine apaisera Vénus et l'amour outragés. Justine prie publiquement pour le peuple, et la peste cesse. Satan est vaincu à son tour, Cyprien le contraint d'avouer la toute-puissance du signe de la croix et le brave en se marquant de ce signe. Il abjure la magie, il est chrétien, il devient évêque et retrouve Justine dans un [211] monastère de vierges; ils s'aiment alors du pur et durable amour de la céleste charité, la persécution les atteint; on les arrête ensemble, ils sont mis à mort le même jour et vont consommer au sein de Dieu leur mariage mystique et éternel.
La légende fait saint Cyprien évêque d'Antioche, tandis que l'histoire ecclésiastique le fait évêque de Carthage. Peu importe d'ailleurs que ce soit ou non le même. L'un est un personnage poétique, l'autre est un père de l'Église et un martyr.
On trouve dans les anciens grimoires une oraison attribuée au saint Cyprien de la légende et qui est peut-être du saint évêque de Carthage. Les expressions obscures et figurées dont elle est remplie, auront peut-être fait supposer qu'avant d'être évêque et chrétien, Cyprien s'était adonné aux pratiques funestes de la magie noire.
En voici la traduction:
«Moi, Cyprien, serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, j'ai prié Dieu le père tout-puissant, et j'ai dit: tu es le Dieu fort, mon Dieu tout-puissant qui habites dans la grande lumière! Tu es saint et digne de louange, et depuis le temps ancien, tu as vu la malice de ton serviteur et les iniquités dans lesquelles j'étais plongé par la malice du démon. Je ne savais pas alors ton vrai nom, je passais au milieu des brebis et elles étaient sans pasteur. Les nuages ne pouvaient donner leur rosée à la terre, les arbres restaient sans fruits et les femmes en travail ne pouvaient être délivrées; je liais et je ne déliais point, je liais les poissons de la mer et ils n'étaient point libres, je liais les sentiers de la mer et je retenais ensemble bien des [212] maux. Mais maintenant, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, j'ai connu ton saint nom et je l'ai aimé, et je me suis converti de tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes entrailles, me détournant de la multitude de mes fautes pour marcher dans ton amour et suivant tes commandements qui sont ma foi et ma prière. Tu es le verbe de vérité, la parole unique du père, et je te conjure maintenant de rompre la chaîne des nuées et de faire descendre sur tes enfants ta pluie bienfaisante comme du lait, et de délier les fleuves et de rendre libres les créatures qui nagent ainsi que celles qui volent; je te conjure de briser toutes les chaînes et toutes les entraves par la vertu de ton saint nom!»
Cette prière est évidemment très ancienne et elle renferme des souvenirs très remarquables des figures primitives de l'ésotérisme chrétien aux premiers siècles.
La qualification d'aurea ou dorée donnée à la légende fabuleuse des saints allégoriques en indique assez le caractère. L'or aux yeux des initiés est de la lumière condensée, ils appellent nombres d'or les nombres sacrés de la kabbale, vers dorés de Pythagore, les enseignements moraux de ce philosophe, et c'est pour la même raison qu'un livre mystérieux d'Apulée où un âne joue un grand rôle a été appelé l'âne d'or.
Les païens accusaient les chrétiens d'adorer un âne, et ils n'avaient point inventé cette injure, elle venait des juifs de Samarie qui, figurant les données de la kabbale sur la divinité par des symboles égyptiens, représentaient aussi l'intelligence par la figure de l'étoile magique adorée sous le nom de Rempham, la science sous l'emblème d'Anubis dont ils changeaient le nom en celui de Nibbas, et la foi vulgaire ou la [213] crédulité sous la figure de Thartac, dieu qu'on représentait avec un livre, un manteau et une tête d'âne; suivant les docteurs samaritains, le christianisme était le règne de Thartac; c'étaient la foi aveugle et la crédulité vulgaire érigées en oracle universel et préférées à l'intelligence et à la science. C'est pourquoi dans leurs rapports avec les gentils, lorsqu'ils entendaient ceux-ci les confondre avec les chrétiens, ils se récriaient et priaient qu'on ne les confondît pas avec les adorateurs exclusifs de la tête d'âne.
Cette prétendue révélation fit beaucoup rire les philosophes, et Tertullien parle d'une caricature romaine exposée de son temps où l'on voyait Thartac dans toute sa gloire avec cette inscription qui fit rire Tertullien lui-même, auteur, comme l'on sait, du fameux credo quia absurdum: tête d'âne, Dieu des chrétiens.
L'âne d'or d'Apulée est la légende occulte de Thartac. C'est une épopée magique et une satyre contre le christianisme, que l'auteur avait sans doute professé pendant quelque temps. C'est du moins ce qu'il semble dire sous l'allégorie de sa métamorphose en âne.
Voici le sujet du livre d'Apulée: Il voyage en Thessalie, pays des enchantements; il reçoit l'hospitalité chez un homme dont la femme est sorcière; il séduit la servante de cette femme et croit surprendre par ce moyen les secrets de la maîtresse. La servante veut en effet livrer à son amant une composition au moyen de laquelle la sorcière se métamorphose en oiseau, mais elle se trompe de boîte et Apulée se trouve métamorphosé en âne.
La maladroite amante le console en lui disant que pour reprendre [214] sa première forme il suffit de manger des roses, la rose est la fleur de l'initiation. Mais où trouver des roses pendant la nuit? Il faut attendre au lendemain. La servante mène l'âne à l'écurie, des voleurs surviennent, l'âne est pris et emmené. Plus moyen depuis lors de s'approcher des roses, les roses ne sont pas faites pour les ânes, et les jardiniers le chassent à coups de bâton.
Pendant sa longue et triste captivité il entend raconter l'histoire de Psyché, cette histoire merveilleuse et symbolique qui est comme l'âme et la poésie de la sienne. Psyché a voulu surprendre les secrets de l'amour comme Apulée ceux de la magie, elle a perdu l'amour, et lui la forme humaine; elle est errante, exilée, soumise à la colère de Vénus, il est esclave des voleurs. Mais Psyché doit remonter au ciel après avoir traversé l'enfer, et Lucius sera pris en pitié par les dieux. Isis lui apparaît en songe et lui promet que son prêtre averti par une révélation lui donnera des roses pendant les solennités de sa fête prochaine. Cette fête arrive, et Apulée décrit longuement la procession d'Isis, description précieuse pour la science, car on y trouve la clé des mystères égyptiens; des hommes déguisés marchent les premiers portant des animaux grotesques; ce sont les fables vulgaires: puis viennent des femmes semant des fleurs avec des miroirs sur leurs épaules qui réfléchissent l'image de la grande divinité. Ainsi les hommes vont en avant et formulent les dogmes que les femmes embellissent et reflètent sans le savoir par leur instinct maternel des vérités plus élevées; des hommes et des femmes viennent ensuite portant la lumière: c'est l'alliance des deux termes, l'actif et le passif générateurs de la science et de la vie.
[215]Après la lumière, vient l'harmonie, représentée par de jeunes musiciens. Puis enfin les images des dieux au nombre de trois, suivies par le grand hiérophante qui porte non pas l'image, mais le symbole de la grande Isis, une boule d'or surmontée d'un caducée.
Lucius Apuleius voit dans la main du grand prêtre une couronne de roses; il s'approche et on ne le repousse pas; il mange des roses et redevient homme.
Tout cela est savamment écrit et entremêlé d'épisodes tantôt héroïques, tantôt grivois, comme il convient à la double nature de Lucius et de l'âne. Apulée a été en même temps le Rabelais et le Swedenborg de l'ancien monde prêt à finir.
Les grands réalisateurs du christianisme ne comprirent pas ou affectèrent de ne pas comprendre le mysticisme d'Apulée. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, se demande de l'air du monde le plus sérieux s'il faut croire que réellement Apulée ait été métamorphosé en âne. Ce père se montra même assez disposé à l'admettre, mais seulement comme un phénomène exceptionnel et qui ne tire pas à conséquence. Si c'est une ironie de la part de saint Augustin, il faut convenir qu'elle est cruelle; si c'est une naïveté... Mais saint Augustin, le délié rhéteur de Madaure, n'avait guère l'habitude d'être naïf.
Bien aveugles et bien malheureux, en effet, étaient ces initiés aux antiques mystères qui riaient de l'âne de Bethléem sans apercevoir l'enfant-Dieu qui rayonnait sur les pacifiques animaux de la crèche et sur le front duquel se reposait l'étoile conciliatrice du passé et de l'avenir!
Pendant que la philosophie convaincue d'impuissance insultait au christianisme triomphant, les pères de l'Église s'emparaient de [216] toutes les magnificences de Platon et créaient une philosophie nouvelle fondée sur la réalité vivante du Verbe divin toujours présent dans son église, renaissant dans chacun de ses membres, immortel dans l'humanité; rêve d'orgueil plus grand que celui de Prométhée, si ce n'était en même temps une doctrine toute d'abnégation et de dévouement, humaine parce qu'elle est divine, divine parce qu'elle est humaine!

