Traduire/Translate

RABELAIS Pantagruel (1532) - 1ère partie



François Rabelais
1483 ? - 1553


LES HORRIBLES ET ESPOUVANTABLES
FAICTZ ET PROUESSES DU TRES RENOMME
PANTAGRUEL
ROY DES DIPSODES, FILZ DU GRAND GEANT GARGANTUA, COMPOSEZ NOUVELLEMENT PAR MAISTRE ALCOFRYBAS NASIER

1532

.
Table des matières

* Prologue de l'auteur
* I. De l'origine & antiquité du grand Pantagruel.
* II. De la nativité du tresredoubté Pantagruel.
* III. Du deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec.
* IV. De l'enfance de Pantagruel.
* V. Des faitz du noble Pantagruel en son ieune eage.
* VI. Comment Pantagruel rencontra ung Lymousin qui contrefaisoit le
[langaige] françoys.
* VII. Comment Pantagruel vint à Paris.
* VIII. Comment Pantagruel estant à Paris receupt lettres de son pere
Gargantua, et la copie d'icelles.
* IX. Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie.
* IXb. Comment Pantagruel equitablement iugea d'une controverse
merveilleusement obscure et difficile si iustement que son iugement fut dit
plus admirable que celluy de Salomon.
* X. Comment Panurge racompte la maniere qu'il eschappa de la main des
Turcqs.
* XI. Comment Panurge enseigne une maniere bien nouvelle de bastir les
murailles de Paris.
* XII. Des meurs & conditions de Panurge.
* XIII. Comment ung grand clerc de Angleterre vouloit arguer contre
Pantagruel, & fut vaincu par Panurge.
* XIV. Comment Panurge fut amoureux d'une haulte dame de Paris, & du tour
qu'il luy fist.
* XV. Comment Pantagruel partit de paris ouyant nouvelles que les Dipsodes
envahissoient le pays des Amaurotes. Et la cause pourquoy les lieues sont
tant petites en France. Et l'exposition d'ung mot escript en ung anneau.
* XVI. Comment Panurge, Carpalim, Eusthenes, et Epistemon,compaignons de
Pantagruel, desconfirent six cens soixante chevaliers bien subtilement.
* XVII. Comment Pantagruel erigea ung Trophée en memoire de leur prouesse,
& Panurge ung aultre en memoire des levraulx. Et comment Pantagruel de
ses petz engendroit les petiz hommes, & de ses vesnes les petites femmes. Et
comment Panurge rompit ung gros baston sur deux verres.
* XVIII. Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des Dipsodes, &
des geans.
* XIX. Comment Pantagruel deffit les troys cens geans armez de pierre de
taille, Et Loupgarou leur capitaine.
* XX. Comment Epistemon qui avoit la teste tranchée, fut guery habillement
par Panurge. Et des nouvelles des diables, & de damnez.
* XXI. Comment Pantagruel entra en la ville des Amaurotes. Et comment
Panurge maria le roy Anarche, & le feist cryeur de saulce vert.
* XXII. Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée, & de ce
que l'auteur veit dedans sa bouche.
* XXIII. Comment Pantagruel fut malade, & la façon comment il guerit.

Prologue de l'Auteur
Tresillustres & treschevaleureux champions gentilzhommes & aultres, qui
voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnestetez, vous avez nagueres
veu, leu, et sceu les grandes & inestimables chronicques de l'enorme geant
Gargantua, & comme vrays fideles les avez creues tout ainsi que texte de Bible ou
du sainct Evangile, & y avez maintesfoys passé vostre temps avecques les
honorables dames et damoiselles, leurs en faisans beaux & longs narrez, alors
qu'estiez hors de propos: dont estiez bien dignes de grand louenge. Et à la mienne
volunté qu'ung chascun laissast sa propre besoigne & mist ses affaires propres en
oubly, affin de y vacquer entierement sans que son esprit feust de ailleurs distraict
ny empesché iusques a ce que l'on les sceut par cueur, affin que si d'aventure l'art de 
imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent, au temps advenir ung chascun 
les puisse bien au net enseigner à ses enfans: car il y a plus de fruict que
paradventure ne pensent ung tas de gros talvassiers tous croustelevez, qui entendent 
beaucoup moins en ces petites ioyeusetez que ne faict Raclet en l'Institute. Ien ay 
congneu de haultz & puissans seigneurs en bon nombre, qui allans à chasse de 
grosses bestes, ou voller pour faulcon: s'il advenoit que la beste ne feust rencontrée 
par les brisées, ou que le faulcon se mist à planer, voyant la praye guaigner à tyre 
d'esle, ils estoient bien marrys, comme entendez assez: mais leur refuge de reconfort 
& affin de ne se morfondre estoit à recoler les inestimables faictz dudict Gargantua.
D'aultres sont par le monde (ce ne sont pas faribolles) qui estans grandement
affligez du mal des dentz, apres avoir tous leurs biens despenduz en medecins, n'ont 
trouvé remede plus expedient, que mettre lesdictes chronicques entre deux beaulx 
linges bien chaulx, & les applicquer au lieu de la douleur, les sinapizant avecques 
ung peu de pouldre d'oribus. Mais que diray ie des pauvres verollez et goutteux? O 
quantesfois nous les avons veu à l'heure qu'ils estoient bien oingtz & engressez 
à poinct, & le visaige leur reluysoit comme la claveure d'ung charnier, et les 
dentz leurs tressailloient comme font les marchettes d'ung clavier d'orgues ou 
d'espinette quand on ioue dessus, et que le gousier leur escumoit comme à ung 
verrat que les vaultrez & levriers ont chassé sept heures: que faisoient ils 
alors? Toute leur consolation n'estoit que de ouyr lire quelque pagée dudict livre. 
Et en avons veu qui se donnoient à cent pipes de diables, en cas qu'ils n'eussent senty 
allegement manifeste à la lecture dudict livre, lors qu'on les tenoit es lymbes, ny plus 
ny moins que les femmes estans en mal d'enfant quand on leur ligt la vie de saincte
Marguerite. Est-ce rien cela? Trouvez moy livre en quelque langue, en quelque
faculté & science que ce soit, qui ait telles vertuz, proprietez, & 
prerogatives, & ie payeray chopines de trippes. Non messieurs non. Il n'y en a point. 
Et ceulx qui vouldroient maintenir que si: reputez les abuseurs & seducteurs. 
Bien vray est il que l'on trouve en d'aulcuns livres dignes de memoire certaines proprietez occultes, en nombre desquelz l'on mect [Fesse pinthe,] Robert le diable, Fierabras, 
Guillaume sans paour, Huon de Bourdeaulx, Monteville, & Matabrune, mais elles 
ne sont pas à comparer à celuy dont nous parlons. Et le monde a bien congneu par 
experience infaillible le grand emolument & utilité qui venoit de ladicte chronicque
Gargantuine: car il en a esté plus vendu des imprimeurs en deux moys, qu'il ne sera
achepté de Bibles en neuf ans.

Voulant doncques moy vostre humble esclave accroistre voz passetemps
davantaige, ie vous offre de present ung aultre livre de mesmes billon, sinon qu'il
est ung peu plus equitable & digne de foy que n'estoit l'aultre. Car ne croyez pas si
ne voulez errer à vostre escient, que ien parle comme les Iuifz de la loy. Ie ne suis
pas nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir ou asseurer chose que ne
feust veritable: agentes & consentientes, c'est à dire, qui n'a conscience n'a rien. Ien
parle comme sainct Iehan de l'Apocalypse: quod bibimus testamur. C'est des
horribles faict & prouesses de Pantagruel, lequel iay servy à guaiges des que ie fus
hors de paige, iusques à present, que par son congé ie m'en suis venu ung iour
visiter mon pays de vache et sçavoir s'il y avoit encores en vie nul de mes parens.
Pourtant, affin que ie fasse fin à ce prologue, tout ainsi comme ie me donne à cent
mille panerées de beaulx diables corps et ame, trippes et boyaulx, en cas que ien
mente en toute l'histoire d'ung seul mot, pareillement le feu sainct Antoine vous
arde, mau de terre vous vire, le lancy, le mau lubec vous trousse, la caquesangue
vous viengne, le mau fin feu de ricque racque, aussi menu que poil de vache, tout
renforcé de vif argent, vous puisse entrer au fondement, & comme Sodome et
Gomorre puissez tomber en soulfre en feu & abysme, en cas que vous ne croyez
fermement tout ce que ie vous racompteray en ceste presente chronicque.


De l'origine & antiquité du grand Pantagruel.
Chapitre i.
Ce ne sera point chose inutile ne oysifve [veu que nous sommes de seiour,] de vous
remembrer la premiere source et origine dont nous est nay le bon Pantagruel: car ie
voy que tous bons historiographes ainsi ont traicté leurs chronicques, non seulement
des Grecs, des Arabes, et Ethnicques, mais aussi les auteurs de la saincte escripture,
comme monseigneur sainct Luc mesmement, & sainct Matthieu. Il vous convient
doncques noter qu'au commencement du monde ung peu apres que Abel fut occis
par son frere Cayn, la terre embue du sang du iuste fut une certaine année si
tresfertile en tous fruictz qui de ses flans nous sont produictz, & singulierement en
mesles, que l'on l'appela de toute memoire l'année des grosses mesles: car les troys
en faisoient le boysseau, au moys de Octobre ce me semble ou bien de Septembre,
affin que ie ne erre: fut la sepmaine tant renommée par les annales, qu'on nomme la
sepmaine des troys Jeudys: car il y en eut troys, à cause des irreguliers bissextes que
la Lune varia de son cours plus de cinq toizes, le monde voluntiers mangeoit
desdictes mesles: car elles estoient belles à l'oeil: & delicieuses au goust. Mais tout
ainsi que Noé le sainct homme, à qui nous sommes tant obligez & tenuz, de ce qu'il
nous planta la vigne, dont nous vient ceste nectareicque, precieuse, celeste, et
deificque liqueur, qu'on nomme le piot, fut trompé en le beuvant: car il ignoroit la
grande vertu & puissance d'iceluy.
Semblablement les hommes & femmes de ce temps la mangeoient en grand plaisir
de ce beau & gros fruict: mais il leurs en advint beaucoup d'accidens. Car à tous
survint au corps une enfleure bien estrange: mais non à tous en ung mesme lieu. Car
les ungs enfloient par le ventre, & le ventre leur devenoit bossu comme une grosse
tonne: desquels il est escript: ventrem omnipotem [: lesquelz feurent tous gens de
bien et bons raillars]. Et de ceste rasse nasquit sainct Pansart & Mardygras. Les
aultres enfloient par les espaules & tant estoient bossuz qu'on les appeloit
montiferes, comme porte montaignes: dont vous en voyez encores par le monde en
divers sexes et dignitez. Et de cette rasse yssit Esopet: dont vous avez les beaulx
faictz & dictz par escript. Les aultres enfloient en longitude par le membre, qu'on
appelle le laboureur de nature: en sorte qu'ils le avoyent merveilleusement long,
grand, gras, gros, vert, & acresté, à la mode antique, si bien qu'ils s'en servoient de
ceincture le redoublant à cinq ou six foys par le corps: Et s'il advenoit qu'il feut en
point & eut vent en pouppe, à les veoir vous eussiez dit que c'estoient gens qui
eussent leurs lances en l'arrest pour iouster à la quintaine. Et de ceulx là s'est perdue
la rasse, comme disent les femmes. Car elles lamentent continuellement qu'il n'en
est plus de ces gros etc. vous sçavez le reste de la chanson. D'aultres croissoyent par
les iambes & à les veoir eussiez dit que c'estoient grues, ou bien gens marchans sus
des eschasses. Et les petitz grymaulx les appellent en grammaire Iambus. D'aultres
par les aureilles, lesquelles ils avoient si grandes que de l'une en faisoient pourpoint,
chausses, et sayon: et de l'aultre se couvroient comme d'une cappe à l'espaignole. Et
dit l'on qu'en Bourbonnoys encores en a de l'heraige, dont sont dictes aureilles de
Bourbonnoys. Les aultres croissoyent en long du corps: & de ceulx là sont venuz les
géans, & par eulx Pantagruel.

