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LEFEVRE Cours de Chimie (Tome 1 - Section 1)

Figure 7 du Tome 1


COUR DE CHIMIE
POUR
SERVIR D’INTRODUCTION
à cette Science.
par
NICOLAS LEFEVRE 
Professeur Royal en Chimie, & Membre de la Société Royale de Londres.
CINQUIEME EDITION,
Revue, corrige & augmentée d’un grand nombre d’Opérations, & enrichie de Figures,
PAR M. DU MONSTIER, Apothicaire de la Marine & des Vaisseaux du Roi ; Membre de la Société Royale de Londres & de celle de Berlin.
TOME PREMIER.

A PARIS.
Chez jean-noël leloup, Quay des Augustins, à la descente du Pont Saint Michel, à Saint Jean Chrysostome.
M. DCC. L I.


Table des Matières.

TRAITE DE CHIMIE, EN FORME D’ABREGE.

PREMIERE PARTIE.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE  II :

LIVRE SECOND.

Du pur & de l’impur.

SECONDE PARTIE.

LIVRE PREMIER.

LIVRE SECOND.

Des Opérations Chimiques.

ADDITIONS AU TOME PREMIER.



PREFACE DE L’EDITEUR

Des Chimies de le Fèvre de Glaser.
Si l’on avait la Médecine des sim­ples, telle que l’ont eue les pre­miers hommes, ou que l’ont la plu­part des animaux, on n’aurait re­cours ni à la Pharmacie, ni à la Chimie ; & le corps humain s’en trouverait beaucoup mieux. Mais il faut se soumettre au sort présent de l’humanité, & chercher à conserver la santé, lorsqu’on a le bonheur de la posséder, ou du moins à la rétablir lorsqu’on en est privé.
Il y a plus de huit cents ans que l’on s’applique à ces deux arts si uti­les a l’homme. D’abord ils furent traités fort imparfaitement. Les Arabes embarrassèrent extrêmement la Pharmacie. Et la Chimie pratiquée par les anciens Egyptiens n’était pas tournée du côté de la santé ; ils avaient un tout autre objet. Mais de­puis, on en a fait un usage plus légi­time. La pratique & la réflexion, quelquefois même le hasard ont fait naître des découvertes. Par-là tout s’est perfectionné & se perfectionne encore tous les jours.
Les Allemands nous ont devancé dans ce genre de travail ; la plupart de leurs Médecins employés dans les Collèges des mines, occupent au­près de leurs fourneaux la meilleure partie de leur loisir, & ce qui fait honneur à cette science, est que les Princes même n’en dédaignent pas la connaissance. Basile Valentin, Paracelse & après eux Dorneus, Diodore Enchyon, Ulstad & Gesner, s’y sont appliqués avec succès, & ont donné lieu aux autres de sui­vre les mêmes traces. Et tous jusqu’aux premiers Médecins de leurs souverains, se font aujourd’hui un devoir d’état de se livrer à cette science, qui est très louable, quand on sait la contenir dans de justes bornes.
Ce n’est pas néanmoins que la Pharmacie ne soit bien pratiquée dans toute l’Allemagne par les Apothicaires. On est même étonné, lorsqu’on entre dans leurs magasins de voir l’abondance de leurs préparations, aussi bien que l’ordre & la propreté qu’ils ont soin d’y maintenir. Cela regarde surtout les villes Impéria­les, où le nombre des Apothicaires est très limité ; & il faut même y employer un bien considérable pour acquérir chez eux un fond de Phar­macie, & c’est précisément chez les Allemands que se vérifie l’axiome que l’Apothicaire doit être riche. Et l’on y trouve des boutiques de Pharmacie, qui montent quelquefois à plus d’un million de livres, ainsi qu’il s’en trouve à Strasbourg, où avec l’Apothicaire du Roi, il ne peut y en avoir que quatre pour toute la ville, quoi­que grande & très peuplée.
D’Allemagne la Chimie ne tarda guère à passer en Italie, où Fioraventi, Fumanel, Fallope, & même une illustre virtuose, c’est Isabelle Cortesè, s’y appliquèrent avec succès. Cette science vint presque dans le même temps en France, comme on le voie par le célèbre Fernel premier Médecin du Roi Henri II, qui en parle dans ses ouvrages. Jean Liebaut, Docteur en Médecine de l’Université de Paris écrivit beaucoup plus sur cette science, qu’il ne la pratiqua. On voit cependant qu’il en donne d’assez bons principes dans son Livre de la maison rustique. Béeguin, qui avait voyagé dans l’Allemagne & dans toute l’Autriche fut un des premiers, qui parmi nous en écrivit par principes. Son Tïrocinium Chymicum n’est pas néanmoins sans beaucoup de fautes, que ses Commentateurs, ou Latins ou Français, ont été obligés de corriger. Vint ensuite Guillaume Davissone Ecossais retiré en France qui s’y appliqua fort heureusement. Outre la nature qu’il avait bien étudiée, on trouve en lui un grand fond de raisonnement ; & quoiqu’il y ait quelques landes dans sa Pyrotechnie, on y voit des opéra­tions utiles & singulières qu’on a né­gligées depuis. Après ces deux Ar­tistes & presque en même temps que ce dernier, il s’en forma plusieurs autres parmi nous. Je ne parlerai néanmoins que des principaux.
Nicolas le Fèvre & Christophe Glaser, donc je fais paraître ici une édition nouvelle, sont presque les mêmes pour le fond des opérations. Je rapporte néanmoins en quoi ils diffèrent l’un de l’autre. Mais celui qui a le plus brillé pour l’usage or­dinaire, a été Nicolas Lémery. Ce dernier qui a enseigné cette science à Paris pendant près de quarante ans. Depuis 1672, jusqu’en 1710, sert de guide aux commençants, & peut former un Apothicaire de Province, car ceux de Paris ont des lumières supérieures à celles de cet Artiste. Son cours de Chimie qui est fort méthodique, n’a pas laissé d’avoir de la réputation ; il a même été tra­duit soit en latin, soit en quelques-unes des langues vivantes de l’Eu­rope. Cependant que de choses nécessaires, utiles & curieuses ne pourrait-on point ajouter à son travail, qui a besoin même d’être rectifié dans bien des occasions par une main habile ? C’est à quoi sans doute l’on travaille dans la nouvelle édition que l’on en prépare.
Outre sa Chimie, qui est son premier ouvrage & qui dans les trois premières éditions, ne formait qu’un fort petit Volume in-douze, nous avons encore de lui une Pharmacopée recueillie de tout ce qui a paru en ce genre, mais qui me paraît inférieure à celle de Charas. Il a donné de plus un Diction­naire universel des drogues simples, assez curieux & plus exact que celui de Pomet. Un Traité qu’il a publié sur l’antimoine, s’est vu exposé à la critique de personnes mieux instrui­tes que lui sur ce minéral. Je n’ai pas été peu surpris devoir avec quelle hardiesse il donne à des malades des préparations d’antimoine, qu’il imagine ou qu’il hasarde pour la première fois. L’on sent néanmoins à sa lecture qu’il n’avait point vu ceux de Basile Valentin & de Suchten, tous deux Allemands, dont les ouvrages sont estimés des connaisseurs.
La Chimie de Lémery n’a point empêché des personnes habiles de parcourir la même carrière, avec moins d’étendue & de détail à la vé­rité, mais avec plus de lumières & de critique. C’est ce qu’on doit dire de M. de Saulx Médecin de l’Hôpital de Versailles, qui a donné dans ses Nouvelles découvertes sur la Médecine, beaucoup d’opérations chymiques également utiles & curieuses. Il n’a pas formé cependant un corps de principes, ce ne sont que des opérations particulières.
M. de Senac célèbre Médecin at­taché à la maison de Saint-Cyr & à l’Hôpital de Versailles, a mérité l’approbation des plus savants Artistes & des plus habiles Philosophes par son nouveau cours de Chimie, dont on a publié en 1737, une édi­tion nouvelle plus ample que celle de 1723.
M. Rothe Médecin Allemand, s’est mis pareillement sur les rangs, & son introduction à la Chimie a été traduite en notre langue en 1741, & par-là elle a été naturalisée française & se trouve décorée de plusieurs belles préparations. M. Macquer, après avoir donné la théorie de cette science en 1749, en a pu­blié la seconde partie en 1750, qui contient un grand nombre d’opéra­tions excellentes.
Enfin nous sommes satisfaits sur l’impatience avec laquelle nous at­tendions l’ouvrage d’un grand Maî­tre en cet art, & que son profond savoir a porté M. le Chancellier à choisir pour Censeur royal des livres de Chimie. Il s’en acquitte avec beaucoup de discernement, d’exac­titude & de diligence. C’est un témoignage que la vérité m’oblige de lui rendre, avec autant de justice que de plaisir, pour faire connaître le caractère franc, obligeant & juste, qui constitue l’honnête homme, & le bon citoyen. On voit bien que c’est de M. Malouin, Médecin cé­lèbre dont je parle ici, des leçons du­quel j’ai autrefois profité à Paris.
La Chimie médicinale que cet ha­bile homme vient de faire paraître, fait voir qu’il n’est pas moins expert dans la pratique que dans la théorie de cette science. Tout y est marqué au coin d’un grand maître, toutes les opérations qu’il donne sont essentielles, extrêmement bien choisies &  très-utiles. J’en aurais volontiers tiré quelques articles pour enrichir l’édition que je donne de le Fèvre & de Glaser. Mais tout en est à remar­quer, tant pour le choix des opé­rations que pour la manipulation ; même pour cette manipulation dé­licate qui caractérise le grand Artiste, qui sait allier la pratique de la Chimie avec la connaissance intime & l’expérience de la Médecine.
Mais ce qu’on ne croirait pas si l’impression n’en faisait foi, un hom­me de condition de Bretagne, qui a pris du goût pour cette science, a donné lui-même du nouveau. C’est M. le Comte de la Garaye, dont la Chimie hydraulique, qui parut en 1745, est approuvée par les plus ha­biles Médecins de Paris. Elle fournit un moyen simple de tirer les sels essentiels dans les trois règnes des mixtes, par la seule trituration avec l’eau commune.
L’Angleterre & la Hollande ne l’ont pas voulu céder aux Français ni aux Allemands. A peine la Chi­mie eut commencé a être pratiquée par ces deux nations, qu’on l’y a portée aussi loin qu’elle pouvait al­ler. Cette science trouva chez les Anglais vers le milieu du dernier siècle le Chevalier Digbi Chancelier de la Reine d’Angleterre, femme de l’infortuné Charles I. Et ce Seigneur ne s’y appliqua point sans succès. Pour occuper son loisir, il avait donné dans quelques autres parties de la littérature. Mais le soulage­ment des malades & peut-être le soin de sa propre santé, lui inspirèrent le goût de la Pharmacie & de la Chi­mie, & nous possédons aujourd’hui une partie de ses préparations, imprimées d’abord en 1669, & réim­primées en Hollande en 1700, avec beaucoup d’opérations médiocres, qui ne sont pas du premier Auteur. On y a joint cependant son traité de la poudre de sympathie, remède qu’il a le premier fait connaître.
Le Chevalier Boyle qui vient après, remporta de beaucoup sur le Chevalier Digbi pour les opérations chimiques. Il y employa même pen­dant plus de quarante ans des som­mes très considérables & y a formé d’habiles élèves. Les restes de son laboratoire qui sont passé chez Mrs Godefroy père & fils, en formeraient un fort complet d’un Artiste moins opulent. Les Œuvres du Chevalier Boyle fournissent des preuves d’un grand fond de raisonnement dans toutes les parties de la Philosophie, aussi bien que de son assiduité au travail & d’une sagacité peu commune. Toute la ville de Londres rend encore aujourd’hui un témoignage avantageux de l’ordre & de la fidélité des préparations de Mrs Godefroy, qui ont toujours fait gloi­re de témoigner qu’ils avaient tra­vaillé sous les yeux & sous la direc­tion du Chevalier Boyle. Quoique les Anglais pour l’usage commun de leurs Apothicaires aient traduit en leur langue le cours de Chimie de M. Lémery, ils n’ont pas laissé d’en donner un fort curieux, qui est dû aux soins & à l’application de M. Georges Wilson, imprimé à Lon­dres en 1699.
Apres les deux Van Helmont père & fils, les Pays-bas, surtout la Hol­lande a produit dans Messieurs Lemort, Barchusen & Boerhave, trois des hommes les plus habiles qu’ils aient eus en ce genre. Les deux derniers surtout ont donné chacun un cours de Chimie, Barchusen en 1718, & M. Boerhave en 1731.
Tous deux, mais principalement M. Boerhave fait voir la profonde connaissance qu’il avait dans la Mé­decine, la Philosophie & l’histoire naturelle. Le premier Volume de ses éléments de Chimie, est supérieur à tout ce qu’on avait donné jusqu’alors pour la théorie, mais le second Volume qui contient la pratique de cette science, ne répond point à l’i­dée qu’avait fait naître la première partie. Cependant il a mérité qu’on le réimprimât parmi nous. Peut-être le Libraire aurait-il mieux fait d’en procurer une traduction française avec les augmentations nécessaires pour perfectionner ce qui regarde les opérations Chimiques. Je passe beau­coup d’autres Ecrivains qui se sont appliqués à éclaircir seulement quel­ques parties de cette science, & je reviens sur mes pas pour dire un mot des deux Artistes célèbres que je fais réimprimer aujourd’hui.
Nicolas le fèvre qui était Fran­çais, fut élevé dans l’Académie protestante de Sedan, ainsi il paraît qu’il était de la religion prétendue réformée. Il étudia la Pharmacie & la Chimie avec tant de soin & de succès, qu’il fut choisi par M. Vallot premier Médecin du feu Roi Louis XIV, pour démonstrateur de Chimie au Jardin Royal des plantes au Fauxbourg saint Victor. Il avait ici beaucoup de réputation, était recherché & travaillait avec avantage. Mais Charles II, Roi de la Gran­de Bretagne, voulant établir la cé­lèbre Société Royale de Londres, ferma un laboratoire de Chimie a Saint James, l’une de ses maisons royales près de Westminster. Nico­las le Fèvre y fut appelé pour en avoir la direction. Il ne crut pas de­voir refuser cette marque de distinc­tion de la part d’un grand Roi, qui lui faisait cet honneur. Se trouvant dans un pays d’opulence, où les par­ticuliers n’épargnent rien pour se maintenir en santé, il eut occasion de faire beaucoup d’expériences. Et travaillant d’ailleurs aux dépends d’un Prince, il fit plus de préparations singulières en un an, qu’il n’aurait osé en tenter dans toute sa vie s’il était resté simple particulier à Paris. C’est ce qui lui donna lieu d’augmenter considérablement sa Chimie, dont la première édition parut à Paris en 1660, en deux Volumes in-octavo : deux autres en 1669, & une qua­trième en 1674. Et ce fut vraisemblablement en 1664, qu’il fut app­elé à Londres où il fit paraître en 1665 une dissertation sous ce titre, Discours sur le grand Cordial du Sieur Walter Rauleigh, in-12. Il y mourut & y avait connu M. Boyle, dont le goût était décidé pour la Chimie dans laquelle il a brillé si longtemps.
Il ne faut pas regarder le Fèvre comme un chimiste vulgaire, on doit le considérer comme un Philosophe naturaliste, qui ne se conten­te pas seulement d’extraire des mix­tes en simple praticien, ce qui peut servir à la Pharmacie & à la Méde­cine. Il va plus loin, & pénètre mê­me jusque dans la nature des êtres, dont il sait développer toutes les propriétés par un raisonnement juste & solide. C’est ce qui le distingue de tous ceux qui ont embrassé la même profession. On peut dire qu’on lui a l’obligation d’avoir un des premiers, réformé, rectifié & mis dans un meil­leur ordre toute la Pharmacie, comme on le verra par le parallèle qu’il fait des anciennes préparations avec celles qu’il a publiées, & les Apothicaires qui aiment leur réputation & leur avantage, ne doivent pas se dispenser de le suivre pied à pied. Je sais qu’on a continué depuis le Fèvre, à perfectionner la Pharmacie & la Chimie, mais on l’a suivi com­me lui-même avait suivi Zwelpher premier Médecin du feu Empereur Léopold. C’est ainsi que l’on arrive à la perfection, dès que chacun cherche à y contribuer de son côté.
Christophe glaser, ne parut qu’après le Fèvre. Il a pour lui la clarté & la précision. Quant aux principes il ne diffère pas de le Fèvre, auquel il paraît avoir succédé dans l’emploi de démonstrateur de Chimie au Jar­din Royal où il fut pareillement appelé par M. Vallot. Je n’ai pas crû devoir réimprimer toute sa Chimie, pour ne pas faire des répétitions inu­tiles. J’ai choisi seulement les pré­parations omises par le Fèvre, ou celles en quoi ils diffèrent l’un de l’autre. Glaser ne poussa point sa car­rière aussi honorablement que l’avait fait Nicolas le Fèvre. Il fut impliqué dans l’affaire odieuse de la Dame de Brinvilliers en 1676, avec laquelle on trouva qu’il avait des re­lations trop intimes pour un honnête homme. Il ne trempait à la vérité dans aucun des forfaits de cette Da­me : mais des soupçons toujours dangereux en matière de poison, lui firent souffrir quelque temps de Bastille. Il en sortit, mais il ne survécu pas longtemps à cette disgrâce ; & mourut dans le temps qu’il revoyait en 1678, son ouvrage pour en don­ner une édition nouvelle plus com­plétée & plus détaillée que les précédentes. Il en était à la troisième partie qui regarde les animaux : mais une main habile, ce fut le célèbre M, Charas, se chargea de conduire l’ou­vrage à là perfection. Par-là le pu­blic n’y a rien perdu. Il y a même inséré un petit Traité de la Thériaque royale que j’emploie dans cette nouvelle édition.
Voyons maintenant ce que j’ai fait pour perfectionner celle que je donne de ces deux Auteurs. La Chimie de le Fèvre qui faisait originai­rement deux Volumes, en forme trois dans celle-ci, parce que la commo­dité des Lecteurs exigeait d’en grossir un peu le caractère, qui dans les dernières éditions était trop petit pour une lecture ordinaire. Mais pour rendre les Volumes égaux & d’une grosseur raisonnable, chacun d’eux contient des additions particulières, relatives aux matières qu’on y a trai­tées : ces additions placées à la fin de chaque Volume, sont tirées de tout ce que nous avons de bons Auteurs anciens & modernes. Et comme ces additions ne suffisaient pas pour remplir mon objet, j’y ai joint deux Volumes de suppléments, savoir le quatrième & le cinquième, tirés tous deux soit d’Ethmuller, soit mê­me des bons auteurs Allemands Ita­liens & Français.
Outre les préparations nécessaires & utiles, on en trouve quelques-unes qui sont curicuses & qui pourraient peut-être aller plus loin, & deve­nir de quelque conséquence. Quant aux Auteurs Français modernes, je les ai fait connaître pour rendre à chacun la justice qu’ils méritent ; & par-la me la rendre a moi-même. Il est louable, il est juste de faire connaître ceux à qui on est redevable de quelques remarques importances : c’est un devoir de reconnaissance.
Je n’ai pas manqué de mettre des Tables toujours nécessaires dans les Livres de détail ; en quoi j’ai suivi les grands Maîtres qui m’ont précé­dé ; cependant le Fèvre & Glaser y avaient manqué. Quand on a lu quel­que Livre que ce soit, une bonne Ta­ble sert de répertoire pour en pouvoir faire usage. C’est l’âme de ces sortes d’ouvrages. Tous les Lecteurs ne sont pas en état ou même man­quent du temps nécessaire pour faire des recueils ; & quelquefois on ou­blie dans ses recueils une matière qui d’abord semble peu importante, & qui cependant la devient ensuite dans le temps qu’on y pense le moins.
Les différences qui se trouvent en­tre le Fèvre & Glaser, ont été placées à la fin du Tome V. de cette Edition ; où l’on a pareillement mis les modèles des fourneaux insérés dans la Chimie de Glaser, & dont quelques-uns paraissent très bien imaginés, & sont plus utiles & même beaucoup plus Commodes que les fourneaux ordinaires.

AVIS DE NICOLAS LE FEVRE.