CHAPITRE VI.

PEINTURES KABBALISTIQUES ET EMBLÈMES SACRÉS.

SOMMAIRE.--Ésotérisme de l'Église primitive.--Peintures kabbalistiques et emblèmes sacrés des premiers siècles.--Les vrais et les faux gnostiqnes.--Profanation de la gnose.--Rites impurs et sacriléges.--La magie noire érigée en culte par les sectaires.--Montan et ses prophétesses.--Marcos et son magnétisme.--Les dogmes du faux Zoroastre reproduits dans l'Arianisme.--Perte des vraies traditions kabbalistiques.

L'Église primitive, obéissant au précepte formel du Sauveur, ne livrait pas ses plus saints mystères aux profanations de la foule. On n'était reçu au baptême et à la communion que par des initiations progressives. On tenait cachés les livres saints dont la lecture entière et l'explication surtout étaient réservées au sacerdoce. Les images étaient alors moins nombreuses et surtout moins explicites. On s'abstenait de reproduire la figure même du Sauveur; les peintures des catacombes sont pour la plupart des emblèmes kabbalistiques: c'est la croix édénique avec les quatre [217] fleuves dans lesquels viennent boire des cerfs; c'est le poisson mystérieux de Jonas remplacé souvent par un serpent bicéphale; c'est un homme sortant d'un coffre qui rappelle celui d'Osiris. Le gnosticisme devait faire proscrire plus tard toutes ces allégories dont il abusa pour matérialiser et profaner les traditions saintes de la kabbale des prophètes.
Le nom de gnostique ne fut pas toujours dans l'Église un nom proscrit. Ceux des pères dont la doctrine se rattachait aux traditions de saint Jean employèrent souvent cette dénomination pour désigner le chrétien parfait; on la trouve dans saint Irénée et dans saint Clément d'Alexandrie. Nous ne parlons pas ici du grand Synésius qui fut un kabbaliste parfait, mais un orthodoxe douteux.
Les faux gnostiques furent tous des rebelles à l'ordre hiérarchique qui voulurent niveler la science en la vulgarisant, substituer les visions à l'intelligence, le fanatisme personnel à la religion hiérarchique, et surtout la licence mystique des passions sensuelles à la sage sobriété chrétienne et à l'obéissance aux lois, mère des chastes mariages et de la tempérance conservatrice.
Produire l'extase par des moyens physiques et remplacer la sainteté par le somnambulisme, telle fut toujours la tendance de ces sectes caïniques continuatrices de la magie noire de l'Inde. L'Église devait les réprouver avec énergie, elle ne fit pas défaut à sa mission: il est à regretter seulement que le bon grain scientifique ait souvent souffert lorsqu'on promena le fer et le feu dans les campagnes envahies par l'ivraie.
Ennemis de la génération et de la famille, les faux gnostiques s'efforçaient de produire la stérilité en multipliant la [218] débauche; ils voulaient, disaient-ils, spiritualiser la matière, et ils matérialisaient l'esprit de la manière la plus révoltante. Ce n'étaient dans leur théologie qu'accouplements d'Eones et embrassements luxurieux. Ils adoraient comme les Brahmes la mort sous la figure du Lingham, leur création était un onanisme infini et leur rédemption un avortement éternel!
Espérant échapper à la hiérarchie par le miracle comme si le miracle en dehors de la hiérarchie prouvait autre chose que le désordre ou la fourberie, les gnostiques, depuis Simon le magicien, étaient grands faiseurs de prodiges; substituant au culte régulier les rites impurs de la magie noire, ils faisaient apparaître du sang au lieu du vin eucharistique, et remplaçaient le paisible et pur banquet du céleste agneau par des communions d'anthropophages. L'hérésiarque Marcos, disciple de Valentin, disait la messe avec deux calices; dans le plus petit, il versait du vin, puis il prononçait la formule magique et l'on voyait le plus grand s'emplir d'une liqueur sanglante qui montait en bouillonnant. Marcos, qui n'était point prêtre, voulait prouver par là que Dieu l'avait revêtu d'un sacerdoce miraculeux. Il conviait tous ses disciples à accomplir sous ses yeux la même merveille. Les femmes surtout obtenaient un succès pareil au sien, puis elles tombaient en convulsions et en extase. Marcos soufflait sur elles et leur communiquait sa démence au point de les engager à oublier pour lui, et par esprit de religion, toute retenue et toute pudeur.
Cette intrusion de la femme dans le sacerdoce fut toujours le rêve des faux gnostiques; car en nivelant ainsi les sexes, ils introduisaient l'anarchie dans la famille et posaient à la [219] société une pierre d'achoppement. Le sacerdoce réel de la femme c'est la maternité, et le culte de cette religion du foyer c'est la pudeur. Les gnostiques ne le comprenaient pas ou plutôt ils le comprenaient trop, et en égarant les instincts religieux de la mère ils renversaient la barrière sacrée qui s'opposait à la licence de leurs désirs.
Ils n'avaient cependant pas tous la triste franchise de l'impudeur. Quelques-uns, comme les Montanistes, exagéraient au contraire la morale afin de la rendre impraticable. Montan, dont les âpres doctrines séduisirent le génie extrême et paradoxal de Tertullien, s'abandonnait avec Priscille et Maximille ses prophétesses, on dirait aujourd'hui ses somnambules, à tout le dévergondage des frénésies et des extases. Le châtiment naturel de ces excès ne manqua pas à leurs auteurs, ils finirent par la folie furieuse et le suicide.
La doctrine des Marcosiens était une kabbale profanée et matérialisée; ils prétendaient que Dieu avait tout créé au moyen des lettres de l'alphabet; que ces lettres étaient autant d'émanations divines ayant par elles-mêmes la puissance génératrice des êtres; que les paroles étaient toutes puissantes et opéraient virtuellement et réellement des prodiges. Tout cela est vrai en un sens, mais ce sens n'était pas celui des sectateurs de Marcos. Ils suppléaient aux réalités par les hallucinations et croyaient se rendre invisibles parce que dans l'état de somnambulisme ils se transportaient mentalement où ils voulaient. Pour les faux mystiques la vie doit se confondre souvent avec le rêve jusqu'à ce qu'enfin le rêve triomphant déborde et submerge la réalité: c'est alors le règne complet de la folie.
[220]L'imagination, dont la fonction naturelle est d'évoquer les images des formes, peut aussi, dans un état d'exaltation extraordinaire, produire les formes elles-mêmes; comme le prouvent les phénomènes des grossesses monstrueuses et une multitude de faits analogues que la science officielle ferait mieux d'étudier que de les nier avec obstination.
Ce sont ces créations désordonnées que la religion flétrit avec raison du nom de miracles diaboliques, et tels étaient les miracles de Simon, des Ménandriens et de Marcos.
De notre temps encore un faux gnostique nommé Vintras, actuellement réfugié à Londres, fait apparaître du sang dans des calices vides et sur des hosties profanées.
Ce malheureux tombe alors dans des extases comme Marcos, et prophétise le renversement de la hiérarchie et le prochain triomphe d'un prétendu sacerdoce tout de visions, d'expansions libres et d'amour. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Après le panthéisme polymorphe des gnostiques, vint le dualisme de Manès. Ainsi se formula en dogme religieux la fausse initiation des pseudo-mages de la Perse. Le mal personnifié devint un Dieu rival de Dieu même. Il y eut un roi de la lumière et un roi des ténèbres, et c'est à cette époque qu'il faut faire remonter cette idée funeste contre laquelle nous protestons de toutes nos forces, de la souveraineté et de l'ubiquité de Satan. Nous ne prétendons ici nier ni affirmer la tradition de la chute des anges, nous en rapportant comme toujours en matière de foi aux décisions suprêmes et infaillibles de la sainte Église [221] catholique, apostolique et romaine. Mais si les anges déchus avaient un chef avant leur chute, cette chute doit les avoir précipités dans une complète anarchie tempérée seulement par la justice inflexible de Dieu; séparé de la divinité qui est le principe de la force et plus coupable que les autres, le prince des anges rebelles ne saurait être que le dernier et le plus impuissant des réprouvés.
Si donc il existe dans la nature une force qui attire les créatures oublieuses de Dieu vers le péché et vers la mort, cette force, que nous ne refusons pas de reconnaître comme capable de servir d'instrument aux esprits déchus, serait la lumière astrale; nous revenons sur cette idée, et nous tenons à l'expliquer parfaitement, afin qu'on en comprenne bien toute la portée et toute l'orthodoxie.
Cette révélation d'un des grands secrets de l'occultéisme fera comprendre tout le danger des évocations, des expériences curieuses, des abus du magnétisme, des tables tournantes et de tout ce qui tient aux prodiges et aux hallucinations.
Arius avait préparé les succès du manichéisme par sa création hybride d'un fils de Dieu différent de Dieu même: c'était en effet supposer le dualisme en Dieu; c'était admettre l'inégalité dans l'absolu, l'infériorité dans la suprême puissance. La possibilité du conflit, sa nécessité même entre le père et le fils, puisque l'inégalité entre les termes du syllogisme divin devait amener forcément une conclusion négative. Le verbe de Dieu devait-il être le bien ou le mal? Dieu même ou le diable? Telle était la portée immense d'une diphthongue ajoutée au mot grec ομουσιος pour en faire ομοιουσιος! En déclarant le fils consubstantiel au père, le concile de Nicée sauva le [222] monde, et c'est ce que ne peuvent comprendre ceux qui ne savent pas que les principes constituent réellement l'équilibre de l'univers.
Le gnoticisme, l'arianisme, le manichéisme, étaient sortis de la kabbale mal entendue. L'Église alors dut interdire aux fidèles l'étude si dangereuse de cette science dont le suprême sacerdoce devait seul se réserver les clefs. La tradition kabbalistique paraît, en effet, avoir été conservée par les souverains pontifes au moins jusqu'à Léon III, auquel on attribue un rituel occulte qui aurait été donné par ce pontife à l'empereur Charlemagne, et qui reproduit tous les caractères même les plus secrets des clavicules de Salomon. Ce petit livre qui devait rester caché ayant été divulgué plus tard, dut être condamné par l'Église et tomba dans le domaine de la magie noire. On le connaît encore sous le nom d'Enchiridion de Léon III, et nous en possédons un ancien exemplaire très rare et très curieux.
La perte des clefs kabbalistiques ne pouvait entraîner celle de l'infaillibilité de l'Église toujours assistée de l'esprit saint, mais elle jeta de grandes obscurités dans l'exégèse et rendit complétement inintelligibles les grandes figures de la prophétie d'Ézéchiel et de l'apocalypse de saint Jean.
Puissent les successeurs légitimes de saint Pierre accepter l'hommage de ce livre et bénir les travaux du plus humble de leurs enfants, qui croit avoir trouvé une des clefs de la science et qui vient la déposer aux pieds de celui auquel seul il appartient d'ouvrir et de fermer les trésors de l'intelligence et de la foi!
[223]