Et le premier fut Chalbroth, qui engendra Sarabroth, qui engendra Faribroth, qui
engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de souppes & regna au temps du deluge,
qui engendra Nembroth, qui engendra Athlas qui avecques ses espaules guarda le
ciel de tumber, qui engendra Goliath, qui engendra Eryx [lequel feut inventeur du
ieu des gobeletz], qui engendra Titius, [qui engendra Eryon:] qui engendra
Polyphemus, qui engendra Cacus [qui engendra Etion, lequel premier eut la verolle
pour avoir dormi la gueule baye comme tesmoigne Bartachim], qui engendra
Enceladus, qui engendra Ceus, qui engendra Typhoeus, qui engendra Aloeus, qui
engendra Othus, qui engendra Aegeon, qui engendra Briareus qui avoit cent mains,
qui engendra Porphyrio, qui engendra Adamastor, qui engendra Anteus, qui
engendra Agatho, qui engendra Porus contre lequelbatailla Alexandre le grand, qui
engendra Aranthas, qui engendra Gabbara [qui premier inventa de boyre d'autant],
qui engendra Goliath de Secundille, qui engendra Offot: lequel eut terriblement
beau nez à boire au baril, qui engendra Artachees, qui engendra Oromedon, qui
engendra Gemmagog, qui fut inventeur des souliers à poulaine, qui engendra
Sisyphus, qui engendra les Titanes: dont nasquit Hercules, qui engendra Enay [qui
fut tresexpert en la matier de oster les cyrons des mains], qui engendra Fierabras,
lequel fut vaincu par Olivier pair de France compaignon de Roland, qui engendra
Morguan [lequel premier de ce monde ioua aux dez avecques ses bezicles], qui
engendra Fracassus: duquel a escript Merlinus Coccaius: dont nasquit Ferragus, qui
engendra Happemousche [qui premier inventa de fumer les langues de boeuf à la
cheminée, car auparavant le monde les saloit comme on faict les iambons:] qui
engendra Bolivorax, qui engendra Longys, qui engendra Gayoffe [lequel avoit les
couillons de peuple & le vit de cormier], qui engendra Maschefain, qui engendra
Brulefer, qui engendra Engoulevent, qui engendra Galehaut [,lequel fut inventeur
des flaccons], qui engendra Myrelangault, qui engendra Galaffre, qui engendra
Falourdin, qui engendra Roboastre, qui engendra Sortibrant de Conimbres, qui
engendra Brushant de Mommiere, qui engendra Bruyer, lequel fut vaincu par Ogier
le dannoys pair de France, qui engendra Mabrun, qui engendra Foutasnon, qui
engendra Hacquelebac, qui engendra Vitdegrain, qui engendra Grantgousier, qui
engendra Gargantua, qui engendra Pantagruel mon maistre. Ientends bien que lysant
ce passaige, vous faictes en vous mesmes ung doubte bien raisonnable. Et
demandez, comment est il possible qu'ainsi soit: veu qu'au temps du deluge tout le
monde perit fors Noé & sept personnes avecques luy dedans l'Arche: au nombre
desquels n'est point mys ledict Hurtaly? La demande est bien faicte sans doute &
bien apparente: mais la response vous contentera. Et par ce que n'estoys pas de ce
temps là pour vous en dire à mon plaisir, ie vous allegueray l'auctorité des
Massoreths interpres des sainctes lettres hebraicques: lesquels disent que sans point
de faulte ledict Hurtaly n'estoit point dedans l'Arche de Noé, aussi n'y eust il peu
entrer: car il estoit trop grand, mais il estoit dessus l'Arche à cheval iambe deça
iambe delà, comme les petitz infans sus les chevaulx de boys. Et en ceste façon
saulva ladicte Arche de periller: car il luy bailloit le bransle avecques les iambes, &
du pied la tournoit ou il vouloit comme on faict du gouvernail d'une navire: Et ceulx
du dedans luy envoyoient des vivres par une cheminée à suffisance, comme gens
bien recognoissans le bien qu'il leur faisoit. Et quelquefoys parlementoient
ensemble, comme faisoit Icaromenippus à Jupiter, selon le raport de Lucian.

De la nativité du tresredoubté Pantagruel.
Chapitre ii.
Gargantua en son aage de quattre cens quattre vingtz quarante & quattre ans
engendra son fils Pantagruel de sa femme nommée Badebec fille du Roy des
Amaurotes en Utopie, laquelle mourut de mal d'enfant: car il estoit si grand & si
lourd, qu'il ne put venir à lumiere, sans ainsi suffocquer la mere. Mais pour entendre
pleinement la cause et raison de son nom qui luy fut baillé en baptesme: Vous
noterez que celle année il y avoit une si grand seicheresse en tout le pays de
Affricque, pour ce qu'il y avoit passé plus de xxxvi. moys sans pluye, avec chaleur
de soleil si vehesmente, que toute la terre en estoit aride. Et ne fut point au temps de
Helye plus eschauffée que fut pour lors. Car il n'y avoit arbre sus terre qu'il eust ny
feuille ny fleur, les herbes estoient sans verdeur, les rivieres taries, les fontaines à
sec, les pauvres poissons delaissez de leurs propres elements vagans et cryans par la
terre horriblement, les oyseaulx tumbans de l'air par faulte de rosée, les loups, les
regnars, cerfs, sangliers, daims, lievres, connils, bellettes, foynes, blereaux & aultres
bestes l'on trouvoit par les champs mortes la gueule baye. Et au regard des hommes,
c'estoit la grande pitié, vous les eussiez veus tirans la langue comme levriers qui ont
couru six heures. Plusieurs se gettoient dedans les puys, d'aultres se mettoient au
ventre d'une vache pour estre à l'umbre: & les appelle Homere Alibantes. Toute la
contrée estoit à l'ancre: c'estoit pitoyablede veoir le travail des humains pour se
guarantir de ceste horrificque alteration. Car il y avoit prou affaire de saulver l'eau
benoiste par les esglises qu'elle ne feust desconfite: mais l'on y donna tel ordre par
le conseil de messieurs les cardinaulx & du sainct pere, que nul n'en osoit prendre
qu'une venue: Encores quand quelqu'ung entroit en l'esglise, vous en eussiez veu à
vingtaines de pauvres alterez qui venoient au derriere de celluy qui la distribuoit à
quelqu'ung la gueulle ouverte pour en avoir quelque petite goutelette: comme le
maulvais Riche, affin que rien ne se perdit. O que bienheureux fut en ceste année
celuy qui eut cave fraische & bien garnie.
Le philosophe racompte en mouvant la question, pourquoy c'est que l'eau de la mer
est sallée? qu'au temps que Phebus bailla le gouvernement de son chariot lucificque
à son fils Phaeton: Ledict Phaeton mal apris en l'art, et ne sçavant ensuyvre la ligne
eclipticque entre les deux tropicques de la sphere du Soleil, varia de son chemin: et
tant approcha de la terre, qu'il mist à sec toutes les contrées subiacentes, bruslant
une grande partie du ciel, que les philosophes appellent via lactea: & les Lifrelofres
nomment le chemin sainct Jacques. Adonc la terre fut tant eschauffée, qu'il luy vint
une sueur enorme, dont elle sua toute la mer, que par ce est sallée: car toute sueur
est sallée, ce que vous direz estre vray si voulez taster de la vostre propre: ou bien
de celle des verollez quand on les faict suer, ce me est tout ung. Quasi pareil cas
arriva en ceste dicte année: Car ung iour de Vendredy tout le monde s'estoit mis en
devotion, & faisoit une belle procession avecques force letanies et beaux preschans,
supplians à dieu omnipotent les vouloir regarder de son oeil de clemence en tel
desconfort, visiblement fut veu de la terre sortir grosses gouttes d'eau, comme
quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple se commença à
esiouyr comme sy ce eust esté chose à eulx proffitable: Car les aulcuns disoient que
de humeur il n'y en avoit point en l'air, dont on esperast de avoir pluye, et que la
terre supplioit au deffault. Les aultres gens sçavans disoient que c'estoit pluye des
Antipodes: comme Senecque narre au quart livre questionum naturalium, parlant de
l'origine et source du fleuve du Nile. Mais ils y furent trompez: car la procession
finée alors que chascun vouloit recueillir de ceste rousée & en boire à plein godet,
trouverent que ce n'estoit que saulmere pire et plus salée que n'est l'eau de la mer.
Et par ce qu'en ce propre iour nasquit Pantagruel, son pere luy imposa tel nom: car
Panta en Grec vault autant à dire comme tout: & Gruel en langue hagarene vault
autant comme alteré, voulant inferer qu'à l'heure de sa nativité le monde estoit tout
alteré. Et voyant en esperit de prophetie qu'il seroit quelque iour dominateur des
alterez. Ce que luy fut monstré à celle heure mesmes par aultre signe plus evident.
Car alors que sa mere Badebec enfantoit, & que les sages femmes attendoient pour
le recepvoir, issirent premier de son ventre soixante & huyt tregeniers chascun tirant
par le licol ung mulet tout chargé de sel: apres lesquels sortirent neuf dromadaires
chargez de iambons & langues de boeuf fumées: sept chameaulx chargez
d'anguillettes: puis vingt et cinq charrettes de porreaulx, d'aulx, d'oignons, & de
cibots: ce qui espoventa bien lesdictes saiges femmes, mais les aucunes d'entre elles
disoient: Voicy bonne punition: cecy n'est que bon signe: ce sont agueillons de vin.
Et comme elles caquettoient de ses menuz propos entre elles, voicy sortir Pantagruel
tout velu comme ung Ours, dont dit une d'elles en esperit propheticque, Il est né à
tout le poil, il fera choses merveilleuses: et s'il vit, il aura de l'eage.

Du deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme
Badebec.
Chapitre iii.
Quand Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex ce fut Gargantua son pere:
car voyant d'ung cousté sa femme Badebec morte & de l'aultre son fils Pantagruel
né, tant beau & grand, Il ne sçavoit que dire ny que faire. Et le doubte qui troubloit
son entendement estoit, assavoir mon s'il debvoit pleurer pour le deuil de sa femme,
ou rire pour la ioye de son fils? D'ung costé & d'aultre il avoit d'argumens
sophisticques qui le suffocquoient: car il les faisoit tresbien in modo et figura, mais
il ne les pouvoit souldre. Et par ce moyen demouroit empestré comme ung Millan
prins au lasset.
Peureray ie, disoit il? Ouy: car pourquoy? Ma tant bonne femme est morte, qui
estoit la plus cecy & cela qui fut au monde. Jamais ie ne la verray, iamais ie n'en
recouvreray une telle: ce m'est une perte inestimable. O mon dieu, que te avoys ie
faict pour ainsi me punir? que ne m'envoyas tu la mort à moy premier qu'à elle? car
vivre sans elle ne m'est que languir? Ha Badebec ma mignonne, ma mye, mon petit
con (toutefois elle en avoyt bien trois arpens & deux sexterées) ma tendrette, ma
braguette, ma savatte, ma pantoufle iamais ie ne te verray. Ha faulce mort tant tu me
es malivole, tant tu me es oultrageuse de me tollir celle a laquelle immortalité
appartenoit de droict.
Et ce disant pleuroit comme une vache: mais tout soubdain ryoit comme ung veau,
quand Pantagruel luy venoit en memoire.
Ho mon petit fils, disoit il: mon couillon, mon peton, que tu es ioly: & tant ie ie suis
tenu à dieu de ce qu'il me a donné ung si beau fils tant ioyeux, tant ryant, tant ioly.
Hohohoho que ie suis ayse, beuvons ho laissons toute melancholie, apporte du
meilleur, rince les verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume
ceste chandelle, ferme ceste porte, envoyez ces pauvres, tiens ma robbe, que ie me
mette en pourpoint pour mieulx festoyer les comeres.
Et en ce disant il ouyt la letanie & les mementos des prebstres qui portoient sa
femme en terre: dont laissa son bon propos & tout soubdain fut ravi ailleurs: disant,
Jesus faut il que ie me contriste encores, cela me fasche, le temps est dangereux, ie
pourray prendre quelque fiebvre, voy me là affollé. Foy de gentilhomme il vault
mieulx pleurer moins, et boire davantaige. Ma femme est morte, & bien: par dieu ie
ne la ressusciteray pas par mes pleurs: elle est bien, elle est en paradis pour le moins
si mieulx ne est: elle prie dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie
plus de nos miseres & calamitez, autant nous en pend à l'oeil: dieu gard le
demourant, il me faut penser d'en trouver une aultre. Mais voicy que vous ferez, dist
il es saiges femmes: allez vous en à l'enterrement d'elle, et ce pendant ie berceray
icy mon fils: car ie me sens bien fort alteré: & seroys en dangier de tomber malade,
mais beuvez quelque peu devant: car vous vous en trouverez bien, et m'en croyez
sur mon honneur. A quoy obtemperant allerent à l'enterrement & funerailles: & le
pauvre Gargantua demoura à l'hostel: mais ce pendant il fist l'epitaphe pour estre
engrave en la maniere que s'ensuyt.
Elle en mourut la noble Badebec

Du mal d'enfant, qui tant me sembloit nice:
Car elle avoit visaige de rebec,
Corps d'espaignole, & ventre de souyce.
Priez à dieu, qu'à elle soit propice,
Luy pardonnant s'en riens oultrepassa:
Cy gist son corps au quel vesquit sans vice,
Et mourut l'an & iour que trespassa.