Quoique je sois séparé de la France, par un, grand trajet, & que j’ai consacré mes études & mon tra­vail au Roi de la Grande Bretagne mon bienfaiteur, & aux peuples qui remplissent ses Royaumes : ce­pendant je me sens obligé dans la con­joncture de la seconde Edition du Traité de Chimie que j’ai donné au Public, de faire par à mes compa­triotes des remèdes que j’ai faits & pratiqués depuis que j’ai quitté Pa­ris. Et comme j’ai connu depuis que je suis en Angleterre, les divers accidents des maladies scorbutiques, aussi me suis-je appliqué à la recherche des remèdes spécifiques, & capables de combattre cette étrange maladie, qui attaque toute notre substance, qui al­tère & change la masse du sang, & qui cause des douleurs vagues & fixe, des lassitudes spontanées & les enflures qu’on attribue en France, aux fluxions & aux rhumatismes. Je communique très volontiers ce que le travail m’a fait découvrir de nou­veau, & ce que j’ai appris par la fré­quentation des plus doctes & des plus expérimentés Médecins, qui me font l’honneur de visiter le Laboratoire Royal, & de me recevoir en leur profitable conversation. Il y a des Remè­des tirés des végétaux, des animaux & des minéraux, que j’ai placés en leur propre classe, en attendant que je donne de nouvelles remarques & de nouveaux remèdes, tant pour ce qui concerne la théorie, que pour ce qui regarde la pratique. Adieu ami Lecteur, profite de mon travail & m en sais quelque gré.
Du Laboratoire Royal au Palais de S. James à Londres le 1662.
Par votre très humble & très acquis serviteur N. le Fevre.

PREFACE de la troisième Edition de christophe glaser.

L’Accueil favorable que le public a fait aux Editions précédentes de ce Livre, m’a fait entreprendre cette troisième, où j’ai tâché de m’accommoder entièrement au dessein de l’Auteur, puisque la premiè­re fois qu’il a mis cet ouvrage au jour, il ne l’a fait que dans la pensée d’être utile à tous ceux qui se plaisent à la Chimie, en leur donnant les éclaircissements des choses fort cachées, avec une manière très simple & très aisée de les pratiquer. Dans la seconde édition, non seulement il l’a en­richie de quelques figures, & l’augmenta de nouvelles expériences ; mais encore il l’accompagna d’une Epître Dédicatoire à Monsieur vallot, qui fut élevé à la charge de premier & très digne Méde­cin du feu Roi Louis XIV, lorsque par ses ordres il faisait les leçons & préparations publiques de la Chimie au Jardin du Roi ; où il a fait voir & sa sincérité, aussi bien par son travail que dans ses écrits, & le désir qu’il avait de reconnaître l’honneur qu’il recevait en satisfaisant à l’intention de son Bienfaiteur, & à l’inclination na­turelle qu’il avait aux opérations de la Chimie, en quoi il se faisait un devoir & un plaisir de communiquer ses lumières à tout le monde. Il était d’autant plus estimable, que la méthode qu’il nous a laissé, est claire & facile pour pratiquer tou­tes les préparations qu’il enseigne dans ce petit ouvrage, où l’on trouve en peu de mots la substance entière de plusieurs grands Livres. Ceux qui prendront la pei­ne de le lire & de le bien considérer, n’y remarqueront rien d’ennuyant ni de super­flu, ni même rien d’omis de ce que l’on doit savoir. Et quoique l’on n’y trouve pas la préparation de toutes choses, on y trouvera pourtant des exemples suffisants pour les opérations les plus nécessaires de ce bel Art. On doit s’assurer qu’il ne donne pas la moindre opération, sans l’avoir auparavant pratiquée, & que l’on ne puisse faire après lui, en suivant les règles qu’il en a prescrites ; car loin de cacher aucun tour de main, il découvre sincèrement tous les moyens propres pour devenir bon Artiste, & toutes les circonstances nécessaires pour parvenir à des connaissances plus grandes en travaillant. Il ne parle que fort succinctement de la théorie, mais il en dit assez pour n’oublier rien de ce qu’il est besoin de savoir sur les opérations des minéraux & des végétaux. Pour la troisième Partie qui traite des animaux, nous avertissons le Lecteur que nous avons pris soin de le servir utilement en cette Edition, & que se­condant le zèle de l’Auteur, ( lequel ap­paremment prévertu de la mort, n’avait pas mis la dernière main à cette section, ) nous la lui présentons plus achevée & plus entière, soit par la communication que nous avons eue de ses papiers depuis son décès, soit par l’heureux secours que nous a prêté une personne aussi éclairée dans le plus profond de la Physique, & dans le plus fin de la Médecine, que bien intentionnée pour le bien public. Cette personne a bien voulu dérober quelques heures à ses études particulières, pour me dicter la meilleure partie de ce que l’on trouvera d’augmentations dans ce Traité, entre autre à l’occasion de la vipère : ce même curieux, c’est M. Charas, fait encore ici un présent gratuit à la postérité d’une Thériaque véritablement Royale, qu’il n’avait inventée & soigneusement recherchée que pour son usage, & qui pour ses bons effets doit l’emporter sur celle des anciens, qui n’était destinée que pour les Empereurs & les têtes Couronnées. Reçois donc, ami Lecteur, en bonne part tous mes soins que je consacre avec plaisir à ton utilité.
Approbation des Docteurs de la faculté de Médecine de Paris.
Nous soussignés Docteurs Régents en la Faculté de Médecine à Paris, avons lu ce Traité de Chimie composé par Christophe Glaser, où la plupart des opérations Chimiques sont décrites avec beaucoup de netteté & de jugement, & l’avons jugé digne d’être imprimé de nouveau. Cette troisième Edition étant enrichie de quelques observations nécessaires, & de plusieurs descriptions fort curieuses & fort utiles. Fait à Paris ce 25 Octobre 1672. levignon. de bourges. poylom, Doyen.
Approbation de M. MALOIN, Censeur, Royal des Livres de Chimie.
J’ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, Le Cours abrégé de Chimie de Christophe Glaser, avec les additions qu’on y a jointes, dans lesquelles je n’ai rien trouvé qui puisse en empêcher l’impression. Fait à Paris ce 9 Juin 1749. MALOUIN.

APPROBATION

J’ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier,  j’approuvé le Traité de Chimie de le Fèvre, &c. fait à Paris, ce 2 Janvier 1749.
Pour duplicata MALOIN.

PRIVILEGE DU ROI

LOUIS, PAR LA GRACE DE DIEU ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE :
A nos amés & féaux Conseillers, les Gens tenant nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de no­tre Hôtel, Grand Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenants Civils, & autres nos Justiciers qu’il appartiendra ; salut : Notre amé le Sieur Debure Nous a fait exposer qu’il désirerait faire réimprimer & donner au Public un Livre qui a pour titre, Traité de Chimie de le Fèvre ; s’il Nous plaisait lui accorder nos Lettres de Privilège pour ce nécessaires. A ces causes, Voulant favorablement traiter l’exposant, Nous lui avons permis & permettons par ces présentes de faire réimprimer ledit Livre en un ou plusieurs volumes, & autant de fois que bon lui semblera, & de le faire vendre & débiter par tout notre Royaume pen­dant le temps de neuf années consécutives, à compter du jour de la date desdites présentes. Faisons défense à toutes personnes, de quelque qualité & condition qu’elles soient, d’en introduire d’impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance, comme aussi & tous Libraires & Imprimeurs d’imprimer ou faire imprimer, vendre, faire vendre, débiter, ni contrefaire ledit Livre, ni d’en faire aucun extrait, sous quelque prétexte que ce soit d’augmentation, correction, changement ou autres, sans la permission expresse & par écrit dudit Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de confiscation des exemplaires con­trefaits, & de trois milles livres d’amende contre chacun des contrevenants, dont un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris, & l’autre tiers audit Exposant, ou à celui qui aura droit de lui, & de tous dépens, dommages & intérêts ; à la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la date d’icelles ; que la réimpression dudit Livre sera faite dans notre Royaume, & non ailleurs, en bon papier & beaux caractères, conformément à la feuille im­primée, attachée pour modèle sous le contre scel des Présentes, que l’impétrant se conformera en tout aux Règlements de la Librairie, & notamment il celui du 10 Avril 1725 ; qu’avant de l’exposer en vente, l’Imprimé qui aura servi de copie & la réimpression dudit Livre, sera remis dans le même état où l’approbation y aura été donnée, ès mains de no­tre très cher & féal Chevalier le Sieur Daguesseau, Chancelier de France, Com­mandeur de nos Ordres ; & qu’il en sera ensuite remis deux exemplaires dans no­tre Bibliothèque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, & un dans celle de notre très cher & féal Cheva­lier, le Sieur Daguesseau, Chancelier de France ; le tout à peine de nullité desdites Présentes : du contenu desquelles vous mandons & enjoignons de faire jouir ledit Exposant & ses ayants cause pleinement & paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou em­pêchement. Voulons que la copie desdites présentes, qui sera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Livre soit tenue pour dûment signifiée, & qu’aux copies collationnées par l’un de nos amés féaux Conseillers & Secrétaires soit ajoutée comme à l’Original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l’exécution d’icelles tous actes requis & nécessaires, sans demander autre permission, & nonobstant clameur de Haro, Charte Nor­mande & Lettres à ce contraires. Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le onzième jour du mois de Janvier, l’an de grâce mil sept cent quarante-neuf, & de notre Règne le trente-quatrième. Par le Roi en son Conseil. SAINSON.
Je soussigné reconnais avoir cédé & transporté au sieur Jean-Noel Leloup, le Privilège en entier du Livre ci-dessus, qui a pour titre, Traité de la Chimie de le Fèvre, pour en jouir comme il lui appar­tenant. A Paris ce 28 Juillet 1749. jean Debure.
Registré sur le Registre XII. de la Chambre Royale le & Syndicale des Libraires & Imprimeurs de Pa­ris, N°. 106. sol. 90. conformément au Règlement de 1723. qui fait de sexse, art. 4. à toutes personnes de quelque qualité qu’elles soient, autres que les Libraires & Imprimeurs, de vendre, débiter & faire afficher aucuns Livres pour les vendre en leurs noms, soit qu’ils s’en disent les auteurs ou autrement, & à la charge de fournir à la susdite chambre huit Exemplaires prescrits par l’art. 108. du même Règlement. A Paris le 11 Mars 1749.
G. Cavelier, Syndic.


TRAITE DE CHIMIE, EN FORME D’ABREGE.

PREFACE.

Ceux qui veulent aujourd’hui faire passer la Chimie pour une science nouvelle, montrent le peu de connaissance qu’ils ont de la nature & de la lecture des Anciens. Je dis premièrement, qu’ils ne connaissent pas la Nature, puisque la Chimie est la science de la Nature même ; que c’est par son moyen que nous cherchons les princi­pes, desquelles les choses naturelles sont composées, & que c’est elle encore qui nous découvre les causes & les sources de leurs générations, de leurs corruptions, & de toutes les altérations auxquelles elles sont sujettes. J’ai dit secondement, qu’ils étaient ignorants de la lecture des Anciens, puisque c’est de là qu’ils ont pris occasion de philosopher, & que leurs faits & leurs écrits font voir évidemment que cet Art est presque aussi ancien que la Nature mê­me : Ce qui se peut prouver par l’Ecriture Sainte, qui nous apprend, que dès le commencement du monde Tubalcaïn, qui était le huitième homme d’après Adam, du côté de Caïn, était forgeur de toutes sortes d’instruments d’airain & de fer, ce qu’il ne pouvait faire, sans avoir la connaissance de la nature minérale, & sans savoir que cette nature minérale contient la nature métallique, qui est la plus pure partie de son être. Or cela ne se peut ap­prendre que par le moyen de la Chimie, puisque c’est elle qui nous enseigne com­ment on peut tirer un corps métallique, ductile & malléable de ces corps minéraux, qui sont informes & friables. Ce qui nous fait conclure, qu’il avait reçu cet art scientifique de ses prédécesseurs ou que lui-même en a été l’inventeur, & qu’il l’a laissé à ses successeurs comme la portion la plus précieuse de leur héritage.
Ce que je viens de dire, peut être prou­vé par les plus anciens Auteurs, & ceux qui sont les plus dignes d’être crûs. Ainsi nous voyons que Moïse prit le Veau d’or, Idole des Israélites, qu’il le calcina & le réduisit en poudre : qu’il fit boire à ces Idolâtres, pour servir de reproche à leur péché. Or il n’y a personne qui ne sache, que l’or ne peut être réduit en poudre par la calcination, que cela ne se fasse, ou par la calcination immersive, qui se pratique par le moyen des eaux régales, ou par l’a­malgamation qui se pratique par le moyen du Mercure, ou par la projection ; qui sont trois choses qui ne peuvent être comprises que par ceux, qui sont consommés dans la théorie & dans la pratique de la Chimie. Hippocrate même confirme cette vérité, quand il dit au Livre de la diète, Artifices aurum molli igne liqutant. Puisque tous les Artistes savent qu’il faut un feu très violent pour fondre l’or, & que de plus le feu purifierait l’or plutôt qu’il ne le détruirait, s’il n’est rendu traitable & volatil par le moyen de quelques sels, ou de quelques poudres, qui ne sont connues que de peu de personnes, qui l’ont appris par le seul travail de la Chimie. Nous pourrions encore rapporter l’autorité d’Aristote, que ses sectateurs d’aujourd’hui veulent employer pour combattre la Chi­mie, qui dit que les peuples d’Ombrie calcinaient des Roseaux pour en tirer le sel, qui était pour leur usage ordinaire, ce qu’ils ne pouvaient faire sans la Chimie, qui leur en avait appris le moyen, & qui leur avait fait connaître, que le sel était d’une nature incorruptible, qui ne pouvait périr par cette simple calcination.
Si nous parcourons tous les siècles depuis la création de l’Univers, nous n’en trou­verons aucun qui n’ait fourni quelque ex­cellent homme, qui se sera rendu recommandable à la postérité par le moyen de la Chimie. Témoin ce Mercure Egyptien, nommé Trismégiste, c’est-à-dire, trois fois grand, dont les œuvres rendent encore les plus savants de ce siècle confus. Témoin encore celui qui trouva l’invention du Verre, & cet autre beaucoup plus louable que lui, qui avait le secret de le rendre malléable, qui périt néanmoins avec son secret par la politique étrange & tyrannique de l’Empereur Tibère. Démocrite, Cléopâtre, Zozime, Synésius, & beau­coup d’autres du même temps, & après eux Raymond Lulle, Pierre d’Apono, Basile Valentin, Isaac Hollandais, & Paracelse, prouvent par leurs excellentes oeuvres, que la Chimie est la véritable clef de la natu­re ; que c’est par son moyen que l’Artiste découvre ses plus rares beautés, & que sans elle personne ne pourra jamais parvenir à la véritable préparation des remèdes nécessaires à la guérison de tant de différentes maladies qui affligent le corps humain tous les jours. Mais ce serait être ingrat à notre siècle, à la mémoire d’un très excellent & très charitable Médecin, & au travail d’un des plus habiles & des plus curieux Artistes qui aient jamais été, que de ne point nom­mer défunt M. de Helmont & M. Glauber qui vit encore ; puisque ce sont à présent comme les deux phares qu’il faut suivre pour bien entendre la théorie de la Chimie, & pour en bien pratiquer les opéra­tions. Nous tirerons donc des œuvres de Paracelse, de Helmont & de Glauber, la théorie & la pratique de ce Traité de Chi­mie, que nous réduirons en forme d’A­brégé.

Division de cet Ouvrage.

Nous le diviserons en deux parties. La première traitera de la Théorie, & la seconde de la Pratique. La première Partie aura deux Livres, dont le premier traitera des principes & des éléments des choses na­turelles. Le second montrera les sources & les effets du pur & de l’impur.
La seconde Partie sera aussi divisée en deux Livres. Le premier contiendra les ter­mes nécessaires pour bien faire & pour bien entendre les opérations de la Chimie, pour finir par le dernier, dans lequel nous donnerons le moyen & la description pour pouvoir anatomiser les mixtes que nous fournissent les Végétaux, les Animaux & les Minéraux, afin d’en tirer les remèdes nécessaires à la cure des maladies. Mais avant que d’entrer en matière, j’ai jugé nécessaire de traiter quelques questions qui concernent la nature de la Chimie.

AVANT-PROPOS.

Qui contient plusieurs Questions de la nature de la Chimie.

Il est quelquefois facile de traiter & d’enseigner une science ou un Art, mais il ne l’est pas toujours d’en discourir par principes. Le premier regarde l’Artiste même, au lieu que le second appartient à une science plus Haute & plus relevée ; puisqu’il il y a que la première Philosophie, qui puisse faire connaître avec la méthode requise, quel doit être l’objet, la fin & le devoir de la Science ou de l’Art. Nous suivrons donc ses règles dans cet Avant-propos, que nous diviserons par questions, qui éclairciront en peu de mots la plupart des difficultés qui se proposent sur cette matière.

QUESTION PREMIERE.

Des noms donnés à la Chimie.

Cette science, comme beaucoup d’autres, a reçu plusieurs noms selon ses divers effets. Le plus ordinaire est celui de Chimie, qui tire son étymologie, a ce qu’on dit, d’un mot Grec qui signifie suc, humeur ou liqueur, parce qu’on apprend à réduire en liqueur les corps les plus soli­des, par les opérations Chimiques, ou de la préparation de l’or & de l’argent, selon Suidas. On lui donne aussi le nom d’Alchimie, à l’imitation des Arabes qui ajoutent la particule Al, qui signifie Dieu & grand, lorsqu’ils veulent exprimer l’excellence de quelque chose. Les autres l’ont appelée Alchamie, présupposant que Cham, qui était un des fils de Noé, eût été après le déluge l’inventeur & le restaurateur des Sciences & des Arts, mais principale­ment de la Métallurgie. Quelquefois on l’appelle Spagyrie, ce qui déclare ses plus nobles opérations, qui sont de séparer & de conjoindre. Et comme ses opérations ne se peuvent faire que par le feu extérieur qui excite celui du dedans des mixtes, on lui donne encore le nom de Pyrotechnie. Que si on l’appelle l’Art de Hermès ou Hermétique, ce nom témoigne son anti­quité, comme le nom d’Art distillatoire signifie la plus commune de ses opérations. De tous ces noms, nous ne nous servirons que de celui de Chimie, comme le plus commun & le plus connu.

QUESTION SECONDE.

La Chimie doit-elle être appelée Art ou Science ? & sa définition.

