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NUYSEMENT Traité de l'harmonie et constitution générale du vrai Sel






 Traité de l’harmonie et constitution générale du vrai sel

secret des philosophes, et de l’esprit universel du monde

suivant le troisième principe du cosmopolite.
  

œuvre non moins curieux que profitable, traitant de la connaissance de la vraie médecine chimique.


Recueilli par le sieur de nuisement Receveur général du Comté de Ligny en Barrois.
  
à LA  HAYE
 De l’imprimerie de Théodore Maire.
 M.DC.XXXIX.




a très haut très puissant, et très vertueux Prince,

Monseigneur le Duc de Lorraine et de Bar, etc.


M
onseigneur, encore que ce Phœnix des beaux esprit : (Français Monseigneur, de la très illustre maison de Candale) se fut rendu autant admirable en la pratique des Arts mécaniques, où il excellait les plus ingénieux et renommés de son siècle, qu’en la profonde Théorie des plus rares sciences, qui semblent n’avoir été garanties de l’inondation universelle, sinon pour le combler de gloire : et bien qu’il peut de son invention propre fournir en l’une et l’autre perfection des âges suivants d’exemplaires en ses inimitables chef d’œuvres : si ne crut il toute la peine plus veillement employée qu’à donner par les excellents commentaires une nouvelle naissance au Pimandre de Hermès, qu’une si longue suite de siècles avait tenu enseveli, comme trop lâchement abandonné des uns à cause de son obscurité, et frivolement négligé des autre, qui le jugeant par son entrée l’estimaient un songe fait à plaisir. Ceux-là par impatience, et ceux-ci par un mépris inconsidéré, se privèrent malheureusement de l’usufruit de ce trésor inestimable : et nous rendaient participant de leur dommage sans ce nouvel Hercule, qui passant l’Archéron et le Cocithe alla malgré Cerbère le retirer du noir fleuve d’oubli, dans lequel l’ignorance et l’envie l’avaient précipité. Il nous le rapporta donc tout moite et dégouttant de ce long naufrage, et lui redonna tel lustre par l’éclat des pierres précieuses dont il l’a enrichi, que parmi la création du monde on y voit clairement étinceler tant de brillants rayons des secrètes merveilles de Dieu et de Nature, que cette première obscurité ignoramment abortée, et cet abhot légèrement estimé fabuleux sont aujourd’hui admirés et chéris de tous : voir avoués des plus illuminés autant agréables et mystérieux que s’ils avaient été produits par quelqu’un des Prophètes : donnant sujet à beaucoup d’ajouter foi aux historiens qui tiennent que Hermès fut le beau père de Moïse nommé Gétro, et que divinement inspiré en toutes choses plus cachées, il lui apprit la cabale, et la Philosophie occulte à sa sœur Marie, dite la prophétesse, de laquelle il nous reste comme un témoin irréprochable certain fragment, que tous ceux qui ont écrit de la vérité de cet Art, allèguent avec révérence. Et semble que la plupart nous veuillent encore assurer que ce fut lui qui, après le déluge, entrant en la vallée d’Ebron trouva les sept tables de marbre, sur lesquelles avaient été par les premiers sages sculptés les principes des sept arts libéraux, afin qu’ils ne périssent avec eux : et qu’ayant seul une parfaite intelligence, il les enseigna au peuple, et leur donna cette clarté qui nous éclaire encore à présent. Le songe de Scipion, celui de Poliphile, et de Lisias de Platon, nonobstant ce titre ont autant apporté de louange à ces auteurs que tous leurs anciens écrits : et n’ont été moins estimés de l’invention que l’ouvrage. Considérant que pour dignement traiter de si hautes matières il est bien nécessaire que l’âme se dérobant de sa prison aille librement visiter les régions suprêmes, et conférer avec ses semblables : ce qu’elle ne pourrait faire ayant toujours aux pieds l’importun contre poids de cette masse terrestre, qu’elle secoue et quitte alors que les gracieux charmes du sommeil aggravant le corps lui laisse les portes ouvertes. Or ce fut ce puissant Athlète (Monseigneur) qui premier m’ouvrit la forte barrière qui défend l’entrée de cette ample lice Philosophique, où tant de vaillants champions ont couru et débattu le prix proposé par le trois grand Mercure. Et qui m’obligea de suivre ses pas (quoique lentement et d’une distance infinie) par l’encouragement et le préceptes qu’en faveur du Prince à qui j’avais l’honneur d’être ; il daigna me donner dès ma jeunesse ; après m’avoir par son humanité, non commune à ceux de son rang, fait participant de ce qu’il tenait le plus cher ; me communiquant des œuvres sans parangon, et des desseins qui ne sentaient rien de l’humain. Si de fortune il se remarque donc en ce bouquet, duquel il étrenne votre Altesse, quelques fleurs de son parterre, il me doit être pardonné ; puisque Platon même, à qui l’on donne le surnom de divin, n’a point fait conscience d’étaler comme siennes aux yeux de sa postérité les reliques sacrées qu’il avait butiné dans le temple de Socrate. Et puis on doit aussi recevoir pour une excuse légitime, que mon dessein est tellement concatené et dépendant du sien, que si la mort eût eu des yeux et du jugement pour voir et considérer le tort qu’elle faisait aux mortels de leur éteindre avant le temps une si belle et utile lumière, ou que les vœux et les clameurs des doctes curieux eussent pu fléchir l’impitié de cette sourde infatigable, et lui obtenir encore quelque peu de répit ; il est indubitable qu’il eut d’une même main enchâssé dans l’Or de sa minière seconde, la riche table d’émeraude en laquelle ce vieux Philosophe Egyptien, à l’imitation de ses sages devanciers, grava le double mystère, ou le mystère unique à double sens, que l’Hortulain et quelques autres ont entièrement appliqué à l’effet de leurs transmutations métalliques : ainsi que je me suis évertué de l’attacher d’un nœud indissoluble à son Pimandre ; avec lequel il a tant de conformité et sympathie, qu’ils sembles avoir été composés l’un pour l’autre. Car si le premier traite de la Création de l’univers, le second dépeint naïvement l’Esprit universel qui donne vie et mouvement à tous les membres de ce grand corps. Esprit général auquel sont occultement encloses les vives semences des trois genres : duquel toutes les choses sont produites au monde : par lequel elles croissent, persistent, et se multiplient : et en qui elles se doivent toutes réduite quand elles auront atteint la borne que Nature leur a plantée. Tout ce que je dois plus justement appréhender, Monseigneur, c’est le reproche que votre Altesse me peut faire d’employer si témérairement sa grandeur et son nom à la protection de mes labeurs, indignes de tant illustre Mécène. Et que je devrais au moins me contenter de les avoir audacieusement profanés une fois en les plaçant au front des vers que je vous présenterai il y a quelques temps ; sans abuser encore un coup de votre auguste patience. Mais je suis résolu de dire à quiconque m’en veuille blâmer, et fusse votre Altesse même, que j’aime trop mieux être estimé insolent au désir que j’ai de m’acquitter aucunement de ce que je dois à votre généreuse largesse, que me priver de la continuation de vos bienfaits par un lâche et honteux acte d’ingratitude. Outre que c’est mon destin qui me porte naturellement : car le Ciel m’a fait naître que pour mourir,
Monseigneur,
Votre très humble, très obéissant, et très obligé serviteur, De Nuisement.

—–




Préface.


J
e ne doute point que ce livre arrivant en public ne soit rejeté de plusieurs, et reçu de peu : car les esprits humains étant communément offusqués du brouillard d’ignorance, et la multitude des aveugles surmontant beaucoup le nombre des clairvoyants, les plus rares sciences ont de tout temps été les moins connues et les plus méprisées ; soit par négligence, ou par l’avidité du gain, préférant l’utile à l’honnête. De sorte que telles gens croyant être nés pour avoir, non pour savoir, s’adonnent entièrement à la suite du lucre ; et différent fort peu des animaux qui n’ont soin que de la pâture. Mais s’ils rentraient quelquefois en eux-mêmes, illuminés de ce rayon divin de connaissance, ils trouveraient que l’aliment leur est donné pour soutien de la vie ; et la vie pour s’employer à l’inquisition de vérité pour le respect de laquelle ils sont doués de la ratiocination. Prévoyant donc que la même cause qui les abâtardit, et fait dégénérer du glorieux destin de leur naissance, pourrait produire un mépris de ce mien labeur, pour y voir étinceler quelque rayon de l’Art Chimique, (encore que ce ne soit mon but) mais parce que j’ose entreprendre de déchiffrer ce que le trois fois grand Hermès a si couvertement enseigné dans sa table, que plusieurs excellent esprits s’y sont trouvés confus, j’ai bien voulu par cet Préface admonester les curieux qu’ils ne cherchent ici la toison d’Or, ou les pommes des Hespérides : Mais seulement une naïve description des premiers principes de Nature ; dans le riche sein de laquelle reposent tous les trésors du monde. Trésors vraiment inestimables ; et devançant d’une distance extrême tout ce que le vulgaire admire et idolâtre le plus. Que s’il advient qu’aucuns quittent ce livre et s’en dégouttent, pour abhorrer les choses Chimiques ; Ni lui ni moi n’en pourrons mériter le blâme, puisque les appétits sont différents ; Et que leurs palais empâtés de la lie d’une erreur populaire les empêche de savourer ces viandes exquises : lesquelles au contraire sont les délices plus chères des beaux entendements ; qui confesseront volontiers que l’homme ne mérite absolument le titre de Savant, s’il n’est Chimiste : parce que les principes naturels, ni la vraie matière universelle, ne seront jamais aperçues que par l’expérience de l’Art Chimique : ainsi que ce père des Philosophes l’a clairement déclaré ; lorsqu’ayant montré par qui, comment, et de quoi est fait le premier sujet des choses, (c’est-à-dire, cet Esprit général du Monde,) par quels moyens il se corporifie et spécifie en diverses formes et genres : et comment de lui tout ce qui est bas et haut, se produit, parfait, maintient, et augmente ; il ouvre encore le chemin aux sages d’entrer par une profonde considération des effets secrets de nature à la recherche et invention des moyen par lesquels, à l’aide du feu, ils puissent parvenir à la parfaite mondification de cet esprit infus en tous les corps ; pour en tirer une essence très pure, capable de produire des effets incroyables ; et autant infinis en merveilles qu’en nombre. Ce que je ne dis point ici pour tacher de mouvoir les hommes à chérir mon opinion, bien qu’ils ne la doivent témérairement rejeter, sans voir si je parle avec raisons probables, appuyées d’autorités antiques. C’est donc à ceux qui séparés du vulgaire ont quelque sentiment de la vraie Philosophie, que je remets le jugement de ce labeur, et à qui j’en voue ce fruit, s’ils y en peuvent recueillir.




—–
Son Altesse.
Prince, dont la belle âme auguste et magnifique ;
En tous ses mouvements fait briller sa splendeur :
Splendeur qui sert de lustre à l’illustre candeur,
Qui lui prépare un siège au conclave Angélique ;
Daignez voir ce portrait où d’une main rustique
J’ai peins l’immense Esprit du monde inférieur ;
Qui produit dans le centre, et sur l’extérieur,
Trois genres différents, dont l’essence est unique.
J’eusse caché ma honte en voilant mon tableau ;
Mais j’ai crains que vos yeux ; pénétrant le rideau,
Dédaignassent en moi la ruse de Timanthe.
Grand Duc, soyez semblable à la divinité ;
Excusez les défauts de ma débilité ;
C’est mon tout, et mon mieux, qu’à mon tout je présente.

—–

Commentaire
ou exposition de la table de Hermès Trimégiste. Traitant de l’esprit général du monde. Le texte de laquelle table est contenu au sonnet ci-dessous.

Sonnet.
C’est un point assuré plein d’admiration,
Que le haut et le bas n’est qu’une même chose :
Que pour faire d’une seule en tout le monde enclose,
Des effets merveilleux par adaptation.
D’un seul en a tout fait la médiation,
Et pour parents, matrice et nourrice, on lui pose
Phœbus, Diane, l’air et la terre, ou repose
Cette chose en qui gît toute perfection.
Si on la mue en terre elle a force entière :
Séparant par grand art, mais facile manière,
Le subtil de l’épais, et la terre du feu.
De la terre elle monte au ciel ; et puis en terre,
Du Ciel elle descend, Recevant peu à peu,
Les vertus de tous deux qu’en son ventre elle enserre.

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Sonnets contenants
Les arguments de ce livre.
De l’adaptation des choses Divines, Naturelles et Artificielles.
Sonnet.
Dieu, la Nature et l’Art, Triade incomparable,
Ravissent tout esprit en l’admiration
Du dessein, du labeur, de la perfection,
Où reluit de Tous Trois la puissance incroyable
Bien qu’en ses hauts projets Dieu soit inimitable,
Nature en ses progrès suit son intention :
Et puis l’Art qui ajoute à la simple action,
Fait admirer Nature et se rend admirable.
Qui contemple, et comprend, d’un jugement profond,
Dieu, la Nature et l’Art, voit et sait comme ils font
Ordonnant, produisant, et parfaisant les choses :
Car Dieu, Nature et l’Art, d’un Triangle divin,
Sont le commencement, le milieu et la fin,
De tout ; tenant en eux toutes vertus encloses.


—–

Description
De l’Esprit universel du monde.
Sonnet.
Il est un esprit corps premier de Nature ;
Très commun, très caché, très vil, très précieux
Conservant, détruisant, bon et malicieux :
Commencement et fin de toute créature.
Triple en substance il est, de sel, d’huile, et d’eau pure ;
Qui coagule, amasse et arrose ès bas lieu
Tout par sec, onctueux, et moite ; des haut Cieux
Habile à recevoir toute forme et figure.
Le seul Art par Nature, à nos yeux le fait voir :
Il recèle en son centre un infini pouvoir ;
Garni des facultés du Ciel et de la Terre.
Il est Hermaphrodite; et donne accroissement
Atout où il se mêle indifféremment ;
A raison que dans soi tous germes il enserre.

—–

Que le monde est
Plein d’Esprit par lequel toutes choses vivent.
Sonnet.
Ce grand corps, du grand Dieu créature première,
Fut rempli d’un Esprit dès le commencement,
Omniforme en semence ; et vif en mouvement,
Dont il anime tout, et met tout en lumière.
De la terre et des Cieux c’est l’âme nourricière ;
Et de tout ce qui vit en eux pareillement.
En terre il est vaporeux, au Ciel feu proprement ;
Triple en une substance et première matière.
Car de trois, et en trois, par Nature provient,
Et retourne tout corps, dont le baume il contient ;
Ayant pour géniteur le Soleil et la Lune.
Par l’air il germe en bas, et recherche le haut :
La terre le nourrit dedans son ventre chaud :
Et des perfections il est cause commune.

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De la corporification
De l’Esprit général en toute choses : et de la conservation des vertus célestes et terrestre en icelui.
Sonnet.
Des globes Ethérés plein de feu vigoureux,
D’un rouer sans repos l’influence dévale
Sur le corps de la terre, et l’ardeur animale
Perce de tous côtés son grand ventre poreux.
Ce ventre alors s’emplit d’autre feu vaporeux,
Sans cesse alimenté d’une humeur radicale,
Qui dans ces larges flancs prend corps d’eau minérale,
Par la concoction de son feu chaleureux.
Cette eau coagulable engendrant toutes choses,
Terre pure devient, qui en soi tient encloses
Par très ferme union les vertus des hauts Cieux.
Et d’autant qu’en effet sont conjoints dedans elle
Et la terre, et le Ciel; du beau nom je l’appelle,
De Ciel terrifié, très digne et précieux.

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De la Montée de cet
Esprit général au Ciel, et de sa descente en terre : et de la conformité des deux grands purificateurs, Divins et Naturel.
Sonnet.
Ce grand Dieu qui a tout donne et garde la vie,
Etablit pour remède aux âmes et aux corps
Deux purificateurs de tous souillements ords,
Dont la corruption à vice les convie.
Aux maux de tous les deux il pourvoit et obvie,
Leur ouvrant de la terre et du Ciel les trèsors :
Trésors très souverains contre les durs efforts
Que fait sur l’âme et corps la mort pleine d’envie.
Ce sont les deux auteurs des restaurations ;
Ayant de terre et Ciel participation ;
Pour aux extrémités moyenner alliance.
C’est pourquoi l’un et l’autre est du Ciel dévalé
Bas en terre et au Ciel derechef revolé ;
Pour redescendre en terre avec toute puissance.

—–

Des forces de cet art
Esprit universel, tant au limbe de son Chaos qu’ès corps spéciaux.
Sonnet.
En l’Esprit général contenant la semence
Tant de mort que de vie, il faut considérer
Double force et le faut doublement admirer
Par suc ou par venin, doubles en leur essence.
Le suc double entretient tous corps par sa présence,
Le venin double aussi fait tous consommer :
Conservant, détruisant, par sel doux et amer,
D’une vertu bénigne, ou d’âpre véhémence.
Voilà ses facultés avant qu’il soit éclos
De l’immondicité de son limbe et Chaos ;
Ayant même effets tiré hors sur terre.
Mais quand il a reçu la séparation
Du suc et du venin par préparation,
Lors tout bon, à tous maux, il fait mortelle guerre.

—–

Des Séparations de
La substance pure, d’avec les impuretés accidentelles. Et par quels moyens se font telles séparations en toutes choses.
Sonnet.
Comme pour l’ornement de la masse indigeste
Nature usa premier de séparation :
Ainsi tout Art qui vise à la perfection,
Doit suivre cette règle et sentier manifeste.
La substance a pour tout l’excrément qui l’infecte
Soit par limon terrestre ou par adustion,
Mais l’art par lavement ou calcination,
Usant d’eau, ou de feu, en bannit cette peste.
L’industrie de l’art peut seule séparer
Et par nouvelle vie après régénérer
Tout en tout ; de tout vice exemptant l’âme pure.
Qui donc entend bien l’art d’user d’eau et de feu,
Sait les deux vrais sentiers qui montent peu à peu
Au plus haut des secrets de toute la Nature.

—–

Au lecteur.


Sur la figure de l’Esprit général du monde.

                                               Il est une partie en l’homme,
                                               Dont le nom six lettres consonne ;
                                               Auxquelles un P ajoutant,
                                               Puis S en M permutant ;
                                               Tu trouveras sans nuls ambages,
                                               Le vrai nom du sujet des sages.

—–






traité du vrai sel secret des philosophes,
et de l’Esprit universel du Monde.

Livre I.


Que le Monde est vif, et plein de vie.

Chapitre I.


P
uisque j’ai entrepris de traiter de l’Esprit du Monde il est nécessaire que je face reconnaître comment le Monde est plein de vie : car outre que la Nature ne spiritualise rien que elle ne le vivifie : et que le monde consiste en continuelles et indéficientes altérations des formes, qui ne se peuvent faire sans vital mouvement ; si est ce que nous voyons encore cette Nature, ainsi que Mère très féconde et soigneuse, embrasser et nourrir ce monde ; départant à chacun de ses membres suffisante portion de vie. De sorte qu’il n’y a rien en tout l’Univers qu’elle ne tache de rendre animant ; parce qu’elle ne peut être oisive, ains demeure toujours rendue et attentive à son action, qui est de vivifier. Or ce grand corps est agité et pourvu d’un mouvement sans repos : et ce mouvement ne se peut faire sans esprit vital : car ce qui est sans vie est nécessairement immobile ; non pas de lieu en autre, par mouvement violent et forcé ; mais de privation à la forme, ou pour dire plus clairement, d’imperfection à perfection. La végétation aux plantes, et la concréation aux pierres, s’avancent avec mouvement, qui se fait par l’infusion de cet âme agitant cette grande masse, par le moyen de certain Esprit radical et nourrissant : la source et Minière duquel est assise au centre de la terre, grande aïeule de toutes choses ; afin que de là proviennent et s’étendent par tout le corps (comme du cœur) toutes les fonctions vitales. Or cette racine et minière est enclose dans l’antique sein du vieux Gémogorgon, progéniteur universel que les anciens Poètes très diligents inquisiteurs des secrets naturels, ont ingénieusement dépeint revêtu d’une cape verte, enveloppée d’une rouille ferrugineuse, couverte d’obscures ténèbres, et nourrissant toutes sortes d’animaux : dans le ventre duquel les vertus des globes célestes incessamment découlent, pénétrant les flancs de la terre, qu’elles engrossissent de toutes sortes d’espèces omniformes. Là où pareillement les qualités et forces élémentaires viennent servir ce vieux Père, comme producteur et spécifieur de toutes choses perpétuellement embesongné à la dispensation des formes spécifiques par le moyen de son Iliaste (Iliaste et le pourvoyeur qui fournit les matières pour les générations), et à l’excitation de la chaleur vitale, par son Archée (Archée est le feu ou chaleur naturelle qui digère et agit sur lesdites matières).Lesquels Iliaste et Archée sont comme les deux outils de la formation, conservation, et augmentation des choses.
Ce Demogorgon est celui avec lequel la médiation est pensée de Dieu a produit tout ce qui est créé dans les cieux et dessous les cieux : de sorte que par admirable adaptation inconnue au vulgaire des Philosophes, et réservée par eux aux causes occultes, contenant en soi son Iliaste, et son Archée, il forme et engendre tout ; puis nourrit et conserve ce qu’il engendre : faisant partout l’office d’économe et dispensateur ; établissant le magasin de ses munitions au milieu des entrailles de la terre, d’où il tire et départ vie et vigueur à tout ce qu’il produit, du centre en la circonférence.
La terre donc, comme réceptacle des influences et vertus supérieures, a dedans soi la fontaine de cette âme vitale, du surgeon de laquelle découle aux animaux, Minéraux et végétaux le bénéfice de la vie, qui leur départ sentiment, essence, et végétation, selon qu’elle trouve matière obéissante, et disposée à mouvement. De la vient que les animaux composés d’une masse plus ductible et facile à mouvoir, sentent, et végètent ; et pour cette cause engendrent aisément leurs semblables, comme pourvus de vie sensitives et végétative. Mais les plantes, et toutes choses germinantes, de qui l’Esprit n’est point arrêté par l’assemblement d’une matière du tout crasse et dure, croissent et augmentent, pourvues de la seule vie végétative : et vont engendrant leurs semblables par semence ou traduction : Mais non en la façon des animaux. Les Minéraux n’ont point la faculté sensitive ni végétative, et vivent seulement d’une vie essentielle ; d’autant que leur composition est plus dure que celle des animaux, et végétaux ; et leur matière plus crasse et grossière, qui gêne et resserre par trop cet esprit qui les vivifie, et par ce moyen sont empêchés de pouvoir produire leur semblable, si premièrement repurgés de leur grossière impureté, il ne sont résout en la subtilité de leur première matière. Voyons ce qu’en dit Augurel, excellent Philosophes et Poète Latin,
Mais un chacun croira finalement
Que les Métaux vivent secrètement,
Et que de vie ils ont la force et lieu
Divinement, comme d’un don de Dieu.
Et ce qui fait que ces Métaux valables,
Ne semblent pas engendrer leur semblables
Encore moins être si vertueux
De convertir autres choses en eux :
C’est que l’Esprit qui donne vie entière
Est empêché de trop lourde matière :
Et n’a pouvoir de montrer la vertu
Dont richement Nature l’a vêtu,
Si l’industrie humaine et vertu vive
Ne lui fait place, à celle fin qu’il vive :
Et si l’ouvrier à l’extraire ne tâche
De la matière épaisse qui le cache.
Alors donc n’étant plus minéraux impurs et grossiers, ils engendreront par la forme spécifique en eux introduite, non pas leurs semblables, mais en leurs semblables une altération et perfection telle qu’on l’attribue à ce tant recherché Elixir : que les sages admirent pour ses divines vertus, et que les fols méprisent, pour ne pouvoir de leurs yeux fascinés pénétrer au centre de ses merveilles. Si donc les animaux, Minéraux, et végétaux, qui tiennent la plupart de ce monde visible, sont remplis de vie, qu’elle apparence y aurait-il de croire que le tout fut plus pauvre que ses parties ? Ce que l’on connaîtra encore plus véritable aux choses du monde surlunaire ; car les globes célestes influant la vie aux corps inférieurs, il est bien nécessaire qu’ils l’aient premièrement reçue de cette âme universelle, puisqu’on ne peut donner ce qu’on a point. Entendez Augurel.
Voire l’on dit que l’air, et terre et cieux
Et de la mer le grand tour spacieux
Sont excités intérieurement
D’une âme vive, et généralement
Que par cette âme a vie toute chose
Que nous voyons dessous le ciel enclose,
Et qui plus est, que par une âme telle
Le monde vit, et sa vigueur tient d’elle.
Or le mouvement (J’entends naturel) est toujours accompagné de vie : comment donc produira en autrui et vie et mouvement, celui qui n’a ni mouvement ni vie en soi ? Le mouvement n’abandonne jamais ce que la vie n’a point encore abandonnée : et ce qui est toujours agité et mouvant ne peut être estimé sans vie. L’âme de l’univers se mouvant de soi-même, et source et origine de tout corporel mouvement, étant ordinaire compagne du corps, qui fait que la très subtile partie de cette âme du monde cherchant le haut, et habitant en haut, d’un rouet continuel tourne avec les globes célestes, qu’elle conduit d’un mouvement propre et sans fin orbiculairement : et pour cette cause toutes choses supérieures sont plus vitales, parfaites, et participantes de l’immortalité, que les autres inférieures : parce que ce qui est pourvu d’une vie non défaillante, doit nécessairement être agité d’un mouvement retournant à soi-même. Et par ainsi, que ce qui est mu sans fin est conséquemment doué de vie perpétuelle et indéterminable. Il paraît donc par ces raisons que le monde universel est universellement rempli de vie. Tellement que la vie de chacune espèce individue n’est sinon une vie du monde ; qui seule peut véritablement être dite animale. Aux éléments corporels duquel sont encloses les occultes semences de toutes les choses visibles et corporelles. Car nous voyons naître plusieurs corps sans expresses semences précédentes ; comme les plantes, et sans conjonction de mâle et de femelle ; Comme certains animaux engendrés de corruption.
Les semences des plantes sont visibles jusqu’au grain : et celle des animaux jusqu’à la géniture. Les Métaux ont pareillement leur semence ; mais elle ne peut être vue sinon des vrais Philosophes qui la savent extraire de son lieu propre avec grand Art : et la peut on beaucoup plutôt conjecturer par raison, qu’apercevoir des yeux corporels. Que si dans les éléments n’était occultement contenue certaine vertu secrète produisante, en laquelle gît en puissance une faculté d’engendrer ; plusieurs herbes ne sortiraient pas de terre, ni même des murailles plus élevée, que jamais n’y ont été semées ou plantées, et dont auparavant on n’avait connaissance. Et tant d’animaux divers ne seraient engendrés en la terre, et en l’eau, sans précédente copulation des sexes, qui toutefois croissent ; et puis par commixtion de mâle et de femelle produisent leurs semblables à la perpétuité de leurs espèces ; encore qu’ils ne soient engendrés par semblable assemblement de parents. Cela s’éprouve assez par la génération des anguilles, produites du limon : et des mouches, ou bestions qu’on voit naître des excréments des autres animaux.
De quelle vie dira l’on que vivent les huîtres, les éponges, et plusieurs choses aquatiques, lesquelles méritent mieux le nom de plantanimaux, que celui de poisson ?
Or tous ces corps ne vivent point tant de vie qui leur soit proprement particulière, que de celle de l’univers, qui est générale et commune : Laquelle apparaît beaucoup plus vigoureuse sur la terre aux corps plus subtils, comme étant plus prochains de l’âme universelle du monde ; qu’en ceux qui sont plus grossiers, ou plus éloignés d’elle.
Le Monde donc ayant été créé bon par celui qui est la bonté même, est non seulement corporel, mais encore participant d’intelligence ; (car il est plein d’idées omniformes) et comme j’ai déjà dit, il n’a membre ni partie qui ne soit vitale. Pour cette cause les sages l’ont dit être animal ; partout mâle et femelle ; et se conjoindre par mutuelle amour et conjonction à ses membres ; tant il est convoiteux et avide du mariage et liaisons de ses parties. De-là, par une translation, vient la diversité des sexes aux plantes, et aux animaux, qui s’accouplant ensemble, à l’exemple du monde, engendrent leurs semblables ; non autrement que le monde même qui de soi produit une infinité d’autres petits mondes. Car autant qu’au monde il s’engendre de corps, autant sont ce de microcosmes : vu qu’il n’y a corps, ou les parties, vertus, et qualités de petits mondes ne soient distinctement remarquées. De sorte qu’un semblable produit volontiers son semblable, par adaptation d’action et de passion : ce qui ne se saurait véritablement faire sans être plein de vie. Car quelle génération pourrait procéder d’un sujet que l’on tiendrait pour mort ? n’étant probable ni possible que ce qui n’a point de vie la puisse donner à quelque autre. Nous voyons bien aucunes fois que sans accouplement de mâle et de femelle, voire sans l’un ni l’autre, plusieurs choses sont engendrées, auxquelles par naturelle fomentation est inspirée la vie, de la vie de l’univers : comme quelques-uns artificiellement font éclore des poulets, sans que la poule en ait couvé les œufs. Et d’autres préparent certaines matières, et les font putréfier, desquelles s’engendrent des animaux étranges, comme le Basilic d’un œuf da Coq, ou des menstrues d’une femme rousse : le Scorpion, de l’herbe dite Basilic : des entrailles d’un bœuf la mouche à miel : des branches ou feuilles de certain arbre tombant en la mer, une espèce d’oiseaux semblables à des canes : et tant d’autres choses à nous et à notre monde inconnues, plus digne de admiration que de créance, pour être hors du train commun de la nature, attirant la vie de cette vie universelle à certaines matières, e, certain temps et certain lieu : tant le monde est plein de vivacité preignante, et toujours en action vitale. De sorte que rien ne meurt en lui, mais plutôt que de demeurer sans agir, et par conséquent sans vie, il refait incessamment d’une chose l’autre : et n’y a corps qui s’anéantisse ou périsse totalement. Car s’il était ainsi, toutes les parties du monde l’une après l’autre, et peu à peu, s’évanouiraient de nos yeux, voire même depuis tant de siècles, et tant de mutation, je ne sais s’il en aurait aujourd’hui quelque reste. A ce propos certain Poète, non ignorant en cette secrète philosophie, parlant aux yeux de sa maîtresse, leur dit,
Votre aspect inégal qui ma fortune change,
Est comme le Soleil, contraire en ses effets,
Qui amollit la cire, et endurcit la fange,
Et fait des corps nouveaux de ceux qu’il a défaits.


—–






Chapitre II.



L
e corps du monde est familièrement connu par les sens, mais en lui gît un esprit caché, et en cet esprit un âme, qui ne peut être accouplée au corps que par le moyen d’icelui, car le corps est grossier, et l’âme très subtile ; éloignée des qualités corporelles, d’une longue distance. Il est donc besoin à cet accouplement, d’un tiers qui soit participant de la Nature des deux, et qui soit esprit corps, parce que les extrémités ne peuvent être assemblées que par la liaison de quelque médiateur, ayant telle affinité à l’une et à l’autre, que chacune y puisse rencontrer sa propre nature. Le Ciel est haut, la Terre est basse : l’un est pur, l’autre est corrompu. Comment donc pourrait on élever et joindre cette lourde corruption à cette agile pureté, sans un moyen participant des deux ? Dieu est infiniment pur et net : les hommes sont extrêmes impurs et souillés de péchés : La réconciliation et rapprochement desquels avec Dieu ne pouvait jamais arriver sans l’entremise de Jésus Christ, qui vraiment Dieu et homme en a été le vrai aimant. De même, en la machine de l’univers cet esprit corps, ou corps spirituel, est comme agent commun, ou ciment de la conjonction de l’âme avec le corps. Laquelle âme est en l’esprit et corps du monde un appât et allèchement de l’intelligence divine : car cette intelligence y est assez clairement aperçue par élévations effectives, rénovations, mutations, variations, et multiplications de formes, qui ne peuvent procéder que de l’intelligence divine, et non de la matière, qui de soi est brute, et ne peut causer aucune nature intelligente, pour former et spécifier les choses. Le monde est donc nourri par cet esprit, et agité par l’âme infuse en lui au moyen de cet esprit même. Ce que Virgile, suivant la doctrine de Platon, a naïvement dépeint en ces vers.
Le ciel semé de feux, la terre, et met flottante,
Les Astres rutilants, et la Lune luisante,
Par un interne esprit sont tous alimentés,
Et la vivacité d’une âme en tous côtés,
Par les membres infuse émeut toute la masse
Et se mêle au grand corps qui tous les deux embrasse.
Augurel à son imitation.
Puisque c’est donc chose bien assurée
Qu’au corps du monde est l’âme incorporée ;
Croire il convient qu’au milieu de ces deux
Gît un esprit puissant et vigoureux,
Qui ne se doit ni corps ni âme dire ;
Mais qui des deux participe, et réduire
Seul peut en un ces deux extrémités,
Par ses effets en tout bien limités.

Chapitre III.