De l'enfance de Pantagruel.
Chap. iiii.
Ie trouve par les anciens historiographes et poetes, que plusieurs sont nez en ce
monde en façons bien estranges qui seroient trop longues à racompter, lisez le viie
livre de Pline si avez loysir. Mais vous n'en ouystes iamais d'une si merveilleuse
comme fut celle de Pantagruel. Car c'estoit chose difficile à croire comment il creut
en corps & en force en peu de temps. Et n'estoit rien de Hercules, qui estant au
berceau tua les deux serpens: car les serpens estoient bien petitz & fragiles. Mais
Pantagruel estant encores au berceau fist de cas bien espouventables. Ie laisse icy à
dire comment à chascun de ses repas il humoit le laict de quatre mille six cens
vaches. Et comment pour luy faire un paeslon à cuire sa bouillie furent occupez tous
les paesliers de Saumur en Aniou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en
Lorraine: & luy bailloit on ladicte bouillie en ung grand tymbre qui est encores de
present à Bourges au pres du palays: mais les dentz luy estoient desià tant crues &
fortifiées qu'il en rompit dudict tymbre ung grand morceau, comme tresbien
apparoist. Ung certain iour vers le matin qu'on le vouloit faire tetter une de ses
vaches (carde nourrisses il n'en eut iamais aultrement comme dit l'histoire) Il se
deffit des liens qui le tenoient au berceau ung des bras & vous prent ladicte vache
par dessoubs le iarret, & luy mangea les deux tetins & la moitié du ventre avecques
le foye & les roignons, & l'eust toute devorée, n'eust esté qu'elle cryoit horriblement
comme si les loups la tenoient aux iambes, auquel cry le monde arriva & osterent
ladicte vache des mains dudict Pantagruel: mais ils ne sceurent si bien faire que le
iarret ne luy en demourast comme il le tenoit, & le mangeoit tresbien comme vous
feriez d'une saulcisse: et quand l'on luy voulut oster l'os, il l'avalla bien tost, comme
ung Cormaran feroit ung petit poisson, & apres commença à dire, bon bon bon: car
il ne sçavoit encores pas bien parler, voulant donner à entendre, qu'il l'avoit trouvé
fort bon, et qu'il n'en failloit plus qu'autant. Ce que voyans ceulx qui le servoient, le
lierent à gros cables, comme sont ceulx que l'on faict à Tain pour le voyage du sel
de Lyon, ou comme sont ceulx de la grand Navire Françoyse quy est au port de
Grace en Normandie. Mais quelque foys qu'ung grand Ours que nourrissoit son pere
eschappa, et luy venoit lescher le visaige: car les nourrisses ne luy avoient pas bien
torché les babines, il se deffit desdictz cables aussi facilement comme Sanson
d'entre les Philistins, & vous print monsieur de l'ours, et vous le mist en pieces
comme ung poullet, et vous en fist une bonne guorge chaulde pour ce repas.
Parquoy craignant Gargantua qu'il se gastat, fist faire quatre grosses chaines de fer
pour le lyer & fist faire des arboutans a son berceau bien aiustez. Et de ces chaines
en avez une à la Rochelle que l'on lieve au soir entre les deux grosses tours du
havre, L'aultre est à Lyon, L'aultre à Angiers. Et la quarte fut emportée des diables
pour lyer Lucifer qui se deschainoit en ce temps là, à cause d'une colicque qui le
tourmentoit extraordinairement, pour avoir mangé l'ame d'ung sergeant en fricassée
à son desieuner. Dont pouvez bien croire ce que dict Nycolas de lyra sur le passaige
du psaultier ou il est escript. Et Og regem Oasan. Que le dict Og estant encores petit
estoit si fort & robuste, qu'il le failloit lyer de chaines de fer en son berceau. Et ainsi
demoura coy & pacificque Pantagruel: car il ne pouvoit rompre tant facilement
lesdictes chaines, mesmement qu'il n'avoit pas espace au berceau de donner la 
secousse des bras. Mais voicy qu'arriva ung iour d'une grand feste que son pere
Gargantua faisoit ung beau banquet à tous les princes de la court. Ie croy bien que
tous les officiers de la court estoient tant occupez au service du festin, que l'on ne se
soucioit point du pauvre Pantagruel: & demouroyt ainsi à reculon. Voicy qu'il fist, il
essaya de rompre les chaines du berceau avecques les bras, mais il ne peust: car
elles estoient trop fortes, adonc il se trepigna tant des piedz qu'il rompit le bout de
son berceau qui toutesfois estoit d'une grosse poste de sept empans en quarre, &
ainsi qu'il eut mys les piedz dehors, il se avalla le mieulx qu'il peust, en sorte qu'il
touchoit des piedz en terre. Et alors avecques grand puissance se leva emportant son
berceau sur l'eschine ainsi lyé, comme une Tortue qui monte contre une muraille. Et
à le veoir sembloit que ce fust une grand caracque de cinq cens tonneaux, qui feut
debout. En ce point entra en la salle où l'on bancquetoit, et hardiment qu'il
espoventa bien l'assistence: mais par autant qu'il avoit les bras lyez dedans, il ne
pouvoit riens prendre à manger, mais en grand peine se enclinoit pour prendre à tout
la langue quelque lippée. Quoy voyant son pere entendit bien que l'on l'avoit laissé
sans luy bailler à repaistre, & commanda qu'il feut deslyé desdictes chaines par le
conseil des princes et seigneurs assistans, ensemble aussi que les medecins de
Gargantua disoient, que si on le tenoit ainsi au berceau, qu'il feroit toute sa vie
subiect à la gravelle. Et lorsqu'il fut deschainé, l'on le fit asseoir et repeut fort bien,
et mist sondict berceau en plus de cinq cent mille pieces d'ung coup de poing qu'il
frappa au meillieu, avecques protestation de iamais y retourner.

Des faitz du noble Pantagruel en son ieune eage.
Chapitre v.
Ainsi croissoit Pantagruel de iour en iour et proffitoit à veue d'oeil, dont son pere
s'esiouyssoit par affection naturelle. Et luy feit faire comme il estoit petit une
arbaleste pour s'esbattre apres les oysillons, qui est de present en la grosse tour de
Bourges. Puis l'envoya à l'escholle pour apprendre & passer son ieune aage.
Et de faict vinct à Poictiers pour estudier, & y proffita beaucoup, auquel lieu voyant
que les escholliers estoient aulcunefoys de loysir & ne sçavoient à quoy passer
temps, il en eut compassion. Et ung iour print d'ung grand rochier, qu'on nomme
Passelourdin, une grosse roche ayant environ de douze toyzes en quarre, &
d'espesseur quatorze pans. Et la mist sur quatre pilliers au millieu d'ung champ bien
à son ayse, affin que lesdictz escholliers quand ils ne sçauroient aultre chose faire
passassent le temps à monter sur ladicte pierre, & là banquetter à force flacons,
iambons, et pastez: et escrire leurs noms dessus avecques un cousteau: et de present
l'appelle on la Pierre levée. Et en memoire de ce n'est auiourd'huy nul passé en la
matricule de ladicte Université de Poictiers, si non qu'il ait beu en la fontaine
Caballine de Croustelles, passé à Passelourdin, & monté sur la Pierre levée.
En apres lysant les belles chroniques de ses ancestres, trouva que Geoffroy de
Lusignan dit Geoffroy à la grand dent, grand pere du beau cousin de la seur aisnée
de la tante du gendre de la belle mere, estoit enterré à Maillezais, dont print ung iour
campos pour le visiter comme homme de bien. Et partant de Poictiers avecques
aulcuns de ses compaignons, passerent par Legugé, par Lusignan, par Sansay, par
Celles, par sainct Lygaire, par Colonges, par Fontenay le comte, & de là arriverent à
Maillezais: ou visita le sepulchre dudict Geoffroy à la grand dent, dont il eut
quelque peu de frayeur voyant la protraicture: car il y est en ymage comme d'ung
homme furieux, tirant à demy son grand marchus de la guainne. Et demandoit la
cause de ce, les chanoines dudict lieu luy dirent, qu'il n'y avoit point d'aultre cause:
sinon que Pictoribus atque Poetis etc. c'est à dire, que les Painctres & Poetes ont
liberté de paindre à leur plaisir ce qu'ils veullent. Mais il ne s'en contenta pas de leur
responce, & dict. Il n'est point ainsi painct sans cause. Et me doubte que à sa mort
l'on luy a faict quelque tord, dont il demande vengeance à ses parens. Ie m'en
enquesteray plus à plain et en feray ce que de raison.
Ainsi s'en retourna non pas à Poictiers, mais il voulut visiter les aultres universitez
de France, dont passant à la Rochelle se mist sur mer & s'en vint à Bourdeaulx, mais
il n'y trouva pas grant exercice, sinon des gaubarriers à iouer aux luettes sur la
grave, de là s'en vint à Thoulouse, où il aprint fort bien à dancer & à iouer de l'espée
à deux mains comme est l'usance de escoliers de ladicte université, mais il n'y
demeura gueres: quand il vit qu'ils faisoyent brusler leurs regens tous vifs comme
harans soretz, disant. Ia dieu ne plaise qu'ainsi ie meure, car ie suis de ma nature
assez alteré sans me chauffer davantage.
Puis vint à Montpellier où il trouva fort bons vins de Mirevaulx et ioyeuse
compaignie, & se cuyda mettre à estudier en Medicine, mais il considera que l'estat
estoit fascheux par trop & melancolicque, et que le medecins sentoyent les clisteres
comme vieux diables. Et par ce vouloit estudier en loix, mais voyant qu'il n'y avoit
que troys teigneux & ung pelé de legistes audict lieu s'en partit. Et au chemin fist le 
pont du Guard, en moins de troys heures, qui toutesfoys semble oeuvre plus divine
qu'humaine. Et vint en Avignon où il ne fut pas troys iours qu'il ne devint
amoureux, car les femmes y iouent voulentiers du serrecropyere. Ce que voyant son
Pedagogue nomme Epistemon l'en tira & le mena à Valence au Daulphiné, mais il
vit qu'il n'y avoit pas grant exercice, & que les marroufles de la ville batoyent les
escholiers, dont il eut despit, et ung beau Dimenche que tout le monde dansoit
publicquement, ung escholier se voulut mettre en danse, ce que ne permirent pas
lesdictz marroufles. Quoy voyant Pantagruel leur bailla à tous la chasse iusques au
bort du Rosne, & les vouloit faire tous noyer: mais ils se musserent contre terre
comme taulpes bien demie lieue soubs le Rosne: Et le pertuys encores y apparoist.
Et apres il s'en partit, & vint à Angiers, où il se trouvoit fort bien: & y eust demeuré
quelque espace, n'eust esté que la peste les en chassa. Ainsi s'en vint à Bourges ou
estudia bien long temps & proffita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit
aulcunesfois que les livres des loix luy sembloient une belle robbe d'or triumphante
et precieuse à merveilles, qui feust brodée de merde: car disoit il, au monde n'y a
livres tant beaulx, tant aornez, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes:
mais la brodure d'iceulx, c'est assavoir la glose de Accursius, est tant salle, tant
infame & punaise, que ce n'est qu'ordure et villenie. Partant de Bourges vinct à
Orleans, & là trouva force rustres d'escholliers, qui luy firent grand chere à sa
venue: & en peu de temps aprint avecques eulx à iouer à la paulme si bien qu'il
estoit maistre. Car les estudians dudict lieu en font bel exercice: et le menoient
aulcunesfois es isles pour s'esbatre au ieu du Poussavant. Et au regard de se rompre
fort la teste à estudier, il ne le faisoit point, de peur que la veue ne luy diminuast.
Mesmement que ung quidam des regens disoit souvent en ses lectures, qu'il n'y a
chose si contraire à la veue, comme est la maladie des yeulx. Et quelque iour que
l'on passa Licentié en loix quelqu'ung des escholliers de sa congnoissance, qui se
science n'en avoit gueres plus que sa portée: mais en recompense sçavoit fort bien
dancer & iouer à la paulme. Il fist le blason et devise des Licentiez en ladicte
Université, disant. Ung esteuf en la braguette, en la main une raquette, une basse
dance au talon, voy vous la passe coquillon.