Avant que de donner la définition de la Chimie, il faut chercher son genre & sa différence ; puisqu’il est nécessaire de savoir ces deux choses, pour en pouvoir donner une vraie définition. Il faut donc examiner, si c’est un Art ou une Science, afin d’en avoir le genre, & de chercher sa différence dans son objet, c’est même de cet objet qu’on la doit tirer. Mais pour ne point envelopper cette question de diffi­cultés, disons en peu de mots la différence qui est entre l’Art & la Science, & com­ment on peut prendre le mot de Chimie en beaucoup de façons.
La différence qui est entre l’Art & la Science, se peut tirer de la différence de leurs fins. Comme la science n’a pour but que la seule contemplation, & que la fin n’est que la seule connaissance, dont elle se nourrit & se contente, sans aller plus avant : de même l’Art ne tend qu’à la seu­le opération, & il ne cesse point d’opérer qu’il n’ait exécuté ce qu’il s’était proposé de faire. D’où nous pouvons inférer que la Science n’est proprement que l’examen des choses qui ne sont pas en notre puissance : au lieu que l’Art s’occupe sur ce qui est en notre pouvoir.
Cela posé, il faut savoir, que comme la Chimie est d’une très grande étendue, aussi a-t-elle plusieurs fins. Dans toute la na­ture qu’elle a pour objet, il y a des choses qui sont tout à fait sous la puissance de ses disciples, comme il y en a d’autres qui n’y sont nullement soumises : outre ces deux sortes de sujets qui sont totalement différents, il y en a une troisième sorte qui sont en partie sous leur domination, & qui n’y sont pas aussi en partie. Ce qui fait qu’on peut dire qu’il y a trois espèces de Chimie, l’une, qui est tout à fait scientifique & contemplative, se peut appeler philosophique. Elle n’a pour but que la contempla­tion & la connaissance de la nature & de ses effets, parce qu’elle prend pour son ob­jet les choses qui ne sont aucunement en notre puissance. Ainsi cette Chimie philosophique se contente de savoir la nature des Cieux & de leurs Astres, la Source des éléments, la cause des météores, l’origine des minéraux, & la nourriture des plantes & des animaux, parce qu’il n’est pas en son pouvoir de faire aucune de toutes ces choses là, se contentant de philosopher sur tant d’effets différents.
La seconde espèce de Chimie se peut ap­peler Iatrochimie, qui signifie Médecine Chimique, & qui n’a pour son but que l’opération, à laquelle toutefois elle ne peut parvenir que par le moyen de la Chimie contemplative & scientifique : car comme la Médecine a deux parties, la théorie & la pratique, & que cette théorie n’est que pour parvenir à la pratique, ainsi cette Iatrochimie participe aussi de l’une & de l’autre, puisqu’elle ne contemple que pour opérer, & qu’elle n’opère que pour satisfaire les esprits de ses disciples sur la contemplation des choses, tant de celles qui ne sont pas, que de celles qui sont en notre puissance.
La troisième espèce s’appelle la Chimie Pharmaceutique, qui n’a pour but que l’o­pération : puisque l’Apothicaire ne doit travailler que selon les préceptes & sous la direction des Iatrochimiste, dont nous avons le véritable modèle en la personne de M. Vallot, choisi par Sa Majesté très Chrétienne pour son premier Médecin, qui possède très éminemment la théorie & la pratique des trois Chimies que nous avons décrites. Cette troisième Chimie a pour son objet les choses qui sont soumises à notre puissance, pour opérer dessus, & pour en tirer les parties différentes qu’elles contiennent. On peut conclure de tout ce que dessus, que la Chimie peut être dite Science & Art, eu égard aux espèces qu’elle contient sous soi, ce qui me fait dire qu’elle peut être appelée une science pratique.
Après avoir trouvé le genre, il faut aussi que nous trouvions la différence, pour en donner une exacte définition. Quelques-uns définissent la Chimie, l’Art des transmutations; d’autres, l’Art des séparations, & d’autres encore, l’Art des transmutations &des séparations. Mais comme la transmutation & la séparation sont des ef­fets de la Chimie ; aussi ne peuvent-elles pas en établir la spécifique & véritable différence. Il y en a encore plusieurs au­tres qui la définissent de diverses façons, qui se rapportent toutes aux définitions que nous avons rapportées. C’est pourquoi il faut nécessairement que nous prenions sa différence de son objet, comme nous l’a­vons dit ci-dessus. Quelques Auteurs don­nent, le corps mixte pour objet à la Chimie, mais ils se trompent : car les éléments qui font des corps simples, sont aussi su­jets à cette science. D’autres veulent que ce soit le corps naturel : ceux-là se trom­pent aussi, puisque la Chimie parle & traite dé l’esprit universel, qui est dépouillé de toute corporéité. Je dis donc que la Chimie a pour objet toutes les choses naturelles que Dieu a tirées du chaos par la création.
Remarquez en passant que par les choses naturelles, j’entends non seulement les corps qu’on dit être composés de matière & de forme, mais aussi toutes les choses créées, quoique privées de tout corps : ainsi l’opposition des choses naturelles aux surnaturelles, mettra la différence entre le Créa­teur & les créatures, pour effacer le re­proche qui se fait à ceux qui font profession de cette belle & noble science. C’est pourquoi je définis la Chimie une science pratique, qui travaille sur les choses natu­relles. Elle est science, comme je l’ai déjà dit, parce qu’elle ne contemple pas seule­ment les choses naturelles, mais encore parce qu’elle passe de la contemplation à l’opération ; c’est de cette dernière partie qu’elle peut être appelée une science pra­tique, en un mot ce n’est autre chose que la Physique même, en tant quelle met la main à l’œuvre pour examiner toutes ses propositions par des raisonnements qui sont fondés sur les sens, sans se contenter d’u­ne pure & simple contemplation.
Voici donc la différence qui est entre le Physicien Chimique, & le Physicien de spéculation ; qui est, que si vous deman­dez au premier de quelles parties un corps est composé, il ne se contentera pas de vous le dire simplement, & de satisfaire votre curiosité par vos oreilles, mais il vous le fera voir & connaître à vos autres sens en vous faisant toucher, sentir & goûter les parties qui composaient ce corps, parce qu’il sait que ce qui demeure après la résolution du mixte, était cela même qui faisait sa composition. Mais si vous demandez au Physicien de spéculation de quoi un corps est composé ; il répondra que cela n’est pas encore déterminé dans l’Ecole, que s’il est corps, il a de la quantité, & que par conséquent il doit être divisible, qu’il faut donc que le corps soit composé de choses divisibles ou indivisibles, c’est-à-dire de points ou de parties. Or il ne peut être composé de points, puisque le point est indivisible, & n’a aucune quantité, & que par conséquent il ne peut communi­quer la quantité au corps, puisqu’il ne l’a pas lui-même, d’où on conclut qu’il doit être composé de parties divisibles. Mais on lui objectera, que si cela est, qu’il ait à marquer si la plus petite partie de ce corps est divisible ou non, si elle est divisible, ce n’est pas encore la plus petite partie, puis­qu’elle peut être divisée en d’autres plus petites : & si cette plus petite partie est indivisible, ce sera toujours la même diffi­culté, parce quelle sera sans quantité, qu’ainsi elle ne pourra la communiquer au corps, ne l’ayant pas elle-même. On sait que la divisibilité est la propriété essentielle de la quantité.
Vous voyez que la Chimie rejette les arguments spéculatifs de cette nature, pour s’attacher aux choses qui sont visibles & palpables ; ce que nous ferons voir dans le travail : car si nous vous disons qu’un tel corps est composé d’un esprit acide, d’un sel amer & d’une terre douce, nous vous ferons voir, toucher, sentir & goûter les parties que nous en tirerons, avec toutes les conditions que nous leur aurons attribuées.

QUESTION TROISIEME.

De la fin de la Chimie.

Il ne faut pas s’étonner si les Physiciens-ordinaires ont trouvé si peu de lumières pour la connaissance des corps naturels, puisqu’ils n’ont jamais eu d’autre but que la seule contemplation, n’ayant pas crû qu’ils fussent obligés de mettre la main à l’œuvre, pour s’acquérir une véritable connaissance des mixtes par le dépouille­ment & l’anatomie Chimique. Eux & leurs sectateurs se sont imaginés que ce serait faire tort à leur gravité, de se noircir les mains avec du charbon, ce que les Physiciens Chimistes n’ont pas appréhendé, quoiqu’ils eussent aussi bien qu’eux la contemplation pour objet : ils ont cru qu’il y fallait joindre l’opération, afin d’avoir un contentement entier, & de trouver des fondements stables & fermes pour soutenir leurs raisonnements, ne voulant pas bâtir sur les idées des opinions vaines, frivoles & fantastiques. Ce qui leur a fait prendre en gré, les frais, la peine & le travail, & qu’ils ne se sont pas rebutés pour les veilles ni pour les mauvaises odeurs. Mais ils se sont acquis une belle & entière connaissance des choses naturel­les : ils ont trouvé par les expériences de leur travail, les causes de tant d’effets qui se voient dans la nature des choses : ce qui les distingue des Empiriques, qui confondent & mêlent toutes choses sans discernement & sans aucun raisonnement.
Disons donc que la fin générale de la Chimie est véritablement l’opération, car le Philosophe n’opère que pour mieux con­templer ; l’Iatrochimie n’opère aussi que pour savoir par le moyen de l’opération, celle qui se fait dans l’intérieur de l’homme sain, afin qu’il puisse être capable de rétablir sa santé, lorsqu’elle est dérangée par la maladie. Enfin le Pharmacien Chimiste n’opère que pour fournir des remè­des bons & salutaires aux malades, selon l’ordre qu’il en recevra du Médecin savant & expérimenté.
Faut-il donc s’étonner si les Chimistes travaillent avec tant de soins pour acquérir cette belle science, puisqu’il est impossible de s’y rendre parfait, sans avoir premièrement anatomisé la plus grande partie des choses naturelles. Comme il est nécessaire de disséquer le corps humain, pour avoir la connaissance de ses organisations, il est également nécessaire d’ouvrir les choses composées, pour découvrir ce que la nature a renfermé de plus beau sons leur écorce, d’où il est aisé de recueil­lir qu’il est impossible de devenir bon Physicien, si l’on n’acquiert une parfaite connaissance de toutes les parties de la Chimie, & qu’un homme ne peut être parfait Médecin, sans avoir acquis cette belle Physique, puisque la Physique est le fon­dement de la Médecine, & que sans elle personne ne se peut attribuer d’autre titre que celui d’Empirique. Ce n’est pas assez d’avoir du parchemin, des sceaux, une soutane, ni d’avoir pris ses degrés dans quelque fameuse Université, cela n’ap­partient, ni ne peut véritablement ap­partenir qu’à celui qui aura acquis une science solide, & qui se sera rendu bon praticien par une longue expérience fon­dée sur le raisonnement, avec un jugement mûr & parfait.
D’où il s’enfuit deux choses : la premiè­re, que la Chimie ne consiste pas simplement à savoir préparer quelques remèdes, comme quelques-uns se l’imaginent ; mais qu’elle consiste principalement à s’en bien servir avec toutes les circonstances & les dépendances des théorèmes de ce bel Art, qui est proprement la véritable Médecine.
La seconde, que celui qui se sert des re­mèdes Chimiques, sans avoir la véritable connaissance de sa théorie, ne peut avoir d’autre nom que celui d’Empirique, puisqu’il ignore les causes efficientes internes de leurs effets, & qu’il ne sait pas les raisons physiques, qui le portent à donner un tel remède dans telle ou telle maladie, n’ayant pas le fonds pour pouvoir connaître que ces rares médicaments n’agissent jamais par leurs qualités premières ni se­condes ; mais qu’ils agissent toujours par des vertus qui leur sont spécifiques, com­me nous le ferons voir dans la suite de ce Traité.

PREMIERE PARTIE.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

De l’Esprit universel.
Le titre de ce Chapitre montre que quelques-uns soutiennent à tort que le corps naturel est le seul objet de la Chimie, puisqu’elle traite de l’esprit universel, qui est une substance dépouillée de toute corporéité ; c’est pourquoi nous lui avons donné avec beaucoup plus de raison toutes les choses naturelles pour son ob­jet, c’est-à-dire, toutes les choses créées, tant celles qui sont corporelles que les spirituelles, & les invisibles aussi-bien que les visibles, & cela parce que la Chimie ne montre pas seulement comment le corps peut être spiritualisé, mais elle montre aussi comment l’esprit se corporifie. Car après avoir fait l’anatomie de la nature en général & en particulier ; après avoir fouillé & pénétré jusque dans son centre, la Chimie a trouvé que la source & la racine de toutes choses, était une substance spirituelle, homogène & semblable à soi-même, que les Philosophes anciens ou modernes ont appelée de plusieurs noms différents. Ils l’ont nommée substance vitale, Esprit de vie, Lumière, Baume de vie, Mumie vitale. Chaud naturel, Humide radical, Ame du monde, Entelechie, Nature, Esprit universel, Mercure de vie ; ils l’ont encore nommée de beaucoup d’au­tres façons, qu’il est inutile de rapporter, puisque nous en avons donné les appellations principales. Mais comme nous voulons traiter en ce premier Livre des principes & des éléments des choses naturelles, il est raisonnable que nous traitions premièrement du premier principe, dont les autres sont principiés. Or ce principe n’est rien autre chose que la nature même, ou cet esprit universel, duquel nous traiterons en ce Chapitre.
Paracelse dit en son Livre des vexations, que domus est semper mortua, sed eam inhabitans vivit : il nous veut montrer par cette comparaison, que la force de la nature n’est pas dans le corps, mortel & corrupti­ble, mais qu’il la faut chercher dans cette semence merveilleuse, qui est cachée sous l’ombre du corps, qui n’a de soi aucune vertu ; car tout ce qu’il en a & tout ce qu’il en peut avoir, vient médiatement de cet esprit séminal qu’il contient en soi, ce qui paraît manifestement en la corruption de ce corps, pendant laquelle son esprit interne s’en forge un nouveau, ou même plusieurs corps nouveaux par le débris du premier. C’est ce qui fait dire encore au même lieu à notre Trismégiste Allemand, que la force de la mort est efficace, parce qu’alors l’esprit se dégage des liens du corps, dans lequel il paraissait être comme sans pouvoir, puisqu’il était prisonnier & qu’il commence à manifester sa vertu, lorsqu’on croyait qu’il le pouvait moins faire. Le grain de froment qui se pourrit en terre prouve cette vérité, c’est par cette pourriture que le corps étant ouvert, l’esprit interne séminal qui est enfermé dedans, pousse un tuyau au bout duquel il produit un épi garni de plusieurs grains, qui sont totalement semblables à celui qui se perd & qui se détruit en la terre.
Cette substance spirituelle, qui est la première & l’unique semence de toutes choses, a trois substances distinctes & non pas différentes en soi-même, car elle est homogène comme nous avons dit ; mais parce qu’il se trouve en elle un chaud, un humide & un sec, & que tous trois sont distincts entre eux, & non pas différents. Nous disons que les trois ne sont qu’une essence & une même substance radicale : autrement, comme la nature est une, sim­ple & homogène, il ne se trouverait ce­pendant en la nature, rien qui fut un, sim­ple & homogène, parce que les principes séminaux de ces substances seraient hété­rogènes, ce qui ne peut être à cause des grands inconvénients qui s’en suivraient ; car si le chaud était différent de l’humide, il ne pourrait en être nourri, comme il le nourrit nécessairement, parce que la nour­riture ne se fait pas de choses différentes, mais de choses semblables. Si l’aliment était en son commencement différent de l’alimenté, il faudrait qu’il se dépouillât de toute nécessité de cette différence, avant qu’il pût être son dernier aliment. Or, il est très assuré que l’humide radical est le dernier aliment de la chaleur naturelle, ce qui fait qu’il ne peut être différent de cette chaleur ; de plus, s’ils demeuraient différents, chacun voudrait produire son semblable, & ainsi cette guerre intérieure empêcherait la génération du composé. Concluons donc que cette substance radicale & fondamentale de toutes les choses, est vé­ritablement unique en essence, mais qu’elle est triple en nomination : car à raison de son feu naturel, elle est appelée soufre : à raison de son humide, qui est le propre aliment de ce feu, elle est nommée mercure : enfin à raison de ce sec radical, qui est le ciment & la liaison de cet humide & de ce feu, on l’appelle sel. Ce que nous ferons voir plus exactement, lorsque nous parle­rons de ces trois principes en particulier, & que nous examinerons s’ils peuvent être transmués les uns aux autres.
Après avoir ainsi parlé de la nature & de l’essence de cet esprit universel, il faut que nous examinions quelle est son origine, & les effets qu’il produit. Pour le premier, il ne faut nullement douter que cet esprit n’ait été créé par la Toute-puissance de la première cause, lorsqu’elle fit éclore ce beau monde hors du néant, & qu’elle le logea dans toutes les parties de cette grande machine, comme l’a très bien reconnu le Poète, quand il dit :
Spiritus intus agit, totamque infusa per artus, Mens agitat molem.


D’autant que toutes les parties de cet Univers ont besoin de sa présence, comme nous le remarquons par ses effets ; car si on en a privé quelqu’une, il ne manque pas de revenir se loger chez elle, afin de lui rendre la vie par son arrivée. Ainsi nous voyons qu’après avoir tiré du vitriol beau­coup de différentes substances qu’il con­tient, si on expose la tête morte de ce vitriol à l’air, en quelque endroit qui soit à couvert des injures de l’eau, que cet esprit ne manque pas d’y reprendre sa place, parce qu’il est puissamment attiré par cette matrice, qui n’a point d’autre avidité que de se refournir de cet esprit, qui est celui qui fait la meilleure partie de tous les êtres ; car comme les choses ne sont que pour leurs opérations, elles ne peuvent agir aussi que par leurs principes efficients internes, c’est pourquoi Dieu qui ne veut pas créer tous les jours des choses nouvelles, a créé une fois pour toutes cet esprit universel, &  l’a répandu par tout, afin qu’il se put faire tout en toutes choses.
Or, comme cet esprit eu universel, aussi ne peut-il être spécifié que par le moyen ; des ferments particuliers, qui impriment en lui le caractère & l’idée des mixtes, pour être faits tels ou tels êtres déterminés, selon la diversité des matrices, qui reçoivent cet esprit pour le corporifier. Ainsi, dans une matrice vitriolique, il devient vitriol, dans une matrice arsenicale, il devient arsenic, la matrice végétable le fait être plante, & ainsi de tous les autres. Mais remarquez ici deux choses s la première, que lorsque nous disons que cet esprit est spécifié dans telle ou telle matrice, que nous ne voulons entendre autre chose, sinon que cet esprit a été corporifié en tel ou tel composé, selon la diversité de l’idée qu’il a reçue par le moyen du ferment particulier, & que néanmoins on le peut retirer de ce com­posé, en le dépouillant, par le moyen de l’art, de ce corps grossier, pour le revêtir d’un corps plus subtil, & le rapprocher ainsi de son universalité ; & c’est alors que cet esprit manifeste ses vertus beaucoup plus éminemment & plus sensiblement qu’il ne faisait. La seconde chose que vous avez à remarquer est, que cet esprit ne peut retourner à sa première indifférence, ou à sa première universalité, qu’il n’ait perdu totalement l’idée qu’il a reçue de la matri­ce, dans laquelle il a été corporifié. Je dis qu’il faut qu’il ait tout à fait perdu cette idée, parce que quoique ces esprits aient été décorporifiés par l’art, cependant ils ne laissent pas de conserver encore pour quelque temps le caractère de leur première corporification, comme cela paraît manifestement dans un air empesté des esprits réalgariques & arsenicaux, qui voltigent invisiblement par tout ; mais lorsqu’il a perdu entièrement cette idée, il se rejoint alors à l’esprit universel, s’il se rencontre néanmoins quelque matrice fertile, étant encore un peu empreint de son idée, alors il se corporifie en plusieurs composés différents, comme cela paraît par les plantes & par les animaux, qu’on voit être produits sans semence apparente, comme les champignons, les orties, les souris, les gre­nouilles, les insectes, & plusieurs autres choses qu’il n’est pas besoin de rapporter.
Voilà ce que nous avions à dire touchant cet esprit universel, nous réservons de parler des matrices qui le spécifient, qui le corporifient, & qui lui communiquent l’idée & le caractère d’un tel être déter­miné, lorsque nous traiterons des Eléments.

CHAPITRE  II.

Des diverses substances qui se trouvent  après la résolution, & l’anatomie du composé.
Nous pouvons considérer les principes & les éléments qui constituent le composé, en trois différentes manières, savoir, ou avant sa composition, ou après sa résolution, ou bien lorsqu’il composent encore & qu’ils constituent le mixte. Nous avons montré au Chapitre précédent quelle était la nature des principes, avant qu’ils composassent le mixte : il faut que nous fassions voir en ce second Chapitre quels ils sont, après la résolution & pen­dant la composition : ce que nous ne trai­terons que généralement & succinctement, parce que nous en parlerons plus amplement & en particulier dans les Chapitres qui suivent.
Nous avons dit ci-dessus que l’esprit universel, qui contient radicalement en soi les trois premières substances, était in­différent à être fait toutes sortes de choses, & qu’il était spécifié & corporifié, selon l’idée qu’il prenait de la matrice où il était reçu ; qu’avec les minéraux, il devenait minéral ; qu’avec les végétaux, il devenait plante, & qu’enfin avec les animaux, il se faisait animal. Nous parlerons ci-après, & de cette idée & des matrices qui la lui com­muniquent.
Pendant la composition du mixte, cet esprit retient la nature & l’idée qu’il a prise dans la matrice. Ainsi lorsqu’il a pris la nature du soufre, & qu’il en empreint de son idée, il communique au composé tou­tes les vertus & toutes les qualités du sou­fre. Je dis la même chose du sel & du mer­cure : car s’il est spécifié, ou s’il est seulement identifié en quelqu’un de ces prin­cipes, il le fait incontinent paraître par ses actions : ainsi les choses sont en leur composition fixes & volatiles, liquides ou soli­des, pures ou impures, dissoutes ou coa­gulées, & ainsi des autres, selon que cet esprit tient plus ou moins de sel, de sou­fre ou de mercure, & selon qu’il tient plus ou moins du mélange de la terrestréité & de la grossièreté des matrices.
Mais après que ces principes sont séparés les uns des autres, aussi bien que de la terrestréité & de la corporéité qu’ils ont de leurs matrices, ils montrent bien par leurs puissants effets, que c’est en cet état qu’il faut les réduire, si on désire qu’ils agissent avec efficace, quoiqu’ils retiennent encore leur caractère & leur idée intérieure. Ainsi quelques goûtes d’esprit de vin feront plus d’effet qu’un verre entier de cette liqueur corporelle, en laquelle il était enclos. Ainsi une goûte d’esprit de vitriol fera paraître plus d’effet que plusieurs onces du corps du vitriol. Mais remarquez que ces grandes vertus, & ces grands & puissants effets ne demeurent en ces esprits qu’aussi longtemps que l’idée du mixte dont ils ont été tirés, leur demeure : car comme toutes choses tendent à leur premier principe, par une circulation continuelle qui se fait par la voie de la nature, qui corporifie pour spiritualiser, & qui spiritualise pour corporifier, aussi ces esprits tâchent conti­nuellement de se dépouiller de cette idée qui les emprisonne, pour se réunir à leur premier principe, qui est l’esprit universel.
Après avoir éclairci ces choses, il faut que nous voyons combien la Chimie trouve de substances dans la résolution du composé, & quelles elles sont. Aristote dit, que la résolution des choses montre & fait voir les principes qui les constituent ; c’est sur cette même maxime que se fonde notre science, tant parce qu’elle est très véritable, qu’à cause que la Chimie ne reçoit pour principes des choses sensibles, que ce qui se peut apercevoir par les sens. Et comme l’Anatomiste du corps humain a trouvé un nombre certain de parties similaires, qui composent ce corps, auxquelles il s’arrête, la Chimie s’efforce pareille­ment de découvrir le nombre des substances premières & similaires de tous les composés, pour les présenter aux sens, afin qu’ils puissent mieux juger de leurs offices, lorsqu’ils sont encore joints dans le mixte, après avoir vu leurs effets & leurs vertus en cette simplicité. Et c’est de là que le nom de Philosophe sensible a été donné au Chimiste. Car comme l’Anatomiste se sert de rasoirs & d’autres instruments tranchants, pour faire la séparation des différentes parties du corps humain, ce qui est son principal but, c’est ce que fait aussi l’Artiste Chimique, qui se sert de l’instruc­tion prise de la nature même, pour parve­nir à sa fin, qui n’est autre que d’assembler les choses homogènes, & de séparer les choses hétérogènes par le moyen de la chaleur, car de lui-même il ne contribue rien autre chose que son soin & sa peine, pour gouverner le feu, selon que l’exigent les agents & les patients naturels, afin de résoudre les mixtes en leurs diverses substances, qu’il sépare & qu’il purifie ensuite : alors le feu ne cesse point son action, au contraire, il la pousse & l’augmente plutôt, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus trouver au­cune hétérogénéité dans le composé,
Principes de la résolution des corps.
Après que la Chimie a travaillé sur se composé, elle trouve dans sa dernière résolution cinq substances qu’elle admet pour principes & pour éléments, sur quoi elle établit sa doctrine, parce qu’elle ne trouve aucune hétérogénéité dans ces cinq substances. Qui sont le phlegme ou l’eau, l’esprit ou le mercure, le soufre ou l’huile, le sel & la terre. Quelques-uns leur donnent, d’autres noms, car il est permis à un cha­cun de les nommer comme bon lui semble ; puisque cela n’est pas de grande importan­ce, pourvu qu’on s’accorde & qu’on puisse convenir de la chose, sans se soucier du nom.
Or de même que l’intégrité des mixtes ne peut subsister, si on leur ôte quelqu’une de ces parties, aussi la connaissance de ces substances serait imparfaite & défectueuse, si on les séparait, parce qu’il les faut considérer tant absolument que respectivement. Trois de ces substances se présentent à nous par l’aide de l’opération Chimique en for­me de liqueur, qui sont le phlegme, l’esprit & l’huile, & les deux autres en forme solide, qui font le sel & la terre. On appelle ordinairement & communément le phleg­me & la terre, des principes passifs, maté­riels & moins efficaces que les trois autres, mais au contraire, on appelle l’esprit, le soufre & le sel, des principes actifs & for­mels, à cause de leur vertu pénétrante & subtile. Quelques-uns appellent le phleg­me & la terre des éléments, & donnent le nom de principes aux trois autres.
Mais si la définition qu’Aristote a donnée aux principes, est essentielle, savoir que les principes neque ex aliis, neque ex se invisem siunt ; l’expérience nous fait voir que ces substances ne peuvent pas être appelées proprement principe ; parce que nous avons dit ci-dessus que le mercure se change en soufre, puisque l’humide est l’aliment du chaud, or l’aliment se métamorphose en l’alimenté. Voilà pourquoi là définition d’élément conviendrait plutôt à ces substances, puisque ce sont les derniè­res qui se trouvent après la résolution du composé, & que les éléments sont ea quae primo componunt mixium, & in quae ultime resolvitur.
Mais parce que les éléments sont considérés en deux façons, ou comme des parties qui composent l’univers, ou qui composent seulement les corps mixtes, cepen­dant pour nous accommoder à la façon or­dinaire de parler, nous leur donnerons le nom de principes, parce que ce sont des parties constitutives du composé, & nous retiendrons le nom d’élément pour ces grands & vastes corps, qui sont les matrices générales des choses naturelles.