CHAPITRE VII.

PHILOSOPHES DE L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE.

SOMMAIRE.--Dernières luttes et alliances définitives de l'ancienne initiation et du christianisme triomphant--Hypatie et Synésius.--Saint Denys l'aréopagiste.

L'école de Platon, prête à s'éteindre, jeta dans Alexandrie une grande lumière; mais déjà le christianisme, triomphant après trois siècles de combats, s'était assimilé tout ce qu'il y avait de vrai et de durable dans les doctrines de l'antiquité. Les derniers adversaires de la religion nouvelle croyaient arrêter la marche des hommes vivants en galvanisant des momies. Le combat ne pouvait déjà plus être sérieux et les païens de l'école d'Alexandrie travaillaient contre leur gré et à leur insu au monument sacré qu'élevaient pour dominer tous les âges les disciples de Jésus de Nazareth.
Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus sont de grands noms pour la science et pour la vertu. Leur théologie était élevée, leur doctrine morale, leurs moeurs austères. Mais la plus grande et la plus touchante figure de cette époque, la plus brillante étoile de cette pléiade, fut Hypathie, fille de Théon, cette chaste et savante fille que son intelligence et ses vertus devaient conduire au baptême mais qui mourut martyre de la liberté de conscience lorsqu'on entreprit de l'y traîner.
A l'école d'Hypathie se forma Synésius de Cyrène qui fut plus [224] tard évêque de Ptolémaïde, l'un des plus savants philosophes et le plus grand poète du christianisme des premiers siècles; c'était lui qui écrivait:
«Le peuple se moquera toujours des choses faciles à comprendre, il a besoin d'impostures.»
Lorsqu'on voulut l'élever à la dignité épiscopale, il disait dans une lettre adressée à un de ses amis:
«Un esprit ami de la sagesse et qui contemple de près la vérité est forcé de la déguiser pour la faire accepter aux multitudes. Il y a en effet une grande analogie entre la lumière et la vérité, comme entre nos yeux et les intelligences ordinaires. Si l'oeil recevait tout à coup une lumière trop abondante, il serait ébloui, et les lueurs tempérées d'ombres sont plus utiles à ceux dont la vue est encore faible; c'est pour cela que, selon moi, les fictions sont nécessaires au peuple, et que la vérité devient funeste à ceux qui n'ont pas la force de la contempler dans tout son éclat. Si donc les lois sacerdotales permettent la réserve des jugements et l'allégorie des paroles, je pourrai accepter la dignité qu'on me propose, à condition qu'il me sera permis d'être philosophe chez moi et au dehors narrateur d'apologues et de paraboles.... Que peuvent avoir de commun, en effet, la vile multitude et la sublime sagesse? La vérité doit être tenue secrète et les foules ont besoin d'un enseignement proportionnel à leur imparfaite raison.»
Synésius eut tort d'écrire de pareilles choses. Quoi de plus maladroit, en effet, que de laisser voir une arrière-pensée lorsqu'on est chargé d'un enseignement public? C'est d'après de pareilles indiscrétions que bien des gens vont répétant encore de nos jours: il faut une religion pour le peuple! Mais qu'est-ce [225] que le peuple? Personne ne veut en être lorsqu'il s'agit d'intelligence et de moralité.
Le livre le plus remarquable de Synésius est un Traité des songes. Il y développe les pures doctrines kabbalistiques et s'élève comme théosophe à une hauteur qui rend son style obscur et qui l'a fait soupçonner d'hérésie; mais il n'y avait en lui ni l'entêtement ni le fanatisme d'un sectaire. Il vécut et mourut dans la paix de l'Église, exposant franchement ses doutes, mais se soumettant à l'autorité hiérarchique: son clergé et son peuple ne voulurent rien exiger de plus.
Suivant Synésius, l'état de rêve prouve la spécialité et l'immatérialité de l'âme qui se crée alors un ciel, des campagnes, des palais inondés de lumière, ou des cavernes sombres, suivant ses affections et ses désirs. On peut juger du progrès moral par les habitudes des rêves, car en cet état le libre arbitre est suspendu, et la fantaisie s'abandonne tout entière aux instincts dominants. Les images se produisent alors, soit comme un reflet, soit comme une ombre de la pensée. Les pressentiments y prennent un corps, les souvenirs se mêlent aux espérances. Le livre des rêves s'écrit alors en caractères tantôt splendides tantôt obscurs, mais on peut trouver des règles certaines pour le déchiffrer et pour le lire.
Jérôme Cardan a écrit un long commentaire sur le Traité des songes de Synésius, et l'a en quelque sorte complété par un dictionnaire de tous les songes avec leur explication. Ce travail n'a rien de commun avec les petits livres ridicules qu'on trouve dans la librairie de pacotille, et il appartient réellement à la bibliothèque sérieuse des sciences occultes.
[226]Quelques critiques ont attribué à Synésius les livres extrêmement remarquables qui portent le nom de saint Denis l'Aréopagite; ce qui est maintenant généralement reconnu, c'est qu'ils sont apocryphes et appartiennent à la belle époque de l'école d'Alexandrie. Ces livres, dont on ne peut comprendre toute la sublimité si l'on n'est initié aux secrets de la haute kabbale, sont le véritable monument de la conquête de cette science par le christianisme. Les principaux traités sont ceux des noms divins, de la hiérarchie dans le ciel et de la hiérarchie dans l'Église. Le traité des noms divins explique en les simplifiant tous les mystères de la théologie rabbinique. Dieu, dit l'auteur, est le principe infini et indéfinissable parfaitement un et indicible, mais nous lui donnons des noms qui expriment nos aspirations vers cette perfection divine; l'ensemble de ces noms, leurs relations avec les nombres, composent ce qu'il y a de plus élevé dans la pensée humaine, et la théologie est moins la science de Dieu que celle de nos aspirations les plus sublimes. L'auteur établit ensuite sur l'échelle primitive des nombres tous les degrés de la hiérarchie spirituelle toujours régie par le ternaire. Les ordres angéliques sont au nombre de trois et chaque ordre contient trois choeurs. C'est sur ce modèle que la hiérarchie doit s'établir aussi sur la terre. L'Église en présente le type le plus parfait: il y a les princes de l'Église, les évêques et les simples ministres. Parmi les princes, on compte des cardinaux-évêques, des cardinaux-prêtres et des cardinaux-diacres; parmi les évêques, il y a les archevêques, les évêques et les prélats coadjuteurs; parmi les ministres, il y a les curés, les simples prêtres et les diacres. On s'élève à cette sainte hiérarchie par [227] trois degrés préparatoires, le sous-diaconat, les ordres mineurs et la cléricature. Les fonctions de tous ces ordres correspondent à celles des anges et des saints, et doivent glorifier les noms divins triples pour chacune des trois personnes, puisque dans chacune des hypostases divines on adore la trinité tout entière. Cette théologie transcendentale était celle de la primitive Église, et peut-être ne l'a-t-on attribuée à saint Denis l'Aréopagite que par suite d'une tradition qui remontait au temps même des apôtres et de saint Denis, comme les rabbins rédacteurs du Sépher Jézirah ont attribué ce livre au patriarche Abraham, parce qu'il contient les principes de la tradition conservée de père en fils dans la famille de ce patriarche. Quoi qu'il en soit, les livres de saint Denis l'Aréopagite sont précieux pour la science; ils consacrent l'union des initiations de l'ancien monde avec la révélation du christianisme, en alliant une intelligence parfaite de la suprême philosophie avec l'orthodoxie la plus complète et la plus irréprochable.
[228]