Comment Pantagruel rencontra ung Lymousin qui
contrefaisoit le [langaige] françoys.
Chap. vi.
Quelque iour que Pantagruel se pourmenoit apres soupper avecques les
compaignons par la porte dont l'on va à Paris, Il rencontra ung eschollier tout iolliet,
qui venoit par icelluy chemin, & apres qu'ils se furent saluez, luy demanda. Mon
amy dont viens tu à ceste heure.
L'eschollier luy respondit. De l'alme inclyte & celebre academie, que l'on vocite
Lutece.
Qu'est-ce à dire dist Pantagruel à ung de ses gens. C'est, respondit il, de Paris. Tu
viens doncques de Paris, dist il. Et à quoy passez vous le temps vous aultres
messieurs estudians audict Paris.
Respondit l'eschollier. Nous transfetons la Sequane au dilucule & crepuscule, nous
deambulons par les compites & quadriviez de l'urbe, nous despumons la
verbocination latiale & comme verisimiles amorabunds captons la benevolence de
l'omniiuge omniforme & omnigene sexe feminin, certaines diecules nous invisons
les lupanares de Champgaillard, de Mascon, de Cul de sac, de Bourbon, de Huslieu,
et en ecstase Venereicque inculcons nos veretres es penitissimes recesses des
pudendes de ces meretricules amicabilissimes, puis cauponizons es tabernes
meritoires, de la pomme de Pin, de la Magdaleine, & de la Mulle, belles spatules
vervecines perforaminées de petrofil. Et si par forte fortune y a rarité ou penurie de
pecune en nos marsupiez et soyent exhaustez de metal ferrugine, pour l'escot nous
dimittons nos codices & vestez oppignerées, prestolans les tabelliaires à venir des
penates & lares patrioticques.
A quoy Pantagruel dist. Quel diable de langaige est cecy. Par dieu tu es quelque
hereticque.
Seignor non, dist l'eschollier: car libentissimentent des ce qu'il illucesce quelque
minutule lesche de iour ie denigre en quelqu'ung de ces tant bien architectes
monstiers, et ia me irrorant de belle eaue lustrale, grignotte d'ung transon de
quelque missicque precation de nos sacrificules. Et submirmillant mes precules
horaires, elue & absterge mon anime de ses inquinames nocturnes, Ie revere les
olympicoles, Ie venere latrialement le supernel astripotens, Ie dilige & reclame mes
proximes, Ie serve les prescriptz decalogicques, et selon la facultatule de mes vires,
n'en discede le late unguicule. Bien est veriforme que à cause que Mammone ne
supergurgite point en mes locules, Ie suis quelque peu rare et lend à superoger les
elle emosynes à ces egenes queritans leur stipe hostialement. Et bren bren dist
Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol. Ie croy qu'il nous forge icy quelque
langaige diabolicque, & qu'il nous cherme comme enchanteur. A quoy dist ung de
ses gens. Seigneur sans nulle doubte ce gallant veult contrefaire la langue des
Parisiens: mais il ne faict que escorcher le latin, & cuyde ainsi Pindariser, & luy
semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, par ce qu'il dedaigne
l'usance commun de parler. A quoy dist Pantagruel. Est il vray.
L'eschollier respondit. Seigneur, mon genie n'est point apte nate à ce que dit ce
flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de nostre Vernacule Gallicque, mais

vicecersement ie gnave opere & par veles & rames ie me enite de le locupleter de la
redundance latinicome.
Par dieu dist Pantagruel ie vous apprendray à parler. Mais devant responds moy,
dont es tu.
A quoy dist l'eschollier. L'origine primeve de mes aves & ataves fut indigene des
regions lemovicques ou requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial.
Ientends bien dist Pantagruel. Tu es Lymousin pour tout potaige. Et tu veulx icy
contrefaire le Parisien. Or viens ça que ie te donne ung tour de peigne. Lors le print
à la gorge, luy disant. Tu escorches le latin, par sainct Iehan ie te feray escorcher le
renard: car ie te escorcheray tout vif.
Lors commença le pauvre Lymousin à dire. Vée dicou gentilastre. Ho sainct
Marsault adiouda mi, hau hau laissas aquau au nom de dious, et ne me touquas
grou.
A quoy dist Pantagruel. A ceste heure parles tu naturellement, & ainsi le laissa: car
le pauvre Lymousin se conchyoit toutes ses chausses, qui estoient faictes à queheue
de merluz, non à plain fons: dont dist Pantagruel. Sainct Alipentin corne my de bas,
quelle cyvette. Au diable soit le mascherabe tant il put. Et ainsi le laissa mais ce luy
fut ung remord toute sa vie, et tant fut alteré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le
tenoit à la gorge. Et apres quelques années mourut de la mort Roland, ce faisant la
vengeance divine, et nous demonstrant ce que dit le Philosophe & Aulus Gellius,
qu'il nous convient parler selon le langaige usité. Et comme disoit Cesar, qu'il faut
eviter les motz absurdes en pareille diligence que les patrons de navires evitent les
rochiers de la mer.

Comment Pantagruel vint à Paris.
Cha. vii.
Apres que Pantagruel eut fort bien estudié à Orleans il se delibera de visiter la
grande université de Paris, mais devant que partir il fut adverty qu'il y avoit une
grosse & enorme cloche à sainct Aignan dudict Orleans, qui estoit en terre pres de
troys cens ans y avoit: car elle estoit si grosse que par nul engin l'on ne la pouvoit
mettre seulement hors de terre, combien que l'on y eut applicqué tous les moyens
que mettent Vitruvius de architecture, Albertus de re edificatoria, Euclides, Theon,
Archimenides, et Hiero. de ingeniis, car tout n'y servit de rien. Dont voulentiers
encline à l'humble requeste des citoyens & habitans de ladicte ville: delibera de la
porter au clochier à ce destiné. Et de faict s'en vint au lieu ou elle estoit, & la leva
de terre avecques le petit doigt aussi facillement que feriez une sonnette d'esparvier.
Et devant que la porter au clochier voulut en donner une aubade par la ville, et la
faire sonner par toutes les rues en la portant en sa main. Dont tout le monde se
resiouyst fort, mais il en advint ung inconvenient bien grand: car en la portant ainsi,
& la faisant sonner par les rues, tout le bon vin d'Orleans poulsa, & se gasta. De
quoy le monde ne se advisa point que la nuyt ensuyvant: car ung chascun se sentit
tant alteré d'avoir beu de ces vins poulsez, qu'ils ne faisoient que cracher aussi blanc
comme cotton disant, nous avons du Pantagruel, & avons les gorges sallées.
Ce faict vint à Paris avecques ses gens. Et à son entrée tout le monde sortit hors
pour le veoir, comme vous sçavez bien que le peuple de Paris est sot par nature: &
le regardoient en grand esbahyssement, & non sans grande peur qu'il n'emportast le
Palais ailleurs en quelque pays a remotis, comme son pere avoit emporté les
campanes de nostre dame, pour attacher au col de sa iument. Et apres quelque
espace de temps qu'il y eut demouré & fort bien estudié en tous les sept ars
liberaulx, Il disoit que c'estoit une bonne ville pour vivre, mais non pas pour mourir:
car les guenaulx de sainct Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors.
Et trouva la librairie de sainct Victor fort magnifique, mesmement d'aulcuns livres
qu'il y trouva, comme Bigua salutis, Bragueta iuris, Pantoufla decretorum,
Malogranatum viciorum, Le Peloton de theologie, Le Vistempenard des prescheurs,
composé par Pepin, La Couillebarine des preux, Les Hanebanes des evesques,
Marmoretus de babouynis & cingis cum commento Dorbellis, Decretum
universitatis Parisientis super gorgiasitate muliercularum ad placitum, L'apparition
de saincte Gertrude à une nonain de Poissy estant en mal d'enfant, Ars honeste
petandi in societate per M. Ortuinum, Le moustardier de penitence, Les Houseaulx,
alias les bottes de patience, Formicarium artium [, De brodiorum usu et honestate
chopinandi, per Silvestrem prieratem Iacopinum, Le beline en court], Le cabatz des
notaires, Le pacquet de mariage, Le creziou de contemplation, Les faribolles de
droict, L'aguillon de vin, L'esperon de fromaige, Decrotatorium scholarium,
Tartarerus de modo cacandi [, Les fanfares de Romme], Bricot de differentiis
soupparum, Le Culot de discipline, La savate de humilité, Le Tripiez de bon
pensement, Le Chaudron de magnanimité, Les Hanicrochemens des confesseurs,
Les Lunettes des romipetes, Maioris de modio faciendi boudinos, La cornemuse des
prelatz, Beda de optimitate tripatum, [La complainte des advocatz sus la
reformation des dragées. Des poys au lart cum commento. La profiterolle des 
indulgences. Aristotelis libri novem de modo dicendi horas canonicas. Iabolenus de
Cosmographia purgatorii. Questio subtilissima, Utrum Chimera in vacuo bombinans
possit comedere secundas intentiones, et fuit debatuta per decem hebdomadas in
concilio Constantiensi.], Le Maschefain des advbocatz, [Barbouillamenti Scoti. La
ratepenade des Cardinaulx. La gaudemarre des neuf cas de conscience], Le
Ravasseux des cas conscience, Sutoris adversus quendam qui vocaverat eum
friponnatorem, et quod fripponatores non sunt damnati ab ecclesia, Cacatorium
medicorum, Le Ramonneur d'astrologie, Le tyrepet des apotycaires, le Baisecul de
chirurgie, Antidotarium anime. M. Coccaius de patria diabolorum, dont les aulcuns
sont ià imprimez, et les aultres l'on imprime de present en ceste noble ville de
Tubinge.