L
es choses sont nourries de ce dont elles sont faites. Il se voit que tout respire, vit, croît, et se nourrit par cet esprit infus au monde : se dissout et meurt icelui défaillant. Il s’ensuit donc que tout est fait de lui ; qui n’est autre chose qu’une simple essence subtile, que les philosophes nomme quinte, parce qu’elle peut être séparée des corps comme d’une matière crasse et grossière, et de la superfluité des quatre éléments : et lorsqu’elle a des opérations merveilleuses. Or elle est infuse par toutes les parties du monde, et par elle la vertu de l’âme se dilate et devient vigoureuse : Laquelle vertu est principalement versée et donnée aux corps qui ont plus attiré et participé de cet Esprit, étant envoyée et découlée d’en haut, c’est à savoir du Soleil, qui véritablement produit la qualité de la matière en essence : Tellement que cet esprit échauffé par l’action du Soleil, acquiert grande abondance de vie, multipliant et vivifiant les semences de toutes choses, qui croissent et augmentent jusqu’à la magnitude déterminée, selon l’espèce et forme de la chose. Pour cette cause Virgile a véritablement dit :
Que la vigueur ignée et céleste origine
Est en chaque semence, et en elle domine.
Cet esprit donc (par les philosophes est appelé Mercure) à cause qu’il est multiforme, voir omniforme, faisant, la production de tous les corps, élargit une vie aux uns plus nette et incorruptible, et aux autres plus embrouillée, et sujette à corruption et défaillance ; selon la prédisposition de la matière. Par ainsi cette vigueur de feu qui provient des rayons solaires n’est pas toute une en tout et partout, mais est diversifiée selon le plus ou le moins qui est aux semences des choses. Toutes matières donc de plus nette et pure prédisposition ont l’esprit et la vie plus durable et incorruptible : car toute chose se délectant volontiers en son semblable, il est bien séant que cette chaleur céleste qui est très pure, entre et pénètre dans les corps autant et plus profondément qu’ils sont plus purs, et les rende plus durables, vitaux, et incorruptibles.
La preuve de cela se montre en l’or, qui étant le plus net et dépuré de tous les corps terrestres, participe le plus de cette chaleur et feu célestiel, qui perçant la terre trouve aux minière des matières de l’or prédisposées, à savoir son Mercure, et son soufre, (qu’Esdras appelle poudre) préparées selon le pouvoir de l’action et diligence de la nature, par dépuration et séparation de toutes ordures et féculences terrestres pleine d’adustion. Lesquelles matière sont au commencement un sperme ou une eau mêlée avec cette poudre ou soufre très pur, qui peu à peu aidés d’une propre vertu coagulante s’épaissit et endurcit par la longue action d’une chaleur continuée. Tant qu’elle est à la fin conduite à sa perfection, qui est simple en nature, et teinte d’une couleur ignée : car véritablement la chaleur est mère des teintures. S’il est donc tenu pour certain que cette chaleur vient du Soleil, qui sera celui tant ennemi de vérité et de raison qui veuille débattre que le Soleil ne soit auteur et père de perfection ? élevons-nous donc un peu plus haut, et recherchons exactement comment cela se peut faire.

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Comment le Soleil est dit par Hermès père de l’Esprit du monde, et de la Matière.

Chapitre IV.


M
ais (me dira quelqu’un) puisque toutes choses procèdent d’une même matière, comment se peut-il faire que le Soleil soit père de la matière, vu que d’icelle il a été créé lui-même ? Pour répondre à cette question il faut entendre que si on regarde cette primeraine et préiacente matière de toute choses on la trouvera invisible, et qui ne peut être comprise que par profonde et vive imagination : du Soleil et vital feu de laquelle, en elle naturellement inné, le Soleil céleste sortit et s’éleva plein de lumière et de pareille vigueur ignée, qui déployant par après cette chaleur interne et essentielle, accompagnée de cette chaleur naturelle, épart les rayons de son feu par toute la rondeur du monde ; illuminant en haut les astres, et vivifiant toutes choses en bas.
Or par ce que la terre est comme la matrice commune de toutes chose, le Soleil agit principalement en elle comme au réceptacle de toutes influences : au sein de laquelle sont cachées les semences de toutes choses, qui agitées et menées par la chaleur des rayons solaires sortent en lumière. C’est pourquoi nous voyons en Hiver lorsque le Soleil s’est éloigné de nous, que la terre morfondue par la privation des rayons perpendiculaires d’icelui, et par ce moyen dépourvue de chaleur suffisante, demeure stérile : mais quand au renouveau le Soleil remonte sur nous par sa voie ordinaire, alors elle reprend vie et vigueur comme ressuscitée. De ce changement est seule cause cet esprit de l’univers, très plein d’âme et de vie, habitant principalement en la terre. Lequel avant que pouvoir engendrer doit nécessairement habiter et demeurer en quelque corps, à savoir en la terre, qui est comme le corps de tous les corps. Et parce que toutes choses sont alimentées et nourries de ce dont elles sont faites, cet esprit est très animé du Soleil, et pour cette cause les sages anciens n’ont pas dit sans raison que le Soleil vient au Printemps réchauffer et raviver son père aggravé de vieillesse, et languissant demi mort, par les froidures de l’Hivers.
Puis donc qu’il est renforcé et revivifié par le Soleil, ce n’est pas sans sujet que nous disons avec Hermès que le Soleil est son père sans lequel autrement il serait ingénérable, et ne pourrait croître ni multiplier, et ce d’autant plus que la chaleur influante des astres provient du Soleil et empreint la terre, qui ayant conçu, engendre, étend, et multiplie cette matière spiritueuse ; l’amenant d’incorporéité à corporéité.
L’Hortulain qui a commenté la table d’Hermès délaissant les radicaux principes de la nature, et descendant aux particuliers principes de l’Alchimie, entend par le Soleil, l’or philosophal, lequel il dit être père de la pierre : ce qui est vrai. Car les illuminés en cet art savent par expérience, et l’ont appris de tous les bons auteurs (desquels le nombre est infini) qu’en la vraie matière et sujet de la pierre sont en puissance or et argent, et vif-argent en nature. Lesquels or et argent sont meilleurs que ceux que l’on voit et touche vulgairement, parce qu’il sont vifs, et peuvent végéter et croître, et les vulgaires sont morts. Et s’il n’était ainsi, la matière ne parviendrait jamais à la perfection extrême que l’art lui donne. Laquelle perfection est si grande qu’elle parfait les imparfaits métaux quasi miraculeusement, comme dit Hermès. Et toutefois cet or et argent invisibles qui par le magistère sont exaltés en si haut degré, ne sauraient communiquer cette perfection aux imparfaits, sans le ministère de l’or et de l’argent vulgaires. C’est pourquoi les Maître les y joignent à la fermentation : par ainsi l’or est toujours père de l’Elixir.  Mais il faut que ceux qui auront désir de se confirmer en cette vérité s’emploient à lire les bons livres : car ce n’est pas mon dessein d’en parler ici davantage : parce que je prétends faire connaître seulement que le divin Hermès a d’un même doit voulu toucher l’une et l’autre corde ; ainsi qu’il le déclare assez quand il dit qu’il est appelé Mercure trois fois grand, comme ayant les trois parts de la sapience de tout le monde : voulant dire qu’ayant anatomisé cet esprit général, qui est auteur matériel et principe des trois genres, qui sont le tout de ce grand monde, il avait la sapience et science universelle, par laquelle rien ne lui était plus inconnu. Après avoir aussi dit dès le commencement ; et comme toutes choses procèdent d’un par la médiation d’un, ainsi toutes choses sont nées de cette chose unique par adaptation. Or cet un dont procèdent toutes choses, est l’Esprit général duquel je veux traiter : Et cette chose unique de laquelle il dit que seront perpétrés des miracles, est la vraie matière minérale de la pierre, de laquelle j’ai parlé ci-dessus : qui est procréée par Nature dans la terre de cette première matière générale : ou esprit universel : lequel esprit contenant en soi toutes les vertus célestes en puissance, en a communiqué à cette matière minérale autant qu’il était nécessaire pour lui donner l’être parfait auquel elle était destinée. Reprenant donc mes première erres, et m’éloignant des sentiers Chimiques autant que le sujet me le voudra permettre, je dirai que cet esprit général est la pierre, et l’Elixir, que la nature a composé, et dont elle perpètre tous ses miracles, beaucoup plus dignes d’admiration que ceux de la pierre Chimique, à laquelle il est seulement élargi par cet Esprit même, d’agir en son semblable ; pour y introduire ce qui lui débillait : Car étant vraiment métallique purifiée et accomplie par art, elle purifie et accomplie les métaux impurs qui sont demeurés imparfaits, par faute de digestion. Mais cette pierre physique reproduit perpétuellement les choses qui d’elles ont déjà eu commencement, et à chacun moment en crée de nouvelles, tant au genre animal, qu’au végétal, et minéral. Ce qu’elle ne pourrait faire sans l’aide et faveur des corps célestes, et spécialement du Soleil ; source et principe de toutes vertus et générations. Elle a donc le Soleil pour père, et contient or et argent spirituels, puisqu’elle est première matière de la première matière de l’or et de l’argent corporels, et parce que l’air est le moyen par lequel elle reçoit les vertus supérieures, Hermès dit que le vent l’a porté en sont ventre : à raison de quoi Raymond Lulle l’appelle Mercure Aérien. La terre première parente le nourrit en son sein fécond : ce qui est prouvé par la production de tout ce qui sort de la terre : car si cet esprit n’y était enclos, elle n’aurait force ni pouvoir d’engendrer et produire, n’étant proprement que le vaisseau ou matrice de tant de générations, et productions diverses. Cette matière générale, à qui est donnée le nom de Mercure, étant par le dire des sages invisible et presque incorporelle, ne peut être corporifiée ni mise en vue sinon par subtil artifice.
Que si elle est extraite du sein de sa mère nourrice, puis repurgée de toutes superfluités accidentelles, et préparée selon l’art ; Qui l’empêchera de séparer des corps, auxquels elle sera administrée, les choses corrompantes qui lui sont dissemblables : et de conserver et multiplier ce qui lui est conforme ? vu que toutes les forces célestes et vertus mondaines y concourent ensemble.
Il est certains que les auteurs mal interprétés semblent tous commander ou conseiller que l’on use des métaux seuls pour faire les métaux : disant qu’en l’or seul sont les semences de l’or. Sentence, voire Arrêt sans appel. Mais outre ce que j’ai déjà dit naguère de la différence des métaux vulgaires, et de ceux qu’ils entendent que l’on prenne pour leur magistère ; encore prendrai-je l’audace d’affirmer que sans cet Esprit général qui est la seule cause de végétation en toutes choses, cette faculté d’aurifier ou d’argentifier qui est en ces corps métalliques tant vulgaires que secrets et occultes, ne pourrait végéter ni parvenir de puissance en effet ; d’autant que la nature ne se produit point soi-même ; et qu’en toute opération il faut un agent et une matière capable de son action ; et c’est ce feu dont parle Pontanus que les sages ont tous caché comme la seule clef de leur secrets, sans lequel il a failli deux cent fois (dit-il) en l’opération sur la vraie matière. Ce Mercure triple ou suprême universel, est donc la première semence de tous les métaux, ainsi que des deux autres genres : laquelle se coagule et endurcit peu à peu par l’action de la chaleur continue qui est dedans les mines, et reçoit la teinture étant parfaitement purifiée. Mais il se spécifie en divers genres, et prend diverses formes et couleurs, selon le lieu et la matière adjacente : faisant métaux, minéraux, et pierres au-dedans de la terre ; et toutes sortes d’arbres et de plantes en la superficie ; selon qu’il est animé par les rayons du Soleil ; sans lesquels il resterai ingénérable : car dès le commencement Nature a établie cette Loi que le Soleil échauffât et nourrît perpétuellement la matière ; afin que sa vertu triplement animale, végétale et minérale, fût incessamment tournée et portée à l’effet : et c’est pourquoi Hermès écrit que le Soleil est son père.

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Comment la Lune est mère de l’Esprit du monde et de la matière universelle.

Chapitre V.

P
our empêcher que l’on ne se déçoive ici, il faut considérer que comme nous avons corps et esprit, et âme ; aussi a ce grand univers. Desquelles trois partie ne se trouvant aucune chose qui en soit dépourvue, c’est une conséquence nécessaire qu’elles sont toujours associées ensemble ; de sorte que l’une n’est jamais sans l’autre, que si quelquefois il semble que les deux en soient séparées, elles sont toutefois cachées en la tierce qui reste ; comme le subtil et profond artiste saurait bien connaître, et voir en chacun corps par l’examen du feu. Ce qui donc est matière est aussi esprit : et ce qui est esprit peut sans impertinence être appelé corps, eu égard à ce qu’ils sont indivisibles et engendrés par la loi de Nature pour n’être qu’une seule et même chose : par quoi la matière n’est point seulement corps, âme ou esprit, mais elle est tous les trois ensemble, l’un avec l’autre engendrés et nourris, tellement qu’à la propagation et action de l’un, les deux autres se trouvent.
Quand donc nous disons que la Lune est mère de l’esprit et matière universelle, nous ne parlons pas sans raison apparente ; et n’y a rien d’absurde : Mais il nous faut faire voir d’où vient cette maternité. Chaleur et humeur sont les deux clefs de toute génération : la chaleur faisant l’office de masse, et l’humeur celui de femelle : Par l’action du chaud sur l’humide se fait premièrement la corruption ; qui est suivie par la génération. Ceci apparaît au petit vaisseau d’un œuf ; dedans lequel le sperme se putréfie par la chaleur de fomentation ; puis après le poulet se coagule et forme, le même arrive en la génération de l’homme, qui est amené à un corps accompli de toutes ses parties, par l’assemblement de deux spermes, l’un masculin et l’autre féminin, dedans la matrice, à l’aide de la chaleur naturelle de la femme.
J’appelle ici corruption le changement et passage de forme en forme, qui ne peut arriver sans le moyen de putréfaction, qui est le vrai chemin de génération ; laquelle est procurée et avancée par certain Mercure ou argent-vif, comme porteur et conducteur spécial de la vertu végétative.
Les semences de tous les corps sont aquées, comme pleines de l’humeur de leur Mercure. Que si leur chaleur innée est tirée de puissance en acte par la chaleur externe du Soleil, alors par décoction se fait la génération. Ce qui a fait dire aux philosophes anciens que le Soleil et l’homme engendrent, à savoir le Soleil, le Soleil terrestre, qui est l’or : et l’homme, l’homme, c’est une chose manifeste que le feu élémentaire est comme mort et ingénérable sans le feu solaire : qui fait que le Soleil est coûtumièrement appelé seigneur de vie et génération. La chaleur donc en toute génération des choses vient du Soleil ; mais l’humidité que l’on appelle radicale est fomentée par l’influence Lunaire, que toutes choses reçoivent et sentent, étant altérées et changées par les mouvement de cet astre, en son croissant ou décours. Voilà pourquoi Hermès a dit que la Lune est mère de la matière universelle, et le Soleil son père ; car la chaleur du Soleil et l’humidité de la Lune engendrent toutes choses, parce que la chaleur et l’humeur ayant pris temperie conçoivent, et de cette conception tout naît et reçoit vie. Et combien que le feu et l’eau soient contraires, toutefois l’un ne pourrait profiter sans l’autre, mais par leur diverse action tout est conçu et conçoit.
Ainsi dans l’univers discordance concorde
Aux générations devient apte et accorde.
 Je veux toutefois donner cet avantage à ceux qui lisant ce chapitre pourraient faire par précipitation un mauvais jugement de moi, sur ce que je détracte l’intention principale de Hermès du grand chemin Physique pour la jeter au sentier que je tiens : sachant bien que selon son précepte tous les bons Philosophes veulent que leur Soleil soit conjoint à leur Lune, pour faire par leur conjonction la génération nécessaire. Car comme dit Arnault de Villeneuve en sa fleur des fleurs, leur sperme ne se conjoint point à leur corps, sinon par le moyen de leur Lune, et cette Lune n’est point l’argent vulgaire, ains la vraie matière de la pierre, qui assemble en son ventre, et retient inséparablement le corps, qui est le Soleil, et le sperme, qui est le Mercure. Et c’est de cette Lune qu’il parle en sa nouvelle lumière, disant que hormis le maître qui lui enseigna l’œuvre, il n’avait jamais vu personne travaillant su la vraie matière : mais que tous s’égaraient et extravaguaient au choix des choses, comme si d’un chien ils voulaient engendrer un homme.

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Que la racine de l’Esprit du monde est en l’air.

Chapitre VI.

L
e vent n’est autre chose qu’un air ému et agité : comme il se reconnaît par la respiration des animaux, puisque respirant par le bénéfice de l’air, ils jettent du vent. Le vent donc est l’air et l’air est partout vital et spiracle de vie, vu que sans air aucune chose ne peut vivre : car ce qui en est privé ou suffoqué meurt incontinent, et les plantes même qui n’ont l’air ouvert et libre deviennent débiles et languissantes au respect des autres.
Nous ne disons donc pas en vain que l’air est esprit vital, traversant et pénétrant tout, donnant vie et consistance à tout, liant, mouvant et remplissant toutes choses. Par lequel air s’engendre et rend manifeste cet esprit général enclos et caché en toutes choses : étant empreint et engrossé par l’air qui le rend plus puissant à engendrer. Tellement que Calid Philosophe Juif a eu juste sujet de dire que les minières des choses ont leurs racines en l’air et leur têtes ou sommités en terre. Comme s’il disait que l’air est cause que cet Esprit végète, s’augmente, et multiplie sa minière en la terre. Encore que les experts en la préparation de la pierre des sages puissent dire que Calid entend autrement ce passage : car selon la doctrine de tous, il y a deux parties en l’œuvre , l’une volatile qui s’élève en forme de vapeur, laquelle se résout et condense en eau, qu’ils nomment esprit, et l’autre plus fixe, qui demeure au fond du vaisseau, qu’il appellent corps : prenant cette partie volatile pour l’air, comme elle est à la vérité, et la fixe pour la terre. Rozinus a voulu expliquer ce passage par un autre du même auteur où il dit : Prends les choses de leur âmes, et les exalte ès haut lieux ; Moissonne les aux sommets de leurs montagnes, et les remets sur leurs racines. Laglose dit que ces paroles sont claires, vraies, sans aucun ennui ni ambiguïté : et toutefois qu’il n’a point nommé les choses dont il entendait parler. Or par les montagnes (dit-il) le sage a voulu signifier les pots ou cucurbites, et par les sommets d’icelles les chapes ou alambics : Moissonner, selon la similitude, est faire élever l’eau des choses susdites dans le vaisseau : remettre sur les racines, est permettre que ladite eau retombe sur la terre d’où elle est partie. Ce qui est confirmé par Morien, quand il dit que toute l’opération des sages n’est autre chose sinon l’extraction de l’eau d’avec la terre, et la remise de l’eau sur la terre, jusqu’à tant que la terre pourrisse : car cette terre se pourrit avec cette eau, et se mondifie, laquelle étant mondifiée moyennant l’aide de Dieu dirigera et parfera tout le magistère. Quelques-uns parlant de l’air ne l’ont point mis au rang des autres Eléments, mais l’ont estimé comme quelque glu ou ciment conjoignant leurs diverses natures, voire l’ont tenu pour l’esprit et l’instrument du monde, parce qu’il est origine, et porteur de notre Esprit universel. Car il conçoit prochainement les influences de tous les corps célestes, et les communiquant aux autres Eléments et aux corps mixtes, il reçoit et retient encore néanmoins, comme un divin miroir, les espèces et formes de toutes choses naturelles : lesquelles portant avec lui, et rentrant par les pores des animaux, il les imprime en eux, soit qu’ils veillent ou dorment. Nous apprenons des animaux et végétaux que tout esprit qui est proprement attaché à la terre, prend sa force et vertu de l’air, car nous les voyons croître et s’élever en haut, tant cet esprit qui leur donne la vie est convoiteux de l’air, comme du lieu de sa propre origine. Aussi a dit Hermès que le vent, c’est-à-dire l’air, l’a porté en son ventre. A quoi s’accorde Aristote, disant que les choses humides se font de l’air, et les terrestres des humides : car l’air étant très proche du corps de la terre, elle est humectée de tous côtés, et cette humeur épaissie par la chaleur native, se tourne en certaine nature de terre, qui contient en soi Mercure et Soufre, dûment proportionnés.

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Comment la Terre nourrit cet Esprit universel.

Chapitre VII.

B
ien que cet Esprit soit infus et réside tant ès choses inférieures que supérieures, toutefois on le peut plus évidemment et facilement voir et connaître au corps plus proches. Or le plus proche et végéteux de tous les corps c’est celui de la terre. En elle donc il s’engendre et manifeste d’avantage, non sans grande raison : car la terre est comme le blanc et la butte de toutes les célestes influctions et vertus supérieures, en laquelle tous les astres décochent et lancent leurs rayons. Elle est aussi le fondement et base de tous les éléments, contenant en soi les semences et vertus séminales de toutes choses, qui est cause qu’on la nomme Mère commune des animaux, végétaux, et minéraux. Etant donc engrossie par les cieux et les autres Eléments, elle produit de son sein toutes choses. Or que d’icelle on arrache cet Esprit, qu’on le lave, qu’on le sépare tant que l’on voudra ; si on laisse cette terre ainsi dépouillée quelque temps à l’air, elle sera engrossie et imprégnée comme devant par les vertus et forces du ciel, produisant derechef certaines pierres cristallines, et reluisantes étincelles : et cet Esprit que l’on pensera être du tout séparé, regermera toujours. Par quoi l’imprégnation faite par l’action des cieux et des qualités premières la rend continuellement générante, car d’elle provient tout ce qui est dessous le cercle de la Lune. Elle produit toutes choses qui ont vie, les conserve, les nourrit, puis finalement les résout et transmue en elle-même. Or étant agitée par les actions susdites, elle jette double expiration tant dehors que dedans elle : lesquelles expirations sortent de cet Esprit terrien, empreint et échauffé par la chaleur céleste. De l’expiration qui s’élève dehors d’icelle terre, advenant qu’elle soit humide, seront engendrées les bruines ou royées : et si elle est sèche, elle produira les vents, foudres, et autres telles impressions sèches de l’air. Mais de celle qui demeure enclose et resserrée en elle, advenant qu’elle soit humide, seront faites toutes choses liquéfiables, comme métaux et minéraux. Et si au contraire elle est sèche et aride, elle en produira choses non fusible, comme pierres et autres matières semblables. Outre cela, toutes choses végétables en proviennent, et reçoivent aliment de cet Esprit que la terre nourrit. C’est pourquoi les poètes antiques nommaient cette terre grande aïeulle et nourrice de toutes choses.

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Que cet Esprit du monde est cause de perfection en tout.

Chapitre VIII.

L
‘Esprit de l’univers est le genre général et commun de tous les genres : car si nous regardons le monde inférieur ou élémentaire, nous le trouverons divisé en trois subalternes, à savoir le végétal, l’animal, et le minéral : toutefois il est toujours un en chacune chose, mais il opère diversement selon la diversité des espèces. De là vient cette infinie variété de créatures : Autrement il faudrait par nécessité qu’il n’y eut qu’une espèce de choses en tout l’univers. Mais si nous regardons le monde supérieur et céleste, nous trouverons aussi que cet Esprit y est un et pareil en tout : ne différant que de la seule purification et subtilité. Car de sa pure substance ignée ont été faits ces Esprits célestes et très éloignés de l’inférieur épaisseur corporelle. Et de la substance moyenne aireuse, ont été composés les globes célestes, et leurs luminaires. Or il a donc fait toutes choses, parce qu’il a les vertus des choses supérieures et inférieures, à cause de son exquise température, car ce seul corps, entre tous, est commencement et fin de perfection : et si les vertus lui manquaient, il ne parferait aucune chose. Nous appelons toutefois ici la perfection simple et naturelle. Par quoi étant seulement parfait selon l’intention de nature, contenant en soi la règle, , ligne, action et puissance de perfection, il acquiert néanmoins si grande force sur les choses naturelles, qu’il attire tout de la puissance à l’action, il altère tout : et pénètre tout, quelque épais qu’il soit : mollifie les choses dures, endurcit les molles : et finalement augmente, nourrit, et conserve tout. Cet Esprit étant donc en tous corps, auteur de génération et corruption, est nécessairement de triple opération, car par sa siccité il vivifie, par sa froideur il congèle, et par son humeur il amasse et assemble. Pour cette cause on lui a donné le nom de terre triple, ou trine, à savoir vivifiante, salfugineuse, et mercurieuse : car tout ce qui est fait au monde est fait de Sel, Verre, et Mercure, bien que les principes de Paracelse soient le Sel, le Soufre, et le Mercure : et que le verre soit mis pour le quatrième, comme s’il voulait dire que toutes les choses composées de ces trois premières, se réduisent au quart pour leur dernière fin : d’autant que du verre ne se peut plus faire production quelconque, par l’industrie de la Nature, ne de l’Art. Mais je veux prouver mon opinion par l’exemple et la raison suivante : disant qu’ès animaux les os sont consolidés et endurcis par vitrification : la chair et les nerfs sont concréés par le Sel, et amassés ensemble par l’humeur Mercurieuse. Aux végétables, les coquilles des amendes, pignons, noix, noisettes, et toutes sortes de noyaux, peuvent semblablement être dites vitrifiées :aussi bien que les coquilles des tortues, limaçons, huîtres, et semblables animaux que la terre et la mer produisent. Le goût seul donne suffisamment preuve qu’elles sont salées à la vérité, car rien n’est sans sel que ce qui est sans goût. Et même on en tire du sel duquel se fait le verre, comme de la fougère, du salicot ou du soude, et de force autres choses. Quelqu’un pourrait donc objecter que ce serait le Sel et non le verre qui serait cause de la dureté des os, coques, et coquilles des animaux et végétaux que je viens d’alléguer. A quoi je répondrai que l’expérience y répugne, et la raison aussi : en ce que tout sel se fond et dissout par la moindre humidité de l’air ou de l’eau qu’ils reçoivent ; toutes les choses susdites y résistent ; selon le plus ou le moins qu’elles ont été endurcies par cette vertu vitrifiante, pour dernière preuve de quoi je représenterai ici les diamants, les pierres précieuses, et les cristaux, qui ne sont rien plus que verres élaborés à telle perfection dans la fournaise de l’ingénieuse Nature. Et que toutes ces choses soient condensée par l’humeur du Mercure, cela est si manifeste qu’il n’est besoin en donner autre témoignage que l’expérience commune. Les minéraux sont suffisamment pourvues de Sel, Soufre, et Mercure. Les pierres, et tout ce qui se tire de la terre, à qui manque la fusion et l’extension sous le marteau, ont bien quelque sel en elles, mais il est surmonté par l’adustion du soufre corrompant qui intervient en la vitrification et endurcissement d’icelles. Les métaux, et toutes choses fondantes et ductiles, sont créées et condensées par le Sel et le Mercure, non sans vitrification, qui les endurcit et rend indociles au marteau : selon toutefois le plus ou le moins d’impureté et terrestréité adustible qui s’est rencontrée à l’épaississement et coagulation de leur Mercure. Par ainsi nous pourrons véritablement dire que toutes choses sont faites, comme d’une triade, de Verre, de Sel, et de Mercure ou d’eau : le verre causant la dureté, le sel donnant la matière, et l’eau faisant l’assemblage et condensation.

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De la spécification de l’Esprit de l’univers aux corps.

Chapitre IX.

L
‘Ame du monde, et son action, est représentée en toutes choses, dedans lesquelles elles est toute conforme. Elle lie, et conjoint ensemble les chose supérieures et les inférieures. Car autant qu’il y a d’idées aux cieux, autant a elle de causes et raisons séminales, dont par le moyen de cet esprit, elle forge autant d’espèces en la matière. Partant, s’il advient quelquefois que chacune des espèces dégénère, l’âme qui est dedans pourra être reformée et réduite en son premier état par le moyen de cet esprit du monde qui lui est très prochain, obéissant à toute manière de mouvement. Ne pensons toutefois que cet intellect idéal soit attiré, mais bien l’âme douée des vertus d’icelui, et alléchée par les formes matérielles. Ce qui ne doit sembler étrange, car elle même se fait la viande et l’appât, comme transmuable en toutes les choses par qui elle est attirée et sollicitée ; demeurant et résidant toujours volontairement en icelles. Zoroastre nomme ces congruités et décences des formes avec les raisons de l’âme du monde, allèchements. Par cela il apparaît que chacune chose et espèce puise de l’âme du monde ses dons et vertus ; non pas toutes entièrement, mais bien celles de la semence, et autres conformes, par lesquelles elle germe et pullule. L’exemple s’en voit et remarque en l’homme, qui se nourrissant seulement d’aliments humains, ne s’acquiert pas la nature des oiseaux ou poissons qu’il a mangé, mais bien l’humaine et convenable à son espèce. Il advient aussi que quelquefois plusieurs autres animaux vivent des même aliments et viande, desquelles néanmoins chacun attire ce qui est propre à son espèce. De sorte que c’est chose véritablement admirable, que d’une même viande l’homme tire ce qui est propre à l’homme ; et l’oiseau et l’animal ce qui convient aux oiseaux et aux animaux. Or cela se fait, non parce que en une seule et même viande il y ait divers et variables aliments ; mais à raison de l’espèce qui est nourrie, laquelle attire et transforme en soi sa nourriture conforme, par le moyen de quoi elle engendre son semblable, à cause de la vertu de cette âme et raison séminale qu’elle a en soi, selon sa qualité. Davantage, il ne faut estimer qu’en la machine du monde, l’esprit, l’âme, et le corps, soient quelques choses séparées, car ces trois s’unissent et lient toujours ensemble, ainsi qu’on voit en l’homme, et rendent par cette union l’esprit vital entier, et la substance corporelle. L’âme de l’univers se feint donc et imagine diverses formes d’espèces, que l’esprit recevant dans les entrailles des Eléments corporifie, et produit en lumière. C’est pourquoi les animaux engendrent seulement des animaux ; les plantes des plantes et les minéraux des minéraux. Non pas toutefois en tout par semblable manière, car les minéraux comme j’ai dit ci-devant, n’engendrent pas leur semblable en la même façon que les plantes ; parce que l’esprit qu’il possèdent est arrêté et opprimé de trop grossière et lourde matière ; lequel esprit, advenant qu’il en soit une fois tiré et ajouté à la matière minérale, pourra engendrer son semblable : d’autant qu’ayant acquis ingression et entrée dans les corps imparfaits, par la grande subtiliation de l’Art, et graduation du feu, il a puisé de l’âme universelle ses propres semences minérales tant seulement ; non pas celles des animaux, ni des plantes : d’autant que cela répugnait à la Nature. Non que je veuille dire qu’il n’ait en lui l’action des autres vertus ; Mais il ne les démontre que selon les espèces où il est accommodé. Autrement il faudrait que chacune chose en produit une dissemblable ; à savoir, que l’homme engendrât un arbre : la plante fait un bœuf, et le métal une herbe. Ce que je dis seulement à l’égard de la spécification des choses : car si nous considérons ce genre généralissime, (comme l’appelle Raymond Lulle) à quelque chose qu’on le baille il fera son semblable, pource qu’il est Mercure, et s’attribue la nature de toute ce à quoi il est mêlé. Mais l’art humain ne peut faire ce qui est concédé à la seule Nature : laquelle engendre et procrée l’espèce, que l’Art par après dilate et multiplie ; si le commencement de l’opération est pris de la racine de l’espèce : comme savent bien faire tous prudents Physiciens, qui tirant des minières cet Esprit déjà commence à spécifier, après l’avoir dûment purifié et conduit à perfection, le rendent capable de parfaire les imparfaits. Ces choses exactement examinées, l’artiste expert et avisé en tirera des adaptations admirables.





Deuxième Livre.

Que l’Esprit du monde prend corps, & comment il se corporifie.

Chapitre. I.