LIVRE IV.

LA MAGIE ET LA CIVILISATION.

ד, Daleth.


CHAPITRE PREMIER.

MAGIE CHEZ LES BARBARES.

SOMMAIRE.--Le monde fantastique des sorciers.--Prodiges accomplis et monstres vaincus pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne.--La Gaule magique.--Philosophie secrète des druides.--Leur théogonie, leurs rites.--Évocations et sacrifices.--Mission et influence des eubages.--Origine du patriotisme français.--Médecine occulte.

La magie noire reculait devant la lumière du christianisme, Rome était conquise par la croix et les prodiges se réfugiaient dans ce cercle d'ombre que les provinces barbares faisaient autour de la nouvelle splendeur romaine. Entre un grand nombre de phénomènes étranges, en voici un qui fut constaté sous le règne de l'empereur Adrien:
A Tralles en Asie, une jeune fille noble nommée Philinnium, originaire de Corinthe, et fille de Démostratès et de Charito, s'était éprise d'un jeune homme de basse condition nommé Machatès. Un mariage était impossible, Philinnium, comme nous l'avons dit, était noble et c'était de plus une fille unique et [229] une riche héritière. Machatès était un homme du peuple et tenait une hôtellerie 12. La passion de Philinnium s'exaspéra par les obstacles; elle s'échappa de la maison paternelle, et vint trouver Machatès. Un commerce illégitime s'établit entre eux et dura six mois, après lesquels la jeune fille fut découverte par ses parents, reprise par eux et sévèrement séquestrée. On prit même des mesures pour quitter le pays et emmener Philinnium à Corinthe; mais alors la jeune fille, qui avait sensiblement dépéri depuis qu'elle était séparée de son amant, fut atteinte d'une maladie de langueur, elle ne souriait plus, ne dormait plus, refusait toute nourriture, et définitivement elle mourut.
Note 12:  Cette circonstance, qui ne se trouve pas dans Phlégon, a été ajoutée par les démonographes français.
Les parents renoncèrent alors à leur départ, et achetèrent un caveau funéraire où la jeune fille fut déposée couverte des plus riches vêtements. Cette sépulture était dans un enclos appartenant à la famille, où personne n'entra plus, car les païens n'avaient pas coutume d'aller prier près de la tombe des morts.
Machatès ignorait ce qu'était devenue sa maîtresse: tout s'était passé en secret, tant cette noble famille craignait le scandale. La nuit qui suivit la sépulture de Philinnium, le jeune homme était prêt à se coucher, lorsque sa porte s'ouvrit lentement, il s'avança tenant sa lampe à la main, et reconnut Philinnium magnifiquement parée, mais pâle, froide, et le regardant avec des yeux d'une effrayante Fixité.
Machatès courut à elle, la prit dans ses bras, lui fit mille questions et mille caresses, ils passèrent enfin la nuit [230] ensemble, mais avant le jour Philinnium se leva et disparut pendant que son amant était encore plongé dans un profond sommeil.
La jeune fille avait une vieille nourrice qui la pleurait et qu'elle avait tendrement aimée. Peut-être cette femme avait-elle été complice des égarements de la pauvre morte, et depuis qu'on avait enseveli sa bien-aimée elle ne dormait plus, et se relevait souvent la nuit dans une sorte de délire pour aller rôder autour de la demeure de Machatès. Quelques jours donc après ce que nous venons de raconter, la nourrice passant le soir à une heure assez avancée près de la maison du jeune homme vit de la lumière dans sa chambre. Elle s'approcha, et regardant par les fentes de la porte, elle reconnut Philinnium qui était assise près de son amant, le contemplant sans rien dire et s'abandonnant à ses caresses.
La pauvre femme tout éperdue courut chez ses maîtres, éveilla la mère et lui raconta ce qu'elle venait de voir; la mère la traita d'abord de visionnaire et de folle, puis enfin vaincue par ses instances, elle se lève et se rend à la maison de Machatès. Tout dormait déjà, elle frappe, personne ne lui répond; elle regarde par les fentes de la porte, la lampe était éteinte, mais un rayon de la lune éclairait encore la chambre. Sur un siége, Charito reconnut les vêtements de sa fille et dans le lit, malgré l'ombre de l'alcôve, elle distingua la forme de deux personnes qui dormaient.
L'épouvante saisit la mère, elle retourna chez elle en chancelant, n'eut pas le courage de visiter le sépulcre de sa fille et passa le reste de la nuit dans l'agitation et dans les larmes.
[231]Le lendemain elle retourna au logis de Machatès et le questionna avec douceur. Le jeune homme avoua que Philinnium revenait le voir toutes les nuits. «Pourquoi me la refuser, dit-il à la mère, nous sommes fiancés devant les dieux;» et, ouvrant un coffre, il montra à Charito l'anneau et la ceinture de sa fille. «Elle me les a donnés la nuit dernière, ajouta-t-il, en me jurant de n'appartenir jamais qu'à moi; ne cherchez donc plus à nous séparer puisqu'une promesse mutuelle nous réunit.
--Iras-tu donc à ton tour la trouver dans sa tombe, dit la mère. Philinnium est morte depuis quatre jours et c'est sans doute une sorcière ou une stryge qui aura pris sa figure pour te tromper; tu es le fiancé de la mort, demain tes cheveux blanchiront, après-demain on pourra t'ensevelir aussi, et c'est de cette manière que les dieux vengent l'honneur d'une famille outragée.»
Machatès pâlit et trembla en entendant ce langage, il craignit d'avoir été le jouet des puissances infernales; il dit à Charito d'amener son mari le soir même, il les ferait cacher près de sa chambre, et à l'heure où le fantôme entrerait, il donnerait un signal pour les prévenir.
Ils vinrent en effet, et à l'heure accoutumée Philinnium entra chez Machatès, qui s'était couché tout habillé et faisait semblant de dormir.
La jeune fille se déshabille et vient se placer près de lui, Machatès donne le signal, Démostratès et Charito entrent avec des flambeaux à la main, et poussent un grand cri en reconnaissant leur fille.
Philinnium alors lève sa tête, pâle puis elle se dresse tout entière sur le lit, et dit d'une voix creuse et terrible: «O mon père et ma mère, pourquoi avez-vous été jaloux de mon bonheur, et [232] pourquoi me poursuivez-vous au delà même de la tombe? Mon amour avait fait violence aux dieux infernaux, la puissance de la mort était suspendue, trois jours encore et j'étais rendue à la vie! mais votre curiosité cruelle anéantit le miracle de la nature: vous me tuez une seconde fois!...»
En achevant ces paroles elle tomba sur le lit comme une masse inerte. Ses traits se flétrirent tout à coup, une odeur cadavéreuse remplit la chambre, et on ne vit plus que les restes défigurés d'une fille morte depuis cinq jours.
Le lendemain toute la ville fut bouleversée par la nouvelle de ce prodige. On courut au cirque où toute l'histoire fut publiquement racontée, puis la foule se porta au caveau mortuaire de Philinnium. La jeune fille n'y était plus, mais on trouva à sa place un anneau de fer et une coupe dorée qu'elle avait reçus en présents de Machatès. On retrouva le cadavre dans la chambre de l'hôtellerie; Machatès avait disparu.
Les devins furent consultés et ordonnèrent d'enterrer les restes de Philinnium hors de l'enceinte de la ville. On fit des sacrifices aux furies et au Mercure terrestre, on conjura les dieux mânes et l'on fit des offrandes à Jupiter hospitalier.
Phlégon, affranchi d'Adrien, qui fut témoin oculaire de ces faits et qui les raconte dans une lettre particulière, ajoute qu'il dut employer son autorité pour calmer la ville agitée par un événement si extraordinaire, et finit son récit par ces mots: «Si vous jugez à propos d'en informer l'empereur, faites-le-moi savoir afin que je vous envoie quelques-uns de ceux qui ont été témoins de toutes ces choses.»