Comment Pantagruel estant à Paris receupt lettres de
son pere Gargantua, et la copie d'icelles.
Chapitre viii.
Pantagruel estudioit fort bien comme assez entendez, & proffitoit de mesmes: car il
avoit l'entendement à double rebratz & capacité de memoire à la mesure de douze
oyres et botez d'olif. Et comme il estoit ainsi là demourant, receupt ung iour lettres
de son pere en la maniere que s'ensuyt.
Treschier fils, Entre les dons, graces, & prerogatives, desquelles le souverain
plasmateur Dieu tout puissant a endouayré & aorné l'humaine nature à son
commencement, celle me semble singuliere et excellente, par laquelle elle peult en
estat mortel acquerir une espece d'immortalité, &en decours de vie transitoire
perpetuer son nom & sa semence. Ce que est faict par lignée yssue de nous en
mariage legitime. Dont nous est aulcunement instauré ce qui nous a esté tollu par le
peché de nos premiers parens, esquels fut dit, que par ce qu'ils n'avoient esté
obediens au commandementde dieu le createur, qu'ils mourroient: & par mort seroit
reduict à neant ceste tant magnificque plasmature, en laquelle avoit esté l'homme
crée. Mais par ce moyen de propagation seminale demeure es enfans ce que estoit
de perdu es parens, & es nepveux ce que deperissoit es enfans, & ainsi
successivement, iusques à l'heure du iugement final, quant Iesuchrist aura rendu à
Dieu son pere son royaulme pacificque hors tout dangier & contamination de peché:
car alors cesseront toutes generations & corruptions, & seront les elemens hors de
leurs transmutations continues, veu que la paix desirée sera consommée & que
toutes choses seront reduictes à leur fin & periode. Doncques non sans iuste &
equitable cause ie rends graces à Dieu mon conservateur, de ce qu'il m'a donné
povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta ieunesse: car quand par le plaisir
de celluy qui tout regist & modere, mon ame laissera ceste habitation humaine, Ie
ne me reputeray point totalement mourir: mais plus tost transmigrer d'ung lieu en
aulre, attendu que en toy & par toy ie demeure en mon ymage visible en ce monde,
vivant, voyant, & conversant entre gens de honneur & mes amys, comme ie
souloys, laquelle mienne conversation a esté, moyennant l'ayde & grace divine, non
sans peché, ie le confesse: car nous pechons tous, & continuellement requerons à
Dieu qu'il efface nos pechez, mais sans reprouche. Parquoy ainsi comme en toy
demeure l'ymage de mon corps, si pareillement ne reluysoient les meurs de l'ame,
l'on ne te iugeroit pas estre garde et thresor de l'immortalité de nostre nom, et le
plaisir que prendroys ce voyant, seroit petit: consyderant, que la moindre partie de
moy, qui est le corps, demeureroit: et que la meilleure, qui est l'ame: & par laquelle
demeure nostre nom en benediction entre les hommes, seroit degenerante &
abastardie. Ce que ie ne dys pas par defiance que ie aye de ta vertu, laquelle m'a
esté ià par icy devant esprouvée, Mais pour plus fort t'encourager à proffiter de bien
en mieulx. Laquelle entreprinse parfaire & consommer, il te peult assez souvenir,
comment ie n'ay riens espargné: mais ainsi t'y ay ie secouru, comme si ie n'eusse
aultre thresor en ce monde que de te veoir une foys en ma vie absolu & parfaict tant
en vertuz, honnesteté, et preudhommie, comme en tout sçavoir liberal & honneste,
et tel te laisser apres ma mort comme ung mirouer representant la personne de moy 
ton pere, & sinon tant excellent & tel de faict, comme ie te souhaite, certes bien tel
en desir. Mais encores que mon feu pere de bonne memoire Grandgousier eust
adonné tout son estude, à ce que ie proffitasse en toute perfection & sçavoir
politicque, & que mon labeur & estude correspondit tresbien, voire encores
oultrepassast son desir, toutesfois comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoit
tant ydoine ny commode es lettres, comme il est de present, et n'avoys pas copie de
tels precepteurs comme tu as eu. Le temps estoit encores tenebreux & sentent
l'infelicité & calamité des Goths, qui avoient mis à destruction toute bonne
literature. Mais par la bonté divine, la lumiere & dignité a esté de mon aage rendue
es lettres, & y voy tel amendement, que de present à difficulté seroys ie receu en la
premiere classe des petitz grimaulx moy qui en mon aage virile estoys non à tord
reputé le plus sçavant dudict siecle, ce que ie ne dys pas par iactance vaine, encores
que bien ie puisse & louablement faire en t'escrivant, comme tu as l'autoricté de
Marc Tulle en son livre de vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitulé,
comment on se peult louer sans envie: mais pour te donner affection de plus hault
tendre. Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées.
Grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant. Hebraicque,
Caldeicque, Latine. Les impressions tant elegantes et correctes en usance, qui ont
esté inventées de mon aage par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par
suggestion diabolicque. Tout le monde est plain de gens sçavans, de precepteurs
tresdoctes, de librairies tresamples, qu'il m'est advis que ny au temps de Platon, ny
de Ciceron, ny de Papinian, n'y avoit point telle commodité d'estude qu'il y a
maintenant. Et ne se fauldra plus dorenavant trouver en place ny en compaignie qui
ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Ie voy les brigans, les bourreaux, les
avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et
prescheurs de mon temps. Il n'est pas les femmes et les filles qui ne ayent aspiré à
ceste louange & à ceste manne celeste de bonne doctrine. Tant y a qu'en l'aage ou ie
suis iay esté contraint d'apprendre les lettres Grecques, lesquelles ie n'avoys pas
contemné comme Caton, mais ie n'avoys eu le loysir de comprendre en mon ieune
aage. Et voulentiers me delecte à lire les moraulx de Plutarche, les beaulx dialogues
de Platon, les monumens de Pausanias, et antiquitez de Atheneus, attendant l'heure
qu'il plaira à dieu mon createur me appeler et commander yssir de ceste terre.
Parquoy mon fils ie te admoneste que employe ta ieunesse à bien proffiter en
estude. Tu es à Paris, tu as ton precepteur Epistemon, dont l'ung par vives & vocales
instructions, l'aultre par louables exemples te peult endoctriner. Ientends & veulx
que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque comme le veult
Quintilian. Secondement la latine. Et puis l'Hebraicque pour les sainctes lettres, &
la Chaldeicque & Arabicque pareillement: & que tu formes ton stille, quant à la
Grecque, à l'imitation de Platon, quant à la Latine, à Ciceron. Qu'il n'y ait histoire
que tu ne tiengne en memoire presente, à quoy te aydera la Cosmographie de ceulx
qui en ont escript. Les ars liberaulx, Geometrie, Arismetique, & Musicque, Ie t'en
donnay quelque goñt quand tu estoys encores petit en l'aage de cinq à six ans:
poursuys le reste, & de Astronomie saches en tous les canons, laisse moy
l'Astrologie divinatrice, et art de Lucius comme abuz et vanitez. Du droit Civil ie
veulx que tu saches par cueur les beaulx textes, et me les confere avecques la
philosophie. Et quant à la congnoissance des faitz de nature, Ie veulx que tu t'y
adonne curieusement, qu'il n'y ait mer, ryviere, ny fontaine, dont tu ne congnoisse 
les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres arbustes & fructices des
forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes,
les pierreries de tout orient & midy, riens ne te soit incongneu. Puis songneusement
revisite les livres des medecins, Grecs, Arabes, & Latins, sans contemner les
Thalmudistes & Cabalistes, & par frequentes anatomyes acquiers toy parfaicte
congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par quelques heures du iour
comme à visiter les sainctes letttres. Premierement en Grec le nouveau testament et
Epistres des apostres, & puis en Hebrieu le vieulx testament. Somme que ie voye
ung abysme de science: car doresnavant que tu deviens homme & te fais grand, il te
fauldra issir de ceste tranquillité & repos d'estude: & apprendre la chevalerie & les armes, pour defendre ma maison, & nos amys secourir en tous leurs affaires contre
les assaulx des malfaisans. Et veulx que de brief tu essayes combien tu as proffité,
ce que tu en pourras mieulx faire, que tenant conclusion en tout sçavoir
publicquement envers tous & contre tous: hantant les gens lettrez, qui sont tant à
Paris comme ailleurs. Mais par ce que selon le sage Salomon, Sapience n'entre point
en ame malivole, & science sans conscience n'est que ruyne de l'ame. Il te convient
servir, aymer, & craindre dieu & en luy mettre toutes tes pensées, & tout ton espoir:
et par foy formée de charité estre à luy adioinct, en sorte que iamais n'en soys
desemparé par peché, ayes suspectz les abuz du monde & ne metz point ton cueur à
vanité: car ceste vie est transitoire: mais la parolle de Dieu demeure eternelle. Soys
serviable à tous tes prochains, & les ayme comme toymesmes. Revere tes
precepteurs, fuys les compaignies des gens esquels tu ne veulx point ressembler. Et
les graces que Dieu te a données, icelles ne reçoiptz point en vain. Et quand tu
congnoitras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne t'en vers moy,
affin que ie te donne ma benediction devant que mourir. Mon fils la paix & grace de
nostre seigneur soit avecques toy. Amen.
De Utopie ce dix septiesme iour du moys de Mars,
ton pere GARGANTUA.
Ces lettres receues et veues Pantagruel print nouveau courage & fut enflambé à
proffiter plus que iamais, en sorte que le voyant estudier & proffiter, eussiez dit que
tel estoit son esprit entre les livres, comme est le feu parmy les brandes, tant il
l'avoit infatigable & strident.

Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma
toute sa vie.
Chap. ix.
Ung iour Pantagruel se pourmenant hors de la ville vers l'abbaye saint Antoine
devisant et philosophant avecques ses gens & aulcuns escholliers, rencontra ung
homme beau de stature & elegant en tous lineamans du corps, mais pitoyablement
navré en divers lieux, & tant mal en ordre qu'il sembloit qu'il feut eschappé es
chiens, ou mieulx ressembloit ung cueilleur de pommes du pays du Perche. Et de
tant loing que le vit Pantagruel, il dist es assistans.
Voyez vous cest homme qui vient par le chemin du pont Charanton. Par ma foy, il
n'est pauvre que par fortune: car ie vous asseure qu'à la physionomie nature l'a
produyt de riche et noble lignée, mais les adventures des gens curieux le ont reduyt
en telle penurie et indigence.
Et ainsi qu'il fut au droict d'entre eulx, il luy demanda. Mon amy ie vous prie que
ung peu veuillez icy arrester & me respondre à ce que vous demanderay, vous ne
vous en repentirez point: car iay affection tresgrande de vous donner ayde en mon
povoir en la calamité où ie vous voy: car vous me faictes grand pitié. Pourtant mon
amy dictes moy qui estes vous, dont venez vous, ou allez vous, que querez vous, &
quel est vostre nom?
Et le compaignon luy respond en langue Germanicque. Junker Gotte geb euch
glÅck unnd hail. Zuvor lieber iuncker ich las euch wissen das da ir mich von fragt,
ist ein arm unnd erbarmglich ding, unnd wer vil darvon zu sagen, welches euch
verdrustlich zuhoeren, unnd mir zu erzelenwer, wievol die Poeten unnd Orators
horzeiten haben gesagt in iren sprÅchen unnd sentenzen, das die gedechtnus des
ellends unne armvot vorlangs erlitten, ist ein grosser lust.
A quoy respondit Pantagruel. Mon amy ie n'entends point ce barragouyn, &
pourtant si voulez qu'on vous entende parlez aultre langaige.
Adoncques le compaignon luy respondit: Al barildim gotfano dech min brin alabo
dordin falbroth ringuam albras. Nin porth zadilrim almucathin milko prim al elmim
enthoth dal heben enfouim: kuth im aldim alkatim nim broth dechoth porth min
michas im endoth, pruch dal marsouim hol moth dansrikim lupaldar im holdemoth.
Nin hur diavolth mnarbothim dal goulch pal frapin duch im scoth pruch galeth dal
chinon, mir foultrich al conin butbathen doth dal prim.
Entendez vous rien là? dist Pantagruel es assistans. A quoy dist Epistemon. Ie croy
que c'est langaige des Antipodes, le diable n'y mordroit pas. Lors dist Pantagruel.
Compere, ie ne sçais si les murailles vous entendront, mais de nous nul n'y entends
note.
Donc dist le compaignon. Signor mio voi videte per exemplo che la Cornamusa non
suona mai si la non a il ventre pieno, Cosi io parimente non vi sapre contare le mie
fortune, se prima il tribulato ventre non la solita refectione. Al quale adviso che la
mani et li denti abbui perso illoro ordine naturale & del tutto annichillati.
A quoy respondit Epistemon. Autant de l'ung comme de l'aultre.
[Dont dit Panurge. Lard gef tholb be sua virtiuss be intelligence: ass yi body
schalbiss be naturall reluth tholb suld ofme pety have for natur hass luss egualy 
maide: bot fortune sum exaltit hess and oyis deprevit: non yeless men virtiuss vioiss
deprevit and virtiuss men discriviss for anem ye lan end iss, non gud.
A quoy dist Carpalim. Sainct Treignem foutys vous d'escoss. ou iay failly à
entendre.
Lors respondit Panurge. Prug frest frinst sorgdmand strochdt drnds par brleland.
Gravot chavigny pomardiere rusth plrallhdracg deviniere pres sainct Nays. Seuillé
kalmuch monach druppdelmenpplist rincq dlrnd vp drent loch minc stz rinquald de
vins ders cordelis hur iocst stzamperards.
A quoy dist Epistemon. Parlez vous chrestien? mon amy, ou languaige patelinoys.]
Dont dit Panurge. Heere ie en spreke anders gheen taele dan kerste taele, my dunct
nochtans, al en seg ie v niet een wordt, myven noot verclaert ghenonch wat ie
beglere, gheest my vnyt hermhertlicheyt yet waer vn ie ghevoet mach zung.
A quoy respondit Pantagruel. Autant de celluy la.
Donc dist Panurge. Se§or de tanto hablar yo soy cansado, por que supplico a vostra
reverentia que mire a los preceptos evangelicos, para que ellos movant vostra
reverentia a lo ques de conscientia, y sy ellos non bastarent para mover vostra
reverentia a piedad, supplico que mire a la piedad natural laqual yo creo que le
moura como es de razon, y con esto non digo mas.
A quoy respondit Pantagruel, dea mon amy. Ie ne fays doubte aulcun que ne sachez
bien parler divers langaiges, mais dictes nous ce que vouldrez en quelque langue
que puissons entendre.
Lors dist le compaignon. Adoni scholom lecha: im ischar harob habdeca bemeherah
thithen li kikar lehem, cham cathub laal al adonai cho nen ral.
A quoy respondit Epistemon. A ceste heure ay ie bien entendu: Car c'est langue
Hebraïcque bien Rhetoricquement pronuncée.
Donc dit le compaignon. Despota tynin panagathe, dioti sy mi uc artodotis, horas
gar limo analiscomenon eme athios, ce en io metaxy eme uc eleis udamos, zetis de
par ha u chre, ce homos philologi pandes homologusi to te logus te ce rhemata
peritta hyparchin, opote pragma asto pasi delon esti. entha gar anacei mon logi isin,
hina pragmata (hon peri amphibetumen) me prosphoros epiphenete.
Quoy? dist Carpalim lacquays de Pantagruel, c'est Grec, ie l'ay entendu. Et
comment as tu demouré en Grece?
Donc dist le compaignon. Agonou dont oussys vou denaguez algarou, nou den farou
zamist vou mariston ulbrou, fousquez vou brol tam bredaguez moupreton den goul
houst, daguez daguez nou croupys fost bardou noflist nou grou. Agou paston tol
nalprissys hourtou los ectabanous, prou dhouquys brol panygou den bascrou nou
dous caguous goulfren goul oust troppassou.
Ientends ce me semble, dist Pantagruel: car ou c'est langaige de mon pays de
Utopie, ou bien luy ressemble quant au son.
Et comme il vouloit commencer quelque propos, le compaignon dist. Jam toties vos
per sacra perque deos deasque omnis otestatus sum, ut si qua vos pietas permovet,
egestatem meam solaremini, nec hilum proficio clamans & eiulans. Sinite, queso,
sinito viri impii quo me fata vocant abire, nec ultra vanis vestris interpellationibus
obtundatis, memores veteris illius adagii, quo venter famelicus auriculis carere
dicitur.
Dea mon amy dist Pantagruel, ne sçavez vous parler françoys?