J'estime avoir suffisamment fait connaître au livre précédent, que par l’Esprit général toutes choses sont, non seulement produites ; mais corporifiées en l'univers mais il reste à déclarer quel corps prend cet esprit, & de quelle façon il se corporifie en corporifiant toutes les autres choses. Car il est nécessaire que prenant de lui seul tous leurs corps, il soit lui-même corporel, n'étant raisonnable de croire qu'il peut donner ce qu'il n'aurait jamais eu. Voyons donc de quel corps il se revêt & en quelle manière il en est revêtu. Non que ce soit toutefois mon dessein de disputer ici de la corporification des choses célestes & surnaturelles, mais seulement d'attacher mon discours aux générations physiques, sublunaires, & au corps de la terre qui est le vaisseau & propre matrice ou ce premier & général corporifieur des choses, lui-même se corporifie. Je dis donc qu'aucune corporification ne se peut faire sans moteur précèdent, qui tire la puissance en action, afin que ce qui semble n'être point, forte en lumière & parvienne au terme & accomplissement de l'intention de Nature ; qui est toujours de corporifier ce qu'elle veut produire. Or ce moteur n'est autre chose que le feu, ou la chaleur qui se meut premier dedans l'air : Car toutes générations se commencent par-là ; d'autant que le feu est le plus actif de tous les Eléments, & par conséquent comme plus subtil & léger, plus prompt à motion. Ce feu donc, duquel le propre est de voler en haut à cause de sa vive légèreté, & de rendre visibles les choses inconnues, prend nécessairement la source de son mouvement & action d'en bas, c'est-à-dire du centre du monde, où nous avons ci-devant logé le vieil Démogorgon progéniteur de toutes choses ; étant léans assis comme en son trône au beau milieu de son Empire : afin que de là il gouverne commande, entretienne, & dé­parte de tous côtés l'essence de la vie à tout ce grand corps sphérique, ron­dement étendu autour de lui, afin qu'un chacun reçoive en chaque membre ce qu'il lui en faut, plus faci­lement & par distance égale. Dedans le sein fécond de cet antique père est implantée la racine de ce feu ; qui de la fait une vaporante haleine, que Her­mès en son Pimandre appelle Nature humide. Car vapeur est la première & prochaine action du feu ; avec lequel elle est tellement conjointe qu'on ne le saurait seulement imaginer sans el­le. Mais (dira quelqu'un) puisque cet­te vapeur provient du feu comment est elle humide, vu que le feu est chaud & sec ? & d’où lui peut donc arrivé cette contraire qualité ? Il n'y a rien ici d'étrange si nous voulons considérer qu’il est impossible que le feu vive ni puisse être sans humeur, qui est son aliment, entretien, &; sujet sans lequel le feu même ne saurait être imaginé. Car puisque son naturel est d'agir, & que son action est indéficiente; il faut de nécessité qu'il agisse sur quelque chose : & que même cette chose ne lui manque jamais. Ainsi donc le feu & l'humidité co-essentielle sont comme le mâle & la femelle de toute génération ; & les premiers pa­rents de la corporification de cet Esprit du monde : comme il se verra ci-après. Mais le feu est comme le pre­mier opérant ; d'autant que l'action précède toujours la passion. Combien que ce qui pâtie inséparablement coexi­ste avec ce qui agit : Ainsi que le stoïque Zénon disait jadis, estimant que la substance du feu, par l’air convertie en eau, & conservée en icelle, comme un sperme général, d'où puis après toutes choses sont engendrées, était la première matière de l’univers. Tha­lès Millesien, que les Grecs honorent du nom de sage, s'arrêtant à la matière patiente, estimait que c’était l'eau: qu'Héraclite aussi nommait Mer : Et Moïse plus illuminé que ces deux, dit que l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux avant la création du ciel & de la terre : Nommant le feu à cause de sa noble, pure, & digne essence, l'Esprit de Dieu. Quand je dirai donc le feu être le principe des choses, je ne m'éloignerai de la raison ni de la vérité : Car sans doute il en est le premier ouvrier : & le dernier destructeur & mueur des formes qu'il avait causées : jusqu’à tant qu'il ait réduit les choses a leur période & matière : outre la-quelle il n'y a plus de progression, mais bien transformation : ainsi que je l’éclaircirai tantôt par la comparaison des choses visibles & familières. La première puissance active qui opère en la production de l'homme est l’agitation ou motion de la chaleur : La­quelle en imitant l'action du feu, de qui le naturel est principalement de séparer, tire de tout le corps ce que l’on nomme sperme, (auquel est contenue la semence humaine en puissance) qu'elle cuit & digère pour être fait apte à l’expulsion, puis à la génération : ou augmentation parfaite de l'homme entier. Laquelle génération & augmentation est toujours aidée & conduite du feu, qui est le seul opérateur : jusqu’à ce qu'arrivant au but de son exaltation, & trop enflammé par­ le soufre des excréments procédant de l’impureté des aliments, il dessèche l'humide radical, qui est le siège & conservateur de la vie. Cela fait, ce feu même ne cesse point son action qu’il n'ait converti les corps en cendre par résolution & corruption, qui ne se peuvent faire que par lui seul. Mais pour faire entendre ceci plus facilement, & le toucher au doigt, afin que par la connaissance de la dernière matière de ce corps on en connaisse la pre­mière ; Mettons le dans le feu vulgaire, nous verrons aussitôt qu'il a je ne sais quoi d'inflammable qui le consomme presque tout, & le réduit en un peu de cendre ; laquelle nous voyons de nature ignée, & nourrir en son dernier sujet & matière un pur sel, dont le feu seul est l'unique père & multiplicateur. Et quelque brûlement que l'on en puisse faire, n’en réussit rien que du sel, qui dedans son intérieur a son feu ; caché, lequel se réjouit avec son semblable. C'est pourquoi les spagyriques ont expérimenté que dans le sel il y a une incombustibilité ou secret élément de feu quia les mêmes actions de ce feu primitif, étant pour cette cause appelée baume des corps : d’autant qu'il a dans lui ce qui donne, augmente, & conserve la vie : qui n'est sinon une vapeur humide, accompa­gnée de chaleur tempérée. Jean de la Fontaine en son Roman Philoso­phique témoigne qu'il n'ignorait point ce mystère, quand il fait dire à Nature :
Aucuns disent que feu n’engendre
De son naturel sors que cendre :
Mais leur révérence sauvée
Nature est dans le feu antée :
Et si prouver je le voulais
Le Sel à témoin je prendrai.
Or pour juger qu'il est muni d’humeur, il ne faut que considérer la ré­solution facile : & pour prouver qu'il est plein de chaleur, il ne faut sinon observer sa prompte congélation, en laquelle il est aisé à remarquer que le feu agit & s'unit au feu, comme en la liquéfaction l'air l’était joint à l'air. Car en quelle façon pourrait le sec boire l'humide en un sujet, si la cha­leur n'y était innée, puisque naturellement l'humeur est bue par la sécheresse procédente de chaleur ? Par cela peut on aisément comprendre que Démogorgon, qui est le feu Cen­tral, n'est point destitué d'humidité, sur laquelle agissant en son sein pro­pre, il élève une vapeur mêlée des deux qualités, que je nomme l'Esprit du monde : & que plusieurs appellent Mercure des Mercures, parce que tous les autres procèdent universellement de lui. Cette vapeur s’élevant n'est donc pas encore corps, mais bien une chose moyenne entre corps & esprit, comme participant de l'une & de l'au­tre substance, laquelle demeurant ainsi, ne pourrait engendrer aucune chose. Il faut donc quelle prenne quel­que corps, ou forme de corps : Ce qui se fait en cette manière. La vapeur très subtile procédant du sec & de l'humide, venant à s’élever pénètre les spongiosités de la terre, dans la­quelle peu à peu elle se converti en eau mercurielle par la rencontre qu'el­le fait de l'air infus, & de la terre même, donc la superficie est grandement éloignée du centre, auquel est le foyer d'où part cette chaleur : tout ainsi qu'en la chape d'un alambic où l'esprit & vapeur distillable se liquéfie. Or parce que cette vapeur & son eau par­ticipent des deux principes, à savoir chaleur & humidité, elle s’engrossit & épaissit peu à peu par décoction modérée & continuelle, dont le prin­cipal instrument & moyen est ce feu inné que contient cette vapeur même induisant, voire forçant par son action assidue, le sec de boire son humide, & faire congeler cette eau, non avec une solidité ou dureté en tout & partout semblable, mais premièrement mucilagineuse, & différente. Ce que Nature prétend faire par l’information des Idées au mucilage, est le commence­ment d'induration & solidité ; Laquelle doit de nécessité tenir la voie de Nature, qui est de passer de l'un à l'autre extrémité par la moyenne disposition. La Nature continuant donc sa dige­stion, ce mucilage s'affermit ; Et de la plus grosse matière ou partie s'engendrent les corps métalliques dans les veines de la terre & concavités des rochers. Lesquels corps engendrés de même semence ne diffèrent nullement de substance, mais seulement des accidents qui leur arrivent selon la disposi­tion des lieux ou matrices en lesquelles ils sont engendrés. Ce qui est donc de plus subtil en cette vapeur montant volontiers, parvient enfin jusqu’à la superficie de la terre, où elle est contrainte de s'arrêter. Et d'autant qu'elle ne peut demeurer ocieuse, & ne peut toutefois dévaler, ni monter plus haut parce qu'étant esprit, c'est son propre de s'élever ; & que ne trouvant rien de solide qui la puisse porter ; Il est force qu'elle continue l'intention de Nature, & s'emploie à la génération & corporification des individus. Mais afin que plus clairement on puisse entendre tout ce que j’ai déjà dit ; prenons quelqu'un de ces individus, & pour donner vue absolue conclusion à ce chapitre, voyons com­ment il est procrée' ; Car cela nous rendra certain que cet Esprit du monde prend corps, & nous découvrira com­ment il se corporifie. Le gland semé dedans la terre y demeurerait à jamais inutile, ou se consommerait sans germer, s'il n’y avait quelque agent qui portât en acte la puissance occulte que Nature y a logée. D’où pourrait-on imaginer cette action sinon du feu central sortant du cœur de ce Démogorgon, lequel feu attiré & fomenté par les rayons du Soleil céleste, redouble sa force & vigueur ? Cette germination n'a-t-elle donc pas son commencement par ce feu de Nature, qui élevant & multipliant sa vapeur recueille & excite le feu inné dedans le gland, qui de sa part aussi se vaporise par le moyen de son air propre, puis étant commencé à vaporiser, se nourrit & augmente de cette vapeur première, qui jamais ne défaut ni cesse d'agir sur la matière du gland jusqu’à ce qu'il soit au période de la perfection où intention de Nature l'a destiné, qui est d'être fait chêne : lequel en son temps parvenu à sa grandeur naturelle, commence (non pas proprement à mourir) mais bien à s'acheminer au déclin pour retourner en sa première forme ; & se convertir en celle de la terre, où cette va­peur ne manque point & n'est jamais oisive : Car elle engendre en la pourri­ture de l'arbre certains Polipodes, avec une infinité de bestiaux & vermines : ou bien ayant réduit le chêne en terre, elle y recommence quelque autre végé­tation. De penser dire que la masse du gland l’augmente & multiplie, il y aurait de l’erreur : Car en la germination il se voit qu'il demeure tout entier, & se sépare de son germe sans diminution ni amoindrissement quelconque, & néanmoins l’arbre en est sorti. Ce n'est donc point par la multiplication & augmentation du gland que le chêne s'engendre : C’est aussi peu par addition, & distraction de la terre adjacente, car il s'épuiserait autant de terre que l'arbre pourrait être grand, ce qui ne se fait point. Il est donc nécessaire que ce soit par quelque autre voie & matière, puisque ce n'est ni par l'une ni par l'autre de celles là. Or cet esprit ou vapeur seule y étant employée, c'est cela seulement qui se corporifie & fait individu, &de là que provient la création, augmentation, & conservation de toutes choses, non point des masses terrestres qui ne sont que les excréments de la matière spiritueuse & primeraine. Comme il se voit en la digestion de l'estomac, laquelle rejette les excréments au même poids & quantité de viandes qu'il les a prises : ayant néanmoins tiré son propre & particulier aliment, qui n'était autre chose que cet esprit enclos dans la masse d'icelles : lequel seul par sa siccité se corporifie, & par son humidité se dilate & augmente, poussé & conduit par sa propre chaleur.
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De la conversion de cet Esprit en terre : & comment en cette terre sa vertu demeure entière.

Chapitre II.

Par les raisons déjà déduites étant là mon avis suffisamment prouvé que l'Esprit du monde prend corps, il faut ici déclarer comment il se corporifie. Et bien que plusieurs aient beaucoup travaillé & fort peu avancé en cette recherche, j’essayerai à le rendre palpable & visible à ceux principalement qui favorisés d'une heureuse naissance, admirateurs des ra­res effets de Nature tâchent d'entrer au cabinet de ses secrets. Car ce qui a déçu tant d'esprits curieux en la perquisition & découverte de ce corps, à été que les uns ont estimé cette connaissance du tout hors de la faculté du sens commun de l'homme, & réservé seulement aux Anges ou démons. Les autres que le nommant l'Esprit du monde on ne lui devait imaginer au­tre corps que celui de l'univers ; vu qu'à un esprit général il faut un corps universel. Les autres, qu’on ne le pouvait autrement apercevoir que par la conversion des corps plus parfaits en leur premier esprit & sperme, par une exacte & laborieuse subtiliation, ne s'avisant pas qu'il n'y a point de régression en Nature : & que plus les corps sont parfaits, plus ils sont éloignés de leurs commencements & corporéité première. Les autres encore ont pensé qu'il fallait extraire des corps ce qu'ils nomment quintessence, croyant que ce qui était plus subtil & volatil fût l'esprit qu'ils cherchaient : & s’éloignant ainsi du but où ils visaient le plus, voulaient trouver l’Orient au couchant : Car ils spiritualisaient les corps au lieu de corporifier les esprits. Mais puisque cet esprit le voit manifestement tourné en corps de terre ; & que sans contradiction ni doute aucun tous corps sont engendrés de lui ; On le doit donc tirer d'eux même ; d'autant que ce serait infiniment se détourner du droit chemin de la Nature, qu'au lieu de faire un corps, terrestre on en fît un de feu, que les quintessenciaux appellent leur Ciel. Or le commencement de corporification en toutes choses se fait par la terre ; Car c’est la première ou plus prochaine opération du Mercure que se terrifier. Pourquoi veulent-ils donc commencer par ignification ? C'est tout ainsi que de commencer un bâtiment par la toiture & non par les fondements. Ceux qui tendent à la réduction, des corps en leur premier germe auraient bien une rai­son plus apparente en leur dessein que, les derniers qui les veulent quintessencier, s'ils ne prenaient en ce progrès un chemin tortueux qui les conduit à l'opposite du lieu où ils aspirent. Car outre ce que Nature ne rétrograde jamais, ils ne s’avisent pas qu'ils suivent le trac de l'accomplissement, & non de la revertion destructive, ou pour dire plus clairement, qui reconduit à la naissance. Mais outre, que ces labeurs sont du tout impossibles ; ou à tout le moins si difficiles & longs que la vie ordinai­re de l'homme n'y serait suffisante, ils ne sauraient par cette voie arriver à la vraie & naturelle réduction, mais seraient seulement vil corps fantasque, grandement éloigné de celui avec lequel Nature commence toutes ses opérations productives, qui est le seul & légitime sperme de tous corps. Si nous considérons que tout se corporifie par terrification, nom avouerons nécessairement qu'il y a quelque sujet préjacent, & prochainement apte à se terrifier : Or j'ai dit dès le commen­cement que le feu est le premier opé­rateur du monde, qui jette une vapeur spiritueuse, laquelle il cuit & dessèche pour la corporifier ; car la corporification ne se peut faire sans coagulation, nécessairement procurée par la siccité du feu. Mais en quel lieu se fait cette cuisson, dessèchement ou coagulation, sinon dans le corps de la terre, d'où proviennent tous autres corps ? Il faut donc que la préjacente matière d’iceux y soit cachée : car si elle n'y était, il s’ensuivrait qu'ils seraient faits de rien ; ce qui contredit à l'ordonnance de Nature, qui veut que toute chose ait son principe, & que de rien, rien ne procède. Cette matière ou principe est donc attachée au corps de la terre, où elle se nourrit, épaissit, & incorpore. Pour cette cause, ceux qui ont vou­lu la tirer des corps métalliques par­faits, ou des imparfaits & simples, par attraction de quintessence auraient bien mieux fait (puisqu'ils cherchaient le premier sperme ) d’ouvrir la matrice de la mère, que de tuer & détruire les enfants déjà parvenus à la perfection de leur âge, pour les croire remettre en l'état qu'ils étaient à leur conception. Mais quand ils ouvriraient cette matrice qu’y trouveraient-ils ? Car rien ne se présence dedans à la vue, & plusieurs avouant bien que cette voie était la plus favorable, ont en­core été déçus, espérant trouver dans le ventre des minières quelque appa­rence de commencement d’aurification, ce qu'ils n'ont fait toutefois, & ont désespéré de leur dessein, d’autant qu'ils ne voyaient aucune moyenne disposition entre la mollesse & la dureté du métal. Puis donc que l’œil n’y voit aucune chose, comment est-il possible d'y rien trouver & prendre ? Cela est l’œuvre, mais ceci est le la­beur. Certainement tels investigateurs ne jugeaient pas que la matière pre­mière n'est autre chose qu'esprit & vapeur si subtile & déliée que le seul regard de l’intellect l'a peut voir ou imaginer. Toutefois d’autant qu'elle est attachée au corps de cette mère, & habite en icelle, il faut par vive raison qu'elle ait quelque nature quasi corporelle, & apte à se corporifier. Or puisque que j'aie ci-devant assez, ouvertement déclaré à ceux qui sont doués de subtil jugement quelle est cette Na­ture, j’ajouterai ici que la spongiosité de la terre est pleine de cette vapeur spiritueuse, qui par la vertu de la chaleur innée, acquiert une qualité sèche, accompagnée d’une humeur secrète, par laquelle elle se condense & coagule en corps spécifique. Et comme cette nature humide desséchée a été premièrement eau, il faut aussi la réduire en eau par l’eau, qui est le seul moyen pour aquéfier les choses sèches, comme le feu pour dessécher les humides : Chose que Nature observe très exactement en la génération des métaux. Car l'eau fluant par les po­res terrestres, trouve une substance dissoluble, avec laquelle elle s’unit par leurs plus simples parties, & à cette union, conviennent les éléments dûment proportionnés. La substance a donc ainsi conjointe par sa dissolution, se congelé & coagule d'elle-même par endurcissement qu'elle a naturellement en elle à cause de sa siccité innée : puis par successive & longue ; décoction elle acquiert la dureté métallique. Mais puisque cette substance est dissoluble, de quelle autre nature peut-elle être que de sel ? car rien ne se dissout que les sels ; desquels la multitude & variété est grande, puisqu’il y en a autant que de choses au monde ? Tellement que tant plus il est brûlé, & plus acquiert-il de facilité à se dissoudre, pourvu qu'il ne soit arrivé jusqu’à la vitrification. Cette premiè­re matière est donc un sel : C’est à dire que le sel est le premier corps, par lequel elle se rend palpable & visible, duquel ici Raymond Lulle entend parler dans son testament, quand il dit : Nous avons ci-dessus déclaré qu'au centre de la terre est une terre Vierge, & un vrai élément & que c’est l’œuvre de Nature. Partant Nature est logée au centre de chacune chose. Ainsi le sel est cette terre Vierge qui encore n’a rien produit ; en laquelle l'esprit du monde se convertit premièrement, par vitrification; c'est-à-dire par exténuation d'humeur. C'est lui qui don­ne forme à toutes choses, & rien ne peut tomber au sens de la vue ni de l’attouchement que par le sel : Rien ne se coagule que le sel : Rien que le sel ne se congèle : C'est lui qui donne la dureté à l’or, & à tous les métaux : au diamant, & à toutes les pierres tant pré­cieuses qu'autres, par une puissante mais très secrète vertu vitrifiante. Qui plus est, il se voit que toutes les choses composées des quatre éléments re­tournent en sel. Car s’il advient qu’un corps se pourrisse, qu'en restera il sinon une poudre cendreuse qui recèle un sel précieux ? & si ce corps est détruit par brûlement, calcination, ou incinération, qu'en tirerons nous en der­nier ressort sinon du sel ? Les verriers nous serviront à cette preuve. C'est pourquoi Arnault de Villeneuve grand Médecin & Philosophe, en sa nouvelle lumière chimique parlant de l'eau permanente des sages, qui est une eau sèche, laquelle ne mouille point les mains non plus que l’argent vif vulgaire, dit : Qui sera-ce donc qui pourra faire cette eau ? certes je dis que ce sera celui qui fait faire le verre. Le même Auteur parlant de l'excellen­ce de cette eau sèche, l'a donné assez à connaître quand il dit en un traité chimique auquel il baille le nom; de Bréviaire philosophique : L'opérateur ne sera non, plus sans sel, qu'un archer tirera sans corde. Et la fontaine des amoureux dit aussi, Sans sel ne peux mettre en effet, utile chose pour ton fait. C’est donc de sel que tous les corps ont été premier composés, car ainsi que j’ai dit au précèdent chapitre, les principes de composition & de réso­lution sont semblables. Et comme veulent & tiennent tous les philosophes pour maxime infaillible, la première matière des choses n'est point autre que leur dernière, c’est-à-dire celle en quoi ils se résolvent en leur fin, donnant pour exemple la glace & la neige qui par chaleur se réduisent en eau, de laquelle par congélation elles étaient faites. Et si je voulais ici rapporter tous les témoignages des bons Auteur il en naîtrait une juste volume. Or pour montrer que ce sel est la pure & vrai terre, non pas celle sur laquelle nous marchons, que je veux prouver n’être que l'excrément & lie de l’autre, j’aurai recours à la premiè­re création des choses à laquelle je figurerai par l’exemple d'une opération similaire qui se fait à l’imitation de Nature, & par le moyen & même règle que ce grand univers a été fait. J'ai ci-devant dit que le principe des choses était l'eau, ou bien une Nature humide ainsi que dit Hermès, sur laquelle, suivant le texte de Moise l'esprit de Dieu était porté. Mais on me pourra demander comment ce grand amas & confusion d’eaux a été divisé, en sorte que cette ample & lourde masse terrestre en soit sortie ? & par quel moyen tant de choses diverses sont produites de cette terre. Je répondrai à telles questions ce que la seule expérience m'en a fait voir, disant qu'il est naturellement probable qu'il se fait lors premièrement quelque assiette au milieu de ces eaux par le moyen de séparation, suivant le pro­pre texte de Moïse, qui dit que Dieu sépara les eaux des eaux, car il en est de deux sortes, à savoir l’eau élévative, & l'eau congélative. La première s’élevant par évaporation laissa donc la seconde fixe en bas : ainsi que le voient journellement ceux qui font le Sel tant marin que fontainier. Vrai est que l'un se fait par la force attractive des rayons du Soleil : & l'autre par la violence expulsive du feu. Or le feu seul, où la seu­le chaleur entre toutes les choses du monde possède cette vertu séparative, par l’une ou l'autre de ces deux voies, ou naturelle, ou violente. C’est donc par l’un ou l'autre que cette séparation a été procurée. Mais à qui eut su Moïse comparer ce feu sinon à l'esprit divin, qui ne se peut autrement définir, que la source universelle de lumière, de chaleur animante & de vital mouvement : par lequel toutes choses sont, & persistent en leur être ? Considérons le sel de Nature étant encore en son limbe ou chaos, C’est-à-dire diffus, dissout, ou noyé dans son eau, en quelle forme apparaîtra-il à notre vue, & quelle qualité lui attribuera notre goût & attouchement sinon d'eau amère ? Lesquelles forme & qualité, il conserverait éternelle­ment si le séparateur n'intervenait. Mais aussitôt que cette eau élévative sent l'action du feu qui lui est ennemi ; la séparation commence à se faire par évaporation, & peu à peu se di­minuant fait apparaître au centre de son globe une petite assiette de sel qui s'assemble tout ainsi que le corps fît de la terre dans le premier limbe des eaux universelles. Voila donc la première opération que fît le feu, à savoir de fai­re apparaître l’aride, c’est-à-dire, la terre. Mais tout ainsi que cette terre première demeura coagulée par le feu avec ses excréments & fèces ; ce sel qui est vraiment terre retient aussi les siennes, encore qu'il semble pur & net, plein de blancheur & lucidité : Car rien ne se peut engendrer, alimenter, & croître, sans engendrer aussi des excréments, de la formation & séparation desquels je réserve à parler en leur lieu. Or ce sel ou cette terre aride qui se coagule & assiet dedans l’eau, reboit tout son humide, & se dessèche par la continuation du feu : gardant néanmoins en elle une humeur interne qui ne l'abandonne point ; & de la­quelle lui provient cette vertu dissolutive : puis arrivant température, en­tre le sec & l'humide, elle demeure apte aux productions des choses, tirée de puissance à effet par l'action de la chaleur. Et de vrai tout ainsi que le corps de la grand terre a cette vertu productive & spécifique des individus ; aussi a celle-ci que nous appelons sel ; Non pas qu'elle produise herbes, métaux, ni animaux, comme fait l'autre, mais elle à dans son sein la semence originelle de toutes choses ; de sorte que l'expérience nous y fait voir par les opérations du feu, les couleurs, saveurs, accroissements, végétations, & endurcissements, que l’on voit en cha­cun de ces trois genres. Et non seulement cela, mais encore le propre feu que le Soleil y a mis ; par lequel il vivifie & nourrit toutes choses. Ainsi qu'il m'est apparu au progrès de certaine œuvre philosophique : Ayant vu en cette matière seule, distinctement & l’une après l'autre : selon l'ordre & les intervalles déterminés par les maîtres, toutes les couleurs & les apparences qu'ils disent devoir arriver en leur matière à la confection de leur pierre; avec cette fusion soudaine après être parvenu à la haute rougeur du pavot champêtre : Et toutefois sans avoir produit le miracle tant désiré & attendu, quant à la Métamorphose des métaux : mais ayant fait sur les corps humains par sueurs universelles & naturelles, des effets si miraculeux que je ne l’oserais publier sans craindre le titre de charlatan : toutefois, Monseigneur, votre Altesse me peut garantir de cette injure, comme témoin irréprochable ; puisque le bruit de ces merveilles étant parvenu jusqu'à elle vous daignâtes bien ainsi que Jupiter visiter la demeure de votre pauvre Philémon ; portée du généreux dessein d'en être assurée par la bou­che d'un homme de bien, qui cruellement affligé de diverses douleurs, & trop exténué de la languissante longueur de ses maux, n'avait plus recours qu'à la bonté céleste, ni espoir qu'en la mort, à chacun moment réclamée. Le dire véritable duquel obligea encore votre altesse, de faire ouïr par information solennelle une multitude d'autres que j'avais soulagés par ce même remède. Et si l'avidité ou l'envie de celui auquel était commis & confié le soin de la santé de feu (de très illustre & glorieuse mémoire) monseigneur le révérendissime Cardinal votre très cher frère, ne l'eût empêché d'en prendre, j'estime que Dieu n’eût dénié à son excellence la même grâce & bénédiction qu'il avait élargie à tant de pauvres gens. Si donc ce Sel à toutes les qualités de la terre, qui voudra soutenir que lui-même ne soit terre : & par conséquent qu’il ne doive être appelé Esprit universel terrifie, ainsi que Hermès l’a dépeint ? Mais je dirai que cette conversion ne se peur faire sinon par un artifice de très facile pratique, & de très mal aisée perquisition. Car sans mentir c'est un acte qui passe l'humain de faire voir a l’œil & toucher au doigt cette première matière qu’un monde d'hommes admirés pour leur grande doctrine en tous les siècles, ont estimé voire affirmé être invisible, & incompréhensible. S'amusant seulement par une profonde théorie à discourir de l'excellence de la chose ; & non pas à la rechercher & connaître par ses effets. De sorte qu'entre tous les curieux que j’ai pratiqué depuis quarante ans que j'en ai senti la première odeur, je n'en ai point trouvé six qui le connussent. Or ayant suffisamment éclairci comment ce sel est converti en terre ; & gagné ce point aussi, qui est la vraie opération des opérations : il reste maintenant à montrer comme après cette conversion sa vertu lui demeure entière. Toutefois avant que passer outre il est bien raisonnable de dire de quelle vertu & force était doué cet Esprit ou Sel, afin de le savoir rechercher & retrouver en lui quand il sera terrifié. Je dirai donc à cet effet que c’est une chose indubi­table & qui n'a besoin de preuve, que les Cieux sont en continuel mouvement qui tend nécessairement à quel­que fin. Car, combien que naturelle­ment on puisse dire la fin de ce qui se meut être d'aller d'un lieu en un autre, si est-ce que le mouvement se fait pour quelque autre cause : & l’intention de la motion n'est pas seulement de remuer de place en place : mais bien de faire ce mouvement pour parvenir à l'effet de quelque autre fin. Car il y a deux fins : L’une que les Philosophes appel­lent fin pour laquelle la chose se fait, comme la fin de la génération de Platon, c’est l'âme de Platon. Et la fin pour laquelle Platon a pris les vertus y c'est béatitude. L'autre fin est ce à quoi les choses vont à cause de la précédente ; comme la fin de l'assemblement du mâle & de la femelle, c'est la génération, mais la fin pour laquelle se fait la génération, c’est l’homme, ou l'animal. Aussi la fin pour laquelle Platon alla de Grèce en Egypte c'était pour apprendre sapience. Mais la fin de son cheminer, c'était l'Egypte où il prétendait d'al­ler. La fin donc du mouvement des Cieux n'est point seulement de se remuer de lieu en lieu : Mais afin d'in­fluer leurs vertus sur les corps infé­rieurs. Car d'imaginer que l'influence se fasse & s’épande inutilement es lieux où il n'y a rien pour la recevoir, c'est une erreur trop grossière. Or cette in­fluence de vertus est indéficiente & continuelle à cause que le mouvement par lequel elle se fait est orbiculaire, toujours recommençant & retour­nant à soi-même. Qui est la raison pourquoi les choses sur lesquelles elle se fait, & ce qui en procède est de pareille nature & qualité ; recevant sans cesse une force & multiplication de ces vertus qui ne manque jamais : & puisque cette influence ne s'étend point dessus les Cieux, où comme j’ai dit, il ni a rien ; il s'ensuit de nécessité qu'elle le doit faire sur quelque chose inférieure & corporelle, sur quoi elle puisse agir. Car rien ne pâtit que ce qui a corps : Mais quel corps naturel y a il au monde que celui de la terre ? n'est-ce pas le corps des corps ; Et celui seul qui de lui-même peut subsister, ayant toutes les qualités requises aux corps, à savoir longueur, largeur, profondeur, superficie ? n'est-ce pas le sujet ou but préfix de la Nature, à quoi sans cesse elle s'exerce de corporifier & animer ? Ou pourrait-elle donc accomplir ces ouvrages sinon dans le corps de la terre ? ainsi la terre est le seul corps inférieur qui reçoit les influences célestes, les vertus & puissances desquelles sont de pénétrer, échauffer, purger, séparer, vivifier, augmenter, conserver, & restaurer. Il n'est besoin de disputer ici maintenant si les Astres & les Cieux influent leurs corps sur le corps de la terre, car l'expérience nous en relève par le témoignage des sens. Par quoi, laissant cela pour connu, je m'efforcerai seulement à déduire comment ils font leurs vertueuses influ­ctions. J'ay naguère dit qu'elles ten­dent en bas directement & non en haut. Et d'autant que le bas d'un corps sphérique est son centre, c'est donc nécessairement sur la terre qu'elles découlent, & en elle seule qu'elles finissent & fichent leurs pointes. Car la ter­re est le vrai centre de l'univers, & le point de ce grand cercle où toutes les lignes de ces instructions aboutissent. Et parce que cette terre est un corps solide, & que la solidité de tous autres corps provient d’elle, il faut une vertu très subtile pour la pénétrer par ses moindres partis. Les Cieux donc qui sont de très subtils matière produisent des vertus pareilles, car les opérations suivent ordinairement les qualités du corps qui les produit. Or cette pénétration ne servirait de rien, & serait comme une eau courante sur un champ duquel elle n'arrose que la superficie à cause de la vitesse de son cours, si elle n'y faisait quelque pose. Mais puisque infailliblement elle tom­be jusqu’au centre, & qu'elle ne peut passer outre, ne trouvant rien de plus bas pour y descendre, elle est contrainte de s'y arrêter & amasser. C’est pourquoi quelques-uns ont dit que le fond de la terre est très précieux, à cause que toutes les vertus célestes s'y assemblent & unissent. Lesquelles ainsi unies & assemblées ont une puissance infinie, tant parce qu'elles y affluent continuellement, que parce qu'elles procèdent des corps infinis en vertus, immortels, incorruptibles, & indéficients. Les anciens Poètes qui fabuleusement nous ont laissé ce qu ils avaient imaginé de ces choses occultes, partageant le monde en trois, assignèrent à Jupiter comme premier fils de Saturne, le Ciel : encore qu’aucuns aient voulu attribuer le droit d'aînesse à Neptune, & l'élection de ce rè­gne supérieur à Jupiter, pour certaines raisons sophistiques nullement nécessaires à mon propos : auquel Neptune fut baillé la Mer pour son lot. Plu­ton fut apanagé de la Terre, comme ca­det : Et toutefois il est estimé le plus riche des trois frères, à cause que dans son héritage naissent & renaissent continuellement tous les trésors du monde : & semble qu'il ait rendu ses deux frères tributaires vers lui de ce qu'ils ont de plus exquis. Ils le disent Roi des enfers, & pour son lieu de plaisance lui don­nent les champs Elysées, où les élus & bienheureux lui vont faire la court. Nos Théologiens veulent aussi qu'en ce même lieu soient les enfers, & les tourments des âmes : se persuadant qu'étant bien véritable que les influences de tous les astres qui sont de nature ignée y tombent, il y doive avoir une ardeur incroyable. L’on peut sans doute appeler ce lieu infernal, puisqu'il n'y a rien de plus bas : Mais que les âmes y soient tourmentées par ce feu, &que l'ardeur d'icelui soit ou puisse être tel­le qu'ils disent, cela semble éloigné de la raison, & des vrais axiomes de Philosophie. Car, outre que les âmes n'occupent aucun lieu, par leur confession même, & que leur naturel après qu'elles ont quitté le fardeau de leurs corps est de tendre & se porter en haut, à cause de leur légèreté spiri­tuelle, qui tient plus de la qualité ignée que de toute autre ; elles ne peuvent qu'avec violence, ni comme légères être démergées en ce lieu souterrain, ni comme simples pâtir l’action du feu qui n'a point d'empire sur son semblable. Pourquoi veulent-ils donc qu'elles descendent en ce lieu pour y être tourmentées ? si ce n'est que le pesant fardeau du péché dont elles sont enveloppées, déprimant leur na­ture les porte en bas & fasse descendre au centre de la terre : & que le même péché encore s'étant emparé & comme incorporé avec elles il se face je ne sais quelle composition qui les rende passibles & sujettes, non à l'action simple & naturelle de ce feu, mais peut être à la violence d’un au­tre feu créé de Dieu à cet effet : & peut être de ce feu même dont nous par­lons, son action lui étant redoublée par une secrète & vertu divine : ce qui est fort probable, & semble être autorisé de l'écriture sainte : Toutefois je ne veux témérairement faire opinion à part ; non plus que m'écarter de la foi orthodoxe, au soutien de laquelle j'ay de longtemps voué ma vie, & le peu d'industrie que je tiens du Ciel. Je dirai néanmoins en passant (pour ne m’éloigner de mon premier discours) que c'est mal conclu de dire, que puisqu'en ce lieu s'assemblent toutes les influences des Astres, il s'ensuit qu'il y doit avoir une ardeur extrême, ce qu'à la vérité je confesserais si le feu des Astres était ainsi que le vulgaire, détruisant & consommant, non pas vivifiant, conservant, & nourrissant : car s'il était tel qu'on le croit, il y a longtemps que non seulement la terre, mais l’univers fût consommé. Ces influences véritablement s’échauffent dans le sein du vieil Demogorgon, Mais c'est d'une ardeur vitale, & non mortelle, ou détruisante. Laquelle y plante une vertu omniforme, qui par cet échauffement se dilate par tout le corps terrestre, étant la première cause motrice des générations. Et ne faut penser que la chaleur externe qui provient du Soleil échauffe seule la terre, & la fasse engendrer : car nous voyons qu'en hiver, alors que le So­leil est le plus éloigné de nous, le dedans d'icelle est plus chaud qu'au plus ardent de l'été, comme il s'expéri­mente es puits, fontaines, & eau es pro­fondes. De sorte que pendant les plus fortes gelées de l'hiver, les métaux ne laissent à se cuire & endurcir ; Et peut on assure que c'est lorsque se fait leur plus grande cuisson, à cause que la chaleur centrale est réprimée & retenue dans la terre par la froideur de l'air & de l'eau qui l'environnent. Le Soleil remontant au printemps, & s'appro­chant de son perpendicule sur nous, n’est pas la principale cause de la végé­tation des choses : Car si elle dépendait de lui seul, aucun ne doutera que plus il serait haut & exalté, les végétations s’iraient augmentant à proportion de la chaleur croissante : ce qui se voit tout au contraire. Mais pource qu'un semblable attire volontiers l’autre, & que l'un s’éloignant l'autre se recule & départ aussi, le Soleil par la force aimantine de ses rayons attire & rappelle la cha­leur du Soleil centrique, retirée & comprimée en l'intérieur de la terre par l'âpre rigueur du froid, laquelle remontant à la superficie redonne la vertu végétative à toutes choses. Ce n'est donc pas l'externe chaleur du Soleil céleste qui échauffe le profond de la terre, mais bien celle du Soleil terrestre innée en elle : car il y a deux sortes de chaleur : l'une de réverbération, qui est l'externe ; l'autre d'influence & pénétration, qui est l’interne, dont j'entend parler : Le naturel de laquelle est de vivifier, augmenter, & conserver, par l'entretien de l’humeur radicale contenue en ce feu du­quel j'ay fait mention au précèdent chapitre. Qui plus est, pour vérifier que ce feu central n'est point extrême, ni propre à tourmenter & brûler, nous voyons que tous les astres par leurs influctions ne tendent pas à chaleur, & que ce n'est pas leur seul naturel d'échauffer, car Saturne est froid & sec : Jupiter chaud & humide : Mais, chaud & sec : le Soleil chaud & sec : Vénus froid & humide, la Lune hu­mide & froide : & Mercure tenant du naturel de tous, s'accommode variablement à tous. C’est donc chose faci­le à juger que toutes ces influences engendrent une chaleur tempérée des quatre qualités, qui sont chaud, sec, froid, & humide, Lesquelles convenant ensemble, il est nécessaire que le lieu où elles conviennent les ait en lui avec cette température. C'est pourquoi cette vapeur ou esprit qui provient de ce centre participe de ces quatre. D'où prennent leur origine toutes les qualités des simples ; dont les uns échauffent parce que la chaleur y domine : les autres dessèchent à raison de la siccité qui maîtrise ; les autres hu­mectent & refroidissent selon le plus ou le moins de froideur & humidité qui abonde en eux. D'autre part, les Astres versent dans le centre plusieurs autres natures ou qualités que celles-là, car ils y sèment les germes des saveurs, couleurs, & odeurs que l’on goûte, voit, & sent en toutes choses. Je dis donc que les Astres échauffent la terre en son centre ; & par conséquent cet Esprit originel qui y habite participe à cet échauffement. Et parce que la vertu naturelle de la chaleur est de séparer ; par même influction descend aussi cette vertu séparative, qui divise le pur d l'impur, le subtil du grossier, le léger du pesant, & le doux de l'amer. Laquelle séparation, qu'on peut nom­mer purgative, est cause que naturel­lement toute chose rejette d'elle-même les excréments qui ne sont de sa substance spécifique : ce qui a la vérité est très nécessaire : car il n'y a rien au monde en qui les excréments n'excè­dent la substance naturelle. Et tout ce que nous voyons & touchons n'est autre chose que l'excrément qui enveloppe cette substance cachée. Nous l’apercevons clairement aux viandes que nous mangeons ? la masse desquelles ne se convertit ou trans-substancie pas en notre  chair, mais s'évacue par les lieux à ce destinés. Nature attirant seulement d'icelles le suc invisible & spirituel, apte à se carnifier & substancier en nous. De même pouvons nous dire que cette masse terrestre que nous foulons des pieds n'est qu'un excrément de la première substance, qui s'amassa dans le limbe du chaos, s'affaissant & enfonçant à l'entour du cen­tre par égale proportion: qui a causé cette rondeur sphérique, avec la substance équilibre, qui fait qu'elle ne peut remuer ni tomber, car étant déjà dévalée au plus bas lieu, elle ne saurait passer outre qu'en remontant, de quelque côté que ce soit : & cela répugnerait totalement à son naturel. Nous voyons que les lignes qui de chacune partie de la superficie d’un cercle tom­bent à son centre qui est leur point, n'en peuvent être tirée sans remon­ter d'où elles sont parties. je ne dis pas qu'au corps de la terre il n'y ait rien qu’excrément ; car quoiqu’il apparaisse tout excrémentiel, si est-ce qu'en ses excréments est enveloppée une substance pure ; qui toute spirituelle ne peut substanter sans l'administration d'un corps : ainsi que nous voyons en toutes les choses qui en proviennent, dont la semence & première matière est invisible ; mais est portée & conduite par la masse corporelle qui s’engendre même avec elle, par ce que rien ne se corporifie sans l'excrément. Par quoi aux générations des choses cette substance est séparée du corps de la terre par l’opération de la chaleur influée ; ne prenant ni retenant rien d'icelle terre : mais s'en aidant seulement à son soutien. Laquelle n'a servi dés le commencement sinon d’un réceptacle & magasin des influences célestes ; ou pour mieux dire qu'un vaisseau ou cette matière spirituelle fait les opérations : comme il sera plus clairement traité avec démonstration évidente au chapitre suivant, ou je parlerai des séparations. Or serait-ce peu fait de séparer les choses, si après la séparation elles demeuraient inutiles & sans action. Le but auquel tend Nature est de vivifier en séparant, afin d'éviter la mort qui ne vient d'ailleurs que de l'abon­dance des excréments qui suffoquent la pure & naturelle substance : j'entends la mort naturelle, & non la violente & forcée. Que si les semences des choses demeuraient toujours ensevelies en cette terre excrémenteuse, rien ne sortirait en lumière, & ne recevrait le bé­néfice de la vie. Mais la vertu du Ciel par son influence vitale les tire dehors en l'esprit primitif, qui rempli d'icelle la départ & dilate en toutes espèces & chacune d’icelles, selon que leur na­ture & composition le requiert. La vivification provient donc de la purifi­cation que font les Astres en influant : avec laquelle découle aussi une vertu d'augmentation & restauration. Car étant en continuel mouvement ils sont aussi en continuelle action d'influer, & par conséquent en perpétuel­le vivification : incessamment ajoutant vie à vie. Ce qui ne se peut faire que l'augmentation ne s'en ensuive, avec la conservation & restauration : L'une par l'indéficient entretien de la vie, l’autre par le refoumissement infini de ce qui l'emploie & départ aux générations des espèces : comme il se voit appertement en cette première matière corporifiée ; laquelle engrossée par l'imprégnation céleste se nourrit, multi­plie & accroît de soi-même, pal une vive source d'aliment & accroissement qui flue inépuisable. Qui est la cause qu'elle est nommée dragon ou serpent luxuriant en soi même : Toujours renaissant & germinant comme les végétables, en quelque lieu qu'il soit. De force que tout endroit & place qui en aura été une fois peuplée, n'en sera jamais dépourvue, quelque lavement ou brûlement que l’on en puisse faire. Et voilà certainement une des mar­ques plus insignes avec laquelle on puisse discerner cette matière premiè­re. Ce sont donc ici les principales vertus que cet esprit universel reçut des influences célestes dès le commencement du monde, & recevra jusqu’à la fin : produisant toujours des effets merveilleux en tous les membres de ce grand corps universel. Mais on me pourrait demander pourquoi cette première matière que j'ai dit avoir reçu du Ciel tant de pures & vertueu­ses influences, est ordinairement trouvée farcie de tant de vicieuses qualités ? & comment les retient elle après les avoir reçues, vu qu'elle est sans cesse en besogne aux actions de séparation, vivification, augmentation, conservation, & restauration ? car si elle ne sépare, il est nécessaire qu'elle mortifie. Et si elle n'augmente, conserve & restaure, il faut bien qu'elle diminue, détruise, & affaiblisse : ce qu'a vrai dire elle ne fait jamais. Je répondrai que les Astres ont double influence ; L’une naturelle, L’autre accidentelle. La natu­relle est celle qui est innée en eux, & leur fut donnée dès la création, qui est ce gouvernement de l’univers dont par­le Hermès au Pimandre, par lequel ils l'entretiennent en son être, le gardant & conservant par leurs vertus de destruction, décadence, & anéantissement des vertus de cette influence, dont l’Esprit de l'univers est incessamment fourni & doué, comme nous voyons ; lequel les applique & fait voir en toutes choses auxquelles il donne accroissement & subsistance. Mais l'ac­cidentelle est celle qui leur survient outre leur nature par les occurrences de leurs situations & regards : Et celle-ci change à toute heure, de sorte qu'el­le n'est jamais semblable : & n'a puissance que sur les effets de la matière, & non sur la matière même. Car quelque maligne influence qui arrive, nous voyons que la terre en son centre ne laisse pas à dûment faire les opéra­tions, & sans cesse produire animaux, végétaux, & minéraux. Que s'il arrive quelquefois des mortifications, cela, procède seulement de la malice de l'aspect qui ne touche que la superficie des corps, c'est-à-dire la masse excrémenteuse, & non pas la substance intérieure, qui est la chose même. Et de vrai cet accident se change : tellement que cette influction opère tantôt une chose, & tantôt une autre toute contraire ; Ce que ne fait jamais la naturelle & principale, qui demeure fixe & permanente en son point. De là se doit tirer une conclusion que la ma­tière première comme simple de soi ne reçoit sinon les vertus célestes, quelle reçoit & garde encore en sa terrificaction. Or il faut déclarer comme el­le les retient ; afin-de prouver ce que dit Hermès, que sa force demeure en­tière étant convertie ou muée en ter­re, d'autant que toutes les vertus céle­stes descendent &conviennent au centre de la terre : & que leurs cours ne tendent sinon à l'information de la matière qui est comme un réceptacle des Idées suprêmes. Cette matière même étant pleine de formes, non actuellement, mais par possibilité, se diversifie par innumérables spécifications. Ainsi n'est elle pas proprement corps, mais quasi corps, & continuelle com­pagne des corps, que toujours elle appette par un désir d'information vers laquelle sans repos elle le meut & achemine. Laquelle motion & achemine­ment lui arrive par l'action du feu céleste que j'ai ci-devant dit êtres le premier moteur dans le Chaos. Ce que les anciens poètes comme Orphée, & Hésiode ont décrit sous le nom d’amour, & que l’Homère & Pindare François, Ronsard, a divinement chanté en cette inimitable stance.
Je suis Amour le grand maître des Dieux,
Je suis celui qui fais mouvoir les Cieux,
Je suis celui qui gouverne le monde :
Qui le premier hors de la masse éclos,
Donnai  lumière, &fendis le chaos,
Dont fut bâti cette machine ronde.
Puis donc que cette matière de son propre naturel & désir tend à se corporifier, qui pourra dire avec raison valable qu'en se corporifiant nature la dépouille & prive des vertus mêmes qui causent la corporification ? Et puisque venant à prendre corps elle se convertit premièrement & prochai­nement en terre ; Qui voudra nier que cette terre ne soit douée de ses mêmes vertus ? Car quoiqu’à cause de la commixtion & concurrence des éléments elle ait quelques impuretés, si est ce qu'en son profond elle est toujours très pure, de sorte qu'après sa purification le plus puissant & actif de tous les éléments, qui est le feu, n'y a plus de puissance destructive, car elle le surpasse en perfection & subtilité. C’est pourquoi elle pénètre si promptement tous corps ; les vivifiant & augmentant en force ; restaurant & conservant en eux ce qu'elle y trouve être de sa nature, à savoir l’humide radical ; que par sa fusibilité ignée elle purge & sépare des excréments qui l'enveloppent & tâchent à le suffoquer. C’est en un mot cette excellente médecine que Salomon dit être tirée de la terre, & que l'homme prudent ne dédaignera point. C'est encore le sel précieux auquel ce grand Docteur des Docteurs compara ses Apôtres, comme au trésor plus exquis que les Cieux aient produit. Car il eût aussitôt dit vous estes les diamants, les rubis, les perles, l’or où l'argent de la terre, s'il n'eût bien su que toutes ces choses, quoi qu'admirables, n'ont rien en elles de comparable à ce sel général : auquel seul elles doivent l'hommage de leur glorieuse perfection. Cette médecine opère comme le feu en consommant : l'impur quelle sépare du pur, par un banissement perpétuel des parties Hétérogènes ; & une adoption des Homogènes. Le Ciel ayant donc engendré cette vierge dans la matrice de la terre, elle a justement retenu les vertus de ses parent. Et comme l'enfant qui est naturellement participant des humeurs de ses père & mère, par la commixion de leurs semences, ait été des sages anciens appelé d'un nom propre­ment composé des noms de ses deux géniteurs, à savoir Androgine ; que les poètes ont dit Hermaphrodite ; par ce qu'il ne pouvait encore être appelé homme ni femme, étant incapable de produire les effets de l'un ni de l'autre : aussi est il convenable d'attri­buer à cette vierge le nom d'Uranogée, où Ciel terrifié, puisque étant ter­re elle à néanmoins en soi, par leurs vertus, tous les Cieux enclos & joints d’un lien indissoluble : desquels elle fait voir les opérations admirables. Dont toutefois j’ay déjà fait ici une suffisante ouverture à ceux qui par la lumière de leur noble intellect pourront traverser la sombre épaisseur de la forêt noire : & comme dit Virgile, auxquels sera donné d'en haut d'entrer dans les obscurs cachots de la terre.