CHAPITRE III.

De chaque principe en particulier.
SECTION PREMIERE.
A savoir si les cinq principes qui demeurent après la résolution du mixte, sont naturels ou artificiels.
La Chimie reçoit pour principes du composé les cinq substances, dont nous avons parlé ci-dessus, cette source étant tout à fait sensible, elle ne raisonne que sur ce que les sens lui font apercevoir, & cela parce qu’après avoir fait une très exacte anatomie d’un corps naturel, elle ne trouve rien au-delà qui ne réponde à l’une de ces cinq substances.
Mais on peut ici faire une question, qui n’a pas peu de difficulté ; savoir, si ces cinq substances sont des principes naturels, ou s’ils sont artificiels, & s’ils ne sont pas plutôt des principes de destruction & de désunion, que des principes de composition & de mixtion. On peut répondre à cela, qu’il y a véritablement de la difficulté pour savoir si ces principes sont naturels, parce que nous ne les voyons pas sortir du composé par une corruption, ou par une putréfaction naturelle, mais que cela ne peut être fait que par une corruption arti­ficielle, qui se pratique par le moyen de la chaleur du feu. Si on veut cependant exa­miner la chose de près, il se trouvera qu’on ne peut à la vérité tirer ces substances que par le moyen de l’art chimique, elles sont néanmoins purement & simplement natu­relles, puisque tout ce que fait ici l’Art est de fournir les vaisseaux propres à les recevoir, à cause que ces vaisseaux manquent à la nature, & sans le secours de ces vaisseaux, nous ne pourrions rendre ces principes palpables & visibles : ce qui fait qu’on ne doit pas trouver étrange que nous n’apercevions pas ces substances dans la corruption & dans la résolution naturelle du composé, car la nature qui travaille sans cesse, se sert de ces substances à la génération de plusieurs autres êtres, comme Aristote l’a très bien observé, quand il dit que corruptio unius est generatio alterius. Ainsi nous sentons quelque chose qui frap­pe, ou qui choque même notre odorat dans la putréfaction naturelle des choses, ce qui témoigne que l’air est plein d’esprits vola­tils, qui sont salins & sulfureux, par lesquels se fait la dissolution radicale du mixte : le sel se résout par le moyen du phlegme, & comme le sel est le lieu des deux autres principes, aussi ne peuvent, ils plus subsister dans le mixte, parce que la chaleur qui accompagne tomes les putréfactions, les subtilité & les emporte si bien, qu’il ne nous reste que ce qu’à y a de terrestre dans le composé. C’est pourquoi nous concluons que ces principes, quoique rendus manifestes & sensibles par les seules opérations de la Chimie, néanmoins cela n’em­pêche pas qu’ils ne soient naturels. Parce que si la nature ne les avait pas logés en toutes les choses, on ne lès pourrait pas tirer indifféremment de sons les corps comme on le peut faire. D’où nous tirons cette conséquence, que ce n’est point par transmutation que ces substances sortent du mixte ; mais par une pure séparation naturelle, aidée de la chaleur des vaisseaux & de la main de l’Artiste.
Tous les êtres ne sauraient être transformés indifféremment & immédiatement en une seule & même chose. C’est pourquoi, il ne faut pas trouver étrange, lorsqu’on tire d’autres substances de ces mixtes, quand on travaille dessus, par d’autres voies que par la séparation des principes, comme sont les quintessences, les arcanes, les magistères, les spécifiques, les teintu­res, les extraits, les fœcules, les baumes, les fleurs, les panacées & les élixirs, dont Paracelse parle en ses Livres des Archidoxes ; puisque toutes ces différentes préparations tirent leurs diverses vertus de la diversité du mélange des principes, dont nous parlerons dans les sections suivantes, selon l’Ordre qu’ils tombent premièrement sous nos sens, où nous les considérons com­me lorsqu’ils composent encore le mixte, & comme étant séparés de lui.
SECTION SECONDE.
Du Phlegme.
On donne le nom de phlegme à cette liqueur insipide, qu’on appelle vulgairement eau, lorsqu’elle est séparée de tout autre mélange. C’est la première substance qui se montre à nos yeux, lorsque le feu agit sur quelque mixte : on la voit premièrement en forme de vapeur, & lorsqu’elle est condensée, elle se réduit en liqueur. Sa présence est aussi utile dans la composition du mixte, que celle d’aucun autre principe.
Et nous ne sommes pas de l’opinion de ceux qui la regardent comme inutile ; mais il faut que la proportion & l’harmonie demeure dans les bornes, que requiert la nécessité des corps naturels ; car le phlegme est comme le frein des esprits, il abat leur acidité, il dissout le sel & affaiblit son acrimonie corrodante, il empêche l’inflammation du soufre, & sert enfin à lier & à mêler la terre avec les sels ; car comme ces deux substances sont arides & friables, elles ne pourraient pas donner beaucoup de fermeté & de solidité au corps sans cette liqueur. De-là vient qu’il cause la corruption & la dissolution par son absence, ce qui fait que quelques-uns l’appellent le principe de destruction, car il s’évapore facilement ; d’où il arrive que le mixte ne peut demeurer longtemps dans un même état & dans la même harmonie, à cause que cette partie principiante s’exhale aisément & à toute heure, ce qui la rend sujette aux moindres injures qui arrivent, tant par les causes intérieures, que par les causes extérieures. C’est pourquoi, il faut que ceux qui travaillent à la conservations des mixtes, s’étudient à retenir ce principe dans le composé, parce que c’est lui qui retient tous les autres en bride. Il est de si facile extraction, qu’il ne faut qu’une chaleur lente & modérée, pour le séparer des autres principes, comme on le voit dans les opérations. Il souffre plusieurs altéra­tions, qui ne changent pourtant pas sa nature ; car s’il nous parait en vapeurs, elles ne sont néanmoins essentiellement autre chose que le phlegme même.
Vous remarquerez ici que les vapeurs sont de différente nature ; les unes sont simplement aqueuses & phlegmatiques ; les autres sont spiritueuses & mercurielles, les autres sulfurées & huileuses, & il y en encore quelques autres qui sont mélangées des trois précédentes ensemble ; il faut en­core observer que les sels mêmes & les terres minérales & métalliques peuvent être subtilisées & réduites en vapeurs, qui sont encore différentes des quatre précédentes, puisqu’il en résulte des esprits fixe & pesants, & des fleurs. On peut très bien rapporter toute la doctrine des météores ignés, aqueux ou aérés, à la différence de ces exhalaisons & de ces vapeurs ; car comme on voit que les vapeurs aqueuses se condensent facilement en eau dans les alambics, ce que ne font pas les spirituelles ni les huileuses, qui demandent beaucoup plus de temps & de rafraîchissement : on pourra aussi tirer de là plusieurs conséquences pour la Médecine, & particulièrement pour ce qui concerne les douleurs, qu’on croit provenir des vapeurs & des exhalaisons, qu’on appelle ordinairement météorismes du ventricule & de la rate ; car les aqueuses ne peuvent faire tant de distension, parce qu’elles sont plus promptement serrées & condensées, que celles qui proviennent des esprits, des hui­les & des sels mélangés. Or, comme trop de phlegme éteint la chaleur naturelle, & ralentit le corps & toutes ses actions ; aussi le trop peu fait que le corps est comme brûlé ou rongé, lorsque le soufre, l’esprit fixe ou le sel gagne le dessus : ce qui prouve évidemment, que l’intégrité du mixte ne peut subsister que par l’harmonie & la juste proportion de toutes ses substances.
Pour conclure ce que nous avons dit de ce principe, vous observerez que le phlegme du mixte doit être ordinairement le menstrue le plus propre pour en tirer la teinture & l’extrait, parce qu’il garde en­core quelque caractère de son composé & quelque idée de sa vertu ; mais principalement parce qu’il est accompagné le plus souvent de l’esprit volatile du mixte, qui le rend capable de le pénétrer plus facilement & d’en extraire la vertu, d’autant plus qu’il est participant d’une nature mêlée d’un soufre & d’un mercure très subtils qui approchent le plus de l’universel.
SECTION TROISIEME.
De l’Esprit.
Quelques-uns appellent Mercure, la seconde substance qui nous parait visible, lorsque nous anatomisons le composé ; d’autres la nomment humide radical ; mais nous retiendrons le nom d’esprit, qui est le plus en usage. Cependant pour que vous ne vous abusiez point en ces appellations vulgaires des principes ; afin même que vous ne les confondiez pas avec les composés, il est nécessaire que vous sachiez qu’ils n’ont été nommés de la sorte, que par la ressemblance & la correspon­dance qu’ils ont avec eux : ne prenez donc pas le phlegme principié pour de la pituite, ni le mercure pour du vif-argent, ni le soufre pour ce soufre vulgaire, qui entre dans la composition de la poudre à canon avec le salpêtre, ni le sel pour ce sel commun que nous mettons sur nos tables, & moins encore la terre pont du bol d’Armé­nie, ou pour de la terre sigillée, puisque toutes ces choses sont des corps composés de ces mêmes principes, que nous désignons par ces noms là. Ainsi ce sont des noms communs, dont nous attachons l’idée à des substances particulières. L’esprit donc n’est autre chose que cette substance aérée, subtile, pénétrante & agissante, que nous tirons du mixte par le moyen du feu. D’où il faut conclure que ce principe est en soi un, simple & homogène, qui a pris son idée du caractère de sa matrice spécifique & particulière. Ce que nous éclairerons ci-dessous, lorsque nous traiterons des éléments & de leurs vertus.
Or, on considère cette substance, comme composante encore le mixte, ou comme en étant séparée. Hors du mixte cette substance est extrêmement pénétrante, elle incise, elle ouvre & atténue les corps les plus solides & les plus fixes ; cet esprit excite le chaud dans les choses en les fer­mentant ; il dénoue les liens du soufre & du sel, & les rend séparables ; il résiste à la pourriture, & cependant il peut la produire par accident ; il dévore le sel & se joint si étroitement avec lui, qu’à peine les peut-on séparer que par l’extrême violence du feu. Il a sa chaleur, comme il a aussi sa froideur ; car il n’agit pas par des qualités élémentaires, mais par celles, qui lui sont propres & spécifiques ; enfin nous manquons encore d’expressions propres à sa nature, puisque c’est un véritable Prothée, qui ne travaille que comme le soleil, qui humecte & qui dessèche, qui blanchir & qui noircir, selon la diversité des objets sur lesquels il agit. Ce même esprit communique beaucoup de belles qualités au phlegme ; car il empêche qu’il ne se corrompe, il le rend pénétrant, & lui prête presque tout ce qu’il possède d’activité : le phlegme aussi par un devoir naturel retient la trop grande activité, & pour ainsi dire la furie de l’esprit, & le rend si traitable qu’il peut être utile en une infinité de manières.
Or pendant que cet esprit demeure dans l’harmonie, & qu’il n’outrepasse pas les termes de son devoir dans les mixtes, il leur rend de notables services, parce qu’il empêche l’accroissement des excréments, & de toute autre substance contraire à la nature du composé, & qu’il multiplie encore & fortifie toutes ses facultés, tant à l’égare des animaux, des végétaux, que des minéraux. Que si au contraire ce principe est contraint par quelque autre Agent, d’outre passer la condition & la constitution de son mixte, il change alors tout l’économie du composé, comme nous le ferons voir, lorsque nous traiterons des principes de destruction.
SECTION QUATRIEME.
Du Soufre.
On a qualifié ce principe de plusieurs noms, aussi bien que les autres ; car on lui donne le nom d’huile, de feu naturel, de lumière, de feu vital, de baume de vie & de soufre. Outre tous ces noms, les Ar­tistes lui en ont encore donné plusieurs autres, dont nous ne remplirons point cette section : nous nous contenterons, selon notre coutume, d’examiner la nature de la choses & nous laisserons ce combat aux Ergotistes.
La substance que nous appellerons quelque fois soufre & quelques fois huile, est la troisième que nous tirons par la résolution artificielle du composé : nous la nomme­rons ainsi, parce que c’est une substance oléagineuse qui s’enflamme facilement, à cause qu’elle est d’une nature combustible, & c’est par son moyen que les mixtes sont rendus tels. On l’appelle principe aussi bien que les autres, parce qu’étant séparée du composé, elle est homogène  en toutes ses parties, comme sont les autres principes. On considère aussi cette substance de deux manières ; car quand elle est déliée d’avec les autres, elle surnage le phlegme & les esprits, parce quelle est plus légère & plus aérée ; mais lorsqu’elle n’est pas absolu­ment détachée du sel & de la terre, elle peut tomber au fond, ou bien nager entre les deux ; car le soufre supporte & soutient la terre & le sel, jusqu’à ce qu’il soit tout à fait vaincu par leur pesanteur ; il ne re­çoit pas facilement le sel, qu’il ne soit auparavant allié avec quelque esprit, ou que le sel ait été circulé avec l’esprit, avec lequel il a une grande sympathie ; & c’est alors qu’ils reçoivent ensemble le soufre fort facilement, ce qui est très remarquable, parce qu’on ne peut faire exactement sans cette connaissance, les panacées, les vrais magistères, les essences, les arcanes, ni les autres remèdes les plus secrets qui ne sont point du district de la Médecine, non plus que de la Pharmacie Galénique : on sait que ceux qui sont profession de cette médecine, ne peuvent pas rendre raison des plus beaux effets de la nature, parce qu’ils attribuent ces effets aux quatre premières qualités.
Ce soufre est la matière des météores ignés, qui s’enflamment dans les diverses régions de l’air, aussi bien que de ceux qui se voient dans les lieux, ou les minéraux & les métaux sont engendrés. Il résiste au froid & ne se gèle jamais ; car il est le pre­mier principe de chaleur, il ne souffre point de corruption, il conserve les choses qui sont mises dans son sein, à cause qu’il empêche la pénétration de l’air, il adoucit l’acrimonie du sel, il se coagule & se fixe par son moyen, il dompte l’acidité des esprits de telle façon, que même les plus puissantes eaux fortes ne peuvent rien sur lui, ni sur les composée où il abonde. Il aide à lier la terre, qui n’est que poudre, avec le sel dans la composition du mixte, il cause aussi la liaison des autres principes ; car il tempère la sécheresse du sel & la grande fluidité de l’esprit : enfin par son moyen, les trois principes causent ensemble une viscosité, qui s’endurcir quelquefois après par le mélange de la terre & du phlegme.
SECTION CINQUIEME.
Du Sel.
Le phlegme, l’esprit & le soufre, sont des principes volatiles qui fuient le feu, qui les fait monter & sublimer en vapeurs, ce qui fait qu’ils ne pourraient donner au mixte la fermeté requise pour sa durée, s’il n’y avait quelques autres substances fixes & permanentes. Il s’en trouve deux tout à fait différentes des autres dans la dernière résolution des corps. La première, est une terre simple sans aucune qualité notable, excepté la siccité & la pesanteur. La secon­de, est une substance qui résiste au feu & qui se dissout en l’eau, à laquelle on à donné le nom de sel.
Ces deux substances qui servent de base & de fondement au mixte, quoiqu’elles se confondent par l’action du feu, sont néanmoins deux divers principes, auxquels on reconnaît des différences si essentielle, qu’il n’y a nulle analogie entre les deux. Le sel se rend manifeste par ses qualités qui sont innombrables, comme elles sont pleines d’efficace ; & bien autres que celles de la terre, qui est presque sans pouvoir & sans action en comparaison de cette autre substance.
Le sel étant exactement séparé des autres principes, se présente à nous en corps sec & friable, qu’il est aisé de mettre en poudre, ce qui témoigne sa sécheresse extérieure ; mais il est doué d’une humidité intérieure, comme cela se prouve par sa fonte. Il est fixe & incombustible, c’est-à-dire, qu’il résiste au feu dans lequel il se purifie, il ne souffre point de putréfaction, & se peut conserver sans être altéré. Cette substance est estimée de quelques-uns, le premier sujet & la cause de toutes les saveurs, com­me le soufre celui des odeurs, & le mer­cure celui des couleurs ; mais nous ferons voir la fausseté de cette opinion, lorsque nous traiterons de cette matière.
Le sel se dissout facilement dans l’humide ; étant dissout, il soutient le soufre, & se joint à lui par le moyen de l’esprit. Il est utile à beaucoup de choses ; car il fait que le feu ne peut pas consumer l’huile aussi promptement qu’il ferait ; c’est pourquoi le bois flotté ne produit pas une flamme de longue durée, parce qu’il est privé de la plus grande partie de son sel : c’est aussi le sel qui rend la terre fertile , car il sert comme de baume vital avec l’huile pour les végétaux ; & de là vient que les terres qui sont trop lavées de la pluie, perdent leur fécondité : il sert aussi à la génération des animaux ; c’est encore lui qui durcit les minéraux ; mais remarquer que ces effets ne se produisent, que lorsqu’il est dans une juste proportion : car le trop empêche la génération & l’accroissement, parce qu’il ronge & ruine par son acrimo­nie ce que les autres substances peuvent produire.
Mais afin que vous ne soyez pas trompé par l’ambiguïté du mot de sel, il faut que vous sachiez qu’il y a un certain sel cen­tral, principe radical de toutes les choses, qui est le premier corps dont se revêt l’esprit universel, qui contient en soi les autres principes, que quelques-uns ont appelé sel hermétique, à cause d’Hermès qui en a, dit-on, parlé le premier ; mais on le peut appeler plus légitimement le sel hermaphrodite, parce qu’il participe de toutes les natures, & qu’il est indifférent à tout. Ce sel est le siège fondamental de toute la nature, avec d’autant plus de raison, que c’est le centre où toutes les vertus naturel­les aboutissent, & que les véritables semen­ce des choses ne sont qu’un sel congelé, cuit & digéré : ce qui parait véritable, en ce que si vous faites bouillir quelque semence que ce soit, vous la rendrez stérile à l’instant, parce que cette vertu séminale consiste en un sel très subtil qui se résout dans l’eau ; d’où nous apprenons que la nature commence la production de toute les choses par un sel central & radical, qu’elle tire de l’esprit universel. La différence qui est entre ces deux sels, est que le premier engendre l’autre dans le mixte, & que le sel hermaphrodite est toujours un principe de vie, & que l’autre est quelquefois un principe de mort. Mais comme nous traiterons ci-après des principes de mort & de destruction, nous ne nous étendrons pas ici sur les effets des uns ni des autres, parce que la science des contraire étant une même science, ils apporteront beaucoup plus de lumière, lorsqu’ils seront respectivement opposés.
SECTION SIXIEME.
De la Terre.
La terre est le dernier des principes, tant de ceux qui sont volatils, que de ceux qui sont fixes : c’est une substance simple qui est dénuée de toutes les qualités manifestes, excepté de la sécheresse & de l’astriction ; car pour ce qui touche la pesanteur, nous en parlerons ci-après. Je dis manifeste, parce que cette terre retient toujours en soi le caractère indélébile de la vertu qu’elle a possédée, qui est de corporifier & d’identifier l’esprit universel. La première idée qu’elle lui donne, c’est celle de sel hermaphrodite, qui redonne par son action à cette terre ses premiers principes, si bien que le mixte est comme ressuscité, parce qu’on peut encore retirer de ce même corps les mêmes principes en espèce, qu’on en avait auparavant séparés par l’opération Chimique, comme nous le montrerons ci-après, lorsque nous examinerons cette matière.
Considérons maintenant les usages de cette substance, qui est très nécessaire dans le mixte, puisque c’est elle qui augmente la fermeté du composé ; car lorsqu’elle est jointe au sel, elle cause la corporéité, & par conséquent la continuité des parties ; étant mêlée avec l’huile, elle donne la té­nacité, la viscosité & la lenteur ; elle donne donc avec le sel la dureté & la fermeté : car comme le sel est son friable de soi-même, il ne pourrait pas se joindre intimement à la terre, que par le moyen des substances liquides pour procurer la soli­dité. Les incommodités de ce principe se manifestent, lorsque le mixte requiert l’abondance des autres substances : car si la terre prédomine, elle rend le corps pesant, tardif, froid & stupide, selon la nature des composés dans lesquels elle abonde.
Remarquez néanmoins en passant, que ce n’est pas la terre seule qui cause la pesanteur du composé, comme cela est sou­tenu par certains Philosophes, qui se promènent plus qu’ils ne travaillent ; car on trouve plus de terre dans une livre de liège après sa résolution, quoique ce soit un corps qui parait très léger, qu’on n’en trouvera dans trois ou quatre livres de gayac ou de buis, qui sont des bois si pesants, que l’eau ne les peut presque soutenir contre la nature des autres bois. D’ou nous devons nécessairement conclure que la plus grande pesanteur provient des sels & des esprits, qui abondent dans ces bois, dont le liège est privé.
On voit aussi par expérience qu’une fiole pleine d’esprit de vitriol, ou de quelque autre esprit acide bien rectifié, pèsera plus que deux ou trois autres fioles de pareil volume remplies d’eau, ou de quelque autre liqueur semblable. Je sais qu’on m’objectera contre cette expérience, que la pesanteur du gayac vient de sa substance si compacte, qui ne laisse aucune entrée à l’air, & que la légèreté du liège est causée par la grande quantité de pores larges & amples, qui sont rempli de cet élément léger, ce qui fait qu’il nage sur l’eau, & que le contraire se voit au gayac & au buis. Mais cette réponse ne satisfait pas l’esprit : car si la légèreté & la pesanteur sont causées, l’une par la raréfaction, & l’autre par la condensation, il faudra que ces pores qui sont dans le liège, viennent de l’abondance de la terre & du manque des autres prin­cipes ; de-là on conclura de nécessité, premièrement que la terre est poreuse par soi-même ; & secondement, que c’est elle qui rend les corps poreux ; parce que Nemo dat quod non habet, & propter quod unuinquodque est tale, illud ipsum est magis, à ce que disent les Péripatéticiens, qui sont les philosophes ambulatoires ; d’où ils seront contraints d’avouer par leurs propres maximes, quoique ce soit néanmoins contre leurs principes mêmes, que la terre non seulement cause la légèreté des mixtes, mais aussi que la terre est légère de sa pro­pre nature : ce qui est un monstre dans leur doctrine, & qui est en effet contraire à l’expérience ; car il n’y a pas de principes plus pesants que la terre, lorsqu’ils sont artistement & dûment séparés les uns des autres ; car elle tend toujours au fond du vaisseau, lorsqu’on les y mêle ensemble.
Il faut être nourri dans l’étude d’une plus haute Philosophie, pour sortir de ce labyrinthe, & se familiariser avec la belle Ariadne, qui est la nature elle-même, pour obtenir ce fil qui peut seul nous débarrasser de tant de détour : si nous le faisons, elle ne manquera pas de nous faire voir par les opérations de la Chimie, qu’il y a deux sortes de légèreté & de pesanteur ; savoir l’une qui est intérieure, & l’autre qui est extérieure ; que l’une se trouve dans les principes, lorsqu’ils composent encore le mixte, & l’autre, lorsqu’ils en sont séparés.