Si fois tresbien seigneur, respondit le compaignon, Dieu mercy: c'est ma langue
naturelle et maternelle, car ie suis né et ay esté nourry ieune au iardin de France.
Doncques, dist Pantagruel, Racomptez nous, quel est vostre nom, & dont vous
venez. Car par ma foy ie vous ay ià pris en amour si grande, que si vous
condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez iamais de ma compaignie, & vous et
moy ferons ung nouveau per d'amytié telle que fut entre Enée & Achates.
Seigneur dist le compaignon. Mon vray et propre nom de baptesme, est Panurge, &
à present viens de Turcquie, ou ie fuz mené prisonnier lors qu'on alla à Metelin en
la male heure. Et voulentiers vous racompteroys mes fortunes qui sont plus
merveilleuses, que celles de Ulysses, mais puisqu'il vous plaist me retenir avecques
vous, & que ie accepte voulentiers l'offre protestant iamais ne vous laisser, et
allissiez vous à tous les diables, nous aurons en autre temps plus commode, assez
loysir d'en racompter, car pour ceste heure iay necessité bien urgente de repaistre,
dentz agues, ventre vuyde, gorge seiche, tout y est deliberé si me voulez mettre en
oeuvre, ce sera basme de me veoir briber, pour Dieu donnez y ordre.
Lors commanda Pantagruel, qu'on le menast en son logis & qu'on luy apportast
force vivres. Ce que fut faict, & mangea tresbien à ce soir, & s'en alla coucher en
Chappon, et dormit iusques au lendemain heure de disner.

Comment Pantagruel equitablement iugea d'une
controverse merveilleusement obscure et difficile si
iustement que son iugement fut dit plus admirable
que celluy de Salomon.
Chap. ix.
Pantagruel bien records des lettres et admonitions de son pere, voulut ung iour
essayer son sçavoir, et de faict par tous les carrefours de la ville mist conclusions en
nombre de sept cens soixante en tout sçavoir, touchant en ycelles les plus fors
doubtes qui feussent en toutes sciences. Et premierement en la rue du Feurre tint
contre tous les regens, artiens, et orateurs, & les mit tous de cul. Puis en Sorbonne
tint contre tous les theologiens par l'espace de six sepmaines despuis le matin quatre
heures, iusques à six du soir, exceptez deux heures de intervalle pour repaistre et
prendre sa refection. Non pas qu'il engardast lesdictz theologiens Sorbonicques de
chopiner, & se refraischir à leurs beuvettes acoustumées. Et à ce assisterent la plus
part des seigneurs de la court maistres des requestes, presidens, conseilliers, les gens
des comptes, secrétaires, advocatz, et aultres, ensemble les eschevins de ladicte ville
avecques les medicins & canonistes. Et notez qu'il y en avoit qui prindrent bien le
frain aux dentz, mais nonobstant leurs ergotz et fallaces, il les feit tous quinaulx, &
leur montra visiblement qu'ilz n'estoient que veaulx. Dont tout le monde commença
à bruyre & parler de son sçavoir si merveilleux, qu'il n'y avoit pas les bonnes
femmes lavandieres, courratieres, roustissieres, ganyvettieres, et aultres, que quand
il passoit par les rues ne dissent, c'est luy, à quoy il prenoit plaisir, comme
Demosthenes prince des orateurs Grecz faisoit quand de luy dist une vieille acropie
en le monstrant au doigt, c'est celluy là.
Or en ceste propre saison estoit ung proces pendant en la court entre deux gros
seigneurs, desquelz l'ung estoit monsieur de Baisecul demandeur d'une part, l'aultre
monsieur de Humevesne defendeur de l'autre. Desquelz la controverse estoit si
haulte & difficile en droict, que la court de Parlement n'y entendoit que le hault
Allemant. Dont par le commandement du Roy furent assemblez quatre les plus
sçavans & les plus gras de tous les Parlemens de France, ensemble le grand conseil,
& tous les principaulx regens des universitez, non seulement de France, mais aussi
d'Angleterre et Italie, comme Jason, Philippe Dece, Petrus de petronibus, & ung tas
d'aultres. Et ainsi assemblez par l'espace de quarante et six sepmaines n'y avoient
sceu mordre, ny entendre le cas au net, pour le mettre en droict en façon
quiconcques, dont ilz estoient si despitz qu'ilz se conchioient de honte villainement.
Mais ung d'entre eulx nommé Du douhet, le plus sçavant, le plus expert & prudent
de tous les aultres, ung iour qu'ilz estoient tous philogrobolisez de cerveau, leur dist.
Messieurs ià long temps a que sommes icy sans riens faire que despendre, & ne
povons trouver fons ny rime en ceste matiere, & tant plus y estudions tant moins y
entendons, qui nous est une grand honte et charge de conscience, et à mon advis
n'en sortirons que à deshonneur: car nous ne faisons que ravasser en noz
consultations. Mais voicy que iay advisé, vous avez bien ouy parlé de ce grand
personnaige nommé maistre Pantagruel, lequel on a congneu estre sçavant dessus la 
capacité du temps de maintenant, es grandes disputations qu'il a tenues contre tous
publicquement. Ie suis d'opinion, que nous le appellons, & conferons de cest affaire
avecques luy: car iamais homme n'en viendra à bout si cestuy là n'en vient.
A quoy voulentiers consentirent tous ces conseillers et docteurs: & de faict
l'envoyerent querir sur l'heure, & le prierent vouloir ung peu veoir le proces, & leur
en faire le rapport tel que luy sembleroit en vraye science legale, & luy livrerent les
sacs & pantarques entre ses mains, qui faisoient presque le fais de quatre gros asnes
couillars.
Mais Pantagruel leur dist. Messeigneurs, les deux seigneurs qui ont ce proces entre
eulx, sont ilz encore vivans?
A quoy luy fust respondu, que ouy.
De quoy diable donc (dist il) servent tant de fatrasseries de papiers & copies que me
baillez? Ne vault il pas beaucoup mieulx les ouyr de leur vive voix narrer leur
debat, que lire ces babouyneries icy, qui ne sont que tromperies, cautelles
diabolicques de Cepola, & superstitions de droict? Car ie suis sceur que & vous &
tous ceulx par les mains desquelz a passé le proces, y avez machiné ce que avez
peu, pro & contra, & au cas que leur controverse estoit patente & facile à iuger,
vous l'avez obscurcie par sottes & deraisonnables raisons & ineptes opinions de
Accurse, Balde, Bartole, de Castro, de Imola, Hippolytus, Panorme, Bertachin,
Alexandre, Curtius, et ces aultres vieulx mastins, qui iamais n'entendirent la
moindre loy des Pandectes: et n'estoient que gros veaulx de disme, ignorans de tout
ce qu'est necessaire à l'intelligence des loix. Car (comme il est tout certain) ilz
n'avoient congnoissance de langue ny Grecque ny Latine, mais seulement de
Gothicque et Barbare. Et toutesfois les loix sont premierement prinses des Grecz,
comme vous avez le temoignage de Ulpian, l. posteriori de orig. iuris. et toutes les
loix sont pleines de sentences & motz Grecz: & fecondement sont redigées en Latin
le plus elegant et aorné qui soit en toute la langue Latine, et n'en excepte ny Saluste,
ny Varron, nu Ciceron, ny Pline, ny Senecque, ny T. Live, ny Quintilian. Comment
doncques eussent peu entendre ces vieux resveurs le texte des loix, qui iamais ne
virent bon livre de langue Latine? comme manifestement il appert à leur stille, qui
est stille de ramonneur de cheminée, ou de cuysinier & marmiteux non de
Iurisconsulte. Davantaige veu que les loix sont extirpées du meillieu de philosophie
morale et naturelle, comment l'entendront ces folz qui ont par dieu moins estudié en
philosophie que ma mulle? Et au regard des lettres de humanité, & de
congnoissance des antiquitez & histoires, ilz en estoient chargez comme ung
crapault de plumes, & en usent comme ung crucifix d'un pifre, dont toutesfoisles
droictz sont tous plains, et sans ce ne peuvent estre entenduz, comme quelque iour
ie monstreray plus appertement par escript. Par ce si voulez que ie congnoisse de ce
proces, premierement faictes moy brusler tous ces papiers, & secondement faictes
moy venir les deux gentilzhommes personnellement devant moy, & quand ie les
auray ouy, ie vous en diray mon opinion sans fiction ny dissimulation quelconques.
A quoy aulcuns d'entre eulx contredisoient, comme vous sçavez, que en toutes
compaignies il y a plus de folz que de saiges, et la plus grande partie surmonte
tousiours la meilleure. Mais ledict du Douhet tint au contraire virilement contendent
que Pantagruel avoit bien dit, que ces registres, enquestes, replicques, duplicques,
reproches, salvations, et aultres telles diableries, n'estoient que subversions de
droict, & allongement de proces, & que le diable les emporteroit trestous, s'ilz ne