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De la séparation du feu d’avec la terre ; du subtil d’avec l’épais, & par quelle industrie elle se doit faire.

Chapitre III.

La nature très sage ouvrière nous enseigne par ses opérations propres que nous devons en toutes choses considérer la fin où nous désirons parvenir, & par où nous devons commencer nos ouvrages. Pour cette cause le prudent inquisiteur des secrets naturels doit avoir vraie connaissance des principes, progrès, & qualités, tant internes qu'externes de la matière, afin que prétendant accomplir quelque excellent oeuvre il ne confonde la fin avec le commencement, & par  régimes fantastiques & sentiers inconnus il ne s’égare & s’éloigne du grand, plain, & droit chemin que Nature à tracé dès le premier projet & fondement du monde. Le divin Hermès a bien su tenir cette voie par la connaissance parfaite qu'il avait de la constitution de l’univers : & voulant par Art en suivre les vestiges & traces naturelles s'i­magina très prudemment que la terre est le principe de toutes choses : & la première qui fut créée par séparation dedans le ventre du chaos. C’est pourquoi il entra ainsi directement au sacraire des arcanes naturels par la terrification de cette matière premiè­re, que j’ai dit ci-devant être nourrie dans la matrice de la terre. Mais comme ce n'est pas assez à un Architecte d'avoir les matériaux d'un édifice, s’il n'a la science de bâtir & les mettre en œuvre : Hermès ne se contenta pas aussi d'être pourvu de la matière convenable, mais il rechercha & apprit soigneusement les moyens de la met­tre en œuvre, à l'imitation du grand Physicien en la confection du monde : créant d'icelle un petit monde auquel il sut enclore toutes les vertus du grand, duquel, & sur le patron duquel il l'aurait pris & façonné. Considérant donc que ce qu'il voulait faire était une chose très parfaite, & que pour parvenir à telle perfection il fallait commencer par les choses basses & encore grossières, c’est-à-dire par la séparation de ce qui était superflu & nuisible à son œuvre : il voulut premièrement diviser les Natures contraires, pour éviter la ruine d'icelle. En quoi véritablement on peut dire qu'il prit l'oiseau par le pied, suivant l’adage : & fait son entrée par la vraie porte & allée qui conduit droitement au cabi­net des secrets de Nature. Car séparation est le commencement de toutes choses, & la première opération qui distingua les membres confus du corps universel. Par la division des difformes amas du chaos commença premièrement à s'éclaircir & arranger l'ordre & forme des éléments: car sans cette séparation le jour & la nuit le Soleil & la Lune, l’Hiver & l'Eté, seraient en­core une même chose à présent : Les Métaux & minéraux tant diversifiés, n'auraient qu’un même corps : Et tous les végétaux une même semence. Il fut donc nécessaire que Nature commençant ce bel ordre & distinction que nous voyons embellir l'univers par l’œuvre de la séparation. Mais descendant aux choses particulières, considérons que cette savante ouvrière commence par-là tous ses labeurs. Les générations ne se commencent ni achèvent que par séparation : & par séparation les aliments augmentent & maintiennent tous corps. Que si je voulais m'étendre en la preuve de cette vérité par chacune des espèces, je m'envelopperais en la confusion du même Chaos d'où je ne sortirais jamais pour l'infinité des exemples qui s'offriraient à moi. Je poserai donc ce premier fondement, que nature commence toutes besognes par la séparation. Mais comme ce n'est pas assez de savoir cela si nous ne savons aussi qu'elles choses elle sépare, & d'où vient cette vertu séparative : il faut examiner cette matière afin que mon discours marche règlement & par ordre. Toutefois avant qu'entrer en cette lice il me semble à propos de définir cette séparation, & déclarer combien il y en à de sortes. Or séparation en général n’est autre chose que division & distinction des choses dissemblables ; comme du ciel d'avec la terre ; du So­leil d'avec la Lune ; & autres choses que j'ai déjà dites. Comme aussi du pur d'avec l'impur, du chaud d'avec le froid, du sec d'avec l'humide. Et de cette définition je tirerai deux sortes ou espèces de séparations. La premiè­re sera des choses simplement différentes & non contraires, comme des parties du monde qui furent séparées du premier chaos. Ou bien pour descendre aux particularités, comme du bois d'avec l'écorce, des feuilles d’avec le fruit, de la racine d'avec les branches. Et cette espèce sera simplement appelée distinction, parce qu'à la vérité ces parties ne sont pas divisées ni retranchées l’une de l'autre : soit que nous considérions les principaux membres du monde, ou bien les particularités, car, encore que la terre & les Cieux semblent séparés à cause de leur situa­tion, à savoir du haut & du bas, si est-ce pourtant qu'ils ne sont retranchés l'un de l'autre, y ayant une perpétuelle connection & alliance entre eux. Ainsi que l’on peut recueillir de plusieurs endroits de ce livre. C'est pourquoi Homère non moins admirable en Philosophe qu'en poésie à dit que la terre était attachée au Ciel avec une chaîne d’or. D'ailleurs, suivant l’exemple que j'ai naguères baillé, les feuilles & le fruit, le bois & l'écorce, les branches & la racine, ne sont pas séparées & divisées comme contraires, mais bien sont distinguées chacune en son ornement & endroit : ayant néanmoins certaine parenté & liaison, sans que l'un occupe l'autre, mais s'accordent, s'aident, & supportent l'un l'autre. La seconde espèce de séparation est le désassemblement ou déliement des choses totalement étranges, contraires & superflues: qui n’ont aucune connexion de nature avec la substance des choses : comme l'impur d'avec le pur, le froid d'avec le chaud, le grossier d'avec le subtil, & choses semblables. Non pas que je veuille dire ces choses ne pouvoir être ensemble, mais que leur assemblement & mélange cause par leur diversité la destruction, ou du moins empêche l'a­ction des vertus naturelles innées en la pure substance. Et cette manière de séparation doit proprement être dit-te division ou retranchement, lequel Nature pratique en toutes ses produ­ctions, afin de rendre libres ses pro­pres actions & vertus en chacune cho­se. La première est donc seulement comme une distinction des parties vraiment dissemblables en situation & figure, mais toutefois homogènes en substance & vertu. Car c'est une chose certaine que le bois, l’écorce & tout ce qui est de l'arbre, participe à cette vertu innée qui lui est propre­ment particulière, mais générale à toutes ses parties. Quant est des autres subalternes, il y en peut avoir de dissemblables, c'est-à-dire, qui reçoivent plus ou moins de substance, mais non pas de contraires: car un même effet ne produit, point choses diamétrales en une seule matière ; comme d'une plante salutaire ne peut sortir une ver-tu vénéneuse, encore qu'elle soit salutaire à un corps & mortelle à un autre ; ainsi que le verastre qui nourrit & engraine les cailles, & tue l'homme : ne pouvant pourtant exercer ces contrai­res vertus en un même sujet. C’est à dire que le verastre ne peut nourrir & tuer la caille, ni empoisonner & nourrir l’homme tout ensemble. La vertu propre à la plante est donc en toute la plante, & chacune des parties de la plante est véritablement dissem­blable en situation & figure, mais non pas contraire en vertu ni substance, car la feuille & le fruit sont de la sub­stance de la plante, & ont plus ou moins les vertus d'icelle. On me vou­dra peut être objecter que les choux produisent deux effets divers, selon l'opinion vulgaire, qui estime que leur jus lâche le ventre, & leur marc le resserre. A quoi je répondrai que si c'est le propre de la substance de cette plante de lâcher il est impossible que restriction en provienne : car à dire vérité le marc n'est pas de la substance ; comme il s'éprouve assez en la dige­stion de l'estomac qui prend bien la substance du chou par aliment ; mais il rejette la masse comme excrémenteuse, & qui n'a aucune vertu nutritive laquelle vertu est toute en la substance & en chacune partie d’icelle. Car la substance à cette propriété qu'elle ne reçoit en elle aucune contrariété, mais seulement le plus ou le moins : Ce que j’entends des actions & vertus d'icelle, non pas de l’essence. Pour exemple de quoi on peut dire que l'homme en chacune partie de l’homme n'est point plus ou moins homme qu’un autre ; mais bien voyons nous que les vertus & actions, d’homme sont plus excellentes & puissantes en l’un qu'en l’autre ; & en ce membre ici qu'en celui-là. Le semblable est aux simples dont nous voyons les parties plus ou moins chaudes ou froides, sèches ou humides l'une que l'autre : ce que leurs couleurs & saveurs dénotent, toutefois il n’y aucune contrariété en ces choses ; car nous ne trouvons point qu'une partie d'une plante tue ni empoisonne par trop de froideur, & que l'autre guérisse par trop de chaleur : mais bien trouvons nous par expérience que les fleurs & cimes des branches sont plus subtiles en action & vertu que le tronc ou les parties plus basses : d'autant que le propre du plus pur de la substance est de s'élever au plus haut : & le moins pur de demeurer plus près des excréments, aux parties inférieures. Ce que Nature a voulu pratiquer pour deux raisons l'une pour orner & embellir la plante par la variété de ses digestions : l'autre pour donner aux humains, voire à tous animaux, ce qui plus ou moins leur faisait besoin pour la conservation de leur être ; se montrant en cela très soigneuse mère, qui prépare toutes choses né­cessaires & propres, chacune selon son degré, autant que son industrie & puissance le lui permet, car elle ne passe jamais outre une simple perfection : comme aux herbes les fleurs & les semences sont les plus parfaites parties qu'elle ait su élaborer. Lesquelles par après l'art commençant ou la Nature a fini sont par lui conduites à plus haut degré de perfection, par le même chemin que dent Nature : savoir est par la séparation : comme il sera dit ci-après. Nature donc par cette pre­mière sorte de séparation ne fait que distinguer les choses pour ornement du sujet, & utilité des animaux, ou autres parties du monde, entre lesquelles ; elle a semé & planté une alliance & parenté réciproque, de sorte que tou­tes s'entreservent & secoure selon leur naturel & sympathie. Mais la seconde manière de séparation est différente, car par icelle Nature, ou l'art à son imitation, divise ou retranche les choses contraires ; c'est à dire qu'elle distrait de la substance tout ce qui n'est point de son essence, mais plutôt lui est ennemi, étant toutefois avec elle, encore qu'il ne soit point d'elle : comme le pur d’avec l'impur, le subtil d'avec le grossier, la substance d’avec l'excrément. Cette seconde sorte de séparation se fait aussi pour deux causes ainsi que la précédente. L'une pour préserver la pure substance de corruption & de mort ; l'autre pour rendre ses vertus & actions plus libres en la dépouillant de toute féculence grossière. Car la chose impure qui enveloppe le pur de la substance & se mêle parmi, ne cesse de la quereller & combattre jusqu'à ce qu'elle l’aie surmontée & suffoquée, donnant entrée & accès à la corruption mortelle qui ne s'attache jamais aux choses simples & pures, mais seulement aux ordes & composées. Toute substance donc est simple & pure de soi-même, & par conséquent non sujette à corruption ni à mort : comme nous le voyons aux choses supérieures éloignées de tous excréments. Mais les inférieures ne sont pas ainsi, car elles habitent au milieu des lies impures du monde desquelles le naturel est de détruire & mortifier : comme celui de la pureté est de vinifier & conserver. Les corruptions & mortifications viennent es hommes par les lies du monde, dans lesquelles ils vivent une courte & pénible vie pleine d'ennuis & de languissantes maladies, ne plus ne moins qu'un criminel enclos dedans une orde & obscure chartre, où il transit entre la mort & l'espérance, parmi l'infection & la vermine, repu du rebut des viandes gâtées & malnettes. Car tous aliments sont impurs, & portent avec eux les bourreaux de la vie, à savoir les venins cachez desquels enfin la mort nous assassine en trahison par nos propres mains, &de notre consentement ; n'ayant en eux qu'une si petite quantité de substance vivifiante & nourrissante, & encore si fort embarrassée & infectée des excréments, que la digestion de l'estomac la peut malaisément attirer seule. Ces venins entrant & pénétrant donc dans les corps avec la substance, ils ne cessent de s'y accroître & amonceler, jusqu’à tant qu'ils aient offusqué, voire éteint la lumière de la vie, & maîtrisé l'action légitime de Nature, qui est la vivification, si par la médecine & séparation ils n'étaient empêchés & retranchés. Ce sont donc les excréments qui causent la corruption, laquelle nous vient de deux sortes. La première, de la semence des parents, qui mal sains & corrompus produisent une semence impure & corrompue, qui s'empire de race en race. Et qui toutefois est sujette à la correction des médicaments, qui arrêtent le cours de ceste corruption active tendante à mortification. C'est proprement ce maudit Satan qui circuit le monde, cherchant incessamment à dévorer les pauvres mondains : Et pour cette cause il rode autour du globe terrestre, c'est à dire, autour des excréments du monde qui ont leur principal siège en la terre ; laquelle même vomit la corruption sur les autres éléments. Ainsi les hommes vivants d'iceux & en iceux, sont corrompus en eux & par eux, & partant ne peuvent avoir qu'une semence corrompue qui toujours avec le temps se corrompt de plus en plus. Car notre âge plus vicieux & débordé que celui de nos aïeuls, a fait de nous pire portée que celle de nos pères ; comme il en sortira de nous une plus dépravée; qui en sera quelque autre capable de la surpasser encore en les débordements. L'autre source de corruption prend sa naissance des aliments abon­damment excrémenteux, par lesquels les corps sont infectés de sorte que cet­te infection glisse de père en fils, com­me nous voyons en la lèpre, & autres maladies héréditaires. Or ces aliments acquièrent cette corruption du lieu de leur génération. Car après que le souverain auteur de toutes choses eut disposé la confusion qui était dedans le chaos, il fit que les choses supérieures demeurèrent pures & subtiles, & les inférieures ordes & grossières d'autant que le naturel des substances est de s'élever vers le lieu de leur origine ; & celui des excréments de s’affaisser & rabattre vers le centre. De là vient que le pur qui est dans les animaux & végétaux s’élève & recherche le haut, les faisant élever & croître jusqu’à ce qu'il soit délivré des masses excrémenteuses qui l'engluent & attachent à la corruption mortelle, & qu'il puisse atteindre le lieu ou il en soit plus éloigné afin d'y vivre sans altération ni défaillance. De là vient que les créatures plus spirituelles & subtiles habi­tent les lieux hautains comme plus épurés, & vivent d’aliments convenables & pareils à leur naturelle substance. Mais celles qui sont plus corporelles habitent les bas lieux, & demeurent parmi les fèces & immondices qui ont leur siège es lieux inférieurs : c’est pourquoi elles sont injectées & gâtée, vivant de ce qui est embrouillé & mêlé parmi les lies du monde. Car tout ce que la terre & les autres éléments (qui sont les réceptacles de ces impuretés) peuvent produire, est corrompu & souillé, engendrant par conséquent corruption & souillure en tout ce qui en est alimenté : au moyen de quoi le sang acquiert une mauvaise disposition, qui cause la malignité des humeurs, aux uns plus, aux autres moins, selon la portée de l'inquinament des parents, & la quantité abusive de l'usage des choses corruptibles desquelles procède la cause de la destruction & mortalité. Car si la terre & ce qu'elle engendre étaient aussi remplis de pureté que le Ciel, tous les animaux vivraient de la même vie que vivent les hôtes célestes. Mais Nature a établi cette loi nécessaire que ce qui tient plus du corps habite autour de ce qui est plus corporel : & ce qui est plus corruptible & souillé autour de ce qui lui ressemble. Or la terre est le plus bas de tous les corps, & partant la plus grossière & corruptible. Rien ne peut donc sortit d'elle qui ne lui soit semblable, si l'art de la séparation intervenant n’ôte cet­te corruption & impureté, tirant ce qu'il y a de pure substance dans les corps : ce que le vrai Philosophe peut faire avec industrie. Je n'ai & n'aurai jamais aucun dessein d'offenser les Mé­decins, qu’au contraire j'honore ainsi qu'il est ordonné. Mais je m’étonne, avec beaucoup de gens doctes, du peu de soin qu'ils ont de porter les Apothicaires à une plus utile curiosité en la préparation de leurs médicaments, puis qu'ils se trouvent si souvent frustrés du succès espéré de leur vulgaire procédure : car ils veulent guérir & restaurer les corps malades & débiliter, leur brassant qualité de breuvages en lesquels il y a tant de fèces impures & grossières, que le peu de substance en qui gît la vertu aidante est submergé dans le venin, & n'a pouvoir d'agir contre le mal ; ni la Nature de lui aider à cette action, parce qu'elle même est travaillée en ce conflit, autant ou plus par l'impureté du remède que par la maladie. C’est donc vouloir combattre la corruption avec des armes corrompues & corrompantes : ce que j'estime être impossible. Car ainsi qu’a dit le Pétrarque jamais les fleuves ne se sont taris par les pluies, ni le feu éteint par les flammes. Le corruptible adjoint au corruptible augmente la corruption. Ils tâchent aussi de restaurer le malade débilité en le nourrissant d'aliments qu’ils tiennent de plus facile digestion & moins impurs ou sujets à corruption mais ils ne considèrent pas qu'ils avancent fort peu & que les aliments quelque élection qu’ils en fassent ne peuvent profiter, d’autant que n’ayant aucune action ni force destructive capable d'examiner ou amoindrir la cause du mal, ils servent seulement d’un débile soutien à la misérable vie trébuchante de faiblesse, qui pour cela ne laisse pas à expirer ; si Nature ne fait d’elle même quelque effort, & se révolte contre ses ennemis pour la contre garder de leurs mortelles atteintes : ou bien qu'elle en soit ga­rantie par médicaments exquis, élaborés par industrieux artifice à pure­té & perfection surnaturelle : l'incorruption & vertu desquels rétablisse la pristine vigueur, & par même moyen déracine l’origine de la maladie. Car tout vrai médicament doit faire ces deux opérations de purger & restaurer tout ensemble. En quoi gît tout l'art de la médecine, bien qu’aujourd'hui la moindre de ces deux parties soit en usage, à savoir la purgation : & que la plus excellente, qui est la restauration, soit abolie, ou négligée par pa­resse ou avidité. Qu'ainsi ne soit, voit-on quelques-uns de leurs potions en­trant au corps de l'homme faire autre effet que de lâcher le ventre, & purger bien souvent, non pas ce qui cause la maladie, mais seulement quelques matières excrémenteuses qui ne touchent en rien le mal : & quelques fois par simples mal préparés, ou dispensés, & improprement adapter, causer des évacuations superflues qui offensent avec péril la Nature déjà offensée. Laquelle est énervée, tant parle vide qu’elle abhorre surtout ; que par le violent mouvement qui se fait en telles purgations, tendant plutôt à tuer qu’à guérir. Laquelle violence de mouvement elle ne déteste moins que le vide ; car elle est impatiente aux assauts de ces deux ennemis jurés à sa destruction. Par quoi, la médecine vulgaire ne guérit guère les Maladies obstinées avec ses drogues commu­nes préparées à l'ordinaire. Que si quelqu’un entre plusieurs est guéri cela n’advient par les pilules, bolus, ou breuvages, mais par la vertu de nature qui est encore suffisante pour vaincre l'impure quantité mêlée en tels remèdes, & faire son profit de leur peu de substance. Ou bien que la force vénéfique de ces choses excrémenteuses & corrompantes, poussée & rejetée par la Nature vigoureuse, attire & entraîne avec soi quelque portion de l'humeur peccante qui lui ressem­ble, & ce par attraction & sympathie. Ainsi tel médicament étrange travaillant le corps émeut la Nature qui pareillement troublée, & voulant résister à cet ennemi, rejette & combat violemment ce qui lui est nuisible & dommageable. S’il faut que tout médicament soit convenable & non contraire à la Nature, il faut nécessaire­ment qu'il soit repurgé de tous ces venins, qu'il n'a reçu que de la masse excrémenteuse & corruptible. C'est pourquoi le vrai médecin doit premièrement choisir les choses qui plus conviennent & sympathisent au corps humain, & les purger de leurs impureté : ou bien qui aient naturellement en elles une générale vertu & purification innée & cachée en leur intérieure. Laquelle purification ne se peut autrement faire que par la destruction & séparation de l’impur nuisible, & la restauration du pur qui était suffoqué par les immondices. Mas parce que ce n’est point ma profession d'exercer la médecine, ni mon dessein d'en traiter ici d'avantage, n’en ayant dit ce peu que pour me dégager du détroit ou le vent de l'occasion m’avait lancé, je reprendrai ma route & dirai que puisqu'il n'y a rien aux choses basses qui ne soit infecté, enveloppé, & comme enseveli dans la corruption des excréments & fèces qui en­gendrent mortification & empêchent la liberté de la légitime substance, & de ses actions, il fallu que par nécessité nature ait pratiqué le remède des séparations, qui se font par division & retranchement du pur avec l’impur, du subtil d’avec le grossier, & du salutaire d'avec le détruisant. Mais d'autant que cette admirable ouvrière fait telles opérations en cachette, n'y travaillant qu’au-dedans des corps par secrète digestion, & sans jamais outrepasser cette perfection simple jusqu’à laquelle est étendu son pouvoir qui fait que les Eléments corporels ne peuvent conduire les corps où ils sont en­clos au suprême degré de leur propriété : les Philosophes se sont pru­demment avisés de séparer du tout cette substance d'avec la masse cor­rompante, & après cette séparation la mener par les sentiers de la Nature, qui sont les digestions & sublimations, au plus haut degré de pureté, leur acquérant une nouvelle forme par un second engendrement, de manière qu’ils ont ôté aux choses toute leur première Nature, qualité & propriété. Ayant pour mieux dire changé ce qui était corps impur, en esprit plein de pureté : ce qui était humide & froid, en chaleur & sécheresse. Pratiquant cela non seulement au espèces & simples, mais aussi au grand compost du monde, qui est notre esprit universel. Car si l’universelle Nature des choses n'est renouvelée, il est impossible qu'elle parvienne à l'état d’incorruption & rénovation. Régénération est donc le premier fruit que produit séparation. Mais comme le grain ne peut rien engendrer de lui-même s’il ne meurt & le pourrit dans la terre ; aussi n’est-il possible que rien se renouvelle & ré­génère que par mortification précédente. La mortification est donc le premier échelon pour monter à la séparation, & l'unique sentier pour y parvenir. Parce que tandis que les corps demeurent en leur vieille cor­ruption & naissance, jamais la séparation ne s’y peut entremettre, sinon que la mortification, c'est à dire la putréfaction & dissolution, y ait passé. Ce que Jésus-Christ même a divinement connu & fait connaître, disant que si à l’imitation du grain de froment l’homme ne meure, il ne peut acquérir la vie incorruptible. Non pas qu'il veuille dire que cette vie se doive acquérir par la mort corporelle, car s’il était ainsi le méchant, scélérat, mourant aurait le même avantage du juste vertueux : Mais il entend qu'il faut que le vieil homme meure, c'est à dire, que l'homme mortifie & sépare de lui la vieille corruption qu'il avait attirée de la semence de notre premier père. Or cette corruption est proprement l'intempérance & excès advenu par le mors de la pomme, depuis lequel l'homme n'a cessé de mourir, parce que dès lors la terre & tout ce qu’elle produit d'animaux commencèrent à être infectés du venin de ce trompeur serpent caché parmi les fruits, c’est à dire les aliments, par la friandise desquels il allèche les pauvres humains à s'en saouler, & avaler le mor­ceau défendu auquel leur mort était cachée. Et le serpent est le corrupteur que je nomme Satan parce qu'il rampe sur la terre, & la circuit incessamment se mêlant & glissant en elle, & ce qu'elle produit d’animaux, végétaux, & minéraux, afin d'empoisonner le monde, & introduire en l'homme la tyrannie de la mort. De cette intempérance & excès de vivre est sortie la privation de vertu, le vice n'étant proprement qu’un bannissement de justice, & justice rien plus qu'un tempéré désir & continuel progrès au bien. Il faut donc que cette intempérance & excès meu­rent en nous, d'autant qu'ils engendrent en l'homme toutes sortes de péchés,& l'aiguillonnent à malice & méchanceté. C'est pourquoi il nous est commandé d'être sobres, évitant gourmande & ivrognerie, géniteurs principaux des désirs charnels. Et que nous jeûnions afin de ralentir la pernicieuse vigueur des flammes intestines qui meuvent nos sens, & allument notre sang aux corruptions. Or est il bien reconnu par ceux qui ont anatomisé l’homme, qu'il y a deux hommes en lui, l'un céleste & immortel, l'autre terrestre & corruptible : l'un qui est le captif, & l'autre la prison. Mais c'est une grande question de savoir comment il se peut faire que le céleste enseveli dans ce gouffre infect & gâté y puisse conserver sa pureté essentielle ? Car on tient très certain que la liqueur pour excellente qu'elle soit, perd ce qu'elle a de précieux au goût, ou à l’odeur, si elle est longtemps enclose en un vaisseau punais. Et que le plus sain homme du monde courra fortune d'être infecté s'il habite dans une maison pestiférée. L'homme céleste est bon & sincère de soi. Mais joint au terrestre, à qui l’impureté & les vices sont naturels, il est bien malaisé qu'il n'en soit entaché. La dépravation de cette pureté essentielle provient sans doute du mors de cette pomme, qui est à parler naïvement l'intempérance des aliments confits en pernicieuse& contagieuse corruption. A cet­te cause il est donc besoin de mortifier cette intempérance & corruption, pour rembarrer ce vieil destructeur de l'un & de l’autre homme, & de régénérer par une nouvelle vie ce qui approche de l'incorruption du père cé­leste de l'homme. Or notre restaurateur Jésus-Christ, nous a seulement enseigné deux moyens de régénération, l’un par l’eau du baptême, l’autre par le feu du Saint Esprit. L’eau est celle qui lave les taches, le feu est celui qui consomme & sépare toutes impuretés d’avec la pure essence. Et tout ainsi que son précieux sang (qui est la vraie eau ) purge les vices & lave l'homme de la mort que la corruption mortelle du père terrestre lui a procurée. L'eau dissout & purge aussi les lies & ordures excrémenteuses qui engendrent cor­ruption en toutes les substances. Le feu du Saint Esprit consomme & sépare l'impureté excrémenteuse des pêchés, le feu semblablement divise celle de la substance des choses, laquel­le à cette occasion doit être mortifiée afin de se régénérer. Et cette mortifi­cation est la putréfaction & digestion qui la rendent plus apte à recevoir le bénéfice de séparation. Cette mortification se fait en nous alors que le So­leil du Saint Esprit dardant ses divins rayons autour du globe intérieur de l'homme, qui est le cœur, ils l'échauffent jusqu’au centre, & y consomment peu à peu les corrompantes affections du vieil Adam. Le feu chimique en la même sorte réverbérant les pointes de ses flammes autour du corps qu’il veut purger, a cette vertu de brûler & anéantir ce qui y est d'impur & d'étrange nature. Selon le plus ou le moins que cette impureté est rebelle & inobédiente à dissolution & séparation, qui puis après s'accomplit par distillation. C'est donc le droit chemin que la nature tient aux régénérations de toutes choses, lesquelles n’auraient aucun effet louable en la médecine si elles ne renaissaient par le moyen du feu & de l'eau. C'est pourquoi après leur seconde nativité elles demeurent libres en leurs forces & actions, qui par avant étaient enfouies dans la masse excrémenteuse, & ne pouvaient exer­cer les fonctions vitales dont le Ciel par sa bénigne influence les avait enrichies, ne plus ne moins que l'homme me étant encore emprisonné dans la chartre du vieil Adam ne peut pro­duire aucun acte louable & vertueux. Mais avant que m'embarquer davantage à déduire la pratique de ces choses, je reprendrai l’ordre en commencé : à savoir qu'ayant défini la séparation & combien il en est d'espèces, ,e déclarerai maintenant qu'elles sont, & d'où procèdent les choses qui doivent être séparées : & de qui vient la vertu séparative. J'ai suffisamment averti les curieux qu'en tout corps il y a deux parties, l'une est l’excrément, & l'autre est la substance. L'une qui est essentielle, l'autre qui est accidentelle. Or la substance simplement considérée comme j'ai dit, est toute pure & sans corruption aucune : l'excrément au contraire totalement impur se mêlant avec la substance est ce qui la gâte & pervertit sa pureté. La génération & formation de la substance a été suffisamment éclaircie aux deux premiers chapitres de ce deuxième livre. Il reste maintenant à déchiffrer l'être & les qualités des excréments. Sur quoi j'inféré de ce qui déjà été dit, que rien ne se doit séparer sinon les excréments, posant ce fondement qu’il n'est rien au monde sublunaire entre les choses passibles, qui soit vide d'excréments. Car lors que Dieu sépara les parties du monde, il se fit un ravalement & affaissement de ce qui était plus grossier en la matière première, comme plus pesant & moins subtil. Et de l'amas des fèces qui s'assemblèrent en bas autour du centre, se forma la terre pourvue de la vraie substance : mais confuse dans l'épaisseur grossière d'icelle, après que Phoebus eut tué le monstrueux Python, enflé de l'humeur vénéneuse qui s'était engendrée parmi le limon terrestre. C'est à dire qu'a­près que le sec inné eut bu l’humidité superflue par l'opération de la cha­leur naturelle, la terre commença de sentir les actions de cette substance ca­chée dans son sein. Laquelle substance est cette matière spiritueuse non jamais oisive, mais incessamment empêchée à engendrer & vivifier. Laquelle proprement doit être en cet endroit appelée terre, parce qu’elle est vraiment la propre & vertueuse substance de la terre, & celle seule qui engendre tous corps par sa propre corporification, selon les idées des individus. Ce qu'autrefois j’ai dépeint en l’Ode Pindarique dédiée au grand Duc d'Alençon mon très honoré Seigneur & maître ; de laquelle je rapporterai ici quelques vers à ce propos.
L’esprit porté sur la face
De cette indigeste masse,
L’environnant tout autour,
Fait séparer la matière
Pesante, de la légère,
Et la noire nuit du jour.
Puis de l’humeur amassée
Le corps plus pesant & froid
Fait la rondeur compassée
Que d’un serrement étroit
L’eau ou l’air contrebalance
D’un poids si ferme & égal
Que sans souffrir même mal
Ne peux choir en décadence.
Puis versant l’âme au-dedans
Et les semences du monde,
Le fait nourrice seconde
Du Ciel & des feux ardents.