[233]C'est donc une histoire bien avérée que celle de Philinnium. Un grand poète allemand en a fait le sujet d'une ballade que tout le monde sait par coeur, et qui est intitulée la Fiancée de Corinthe. Il suppose que les parents de la jeune fille étaient chrétiens, ce qui lui donne l'occasion de faire une opposition fort-poétique des passions humaines et des devoirs de la religion. Les démonographes du moyen âge n'eussent pas manqué d'expliquer la résurrection ou peut-être la mort apparente de la jeune Grecque par une obsession diabolique. Nous y voyons, pour notre part, une léthargie hystérique accompagnée de somnambulisme lucide; le père et la mère de Philinnium la tuèrent en la réveillant et l'imagination publique exagéra toutes les circonstances de cette histoire.
Le Mercure terrestre auquel les devins ordonnèrent des sacrifices n'est autre chose que la lumière astrale personnifiée. C'est le génie fluidique de la terre, génie fatal pour les hommes qui l'excitent sans savoir le diriger; c'est le foyer de la vie physique et le réceptacle aimanté de la mort.
Cette force aveugle que la puissance du christianisme allait enchaîner et repousser dans le puits de l'abîme, c'est-à-dire au centre de la terre, manifesta ses dernières convulsions et ses derniers efforts chez les Barbares par des enfantements monstrueux. Il n'est guère de régions où les prédicateurs de l'Évangile n'aient eu à combattre des animaux aux formes hideuses, incarnations de l'idolâtrie agonisante. Les vouivres, les graouillis, les gargouilles, les tarasques, ne sont pas uniquement des allégories. Il est certain que les désordres moraux produisent des laideurs physiques et réalisent en quelque sorte les épouvantables figures que la tradition prête aux [234] démons. Les ossements fossiles, à l'aide desquels la science de Cuvier a reconstruit des monstres gigantesques, appartiennent-ils réellement tous à des époques antérieures à notre création? Est-ce une allégorie que cet immense dragon que Régulus dut attaquer avec des machines de guerre, et qu'on trouva, au dire de Tite-Live et de Pline, sur les bords du fleuve Bagrada? Sa peau qui avait cent vingt pieds de long fut envoyée à Rome, et y fut conservée jusqu'à l'époque de la guerre contre Numance. C'était une tradition chez les anciens, que les dieux irrités par des crimes extraordinaires, envoyaient des monstres sur la terre, et cette tradition est trop universelle pour n'être point appuyée sur des faits réels, les récits qui s'y rapportent appartiennent moins souvent à la mythologie qu'à l'histoire.
Dans tous les souvenirs qui nous restent des peuples barbares à l'époque où le christianisme les conquit à la civilisation, nous trouvons avec les dernières traces de la haute initiation magique répandue autrefois par tout le monde, les preuves de l'obscurcissement qu'avait subi cette révélation primitive et de l'avilissement idolâtrique dans lequel le symbolisme de l'ancien monde était tombé; partout régnaient, au lieu des disciples des mages, les devins, les sorciers et les enchanteurs. On avait oublié le Dieu suprême pour diviniser les hommes. Rome avait donné cet exemple à ses provinces, et l'apothéose des Césars avait appris au monde la religion des dieux de sang. Les Germains, sous le nom d'Irminsul, adoraient cet Arminius, ou Hermann, qui fit pleurer à Auguste les légions de Varus, et lui offraient des victimes humaines. Les Gaulois donnaient à Brennus [235] les attributs de Taranis et de Teutatès, et brûlaient en son honneur des colosses d'osier remplis de Romains. Partout régnait le matérialisme, car l'idolâtrie n'est pas autre chose, et la superstition toujours cruelle parce qu'elle est lâche.
La Providence qui prédestinait la Gaule à devenir la France très chrétienne y avait pourtant fait briller la lumière des éternelles vérités. Les premiers druides avaient été les vrais enfants des mages, et leur initiation venait de l'Égypte et de la Chaldée, c'est-à-dire des sources pures de la kabbale primitive: ils adoraient la trinité sous les noms d'Isis ou Ilésus, l'harmonie suprême; de Belen ou Bel, qui signifie en assyrien le Seigneur, nom correspondant à celui d'Adonaï; et de Camul ou Camaël, nom qui dans la kabbale personnifie la justice divine. Au-dessous de ce triangle de lumière ils supposaient un reflet divin, composé aussi de trois rayons personnifiés: d'abord Teutatès ou Teuth, le même que le Thoth des Égyptiens, le verbe ou l'intelligence formulée, puis la force et la beauté dont les noms variaient comme les emblèmes. Ils complétaient enfin le septénaire sacré par une image mystérieuse qui représentait le progrès du dogme et ses réalisations futures: c'était une jeune fille voilée tenant un enfant dans ses bras, et ils dédiaient cette image à la vierge qui deviendra mère 13.
Note 13:  On a trouvé à Chartres une statue druidique ayant cette forme et cette inscription: VIRGINI PARITURAE.
Les anciens druides vivaient dans une rigoureuse abstinence, gardaient le plus profond secret sur leurs mystères, étudiaient les sciences naturelles et n'admettaient parmi eux de nouveaux [236] adeptes qu'après de longues initiations. Ils avaient à Autun un collége célèbre dont les armoiries, au dire de Saint-Foix, subsistent encore dans cette ville: elles sont d'azur à la couchée de serpents d'argent surmontée d'un gui de chêne garni de ses glands de sinople; c'est pour le distinguer des autres guis que le blason donne des glands au gui de chêne, mais la branche de chêne seule porte des glands. Le gui est un feuillage parasite qui ne fructifie pas comme l'arbre qui l'a porté.
Les druides ne construisaient pas de temples, ils accomplissaient les rites de leur religion sur les dolmens et dans les forêts. On se demande encore à l'aide de quelles machines ils ont pu soulever les pierres colossales qui formaient leurs autels, et qui se dressent encore sombres et mystérieuses sous le ciel nuageux de l'Armorique. Les anciens sanctuaires avaient leurs secrets qui ne sont pas venus jusqu'à nous.
Les druides enseignaient que l'âme des ancêtres s'attache aux enfants; qu'elle est heureuse de leur gloire ou tourmentée de leur honte; que les génies protecteurs s'attachent aux arbres et aux pierres de la patrie; que le guerrier mort pour son pays a expié toutes ses fautes et rempli dignement sa tâche, il devient alors un génie, et désormais il exerce le pouvoir des dieux. Aussi chez les Gaulois le patriotisme était-il une religion: les femmes et les enfants même s'armaient, s'il le fallait, pour repousser l'invasion, et les Jeanne d'Arc, les Jeanne Hachette de Beauvais, n'ont fait que continuer les traditions de ces nobles filles des Gaules.
Ce qui attache au sol de la patrie, c'est la magie des souvenirs.
[237]Les druides étaient prêtres et médecins; ils guérissaient par le magnétisme, et ils attachaient leur influence fluidique à des amulettes. Le gui de chêne et l'oeuf de serpent étaient leurs panacées universelles, parce que ces substances attirent d'une manière toute particulière la lumière astrale. La solemnité avec laquelle on récoltait le gui, attirait sur ce feuillage la confiance populaire et le magnétisait à grands courants. Aussi opérait-il des cures merveilleuses, surtout lorsqu'il était appliqué par les eubages avec des conjurations et des charmes. N'accusons pas nos pères de trop de crédulité, ils savaient peut-être ce que nous ne savons plus.
Les progrès du magnétisme feront découvrir un jour les propriétés absorbantes du gui de chêne. On saura alors le secret de ces excroissances spongieuses qui attirent le luxe inutile des plantes et se surchargent de coloris et de saveur: les champignons, les truffes, les galles d'arbres, les différentes espèces de gui, seront employés avec discernement par une médecine nouvelle à force d'être ancienne. On ne rira plus alors de Paracelse qui recueillait l'usnée sur les crânes des pendus; mais il ne faut pas marcher plus vite que la science, elle ne recule que pour mieux avancer.
[238]

CHAPITRE II

INFLUENCE DES FEMMES.