CHAPITRE IV.

Des Eléments, tant en général qu’en particulier.
SECTION PREMIERE.
Des Eléments en général.
La différence que mettent les Péripatéticiens entre le principe & l’élément, est, que les principes ne peuvent prendre la nature l’un de l’autre ; qu’ils ne sauraient se métamorphoser, ni se transmuer l’un en l’autre ; mais que pour les éléments, ce sont des substances, qui sont elles-mê­mes composées de principes, & qui composent après les mixtes, & qu’ainsi ces substances peuvent passer facilement en la nature d’une de l’autre : nous examinerons donc ci-après, si cela est vrai ou non.
Mais en Chimie, on prend les éléments pour ces quatre grands corps, qui sont comme quatre matrices, qui contiennent en elles les vertus, les semences, les caractè­res & les idées qu’elles reçoivent de l’esprit universel : avant néanmoins que d’entrer dans cette sorte de Philosophie, il faut qu’après avoir parlé de la nature des prin­cipes au Chapitre précédent, nous traiterons de celle des éléments en celui-ci. Nous y examinerons premièrement si les Galénistes ont raison de dire que les mixtes sont com­posés de ces éléments, & s’il ne se trouve pas davantage de substances dans leurs résolu­tions, que celles dont ils font mention dans leurs Livres.
Ils disent qu’on découvre manifestement quatre substances diverses, lorsque le bois est brûlé par le feu, & assurent que ce sont les quatre éléments, qui composaient le mixte avant sa destruction. Examinons s’ils ont tout vu, & s’ils nous ont privé du soin d’en chercher davantage.
Ils sondent leurs raisonnements sur l’ex­périence qui suit. Les quatre éléments, disent-ils, se manifestent à nos sens, lorsque le bois est examiné & consommé par le feu ; car la flamme représente le feu, la fumée représente l’air, l’humidité qui sort par les extrémités du bois représente l’eau, & la cendre n’est autre que la terre. D’où ils tirent cette conséquence, que puisque nous ne voyons que ces quatre substances, il n’y avait qu’elles qui composassent le mixte. Mais quoiqu’il soit vrai qu’on n’aperçoit rien autre chose dans cette grossière opération ; cependant si on prend la peine de la faire plus artistement, on ne man­quera jamais d’y trouver quelque chose de plus : car si vous enfermez des copeaux, ou de la sciure de bois dans une retorte bien lutée, & que vous adaptiez un am­ple récipient au col de cette retorte, que vous donniez ensuite un feu bien gradué, vous trouverez deux substances, qui ne peuvent tomber sous nos sens sans cet arti­fice, & c’est sur cela que les Péripatéticiens & les Philosophes Chimiques sont en diffèrent. C’est pourquoi, je trouve qu’il est nécessaire de les accorder avant que de passer outre : pour cet effet avouons aux uns & aux autres, que les principes & les éléments se rencontrent dans les mixtes : mais voyons de quelle façon, lorsque les premiers disent que la fumée, qui sort du bois qui se brûle, représente l’air, nous di­sons qu’ils ont raison ; c’est uniquement par une sorte de ressemblance, que cette fumée se peut appeler air : ce n’est donc pas de l’air en effet, mais il l’est seulement par dénomination, parce que l’expérience fait voir, que lorsque cette fumée est retenue dans un récipient, elle a des qualités bien différentes de celles de l’air, ce qui fait juger qu’elle ne peut être ainsi appelée que par analogie, & voici la différence qui est entre les uns & les autres touchant cette substance : c’est que les Péripatéticiens l’ap­pellent air, & les Chimistes la nomment mercure. Lainons-les disputer des noms, puisque nous convenons ensemble de la chose.
Venons à l’autre élément des Péripatéticiens, qui est le feu, & à l’autre principe des Chimistes, qui est le soufre ; & voyons en quoi ils sont différents, & en quoi ils s’accordent. Les premiers disent que dans l’action qui brûle le bois, le feu se découvre manifestement à nos sens ; mais on leur répond à cette expérience sen­sible, que ce qui détruit le mixte, ne peut être principe de composition, mais que c’est un principe de destruction ; que s’ils disent que le feu n’est pas actuellement dans le mixte, mais qu’il y est seulement en puissance, c’est proprement en ce point que je les veux accorder avec les Chimistes, qui nomment soufre, ce feu potentiel des Péripatéticiens. Je décide donc leur différend, en disant que le feu que nous voyons sortir du bois qui brûle, n’est rien autre chose que le soufre du bois actué, parce que l’actuation du soufre consiste dans son inflammation. Pour ce qui est de prendre les cendres pour l’élément de la terre, le sel qui se tire de ces cendres par la lixiviation, doit persuader ces Philoso­phes, que les Chimistes ont autant ou plus de raison qu’eux, dans l’établissement du nombre de leurs principes.
Après avoir éclairci ces choses touchant le nombre des principes & des éléments, qui entrent dans la composition du mixte ; il faut que nous disions quelque chose du nombre & des propriétés des éléments, avant que de parler de chacun d’eux en particulier, aussi bien que de leurs matrices & de leurs fruits.
C’est une chose assez surprenante, que les sectateurs d’Aristote ne soient pas encore tombés d’accord du nombre des éléments, pendant le longtemps que ses œuvres ont été en crédit : car quelques-uns d’eux affirment avec raison qu’il n’y a point de feu élémentaire ; je dis avec raison, lorsqu’on le prend de la façon qu’ils l’en­tendent : car à quoi sert d’admettre un élément du feu sous le Ciel de la Lune, puisqu’on ne lui donne aucun autre usage, que celui d’entrer dans la composition du mixte ; & qu’outre que cet élément est très éloigné du lieu où se font les mixtions, nous avons trouvé de plus, que le feu des mixtes n’est rien autre chose que le soufre du composé ; c’est pourquoi, je conclus ici avec Paracelse, qu’il n’y a point d’autre feu élémentaire, que le ciel même & sa lumière.
Pour ce qui concerne les diverses propriétés des éléments, on demande premièrement s’ils sont purs, & en second lieu , s’ils peuvent être changés les uns aux autres. Quant à ce qui est de leur pureté, je dis que s’ils étaient tels, ils seraient absolu­ment inutiles ; car une terre pure serait stérile, puisqu’elle n’aurait en soi aucune semence de fertilité : la salure de la mer & les diverses qualités de l’air, témoignent aussi ce que je dis.
Mais à l’égard de leurs changements mutuels, ils ne sont pas si aisés que la Philosophie commune se l’est imaginé, quoiqu’ils ne soient pas absolument impossible : car elle enseigne que la terre se change en eau, l’eau en air, l’air en feu, & finalement que le feu redevient terre par d’autres changements ; parce qu’encore que la terre ou l’eau prennent quelquefois la forme des vapeurs & des exhalaisons ; cependant ces vapeurs sont toujours essen­tiellement de la terre ou de l’eau, comme cela se voit par le retour de ces vapeurs en leur première nature. Ce changement ne se peut donc faire, qu’en cas que tel ou tel élément s’étant tout à fait spiritualisé, vint à quitter son idée élémentaire, & qu’après il se rejoignît à l’esprit universel, qui lui rendront ensuite l’idée d’un autre élément, duquel il aurait le corps, par le caractère que lui donnerait la matrice.
C’est pour cette raison que les Chimistes donnent deux natures aux éléments, lorsqu’ils en parlent, l’une qui est spirituelle, & l’autre qui est corporelle ; la vertu de l’une étant cachée dans le sein de l’autre. C’est ce qui fait, que lorsqu’il veulent avoir quelque chose qui agisse avec efficace, ils tachent, autant que l’art le peut permettre, de la dépouiller de son corps & de la rendre spirituelle. Car comme la nature ne nous peut communiquer ses trésors que sous l’ombre du corps ; nous ne pouvons aussi faire autre chose, que les dépouiller du plus grossier de ce corps par le moyen de l’art, pour les appliquer à notre usage : car si nous les poussons plus avant, & que nous les spiritualisions de telle sorte, qu’ils ne nous soient plus visibles ni sensibles, ils ont alors perdu le caractère & l’idée du corps, & ainsi ils se rejoignent à l’esprit universel, pour reprendre quelque temps après leur première idée, ou quelque autre, différence de celle qu’ils ont eue, par le caractère & le ferment de la matrice, enclose dans telle ou telle partie de tel ou tel élément.
Ce sont là les véritables effets des éléments, qui sont, comme nous avons dit, de corporifier & d’identifier l’esprit uni­versel, par les divers ferments qui sont contenus dans leurs matrices particulières, & de lui donner les caractères, qui sont gravés en elles : car, comme nous avons dit, cet esprit est indifférent à tout, & peut être fait tout en toutes choses. Ce qui arrive, parce que la nature n’est jamais oisive, & qu’elle agit perpétuellement ; & que comme c’est une essence finie, aussi ne peut-elle pas créer non plus que détruire aucun être : on sait que la création & la destructions demandent une puissance infinie. Mais comme ce discours est de trop longue haleine, nous le remettrons aux Sections sui­vantes, où nous traiterons des éléments en particulier, d’autant que ce sont les matrices universelles de toutes les choses, & nous parlerons aussi des matrices particulières qui sont en eux, qui donnent le caractère & l’idée à l’esprit, pour produire tant de diversités de fruits, dont nous nous servons à tout moment, par le moyen de diverses fermentations naturelles.
SECTION SECONDE.
De l’Elément Feu.
Puisque toutes les choses tendent à leur lieu naturel & à leur centre à, c’est un signe manifeste qu’elles y sont portées & attirée par une vertu propre qu’elles cachent sous l’ombre de leurs corps. Cette vertu ne peut être autre chose que la faculté magnétique que chaque élément possède, d’attirer son semblable & de repousser son contraire : car comme l’aimant attire le fer d’un côté, & qu’il le chasse de l’autre ; les éléments attirent de même par une pareille vertu les choses qui sont de leur correspondance, & chassent & éloignent d’eux celles qui sont d’une nature différente de la leur. Ainsi puisque le feu monte en haut, il ne faut pas douter que cet effet ne vienne de ce qu’il tend à son lieu naturel, qui est le feu élémentaire, où il est porté par son propre esprit, lorsqu’il se dégage du commerce des autres éléments.
Pour bien entendre cette doctrine, il faut qu’on sache premièrement, que l’élément du feu n’est pas enclos sous le ciel de la Lune, comme nous l’avons dit ci-devant ; & qu’ainsi on ne peut admettre d’autre feu que le ciel même, qui a ses ma­trices, & ses fruits comme les autres éléments. Car le grand nombre de diverses Etoiles que nous voyons qui se promènent dans ce vaste élément, ne sont rien autre chose que des matrices particulières, où l’esprit universel prend une très parfaite idée avant que de se corporifier dans les matrices des autres éléments ; & c’est de-là qu’on peut comprendre facilement la maxime de ce grand Philosophe, que plusieurs ne conçoivent que comme une chimère, à savoir, que nihil est inferius, quod nonsic superius, & vice versa ; & celle de Paracelse, qui assure que chaque chose a son astre ou son ciel : en effet, la vertu des choses vient des cieux, par la force de cet esprit dont nous vous avons tant parlé. Paracelse appelle Pyromancie, la connaissance de cette doctrine, & principalement lorsqu’il traita de la théorie des maladies. Car nous voyons que les éléments sont comme les domiciles des choses qui ont quelque connaissance, soir intellective, soit sensitive, soit végétative, soit même minérale, que quelques-uns appellent les fruits des éléments ; il ne faut pas douter, suivant ces maximes, que comme les cieux sont très parfaits & très spirituels, ils ne soient aussi la demeure de ces substances spirituelles & parfaites, qu’on appelle intelligences.
Mais remarquer, que quand j’ai dit que le feu se dégage du commerce des autres éléments, lorsqu’il monte en haut, je n’ai parlé que du feu visible, dont nous nous servons dans nos foyers, qui n’est en effet qu’un météore, ou bien un corps imparfaitement mêlé de quelques éléments, ou de quelques principes, auxquels le feu ou le soufre prédominent, que la flamme n’est autre chose qu’une fumée huileuse & sul­furée, qui est allumée ; & lorsque le feu est rendu spiritualisé par ce dégagement, il ne cesse point, qu’il ne soit retourné en son lieu naturel, qui doit être nécessairement en haut & par-dessus l’air, puisque nous voyons qu’il est dans une action perpétuelle dans l’air même, afin de l’abandonner. C’est aussi par le moyen de ce feu, qui en tout temps cherche à retourner à son centre, que les nuages qui sont des vapeurs chau­des & humides, ou des météores qui sont composés de feu ou d’eau, montent jusqu’à la seconde région de l’air, où le feu quitte l’eau pour monter plus haut ; & ainsi l’eau n’ayant plus ce feu qui la soutenait en forme de vapeur, & venant à s’épaissir, est contrainte de retomber en forme de pluie.
Remarquez ici le cercle que fait la nature, par le moyen de cet esprit universel que nous avons décrit ; car comme sa puissance est bornée, & qu’elle ne crée ni ne produit rien de nouveau, aussi ne peut-elle créer ni détruire aucune substance : par exemple, les continuelles influences du ciel & de ses astres, produisent incessamment le feu ou la lumière spirituelle, qui com­mence à se corporifier premièrement en l’air, où il prend l’idée de sel hermaphro­dite, qui tombe après dans l’eau & dans la terre, où il se revêt du corps de minéral, de végétal ou d’animal, par le caractère & l’efficace d’une matrice particulière, qui lui est imprimé par l’action du ferment ; & lorsque ce corps se dissout par le moyen de quelque puissant agent, son soufre, son feu ou la lumière corporifiée s’épure de manière, que les astres l’attirent pour leur nourriture, parce que les astres ne sont autre chose qu’un feu, qu’un soufre, ou qu’une lumière actuée qui est très pure ; il en est de même que de la mèche de la lampe, qui étant allumée, attire & élève continuellement l’huile pour l’entretien de sa flamme ; les astres attirent de même ce feu, qui est épuré par cette action, & le spiritualisent de nouveau pour l’influer derechef & pour le rendre à l’air, à l’eau & à la terre, qui le recorporifient : ainsi vous voyez que rien ne se perd dans la nature, qui s’entretient par ces deux actions principales, qui sont, spiritualiser pour corporifier, & corporifier pour spiritualiser. C’est ce que nous avons déjà dit ; & ce sont comme deux échelles par où les influences descendent en bas, & qui ensuite remon­tent en haut ; car sans cette circulation, les vertus des deux ne seraient pas de si longue durée, & s’épuiseraient tous les jours par l’envoi perpétuel de tant de fertilités, à moins que nous n’admettions sans nécessité une création & une destruction continuelle des substances sublunaires, ce qui ferait établir de nouveaux miracles ; & comme cela est ordinaire, il se pourrait appeler miracle fans miracle, ce qui serait une con­tradiction manifeste.
Quelle source croyez-vous qui peut fournir de matière à ce grand embrasement du Mont Gibel, qui dure depuis tant de siècles, sans cette circulation de la nature. Et qui ferait couler depuis tant de temps les fontaines minérales, qui sont chaudes & acides, si ce n’est par le moyen de ces admirables échelles ? Voilà pourquoi il ne faut pas croire qu’il soit impossible de pouvoir faire passer tout un corps en esprit, & remettre ensuite ce même esprit en corps ; vous savez que l’art appliquant l’agent au patient, peur faire en peu de temps ce que la nature ne pourrait faire dans un très grand intervalle, et parce que la circulation artificielle, qui se faisait dans un sépulcre antique qui sur ouvert à Padoue au quator­zième siècle, représente assez bien la cir­culation naturelle, dont nous avons parlée ; il sera très à propos d’en rapporter l’histoire en peu de mots.
Appian dit dans son Livre des Antiquités, qu’on trouva un monument fort antique dans la ville de Padoue, dans lequel on vit, après l’avoir ouvert, une lampe ardente, qui avait été allumée plusieurs siècles auparavant, comme le témoignaient les inscriptions de ce monuments Or cela ne se pouvait faire que par le moyen de la circulation, comme il est facile de le conjecturer : il fallait que l’huile qui était spiritualisée par la chaleur de la mèche ardente dans cette urne, se condensât au haut & qu’elle retombât après dans le même lieu d’où elle avait été élevée, la mèche pou­vait être faite d’or, de talc, ou d’alun de plume, qui sont incombustibles, & cette urne était si exactement & si justement fermée, que la moindre particule des vapeurs huileuses ne pouvoir s’en échapper.
SECTION TROISIEME.
De l’Elément de l’Air.
Les Philosophes ont douté fort longtemps s’il y avait un air, & si cet espace dans lequel les animaux se promènent, n’était pas vide de toute substance. Mais l’usage des soufflets, & la nécessité de la respiration, ont enfin aboli cette erreur. C’est pourquoi les Chimistes & les Péripatéticiens n’ont aucune contestation entre eux sur existence & le lieu de cet élément ; mais ils ne sont pas d’accord sur ses usages : car les derniers font entrer l’air dans la composition des mixtes, ce que nient absolument les premiers, à cause qu’il ne tombe pas sous leur sens dans la dernière résolution du composé. Le principal usage que les Chimistes donnent à cet élément, est de lui faire servir de matrice à l’esprit universel, & c’est dans cette matrice qu’il commence à prendre quelque idée corporelle, avant que de se corporifier tout à fait dans les éléments de l’eau & de la terre qui produisent les mixtes qui sont les fruits des éléments. Et parce que nous ne voyons point d’élément qui ne produise ses fruits, quelques-uns ont voulu dire que les oiseaux étaient les fruits de l’air ; mais à tort, car quoique ces animaux soient volatils, cependant ils ne peuvent se passer de la terre pour leur génération, ni pour leur nourriture. Ceux qui soutiennent que les météores sont les vrais fruits de l’air, ont beaucoup plus de raison ; puisque c’est dans la région de l’air qu’ils prennent leur vraie idée météorique.
Quelques-uns appellent Chormancie, la doctrine & la connaissance de la nature de cet élément, de ses effets & de ses fruits mais elle doit être nommée Æromancie : car la Chormancie est quelque chose de plus universel & de plus général, puisque c’est la science du chaos, c’est-à-dire, de cette très grande matrice d’où le Créateur a tiré tous les éléments, c’est le tohu bohu ou le hylé des Cabalistes, qui est appelé eau dans l’Ecriture Sainte, lorsqu’il est dit que esprit de Dieu couvait les eaux, Spiritus Domini incubat aquis.
Mais on peut demander ici, si ce que nous avons dit ci-dessus, est vrai, savait que les éléments ne peuvent que très difficilement quitter leur nature pour se revê­tir de celle d’un autre élément. Comment dit-on que l’air est l’aliment du feu, & qu’il lui est en effet si nécessaire, qu’il s’é­teint aussitôt qu’on lui ferme le passage de l’air ? La réponse est aisée. Comme nous avons déjà montré que le feu de nos foyers n’est pas pur, puisque la matière allumée jette quantité de vapeurs & d’excréments fuligineux, qui nuisent à l’entretien du feu, c’est pourquoi il a besoin d’un air continuel, qui écarte toute cette matière fuligineuse, sans quoi elle étoufferait la flamme. Ainsi vous voyez en quel sens on doit prendre cette conversion, ou cette nourriture imaginaire, & même en quoi la vraie Philosophie diffère de la fausse.
On peut faire encore une question tou­chant la respiration des animaux : savoir, si l’air qu’ils aspirent, ne leur sert purement & simplement que de rafraîchissement, comme le disent communément les Philo­sophes, qui se contentent de savoir ce que leurs Maîtres leur ont enseigné, & qui pour toute raison allèguent leur autorités.
Mais ceux qui examinent la chose de plus, près, disent que cet air a encore un autre usage, qui est beaucoup plus excellent & plus nécessaire, qui est d’attirer par ce moyen l’esprit universel, que les cieux influent dans l’air, où il est doué d’une idée toute céleste, toute spirituelle & remplie d’efficace & de vertu, il se métamorphose dans le cœur en esprit animal, où il reçoit une idée parfaire & vivifiante, qui fait que l’animal peut exercer par son moyen toutes les fonctions de la vie : car cet esprit qui est dans l’air que nous respirons, subtilise & volatilise tout ce qu’il peut y avoir de superfluités dans le sang des vei­nes & des artères, qui sont la boutique & la matière des esprits vitaux & animaux. C’est par la force & par la vertu de cet esprit, que la nature se décharge des immondices des aliments, qui passent jusque dans les dernières digestions, par la transpiration qu’elle fait continuellement à travers des pores. Cela parait même dans les plantes, quoique ce soit assez obscurément ; car encore quelles n’aient point de poumon, ni aucun autre organe pour la respiration, cependant elles ne laissent pas d’avoir quelque chose d’analogue, qui est leur aimant attractif, que quelques-uns appellent leur magnétisme, par lequel elles attirent cet esprit qui est dans l’air, sans quoi elles ne pourraient faire leurs opérations, comme se nourrir, croître & engendrer : ce qui se voit manifestement, lorsqu’on les couvre de terre ; alors on leur ôte le moyen d’attirer cet esprit vivifiant qui l’anime ; ce qui fait qu’elles meurent incontinent comme suffoquées.
SECTION QUATRIEME.
De l’Elément de l’Eau.
Les plus habiles & les plus éclairés des anciens Philosophes ont crû que l’eau était le premier principe de toutes choses, parce quelle pouvait engendrer les autres éléments, selon leur opinion, par sa raréfaction ou par sa condensation. Mais comme nous avons montré que ce changement est impossible, il faut par conséquent philosopher d’une autre manière. Nous ne consi­dérons pas en cet endroit l’eau comme un principe qui constitue & qui compose le mixte : car nous en avons parlé selon ce sens, lorsque nous avons traité du phlegme ; mais nous en parlerons comme d’un vaste élément qui concourt à la composition de cet Univers, qui contient en soi une grande quantité de matrices particulières, qui produisent une belle & agréable di­versité de fruits : premièrement des animaux, qui sont les poissons, & toutes sortes d’insectes aquatiques : secondement : des végétaux, comme la lentille d’eau, de qui la racine est dans l’eau même, & finalement des animaux, comme les coquillage les perles & le sel qu’elle charrie en abondance dans la terre pour la production des fruits de cet élément. L’eau est donc la seconde matrice générale, où l’esprit universel prend l’idée de sel, qui lui est envoyé de l’air, qui l’a reçu de la lumière & des cieux, pour la production de toutes les choses sublunaires. Paracelse appelle la Science de l’eau, Hydromancie.
SECTION CINQUIEME.
De l’Elément de la Terre.
Nous avons parlé dans la dernière Section du Chapitre précédant, de la terre, comme d’un principe qui faisait partie de la mixtion du composé, & qu’on voyait après sa dernière résolution : mais il faut que nous en traitions ici comme du quatrième & du dernier élément de cet Univers.
La terre est, à cet égard, comme le cen­tre du monde, auquel aboutissent toutes ses vertus, ses propriétés & ses puissances. Il semble même que tous les autres éléments ont été créés pour l’utilité de la terre, car ce qu’ils ont de plus exquis, est pour son service : ainsi le Ciel court incessamment pour lui fournir l’esprit de vie, pour la dépense & pour l’entretien de sa famille ; l’air est dans un mouvement perpétuel pour la pénétrer jusque dans le plus profond de ses parties, & cela pour lui fournir le même esprit de vie qu’il a reçu du Ciel, & l’eau ne repose jamais pour l’imbiber, & pour lui communiquer ce que l’air lui donne. Tellement que tout travaille pour la terre, & la terre ne tra­vaille aussi que pour ses fruits, qui sont ses enfants, puisqu’elle est la mère de toutes choses. Il semble même que l’esprit universel affectionne plus la terre qu’aucun autre des éléments, puisqu’il descend du plus haut des Cieux où il est en son exaltation, pour venir se corporifier en elle.
Or le premier corps que prend l’esprit universel, est celui de sel hermaphrodite, duquel nous avons parlé ci-dessus, qui contient généralement en soi tous les principes de vie : il n’est pas privé du soufre ni du mercure, car il est la semence de toutes les choses, qui se corporifient ensuite, & prend l’idée & la qualité des mixtes par la vertu des caractères des matrices particu­lières, qui sont encloses dans l’intérieur de ce grand élément. S’il rencontre une ma­trice vitriolique, il se fait vitriol ; dans celle du soufre, il devient soufre, & ainsi des autres, & cela par l’efficace des diverses fermentations naturelles. Dans la matrice végétale, il se fait plante ; dans une minérale, il devient pierre, minéral & métal ; & dans l’animale, vivante ou non vivante, il produit un animal, comme cela se voit dans la génération des animaux, qui sont produits par la corruption de quelque animal, ou de quelque autre mixte. Les abeilles, par exemple, sont engendrées des taureaux, & les vers de la corruption de plusieurs fruits : or comme il y a un grand nombre de mixtes différents, aussi y a-t-il une grande variété de matrices particulières, ce qui occasionne souvent des transplantations en toutes les choses ; mais cela regarde plutôt la Physiologie Chimique que celle de ce Cours, où nous ne traitons les choses que généralement, parce que nous n’avons pas le temps de les particulariser.
On appelle Géomancie, la science particulière de cet élément & de ses fruits. Nous avons par cette science la connaissance de ce que la nature opère, tant dans ses entrailles, que sur sa surface : ses fruits sont les animaux, les végétaux & les minéraux ; si ces mixtes sont composés des principes de vie les plus purs, ils sont alors d’une longue durée, selon la nature & leur condition, & peuvent parvenir jusqu’au terme de leur prédestination naturelle, à moins que quelque cause occasionnelle externe ne les empêche d’aller jusqu’au bout de leur carrière ; mais lorsque le hasard mêle dans leur première composition, ou dans leur nourriture, quelqu’un des principes de mort ou de destruction, ils ne peuvent subsister longtemps, & ne peuvent achever la carrière qu’ils avaient à remplir, parce que ces ennemis domestiques les dévorent & les consument incessamment, comme nous le ferons voir, quand nous parlerons du pur & de l’impur : mais avant que d’entrer dans cette matière, il faut que nous disions quelque chose de ces principes de mort ou de destruction.