Or d'autant que de cette séparation universelle, ce qui était plus inné & subtil choisit le haut pour son siège, & ce qui était grossier & massif dévala bas pour s’y reposer, il advint que les corps célestes éloignés & séparés de toutes fèces immondes restèrent immortels, s’étendant en rondeur, tant parce qu’ils s’élevèrent d'un même vol dés le commencement, qu'a cause que le naturel des choses éternelles désire la forme ronde, qui est la seule forme indéficiente & accomplie. Il advint d’autre part que les grossières & terrestres demeurèrent sujettes à corruption & à mort, pour ce qu'en la corruption se joignit un assemblement de choses contraires, savoir est des éléments différents en qualités, comme chaleur avec froideur & moiteur avec sécheresse. A quoi se mêla aussi la commixtion de ces fèces impures qui étaient proprement la lie de la première matière universelle, qui d'elle-même ne fut pas créée pure comme imaginent quelques-uns, car tout ce qui en serait sorti & sortirait encore n’eut onc été asservi à la mort. Et qui plus est, aucune généra­tion ne pourrait être faite au monde inférieur, ni ayant point d’altération ni mutation des formes, qui n'auraient toutes qu'une même face : sans distinction de haut ni de bas. Les choses demeureraient également pures & subtiles, &  par conséquent privées d'or­nement : Voire à parler branchement il n'aurait été fait aucune création de la matière ni du monde. Ce fut donc chose nécessaire d'entre mêler ces fèces grossières à la substance subtile : Car ou il n’y a que pureté il n'y peut avoir d'action, parce que rien ne peut agir sans patient ; le pur n'ayant nul empire sur son semblable, ni l'impur sur son pareil. Or la Nature qui est en continuelle action pour séparer le pur d’avec l’impur, à la conservation de l'essence & accroissement de la vie, a pour son unique sujet cette substance entre mêlée d’impuretés, laquelle rete­nant toujours l’état & le naturel de sa première création, ne le nourrit, multiplie, & accroît, qu’avec nourri­ture multiplication, & accroissement de fèces, qui lui sont non pas consubstantielles, mais compagnes de naissance, ou sœur utérines. Qu'ainsi ne soit, ceux qui ont par divine inspiration trouve le moyen d'extraire cette première matière, & de la corporifier à limitation de nature, savent par ex­périence quelque pureté, netteté, & clarté qu'elle semble avoir, si est elle accompagnée de force immondicités terrestres, qui sen tirent avec grande industrie. Davantage il me semble avoir déjà par preuves assez valables fait connaître que tout corps massif est alimenté & maintenu, non de cet­te terre visible excrémenteuse, mais seulement de cette matière spiritueuse, & nous voyons pourtant qu'ils sont tous pleins d’excréments : & que toute leur masse même n'est autre chose qu'excrément, auquel cette matière spiritueuse propre à se corporifier est logée invisiblement : car soit que nous man­dons ou buvions tout ce qui entre en notre estomac en ressort par les conduits à ce destinés, au même poids & quantité que nous les avons pris. Ce n'est donc pas de la masse que nous tirons l'huile de notre vie, mais bien de cette pure essence & substance ca­chée en son intérieur. Bref, excrément n'est autre chose que l’impur domicile de cet esprit nourrissant, & comme un chariot qui le porte aux lieux ou s'en doit faire la distribution pour y  accomplir la séparation & la digestion requise. Les arbres & les plantes n'ont elles pas vue masse excrémenteuse incorporée en elles & cette masse est elle pas le support & conduite de cet esprit vivifiant & végétant qui les fait croître ? Je ne dis pas que tout ce qui est corporel en l'arbre ou autre individu soit totalement excrément : car en chacun habite je ne sais quelle partie des substances que je ne puis bonne­ment appeler corps, mais seulement apte à se corporifier en quelque sortes ce que nature ne peut faire d'elle même. Car en sorte que ce qui se voit & touche soit véritablement engendré par la matière corporifiable, si est-ce toutefois que ce n’est point le corps substantiel, & n'aperçoit-on rien qu’excrément. De sorte que nature n'y fait jamais rien apparaître de ce qui est l'essence de la vie, & la substance de la chose ; ou pour dire plus clairement ce qui est de la première & dernière matière : Mais l'art dont l'industrie outre­passe le simple pouvoir de nature, le peut bien faire. Car l'ingénieux physicien considère qu'encore qu'aux créations naturelles la spiritueuse matière & substance des choses ne se trouve jamais pure, si est-ce qu'étant mêlée parmi les fèces, il s'ensuit qu'elle leur est hétérogène & étrange, parce que nous la voyons séparable aux dige­stions de l'estomac, qui rejette les excréments, & retient seulement la sub­stance : non pas que cette séparation tombe au sens de la vue, mais de l'in­tellect, par l'apparition des effets, lorsque nous voyons les fèces séparées & rejetées à part comme inutiles au main­tien de l’essence des corps. Puis l’augmentation, restauration, & vivification qui arrive aux corps par cette substance nous le certifie : mais nature nous cache l'opération qui fait ces actions. La substance est donc séparable, il faut bien que la pureté soit innée en elle qui est homogène & semblable en toutes ses parties. Or cette pureté ne peut être découverte ni tirée en lumière par nature, qui ne besogne jamais que simplement pour conduire les choses à la perfection de son dessein. Mais l’artiste regarde que la chaleur est la seule voie & l'outil dont nature se sert pour parvenir à cette perfection, & que le feu est l'unique purgateur & sépara­teur qui tend toujours à parfaitement purifier. Puis voyant qu'en tous corps il y a quelque substance pure en son centre, laquelle se peut séparer par nature, sinon du tout exactement, au moins selon l'étendue des forces de cette nature ; il se résout à prendre le même chemin & se servir du même instrument que la nature a pris, avoir le feu, & le conduire de sorte que dans destruction de cette substance qui est pure en son centre, il brûle & sépare tous excréments, jusqu’à ce qu'ayant atteint une très grande pure­té, il aperçoive que ce feu n'ait plus de puissance destructive, mais plutôt une action propre à la conserver, exalter, & y introduire vue teinture & qualité pareille à la sienne ; convertissant enfin toute cette substance très monde en sa nature propre. Le ministre de l'art jugeant donc qu'en toutes choses cette substance est infuse ; & que tou­tes choses peuvent être brûlées, restant après leur brûlement une cen­dre que le feu ne peut dévorer ; il a sagement conclut qu'en cette cendre restée il y avait quelque trésor caché, non sujet à la rigueur des flammes. Si bien que poursuivant son opération il y trouve du sel, qui n'est point engendré par le feu, mais qui reste vainqueur du feu, comme un pur Or de chacun corps brûlé. Ce sel est donc la dernière matière qui demeure des corps, & non la cendre de laquelle il est extrait en dernier ressort, & duquel par après on ne peut plus rien tirer. Car s'il se convertit en eau par l'humidité, cette eau se recongèle en sel par la chaleur. D'ou l’on tire la conséquence que telle eau était le vrai Mercure duquel les corps avaient été premièrement crées : & que cette eau étant cachée dans cette cendre l'empêche de se consommer au feu par brûlement : Tout ainsi que le Mercure universel caché dans le sein de la terre avant la production des corps. C'est pourquoi le docte Rouillasque, appelle en ses écrits cette hu­midité eau de feu mercurielle, parce que le feu l'engendre & la nourrit, voire augmente sa bonté d'autant plus qu'elle demeure en icelui plus longuement. Car c’est la dernière opération du feu que de faire du sel & le sel n’est autre chose qu’une eau sèche, qui acquiert & conserve son humeur & sa siccité par le feu, qui nécessairement se trouve de nature pareille. Ce que je dis ici afin que l’on ne trouve étrange que j’aie maintenu dès le commence­ment de ce livre que le feu n'est point sans humeur, de laquelle étant nourri c’est force qu'il en participe, puisque toutes choses doivent être alimentées de ce dont elles sont faites. Tellement que le feu & l'humeur sont comme deux corrélatifs qui ne peuvent seulement être imaginés l'un sans l’autre. Et sans doute les éléments ont une telle connexion & affinité entre eux que l'un participe de l'autre : & chacun d’eux se trouve en son compagnon. Car la terre contient son eau, son air, & son feu : L'eau a son feu, son air, & sa terre : L'air a sa terre, son eau, & son feu : Et le feu à son eau, son air, & sa terre. Sans lesquelles participations il ne se pourrait faire aucune conversion entre eux : & ni aurait nulle sympathie ni convenance. On pourra donc recueillir de ce qui a déjà été dit qu'il n'est rien vide d'excréments : & que excrément & substance sont les deux parties dont tous corps sont composés, & que rien sinon le seul excrément ne doit aussi être séparé du sujet comme accidentel, & qui n'a nulle affinité avec l’essence de la substance. On pourra semblablement recueillir que le feu est celui qui seul procure & facilite cette séparation. Mais il est temps de dire comment cela se fait, car ce n'est pas assez de proposer que la séparation est le commencement des œuvres tant de la Nature que de l'art, ni de savoir qu'elles choses sont séparables, si l'on ne sait comment cela doit être pratiqué. J'ai ci-devant dit qu'il y a deux espèces de séparation. L'une qui se fait par distinction & ornement, de laquelle je me tairai maintenant d'autant qu'elle appartient à la seule nature, & non à l'art. L’autre qui se fait par division ou retranchements des parties : qui est celle dont je désire éclaircir la pratique. J’ai naguère dit que toutes choses visibles &palpables sont composées de ces deux parties contraires, excrément & substance. Quant à la substance, elle est de soi simple, & indivisible, soit qu'on la prenne géné­ralement pour la première matière de tout, ou bien pour les espèces particulières, selon l'impression de l'idée ou forme céleste qui est infinie. C'est à di­re qu’au limbe de l'univers, ou bien en chacune espèce des corps composés, cette substance est une en essence, vertu, & qualité. Et ne peut on dire qu'en un même sujet il y ait une partie d'icelle d'une sorte, & l’autre d'une autre : mais il n’est pas ainsi de l'excrément. Sur quoi je poserai ce fondement, savoir est qu’il n’y a que deux choses par lesquelles toutes séparations s'accomplissent, qui sont le feu & l’eau. Et qu'il n’y a que deux choses séparables en tous corps, dont l’une se divise par le feu, & l’autre par l'eau. On doit en premier lieu tenir pour chose in­dubitable que la nature du feu est de consommer & détruire tout ce qui est brûlable : Et celle de l'eau de laver & nettoyer la substance des ordures qui la souillent. Le feu dévore tout ce qui est volatil & de la qualité aérée, parce que c’est sa propre pâture. L'eau divise tout ce qui est terrestre & grossier. Il faut donc qu'entre ses deux extrêmes il y ait quelque moyenne disposition qui doive être sauvée & garantie, n'ayant en soi ni fèces ni adustion qui la soumettent au pouvoir de ces de ces deux expugnateurs. Par quoi c'est chose très claire que l'adustion & les fèces sont les deux corrupteurs & destructeurs de toutes choses. Ce que le divin Hippocrate avait bien reconnu quand il a dit que toutes maladies viennent de l'air, ou des aliments. Voulant dire que l'excès des viandes pleines d'excréments, & l’air facile à recevoir corruption,& qui facilement corrompt & entame les excréments par un feu excédant celui de Nature ; sont causes de toutes les maladies. Car l'excrément des viandes emplit les corps de terrestres impuretés ; Et l'air inflammable est ce qui y entendre la matière soufreuse & adustible : laquelle aisément concevant l'ardeur, consomme aussi avec elle ce qui est de vital & radical, emporté par la plus grande quantité de ce qui est volatil & brûlable. Les fèces terrestres & l’adustion sont donc les deux auteurs de corruption, & ce qui empêche en toutes choses la vigueur des actions substantielles. Que si nous désirons les preuves familières, les puanteurs que la digestion & les excréments rendent, nous en assouvirons trop. Car ce qui sent mal aux choses que l’on brûle, montre bien que ce n’est rien de bon. De même est il des puantes fumées des excréments sortant des corps, lesquels proviennent de la corruption. Mais outre cette corruption qu’ils engendrent, il en provient encore deux inconvénients : l’un est l’empêchement de la pénétration, l’autre celui de la fixation : Qui sont les deux actions plus nécessaires à la conservation de la  vie. Car ce qui nourrit & entretient la vie doit nécessairement être une chose subtile pour pénétrer les corps par leurs plus simples parties, afin de renforcer & substanter, comme une huile secrète, la lumière de la vie cachée au centre des corps. Que si elle était grossière elle opilerait, suffoquerait, voire  étouperait plutôt que d’entrer par voies si délicates & déliée. D’autre part ce qui tient & maintient la vie en état, doit aussi par raison être quelque chose de stable & non fuyant. Que si était volatile, la mort à chacun moment entrerait en nous, introduite par la corruption qu’engendre la féculente adustion qui continuellement assiège notre vie. La terrestréité empêche donc l’ingression, & l’adustion empêche la fixation & stabilité. De ceci peut être tiré un salutaire avis pour la Médecine ; à savoir que tout vrai médicament qui est pris intérieurement pour restaurer la vie débilitée par maladie, & déchasser la cause de la mort prochaine, doit avoir deux propriétés, savoir est de promptement  pénétrer jusqu’au centre de la santé, & conserver ce centre, en le dilatent & ramenant par tout le corps. Ce que les anciens ont jadis pratiqué avec l’heureux & glorieux succès. Et depuis quelque temps ce trop aboyé & envié Paracelse ; qui reprenant leurs traces a découvert à sa postérité ce que tant de siècles amoncelés l'un sur l'autre tenaient enseveli.  Fasse & dit qui voudra le contraire : mais j’ose affirmer que sans les opérations du feu rien ne peut être conduit à pureté, ni fixation, qui sont deux parties qu'on doit surtout rechercher & introduire en tous médicaments. A quoi je suis porté & confirmé par une forte raison : qui est que nul corps vraiment médicinal étant en sa nativité première, c'est à dire en la première forme, enveloppé dans l'épaisseur excrémenteuse de ses fèces pleine de corruption, ne peut arriver jusqu'au siège de la santé, ni la contregarder l'ayant une fois rencontrée ; parce qu'elle n'a point cette subtile pénétration, ni cette fixe permanence requise au rétablissement de ce qui est gâté & corrompu ; & à la conservation de ce qui est rétabli. Car il n'y a nulle apparence que cela se puisse faire par les préparations vulgaires, soit en substance ou infusion. Quant à la substance, l'impossibilité se trouve d'elle même, puisqu'elle ne produit sinon une violente purgation qui tend plus à la débilitation dangereuse, qu'à la restau­ration salutaire, ainsi que j'ai déjà fait voir. Et quant à l'infusion il ne le peut par icelle tirer des simples autre chose qu'un peu de nitrosité qui est en tous corps, avec quelques parties des fèces excrémenteuses. D'où provient que la vérité l'infusion attire quelque goût extérieur de la chose, mais non pas l’intérieure vertu, qui en son centre a un goût tout autre que la matière superficielle. Car il se voit ordinairement que les infusions communes sont toutes pleines d’amertume, laquelle on tâche à corriger par le sucre ou le miel, n’ayant la plupart des Apothicaires de tirer des choses leur douceur naturelle, de laquelle nature se réjouit. Car toute amertume qui vient du ciel, à qui on donne communément l’épithète d’amer, recèle en son profond une douceur qui ne peut être découverte par les simples infusion, mais par le feu, avec ingénieux artifice. Etant sans doute cette douceur la perfection de toute médecine. C’est pourquoi Arnauld de Villeneuve dit, si tu sais adoucir l’amer, tu auras tout le magistère. Ce que Brachesco a bien su, comme il le témoigne en son dialogue intitulé Démogorgon. Pour revenir donc à mon propos, cette douceur cachée ne se peut manifester qu’elle ne soit entièrement développée & dénuée de ses fèces terrestres, & de cette adustion volatile & aérée. Car le terrestre engendre la saveur étrange à cause des propres excréments du sel ; de la diversification desquels selon la diversité des espèces, & des lieux où ils sont engendrés, provient telle variété de saveurs ; Car toute saveur est causée par le sel , & plus il y a de sel, plus il y a de saveur. D’ailleurs ce qui est aéré & volatil engendre les mauvaises & non naturelles odeurs, qui par l’adustion & inflamation du soufre onctueux & brûlable jette cette puanteur que l’on sent de ce que l’on brûle. Que cette chose volatile soit un excrément il se prouve assez par les puantes fumées des corps brûlant desquels s’engendre la suie attachée aux cheminées & planchers enfumés. Laquelle retient l'odeur des corps brûlés, & l'amertume des excréments des sels. Et d'abondant se vérifie encore par la noirceur & obscurité que cette vapeur s’imprime en tout ce qu’elle touche, empêchant la plus gra­nde partie de la lumière & splendeur de Nature, qui désire toujours la pureté, & se voir séparée des ténèbres, comme il s'aperçoit en tous corps, desquels les plus parfaits reluisent d'un plus grand lustre, provenant de leur pureté : & les autres demeurent plus ou moins sombres selon leur composition plus ou moins embrouillée de ces impuretés : Ainsi que les métaux parfaits, ou imparfaits. Et les pierres précieuses en donnent ample connaissance. Et si nous voulez quitter les pérégrinations lointaine & étranges, &par le conseil de l'oracle finir nos voyage curieux en nous même, recherchant bien les causes de nos indispositions & plus flacheuses maladies, nous trouvons qu'elles naissent de ces infectes fumées, qui obscurcissent la lumière de notre santé : d'où s'ensuit un apparent indice de ce qui se fait au-dedans. Car l'homme sain, à cause de la clarté interne de sa naturelle disposition porte un visage clair, & vivement coloré : Mais le malade, à peine est-il frappé du mal qu’il montre son attein­te en certaine pâleur obscure & plombée, qui décolore & ternit le naïf de ce premier teint. Et tout ce changement procédant seulement des fumées de l'adustion & inflammation du soufre excrémenteux, qui s’épandent par tous les membres & les infectent de suie sulfurée, jusqu’en leur superficie, par le moyen des pores qui rendent les corps transperçable. On peut encore dire que cette pâleur & décolorement procède aussi de ce que la nature se sentant offensée & assiégée par la maladie, elle fait retirer tout le sang clair & net, au centre de la santé des corps, qui est le cœur, afin d'y rassembler & joindre toutes ses forces, pour virilement combattre & soutenir les assauts du mal, délaissant à cette occasion l’extérieur dépourvu de cette clarté naturelle. Lequel extérieur demeure comme terrestre mortifiée & tendant à décoloration & obscurité : Parce que la terre en laquelle il commence par le mal à se convertir & retourner, est noire de son naturel, ainsi que le feu est clair & candide du fient, comme deux éléments de qualités contraires. La terre donc de son côté comme épaisse & ténébreuse, donne la noirceur : & l'adustion du soufre comme fuligineux & fumeux obscurcit  pareillement. A raison de quoi l'un & l’autre sont causes de corruption, destruction & gâtement en toutes choses. Et n’y a proprement que ces deux qui machinent & pourchassent la ruine de tout, pour ce qu'ils sont en tout : & n’y a rien ici bas entre les composés qui en soit exempt, hormis l'or, & les pierres précieuses, que Nature à élaborées à perfection, autant qu’il lui a été possible. Tellement que la mort est en tous autres corps une hôtesse perpétuelle, qu’ils tâchent d'introniser aux choses pour les détruire. Mais la nature comme pieuse mère & soigneuse conservatrice de l'œuvre de ses mains, a fait armer en leur faveur deux puissants & subtils champions pour rabattre l’orgueil de ces insolents adversaires, & les chasser hors de leur forteresse. C'est le feu pour l’un, exterminateur de cette adustion soufreuse : & l'eau pour l'autre, qui sépare & emporte cette terrestre féculence. Or comme nature est ingénieuse & subtile en toutes ses opérations, aussi a elle laissé l'art doué de pareille subtilité & industrie : Car il n’y a que ces deux voies pour parvenir aux séparations ; Que la nature même a suivies dès le commencement du monde, du quelles premières semences informes, vides, & confuses, étaient dissoutes pêle-mêle dans les eaux, don elles furent séparées par le moyen du feu de l'esprit du Seigneur étendu par-dessus, qui fut le premier agent & moteur en la séparation du Chaos, dont il s'ensuivit qu’incontinent la lumière fut séparée des ténèbres, les formes distinctes de la confusion, les généra­tions de la stérilité, & la mort de la vie. Tellement que si les choses fussent demeurées confuses en leur premier désordre & mélange de l'impur avec le pur, de l'excrément avec la substance de la Terre avec le Ciel, & de la vie avec la mort, tout serait privé d'action de puissance, d'essence, & de vie, restant toute la masse inutilement gisante en sa confusion. L’artiste donc étant entré en la considération de ces choses & voyant que rien ne peut déployer sa vertu jusqu’à ce que la confusion des excréments & impuretés en soit bannie, il a choisi l’eau & le feu pour ses coadjuteurs, à l'exemple de Nature dont il a curieusement remarqué l'opération, même en la génération des métaux, lesquels sont d’autant plus parfaits qu'ils ont été mieux mondifiés & digérés dans l'estomac de la terre. Par quoi c’est un point qui demeura fixe & résolu, que le feu & l'eau sont les généraux & principaux moyens de séparation. Mais d'autant que la composition des choses est diverse, & que les unes cèdent plus difficilement que les autres, il a pareillement été besoin de diversifier les actions de ces deux, sans toutefois s’égarer ni s’écarter du plain chemin de la Nature. Car aux uns l’adustion & soufre onctueux inflammable & infectant, a voulu être tirée d’une sorte, & aux autres la terrestre féculence d’une autre. La calcination a été inventée avec la sublimation, pour purger l'adustion. Et pour la terrestre féculence la filiation & dissolution ont été mises en usage. L’on a encore pratiqué la descention pour conserver les corps débiles & de facile infla­mmation : Mais toutes ces choses se font par le feu, comme la calcination, sublimation, & descention : ou par l'eau, comme la distillation & dissolution. Les manières & préceptes desquelles sont diffusés en tant de bons livres antiques & modernes que je me déporterai par discrétion d’en parler d’avantage, puisque tout mon discours n'y ajoutant rien de nouveau, ni pourrait apporter ornement ni facilité. Il me suffira seulement de dire ce que j'en sais en gé­néral par forme de définition : A savoir, que la calcination a été inventée pour les matières dures & rebelles à cause de leur continuité & forte composition, qu’il les empêche de recevoir facilement la séparation de leurs excréments sans être divisés par leurs moindres parties. Et de celle-ci proviennent quatre utilités, qui sont le brûlement du soufre impur & fétide, la séparation plus aisée de la terrestreité superflue, & étrange. La fixation du soufre interne & la dissolution plus prompte. Car le naturel du feu est de consommer les parties adustibles qui ne sont de l’essence de la substance : de faciliter la division & rejetement des excréments terrestres : de fixer & affermir le soufre radical : & de multiplier le sel dans les corps, lequel seul peut après recevoir la dissolution par l'eau. Or je dis que la calcination tombe seulement sur les corps qui pour leur continuité cèdent à peine : Parce que les esprits ou choses volatiles & légèrement fuyantes au feu ne peuvent être calciner sans l’adition des choses fixes & dissemblables à leur nature : L’intention ou but de la calcination n’étant autre que de tirer les sels de toutes choses, parce qu'en iceux consiste la meilleure par­tie & principale vertu secrète des corps ou esprits, esquels est attachée cette adustion corrompante qui pour ce sujet se doit en toute sublimation laisser aller & évaporer comme inutile : afin de mieux délivrer des fèces terrestres cette moyenne substance qui reste, préparée & acheminée à purification & fixation par l'action du feu. Or cette pratique de sublimation a été trouvée pour ce que la calcination qui ne se peut accomplir sans extrême violence de feu élèverait le pur avec les fèces sans aucun avancement de séparation ni purification. Il est bien vrai que la sublimation requiert quel­que violence de  feu, mais c’est alors seulement que la chose sublimable est profondément mêlée & attachée aux fèces ou chaux de quelque corps fixe, pour plus arrêter & retenir les immondices terrestres. Et cette manière de sublimer est la plus sûre ; si ce n'est aux choses qui ont leurs fèces capables de s’arrêter d'elles-mêmes. La descention se pratique pour deux utilités l’une afin de tirer l’huile des végétaux, sans les brûler, l’autre, pour mondifier les corps fusibles avant qu'ils soient ren­dus fuyants. Voilà les trois manières de séparation qui se font par le feu. Il reste les deux autres qui se font par l’eau, savoir la distillation, & la dissolution. La première se fait par l’inclinement & le filtre, afin de tirer la limpidité des choses dissoutes en l'eau, avec l'eau. Car celle qui se fait par l'alambic je la mets au rang des sublimations, d’avant qu'elle se fait par l'élévation & non par le lavement.  Celle-ci qu'au­cuns tiennent pour indifférente & de peu d'efficace, n’est pas toutefois à rejeter, mais plutôt à estimer, comme l'une des principales opérations de la nature, qui l'a établie pour seul moyen de séparer les immondices terrestre ouverte & déliées par la calcination précédente, & préparées à la séparation : & par ainsi conduire & acheminer les choses à l’avancement de leur perfe­ction, à la pureté de laquelle cette manière de distiller les élève & sublime, étant pour ce sujet de quelques sages dite secrète sublimation. La seconde opération qui se fait par l’eau, savoir la dissolution, est faite par chaleur humide & modérée, comme celle du fient de cheval, du bain-marie de la vapeur de l'eau bouillante, ou par l’infusion dans l’eau : ou bien par inhumation en lieux humides : mais toutes ces flèches volent à un même blanc, qui est de réduira en eau les choses calcinées, afin que par cette liquéfaction les terres en filtrant demeurent affaissées au fond du vaisseau. La réitération de cette pratique est très subtile & nécessaire, presque en toutes choses. Car si par une calcination continue, on voulait séparer les plus simples parties d'un compost, & réduire en sel ce qu'il a d'essence salée, il en arriverait un inconvénient irréparable, car la force intempérée & assiduelle des flammes sublimerait & contraindrait à la suite, la meilleure & plus grande partie de ce que l’on cherche avec tant de soin, de sorte qu'il ne resterait que bien peu de la matière soluble avec grande quantité de fèces. Outre que par une trop longue demeure au feu cette matière restée se pourrait vitrifier. Il est donc meilleur de ne point gêner ou violer nature par l'excès d’une précipitation & recouvrir patiemment aux réitérations. Cet inconvénient m'arriva une fois en la calcination du Cristal commun, que voulant purger de ses excréments pour le réduire en vraie essence par une longue ignition, je trouvai entièrement vitrifié avec ses fèces & partant inutile à mon dessein, & à tout autre ouvrage. Car encore que le Cristal paraisse clair, lucide, & transparent, les premières fumées noires, puis violettes qui se présentent en sa calcination, avec une odeur puante & sulfurée, témoignent bien sa terrestréité excrémenteuse tout ainsi que les blanches qui les suivent sont indices vrais de l’homogénéité de la substance, qui demeure en fin claire & flottante en petite quantité, tant quelle soit parvenue à la Nature & consistance de pur sel cristallin : & durant ces réitérations dernières l'odeur ingrate qui se sent es premières se change en une très suave & plaisante, semblable à la poudre de violette. Or de la réitération des calcinations outre les choses prédites arrivent deux biens : L'un, que la chose calcinée acquiert par l’accoutumance du feu cette subtilité & perma­nence aux médicaments desquelles j’ai déjà parlé : L'autre, que ce qui est souvent dissout acquiert pénétration, ingression prompte & subtile, & puissante vertu de transmuer l'état du patient, de maladie à santé de langueur à vigueur, de destruction à restauration & parfait amendement. Voilà les voies ordinaires de toutes séparations qui ne tendent à autre but qu'à séquestrer les pures substances de leurs excréments corrompants, & les élever de la lourde épaisseur terrestre à la pureté : & bref d’imperfections à perfection. Ce qu’a voulu enseigner Her­mès, quand il a dit que l'on sépare la terre du feu, & pour s'interpréter lui-même a ajouté ces mots, & le subtil de l'épais. Ce qu’il veut être fait doucement, & avec grande industrie. Car en parlant de la préparation de l'esprit général du monde après la terrification, & par un même moyen ouvrant le chemin à celle de tous individus, il a voulu faire entendre qu’en cette terre il y a quelque chose difficile à retenir & garder, à savoir un esprit léger & volatil qui se conserve par le tempérament du feu, & qui au contraire s’évanouirait facilement avec la partie séparable qui abonda toujours plus, & surmonte en quantité le plus de substance fixe, si l'on ne gouvernait l'opération avec patiente douceur, & ingénieuse méthode. A quoi l'artiste doit observer une maxime importante : c'est la distinction des trois soufres, dont les deux sont séparable, à savoir l'externe qui se perd par la calcination & dissolution, & l'interne qui disparaît par la seule décoction : Mais le tiers est celui que l'on appelle fixe : qui est proprement le vrai soufre de Nature, & le propre sujet de la substance, auquel les Philosophes ont donné le nom d’agent, ou grain fixe, ou élément du feu, en leur compost physique. Quant à l’externe, c'est le pre­mier volatil & adustible, d’autant qu'il est entièrement étranger, & la première pâture du feu. L’interne est plus uni & enraciné dans la substance, & partant ne déloge qu’avec plus grande violence & continuation de feu : C’est pourquoi avant son partement il prend toutes couleurs, commençant par la noirceur, qui est la première marque de terrestréité, d'adustion, &corruption : & l’avant courrière de putréfaction & mortification. Puis traversant par les autres moyennes arrive peu à peu à la blancheur, qui est la couleur de l'air, d'où elle monte à la couleur ignée, qui est la rougeur, en laquelle se termine la puissance de l'art, & l'empire du feu : outre laquelle il n'y a plus de progression. Chose que les poètes ont fabuleusement dépeinte sous le personnage de l'inconstant Prothée qui se transformait en diverses figures monstrueuses pour épouvanter & détoumer ceux qui tâchaient à le capturer. Or cette variété de couleurs est causée par le soufre interne, vrai auteur & producteur de toutes les teintures & divers bigarrements qu'on voit par nature & par art en toutes les choses du monde. Et se peuvent distinctement remarquer en la décoction de ce premier sujet universel, ainsi qu'il me les a ( comme j'ai déjà dit) produites une fois. Mais aussitôt que la blancheur se montre, aussitôt apparaît le soufre de Nature, que Geber dit être blanc par dehors, & rouge en son intérieur : car cette blan­cheur est enfin suivie de la rougeur, sans autre aide que du feu continué & accru par degrés, qui à fait dire à quelqu'un des sages que leur pierre au blanc était un anneau d'or couvert d'argent. J’ai bien voulu en passant di­re ce peu de mots des couleurs que l'on trouve désignées en tous les bons auteur : non pour présumer d’enseigner ici les préparations & opérations que je sais bien être nécessaires à l'accomplissement de leur grand Elixir tant exalté & haut loué par eux : Mais seulement pour faire reconnaître aux curieux disciples de la docte Médée, qui par une soigneuse & profonde inquisition tâchent d'entrer au sacraire de la mystérieuse Physique, quels sont en toutes choses les soufres qu’il faut ôter ou conserver. Croyant avoir assez dignement employé le temps que je dérobe aux négoces économique ou je suis attaché, si je puis redonner quelque vigueur & scintille de vie à cette languissante partie de Philosophie naturelle, que les envieux de sa gloire ont ensevelie toute vive dans le tombeau de la calomnie, sous le titre odieux de transmutation abusive & falsification des métaux : Quoique la seule ignorance du vrai mystère les empêchant d'en faire la distinction, donne place à leur médisance : qui pour tout fondement s'appuie malicieusement sur l'effronterie de certains affronteurs, coureurs, & vendeurs de fumées, qui voilent & couvrent du manteau sacré de cette belle vierge, leur éhontée & impudique sophistications du fard de laquelle ils charment les yeux des crédules ; & comme traîtresses Sirènes, plongent les curieux  en Caribde & en Scilla.
De la montée de l’esprit au Ciel, & de sa descente en terre.