SOMMAIRE.--Influence des femmes chez les Gaulois.--Les vierges de l'île de Sayne.--La magicienne Velléda.--Bertha la fileuse.--Mélusine.--Les elfes et les fées.--Sainte Clotilde et sainte Geneviève.--La sorcière Frédégonde.

La Providence en imposant à la femme les devoirs si sévères et si doux de la maternité, lui a donné droit à la protection et au respect de l'homme. Assujettie par la nature même aux conséquences des affections qui sont sa vie, elle conduit ses maîtres avec les chaînes que l'amour lui donne; plus elle est soumise aux lois qui constituent et qui protègent son honneur, plus elle est puissante et respectée dans le sanctuaire de la famille. Pour elle, se révolter, c'est abdiquer, et lui prêcher une prétendue émancipation, c'est lui conseiller le divorce en la vouant d'avance à la stérilité et au mépris.
Le christianisme seul a pu légitimement émanciper la femme en l'appelant et à la virginité à la gloire du sacrifice. Numa avait pressenti ce mystère lorsqu'il instituait les vestales; mais les druides devançaient le christianisme en écoutant les inspirations des vierges, et en rendant des honneurs presque divins aux prêtresses de l'île de Sayne.
En Gaule, les femmes ne régnaient pas par leur coquetterie et par leurs vices, mais elles gouvernaient par leurs conseils. On ne faisait ni la paix ni la guerre sans les avoir consultées; les [239] intérêts du foyer et de la famille étaient ainsi plaidés par les mères, et l'orgueil national devenait juste lorsqu'il était ainsi tempéré par l'amour maternel de la patrie.
Chateaubriand a calomnié Velléda en la faisant succomber à l'amour d'Eudore. Velléda vécut et mourut vierge. Elle était déjà vieille quand les Romains envahirent les Gaules: c'était une espèce de pythie qui prophétisait dans les grandes solennités, et dont on recueillait les oracles avec vénération; elle était vêtue d'une longue robe noire sans manches, la tête couverte d'un voile blanc qui lui descendait jusqu'aux pieds; elle portait une couronne de verveine et avait à sa ceinture une faucille d'or; son sceptre avait la forme d'un fuseau, son pied droit était chaussé d'une sandale et son pied gauche portait une sorte de chaussure à poulaine. On a pris plus tard les statues de Velléda pour celles de Berthe au long pied. La grande prêtresse, en effet, portait les insignes de la divinité protectrice des druidesses; c'était Hertha ou Wertha, la jeune Isis gauloise, la reine du ciel, la vierge qui devait enfanter. On la représentait avec un pied sur la terre et l'autre sur l'eau, parce qu'elle était reine de l'initiation et qu'elle présidait à la science universelle des choses. Le pied qu'elle posait sur l'eau était ordinairement porté par une barque analogue à la barque ou à la conque de l'ancienne Isis. Elle tenait le fuseau des Parques chargé d'une laine moitié blanche et moitié noire, parce qu'elle préside à toutes les formes et à tous les symboles, et qu'elle tisse le vêtement des idées. On lui donnait aussi la forme allégorique des sirènes moitié femme et moitié poisson, ou le torse d'une belle jeune fille et deux jambes faites en [240] serpents, pour signifier la mutation et la mobilité continuelle des choses, et l'alliance analogique des contraires dans la manifestation de toutes les forces occultes de la nature. Sous cette dernière forme, Hertha prenait le nom de Mélusine ou Mélosina (la musicienne, la chanteuse), c'est-à-dire la sirène révélatrice des harmonies. Telle est l'origine des images et des légendes de la reine Berthe et de la fée Mélusine. Cette dernière se montra, dit-on, dans le XIe siècle à un seigneur de Lusignan; elle en fut aimée et consentit à le rendre heureux, à condition qu'il ne chercherait pas à épier les mystères de son existence; le seigneur le promit, mais la jalousie le rendit curieux et parjure; il épia Mélusine, et la surprit dans ses méthamorphoses, car une fois par semaine la fée reprenait ses jambes de serpents. Il poussa un cri auquel répondit un autre cri plus désespéré et plus terrible. Mélusine avait disparu, mais elle revient encore en poussant des clameurs lamentables toutes les fois qu'une personne de la maison de Lusignan est sur le point de mourir.
Cette légende est imitée de la fable de Psyché, et se rapporte, comme cette fable, au danger des initiations sacrilèges ou à la profanation des mystères de la religion et de l'amour; le récit en est emprunté aux traditions des anciens bardes, et elle sort évidemment de la savante école des druides. Le XIe siècle s'en est emparé et l'a mise à la mode, mais elle existait déjà depuis longtemps.
L'inspiration en France semble appartenir surtout aux femmes; les elfes et les fées y ont précédé les saintes, et les saintes françaises ont presque toutes quelque chose de féerique dans leur [241] légende. Sainte Clotilde nous a fait chrétiens, sainte Geneviève nous a conservés Français en repoussant par l'énergie de sa vertu et de sa foi l'invasion menaçante d'Attila. Jeanne d'Arc... mais celle-ci était plutôt de la famille des fées que de la hiérarchie des saintes; elle mourut comme Hypathie, victime des dons merveilleux de la nature et martyre de son caractère généreux. Nous en reparlerons plus tard. Sainte Clotilde fait encore des miracles dans nos provinces. Nous avons vu aux Andelys la foule des pèlerins se presser autour d'une piscine où l'on plonge tous les ans la statue de la sainte; le premier malade qui descend ensuite dans l'eau est immédiatement guéri, c'est du moins ce que proclame tout haut la confiance populaire. C'était une énergique femme et une grande reine que cette Clotilde, aussi fut-elle éprouvée par les plus poignantes douleurs: son premier fils mourut après avoir reçu le baptême, et sa mort fut regardée comme le résultat d'un maléfice; le second tomba malade et allait mourir... Le caractère de la sainte ne fléchit pas et le Sicambre ayant un jour besoin d'un courage plus qu'humain se souvint du dieu de Clotilde. Veuve après avoir converti et fondé en quelque sorte un grand royaume, elle vit égorger pour ainsi dire sous ses yeux les deux enfants de Clodomir. C'est par de semblables douleurs que les reines de la terre ressemblent à la reine du ciel.
Après la grande et resplendissante figure de Clotilde, nous voyons apparaître dans l'histoire, comme un repoussoir hideux, le funeste personnage de Frédégonde, cette femme dont le regard est un maléfice, cette sorcière qui tue les princes. Frédégonde accusait volontiers ses rivales de magie et les faisait mourir au [242] milieu des supplices qu'elle seule méritait. Il restait à Chilpéric un fils de sa première femme: ce jeune prince, qui se nommait Clovis, s'était épris d'une jeune fille du peuple dont la mère passait pour sorcière. On accusa la mère et la fille d'avoir troublé par des philtres la raison de Clovis, et d'avoir fait mourir par des envoûtements magiques les deux enfants de Frédégonde. Les deux malheureuses femmes furent arrêtées; Klodswinthe, la jeune fille, fut battue de verges, on lui coupa ses beaux cheveux, et Frédégonde les attacha elle-même à la porte de l'appartement du jeune prince, puis on fit mettre Klodswinthe en jugement. Ses réponses simples et fermes étonnèrent les juges: quelqu'un conseilla, dit un chroniqueur, de la soumettre à l'épreuve de l'eau bouillante; un anneau béni fut jeté dans une cuve placée sur un grand feu, et l'accusée, vêtue de blanc, après s'être confessée et avoir communié, dut plonger son bras dans la cuve et chercher l'anneau. A l'immobilité des traits de Klodswinthe, tout le monde crut qu'un miracle s'était accompli, mais un cri de réprobation et d'horreur s'éleva quand la malheureuse enfant retira son bras affreusement brûlé. Alors elle demanda la permission de parler, et dit à ses juges et au peuple: «Vous demandiez un miracle à Dieu pour preuve de mon innocence. Dieu ne veut pas qu'on le tente et il ne suspend pas les lois de la nature suivant le caprice des hommes; mais il donne la force à ceux qui croient en lui, et il a fait pour moi une merveille bien plus grande que celle qu'il vous a refusée. Cette eau m'a brûlée, et j'y ai plongé mon bras tout entier et j'ai cherché et ramené l'anneau. Je n'ai ni crié, ni pâli, ni défailli dans cette [243] horrible torture. Si j'étais magicienne, comme vous le dites, j'aurais employé des maléfices pour ne pas brûler, mais je suis chrétienne et Dieu m'a fait la grâce de le prouver par la constance des martyrs.» Cette logique n'était pas de nature à être comprise à une époque si barbare. Klodswinthe fut reconduite en prison en attendant le dernier supplice, mais Dieu la prit en pitié et l'appela à lui, dit la chronique où nous avons puisé ces détails. Si ce n'est qu'une légende, il faut convenir qu'elle est belle et mérite d'être conservée.
Frédégonde perdait une de ses victimes, mais les deux autres ne lui échappèrent pas. La mère de Klodswinthe fut mise à la torture, et, vaincue par les tourments, elle avoua tout ce qu'on voulut, même la culpabilité de sa fille, même la complicité de Clovis. Frédégonde, armée de ses aveux, obtint du féroce et imbécile Chilpéric l'abandon de son fils. Le jeune prince fut arrêté et poignardé dans sa prison. Frédégonde déclara qu'il avait voulu échapper à ses remords par le suicide. Le cadavre du malheureux Clovis fut mis sous les yeux de son père, le poignard était encore dans la plaie. Chilpéric regarda froidement ce spectacle; il était entièrement dominé par Frédégonde qui le trompait effrontément avec les officiers de son palais. On se cachait si peu que le roi eut malgré lui des preuves de son déshonneur. Au lieu de tuer sur-le-champ la reine et son complice, il partit sans rien dire pour la chasse. Il eût peut-être souffert cet outrage sans se plaindre de peur de déplaire à Frédégonde, mais cette femme eut honte pour lui, elle lui fit l'honneur de croire à sa colère afin d'avoir un prétexte pour l'assassiner; il l'avait rassasiée de crimes et de bassesses, elle le fit tuer par dégoût.
[244]Frédégonde, qui faisait brûler comme sorcières les femmes coupables seulement de lui avoir déplu, s'exerçait elle-même à la magie noire, et protégeait ceux qu'elle croyait vraiment sorciers. Agéric, évêque de Verdun, avait fait arrêter une pythonisse qui gagnait beaucoup d'argent en faisant retrouver les objets perdus et en dénonçant les voleurs; c'était vraisemblablement une somnambule. On exorcisa cette femme, le diable déclara qu'il ne sortirait point tant qu'on le tiendrait enchaîné, mais que si on laissait la pythonisse seule dans une église, sans surveillant et sans gardes, il sortirait certainement. On donna dans le piège, et ce fut la femme qui sortit; elle se réfugia auprès de Frédégonde qui la cacha dans son palais et finit par la soustraire aux exorcismes et probablement au bûcher: elle fit donc cette fois une bonne action par erreur et pour le plaisir de mal faire.