CHAPITRE V.

Des principes de destruction.
SECTION PREMIERE.
De l’ordre de ce Chapitre.
Comme nous avons à traiter du pur & de l’impur, dans le Livre qui suivra ce Chapitre, & que les principes de mort  sont en quelque façon contenus sous ce genre, je trouve aussi très à propos de ter­miner ce premier Livre par le discours de ces principes, quoiqu’ils ne doivent pas, à proprement parler, être qualifiés de ce nom, car les principes doivent toujours composer, & ne doivent jamais détruire.
Nous avons montré que les principe pouvaient être considérés de trois manières, savoir, ou avant la composition du mixte, ou pendant la composition, ou finalement après sa dissolution & sa destruction. Nous pouvons dire ici des principes de mort, ce que nous avons déjà dit des principes de vie. Mais parce que les contraires éclatent davantage, & font mieux connaître la différence de leur nature, lorsqu’ils sont opposés les uns aux autres ; nous dirons encore succinctement quelque chose des principes de vie avant la composition du mixte, afin de faire mieux connaître la condition des principes de mort, lorsque nous en parlerons dans la troisième section ; car nous réservons à parler de leurs effets, lorsqu’ils sont déjà corporifiés dans les mixtes, quand nous traiterons du pur & de l’impur.
SECTION SECONDE.
Des principes de vie avant la composition.
Nous avons dit souvent que l’esprit universel, qui est indifférent à devenir tel être particulier, n’est déterminé que par le caractère des matrices où il s’insinue ; & d’au­tant que chaque élément est rempli de ces matrices, chacun d’eux contribue aussi quelque chose du sien pour la perfection du composé. Le Ciel lui communique par ses astres, sa vertu céleste, spirituelle & invisible, qu’il envoie dans l’air, où elle commence à se corporifier en quelque façon ; l’air ensuite l’envoie dans l’eau ou dans la terre, où elle opère & se lie à la matrice pour se former un corps, par le moyen des diverses fermentations naturel­le, qui causent les changements aux choses ; parce que cet esprit est le véritable agent & la véritable cause efficiente interne de ces fermentations, qui se font dans la matière, qui de soi est purement passive, d’autant que cet esprit en est l’archée & le directeur général. Car lorsqu’il est mê­lé & uni dans le corps qui nous le couvre sous son écorce, il ne peut manifester, ni produire les merveilleux effets qu’il recèle en soi, parce qu’il est emprisonné, & qu’il ne pourra jamais exercer, ni montrer ses vertus, s’il n’est premièrement délivré des liens de la corporéité & de la grossièreté de la matière. C’est donc à quoi la Chimie travaille avec tant de peines, de soins & d’étude, pour faire connaître les belles vé­rités de cette science naturelle.
Or comme cet esprit universel est le premier principe de toutes les choses, que tout vient de lui, & que tout retourne à lui ; cela prouve évidemment qu’il doit être nécessairement le premier principe de la vie & de la mort de tous les êtres, ce qui n’enveloppe aucune contradiction, parce que cela se fait à divers égards. Comme la diversité des composés requiert une diversité de substances pour leur entretien, il y a aussi une diversité de matrices dans les éléments pour fabriquer ces diverses substances, & c’est de là que procède, que ce qui sert à la vie de l’un, est bien souvent la destruction & la mort de l’autre : par exemple, un principe corrosif sera la mort d’un mixte doux, & au contraire le prin­cipe doux sera la mort du corrosif, puisqu’il lui ôte son acrimonie, qui constituait son essence & sa différence.
Mais à parler absolument, il parait que ce premier principe idéifié de telle ou telle façon, ne peut être nommé principe de vie ou de mort : on ne le peut dire que respectivement, eu égard à tel ou tel mixte. Mais parce que la plus grande partie des choses douces servent à l’entretien de l’homme, parce qu’elles sont selon son goût, & qu’elles participent plus de quel­ques substances qui sont analogues à sa na­ture ; il est arrivé de-là que lorsque l’esprit universel est déterminé à cette douceur, il prend alors le nom de principe de vie ; comme au contraire il prend celui de prin­cipe de mort, s’il est fixé à une idée corrosive, qui nuise non seulement aux ac­tions de l’homme, mais qui fasse pareille­ment tort à celles des mixtes, qui servent à sa nourriture, & dont il tire sa subsistance.
Ainsi il arrive que l’air est rempli d’influences & de vapeurs arsenicales, réalgariques & corrosives, qui souvent causent la mort des hommes par la nécessité de la respiration. Cependant, comme ces esprits ne sont pas influés à ce dessein, & cela ne se fait que par un pur accident ; aussi ne peu­vent-ils être absolument appelés principes de mort, puisqu’ils sont envoyés par la nature pour la génération & pour l’entre­tien des arsenics, des réalgars & des autres mixtes corrosifs, qui font partie des êtres sublunaires, aussi-bien que l’homme, & qui ont été créés par la sagesse du souve­rain Maître de l’univers pour une meil­leure fin, quoique plusieurs ne la reconnaissent pas ; car la nature & l’art se ser­vent de ces mixtes, & les rendent utiles à l’homme. Il ne faut donc pas pour cela appeler la nature, marâtre envers l’homme, puisque Dieu lui a donné les moyens & la connaissance de pouvoir éviter ces mauvaises & malignes influences. Pour donc nous accommoder à la manière ordinaire de parler, nous dirons que les principes de vie ne sont autre chose avant la composi­tion du mixte, que l’esprit universel, en tant qu’il aura pris l’idée des principes bé­nins à la nature humaine, & qu’il portera dans le centre de son sel hermaphrodite, un soufre modéré, un mercure tempéré, & un sel doux ; & au contraire les principes de mort ne sont que ce même esprit, qui porte en son même sel hermaphrodite un soufre âcre, un mercure mordicant, & un sel corrosif, comme nous le dirons en la section suivante.
SECTION TROISIEME.
Des principes de mort.
Je répète encore une fois, que quand nous disons que ces principes sont contre nature, nous n’entendons pas la nature en général, mais nous entendons seulement la nature humaine ; parce qu’il arrive sou­vent que ce qui est poison à une espèce, sert d’aliment à l’autre, ainsi la ciguë nourrit les étourneaux, & tue les hommes.
Cette maxime établie, je dis que toute chaleur, ou plutôt que toute substance chaude, âcre, mordicante & corrosive, qui détruit & qui consume, est telle, par­ce qu’elle contient en soi un soufre contre nature, & que c’est de ce soufre que découlent, comme de leur source, toutes les propriétés & les vertus du mixte, où ce soufre impur prédomine. Si la vie tire sa source d’un soufre tempéré, doux, naturel & vital ; si cette vie est suivie d’une longue conservation par les propriétés essentielles de ce soufre ; il faut conclure de-là nécessairement, que celui qui est d’une nature opposée, doit être suivi de la mort & de la destruction. Tous les arsenics, les réalgars, les orpins, les sandaraques, & tous les autres venins chauds & de nature ignée, quoiqu’ils soient célestes ou aériens, aquatiques ou terrestres, tous ces venins, dis-je, sont tels par les seules actions & par les seules propriétés de ce soufre con­tre nature.
Notre but n’est pas de parler ici des prin­cipes, qui sont contraires à la nature humaine, lorsqu’ils sont déjà corporifiés, & qu’ils composent quelqu’un de ces mixtes venimeux, parce que nous réservons à nous en expliquer dans le Livre suivant. Nous ne traiterons ici de ces principes, qu’autant qu’ils sont encore spirituels, & qu’ils descendent des astres par le moyen de l’esprit universel. Quoique ce principe soit unique à cet égard, il a néanmoins trois dénominations différentes. Nous avons déjà marqué que le soufre, c’est-à-dire le chaud, ne peut être sans mercure, qui est l’humide, ni sans sel, qui sert de liaison à l’un & à l’autre : il s’ensuit de là qu’il faut un mercure mordicant, & un sel corrosif & caustique pour la subsistance d’un soufre qui est âcre ; comme il faut de même un mercure tempéré & un sel doux pour la conservation d’un soufre modéré. Ces trois principes sont toujours unis & joints très étroitement ensemble, soit qu’on les considère comme principes de vie, ou comme principes de mort. Si nous en par­lons quelquefois séparément, ce n’est que pour en mieux faire comprendre la nature & les effets, parce qu’il y a toujours l’un de ces principes, qui se rend supérieur aux autres, & qui rend ses actions manifestes, cachant & rebouchant les effets & la vertu des deux autres, quoiqu’ils ne laissent pas d’agir par leur union avec celui qui pré­domine : par exemple, quand le mercure de mort agit, le soufre contre nature & le sel corrosif ne cessent pourtant pas leur ac­tion, quoiqu’elle ne paraisse pas, à cause de celle du principe qui prédomine, car a potiori sumitur denominatio.
Or, de même que le soufre de mort se manifeste dans les arsenics, réalgars, orpins, &c. le mercure de mort se manifeste aussi dans tous les narcotiques ; & ce n’est pas sans raison que nous avons dit que ces poisons n’étaient pas seulement terrestres, mais qu’ils étaient aussi aériens : car il y a beaucoup de ce mercure malin dans tous les éléments, qui n’est pas encore spécifiée dans aucun individu, mais qui voltige & qui demeure volatil ; & lorsqu’il surabonde, il cause un nombre infini de mala­dies épidémiques, pestilentielles & contagieuses. Que si les venins, qui sont individués, & qui sont déjà corporifiés, ne l’attiraient pour leur nourriture, cela causerait un grand dégât & un grand désor­dre dans le monde.
Or, comme le sel est le principe qui cau­se la corporification en toutes choses, & que c’est lui qui rend le soufre & le mercure visibles & palpables, à cause de l’alliage qu’il en fait ; le sel corrosif corporifie aussi les deux autres principes de mort, & les rend visibles par le moyen du corps qu’il leur donne : autrement ces substances demeureraient invisibles dans l’esprit uni­versel, si elles n’étaient rendues visibles & corporelles par l’action du sel ; & c’est par ce moyen que nous trouvons véritable la maxime si importante de ce grand Philosophe, qui dit que, quod est occultum, sitmanifestum, & vice versa. La violence & la malignité de ce sel de mort ne se manifeste guère visiblement dans les choses naturelles : mais lorsque l’art a travaillé sur un ou plusieurs mixtes, c’est alors que l’action parait, comme cela se voit dans les sublimés corrosifs, dans les eaux fortes, dans le beurre d’antimoine & dans plusieurs autres choses, qui sont de cette nature. C’est par le moyen d’un sel de sembla nature que les cancers, les gangrènes, les écrouelles, & tous les autres ulcères rongeants, sont engendrés en l’homme : ce qui est contre le sentiment de ceux qui accu­sent de ces défauts les humeurs acres & mordicantes, qui n’ont qu’un fondement chimérique dans la nature des choses, comme nous le ferons voir dans le Livre suivant, où nous montrerons par quelle voie ces principes de mort entrent dans l’homme.
Fin du premier livre.