Chapitre IV.

C
e grand & Souverain auteur de toutes choses, prévoyant dès le commencement du monde que l’infection & corruption seraient une mortelle guerre en toutes choses composées de corps & d'esprit, voulut opposer à cette dissension un remède certain, afin de sauver l’un & ne perdre pas l’autre. Car l'esprit & la substance étant enveloppés dans les corps, & les corps enfoui dans la corruption, il était impossible qu’étant les corps assaillis & surmontés, par la corruption, l’esprit logé dans eux n'en reçût perte & dommage & demeurât avec les corps esclave de la mort, qui sans intervalle est aux aguets pour surprendre la nature, & entrer en tous genres & espèces pour y exercer sa tyrannie. La preuve en est trop suffisante en la fin naturelle & quelquefois précipitée des animaux, végétaux, & minéraux, que nous voyons arriver par accident de corruption. Et qui mortifiant les corps il advient que les esprits courent même fortune. C'est-à-dire que leurs vertus vivifiantes sont du tout anéanties. Mais pour ce qu'en toutes ses œuvres cet admirable ouvrier a voulu faire étinceler le feu de l'amour parfait qu'il porte à l'homme qu’il avait destiné de toute éternité pour l'unique instrument de sa gloire, assujettissant à lui seul tout ce qu’il serait de plus émerveillable en la création de l'univers : il a en sa faveur établi des remèdes souverains tant pour purifier & accomplir les choses qu’il avait créées pour son usage, que pour le garder & conserver lui-même contre les assauts de cette corruption mortelle. Connaissant donc que les deux parties de l'homme étaient créées l'une en l'autre, à savoir l’esprit au corps, & que le corps est continuellement assiégé de la corruption par sa sensualité qui l'attire & allèche à l'intempérance, engendrant l'infection & dégât de tous les membres, il prédit que l'esprit qui en est l’hôte ne pourrait y demeurer exempt de la corruption contagieuse. Aussi voyons-nous ordinairement que l'homme entièrement adonné aux intempérances corporelles & débordé aux sensualités, dénient par même moyen méchant & licencieux en tous débordements d'esprit, faisant banqueroute à l'amour & crainte de Dieu : à l’honneur & gloire du monde : à la piété vers les siens : & à la charité à l'endroit du prochain. De sorte que courant sinistrement vautré dans le bourbier de ses crimes, il est impossible que l'esprit ne participe aux peines comme il aura participé aux voluptés. Et considérant que toute la génération humaine depuis le premier excès, advenu par le mords de la pomme défendue, ne cessait de courir à cette mort, & que par ce moyen la ruine de tout l'homme  était inévitable, il a prévenu ce malheur par un remède merveilleux & hors de la compréhension humaine. Car sachant que par l'esprit & le corps l'homme participait du Ciel & de la terre, il a voulu que le remède eût semblable participation. Ce qui s'est trouvé en Jésus-Christ notre unique sauveur, restaurateur, & conservateur descendu du Ciel en terre, lequel retenant toutefois sa déité entière, s'est miraculeusement fait homme avec un mystère incompris & incompréhensi­ble au sens commun, d'autant que le salut ne pouvait provenir de la terre seule où régnait la corruption ; de sorte qu’il était nécessaire que l'eau en découlât d'en haut où est la fontaine de pureté. Il est donc venu en terre pour habiter en nous & avec nous, afin de nous renfermer dans les barrières de justice & tempérance, en nous régénérant à une vie nouvelle, par un changement d’esprit & de corps, mortifiant ceux de corruption & péché, pour donner la naissance à ceux de netteté & vertu. Ce qui ne pouvait arriver que par lui seul à cause des extrémités des deux natures qu’il convenait prendre, se faisant divin & humain, afin de moyenner l'alliance des choses basses avec les hautes, éloignées l'une de l’autre par cette distance incompatible de mort & de vie, de corruption & de pureté. La terre a reçu ce trésor inestimable & trop excédant son mérite, par un moyen quelle na su comprendre d'où, après la régénération projetée par l'eau de purification, & le feu du Saint Esprit, il est remonté au Ciel, entièrement dépouillé des accidents & passions corporelles seulement, & non pas du corps qu'il a emporté incorruptible & glorieux, ayant acquis immortalité par sa mort. Et de la dextre du père il redescendra en terre après l'universelle conflagration pour renouveler le monde & séparer les bons exaltés & destiner à la vie, d'avec les mauvais déprimer & condamnés à la mort. Voila comme le souverain père de miséricorde a pourvu au salut de l'homme, dont le corps conjoint avec l'esprit à pareillement son conservateur que le Ciel a fait naître au monde, & qui doit être recherché & découvert par la lumière de Nature, étant l'homme pour cet effet doué de rationalisation & jugement, afin de pouvoir connaître & comprendre les dons qui lui sont présentés. Mais cet homme qui pour faire une telle recherche avait été créé comme céleste, s’est oublié lui-même, employant plutôt ce qu'il avait de noble & divin en soi a je ne sais quelle vanité frivoles & périssables qu'a l'inquisition de l’utile sapience, & solide vérité. Bref il a mieux aimé suivre l'inclination de sa terrestre géniture, que la divine & céleste intelligence, qu'il a laissé croupir en lui, comme une chose indifférente, & qui lui aurait été casuellement transmise d'en haut. C’est pourquoi de tout temps la race des hommes est quasi éteinte avant qu’avoir vu la lumière ? (excepté quelques-uns que un astre favorable a regardé d'un bon œil en naissant,) s’est plus avidement acharnée à la possession des trésors & biens périssables, qu'elle n'a pensé à l’acquisition des célestes dons & précieuses richesses que la bonne mère nature lui étale publiquement & en tous lieux, pour le salut & maintien de sa vie : endommagée plutôt que secourue par l’abondance qui est communément enveloppée de mortelle corruption. Et se voit clairement que les plus spirituels d'entre le vulgaire ayant aucunement entrevue le brillant éclat de ces richesses infinies ne le sont amusés qu’a leur superficiel délaissant lâchement la divine vertu recelée en leur centre. Ce qui a causé tant d'erreurs, non seulement en leur méde­cine, mais aussi en leur philosophie, qu'elles vont toutes deux rampant & chancelant dans les ténébreuses grottes d'incertitude, pour n’être guidées d’aucune vive lumière. Rappelant donc les esprits à la clarté qui les doit conduire vers le souverain remède que Dieu a particulièrement destiné pour la conservation de l'homme en le comblant des bénédictions célestes, j'oserai avec toute l'humilité & sincérité requise & bienséante à ma portée & profession, non comme Théologien, mais seulement comme simple disciple des Philosophes, crayonner ici quelques naïves conceptions, que les amateur de vérité pourront autant favoriser qu'ils les trouveront raisonnables. Je dirai donc que toute intelligence que l'homme seul communique à l’homme est incertaine & confuse, pour ce qu'en lui logent ordinairement ignorance& irrésolution. Mais celle qu’il reçoit de la lumière universelle est très claire, & très fermement appuyée sur un fondement inébranlable. Car savoir absolument, est connaître les choses par leurs causes premières, & n’y a jamais de certitude aux secondes jusqu’à ce que l'on soit parvenu à leur source. C’est pourquoi la Nature des espèces ne peut être connue si la connaissance de leur genre n’a précédé. Ni les Natures des Microcosmes (dont le nombre est infini) sans avoir premièrement compris celle du grand monde qui leur a donné l'être. L'homme aussi ne peut-être bien connu sans la préalable connaissance du Macrocosme, duquel il n’est que l'effigie, non plus que ce Macrocosme sans avoir appréhendé de quoi & comment il est fait. Car en qu'elle façon pourrait-on connaître l'homme qui n'est à son commencement qu'un peu de glaire ou mucilage informe, ni comme il monte à la perfection, si l’on n'a connu ceux qui l'ont engendré, non pas les seconds parents, qui sont le père & la mère, mais les premières, à savoir le Ciel & la Terre. Et si même l'on n’avait par­faite intelligence de la création première de ceux-ci, comment les pourrait-on connaître ? Tout ainsi que le limbe de l'homme gît en la matrice où il n'est qu’un peu de fange, qui par après se forme sur l'exemplaire des parents & par les mêmes progrès & façons qu’ils furent parfaits. Ainsi le Ciel & la Terre, & tout ce qui est en iceux, c’est-à-dire tout ce grand monde, est comme un limbe & masse dans le chaos, dont on ne peut avoir aucune lumière si l'on ne contemple les projets & projets de sa distinction & formation. Venons donc à l'original afin d’en connaître les extraits : & par le patron jugeons des choses imitées. Je dis que le premier & souverain créateur (qui est comme le point duquel partent toutes les choses, & l'inépuisable source d'où découlent cette infinité de ruisseaux,) a une nature qui lui est particulière, à savoir de produire & conserver tout en l’univers. Car c’est le propre du parfaitement bon auteur de produire & procréer les choses, puis les entretenir & conserver, quand il les a créées. De ce premier effet, qui est la création, le secret en est caché à tous, & ne l’avons que comme en effigie aux générations. Mais le second est ouvert pour le moins aux illuminés, comme élus & nés de l’esprit, non pas aux enfants de la chair, afin que ces précieuses marguerites ne soient indignement prostituées aux sales & stupides pourceaux. Or le premier & plus excellent degré de cette conservation a été fait & enseigné par Jésus-Christ, en la ma­nière ci devant déclarée : lequel a vou­lu être imité en toutes choses, s’étant avec un mystère indicible lui-même donné pour patron de toutes les bonnes œuvres qui e doivent faire au mo­nde. Car la Nature marche toujours d’un même pas sans jamais quitter ses sentiers qu'elle suit exactement en tous ses ouvrages. Ainsi donc que le père & commun conservateur a pourvu à la commune conservation dès la naissance du monde. La Nature a semblablement fait son projet dès le commencement, & s’est de tout temps employée à ses productions avec une action continuelle. Car tout ainsi qu'il a été nécessaire que tout salut vint d’en haut pour la conservation de la partie spirituelle de l'homme, il a été expédient par la même nécessité que celui des corps sourdît de la même roche, d’autant que des choses basses où est le siège & habitacle de la corruption mortelle ne peuvent procéder salut ni vie. C’est pourquoi le Ciel comme fontaine perpétuelle d'immortalité & perfection va continuellement influant ses vertus sur le corps de la terre, que les Astres bénins favorisent de leurs aspects amoureusement pitoyables en considération des mortels affligés : afin d’engendrer en elle par ces influctons un Esprit immortel & vivifiant, qui prenant corps au sein de cette seconde mère à montré & dilaté ses vertus par toutes les parties du monde, les départant à chacune créature selon sa portée. Et de là sont procédées les forces particulières reconnues par leurs effets aux herbes, bêtes, pierres, & autres choses qui ont tiré de cet Esprit général, cette infinité de puissantes propriétés, qui font quasi mira­cle en la conservation de nos corps, & de tous autres. Or comme Dieu a bien voulu enrichir les hommes des perfections de son fils, selon l'entendue de leur naturel : Et toutefois n'a pas voulu que chacun d'eux étant souillé de vice allât chercher son remède & parfait salut en son semblable, mais bien en celui seul qui était le vrai Océan duquel leur était découlée cette perfection. Aussi Nature qui s’est toujours rendue exacte observatrice des volontés de Dieu & imitatrice de ses opérations, n'a point établi la parfaite ver­tu de guérison & restauration aux herbes & créatures particulières, mais a voulu qu'on la cherchât précisément au centre d'où elle leur est généralement communiquée, à savoir dans la terre, ou cet Esprit vinifiant s’engendre. Car si les simples sont doués des ver­tus de guérir, restaurer, nourrir, & conserver, de combien en doit être mieux pourvu celui qui les leur départ, & duquel toutes choses les reçoivent ? Or pour prouver que la terre est la trésorière & dispensatrice de ces vertus, la seule expérience journalière suffit pour toutes raisons. Il faut bien qu'elle les possède toutes, car autrement elle ne les pourrait donner. C'est donc une chose digne d’admiration & d'étonnement que tant de grands personnages aient consommé le temps de leurs études & pratiques à puiser l'eau des simples ruisseaux déjà fort éloignés de la pure limpidité de leur source comme ayant passé par l'impur limon des terres immondes & ne se sont avisés de courir droit à la propre fontai­ne. Non que je veuille dépriser les médicaments spéciaux, mais je voudrais que l'on cherchât le général, sans toutefois délaisser les particuliers. Car je crois que celui là suffise pour tou­tes guérisons, si est-ce que ceux ci sont encore louables pour mettre fin à certains maux extérieurs qui n'assaillent que la superficie, & non pas le centre de la santé, retournant donc à mon but je dirai derechef que la terre est la matrice en laquelle le Ciel a engendré cet Esprit nourrisseur, restaurateur, & conscruateur des corps, duquel seul toute solidité & perfection de guérison peut & doit être puisée. Or comment il faut trouver & prendre cet Esprit puissamment vertueux, tout homme prudent qu’un sincère désir porterai cette utile recherche, doit sur tout être averti de suivre incessamment le dessein tracé de la main divine, sur lequel Nature même se forme & guide : combien que Dieu excédant infiniment la Nature ne soit en façon quel­conque attaché aux raisons naturelles, non plus qu'un souverain monarque aux lois qu'il aurait prescrites, lesquelles toutefois ses peuples observeraient sans demander pourquoi il les aurait ainsi établis. Mais qui a mieux ensuivi les traits de ce divin modèle que le vieil Trismégiste, qui premier après le déluge (selon le dire d’aucuns) ayant ouvert aux hommes les mystères de la connaissance de Dieu, a parfaitement touché ceux de la Nature ? car outre ce qu'il a angéliquement éclairci la divinité, par le Pimandre, où il manifeste avec une doctrine admirable, la création du grand & petit monde ; leur commencement, progrès, & durée, continuant d'un même vol cet­te sacrée Philosophie en l'Asclepe, il semble que d'un Esprit & voix prophétique il déclare hautement la régénération de l'homme se devoir un jour faire par l'entremise du fils de Dieu, revêtu de la robe humaine. Et si a encore industrieusement frappé le même blanc en la table d’émeraude, ou il dit : qu’ainsi que toutes les choses du monde sont créées d'un seul sujet, par la méditation d'un, qui est Dieu, son magistère (qui est cette souveraine & générale médecine) sera parfaite & accomplie de cette chose unique par adaptation. Cette adaptation, n'est-ce pas le miroir où nous voyons énigmatiquement représentée la méditation divine, pour montrer que Nature ensuit nécessairement les pas de son maître : tout aussi qu'és autres livres il a témoigné que l’auteur de la régénération a salut devait venir du Ciel & se faire homme, vivant entre les hommes pour leur édification ? Aussi dit-il en la table (qu'il a laissée comme un testament & dernier témoignage de l’excellence de ses hautes conceptions) que cet Esprit général conservateur des corps, auquel il attribue le nom de père de la perfection de tout le monde, est descendu des Ceux, à savoir du Soleil & de la Lune, qu'il a dit au Pimandre être les principaux gouverneurs en cette Monarchie mondaine afin de se corporifier en la terre, qu’il nomme sa nourrice, par le moyen de l'air qu’il dit l’avoir porté en son ventre, d’autant que les influences célestes ne pourraient être communiquer à la terre, si l’air qui premier les reçoit ne les portait comme médiateur & leur servait de véhicule. Et tout ainsi que le divin restaurateur & protecteur des âmes n’a rien quitté de sa divinité se faisant homme, aussi dit-il que cet Esprit universel conservateur des corps garde & maintient sa force entière étant converti en terre ; c'est-à-dire en prenant corps terrestre. Dieu a voulu que son propre Fils notre Rédempteur fût lui-même régénéré en son hu­manité par l'eau du Baptême & le feu du Saint-Esprit. Non pas qu'au centre de sa Nature il eût besoin aucun d’être purgé, mais seulement parce qu'il était parmi le monde & les hommes fouillés de corruption auxquels il voulait en tout & partout être vrai pa­tron de renouvellement & purification leur donnant un visible & ample témoignage qu’il était quant à la chair de leur nature ; non pas souillé ni corrompu, mais passible & mortel aussi bien qu'eux. Semblablement la bonne mère nature à voulu que son fils premier né, qui en son centre est de substance pure, fût néanmoins renouvelé & comme régénéré par l'eau & le feu ; c'est-à-dire par la séparation de ce qui est terrestre d'avec ce qui est igné ; de ce qui est épais d'avec ce qui est subtil ; & pour dire en un mot de l'impur d'avec le pur. Ce qu’entend Hermès disant qu'on sépare la terre du feu, non pas que l'on doive faire séparation de la terre propre n'y de son propre feu. Car l'homme ne séparera point ceux que Dieu a conjoint mais seulement de ce qui est impur & grossier, d'avec le pur & subtil de la substance de cette terre & de ce feu propre, qui sont les parties ou Eléments de notre esprit corporifié. Mais outre cette intelligence qui se présente la première aux yeux de l'intellect, il y en a encore une autre plus cachée : car ayant signifié par la séparation de la terre d'avec le feu, celle du gros & du subtil, il a encore voulu dire qu’il fallait séparer les qualités naturelles de ces deux éléments, en dépouillant l’humide froideur attachée aux choses terrestres & graves, sans lesquelles elle ne peut subsister, pour revêtir la chaude siccité, qui est de la nature du feu, & par conséquent légère & spirituelle. C'est pourquoi il ajoute qu’il monte de la terre au ciel, à savoir d'imperfection à perfection : car Paracelse appelle le feu firmament. Or comme rien ne peut parvenir à la perfection céleste sans avoir premièrement quitté l’imparfaite & paisible écorce mortelle, en laquelle proprement surabonde cette qualité de froideur qui cause l'accident de la mortification, comme la chaleur engendre la vie : aussi la très sage Nature a établi cette règle qu’il faut que son sujet endure & passe par l'obscure noirceur de la mort pour atteindre une claire & candide immortalité & renouvellement de vie, c’est-à-dire une essence impassible sur laquelle ni le feu, ni la corruption n'aient plus aucun pouvoir. Et de vrai cette acquisition de vie par la mort se pratique naturellement en toutes créatures vitales. Car il faut que tout sperme ou semence aux animaux se mortifie en la matrice, & aux végétaux dans la terre, avant qu aucune croissance végétable, ou spécification se puisse faire. Que si cette règle s’observe religieusement aux membres, de combien doit-elle être recommandée & suivie plus exactement au chef ? Et si par cette mortification la vie des accessoires acquiert quelque durée, combien plus s'appro­chera de la perpétuité celle du principal ? Jésus-Christ même nous enseigne ces chose par la similitude du grain qu'il a dit ne pouvoir fructifier s’il ne meurt premièrement, signifiant le mystère de la résurrection que sa mort devait précéder. Car il voulait mourir pour renaître à une plus durable & glorieuse vie, se montrant en cela, non seulement exemplaire des hommes, mais vrai patron de toute la Nature. Ce Saint & docte Hermite Romain révéremment & souvente fois allègue par tous les philosophes naturels qui ont écrit depuis quinze cent ans, Morien, en dit autant du grain fixe auquel Nature à donné pouvoir de parfaire & multiplier les métaux. Car il dit que s'il n'est pourri & noirci il ne pourra être accompli,  & sera réduit à rien. Je me suis licencié de dire ceci afin d'apprendre aux moins instruis comment on doit reconnaître le créateur par les simples créatures. Et d'autant que les hommes vulgaires mendient cette connaissance des choses plus éloignées, faisant comme ceux qui demandent la perfection des sciences aux écoliers de la dernière classe au lieu de consulter les vieux oracles des plus sages docteurs : j'ai bien voulu par ces naïves conception les conjurer d'employer l'excellence de cette âme rationnelle qui leur est donnée pour enquérir quel est ce souverain principe, par les choses plus exquises qui nous donnent & conservent la vie, & à toutes les créatures mortelles. La mortification précède donc nécessairement toute entrée à la Vie & principalement en cet esprit premier né de Nature alors qu'il a pris corps. Car l'on ne peut autrement séparer de lui ce qui empêche sa régénération à vie, & la purification de son essence. Non pas qu’en cette mort il perde son corps par brûlement & destruction de feu, ni par la pourriture, mais tout ainsi qu'en la germination des semences la putréfaction n'anéantit point ce qui se corporifie en elles ou bien tout ainsi que le précieux corps de notre Rédempteur ne fut nullement empiré, détruit, ni corrompu, ayant toujours en lui ce centre & germe de vie par lequel il ressuscita, auquel ces deux natures furent tellement jointes ensemble qu’el­les ne s’abandonnèrent jamais : car la corporelle retint la spirituelle ici bas au­tant qu’il fut nécessaire pour notre salut & l’esprit emporta le corps au Ciel pour la gloire, après le mystère accompli. C’est pourquoi en l’exaltation du Mercure ou esprit universel, après le premier degré qui se fait en sa préparation par la séparation, tout ce qui reste en lui corporel & spirituel est rendu volatil, parce que la vertu élevante surmonte encore la vertu fixante. Toutefois à la fin le fixe retient avec soi le volatil par l'action de la chaleur aidante, qui augmentant les forces des deux plus nobles éléments anéantit totalement le pouvoir des deux plus imbéciles. Ce qu’a voulu signifier Hermès en l'un de ses traités par l'oiseau plumeux qui est retenu par l'oiseau sans plumes. Et Nicolas Flamel par les deux dragons l'un garni d’ailes, & l'autre non, qu’il a fait représenter en l'une des arches du cimetière des St Innocents à Paris, et dans un autre tableau de pierre à côté du grand Autel de l’église de sainte Geneviève des ardents qu’il a fait bâtir. Mais sans nous égarer dans les détours de ces dédalles, voyons nous pas que tous les végétables ne cessent de croître &monter en l’air par la force de cet esprit volatil, lequel (comme j’ai dit au premier livre) les élèverait encore davantage pour le désir qu'il a de retourner au lieu d'où il est parti, s’ils n'étaient contretenus & arrêtés par leur propre terre & masse corporelle en laquelle est caché je ne sais quoi de fixe. Or pour n'être accusé de con­tradiction par quelques-uns non encore usités aux termes communs de nos maîtres, je me veux expliquer en les avertissant que je n'entends nullement que cette spiritualité volatile soit ce que j’ai ci-devant appelé soufre volatil & séparable, qui est l'un des auteurs de corruptions. Mais seulement la plus simple partie de cette vapeur primeraine, qui ne perd jamais  son interne subtilité & acuité, dont le naturel est de s’élever & tendre à la perfection. Car sublimer proprement selon le vrai sens des Philosophes n’est autre chose que de parfaire, & d'exalter les matières d'imperfection à perfection. Tout ainsi donc que Mercure a sa substance élevable, aussi a-t-il sa substance fixable. Quant à la première elle lui est innée d’elle-même : Mais quant à la seconde encore qu'il l'ait en son centre (c’est-à-dire en puissance) elle ne peut toutefois sortir en effet si on par le secours de l'art. Et pour montrer plus clairement par quelles voies la Nature procède en ses opérations, j’estime être bien raisonnable de dire ici quelque chose des causes & manières de fixation. Reprenant donc cet axiome indubitablement allégué dès le commencement de ce livre, qu’en l’ordre & constitution du monde est observée une règle infaillible & perpétuelle, que tout ce qui a vie doit avoir quelque durée en icelle, & que rien n’est produit sous le Ciel qui n’ait quelque espèce de vie en soi, je dirai que cette durée se fait par conservation à une perpétuité. Car le but de la Nature est de vouloir perpétuer, étant le propre du bon auteur de vouloir toujours conserver l’ouvrage de ses mains, jusqu’à ce qu’il soit arrivé au terme de la vieillesse, & que la lumière de la vie s’éteigne par les froides bruines de la mort, aux pieds de laquelle il faut de nécessité que toutes choses naissantes se prosternent, par cette inévitable loi imposée à tout ce qui prend commencement, de pendre fin. Que si les choses demeuraient en leur premier extrême, qui est le naître ou le commencent, sans s’avancer au second, qui est  le mourir ou le finir,  tout resterai en son Chaos, ou pour mieux dire rien ne consisterait, & serait les principes de tout sujet in­utiles, voire détruits d'eux-mêmes. Pour éviter auquel inconvénient Nature a établi cet ordre & progression des choses, étant en continuelle action & motion, c'est à dire conservation & perpétuation. Or ce qui étend la vie & même ce qui la conserve, ne peut être sans quelque fixation & consistance durable contre les assauts de la destruction. Et cette essence conservatrice est en quelques espèce plus fixes qu'es autres, à raison de quoi elles sont de plus longue & durable vie, comme plus difficiles à détruire ou mortifier : ainsi que le Cerf & le Corbeau entre les animaux : Le chêne entre les plantes : & l'Or entre les minéraux. Ce qui leur vient de la commixtion des élé­ments en eux plus égale & plus digeste, en sorte que la mort de qui le propre est de diviser & disjoindre, ne peut si facilement entrer en ces composé trop fermement liés & cimentés par une forte digestion. Et étant plus les corps sont pourvus de ces deux remèdes, tant moins sont-ils sujets aux accidents de mortelle corruption. Mais parce que la Nature ne peut de soi même atteindre la perfection de cette union & digestion, elle ne peut aussi de tout point sauver ni garantir les corps de finales destructions. Or l'industrie de l'art qui l'a toujours surmontée (encore qu’il soit conduit par elle, & ne puisse rien de lui seul) considérant ces choses s’est efforcé de l'imiter & outrepasser par le propre cours de sa même voie. Car voyant qu'en tous corps la conservation & prolongement de vie se faisait par chose tendante à fixation, laquelle même procédait par union & digestion, (car rien ne se peut fixer s'il n’est homogène & d'une seule Nature, l’artiste a imaginé & pratiqué de trouver la même chose fixable, & la conduire à parfaite fixation par les mêmes sentiers, ordre, & opération de Nature, à savoir par la séparation des parties étranges, en unissant les homogènes par longue & ingénieuse digestion des choses unies. Mais d’autant qu'il n'y avait moyen de la séparer ni tirer des corps individus & spécifique à cause de cette union compacte, & digestion déjà par trop avancée en eux, il a été contraint de le rechercher dans les flancs de la mère qui l’engendre, savoir la terre, de laquelle toutes chose procèdent. Car le tirer d'ailleurs en son entière & première vertu serait œuvre inutile, & chose du tout impossible, & de la lui penser redonner serait un labeur long & fort douteux. Qui a fait dire avec raison à certain Poète : Ici, ou en nul lieu est ce que nous querons.
Et véritablement ceux là se sont lourdement abusés qui ont suivi des chemins écartés & tortueux, s’amusant à la commune signification ou écorce des paroles des sages, & non à la vive moelle de leur intention. Ils devaient donc premièrement sacrifier à l’infernale Junon ; car là était le chef & la source des choses. Les prudents & mieux entendus commencent toutes leurs œuvres par la racine, & non par les ra­meaux : Elisant (comme dit le docte Bacon) une chose sur laquelle Nature a seulement commencé ses premières opérations, par l'assemblement & mixtion proportionnée d'un pur & vif mercure, avec semblable soufres congelés en masse solide : O paroles sacrées, en lesquelles ce bon Anglais, ou plutôt ce bon Ange, a clairement dépeint cette unique & vraie matière dont tous les Philosophes ont tant écrit de volumes sous diverses figures, & fabuleuses énigmes : non pour la cacher malicieusement, mais pour réserver le privilège de cette connaissance aux doctes & pieux ; qui l’ayant une fois découverte par leur assiduelle étude, & chères expériences, la déguisent & ornent a leur tour. Et pour ne laisser aux maîtres l'opinion que par ignorance j'apporte ce passage en cet endroit improprement, & prenne Martre pour Renard, voulant entendre que cette matière si ingénieusement représentée par Bacon soit ce premier & général Esprit que j'ay pris pour sujet de ce livre : je les supplierai de croire que je sais bien qu'elle différence il y a entre le père & le fils, ou entre l'engendreur & producteur & ce qu'il a produit & engendré. Osant dire sans vanité que je connais l'un & l'autre par raison & expérience. Car le sage a voulu instruire les inquisiteurs des princi­pes minéraux pour la confection de la pierre des Philosophes, leur découvrant la première matière métallique préparée, composée, & spécifiée par Nature, et je traite de la matière universelle non encore spécifiée, qui se peut proprement dire matière première de cette première matière métallique comme étant ce généralissime genre des genres tant célébré par Raymond Lulle : mais je me suis servi de cette sentence pour exemple & autorité, sans toutefois qu'il y ait rien d’absurde, puisque cet Esprit universel est père commun du mercure & du soufre contenus & proportionnés par Nature dans cet unique sujet des maître. Or je désire que l’artiste curieux considère ici deux choses, l'une de choisir par subtile imagination une Nature vivifiante & capable de concerner tous corps, l’autre d'élire une chose qui se puisse de soi même vivifier & ré-engendrer. Et ne veux toutefois entendre qu'il faille prendre deux choses ou matières diverses & séparées, à savoir l’une agente, & l'autre patiente, mais bien seulement une qui ait les deux vertus ensemble de vivifier & d'être vivifiée. Quant à la vivification active j’en ai déjà suffisamment parlé : mais quant à la passive je dis qu'il faut que tout principe ait son origine en lui-même, car s’il naissait d'ailleurs il ne serait plus principe. Et puisqu'il donne l'être à toutes choses il est nécessaire qu'en les engendrant, il puise de lui-même ce refournissement & perpétuelle plénitude, à cause de quoi il est en continuelle action & mouvement à vivification, qui l'empêche de mourir, parce qu'il n'est jamais délaissé de soi même, ayant son mouvement de lui & dedans lui. Ce que Macrobe a subtilement disputé sur le songe de Scipion s’attachant à l'âme de l'homme, combien que la dispute se peut encore mieux adapter à mon intention, la faisant servir pour l'âme on esprit du monde, qui est le sujet que je traite. Par quoi de ses mêmes arguments je tirerai ceci : Tout ce qui se meut de soi est principe de mouvement & en continuelle vie, celui qui est en continuelle vie ne peut avoir vivification que de soi, il est donc lui-même vivifiable ? Or l'Esprit général du monde est tel. Et puisqu’il se convertit en corps dans la terre, ou pour mieux dire qu’il y prend son siège pour se corporifié & convertir en terre en laquelle, ( ainsi que dit Hermès) toutes ses vertus, action, & qualités demeurent entières, il s’ensuit qu'étant vital, lui-même se refournit de vie en se multipliant par sa propre vertu. Ce que nous apercevons en ce Mercure universel lequel se nourrit & refournit toujours dans sa minière, de sorte qu’encore que l’on en tire ce qu'on pourra, si est ce qu'il y recroîtra autant qu'auparavant, & en quelque lieu qu’il soit jeté jamais il n’y déffaudra. Non pas que je veuille dire qu’il s’engendre de la terre, mais en la terre, par tontes les parties de laquelle il rampe & s’épanche incessamment par multiplication & végétation. Ce que les anciens ont voulu signifier par ce serpent que Moise même a dit aller glissant sur la terre & se nourrir de la poussière d'icelle. C’est ce qui a mu les cabalistes de l’appeler Pince des sépulcres, d’autant qu’il y dévore & consomme les corps gisants lorsqu’il les convertit en terre. Non pas que les corps morts ni la terre soient son aliment, mais ils sont le siège où il se repaît & alimente. C’est le lieu où il se meut, tourne, & coule sans repos, dont  Médée avertit Jason, lui disant :
Vois le Dragon veillant, de fureur forcené,
Qui d’écaille bruyant a le corps entourné,
Dont le gosier sifflant fumée & feu desserre :
Et qui par replis tors va baillant la terre
De sa large poitrine, en la poudre imprimant
Les sinueux sillons qu’il trace incessamment.