CHAPITRE III.

LOIS SALIQUES CONTRE LES SORCIERS.

SOMMAIRE.--Dispositions de la loi salique contre les sorciers.--Un passage analogue du Talmud.--Décisions des conciles.--Charles Martel accusé de magie.--Le cabaliste Zédéchias.--Visions épidémiques du temps de Pépin le Bref.--Palais et vaisseau aériens.--Les sylphes mis en jugement et condamnés à ne plus reparaître.

Sous les rois de France de la première race, le crime de magie n'entraînait la mort que pour les grands, et il s'en trouvait qui faisaient gloire de mourir pour un crime qui les élevait [245] au-dessus du vulgaire, et les rendait redoutables même aux souverains. C'est ainsi que le général Mummol, torturé par ordre de Frédégonde, déclara n'avoir rien souffert et provoqua lui-même les épouvantables supplices à la suite desquels il mourut, en bravant ses bourreaux que tant de constance avait forcés en quelque sorte de lui faire grâce.
Dans les lois saliques, que Sigebert attribue à Pharamond, et qu'il suppose avoir été promulguées en 424, on trouve les dispositions suivantes:
«Si quelqu'un a traité hautement un autre d'héréburge ou strioporte, c'est le nom de celui qui porte le vase de cuivre au lieu où les stryges font leurs enchantements, et s'il ne peut l'en convaincre, qu'il soit condamné à une amende de sept mille cinq cents deniers qui font cent quatre-vingts sous et demi.»
«Si quelqu'un traite une femme libre de stryge ou de prostituée sans pouvoir prouver son dire, qu'il soit condamné à une amende de deux mille cinq cents deniers qui font soixante-deux sous et demi.»
«Si une stryge a dévoré un homme et qu'elle en soit convaincue, elle sera condamnée à payer huit mille deniers, qui font deux cents sous.»
On voit qu'en ce temps-là, l'anthropophagie était possible à prix d'argent et que la chair humaine ne coûtait pas cher.
On payait cent quatre-vingt-sept sous et demi pour calomnier un homme: pour douze sous et demi de plus, on pouvait l'égorger et le manger, c'était plus loyal et plus complet.
Cette étrange législation nous rappelle un passage non moins [246] singulier du Talmud que le célèbre rabbin Jéchiel expliqua d'une manière fort remarquable en présence d'une reine que le livre hébreu ne nomme pas: c'est sans doute la reine Blanche, car le rabbin Jéchiel vivait du temps de saint Louis.
Il s'agissait de répondre aux objections d'un juif converti, nommé Douin, et qui avait reçu au baptême le prénom de Nicolas. Après plusieurs discussions sur les textes du Talmud, on en vint à ce passage:
«Si quelqu'un a offert du sang de ses enfants à Moloch, qu'il soit puni de mort.» C'est la loi de Moïse.
Le Talmud ajoute en forme de commentaire: «Celui donc qui aura offert non-seulement du sang, mais tout le sang et toute la chair de ses enfants, en sacrifice à Moloch, ne tombe pas sous les prescriptions de la loi, et aucune peine n'est portée contre lui.»
A la lecture de cet incompréhensible raisonnement tous les assistants se récrièrent; les uns riaient de pitié, les autres frémissaient d'indignation.
Rabbi Jéchiel obtint avec peine le silence, on l'écouta enfin, mais avec une défaveur marquée, et comme en condamnant d'avance tout ce qu'il allait dire.
«La peine de mort chez nous, dit alors Jéchiel, n'est pas une vengeance; c'est une expiation et par conséquent une réconciliation.
»Tous ceux qui meurent par la loi d'Israël, meurent dans la paix d'Israël; ils reçoivent la réconciliation avec la mort et dorment avec nos pères. Nulle malédiction ne descend avec eux dans la tombe, ils vivent dans l'immortalité de la maison de Jacob.
»La mort est donc une grâce suprême, c'est une guérison par le [247] fer d'une plaie envenimée; mais nous n'appliquons pas le fer aux incurables; nous n'avons plus de droit sur ceux que la grandeur de leur forfait retranche à jamais d'Israël.
»Ceux-là sont morts, et il ne nous appartient plus d'abréger le supplice de leur réprobation sur la terre, ils appartiennent à la colère de Dieu.
»L'homme n'a le droit de frapper que pour guérir, c'est pour cela que nous ne frappons pas les incurables.
»Le père de famille ne châtie que ses enfants et il se contente de fermer sa porte aux étrangers.
»Les grands coupables contre lesquels notre loi ne prononce aucune peine, sont par ce fait même excommuniés à jamais, et cette réprobation est une peine plus grande que la mort.»
Cette réponse de Jéchiel est admirable, et l'on y sent respirer tout le génie patriarchal de l'antique Israël. Les juifs sont véritablement nos pères dans la science, et si au lieu de les persécuter nous avions cherché à les comprendre, ils seraient maintenant sans doute moins éloignés de notre foi.
Cette tradition talmudique prouve combien est ancienne chez les juifs la croyance à l'immortalité de l'âme. Qu'est-ce, en effet, que cette réintégration du coupable dans la famille d'Israël par une mort expiatoire, si ce n'est une protestation contre la mort même et un sublime acte de foi en la perpétuité de la vie? Le comte Joseph de Maistre comprenait bien cette doctrine lorsqu'il élevait jusqu'à une espèce de sacerdoce exceptionnel la mission sanglante du bourreau. Le supplice supplie, dit ce grand écrivain, et l'effusion du sang n'a pas cessé d'être un sacrifice. Si la peine capitale n'était pas une suprême [248] absolution, elle ne serait qu'une représaille de meurtre: l'homme qui subit sa peine accomplit toute sa pénitence et rentre par la mort dans la société immortelle des enfants de Dieu.
Les lois saliques étaient celles d'un peuple encore barbare où tout se rachetait, comme à la guerre, avec une rançon. L'esclavage existait encore, et la vie humaine n'avait qu'une valeur discutable et relative. On peut toujours acheter ce qu'on a le droit de vendre, et l'on ne doit que de l'argent pour la destruction d'un objet qui coûte de l'argent.
La seule législation forte de cette époque était celle de l'Église, aussi les conciles portèrent-ils contre les stryges et les empoisonneurs qui prenaient le nom de sorciers, les peines les plus sévères. Le concile d'Agde dans le bas Languedoc, tenu en 506, les excommunie; le premier concile d'Orléans, tenu en 511, défend expressément les opérations divinatoires; le concile de Narbonne, en 589, frappe les sorciers d'une excommunication sans espérance, et ordonne qu'ils soient faits esclaves et vendus au profit des pauvres. Ce même concile ordonne de fustiger publiquement les amateurs du diable, c'est-à-dire sans doute ceux qui s'en occupaient, qui le craignaient, qui l'évoquaient, qui lui attribuaient une partie de la puissance de Dieu. Nous félicitons sincèrement les disciples de M. le comte de Mirville de n'avoir pas vécu de ce temps-là.
Pendant que ces choses se passaient en France, un extatique venait de fonder en Orient une religion et un empire. Mahomet était-il un fourbe ou un halluciné? Pour les musulmans, c'est [249] encore un prophète, et pour les savants qui connaissent à fond la langue arabe, le Coran sera toujours un chef-d'oeuvre.