procedoient aultrement selon equité philosophicque & evangelicque. Somme, tous
les papiers furent bruslez, & les deux gentilzhommes personnellement convoquez.
Et lors Pantagruel leur dist. Estes vous qui avez ce grand different entre vous deux?
Ouy, dirent ilz, monsieur. Lequel de vous est demandeur? C'est moy, dit le seigneur
de Baisecul.
Or mon amy, contez moy de poinct en poinct vostre affaire, selon la verité: car par
le corps dieu si vous en mentez d'ung mot, ie vous osteray la teste de dessus les
espaules, & vous monstreray que en iustice & iugement l'on ne doibt dire que la
verité, par ce donnez vous garde de adiouster ny diminuer au narré de vostre cas,
dictes.
Donc commença en la maniere que s'ensuyt. Monsieur il est vray que une bonne
femme de ma maison portoit vendre des oeufz au marché. Couvrez vous Baisecul,
dist Pantagruel. Grand mercy monsieur, dist le seigneur de Baisecul. Mais a propos
passoit entre les tropicques vers le zenith diametralement opposé es Troglodytes,
par autant que les mons Rhiphées avoient eu celle année grande sterilité de
happelourdes, moyennant une sedition meue entre les Barragouyns & les
Accoursiers pour la rebellion des Souisses, qui s'estoient assemblez iusques au
nombre de troys, six, neuf, dix, pour aller à l'aguillanneuf, le premier trou de l'an,
que l'on donne la souppe aux boeufz, & la clef du charbon aux filles, pour donner
l'avoine aux chiens. Toute la nuyct l'on ne feist la main sur le pot, que despecher les
bulles des postes à piedz & lacquays à cheval pour retenir les basteaux, car les
cousturiers vouloient faire des retaillons desrobez une sarbataine pour couvrir la
mer oceane, qui estoit grosse d'enfant selon l'opinion des boteleurs de foin, mais les
physiciens disoient, que a son urine ilz ne congnoissoient point signe evident au pas
d'ostarde de manger des choux gelez à la moustarde, sinon que messieurs de la court
feissent par bemol commandement à la verolle, de non plus alleboter apres les
maignans ainsi se pourmener durant le service divin: car les marroufles avoient ià
bon commencement à danser l'estrindore au diapason ung pied au feu & la teste au
meillieu comme disoit le bon Ragot. Ha messieurs Dieu modere tout à son plaisir, &
contre fortune la diverse ung chartier rompit son fouet, ce fut au retour de la
Bicocque, alors qu'on passa licentié maistre Antithus des cressonnieres en toute
lourderie, comme disent les canonistes: Beati lourdes quoniam trebuchaverunt.
Mais ce que faict le caresme si hault, par sainct Fiacre de Brye, ce n'est par aultre
chose que la Pentecoste ne vient foys qu'elle ne me couste: mais hay avant, peu de
pluye abat grand vent, entendu que le sergeant ne mist pas si haut le blanc à la butte,
que le greffier ne s'en leschast bas & roidde les doigtz empenez de iart, & nous
voyons manifestement que chascun s'en prent au nez, sinon qu'on regardast en
perspective ocularement vers la cheminée à l'endroit où pend l'enseigne du vin à
quarante sangles, qui sont necessaires à vingt bas, à tout le moins qui ne vouldroit
lascher l'oyseau devant que le decouvrir, car la memoire souvent se pert quand on se
chausse au rebours sa dieu guard de mal Thibault mitaine.
Alors dist Pantagruel. Tout beau mon amy, tout beau, parlez à traict & sans cholere.
Ientends le cas, poursuyvez.
Vrayement, dist le seigneur de Baisecul, c'est bien ce que l'on dit, qu'il faict bon
adviser aulcunesfoys les gens, car ung homme advisé en vault deux. Or monsieur
ladicte bonne femme disant les gaudez & audinos, ne peult pas se couvrir d'ung
revers faulx moniant sinon par bien soy bassiner anglicquement se couvrant d'ung 
sept de quarreaux & luy tirant ung estoc vollant, au plus pres du lieu ou l'on vent les
vieulx drapeaux, dont usent les painctres de Flandres, quand ilz veullent bien à
droict ferrer les cigalles, & m'esbahys bien fort comment le monde ne pont veu qu'il
faict si beau couver.
Icy voulut interpeller & dire quelque chose le seigneur de Humevesne, dont luy dist
Pantagruel.
Et ventre sainct Antoine, t'appartient il de parler sans commandement? Ie sue icy de
ahan, pour entendre la procedure de vostre different, & tu me viens encore tabuster?
paix de par le diable paix, tu parleras ton sou, quand cestuy cy aura achevé.
Poursuyvez, dist il à Baisecul, & ne vous hastez point.
Voyant doncques, dist Baisecul, que la Pragmaticque sanction n'en faisoit nulle
mention, & que le pape donnoit liberté à chascun de peter à son aise si les blanchetz
n'estoient rayés, quelque pauvreté qui feust au monde, pourveu qu'on ne se seignast
de la main gauche, la bonne femme se print à esculler les souppes par la foy des
petis poissons couillatrys qui estoient pour lors necessaires à entendre la
construction des vieilles bottes, pourtant Iehan le veau son cousin gervays remué
d'une busche de moulle, luy conseilla qu'elle ne se mist point en ce hazard de laver
la buée sans premier alluner le papier: à tant pille, nade, iocque, foce, car non de
ponte vadit, qui cum sapientia cadit, attendu que messieurs des comptes ne
convenoient pas bien en la sommation des fleuttes d'allemant, dont on avoit basty
les lunettes des princes imprimées nouvellement à Anvers. Et voylà messieurs que
faict maulvais raport. Et en croy partie adverse en sa foy, ou bien in sacer verbo
dotis, car voulant obtemperer au plaisir du roy ie me estoys armé de pied en cap
d'une carreleure de ventre pour aller veoir comment mes vendangeurs avoient
dechicqueté leurs haulx bonnetz, pour mieulx iouer des manequins, car le temps
estoit quelque peu dangereux de la foire, dont plusieurs francz archiers avoient esté
refusez à la monstre, nonobstant que les cheminées feussent assez haultes selon la
proportion du javart & des malandres l'amy baudichon. Et par ce moyen fut grande
année de caquerolles en tout le pays de Artoys, qui ne fut pas petit amendement
pour messieurs les porteurs de coustretz, quand on mangeoit des coques cigrues à
ventre deboutonné. Et à la mienne voulenté que chascun eust aussi belle voix, l'on
en iourroit beaucoup mieulx à la paulme, & ces petites finesses, qu'on faict à porter
des pastins, descendroient plus aisement en Seine pour tousiours servir au pont aux
meusniers, comme iadis feut decreté par le roy de Canarre., que l'arrest en est au
greffe de ceans. Par ce monsieur ie requiers que par vostre seigneurerie soit dit &
declairé sur le cas ce que de raison, avecques despens, dommages, & interetz.
Lors dist Pantagruel. Mon amy voulez vous plus riens dire. Respondit Baisecul, non
monsieur: car ien ay dit tout le tu autem, et n'en ay riens varié sur mon honneur.
Vous doncques dist Pantagruel, monsieur de Humevesne, dictes ce vouldrez &
abreviez, sans riens toutesfois laisser de ce que servira au propos.
Lors commença le seigneur de Humevesne ainsi que s'ensuyt. Monsieur &
messieurs, si l'iniquité des hommes estoit aussi facilement veue en iugement,
comme on congnoit mousches en laict, le monde ne seroit pas tant mangé de ratz,
comme il est, & y auroit des aureilles maintes sur terre, qui en ont esté rongées trop
laschement. Car combien que tout ce que a dit partie adverse soit bien vray quant à
la lettre et l'histoire du factum, toutesfoys messieurs la finesse, la tricherie, les petitz
hanicrochemens, sont cachez soubz le pot aux roses. Doibs ie endurer que à l'heure 
que ie mange ma souppe sans mal penser ny mal dire l'on me vieigne ratisser &
tabuster le cerveau & me sonner l'antiquaille, disant, qui boit en mangeant sa
souppe, quand il est mort il ne voit goutte. Et saincte dame combien avons nous veu
de gros capitaines en plain camp de batailles, alors qu'on donnoit les horions benist
de la confrarie, pour plus honestement se asseoir à table, iouer du luc, sonner du cul,
et faire les petits faulx en plate forme sur beaulx escarpins deschiquettez à barbe
d'escrevisse? mais maintenant le monde est tout detravé de louschetz des balles de
lucestre: l'ung se desbauche, l'aultre se cache le muzeau pour les froidures
hyvernales, & si la court n'y donne ordre, il fera aussi mal glener ceste année, qu'il
feist ou bien fera de troys sepmaines. Si une pauvre personne s'en va aux estuves
pour se faire enluminer le muzeau de bouzes de vaches ou achepter bottes de hyver,
& les sergeans passans, ou bien ceux du guet recevant la decoction d'un clystere, ou
la matiere fecale d'une celle persée sur les tintamarres, en doibt l'on pourtant
rongner les testons & fricasser les escuz elles de boys, aulcune foys nous pensons
l'ung, mais dieu faict l'aultre: & quand le soleil est couché, toutes bestes sont à
l'umbre, ie ne veulx pas estre creu, si ie ne le prouve hugrement par gens dignes de
memoire. L'an trente et six iavoys achapté ung courtault d'Allemaigne hault et court
d'assez bonne laine & tainct en grene, comme me asseuroient les orfeuvres,
toutesfoys le notaire y mist du cetera. Ie ne suis pas clerc pour prendre la lune à tous
les dentz, mais au point de beurre où l'on selloit les instruments Vulcanicques le
bruyt estoit, que le boeuf salé faisoit trouver le vin en plain minuyct sans chandelle
& feust il caché au fond d'ung sac de charbonnier, houssé & bardé avecques le
chanfrein & hoguines requises à bien fricasser rustrye, c'est teste de mouton, & c'est
bien ce qu'on dit en proverbe, qu'il fait bon veoir vaches noires en boys bruslé,
quand on iouyt de ses amours. Ien fis consulter la matiere à messieurs les clercs, et
pour resolution concluoient en frisesemorum qu'il n'est tel que de faucher en esté en
cave bien garnie de papier & d'encre & de plumes & de ganyvet de Lyon sur le
Rosne tarabin tarabas: car incontinent que ung harnoys sent les aulx, la rouille luy
mangeve le foye, & puis l'on ne faict que rebecquer torty colli fleuretant le dormir
d'apres disner, & voilà qui faict le sel tant cher. Messieurs ne croyez pas que au
temps que ladicte bonne femme englua la pochecuilliere pour le record du sergeant
mieulx apanaiger & que la fressure boudinalle tergiversa par les bourses des
usuriers, il y eust rien meilleur à soy garder des Caniballes, que prendre une liasse
d'oignons liée de troys cens avez mariatz, & quelque peu d'une fraize de veau, du
meilleur alloy que ayent les alkymistes et bien luter & calciner les pantoufles
mouflin mouflart avecques belle saulce de raballe et soy mucer en quelque petit trou
de taulpe, saulvant tousiours les lardons. Et si le dez ne vous veult aultrement dire,
que tousiours ambezars, ternes, six et troys, guare daz, mettez la dame au coing du
lict avecques la toureloula lala, & vivez en souffrance & me peschez force
grenoilles à tout beaulx houzeaulx ce sera pour les petitz oysons de mue qui
s'esbatent au ieu de foucquet, attendant battre le metal, et chauffer la cyre aux
bavars de godale. Bien vray est il que les quatre boeufz esquelz il est question,
avoient quelque peu la memoire courte, toutesfoys pour sçavoir la game ilz n'en
craignoient courmaran ny quanard de Savoye, & les bonnes gens de ma terre en
avoyent bonne esperance, disans, ces enfans deviendront grans en Algoritme, ce
nous sera une rubricque de droict, nous ne povons faillir à prendre le loup, en
faisant nos hayes dessus le moulin à vent duquel a esté parlé par partie adverse.

Mais le diable y eut envie, & mit les Allemans par le derriere, qui firent diables de
humer, tringue tringue, das ist cotz, frelorum bigot paupera guerra fuit. Et
m'esbahys bien fort, comment les astrologues s'en empeschent tant en leurs
astrolabes, & almucantarath. Car il n'y a nulle apparence de dire que à Paris sur petit
pont fut geline de feurre, & feussent ilz aussi huppez que duppes de marays, sinon
vrayement qu'on scarifiast les pompettes au morets fraichement esmoulu de lettres
versalles ou cursives ce m'est tout ung, pourveu que la tranchefille n'y engendre
point de vers. Et pose le cas que au comblement des chiens courans, les
marmouzelles eussent comme prinse, devant que le notaire eut baillé la relation par
art Cabalisticque, il ne s'ensuyt pas saulve meilleur iugement de la court, que six
arpens de pré à la grand laize feissent troys bottes de fine ancre sans souffler au
bassin, consideré que aux funerailles du roy Charles l'on avoit en plain marché la
toyson pour six blancs, ientends par mon serment de laine. Et ie voys ordinairement
en toutes bonnes maisons que quand l'on va à la pippée, faisant troys tours de balail
par la cheminée, et insinuant sa nomination l'on ne faict que bander aux rains &
souffler au cul, si davanture il est trop chault, & qu'il luy baille, incontinent les
lettres veues, les vaches luy furent rendues. Et en fut donné pareil arrest à la
martingalle l'an dix et sept pour le maulgouvert de louze foigerouse à quoy il plaira
à la court d'avoir esguard. Ie ne dis pas vrayement qu'on ne puisse par equité
deposseder en iuste titre ceulx qui de l'eau beniste beuvroientcomme on faict d'un
rancon de tisserant dont on faict les suppositoires à ceulx qui ne veulent resigner,
sinon à beau ieu bel argent. [Tunc messieurs quid iuris pro minoribus.] Car l'usance
commune de la loy Salicque est telle, que le premier boutefeu qui escornifle la
vache qui mousche en plain chant de Musicque, sans solfier les poinctz des
salvatiers, doibt en temps de peste charger son pauvre membre de mousse cueillie
alors qu'on se morfond à la messe de minuyct, pour bailler l'estrapade à ces vins
blancs d'Aniou qui font la iambette collet à collet à la mode de Bretaigne. Concluant
comme dessus avecques despens, dommaiges, et interetz.
Apres que le seigneur de Humevesne eut achevé, Pantagruel dist au seigneur de
Baisecul. Mon amy voulez vous plus riens replicquer? à quoy respondit Baisecul.
Non monsieur: car ie n'en ay dit que la verité, & pour dieu donnez fin à nostre
différent, car nous ne sommes pas icy sans grandfrais. Alors Pantagruel se leve, &
assemble tous les Presidens, Conseillers, & Docteurs là assistans, & leur dist. Or ça
messieurs, vous avez ouy vive vocis oraculo le different dont il est question, que
vous en semble? A quoy respondirent. Nous l'avons veritablement ouy, mais nous
n'y avons entendu au diable la cause. Par ce nous vous prions una voce & supplions
par grace, que veuillez donner la sentence telle que verrez, & ex nunc pro ut ex tunc
nous avons aggreable, & ratifions de noz plains consentemens.
Et bien messieurs, dist Pantagruel, puisqu'il vous plaist ie le feray, mais ie ne trouve
pas le cas tant difficile que vous le faictes. Vostre paraphe Caton, la loy Frater, la
loy Gallus, la loy Quinque pedum, la loy Vinum, la loy Si dominus, la loy Mater, la
loy Mulier bona, la loy Si quis, la loy Pomponius, la loy fundi, la loy Exemptor, la
loy Pretor, la loy Venditor, et tant d'aultres, sont bien plus difficiles en mon opinion.
Et apres ce dict, il se pourmena ung tour ou deux de sale, pensant bien
profondement, comme l'on povoit estimer, car il ieignoit d'angustie & petoit d'ahan,
comme ung asne que l'on sangle trop fort, pendant qu'il failloit à ung chascun faire 
droict, sans varier ny accepter personne, puis se retourna asseoir & commença
prononcer la sentence comme s'ensuyt.
Veu, entendu, et bien calculé le different d'entre les seigneurs de Baisecul et
Humevesne, la court leur dit que consyderé que le soleil decline bravement de son
solstice estival pour mugueter les bille vesées qui ont eu mat du pyon par les males
vexations des lucifuges nycticoraces, qui sont inquilines du climat diaromes d'ung
crucifix à cheval bandant une arbeleste aux reins, le demandeur eut iuste cause de
calfreter le gallion que la bonne femme boursouffloit ung pied chaussé & l'aultre
nud, le remboursant bas & roidde en sa conscience d'autant de baguenaudes, comme
il y a de poil en dix huyt vaches & autant pour le brodeur. Semblablement est
declairé innoncent du cas de crime qu'on pensoit qu'il y eut encouru de ce qu'il ne
povoit baudement fiancer par la decision d'une paire de gands parfumez à la
chandelle de noix, comme on use en son pays de Myrebalois, laschant la bouline
avecques les boulletz de bronze, dont les housse pailliers pastissoient
conestablement les legumaiges interbastez du loyrre à tout les sonnettes d'esparvier
faictes à poinct de Hongrie, que son beaufrere portoit memoriallement en ung penier
limitrophe, brodé de gueulles à troys chevrons hallebrenez de canabasserie, au
caignard angulaire dont on tire au papegay vermiforme avecques la vitempenarde.
Mais en ce qu'il met sus au defendeur qu'il fut rataconneur tyrofageux et
goildronneur de mommye, que n'a esté trouvé estre vray comme bien l'a debastu
ledict defendeur, la court le condemne en troys verrassées de caillebottes assimentez
prerorelitantes & gaudepisées comme est la coustume du pays, envers ledict
defendeur payables à la My oust en May, mais ledict defendeur sera tenu de fournir
de foin et d'estoupes à l'embouschement des chaussetrapes gutturales
emburelucocquées de guilvardons bien grabelez à rouelle, & amys comme devant,
& sans despens & pour cause.
Laquelle sentence prononcée les deux parties s'en allerent toutes deux contentes de
l'arrest, qui fut quasi chose incroyable, & au regard des Conseillers et aultres
Docteurs qui là assistoient, ilz demourerent en ecstase bien troys heures & tous
ravys en admiration de la prudence de Pantagruel plus que humaine, qu'ilz avoient
congneu clerement en la decision de ce iugement tant difficile & espineux. Et y
feussent encores, sinon qu'on apporta force vinaigre & eaue rose pour leur faire
revenir le sens & entendement acoustumé, dont dieu soit loué partout.