J'ai bien voulu mettre en jeu ces deux considérations, non seulement pour faire voir quelle doit-être la recherche de ce Mercure, mais aussi pour vérifier que ce qu’il contient de fixable en lui n'est autre chose que cette essence vivifiante, laquelle étant dûment fixée perpétue & conserve la vie en tous corps où elle entre, en déchassant par sa pureté les excréments & parfaisant les choses imparfaites par sa perfection. Le but de la fixation tant naturelle qu'artificielle est la perpétuation & conservation, qui se font par le moyen de la teinture que le Mercure acquiert par cette fixa­tion. Car la teinture est véritablement la vie, & la vie n'est autre chose que ce qui couvre, peint, & colore le corps de ce teint qui le fait paraître vital ; & qui se perd & ternit à l'abord de la mort. C’est pourquoi Nature a voulu que le sang où consiste la vie fût teint en rouge, & que plus il serait pur, clair & vif en rougeur, le corps parût & fût en effet plus sain, plus beau, plus dispos, & plus vigoureux. Comme au contraire étant par accident troublé, épaissi, & chargé de noirceur aduste, ou changé en fausses couleurs, le corps sentît & pâtît la rigueur du mal en l'intérieur, & en donnât les témoignages au dehors par son décolorement. Nous remarquons le semblable au végétaux desquels la vigueur vitale apparaît en leur vive verdeur, de laquelle le changement dénonce la décadence, & acheminement à leur mort. Le semblable est aux métaux, dont la perfection ou imperfection se discerne par leurs couleurs. L'or a de soi même une force aimantine qui attire les cœurs par le lustre brillant de son étincelante & pure teinture, en laquelle Nature a étalé tout ce quelle pouvait de mieux, ayant toutefois réservé à l’industrie de l’art de la surmonter encore, voire jusqu'en infinité, par la graduation suprême qu'il ajoute à cette splendeur natu­relle qui lui acquiert nom de Soleil terrestre. L'artiste exalte donc par son labeur la couleur orangée en laquelle Nature a borné son pouvoir en ce précieux chef d'œuvre jusqu’au plus haut degré de rougeur obscure, par la­quelle augmentation les métaux imparfaits sont colorés en certaine qua­lité au degré naturel par la protection de cette teinture artificielle, montrant bien que cette citrine couleur que la Nature a introduite en l'or n'est qu'un acheminement à la rougeur, où gît le comble de la parfaite vertu de conserver & multiplier. Qui est cause que ce métal, quoi qu'excellent sur tous les autres, ne leur peut de soi départir perfection, ni place conservation aux corps humains, comme trop vraiment ont présumé & publié plusieurs milliers d'affronteurs, alchimistes, & paresseux Physiciens, les uns avec leurs amalgames, fusion, & dissolutions sophistiques, & les autres par leurs infusions fantastiques, & confections ridicules. Mais si ces deux espèces de cu­rieux s'étaient un peu plus profondément plongés en cet Océan de merveilles, ils auraient reconnu que la suprême rougeur acquise, est un acci­dent inséparable, produisant l’un & l’autre miracle par l'excès de sa chaleur qui pourtant ne consomme que les superfluités impures, & non la substance des corps, qu’au contraire elle maintient & multiplie en toute égalité, combien que les philosophes la disent être autant par-dessus le feu vulgaires que le vulgaire est par-dessus la chaleur naturelle des animaux. Il est bien vrai que Paracelse fait grand cas en son traité des Teintures de celle qu’il extrait de l'or par l'esprit du vin, & lui attribue force belles vertus, aussi bien qu’à celles de l'antimoine & du coral. Auxquelles il semble vouloir préférer celle du Mercure, qu’il dit devenir toute teinture étant une fois conduit à parfaite fixation, & qu'il pé­nètre les corps par leurs plus simples parties à cause de sa pure subtilité. Ce que je ne crois nullement qu'il ait en­tendu dire du Mercure vulgaire, ains de celui des sages, auquel seul l’art aidant la nature peut introduire ces deux choses, à savoir teinture parfaite, & fixation accomplie. La teinture est donc, à proprement parler la pure substance des choses, & le corps n’est que l’excrément. Ce qui se manifeste bien en ce que les corps après la séparation de leur teinture demeurent inutiles, sans vertu, & corruptibles ; tout ainsi qu’une charogne privée de vie, mouvement, & couleur vitale. Par  quoi l'on peut dire que la teinture est le but de la fixation : afin que par sa permanente assiduité au feu elle acquière une perpétuation & conservation au corps qui la reçoit. Or la manière de parvenir à ce degré de fixation où gît l'accomplissement de toute l'œuvre, n’est autre que de conserver par prudence les choses légères & fugitives, & patiemment les accoutumer au feu jusqu’à ce qu’ils le puissent souffrir très violent. C’est pourquoi tous les bons Auteurs ne prêchent autre chose à leurs disciples que la patience, qu'ils disent être de la part de Dieu, & la hâtiveté de la part du diable. Sur quoi je dirai pour maxime infailli­ble que rien ne se peut fixer sans précé­dente calcination, qui se doit faire par la conjonction de l’esprit fixable avec chose entièrement convenable à sa nature, & qui le puisse retenir au feu de calcination, afin que par ce moyen l'accoutumant peu à peu à soutenir la chaleur, il soit plus apte à souffrir l’augment du feu dernier qui donne la fixation. Et la raison pourquoi l'on y doit procéder avec cette discrétion, est que voulant par trop de promptitude précipiter cette opération, la spiritualité spéciale qui cause la teinture s’envolerait, abandonnant son corps sans y pouvoir imprimer sa vertu tingente. De sorte qu'il faudrait nécessai­rement redonner a ce corps examiné nouvel esprit, paravant y pouvoir introduire la couleur désirée, qui est l’un des plus grands secrets de l'art spagyrique, car c'est l'esprit qui colore par le moyen du feu, & non autre chose quelconque. Or cette teinture accomplie & souverainement exaltée en notre Mercure, il s'ensuit qu'il s'élève au suprême degré de perfections voire (à parler comme Hermès) qu'il monte an Ciel. Si qu'après avoir enduré tous les tourments mortels, il a repris nouvelle vie. C’est- à-dire que lui ayant fait passer les ténébreux détroits de la putréfaction, enseveli dans le sépulcre d'un vaisseau, il s'élève néanmoins à la résurrection par le dépouillement de toutes choses mortifères & corrompantes, au moyen de quoi il a atteint le souverain degré d'excellence. Ce qui se fait en séparant la terre du feu, le subtil de l'épais, & puis en fixant par chaleur graduée les parties ainsi dépurées. Mais pour parler sans ambages ni énigmes, cette montée au Ciel (qui est la sublimation & exaltation de ces parties élaborées à perfection) ne se ferait jamais si la séparation & purification d'icelles n'avait précédé, & donné lieu à la fixation qui est l'extrême & dernier but où l’art aspire. D'où nous remarquons quelle se fait pour deux fins principales : l'une pour perpétuer la teinture l'autre pour séparer & tirer du Mercure le soufre volatil & brûlable qui est en son centre, & qui n’en voudrait partir s'il n’était importuné par la longue action du feu continuel, qui doit être réglé, de peur que la précipitation violente fasse élevé dès le commencement le pur esprit du Mercure non encore affermi. Ce que le Comte de la Marche Trévisane a ouvertement enseigné, disant : que le fuyant ne s’envole devant le poursuivant, & que le feu se fasse de mainte manière comme il veut être fait. C'est-à-dire que la partie spirituelle ne soit contrainte par ardeur intempérée d'abandonner la partie corporelle qui enfin la doit fixer par l'action de son soufre interne aidé du feu extérieur & commun , discrètement conduit par les degrés requis : où gît la princi­pale industrie de l'opération. Mais (dira quelqu'un) si la fixation lui acquiert avec cette subtilité pénétrante une permanence au feu, comment est-il possible que par après il se puisse derechef sublimer ? qu'on lui redonne des ailes de cire, & l'on verra qu’il n’aura point de repos qu'il ne se soit élevé de terre pour essayer de sortir de la tour où il est enfermé. Qu’on prenne garde toutefois que trop à coup il ne veuille monter, de crainte que le Soleil fonde la cire, & brûle ses plumes, le précipitant dans la mer. On fera donc comme le sage Dédalle observant le milieu des deux extrêmes : d'autant que si le vol est bas, l'humidité des ondes appesantira ses ailes, & s'il est hautin, le feu les brûlera. Ne fut ce pas l'impatient & aveugle désir qu'eut Icare^ de devancer Dédalle qui le perdit malgré le paternel précepte, & d'où procéda le pernicieux trébuchement de Phaëton guidant les chevaux de Phébus, sinon pour s’être estimé plus capable de cette conduite que le maître qui l'enseignait ? qui lui avait dit :
D’aller par ce chemin non ailleurs je t’avoue :
Remarque seulement les traces de ma roue :
Et pour donner partout une chaleur égale
Trop tôt vers terre & Ciel ne monte ni dévale :
Car en montant trop haut le Ciel tu brûleras :
Et dévallant trop bas la terre détruiras.
Mais si par le milieu ta carrière demeure
La source est plus unie & la voie plus sûre.
Toutefois ce n’est pas assez d'avoir dit ces choses, quoique véritables, selon le sens mystique de nos devanciers. Il faut que j'explique leur intention enveloppée dans le voile obscure de ces paroles fabuleuses, qui ne sont que pour les experts du métier. Sache donc tout curieux, & jamais ne sorte hors de cette lice, que quand Hermès a dit que cette chose monte de la terre au Ciel, puis derechef descend du Ciel en terre acquérant les vertus de toutes les deux ensemble, il n'a point entendu par cette montée que la matière se doive élever ni sublimer au sommet du vaisseau : Mais seulement qu'en lui redonnant après quelle est parvenue à la fixation parfaite certaine portion de sa partie spirituelle (dont l'Hortulain dit qu'il faut avoir bonne quantité & en réserve pour cet effet) elle se dissoudra & deviendra toute spirituelle, quittant sa consistance terrestre pour prendre l’aérienne qui est le Ciel des Philosophes puis étant parvenue à telle simplicité, elle sera congelée & ramenée en terre par nouvelle décoction qui se fera par les mêmes degrés de chaleur, jusqu’à ce que le corps ait tellement embrassé l'Esprit qu’ils soient rendus inséparables, ainsi aura elle la subtilité céleste, & la fixation terrestre. Suivant donc toujours le plein chemin de la nature, si cet Icare ne se pouvait du tout élever (c’est-à-dire subtilier) il lui faudra renforcer ses ailes, conjoignant nouvelles plumes avec nouvelle cire : c’est-à-dire par dissolution réitérées, que les maîtres répètent si souvent qu'ils en semblent importuns : si ce n'est à ceux qui entendent la conséquence de telle répétition. Ce qui se fait pour mieux unir les choses en les mêlant par leurs moindres parties. A quoi l’on ne pourrait parvenir autrement, non plus qu'à la commixtion des deux sans la purification de l'un & de l'autre en gardant toutefois exactement la volatilité à l'esprit délivré d’impuretés terrestres : & acquérant entière fixation au corps dépouillé de toutes fèces internes. C'est donc par les dissolutions que cette chose monte au Ciel, & par les congélations qu'elle redescend en terre. Ce qui est naïvement exprimé par deux antiques vers Latins, que j’ai expliqué en ce quatrain :
Si le fixe tu sais dissoudre,
Et le dissout faire voler :
Puis le voulant fixer en poudre,
Tu as de quoi te consoler.
Ce corps ainsi glorifié montera donc au Ciel sur les ailes de son esprit, puis en la même perfection qu'il y sera monté, il redévallera en terre pour séparer le bon du mauvais, pour conserver & vivifier l’un, pour tuer & consommer l'autre. C’est à- savoir qu'en tous les corps ou il entrera, il en chasses l’impureté, amendant & conservant la pure substance d’iceux, car les réitérées solutions & fixations lui auront donné une force de pénétrer les corps, dans lesquels autrement il n’aurait pu en­trer. Il faut donc replonger le jeune Hermaphrodite & la délicate Salmacis dans la fontaine, afin qu’ils s’embrassent & que Salmacis ravie de contentement puisse dire : Advienne qu'en au­cun temps ce bel adolescent ne soit séparé de moi, ni moi de lui ; & qu’en mutuelle félicité amour perpétue notre conjonction : ainsi nos deux corps n’auront qu’un cœur & une même face. Puis faire que l'île de Délos apparaisse immobile, portant Apollon & Diane que Latone y a enfantés. Fable qui ne veut nous apprendre autre chose sinon que l'on congèle & fixe cette matière dissoute, en laquelle sont contenus le Soleil & la Lune des Philosophes. Je n’entends pas (comme j'ai déjà dit) que le Lecteur de ce livre y pense trouver les Mines du Pérou pour assouvir son avidité : bien qu’en plusieurs endroits j'ai fait assez voir aux dessillés que je n'en ignore nullement les vrais chemins, quoique je ne me sois encore peu résoudre d'entreprendre un si long voyage ; pour certaines raisons conformes à celles qui empêchèrent le bon Trévisan par l'espace de deux ans après qu'il en eut parfaite connaissance par les livres. J’étale donc seulement ici une drogue précieuse, ou plutôt un trésor inestimable que la pieuse Nature nous donne pour l’entretien & prolongation de notre vie, dont elle a reçu de Dieu la charge & protection générale. Ce que je fais à la vérité porté d'un louable désir de servir au public de toute mon industrie, après que l’Astre favorable de l’expérience m'a conduit au port salutaire ou je tâche d’adresser les curieux. Car j'ai quelquefois si heureusement traité cet esprit universel qu’avec une très petite quantité j'ay soulagé cent personnes presque accablées de diverses infirmités : il n'y a nul doute qu’une infinité d'excellents esprits sont entrés fort avant en cette forêt profonde & traversée d'obscurs sentiers, qui la voyant remplie de monstres épouvantables se sont tellement étonnés que rebroussant chemin ils se sont divertis d'une si utile entreprise. Ainsi qu'avec un docte & ingénieux pinceau a mystiquement dépeint le gentil Poliphile, le courage duquel toutefois n’ayant jamais fléchi sous toutes ces terreurs Panique, lui a donné l'audace de franchir l'un & l’autre bord de cette forêt noire : & surmontant tous obstacles l'a conduit sain & sauf au plaisant & désiré séjour de sa chère Polia, renclose au riche temple de Vesta. J’avoue bien que le chemin qu'il tint est ouvert à chacun, mais tous n'ont pas comme lui le filet d’Ariadne pour se conduire es détour de ce labyrinthe & chacun n'est pas un Thésée pour pouvoir surmonter le Minotaure. Il est certain que Nature (comme très charitable mère) propose & offre à tous ce précieux & unique trésor de vie, & Dieu, père universel, tient pour tous en toute saison amplement ouverte la porte de cette caverne fatale.
Dont à tous la descente est commune & faciles,
Mais de qui la sortie es t chose difficile :
En l’un se voit l’ouvrage, en l’autre est le labeur :
Peu d’hommes engendrés des Dieux ont eu cet beur,
Fors ceux que Jupiter le juste aime & supporte :
Où l’aile des vertus jusqu’aux Astres emporte.
Il faut donc premièrement trouver ce brillant rameau consacré à l'infernale Junon : duquel Virgile dit :
Que toute la forêt tient couvert de ses ombres,
Enfermé de rempart épais, obscurs, & sombres :
Sans lesquels il n’est point permis de dévaller
Dans les lieux souterrains. Toi donc qui veux aller
Recherchant la vertu des secrets de Nature,
Par l’inconnue horreur de mainte voies obscures,
Où la saveur des Cieux te peut seule avancer,
Cherches-le avec les yeux d’un sublime penser,
Et l’ayant découvert, ta main pure & sans tache
L’empoigne en révérence, & promptement l’arrache,
Car il suit volontiers l’heureux qui l’a remis,
Depuis que les destins l’ont une fois permis :
Sinon, il n’y a force ou fer qui le détache,
Et plus fort on le cherche & plus fort il se cache.
Or si la nature a bien eu le soin de cacher ces choses, de peur qu'elles fussent prostituées indifféremment à tous, & que les pourceaux vinssent fleurir la marjolaine, ou, comme l'on dit, fouiller au jardin ou croissent les roses, il ne se faut émerveiller que les sages anciens & modernes se soient étudiés à ourdir tant de fabuleux voiles & figures énigmatiques pour les couvrir en les montrant : car ils savaient bien que la cérémonieuse Nature ne veut point qu'on la voie nue. Autrement elle n’eut jamais pris la peine de se masquer de tant de formes diverses & d'espèces différentes, afin que par l'infinité de ces variables figures, ses vénérables secrets fussent préservés du mépris ordinairement commun au choses trop communes. C’est pourquoi j'en traite encore ici avec même solennité & retenue, pour ne tomber au péril de celui qui divulgua les secrets mystères des Déesses Eleusines, qu'il n'est encore permis à nul des mortels d'éclaircir, parce qu'elles veulent toujours demeurer secrètes & chastes, & non pas se voir abandonnées a l'usage public ainsi que courtisanes éhontées. Et si j’en parle dignement à mon tour, ceux qui sont avancés en l'inquisition de tels secrets le jugeront facilement, car l'expérience est la vraie & ir­réprochable maîtresse des choses. Au reste l’on ne doit trouver étrange si j'ai quelquefois autorisé les opérations naturelles & spagyriques par quelques conformités qu'elles ont aux sacrés mystères du Christianisme, lesquels je n’entends aucunement profaner, mais au contraire en célébrer l’excellence & les faire toucher au doigt par les témoignages du soin que l’éternel auteur du monde a eu de pourvoir au salut des âmes & des corps. Qui a mu certain auteurs très doctes, décrire que la vraie Chimie  (que Paracelse appelle Spagyrie) suit pas à pas le train de l'évangile, parce que par son moyen, avec l'aide du feu, sont éprouvées toutes les œuvres & puissantes vertus de la Nature, que les anciens même insinuaient en leur vieille Théologies : comme les Bacmanes & Gymnosophistes en leur Gymnosophie : & surtout les Egyptien. Car la magie de tout le Paganisme, ni les fabuleuses involutions des Poètes n’étaient, & ne signifiaient autre chose que le discours de tout ce livre. Ce que le docte & subtil Brachesco a diligemment examiné, quoi que l’envieux Toladanus ait écrit contre, après s’être vu déçu en l'expérience du secret que par importunité il croyait avoir arraché de lui : s’étant imaginé qu’il tenait l'écume du sel commun pour le Mercure des sages, puisqu’il lui avait assuré qu’il se tire d’une chose vile, de petit prix, & que l'on jette par les rues. Ne prenant pas garde que les maîtres discrets désignent leur vraie matière en lui donnant le nom de tous les métaux, sans tromperie aucune : car ceux qui la connaissent savent trop qu'elle les contient tous sept ensemble & leur demanderais volontiers s'ils croient que le Cosmopolitain ait entendu parler de l’Acier vulgaire, quand il a dit en son énigme, que Neptune lui montra sous une roche deux mines cachées, l'une d’Or & l’autre d’Acier. Il est trop habile homme pour avoir eu une si frivole pensée : mais il a nommé la matière de ce nom pour la conformité quelle a par son lustre poli avec l'acier. Et vraiment c’eut été chose bien indigne du nom de sage à Brachesco de découvrir en un moment un secret qu’il avait put être acheté des deux tiers de son age. Mais afin que je dise ma part du sens couvert sous ces Mythologies, voyons nous pas clairement que l’antique Demogorgon père de tous les Dieux, ou plutôt de tous les membres du monde, que l’on dit habiter au centre de la terre, couvert d’une chape verte & ferrugineuse, nourrissant toutes sortes d’animaux, n’est autre chose que l’Esprit universel qui du ventre du Cahos obéissant à la voix du Seigneur mit en lumière les Cieux, les Eléments, & tout ce qui est en iceux, qu’il a toujours de­puis entretenus & vivifiés & car il se loge véritablement au milieu de la terre, ainsi que je l’ai amplement déclaré au commencement de ce livre, c’est-à-dire au centre du monde où il est placé comme en son trône, & d'où comme du cœur de ce grand corps, & siège de la vie universelle il produit, anime, & nourri tout : Mais ce manteau vert & ferrugine dont est revêtu, peut-il être imaginé autre chose que la superficie de la terre qu’il l’enveloppe, laquelle est noirâtre & de couleur de fer, émaillée & peinte de tontes sortes d'herbes & de fleurs. Virgile parfaitement instruit en tous ces secrets mystiques, a donné à cet Esprit ou âme du monde le nom de Jupiter, qu'il fait invoquer à son pasteur Damete pour le principe de ses chants, d'autant (dit-il) que de lui toutes choses sont remplies. Et ce Dieu des forêts Pan, adoré des bergers, peut-être tenu pour la même chose. Car outre ce nom qui signifie tout, on le fait encore seigneur des forêts, parce que les Grecs le tenaient pour recteur du Cahos qu'ils nomment autrement Hilé, signifiant une forêt. Orphée en son Hymne l'appelle donc :
Par le fort, le subtil, l’entier, l’universel.
Tout air, toute eau, toute terre, & tout feu immortel,
Qui sied avec le temps dedans un trône même,
Au règne inférieur, au moyen, au suprême,
Concernant, engendrant, produisant, gardant tout :
Principe en tout, de tout, qui de tout vient à bout.
Germe du feu, de l’air, de la terre, & de l’onde.
Grand esprit avivant tous les membres du monde,
Qui vas du tout en tout les natures changeant,
Pour âme universelle en tous corps le logeant,
Auxquels tu donnes être, & mouvement, & vie :
Prouvant par mille effets ta puissance infinie.
Saturne fils de Coelie & de Vesta, (qui sont le Ciel & la Terre) & mari d'Opis sa sœur, (qui est cette vertu aidante & conservatrice de tout) représente le même Demogorgon. Car ses enfants qu'il dévore & puis les revomit, sont-ce pas les corps auxquels il a donné l'être en chacun des trois genres, lesquels en leur fin se réduisent en lui, pour en reproduire de nouveaux : afin que par cette perpétuelle vicissitude, l'ordre établi dès la création du monde, puisse à jamais s’entretenir & conserver ? On le peint chenu & sordide, la tête couverte, la main armée d'une faux : & pour sa devise on lui donne un serpent qui se recourbant en figure circulaire, mord sa queue. Il est véritable­ment très vieux, puisqu'il est principe de tout : Il a les cheveux & la barbe blanche, qui lui vont croissant comme il se voit en maint endroit, ni plus ni moins que sont les choses germinantes. Il est sordide & mal propre de lui-même, à cause de la terrestre immondicité qui se joint à lui, pleine d'adustion sulfurée & corrompante. Sa tête est couverte. C'est à dire que le chef de sa per­fection est caché sous le voile de son impureté, qui le rend inconnu de plu­sieurs, joint la difficulté de son obscure recherche. Sa faux, est la mordante ponticité dont il tranche & dévore tout. Et le serpent qui mord sa queue, est sa vertu & nature régénérante, par laquelle il se refoumit & r'engendre lui-même ainsi que l'on dit du Phénix à cause de quoi on lui donne quelquefois ce nom. De sorte qu'il est toujours comme en ronde & indefficiente croissance, rampant par la terre à la façon des serpents. J'entends déjà quelqu'un me relever, & dire que c'est bien mal conçu à moi l'intention des inventeurs de cette fabuleuse description de Saturne, qu'ils ont pris pour le plomb. D'autant que selon les écrits de tous les savants en la génération des métaux, c'est le plus ancien & premier né de tous, par la naturelle congélation du Mercure es veines des rochers. Lequel dévore tous les autres à cause de sa crudité qui le rend abondant en Sel, car c'est du Sel que lui provient cette mordante & dévorante action ; comme il s’éprouve assez par les coupelles des affineurs, où il revomit l'Or & l'Argent, qu'il a bien eu puissance d'engloutir, mais non de consommer & détruire, parce qu'en leur décoction ils ont acquis une fermeté & fixation capable de résister à la débile chaleur de son estomac avide. Je ne réprouve entièrement ce sens, d'autant qu’il est conforme en quelque points à la description susdite, mais ne l'étant pas en tous comme est celui que j'ai déchiffré, je me persuade que si nous passons par le jugement des experts, le démenti ne sera point pour mois Maye représentait la terre, ainsi appelée, comme aïeule ou grande mère de laquelle cet esprit ou Mercure universel prend sa naissance de la pure & invisible semence de Jupiter, qui est l'air. Car il sort véritablement d'elle par ce moyens comme explique fort discrètement ce docte Cosinopolitain en ses riches traités. Ce Mercure est peint avec des ailes en plusieurs endroits, pour montrer qu’il est fuyant & volatil de sa Nature. Sa tête est couverte d’un chapeau, pour les mêmes raisons que j'ai naguère alléguées en parlant de Saturne. Il porte un caducée & verge fatalle entortillée de serpents, tant pour signifier sa vertu rénovatrice, que pour ce que j’ai dit du serpent de Saturne. Avec laquelle verge il ouvre le Ciel & la Terre ; & donne la mort & la vie. Or cette verge représente la puissante Nature, par laquelle montant au Ciel & descendant aux enfers, c'est à dire en la terre, il acquiert les vertus des choses supérieures & inférieures. Par cette même puissance il tire les âmes de l'Orque, endort, & ferme les yeux d'un sommeil Eternel, ainsi que chante Virgile. Aussi est-il appelé de quelques-uns Thériaque & Venin, à savoir mort & vie ; selon l'usage & les doses d’icelui, parce que toute la vie consiste en Tempérance & justice, & la mort en l'excès, qui est leur contraire. Il y a une infinité de semblables mystères en cette païenne Théologie qui n'ont autre but que celui auquel je vise. Mais il faudrait un am­ple volume à part : & craindrais d'en­nuyer le Lecteur par les trop fréquen­te répétitions de mêmes choses. Il me suffira donc d'en avoir superficiellement discouru ce peu, pour donner à connaître que tous ces commentai­res mythologiques avec leurs sens historiques allégoriques, & autres fantasques rêveries, n’ont jamais donné tort ni atteinte aux secrètes fixions Poétiques, dont la plupart ne sont inventées que pour insinuer couvertement les admirables opérations de la nature spagyrique. Comme entre les autres celle de Jason & Médée, selon le témoignage de Suïdas élégamment rapporté par Crisogone Polidore en sa préface sur les  oeuvres de Geber. En faveur de laquelle je me dispenSerai du silence promis, pour déclarer que ce nom de Médée veut dire cogitation, méditation, ou investigation, tirant sa dérivation d'un mot qui signifie Principe, Origine, source,ou raison. Car toute méditation, cogitation, ou investigation, doit sans doute avoir quel­que principe ou raison pour fondement sur qui elle soit appuyée, & d’où elle sorte : lui donnant occasion de faire telle recherche avec rationalisation. Cette Médée apprit à Jason (qui est l’inquisiteur ou Philosophe) deux choses auxquelles consiste toute la Philosophie. La première est de conquérir la Toison d'or, qui est l’art destiné aux transmutations métalliques avec les choses minérales. La seconde est la restauration des corps débilités par maladies ; en les guérissant promptement & parfaitement : puis leur restituant cette jeunesse ou première vigueur allentie, & presque éteinte par le froid aconit des ans : Chassant des corps par cette médecine uniquement universelle, toutes humeurs & superfluité corrompues & corrompante qui les conduisent à leur fin, le plus souvent précipitée par l'excès de tels accidents imprévus. Ces deux miraculeux effets furent atteints & accomplis par Jason, observant religieusement les utiles conseils de la sage Médée : après toutefois une longue & laborieuse navigation suivie d’infinis périlleux hasards, à cause du dragon & des Tau­reaux qu'il lui convient dompter. Or cette navigation est la pénible recherche & douteuse expérience des choses, où l'on vogue souvent tout le temps de la vie sans pouvoir arriver au port de cette immense mer de la Nature. Ces Taureaux monstrueux qu’il faut assujettir & accoupler au joug, sont les fourneaux où se doivent faire les opérations ; lesquelles représentent naïvement la tête d’un Taureau, & jettent le feu par les yeux & la gorge, ainsi que dit la fable. Car il est nécessaire qu'il y ait des soupiraux par lesquels soient réglés les degrés de la chaleur, & le feu préservé d’étouffement, d'autant que si l'on n’est maître du feu il arrivera beaucoup d’accidents pendant le cours de l’œuvre, qui frauderait l'ouvrier de son attente. J'en puis parler comme expert : car de neuf vaisseaux que je mis en décoction pour trouver le vrai degré de chaleur, les huit périrent, & ne me resta que celui par le moyen du­quel furent faites les expériences dont j’ai ci-devant parlé. Ce dragon toujours y veillant est ce Mercure général que Cadmus sut autrefois tuer, c’est à dire fixer. Le champ de Mars où il fallait fermer les dents du serpent martial n'est autre chose que le vaisseau dans lequel s'élèvent ces soldats armés de lances aiguë. Lequel vaisseau ne doit point être en cet endroit un alambic de verre comme pense & dit Pollidore, mais une forme de Cabacet ainsi que dit la fable, étroit en bas & s'élargissant fort par le haut. Et faut qu'il soit de bonne terre bien cuite : & non de fer ou de verre. Au fond duquel s'élèvera un camp armé & hérissé de lances, qui semblent horriblement irritées, se coucher l'une contre l'autre pour combattre ainsi qu'en plein champ de bataille. Voila ce qu'a ingénieusement inventé le Poète, pour faire admirer au vulgaire comme fort étrange & inouïe, une chose tellement familière, que si je la nommais on se moquerait de lui & de moi. Mais après que Jason eut accompli ses labeurs, il lui fallut encore endormir le dragon veillant qui gardait la toison d'Or, & l’assoupir de sorte que de son gosier ne sortît plus ni feu ni fumée. Ce qu’il fît en le noyant dans les eaux Stigiennes, c'est à dire, en le redissolvant & refixant avec son esprit. Il ne restait donc plus à Jason pour posséder la toison d'Or, & rajeunir son père Aeson agravé de vieillesse extrême, sinon un seul labeur que Médée lui enseigna pour couronner ses bons offices, c’était la fermentation & conjonction du beurre du Soleil avec la pâte de ce Mercure préparé ; qui de soi n'est capable de produire deux si excellents effets : n’étant à vrai dire, que la terre où l’on doit semer le pur froment que Nature a produit & con­duit à la perfection qui lui est concédée. Par ce dernier labeur il se vît enfin maître de ce double trésor, qu’il emporta glorieusement au lieu de sa naissance : avec lequel il se combla de richesse & son vieux père de vigoureuse santé, bannissant de lui, les importunes langueurs que traîne après soi le long âge. Je laisserai donc maintenant Jason & sa Médée jouir de leur félicité, & dirai seulement que rien ne pourrait être exprimé par ce dragon veillant & jetant le feu par la gorge, plus proprement que notre esprit ou Mercure, qui est la chose du monde la plus vive & inflammable, étant à cette occasion appelé eau ardente, ou de vie, parce comme dit Brachesco qu'elle arde soudainement avant sa coagulation, & n’est pas eau de vigne main de vie, à cause qu’elle vivifie tout. Que si on le contemple en son apparente superficie, qui pensera jamais qu'il y ait en lui quelque chose de fixe & non consomptible, vu que si légèrement il s’allume & s’évanouit au moindre attouchement du feu ? Ni qu’il y eut en son centre une vertu conservatrice de la vie, montrant évidemment qu'il est tout enveloppé de mortel venin, détruisant plutôt que vivifiant ? Mais comme Dieu constitua le Chérubin ardant avec le glaive enflammé pour garder l'arbre de vie, aussi Nature a établi ce dragon veillant & jette-feu pour empêcher l'entrée du jardin où elle a planté l'arbre précieux portant les pommes dorées, c’est à dire la connaissance des plus occultes secrets de son trésor : que les doctes anciens ne voulaient nullement écrire, main seulement enseigner de bouche à ceux qu’ils en connaissaient dignes. Qui a été la cause que ces grande & admirables sciences se sont évanouies & par laps de temps ont été tenues des ignorants pour contrefaits à plaisir. Ce qu’Esdas prévoyant devoir avenir par les bannissements, tueries, fuites & captivités de la gente Israélite, & craignant que tels arcanes périssent parce que sans le bénéfice de l'écriture la mémoire des hommes ne pouvait être grandement durable, il assembla tous les sages qui restaient jusqu’au nombre de septante, lesquels réduirent ces choses avec lui en autant de livres, comme il se témoigne quand il dit après quarante jours le Seigneur parla, disant les choses que tu as premièrement écrites propose les publiquement afin que tous les lisent : mais les derniers septante livres tu les conserveras afin de les bailler aux sages de ton peuple, car en iceux est contenue la vue, l'intelligence & la source : Et je le fis ainsi. Pic de la Mirandolle estimé de son temps un miracle en doctrine, parle de ces livres avec très grande révérence : & voici ses paroles. Ceux-ci (dit-il) sont les septante livres de la cabale, en lesquels à bon droit Esdra a dit hautement que gisent la vue, l’intelligence & la source, c’est à dire l’inestimable Théologie de la suprême divinité, la fontaine de sapience l’entière métaphysique des intelligence : le fleuve de science, c’est à dire la très ferme Philosophie des choses naturelles. Ces livres ayant été longuement cachés furent par Xistel Pontise quatrième du nom commencés à traduire en langue Latine pour l'utilité de notre religion, mais ce bon oeuvre fut interrompu par sa mort. Toutefois ils sont en telle estime & révérence entre les Hébreux qu'il n'est licite à aucun de les toucher s'il n’a l'âge de quarante ans. Et c'est une chose admirable qu'il y a en cette doctrine cabalistique avec les décrets quelques points du Christianisme Tout ceci est tiré de mot à mot des écrits de ce renommé Comte de la Mirandolle.
Or n'ayant a mon avis rien oublié de ce qui était nécessaire au dessein que je me suis proposé d’interpréter selon mon sens le contenu de la table d’Hermès, qui est une obscure Cabale Philosophique, je me retirerai de cet Océan de merveilles, pour m’essuyer aux rais du Soleil de vos faveurs : disant pour adieu à votre Altesse, & prouvant par raisons légitimes, que la vraie Philosophie est l’heur, l’honneur, & la gloire de tout le monde.