Mahomet était un homme sans lettres, un simple conducteur de chameaux, et il créa le monument le plus parfait de la langue de son pays. Ses succès ont pu passer pour des miracles, et l'enthousiasme guerrier de ses successeurs menaça un instant la liberté du monde entier; mais toutes les forces de l'Asie vinrent un jour se briser contre la main de fer de Charles-Martel. Ce rude guerrier ne priait guère lorsqu'il fallait combattre; manquait-il d'argent, il en prenait dans les monastères et dans les églises, il donna même des bénéfices ecclésiastiques à des soldats. Dieu, dans l'opinion du clergé, ne devait pas bénir ses armes, aussi ses victoires furent-elles attribuées à la magie. Ce prince avait tellement soulevé contre lui l'opinion religieuse, qu'un vénérable personnage, saint Eucher, évêque d'Orléans, le vit plongé dans les enfers. Le saint évêque, alors en extase, apprit d'un ange qui le conduisait en esprit à travers les régions d'outre-tombe, que les saints dont Charles-Martel avait spolié ou profané les églises lui avaient interdit l'entrée du ciel, avaient chassé son corps même de la sépulture, et l'avaient précipité au fond de l'abîme. Eucher donna avis de cette révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pépin le Bref. On ouvrit le tombeau de Charles-Martel, le corps n'y était plus, la pierre intérieure était noircie et comme brûlée, une fumée infecte s'en exhala et un énorme serpent en sortit. Boniface adressa à Pépin le Bref et à Carloman le procès-verbal de l'exhumation, ou plutôt de l'ouverture du tombeau de leur père, en les invitant à profiter [250] de ce terrible exemple et à respecter les choses saintes. Mais était-ce bien les respecter que de violer ainsi la sépulture d'un héros sur la foi d'un rêve pour attribuer à l'enfer ce travail de destruction si complètement et si vite achevé par la mort?
Sous le règne de Pépin le Bref, des phénomènes fort singuliers se montrèrent publiquement en France. L'air était plein de figures humaines, le ciel reflétait des mirages de palais, de jardins, de flots agités, de vaisseaux les voiles au vent et d'armées rangées en bataille. L'atmosphère ressemblait à un grand rêve. Tout le monde pouvait voir et distinguer les détails de ces fantastiques tableaux. Était-ce une épidémie attaquant les organes de la vision ou une perturbation atmosphérique qui projetait des mirages dans l'air condensé? N'était-ce pas plutôt une hallucination universelle produite par quelque principe enivrant et pestilentiel répandu dans l'atmosphère? Ce qui donnerait plus de probabilité à cette dernière supposition, c'est que ces visions exaspéraient le peuple; on croyait distinguer en l'air des sorciers qui répandaient à pleines mains les poudres malfaisantes et les poisons. Les campagnes étaient frappées de stérilité, les bestiaux mouraient, et la mortalité s'étendait même sur les hommes.
On répandit alors une fable qui devait avoir d'autant plus de succès et de crédit, qu'elle était plus complètement extravagante. Il y avait alors un fameux kabbaliste, nommé Zédéchias, qui tenait école de sciences occultes, et enseignait non pas la kabbale, mais les hypothèses amusantes auxquelles la kabbale peut donner lieu et qui forment la partie exotérique de [251] cette science toujours cachée au vulgaire. Zédéchias amusait donc les esprits avec la mythologie de cette kabbale fabuleuse. Il racontait comment Adam, le premier homme, créé d'abord dans un état presque spirituel, habitait au-dessus de notre atmosphère où la lumière faisait naître pour lui et à son gré les végétations les plus merveilleuses; là il était servi par une foule d'êtres de la plus grande beauté, créés à l'image de l'homme et de la femme, dont ils étaient les reflets animés, et formés de la plus pure substance des éléments: c'étaient les sylphes, les salamandres, les ondins et les gnomes; mais dans l'état d'innocence, Adam ne régnait sur les gnomes et sur les ondins que par l'entremise des sylphes et des salamandres qui, seuls, avaient le pouvoir de s'élever jusqu'à son paradis aérien.
Rien n'égalait le bonheur du couple primitif servi par les sylphes; ces esprits mortels étant d'une incroyable habileté pour bâtir, tisser, faire fleurir la lumière en mille formes plus variées que l'imagination la plus brillante et la plus féconde n'a le temps de les concevoir. Le paradis terrestre, ainsi nommé parce qu'il reposait sur l'atmosphère de la terre, était donc le séjour des enchantements; Adam et Ève dormaient dans des palais de perles et de saphirs, les roses naissaient autour d'eux et s'étendaient en tapis sous leurs pieds; ils glissaient sur l'eau dans des conques de nacre tirées par des cygnes, les oiseaux leur parlaient avec une musique délicieuse, les fleurs se penchaient pour les caresser; la chute leur fit tout perdre en les précipitant sur la terre; les corps matériels dont ils furent couverts, sont les peaux de bêtes dont il est parlé dans la Bible. Ils se trouvèrent seuls et nus sur une terre qui [252] n'obéissait plus aux caprices de leurs pensées; ils oublièrent même la vie édénique, et ne l'entrevirent plus dans leurs souvenirs que comme un rêve. Cependant, au-dessus de l'atmosphère, les régions paradisiaques s'étendaient toujours, habitées seulement par les sylphes et les salamandres qui se trouvaient ainsi gardiens des domaines de l'homme, comme des valets affligés qui restent dans le château d'un maître dont ils n'espèrent plus le retour.
Les imaginations étaient pleines de ces merveilleuses fictions lorsqu'apparurent les mirages du ciel et les figures humaines dans les nuées. Plus de doute alors, c'étaient les sylphes et les salamandres de Zédéchias qui venaient chercher leurs anciens maîtres; on confondit les rêves avec la veille, et plusieurs personnes se crurent enlevées par les êtres aériens; il ne fut bruit que de voyages au pays des sylphes, comme parmi nous on parle de meubles animés et de manifestations fluidiques. La folie gagna les meilleures têtes, et il fallut enfin que l'Église s'en mêlât. L'Église aime peu les communications surnaturelles faites à la multitude; de semblables révélations détruisant le respect dû à l'autorité et la chaîne hiérarchique de l'enseignement ne sauraient être attribuées à l'esprit d'ordre et de lumière. Les fantômes des nuages furent donc atteints et convaincus d'être des illusions de l'enfer; le peuple alors, désireux de s'en prendre à quelqu'un, se croisa en quelque sorte contre les sorciers. La folie publique se termina par une crise de fureur: les gens inconnus qu'on rencontrait dans les campagnes étaient accusés de descendre du ciel et tués sans miséricorde; plusieurs maniaques avouèrent qu'ils avaient été enlevés par des sylphes ou par des [253] démons; d'autres, qui s'en étaient déjà vantés, ne voulurent plus ou ne purent plus s'en dédire: on les brûlait, on les jetait à l'eau et on croirait à peine, dit Garinet 14, quel grand nombre ils en firent périr ainsi dans tout le royaume. Ainsi se dénouent ordinairement les drames où les premiers rôles sont joués par l'ignorance et par la peur.
Note 14:  Garinet, Histoire de la magie en France, 1818, 1 vol. in-8.
Ces épidémies visionnaires se reproduisirent sous les règnes suivants, et la toute-puissance de Charlemagne dut intervenir pour calmer l'agitation publique. Un édit, renouvelé depuis par Louis le Débonnaire, défendit aux sylphes de se montrer sous les peines les plus graves. On comprit qu'a défaut des sylphes ces peines atteindraient ceux qui se vanteraient de les avoir vus et on finit par ne les plus voir; les vaisseaux aériens rentrèrent dans le port de l'oubli et personne ne prétendit plus avoir voyagé dans le ciel. D'autres frénésies populaires remplacèrent celle-là, et les splendeurs romanesques du grand règne de Charlemagne vinrent fournir aux légendaires assez d'autres prodiges à croire et d'autres merveilles à raconter.
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