LIVRE SECOND.

Du pur & de l’impur.

CHAPITRE PREMIER.

Ce qu’est le pur ou l’impur.
Les mots de pur & d’impur peuvent être pris en diverses façons ; car quel­ques-uns entendent par le pur, ce qui est utile & profitable à l’homme ; & par l’im­pur, ce qui lui est nuisible. D’autres veu­lent que ce qui est homogène, soit pur, & que tout ce qui est hétérogène, soit impur ; mais il se peut faire que l’hétérogène sera profitable, & que l’homogène sera nuisible. On peut recueillir de là que rien ne peut être dit pur ou impur, en parlant absolument, & que cela ne se peut dire que par comparaison d’une chose à l’autre. Car, comme nous avons déjà marqué ci-dessus, il se peut faire que ce qui sera nuisible à l’un, pourra profiter à l’autre. Par exemple,  ne serait-ce pas une opinion bien absurde, de croire que les os des animaux fussent impurs, à cause que les hommes ne les man­gent pas, & qu’il n’y eût que la chair qui fut pure, parce que les hommes en font leurs délices, quoique ces mêmes os soient absolument nécessaires aux animaux, sans quoi ils ne seraient pas ce qu’ils sont, puisque les os sont la plus solide partie de leur être ?
Nous ne prendrons pas ici le pur ni l’impur selon ces idées ; mais nous entendrons par le pur, tout ce qui dans le mixte peut servir à notre but & à notre dessein : com­me au contraire, nous entendrons par l’impur, tout ce qui s’oppose à notre inten­tion. Car quoiqu’il y ait beaucoup de par­ties dans les mixtes qui sont nuisibles à l’homme, cependant en parlant absolument ou respectivement, eu égard au même mixte, les parties de ce composé ne peu­vent être dites impures, vu qu’elles sont de l’essence de ce mixte, ou qu’elles con­stituent son intégrité; de plus, ces parties-là ne peuvent être nuisibles à l’homme que conditionnellement, puisque rien ne l’oblige de s’en servir.
Le pur & l’impur sont considérés en ce sens, ou dans l’homme ou hors de l’homme. L’impur qui se trouve dans l’homme, trouble & empêche son intention, qui est de jouir d’une pleine & entière santé sans aucune interruption : ce qu’il fait aussi hors de l’homme, puisque nous posons qu’il faut qu’il entre nécessairement en lui. Voici donc la différence qui est entre l’un & l’autre de ces impurs, c’est que celui du dedans agit immédiatement par sa présen­ce, & que l’autre n’est considéré que com­me absent, qui cependant doit être présent quelque jour ; parce que, comme l’homme a nécessairement besoin de respirer & de se nourrir ; aussi ne peut-il échapper l’ac­tion de l’impur, qui se rencontre dans l’air & dans les aliments, comme nous le ferons voir ci-après ; de sorte que nous montrerons que ce que quelques-uns appellent le pur, contient encore néanmoins en soi beaucoup d’impuretés.

CHAPITRE II.

Comment le pur & l’impur entrent dans toutes les choses.
Il y a un sel, un soufre, & un mercure dans chaque mixte, comme nous l’a­vons dit ci-dessus. Or tout mixte qui est parfaitement composé, est ou animal, ou végétable, ou minéral. De là nous recueillons, que comme les uns servent d’aliment aux autres, ce qui parait par le changement des minéraux en végétaux, & des végétaux en animaux, & même des animaux en végétaux & minéraux ; aussi y a-t-il en chaque mixte, un sel, un soufre & un mercure, qui est animal, végétable & minéral, qui leur vient de l’esprit univer­sel. Car tout ce qui se nourrit, l’est par son semblable, & le dissemblable est chassé dehors comme un excrément ; que si la faculté expultrice n’est pas assez puissante pour cet effet, il demeure beaucoup d’excréments dans les composés, ce qui cause beaucoup de maladies minérales dans l’homme, que la médecine commune ne connaît pas, & qu’elle ne peut par consé­quent traiter méthodiquement.
Or ce que je dis, se fait de cette sorte. Lorsque les aliments sont entrés en l’homme, & que la digestion a fait la séparation des différentes parties des mixtes qui ser­vent à sa nourriture ; alors chaque partie attire de cet aliment & de ses principes ani­maux, ce qui est analogue & propre à chacune d’elles. Mais pour ce qui regarde les autres principes, qui ne peuvent pas être rendus semblables à notre substance, & qui ne substantent pas notre vie, la na­ture les chasse dehors par le service que lui tend la faculté expultrice ; mais si cette servante est affaiblie, ou surchargée par quelque cause occasionnelle externe, ou par quelque désordre interne de l’archée, directeur de notre vie & de notre santé ; alors ces excréments se coagulent, ou se volatilisent selon l’idée qu’ils prennent par la fermentation naturelle , qui est viciée par ce désordre, & c’est par ce défaut que toutes les minières des maladies sont en­gendrées. Ce qui fait que ces maladies ne peuvent être chassées que par ceux qui connaissent bien premièrement la nature du vice du ferment ; & en second lieu, qui connaissent aussi le remède propre & spé­cifique, qui peut remettre notre nature, & qui peut apaiser les irritations des esprits, qui sont causées ordinairement par la mauvaise fermentation. Car si le ferment ou le levain est coagulatif, il faut connaître un dissolvant spécifique, qui ne blesse point le ventricule ; que s’il est dissolvant, & qu’il fasse une colliquation mauvaise des aliments & des parties, il faut aussi que ce­lui qui veut guérir, connaisse le remède capable de réparer ce défaut & de corriger ce désordre. C’est de là que viennent les redoublements des fièvres & la suite des accès, nonobstant l’usage de beaucoup de remèdes, qui ne les peuvent empêcher, parce qu’on ne connaît pas les effets de la bonne ou de la mauvaise fermentation.
Que si nous avions le loisir de nous étendre ici sur plusieurs questions, qui sont belles & curieuses ; cette philosophie nous apprendrait encore la cause de plusieurs effets que les hommes ignorent. J’en don­nerai pourtant un échantillon en passant, sur la question qui se fait d’ordinaire ; savoir pourquoi les hommes étaient beau­coup plus robustes, & vivaient sans com­paraison beaucoup plus longtemps avant le déluge, qu’après cette inondation univer­selle. Nous pouvons rendre deux raisons, ou marquer deux causes de cet effet & de ce merveilleux changement, suivant ce que^ nous avons dit ci-dessus. La première est, que comme le monde était dans son commencement, aussi n’y avait-il encore au­cune altération, ni aucun changement dans les choses ; cette altération n’est vertue, que par les divers mélanges & par les diverses mutations qui ont été introduites dans les composés, en suite de la malédiction que le péché mérita. La seconde raison se tire de ce que les eaux, qui sont les matrices universelles de plusieurs minéraux, & par­ticulièrement celles des sels, n’avaient pas encore couvert toute la terre, & par con­séquent n’avaient pas encore communiqué les semences minérales à la nourriture de la famille des végétaux, ce qui a vicié leur vertu, & a même changé en quelque façon leur première nature. Donc la famille des animaux a été rendue participante de ce défaut, à cause qu’ils se nourrissent des végétaux : comme cela parait principalement dans la vigne qui abonde en tartre, qui est son sel, & que ce tartre soit une espèce de minéral ; cela parait par son action, qui travaille puissamment sur les minéraux, & qui agit avec grande efficace sur les métaux, puisque toute action se fait par son semblable, & qu’il faut qu’il y ait quelque rapport de l’agent au patient ; mais afin de ne point donner lieu ici à beaucoup d’objections, je n’entends parler en cet endroit-ci, que d’une similitude générique.
Après avoir expliqué ces choses, il est facile d’entendre ce que c’est proprement que l’impur : ce sont des principes de différente nature, qui sont mêlés avec d’autres principes qui ne sont pas de leur famille, ni de leur catégorie : comme lorsque les minéraux s’unissent en quelque façon avec les animaux, ou avec les végétaux. Il est plus aussi très aisé de connaître com­ment le pur se fourre dans toutes les choses, par l’opposition qu’on fera de ce que nous avons dit de l’impur. Mais à présent il est nécessaire de montrer, comment on peut retirer & chasser l’impur, puisque c’est un principe de mort & de destruction, comme le pur est un principe de vie, ainsi que nous l’avons dit ci-dessus.

CHAPITRE III.

Comment on sépare l’impur de toutes les choses.
Nous avons dit que l’impur était ce qui pouvait interrompre la perfection des actions, qui conduisent le mixte jusqu’à sa prédestination naturelle ; il est donc très nécessaire de savoir le moyen de le délivrer de cet ennemi domestique, qui se glisse insensiblement dans les com­posés. Or comme les mixtes sont sous divers genres & sous des espèces différentes, & qu’il y a plusieurs sortes d’impur ; les hommes ont aussi inventé plusieurs Arts, pour ôter & pour corriger toutes les différences de ces impuretés. Et comme la Chimie a pour objet en général toutes les cho­ses naturelles; aussi s’efforce-t-elle de montrer, comment on les pourra toutes garantir de ce qu’elles ont d’impur : mais parce que ce serait passer les bornes d’un abrégé, que d’entreprendre de particulariser toutes les parties de cette doctrine, nous nous contenterons seulement de parler des impuretés qui se rencontrent dans les opéra­tions chimiques : car ce n’est pas notre dessein de traiter ici de l’Iatrochimie, ou Chimie médicale, qui seule pourrait rem­plir plusieurs volumes. Remarquez seulement en passant, qu’il y a deux voies pour chasser l’impur de toutes les choses. La première est universelle, & l’autre est particulière. La première, est une médecine universelle qui se tire, ou qui se peut tirer de plusieurs sujets, après les avoir réduits, autant qu’il est possible à l’art, à leur uni­versalité, après leur avoir ôté leur spécifi­cation & leur fermentation naturelle, qui les avait fait être un tel ou tel mixte déterminé ; car dès que cette médecine est ré­duite au plus haut degré de son exaltation, par une digestion, par une coction & par une maturation requise ; elle est capable de faire sortir l’impur de tous les corps indifféremment, parce qu’elle consume insensi­blement cet impur, tant par le moyen de la fixation, que par celui de la volatilisa­tion. La seconde, est une médecine particulière, qui peut chasser par sa faculté & par sa vertu spécifique, une impureté par­ticulière : ce qui n’est pourtant pas de peu d’importance, puisque ces secrets ne se trouvent que par ceux qui mettent la main à l’œuvre, & qui joignent un travail conti­nuel à une étude sans relâche ; qui rai­sonnent sur les choses après les avoir faites, & qui ne les hasardent sur les malades, que par une expérience appuyée des théorèmes infaillibles de la belle philosophie & de la véritable médecine.
Pour revenir donc à nos opération nous avons déjà dit que l’Artiste sépara de chaque mixte par le moyen du feu, cinq substances, ou cinq principes différents, qui, quoique très purs, peuvent être néanmoins dits impurs à divers égards, soit à l’égard l’un de l’autre, soit à l’égard de notre intention.
Car si nous n’avons besoin que de l’esprit de quelque chose, & que cet esprit soit mêlé avec quelque portion du phlegme de ce mixte, nous disons que cet esprit est impur à cet égard, & ainsi des autres principes. Or, pour ce qui concerne le moyen particulier de séparer ces sortes d’impure­tés, nous en traiterons au Livre suivant, & particulièrement au premier Chapitre du dernier Livre, auquel nous renvoyons pour cet effet.

CHAPITRE IV.

Des substances pures qu’on tire des mixtes.
On peut encore tirer des mixtes des essences, outre les cinq substances, ou les cinq principes que nous avons dit qu’on en tirait par le moyen du feu, & cela par la diversité des opérations Chimiques, qui changent en mieux les mêmes principes de ces mixtes, & qui les conduisent à leur pureté. Ces essences ne seront pas seulement d’un corps tout à fait dissemblable de celui du composé, dont elles sont tirées ; mais elles auront encore des qualités & des vertus beaucoup plus efficaces que celles dont leur corps était orné durant son intégrité ; elles en auront même beaucoup plus que pas un des principes de ce même com­posé, après sa dissolution & après la sépa­ration artificielle qui en aura été faite. Mais quoique ces essences merveilleuses aient divers noms chez les Auteurs, qui les appellent arcanes, magistères, élixirs, teintures, panacées, extraits & spécifiques ; elles sont néanmoins comprises sous le mot général de pur. Cela se dit de la sorte, parce qu’après avoir tiré ces essences des mixtes, on rejette ordinairement le reste comme impur, Paracelse dit en son premier Livre des Archidoxes, que les six préparations suivantes ; à savoir, les essences, les arcanes, les élixirs, les spécifiques, les teintures & les extraits, sont contenus dans le mystère de nature, qu’il appelle le pur, & cela très savamment selon le mot grec Pur, qui signifie le feu ; comme s’il eut voulu insinuer que ces essences sont rapprochées, & comme rendues semblables à leur premier principe, qui est de la nature du feu, puisque la lumière qui n’est que feu, est le premier principe de tous les êtres. Il appelle aussi an même lieu le corps, l’impur, qui retient ce mystère en prison : c’est pourquoi il dit, qu’il faut dépouiller ce mystère de toute corporelle, si l’on veut en jouir, ce qui sera montré dans la seconde Partie de ce Traité. Mais il est nécessaire de remarquer ici, que lorsque Paracelse dit qu’il faut dépouiller ce mystère de son corps, il prétend seulement qu’il lui faut ôter son corps grossier, dans le­quel il est emprisonné, pour lui en donner un plus subtil, dont il se puisse dégager & spiritualiser aisément, afin qu’il soit capable de passer jusque dans nos dernières digestions, & de corriger tous les défauts que l’impur peut y avoir causés. On tire quelquefois ce mystère d’un seul mixte, comme le magistère ; on le tire quelquefois de plusieurs composés, comme l’élixir, ainsi que nous le montrerons ci-après.
Mais il ne sera pas hors de propos de faire un petit Traité des composés , tant parfaits qu’imparfaits, & de leur variété, parce que nous en avons souvent parlé dans ce Traité, & que nous en parlerons encore, puisque ces mixtes sont le sujet & la matière des opérations chimiques ; afin que cela puisse servir, comme pour la partie propre de la physique, à laquelle on pourra recourir pour bien savoir la catégorie de chaque corps. Nous traiterons dans le dernier Chapitre de ce Livre, de la génération & de la corruption naturelle corps & de leur variété.

CHAPITRE V.