Comment Panurge racompte la maniere qu'il
eschappa de la main des Turcqs.
Chap. x.
Le iugement de Pantagruel fut incontinent sceu et entendu de tout le monde, &
imprimé à force, & redigé es Archives du Palays, en sorte que tout le monde
commença à dire, Salomon qui rendit par soubson l'enfant à sa mere, iamais ne
monstra tel chef d'oeuvre de prudence comme a faict ce bon Pantagruel, nous
sommes heureux de l'avoir en ce pays. Et de faict l'on le voulut faire maistre des
resquestes, & president en la court: mais il refusa tout, les remerciant
gracieusement, car il y a (dist il) trop grand servitude à ces offices, & à trop grand
peine peuvent estre saulvez ceulx qui les exercent, veu la corruption des hommes.
Mais si avez quelque bon poinsson de vin, voulentiers ien recepvray le present. Ce
qu'ilz firent voulentiers, & luy envoyerent du meilleur de la ville, & beut assez bien.
Mais le pouvre Panurge en beut vaillament, car il estoit exime comme ung harang
soret. Aussi alloit il du pied comme ung chat maigre. Et quelqu'ung l'admonesta en
disnant, disant.
Compere tout beau, vous faictes rage de humer.
Par saint Thibault (dist il) tu dys vray, & si ie montasse aussi bien comme ie avalle,
ie feusse desià au dessus de la sphere de la lune, avecques Empedocles. Mais ie ne
sçay que diable cecy veult dire, ce vin est fort bon & bien delicieux, mais tant plus
bien ien boy, tant plus iay soif. Ie croy que l'umbre de monseigneur Pantagruel
engendre les alterez, comme la lune faict les catarrhes.
A quoy se prindrent à rire les assistans. Ce que voyant Pantagruel, dist. Panurge
qu'est ce que avez à rire.
Seigneur (dist il) ie leur contoys, comment ces diables de Turcqs sont bien
malheureux de ne boire point de vin. Si aultre mal n'y avoit en l'Alchoran de
Mahumet, encores ne me mettroys ie pas de la foy.
Mais or me dictes comment, dist Pantagruel, vous eschappates de leurs mains?
Par dieu seigneur, dist Panurge, ie ne vous en mentiray de mot. Les paillards Turcqs
mes avoient mys en broche tout lardé, comme ung connil, [car iestoys tant exime
que aultrement de machait eust esté fort maulvaise viande,] pour me faire roustir
tout vif. Et ainsi comme ilz me roustissoient, ie me recommandoys à la grace
divine, ayant en memoire le bon sainct Laurent, et tousiours esperoys en Dieu, qu'il
me delivreroit de ce torment, ce qui fut faict bien estrangement. Car ainsi que me
recommandoys bien de bon cueur à dieu, cryant. Seigneur Dieu ayde moy. Seigneur
Dieu saulve moy. Saigneur Dieu oste moy de ce torment, auquel ces traitres chiens
me detiennent, pour la maintenance de ta foy. Le roustisseur s'endormyt cautement,
ou bien de quelque bon Mercure qui endormit cautement Argus qui avoit cent
yeulx. Or quand ie vy qu'il ne me tournoit plus en routissant, ie le regarde, & voy
qu'il s'endort, ainsi ie prens avecques les dens ung tyson par le bout, où il n'estoit
point bruslé, & vous le gette au gyron de mon routisseur, & ung aultre le gette le
mieulx que ie peuz soubz un lict de camp, qui estoit aupres de la cheminée, où y il
avoit force paille. Incontinent le feu se print à la paille, et de la paille au lict, et du
lict au solies qui estoit embrunché de sapin faict à quehues de lampes. Mais bon fut, 
que le feu que ie avoys getté au gyron de mon paillard routisseur luy brusla tout le
penil & se prenoit aux couillons, sinon qu'il n'estoit point tant punays qu'il ne le
sentit plus tost que le iour, & debouq estourdy se levant crya à la fenàtre tant qu'il
peult dal baroth, dal baroth, qui vault autant à dire comme, au feu, au feu: et vint
droict à moy pour me getter du tout au feu, et desià avoyt couppé les cordes dont on
m'avoit lyé les mains, & il couppoit les lyens des pieds, mais le maistre de la maison
ouyant le cry du feu, & en sentant la fumée de la rue où il se pourmenoit avecques
quelques aultres Baschatz & Musaffiz, courut tant qu'il peult y donner secours &
pour emporter ses bagues. Et de pleine arrivée il tyre la broche ou iestoys embroché,
et tua tout roidde mon routisseur, dont il mourut là par faulte de gouvernement ou
aultrement: car il luy passa la broche ung peu au dessus du nombril vers le flan
droict, & luy percea la tierce lobe du foy, & le coup haussant luy penetra le
diaphragme et par atravers la capsule du cueur luy sortit la broche par le hault des
espaules entre les spondyles & l'omoplate senestre. Vray est que en tirant la broche
de mon corps ie tumbe à terre pres des landiers, & me fys ung peu de mal à la
cheute, toutesfoys non pas grand: car les lardons soustindrent le coup. Puis voyant
mon Baschaz, que le cas estoit desesperé, et que la maison estoit bruslée sans
remission, et tout son bien perdu, se donna à tous les diables, appelant Grilgoth,
Astaroth, & Rapallus par neuf foys. Quoy voyant ieuz de peur pour plus de cinq
solz, craignant les diables viendront à ceste heure pour emporter ce fol icy, seroient
ilz bien gens pour m'emporter aussi? Ie suis ià demy rousty, mes lardons seront
cause de mon mal: car ces diables icy sont fryans de lardons, comme vous avez
l'auctorité du Philosophe Iamblicque & Murmault en l'apologie de bossutis &
contrefactis per Magistros nostros, mais ie fys le signe de la croix, cryant agyos,
athanatos, ho theos, et nul ne venoit. Ce que congnoissant mon villain Baschaz se
vouloit tuer de ma broche, & s'en percer le cueur: et de faict la mist contre sa
poitrine, mais elle ne povoit oultre passer car elle n'estoys pas assez agÅe, &
poussoit tant qu'il povoit, mais ne proffitoit riens.
Alors ie m'en vins à luy, disant. Missaire bougrino tu pers icy ton temps: car tu ne te
tueras iamais ainsi, mais bien te blesseras quelque hurte, dont tu languiras toute ta
vie entre les mains des barbiers: mais si tu veulx ie te tueray icy tout franc en sorte
que tu n'en sentiras rien, & m'en croys: car ien ay tué bien d'aultres qui s'en sont
bien trouvez.
Ha mon amy (dist il) ie t'en prie, & ce faisant ie te donne ma bougette, tien voylà, il
y a six cens seraph dedans, et quelques dyamens et rubys en perfection.
Et où sont ilz? dist Epistemon. Par sainct Iehan, dist Panurge, ilz sont bien loin s'ilz
sont tousiours. Acheve, dist Pantagruel, ie te pry que nous saichons comment tu
acoustras ton Baschaz.
Foy d'homme de bien, dist Panurge, ie n'en mens de mot. Ie le bende d'une
meschante braye que ie trouve là demy bruslée, & vous le lye rustrement pieds &
mains de mes cordes, si bien qu'il n'eust sceu regimber: puis luy passe ma broche à
travers la gargamelle, et aussi le pendys acrochant la broche à deux gros crampons,
qui soustenoient des alebardes. Et vous atise ung beau feu au dessoubz & vous
flamboys mon milourt comme on faict des harans soretz à la cheminée, puis prenant
sa bougette & ung petit iavelot qui estoit sur les crampons m'en fuys le beau galot.
Et dieu sçait comme ie sentoys mon espaule de mouton. Quand ie fuz descendu en
la rue, ie trouvay tout le monde qui estoit acouru au feu à force d'eau pour 
l'estaindre. Et me voyans ainsi à demy rousti eurent pitié de moy naturellement, &
me getterent toute leur eau sur moy, et me refraischirent ioyeusement, ce que me
feist fort grand bien, puis me donnerent quelque peu à repaistre, mais ie ne
mangeoys gueres: car ilz ne me bailloient que de l'eau à boire à leur mode. Et aultre
mal ne me firent. Sinon ung villain petit Turcq bossu par devant, qui furtivement me
crocquoit mes lardons, mais ie luy baillys si vert dronos sur les doigs à tout mon
iavelot qu'il n'y retourna pas deux fois. Et une ieune Tudesque, qui m'avoit aporté
ung pot de mirobalans emblicz confictz à leur mode, laquelle regardoit mon pouvre
haire esmoucheté, comment il s'estoit retiré au feu: car il ne me alloit plus que
iusques sur les genoulx. Or ce pendant qu'ilz se amusoient à moy, le feu triumphoit
ne demandez pas comment à prendre en plus de deux mille maisons, tant que
quelqu'ung d'entre eulx l'avisa & s'escrya, disant. Ventre Mahom toute la ville
brusle, & nous amusons icy. Ainsy chascun s'en va à sa chascuniere. De moy ie
prens mon chemin vers la porte. Et quand ie fuz sur un petit tucquet qui est aupres,
ie me retourne arriere, comme la femme de Loth, & vys toute la ville bruslant
comme Sodome & Gomorre dont ie fuz tant ayse que ie me cuyde conchier de ioye,
mais dieu m'en punit bien.
Comment? dit Pantagruel.
Ainsi que ie regardoys en grand liesse ce beau feu et me gabelant, et disant. Ha
pauvres pusses, ha pauvres souritz, vous aurez mauvais hyver, le feu est en vostre
paillier, sortirent plus de six cens chiens gros et menutz tous ensemble de la ville,
fuyans le feu. Et de premiere venue accoururent droict à moy, sentant l'odeur de ma
paillarde chair à demy roustie, et me eussent devoré à l'heure, si mon bon ange ne
m'eust point inspiré.
Et que fys tu pouvret? dist Pantagruel.
Soubdain ie me advise de mes lardons, & les leur gettoys au meillieu d'entre eulx, &
chiens d'aller, & se entrebattre l'ung l'aultre à belles dentz, à qui auroit le lardon. Par
ce moyen me laisserent, & ie les laisse aussi se pelaudant l'ung l'aultre, & ainsi
eschappe gaillard & dehayt.