Troisième Livre.

uelque magnifique & ingénieux Prince voulant bâtir un somptueux Palais, commandera aux Architectes qu'ayant ordonné l’assiette des principaux membres & désigné leurs enrichissement, ils pratiquent au lieu plus sûr & commode un cabinet où il puisse retirer & conserver ses trésors & plus précieux titres. Afin qu'outre le plaisir qu’il pourra prendre en cela il puisse à point nommé en tirer lui-même ce qu'il voudra donner ; sans que les effets sa libéralité dépendent d’autres que de lui. Car il advient souvent à plusieurs grands qu'ils sont indignement contraints de mendier de leurs serviteurs (au hasard même d'un impudent refus) un présent de peu de valeur dont ils désirent reconnaître les mérites de quelque homme vertueux.

Ce prince, est la riche & abondante Nature, qui par la méditation divine a construit ce grand palais du monde au milieu duquel elle a placé le globe de la terre pour lui servir de cabinet, & y assembler ce qu’elle a de plus précieux par les contributions qu’elle exige de tous les autres membres & Provinces de l’univers. Tirant incessam­ment de ce trésor inépuisable l'entretien de son bâtiment, & la substantation de toutes ses créatures. Lesquelles pour cette cause elle a logé en icelle, afin d'être comme les enfants toujours proche de la mamelle de leur mère. Car tout ce qui vit au monde habite en cette terre, sentant bien par un instinct naturel qu'en elle est assis le magasin & source de la vie. C’est pourquoi les corps sensibles discourent & vont autour d'icelle à la rechercha de leur aliment, lequel comme bénigne mère elle donne & fournit aux insensibles, substantant & augmentant les uns & les autres par le bénéfice de végétation. De sorte que ceux qui sont attachés à elle par les racines, comme l'enfant au ventre de la mère par le nombril, reçoivent & tirent d’elle sans travail leur manger & leur boire. C’est à dire leur vie, qui leur manque aussitôt qu’ils en sont séparés & retranchés : Comme nous l'apercevons journellement aux arbres arrachés, & branches coupées. Mais les autres qui n’y sont liés par attachement, pourchassent & ne cherchent qu’en elle cette vie qu'ils connaissent y être cachée : Les uns par le seul enseignement de Nature : Les autres par avertissement d’expérience joint à celui de Nature encore. En quoi certainement toutes ces créature font bien voir qu’en la terre est un très riche & perpétuel trésor de vie & qu'elles rentreraient volontiers en ses entrailles pour en être plus abondamment participantes. Ce qui a donné sujet à l'homme (auquel comme plus excellent d'esprit, a été concédé du Ciel de pouvoir rechercher & découvrir les choses par les raisons) d’entrer en la curiosité du prolongement de la vie, qu’il a jugé devoir être tirée & épuisée de cette terre qui la départ à tout, nourrissant, soutenant & conservant tout : & qui jamais ne diminue ou manque en sa puissante fécondité, car son centre est toujours fourni & plein de cet esprit vivifiant n’estimant donc rien si précieux & cher que le trésor de la vie, pour laquelle seule il se hasarde à tous périls, & soumet à tous travaux, & souvent inutilement il a voulu surpasser tous autres animaux en cette curieuse recherche, afin que comme il est créé de Dieu très parfait au respect de toutes autres créatures terriennes, il s'élevât d’un vol plus hardi à la connaissance des choses. Car encore que les brutes aient commune avec nous cette manière de raison, qui est selon l'âme vitale, que les Grecs appellent raison cachée au dedans, & que les uns en aient plus que les autres ; si est-ce qu'ils ne sont capables des arts, excepté quelques uns, comme a dit Galien, auxquels toutefois la dextérité vient plutôt par nature que par institution, qui ne peut bonnement tomber qu'en l’homme, lequel seul se doit dire capable de les apprendre, & enseigner aux autres, contemplant par l'œil d'une profonde & plus qu'humaine cogitation les choses cachées dans la terre, sous les eaux, voire même au-dessus des Cieux, & de sa propre industrie acquérant le plus parfait de tous les biens, est la philosophie : parce que le Ciel & la Nature ont comme à l’ennui l’un de l'autre contribué leur mieux pour sa perfection. J’estime donc n’être hors de propos de rapporter ici quelques vers, où j’ai dépeint cette excellence en certain dialogue, auquel je fait disputer Thimon & Philon sur la félicité ou infélicité de l’homme.
Philon.
Supprimant du procès les deux titres meilleurs,
Tu produis l’inventaire & l’extrait des malheurs,
Et pour rendre la cause obscure & mi-partie,
Tu nous dépeints tout l’homme en sa moindre partie :
Partie où luit pourtant parmi l’humanité
Je ne sais quoi de grand qui sent sa déité.
Mais considère l’homme en sa forme plus digne,
Forme dont étincelle une lumière insigne
Qui autre animal force à le redouter ;
A recevoir les lois & le laisser dompter.
Vois ce noble intellect, ce vif esprit qui vole
Du Levant au Couchant, de l’un à l’autre Pôle
En l’instant d’un moment, sur l’aile du penser
Que Mercure ou Iris ne sauraient devancer.
Aigle qui d’un œil fixe en leur splendeur regarde
Le Soleil jaunissant & la Lune blafarde,
Qui a connu leurs traces, & distingué les tours
Que l’un & l’autre achève en parfaisant son cours,
Qui clarifiant l’ombré & les nocturnes voiles
A vu des plus hauts Cieux les dernières étoiles :
Et nous a ramené les occultes raisons
Pourquoi leurs cours divers vont changeant les saisons,
Comment ces yeux divins pleurent leurs influences,
Pour animer les corps de célestes essences.
Comment du plus subtil de ces perleuses pleurs
Se fait l’émail exquis des printanières fleurs,
Du moins subtil la feuille, & du plus gros l’écorce :
Qui malgré les saisons maintient l’arbre en sa force :
Comment l’Esprit du monde adamique & général
Produit un triple genre, & en tout est égal :
Comme en sa pureté les gemmes il procrée,
Et l’Or dans les boyaux de la terre il concrée,
Puis comment cet esprit de tous corps est extrait
Pour l’opposer aux coups de l’homicide trait.
Cet intellect fut l’œil dont on dit que Lincée
Avait des grands rochers l’épaisseur transparente,
Vu Pluton en son trône & connu ce que font
Les Nymphes sous l’azur de l’Océan profond :
Comment la riche perle est produite, & s’augmente
Dans le marbre poli de sa couche luisante.
Et comment le coral serait pris des rochers
Ainsi qu’une herbe molle attachée aux rochers.
Qui a fait voyager par mer comme par terre,
Défendre & augmenter son pays par la guerre,
Construire des Cités, & les fortifier,
Attendre un ennemi, ou l’aller défier.
Qui du grand corps du monde a fait l’anatomie,
Imité des hauts Cieux l’Angélique harmonie
Et qui a tout réduit aux équitables lois
Du compas, de la règle, & du nombre, & du poids.
C’est pourquoi Dieu le créa la face & la vue élevée vers le Ciel, non pas inclinée & fléchissant vers la Terre, ainsi qu’aux autres animaux dénués de raison, qui n'ont soin que de la mangaille. De sorte que rien ne manque à sa perfection qu'une vie plus longue, & moins traversée d'ennuis & mala­dies, pour pouvoir atteindre l'entière connaissance des choses & faire valoir cet inappréciable joyau d'intelligence dont il est seul gratifié par un spécial privilège. Cette imagination fait naître l'audace à Paracelse de murmurer contre Nature l'accusant d’inconsidération en ce qu’elle a donné à quelques animaux irraisonnables & inutiles l’usufruit d’une très longue & saine vie, combien que cette grâce leur soit indifférente, & qu’elle a dénié aux hommes ce bien tant désiré & nécessaire vu que c’était le seul moyen de les rendre accomplis aux plus rares sciences. L’homme a donc généreusement résolu de s’acquérir par art ce que Nature lui avait refusé, de sorte que déployant les forces de cet intellect il a entrepris de monter par l’échelle de la Philosophie au plus haut étage des secrets naturels, à savoir à la restauration & prolongement de la vie, outre les communes bornes de leur espèce. Car en cela gît la fin & principal but de tous les Philosophes, qui ne sûrement jamais rien trouver de plus grand parmi la spacieuse forêt de l'investigation des arcanes du monde : duquel sans doute cette Philosophie est l'heur l’honneur & la gloire. Car en tout l'univers il se remarque seulement trois sortes de biens : à savoir ceux qu'on attribue à la fortune, comme les richesses, grandeurs, & dignités. Ceux qu'on donne à la félicité du corps, comme la jeunesse, la santé, la force, & la disposition. Et ceux qui appartiennent à l'esprit, qui sont les sciences. Quand aux deux premiers ils sont incertains & périssables, & ne peuvent d'eux-mêmes conserver ni assurer la plus nécessaire partie de l’homme, qui est la vie : d'autant que les uns & les autres sont sujet à mutation & décadence. Mais le tiers étant acquis par moyen plus solide peut non seulement donner les deux autres, mais encore les munir contre les accidents du sort & de la corruption mortelle,  de l'assurance &conservation qui leur manque. J’entends toutefois ce qui en effet est véritablement science, comme est la parfaite connaissance des œuvres & secrets de Natures : pour monter à laquelle, toutes les autres ne sont que simples échelons. C'est pourquoi les hommes excellents ont tenu fort peu de compte du premier de ces trois biens, qu'ils ont négligé, voire abhorré pour vaquer plus librement à la poursuite & acquisition des deux autres. Mais bien plus ardemment à celle du tiers, comme celui de qui dépend absolument la sûre & libre possession des précédents. Car comme en toutes créatures il n'y a rien de plus exquis ni désirable que la vie, qui donne sentiment, végétation, & consistance à tout, aussi n'est-il rien de plus riche & précieux que ce qui la peut entretenir & conserver outre l'usage commun. Or est-il tout apparent que la vie est une chose céleste & divine, ce qui la peut entretenir doit donc être de pareille nature, parce que toutes choses sont entretenues de cela même dont elles sont procédées. Mais encore veux-je plutôt dire que ce conservateur de vie est la vie même. Car l'étendue & pro­longement d'icelle se fait par addition & refournissement, afin d'éviter le vide ou défaillance en icelle. Les viandes que nous prenons ne nous servent que de cela, parce qu'elles participent de la vie de l’univers ; & en contiennent en elles quelque particule, que le cuisinier de Nature en tire & exprime pour la joindre à la notre. Mais parce que le peu qu'elles en ont est trop enveloppé de corruption excrémenteuse, & n’est parfaitement fixe pour résister aux assauts de la destruction, qui est ce feu contre nature, lequel sans cesse agît pour essayer à la bannir de nous avec l'humide radical, & l’enlever hors de son domicile, il serait impossible à l'homme d'acquérir par les viandes seules cette longueur de vie. Par quoi c'est force de la tirer des corps plus purs, & la développer encore de tout ce qui la pourrait infecter & empêcher de produire en nous l'effet auquel le Ciel l'a destinée, qui est d'accroître & vivifier la notre. Mais plutôt est-il très nécessaire d'entrer au corps du mon­de, & y prendre cette générale vie qui ne défaut jamais ; mais porte en elle-même sa multiplication & dilatation, afin de la produire après en nous, autant que les forces de notre naturelle composition le pourront porter : car il ne faut pas estimer que par cela nous puissions devenir immortels, puisque tout ce qui porte masse corporelle en soi, c'est à dire excrément & corruption, ne se peut perpétuer. Et faudrait que nous fussions dépouillés de tout corps auparavant que nous puissions arriver à ce titre : parce qu'après ce dépouillement notre vie demeurant libre, ressemble véritablement à la vie universelle du grand monde, à laquelle se réunissant elle se réjouit en icelle comme en sa propre nature, suivant la règle qui veut que tout retourne au lieu d'où il est parti. Ce que Théophraste a voulu entendre par l âme de ceux qui vivront au quint, c’est à dire, qui seront déliés de la masse composée des quatre éléments, & vivront en un cinquième plus parfait que les quatre : secret que la seule intelligence embaumée de l’essentielle odeur de la Philosophie est capable de comprendre. Car ce quint élément n'est pas une chose située au- dessus de la terre, de l’eau, de l'air, & du feu, comme ayant à la séparation du Chaos monté plus haut qu'eux à cause d’une plus grande légèreté : Mais c’est proprement un Esprit simple de soi, qui se mêle indifféremment partout, qui nourrit & anime tout, & donne essence à toutes choses : étant néanmoins en son centre (c'est à dire en sa propre nature) libre de toute corporéité, qui est le vrai domicile de la mort. Car puisque la consistance lui provient des corps, il faut de nécessité qu’avant cette consistance & spécification il soit très simple & purement spirituel, non mêlé ni embrouillé dans la confusion des éléments assemblés, & par conséquent non sujet à cor­ruption & mortification : laquelle mortification aux corps n’est pourtant pas l’anéantissement de cet Esprit, mais seulement la séparation & bannissement d’icelui : parce que sentant le soufre corrompant qui maîtrise tout le corps, s'emparer d'icelui & l'occuper entièrement, il est contraint d’abandonner la place, & s’en retourner d'où il est venu, à savoir au centre de cette grande sphère de vie, laissant les masses corporelles & excrémenteuses à la terre d'où elles furent prises.  Or d'autant que ce grand monde & sa vie consistent en forme sphérique, qui est la rondeur indéficiente, les sages anciens ont pris argument de l'estimer éternel ; & que toutes les lignes & la circonférence du globe procèdent du centre comme d'une source : Car elles sont l’une & l’autre faites de points individus, la longue ou ronde étendue desquels ne saurait seulement être imaginée sans un centre. Il est bien raisonnable de croire que le centre de la vie universelle est le siège du plus grand de tous les trésors du monde, duquel la terre est le vrai point central. Aussi le centre de la vie est en icelle terre, qui a été choisie par cette universelle mère de famille pour cabinet & magasin de ses richesses, qu'elle y amasse & assemble pour les en tirer à propos & les em­ployer à l'entretien de son admirable édifice, & substantation de ses enfant & domestiques. Celui donc qui aura le Ciel si propice qu’il puisse une fois entrer dans ce riche & somptueux cabinet, duquel la seule Philosophie porte la clef, aura-t-il pas sujet de dire qu'il est monté au Ciel comme ces deux élus de Dieu Enoch & Hélie : & dévalé jusqu'aux enfers comme ces trois héros Orphée, Hercule, & Thésée ? Mais ces faveurs singulières ne sont concédées sinon aux enfants des Dieux, qui sous la bénédiction paternelle en ont pu obtenir l'ouverture par la main secourable de cette Reine des Arts, la profonde Philosophie, que l'on peut justement nommer l’heur, l'honneur & gloire du monde, puisqu’elle exalte l’homme par-dessus l’homme même, d’une distance autant éloignée que celle qui sépare le Ciel d'avec la Terre : Et enrichit, honore, & décore ses amants par-dessus l’excellence humaine de tous autres, autant ou plus que Crésus surpassait en opulence le pauvre Irus d'Homère , que le midi du plus beau jour d'Eté passe en lumineuse ardeur la plus obscure & froide nuit d’Hiver, ou que le brillant & pur or surmonte en lustre, valeur, & vertu la vile crasse du fer. O grande, O vénérable, divine Philosophie ! qu'heureux est le mortel là qui tu fais la grâce de daigner recevoir ses vœux, d'exaucer ses prières & de combler son âme de l’incomparable félicité qu’apporte la parfaite connaissance des choses plus cachées : auxquelles ne pourrait jamais arriver la compréhension humaine, sans y être portée sur tes ailes infatigables. Car saurait-on imaginer pour le bonheur de l’homme quelque bien égalable aux deux que tu élargis à ses favoris les rendant assurés d’une saine & longue vie, & d'une abondance inépuisable de trésors, que rien ne leur peut ôter ni seulement diminuer, sitôt qu'une fois tu les as fait possesseurs de cette suprême & miraculeuse médecine. De laquelle Nature même en sa complainte parle ainsi :
Qui guérit toute maladie,
Et qui l’a jamais ne mendie :
Qui en a une once & un seul grain
Toujours est riche & toujours sain :
En fin se meurt la créature
De Dieu contente & de Nature.
Sans lesquelles bénédictions la vie n’est nullement vie, mais une odieuse langueur, comparable à quelque Mer tumultueuse que plusieurs vents contrairement, soufflants reversent flots sur flots, engloutissant en fin notre pauvre nef tourmentée au plus profond des ténébreux abîmes de mort. Car nous avons dès le naître pour ennemis intestins l'escadron des maladies dont le nombre est presque infini : puis par le dehors le bataillon maudit des incommodités que l’inhumaine pauvreté conduit. Et ces deux adversaires viennent à conspirer contre la vie & pratiquer leurs secrètes intelligences, juger un peut quelle défense la pourrait préserver de leurs assauts. Outre lesquels nuisement encore les dédains & mutations de la fortune, contre laquelle l’Esprit humain (couvert des armes inexpugnables & invincibles de l’auguste Sapience) s’oppose virilement : De quelles louanges donc saurait-on assez dignement décorer celui qui nous a premier révélé les principes & préceptes de la Philosophie ? Mais plutôt comment a pu l’Esprit humain pénétrer si vivement jusqu’au cœur du Monde & de la Nature par la recherche de telles merveilles ? Celui certainement qui premier fut regardé d'un si bon Astre qu'il fut comprendre & pratiquer ces hauts & occultes mystères par une expérience pleine de raisons, Etait enfant d’un Dieu, ou quelque Dieu lui-même.
A cette occasion la véritable antiquité nous a voulu persuader qu’Apollon fut l'inventeur & superintendant de la médecine. Laquelle il donna en partage à son fils. Esculape, comme chose très précieuse, avec défense très étroite d'en divulguer le secret à peine d'être châtié comme sacrilège & impie. Enfin quiconque goûte, embrasse,& possède ce fruit divin de la Philosophie, il est comme assis au sommet d'une montagne inaccessible, d'où il voit les autres occupés à choses basses & puériles. Tellement qu’il contente les yeux de son noble intellect épandant leurs regards par-dessus les conceptions des plus renommés entre le vulgaire. Car les science populaires & communes donnent du ventre en terre, & vont simplement rampant autour de l'insipide écorce & vaine superficie des choses. Mais la vraie Philosophie, qui est proprement la même Gymnosophie des Indiens, Magies des Egyptiens, & cabale des Juifs, pénètre jusqu’au cœur de la moelle, & ne laisse aucune particule de la composition des corps qu'elle n'examine parfaitement. Que si nous la mettons à la balance contre la scolastique, nous trouverons plus d’inégalité au poids qu’entre la ponce & le plomb : car celle la chemine par les ténèbres du doute, tâtonnant avec le bâton de la seule conjecture. Qui a fait errer les plus expert & quittant le vrai & plain chemin de la Nature, les a égarés dans les détours de ce labyrinthe,  dépourvus du filet de notre Ariadne. Ce qui a privé la médecine ordinaire d’opérer puissamment comme la spagiryque à l’encontre des maladies fixes & rebelles, non pur ce que ses possesseurs ne soient grandement doctes, mais parce que son fondement n’est point assis au centre des choses, mais en la seule superficie. Comme pour exemple, quand ils usent de la décoction de racines d’Avoine sèches pour soulager les affligés du Calcul, (à quoi elles sont véritablement fort propre, ainsi que je l’ai vu pratiquer au docte Pena) & ne s’avisent pas d’en extraire de ce simple ce qui lui cause tel effet. Lequel tiré & préparé artistement, pris en petite quantité, donnerait guérison parfaite au lie de simple soulagement. D’autant que sans s’amuser au vulgaire axiome qui veut que le contraire guérisse le contraire, la pierre où le Calcul étant endurci dans les corps par le Sel est l’unique coagulateur, il doit être curé par le sel des individus que le Ciel a doués de faculté proprement efficace & particulière contre ce mal. Alors sera vraiment guéri le contraire, encore que l’on ait appliqué le sel contre un mal procédant du Sel, qui sont deux semblables, mais leurs effets sont différents, car l’huile de Sel avait endurcie, si bien que l’un force l’autre de lui céder. Ne plus ne moins qu’il se voit expérimenter à ceux qui s’étant brûlés les doigts les approchent & les tiennent le plus près du feu qu’ils peuvent endurer, afin que la plus grande chaleur dissipant la moindre, la douleur vienne à s’apaiser. Tout ce que la paresse des Physiciens vulgaires objecte contre ces remèdes nouveaux pour eux, & partant très pernicieux à prendre par-dedans. Ce que je leur concèderais facilement s’ils étaient pris seuls & en quantité excessive. Mais ceux qui les savent prendre & donner se moquent de tels discours.



Sonnet sur la conclusion de ce livre.

Qui cherche donc l’honneur, la gloire, & l’heur du monde,
Soit Philosophe, artiste, & il se réjouira,
Car la Philosophie enfin le conduira
Au sommet des trésors dont la Nature abonde.
De lui la nuit d’erreur où vainement se fonde
L’aveugle opinion elle dissipera,
Et de la vérité le jour éclaircira
La tirant hors du sein de la machine ronde.
Quand Jason eut conquis ce bien tant désiré,
Qui par l’expérience le rendis assuré
De vivre riche & sain plus qu’il n’eût osé croire :
Dédaignant la misère, & bravant le trépas,
Egal aux demi-Dieux ne possédait-il pas
Du monde universel, l’honneur, & la gloire ?
FIN.



Description de l’Esprit universel du Monde.

Il est un Esprit-corps, premier né de Nature,
Très commun, très caché, très vil, très précieux :
Conservant, détruisant, bon & malicieux :
Commencement & fin de toute créature.
Triple en substance il est, de sel, d’huile, & d’eau pur,
Qui coagule, amasse, & arrose, es bas lieux
Tout par ses onctueux, & moite, des haut Cieux
Habile à recevoir toute forme & figure.
Le seul Art, par Nature, à nos yeux le fait voir,
Il recèle en son centre un infini pouvoir,
Garni des facultés du Ciel & de la Terre.
Il est Hermaphrodite, & donne accroissement
A tout où il se mêle indifféremment,
A raison que dans soi tous germes il enserre.
Que le Monde est plein d’Esprit par lequel toutes choses vivent.
Ce grand corps, du grand Dieu créature première,
Fut rempli d’un Esprit dès le commencement,
Omniforme en semence, & vif en mouvement,
Dont il anime tout, & met tout en lumière.
De la terre & des Cieux c’est l’âme nourrissante,
Et de tout ce qui vit en eux pareillement.
En terre il est vapeur, au Ciel feu proprement,
Triple en une substance & première matière.
Car de trois, & en trois, par Nature provient,
Et retourne tout corps, dont le baume il contient,
Ayant pour géniteurs le Soleil & la Lune.
Par l’air il germe en bas, & recherche le haut :
La terre le nourrit dedans son ventre chaud :
Et des perfections il est cause commune.



Commentaire ou exposition de la table d’Hermès Trismégiste. Traitant de l’Esprit général du monde.
Le texte de laquelle table est contenu au Sonnet ci-dessous.

C’est un point assuré plein d’admiration,
Que le haut & le bas n’est qu’une même chose :
Pour faire d’une seule en tout le monde enclose,
Des effets merveilleux par adaptation.
D’un seul en a tout fait la médiation,
Et pour parents, matrice, & nourrice, on lui pose
Phébus, Diane, l’air & la terre, ou repose
Cette chose en qui gît toute perfection.
Si on la met en terre elle a sa force entière :
Séparant par grand art, mais facile manière,
Le subtil de l’épais, & la terre du feu.
De la terre monte au Ciel, & puis en terre,
Du Ciel elle descend, Recevant peu à peu
Les vertus de tous deux qu’en son ventre elle enserre.

FIN