De la génération & de la corruption naturelle des mixtes, & de leur diversité.
SECTION PREMIERE.
De l’ordre que nous tiendrons en ce Chapitre.
Pour bien entendre la nature des mixtes & de la mixtion, & pour comprendre comment ils sont engendrés purs ou impurs, il est nécessaire de savoir auparavant ce que c’est que l’altération, après quoi il faut savoir ce que c’est que la génération & la corruption. C’est pourquoi il est bon de dire succinctement quelque chose de la nature de l’altération, de la génération, de la corruption & de la mix­tion, avant que de faire la liste de tous les mixtes, tant parfaits qu’imparfaits, qui sont les fruits de la nature, l’objet de la Chimie, & par conséquent le sujet de ses opérations.
SECTION SECONDE.
De l’altération, de la génération, & de la corruption des choses naturelles.
Si vous voulez vous arrêter à l’étymologie de ce mot d’altération, vous trouverez que ce n’est rien autre chose qu’un mouvement par lequel un sujet est fait ou rendu différent de ce qu’il était auparavant : ou même, c’est un mouvement par lequel un sujet est changé accidentellement dans ses qualités. C’est en cela que l’altération diffère de la génération ; car la génération est un changement essentiel & substantiel, & l’altération n’est qu’un mouvement accidentel des qualités. Ainsi l’altération n’est qu’une disposition & une voie, pour par­venir à la génération ou à la corruption.
De là vient qu’il y a deux sortes d’altération. L’une qui est perfective, & l’autre qui est destructive. Dans l’altération perfective, toutes les qualités gardent une juste proportion, & une égale harmonie suivant la nature de leurs sujets, soit pour leur conserver cette nature, soit pour leur en faire prendre une plus parfaite. Mais dans l’altération destructive ou putréfactive, les qualités se dérangent si fort, qu’elles éloignent tout à fait le sujet de sa constitution naturelle : comme il arrive souvent aux corps fluides, qui ont une grande quantité de phlegme ; par exemple, dans le vin, lorsqu’il commence à se corrompre & à s ’éventer.
Voici donc la différence qui est entre altération & la génération ; c’est que l’altération ne fait acquérir au sujet aucune nouvelle forme substantielle ; mais ce qui est substance dans ce sujet, reçoit quelque qualité en soi, dont il était destitué aupa­ravant ; par exemple, lorsque le froid ou le chaud s’engendre dans quelque plante, ou dans quelque animal. Mais la généra­tion est un changement de substance, qui présuppose non seulement la production de nouvelles qualités, mais aussi celle de nouvelles formes substantielles, comme lorsque du pain, il s’engendre du sang : le sujet ou la matière de ce pain n’est pas seulement privée de la qualité du pain, mais elle est aussi privée de la forme essentielle & substantielle du pain, pour se revêtir de la qualité & de la forme du sang.
Remarquez néanmoins qu’on peut faire ici une question, à quoi il ne manqua point de réponse, lorsqu’on fait manger quelque herbe médicinale à une nourrice, pour communiquer la vertu de cette herbe à son lait : on demande, si c’est la même qualité numérique, qui était dans l’herbe qui se trouve dans le lait ; la réponse est que non, quoique ce soit la même qualité spécifique, ou plutôt la même qualité générique : car comme le lait & une plante sont de différents genres, la différence de leur qualité devrait aussi être tout à faits générique. Mais pour parler plus nettement de ces choses, disons plutôt avec Van Helmont, que la vertu de la plante était enclose dans sa vie moyenne, qui ne s’altère point, ni ne se corrompt pas par les digestions, & qu’ainsi elle a été portée jusque dans le lait : sans nous amuser d’avantage aux chicanes ordinaires de l’Ecole, qui produisent beaucoup plus de doutes qu’elles ne font concevoir de vérités dans la physique. Vous apprendrez d’ici, comment la génération d’une chose fait la corruption de l’autre ; & au contraire, de quelle manière la corruption fait la génération. C’est pourquoi nous ne dirons rien de la corruption, parce que qui entendra bien l’une de ces choses, n’ignorera pas l’autre : nous montrerons seulement en peu de mot, en quoi la génération & la corruption diffèrent de la création & de l’anéantissement ou de la destruction. La différence est, en ce que la génération & la corruption présupposent une matière, qui doit être le sujet de ces diverses formes ; mais la création & la destruction ne requièrent aucune matière ; car comme l’une est la production de quelque chose tirée du néant, l’autre est aussi réciproque­ment l’anéantissement de quelque chose créée. La génération & la corruption sont des mouvements de la nature, & d’une cause seconde & finie : mais la création & la destruction, ne peuvent venir que d’une cause infinie ; parce qu’il y a une distance infinie entre l’être & le non être, entre quelque chose & rien.
Ces choses ainsi expliquées, venons à la mixtion, qui est double ; savoir, l’une qui est impropre ou artificielle, & l’autre qui est propre ou naturelle. L’impropre se prend pour une approche locale des corps de di­verse nature, qui sont confusément joints ensemble ; ainsi un monceau composé de  froment & d’orge, est dit improprement mixte. Cette mixtion artificielle, dans laquelle les parties sont véritablement mêlées ensemble, mais sans altération, ni change­ment de toute la substance, est encore double ; savoir, celle qui se fait par apposition des parties, & celle qui se fait par la confusion. L’apposition se fait, lorsque les choses, qui sont mêlées ensemble, sont divi­sées en si petites parties, qu’à peine les peut-on apercevoir, comme lorsque les parti­cules de l’orge & du froment sont mêlées ensemble, après avoir été réduites en farine.
La confusion se fait, lorsque les choses qui sont mêlées, ne sont pas seulement divi­sées en parties imperceptibles, mais qu’elles sont aussi tellement confuses entre elles, qu’on ne saurait les séparer facilement, comme lorsque les Chartiers mêlent de l’eau dans le vin, ou que les Apothicaires mêlent des drogues ensemble, qui se fon­dent de telle sorte, qu’on ne saurait plus en discerner aucune.
La mixtion naturelle & proprement dite, est une union étroite des substances, de laquelle il résulte quelque chose de sub­stantiel, qui est néanmoins distinct des au­tres substances, qui la constituent par le moyen de leur altération. Car par la con­jonction des principes, il s’engendre un mixte, duquel la forme principale est différente de celle de ses propres principes, comme on le voit par la résolution de ce mixte, suivant la maxime d’Aristote, qui dit que : Quod est ultimum in resolutione, id suit primum in compositione. Cette altération qui cause l’unition, pour parvenir à l’union & à la mixtion, a été dépeinte, lorsque nous avons parlé de la fonction du sel & de l’esprit, de l’action du phlegme & du soufre, qui domptent l’acidité & l’acrimonie du sel & du mercure, & lorsque nous avons dit que la terre donne le corps & la solidité à toutes ces diverses substances ; c’est par le moyen de cette altération, de cette union & de cette conjonction, que se forme & que se fait le composé naturel. Si on objecte néanmoins que ces principes sont plutôt artificiels que naturels, on trou­va la réponse dans la première Section du troisième Chapitre du Livre précédent.
SECTION TROISIEME.
De la différence des mixtes en général.
Après avoir assez amplement discouru des substances simples, pures & homogènes, que nous avons appelées du nom de prin­cipe ; après avoir éclairci leurs diverses altérations devant leur union & devant leur mixtion, qui achèvent la perfection du composé : il nous reste à parler des mixtes qui résultent de cette action. Les mixtes sont parfaitement ou imparfaitement composés, selon la force ou la faiblesse de l’union de leurs principes. Le corps qui est imparfaitement composé, est celui qui n’a qu’une légère coagulation de quelque principe, qui n’est pas de longue durée, & qui n’a point de maîtresse forme substantielle, qui le rende différent essentiellement de ses principes, comme la neige ou la glace, qui ne sont différentes de l’eau, que par l’adjonction de quelques qualités étrangères.  Le mixte parfait au contraire, est celui qui a une forme substantielle principale, distincte des principes qui le composent en suite de leur union parfaite, & qui est par conséquent de plus longue durée, comme les minéraux, les végétaux & les animaux.
On appelle météores, les corps qui sont imparfaitement composés, dont la différence est grande, selon la diversité des principes, dont ils abondent ; car il y en a qui sont sulfureux, d’autres qui sont nitreux, & les troisièmes aqueux, & ainsi des autres : il faut que nous en disions quelque chose, avant que de parler des mixtes, qui sont parfaitement composés ; & en cela, nous imiterons la nature, qui ne produit jamais de mixte parfait, qu’elle n’ait fait passer ses principes par la nature météorique, comme nous le dirons ci-après, parce qu’elle ne doit, ni ne peut passer d’une extrémité à l’autre, sans passer par quelque milieu. Les météores sont appelés des corps imparfaitement mêlés, non qu’ils aient la nature & la forme des mixtes ; mais parce qu’en gardant en quelque façon la nature des principes, ils ne diffèrent pas néanmoins en quelque sorte de l’état naturel de ces principes ; & c’est pour cela qu’ils semblent être d’une condition & d’une nature moyenne entre les principes purs & simples, & entre les corps qui sont parfaitement composés de ces mêmes principes. Ils sont aussi dits mixtes imparfaits, à cause de leur soudaine géné­ration, aussi bien que pour leur soudaine dissolution ; car comme la coagulation, on la mixtion des principes est imparfaite dans ces corps, aussi ne peuvent-ils être dura­bles ; mais ils repassent soudainement & facilement en la nature du principe, qui prédominait en eux. La cause matérielle éloignée de ces mixtes imparfaits, ou de ces météores, sont les principes, comme la plus prochaine, sont les fumées ou les esprits, auxquels ces mêmes principes sont volatilisés & spiritualisés, par la vertu de quelque cause efficiente.
Mais remarquer ici, qu’il y a deux espèces d’esprits ou de fumées, qui sont bien différentes l’une de l’autre : savoir, les va­peurs & les exhalaisons : la vapeur, est un esprit ou une fumée chaude & humide, & qui par conséquent est produite du phlegme, si elle est aqueuse ; de l’huile & du soufre, si elle est inflammable ; ou du mer­cure, si elle est venteuse & spirituelle. L’exhalaison, est une fumée chaude & sé­ché, qui par conséquent est engendrée d’un corps terrestre & d’un principe de sel. Il faut aussi prendre garde, que la vapeur est dite chaude & humide, parce que l’eau est convertie en vapeur, & qu’elle est élevée en haut par le moyen du feu qu’elle a en elle, & pour cette raison elle est appelée météore, ou un corps imparfaitement composé de quelques principes. Pour ce qui regarde la doctrine des météores en particu­lier, ceux qui seront curieux d’en savoir le détail, liront les Auteurs qui en ont écrit expressément : car ce serait passer les justes bornes d’un abrégé, tel que nous l’avons proposé dans l’Avant-propos, d’en parler exactement dans ce Traité Chimique.
SECTION QUATRIEME.
De la diversité des mixtes parfaits.
Après avoir montré que la nature tend toujours à la corporification, & à la spiritualisation des mixtes & des principes, par le moyen de l’esprit universel, & par la vertu du caractère des matrices particulières ; ce qui se fait par l’opération du ferment, & par l’impression de l’idée une fois reçue : il faut aussi parler de ces mixtes, qui sont engendrés, comme nous l’avez déjà dit plusieurs fois, par le seul esprit universel, revêtu de quelque idée météorique ; comme on le voit en la résolution des métaux & des autres minéraux, qui sont convertis en fumées & en exhalaisons, avant que de s’éclipser à notre vue, pour se réunir à l’esprit universel, d’où nous recueillons qu’il faut aussi qu’ils aient gardé & observé ces mêmes degrés de production, dans leur génération, dans leur corporification & dans leur coagulation.
Le corps qui est parfaitement composé, est animé ou inanimé ; le mixte animé, est celui qui est orné d’une âme ou d’une forme vivifiante, comme la plante, la bête & l’homme : au contraire, le mixte inanimé, est celui qui est privé de toute vie apparen­te, qui consiste au sentiment & au mouve­ment sensible.
Mais on demande, si les minéraux sont animés ou non : à quoi nous répondons brièvement, sans apporter les raisons ordi­naires pour ne pas ennuyer, qu’encore qu’on n’aperçoive pas dans ces corps, qui sont les fruits du centre de la terre, des opérations vitales si manifestes, que celles qui se remarquent dans les plantes & dans les animaux, toutefois ils n’en sont pas entiè­rement dépourvus, puisqu’ils se multiplient par une continuelle perpétuation ; ce qui fait dire, que comme ils ont une forme multiplicative de leur espèce, aussi ont-ils de la vie. Quelques anciens ont reconnu cette vie, comme Pline le témoigne, lorsqu’il dit au dixième Chapitre, Livre troi­sième de son histoire naturelle : Spumam nitri fieri, cum ros cecidisset, pragnantibus nitrariis, sed non parientibus. Concluons donc que les minéraux vivent tant qu’ils sont attachés à leur racine & à leur matrice, puisqu’ils y prennent accroissement : mais lorsqu’ils en sont séparés, on les appelle justement des mixtes inanimés : de même que le tronc d’un arbre, qui est sé­paré de sa racine, s’appelle légitimement mort. Nous les appellerons dorénavant en ce sens, des corps inanimés, aussi-bien que beaucoup d’autres, quoique tirés des corps animés. De cette façon, il y a deux espèces de corps inanimés : les uns sont tirés de la terre, & les autres sont tirés des mixtes mêmes, soit animés ou inanimés. Ceux qui sont tirés des entrailles de la terre, sont appelés minéraux : il y en a de trois espèces ; savoir, les métaux, les pierres & les moyens minéraux, qu’on appelle aussi marcassites.
Le métal, est un mixte qui s’étend sous le marteau, & qui se fond au feu. Les marcassites sont fusibles au feu, mais ne s’étendent point sous le marteau, & les pierres ne s’étendent point sous le marteau, ni ne se sondent pas au feu.
Quant aux mixtes, qui ne se tirent pas de la terre, on les tire ordinairement des corps animés, par l’artifice humain ; comme les fruits, les semences, les racines, les gommes, les résines, la laine, le coton, l’huile, le vin & diverses autres parties extraites, & séparées des végétaux & des animaux, qui ne sont plus considérées corn­ue organiques : on se sert aussi des animaux tous entiers, lorsqu’ils sont privés de leur vie & de leur âme. Nous traiterons suc­cinctement de tous ces mixtes, tant animés qu’inanimés dans les Sections suivantes.


SECTION CINQUIEME.
Des moyens minéraux ou des marcassites.
Les moyens minéraux, sont des fossiles, qui ont une nature moyenne entre les mé­taux & les pierres, parce qu’ils participent en quelque chose de l’essence de ces deux corps : ils conviennent avec les métaux par leur fusion, ils répondent aussi aux pierres par leur friabilité. Les moyens minéraux sont la plupart des sucs métalliques, dissous ou condensés ; ou bien, ce sont des terres métalliques & minérales.
Les principaux sucs métalliques sont, premièrement le sel, qui est un corps fort friable, qui se résout à l’humide & qui se coagule au sec ; ce qui fait juger que le principe qui abonde en ce mixte, est le sel dont il tire son nom : on juge donc que puisque c’est un mixte, il n’est pas aussi par conséquent destitué des autres principes, comme on le voit par l’action du feu sur ce composé.
Les sels, sont naturels ou artificiels : la nature engendre les premiers, qu’on appelle des sels fossiles : l’art fait les sels arti­ficiels ; c’est pourquoi il y en a de plusieurs espèces, comme le sel gemme, le sel armoniac, le salpêtre, ou le sel nitre, le sel de puits, le sel marin, le sel de fontaine, les alums & les vitriols, qui ont tous des qualités spécifiques, qui sont différentes les unes des autres, selon la nature des principes qui abondent en eux, & qui sont, ou fi­xes ou volatiles, ou qui sont dissolvants ou coagulants, comme cela se peut voir par la diversité des opérations, qu’on peut faire sur chaque espèce de ces sels.
Les bitumes suivent les sels, ils con­tiennent sous eux une grande diversité d’espèces, comme sont, l’asphalte, l’ambre ou le carabe, l’ambre gris, le camphre, le naphte, la pétrole & le soufre ; & remar­quer que nous ne parlons pas ici du soufre principiel de toutes les choses ; mais seule­ment d’un suc minéral gras & fétide, qui a en soi une partie subtile, qui est inflam­mable, & une autre qui est terrestre & vitriolique, par laquelle il détruit les métaux, & s’éteint aisément si elle abonde.
Le soufre dont nous nous servons, est ou vif, c’est-à-dire, tel qu’il est tiré de la terre, & qui n’a point passé par l’examen du feu, par le moyen duquel il est préparé, tel que nous le voyons en forme de canons ou de magdaleons. L’art tire de ces mixtes bitumineux, plusieurs remèdes différents pour la Médecine, comme nous le ferons voir dans le dernier Livre de la seconde partie de ce Traité Chimique.
L’arsenic, est ou naturel, ou artificiel : le naturel contient sous soi trois espèces, qui sont l’orpin, ainsi nommé de sa couleur or ; la sandaraque, qui est rouge, & le réalgar, qui est jaune. L’artificiel se fait par la sublimation du naturel avec le sel.
L’antimoine, est aussi naturel, qu’on ap­pelle aussi minéral, ou artificiel, qui est celui que nous achetons, qui a passé par la fonte & qui est réduit en pains. Nous par­lerons particulièrement du choix qu’on en doit faire, de ses parties constituantes , & des différentes sortes de ce minéral dans la pratique.
Le cinabre, est un corps minéral com­posé de soufre & de mercure, ou d’argent vif, qui sont coagulés ensemble jusqu’à une dureté pierreuse ; le naturel se tire des mines, qui est mêlé plus ou moins de sable ; l’artificiel se fait par la sublimation du sou­fre, & du mercure mêlés ensemble.
La cadmie, est naturelle ou artificielle, la naturelle est une pierre métallique, qui contient en soi le sel volatil & l’impur de quelque métal : il y en a une infinité d’espèces, qui sont différentes en couleurs, en vertus & en consistance. L’artificielle se trouve dans les fourneaux, où se fait la fonte des métaux ; & ce n’est rien autre chose que le sel volatil, ou la fleur des mé­taux, qui se sublime & s’attache aux parois du fourneau, ou qui s’élève comme une folle farine jusqu’au toit du lieu, où se sont les fontes métalliques ; il y en a aussi de différentes espèces, comme le pompholix, le spode & la turhie.
L’autre espèce de marcassites, sont les terres minérales, comme les bols, la terre de Lemnos, la terre de Silésie, la terre de Blois, la craie, l’argile & toutes les autres sortes de terres minérales. On pourrait en­core ajouter les terres artificielles, comme les différentes sortes de chaux qui se font de diverses pierres, qui contiennent en elles un sel corrosif & un feu caché.
Mais avant que de commencer la Section des métaux, il faut éclaircir une difficulté qui se présente en cet endroit ; qui est, que puisque les sels sont mis entre les sucs métalliques, comment se peut-il faire que le sel armoniac, qui est un sel, & quelques espèces de terres métalliques, dont nous avons parlé, soient mises au nombre des marcassites, puisque les marcassites, ou les moyens minéraux ne s’étendent pas sous le marteau, mais qu’ils se fondent néanmoins car il est constant que le sel armoniac ne se fond pas ; au contraire, il se sublime, & encore que ces terres ne se fondent pas aussi, mais qu’elles se calcinent, ou se su­bliment en fleurs métalliques. A quoi il faut répondre, qu’il est vrai que si on met le sel armoniac tout seul dans un creuset, il ne se fondra pas, mais il se sublimera ; qu’il est vrai néanmoins que si on mêlait ce même sel avec d’autres sels, il se fondrait avec eux : comme l’on voit aussi que si on mêle les terres métalliques seules au feu, elles se calcineront plutôt que de se fondre ; mais si on les allie avec quelque corps fusible, elles se fondront : comme lorsqu’on mêle la pierre calaminaire avec poids égal de cuivre de rosette, elle se fond avec ce métal, & le change en cuivre jaune qu’on appelle laiton, & l’augmente de cinquante pour cent. Il faut donc remar­quer, que quand on divise les fossiles en métaux, en pierres & en marcassites, il ne faut entendre autre chose par les marcassites, ou par les moyens minéraux, que les corps qui ont quelque milieu, ou quelque relation avec la nature des pierres, ou avec celle des métaux, soit à raison de la fusibilité, soit à raison de l’extensibilité, soit pour celle de la dureté, ou de la mollesse. Ainsi ce beau mixte, qui semble être le chef-d’œuvre de l’Art qui est le verre, se doit rapporter selon ce sens aux marcassites puisqu il se fond aisément ; & cependant il ne se peut étendre sous le marteau, si vous n’en excepter celui qui fut rendu malléable à Rome, dont le secret est péri avec son Auteur & son Inventeur.
SECTION SIXIEME.
Des métaux.
Les métaux sont des corps durs engen­drés dans les matrices particulières des en­trailles de la terre, qui peuvent être éten­dus sous le marteau, & qui peuvent être fondus au feu. Le nombre des métaux est ordinairement septénaire, qu’on rapporte au nombre des sept Planètes, dont les noms leur sont appliqués par les Chimistes. On divise les métaux en parfaits & en imparfaits : les parfais, sont ceux que la nature a poussés jusqu’à une dernière fin. Les marques de cette perfection sont la fi­xation parfaite, une très exacte mixtion & union des parties constitutives de ces corps, qui est suivie de pesanteur, de son & de couleur, qui sont capables d’une lon­gue fusion & d’une très forte ignition, sans altération de leurs qualités & sans perte de leur substance. Il y en a deux de cette na­ture, qui sont le Soleil & la Lune, ou l’or & l’argent. Les métaux imparfaits sont de deux sortes ; savoir, les durs & les mous ; les durs, sont ceux qui se mettent plutôt en ignition qu’en fusion, comme Mars & Vénus, ou le fer & le cuivre ; les mous, sont ceux qui se mettent plutôt en fusion qu’en ignition, comme Jupiter & Saturne, ou l’étain & le plomb. On met pour le septième métal, le Mercure, ou l’argent vif, qui est un métal liquide qu’on appelle à cette cause, fluide, comme on appelle les autres, solides. Cependant quelques-uns le rayent du nombre des métaux à cause de cette fluidité, & le mettent entre les cho­ses qui ont de l’affinité avec les métaux, comme étant une espèce de météore qui tient le milieu entre eux : plusieurs veulent même qu’il en soit la première matière.
On partage les métaux & les minéraux en deux sexes, & l’on se sert de divers menstrues pour leur dissolution ; ainsi il n’y a que les eaux régales qui puissent dissoudre l’or, le plomb & l’antimoine, qu’on pré­tend être les mâles, & les eaux fortes sim­ples, sont capables de dissoudre tous les au­tres qu’on croit être les femelles.
Avant que de finir cette Section, il faut éclaircir en peu de mots quelques questions qui se font sur la nature métallique. On demande premièrement, si lorsque plusieurs métaux sont fondus ensemble, il en résulte après ce mélange quelque espèce métallique, qui soit différente des métaux dont elle est composée. Il faut répondre négativement, parce que ce n’est pas une vraie mixtion, & encore moins une étroite union ; mais c’est plutôt une confusion, puisqu’on les peut séparer les uns des au­tres. Ou doute encore sur les métaux di­fférent entre eux spécifiquement, ou s’ils ne diffèrent seulement que selon le plus & le moins de perfection. Scaliger répond à cette question, que la nature n’a pas plutôt produit les autres métaux pour en faire de l’or, que les autres animaux pour en faite des hommes ; de plus, on peut dire que Dieu a créé la diversité des métaux, tant pour la perfection & l’embellissement de l’univers, que pour les différents usages auxquels ils sont employés par les hommes. Il faut avouer néanmoins que les minéraux & les métaux imparfaits tiennent toujours de l’un ou de l’autre des deux métaux parfaits, & le plus souvent de tous les deux ensemble, comme cela se prouve par l’ex­traction qu’en font ceux qui ont le secret de cette séparation, soit après une digestion précédente, soit en les examinant par le véritable séparateur, qui est le feu externe, qui excite la puissance du feu intérieur des choses, & qui est le seul instrument des sages, pour faire paraître la vérité de ce que je viens de dire. Ce qui fait conclure, que ces métaux & ces minéraux imparfaits tendent continuellement à la perfection de leur destination naturelle, pendant qu’ils sont encore dans le ventre de leur mère ; ce qu’ils ne peuvent plus faire, lorsqu’ils sont arrachés de leurs matrices.
Cette question est ordinairement suivie de celle qui fait demander, si l’Art est ca­pable de pouvoir changer un métal impar­fait, pour le pousser par cette métamor­phose jusqu’à la perfection de l’un des deux principaux luminaires. Il faut ici répondre affirmativement ; parce qu’il est vrai, que la nature & l’art peuvent faire de belles transmutations, en appliquant l’agent au patient ; mais la difficulté se trouve presque insurmontable, d’autant qu’il faut trouver précisément le point & le poids de nature ; & c’est ce travail qui a tourmenté depuis plusieurs siècles les esprits de tant de Cu­rieux opiniâtres, qui leur a fait user leurs & corps & vider leurs bourses.
La dernière question qui se fait, est de savoir si l’or peur être rendu potable : c’est ce qu’on ne doit point révoquer en doute, parce que l’expérience montre qu’il peut être mis en liqueur ; mais le principal est de savoir si cette liqueur peut nourrir, comme plusieurs le prétendent ; c’est ce que je nie absolument, parce qu’il n y a nulle analogie, & nulle relation entre l’or & notre corps, ce qui néanmoins se doit trouver nécessairement entre l’aliment & le corps alimenté : or, il n’y a nulle propor­tion entre la nature métallique & la nature animale ; il ne faut pas toutefois douter que cette liqueur ne soit une médecine très souveraine, lorsqu’elle est faite avec un dissolvant qui soit ami de notre nature, & qui soit capable de volatiliser l’or de ma­nière, qu’il ne soit pas possible à l’Art de le recorporifier en métal ; car quand il est ré­duit a ce point là, c’est alors qu’il passe jusque dans les dernières digestions, où il corrige tous les défauts qui s’y rencontrent ; & ainsi il altère & change notre corps en mieux, pourvu qu’on en sache bien l’usage & la dose, autrement ce serait plutôt un ennemi dévorant, qu’un hôte agréable & familier.
SECTION SEPTIEME.
Des pierres.
Les pierres sont des corps durs, qui ne s’étendent sous le marteau, ni ne fondent au feu ; elles sont engendrée dans leurs matrices particulières, d’un suc empreint de l’idée & du ferment lapidifique ; elles prennent leurs diverses couleurs des diverses mines, par où passe leur suc lapidifique & leur fumée, ou leur esprit coagulatif. Les pierres sont opaques on transparentes, les transparentes sont colorées ou sans couleur : ainsi on peut dire avec apparence, que l’esprit coagulatif de l’émeraude passe par une mine de vitriol ou de cuivre ; celui de l’opale par une mine de soufre, & celui du rubis & de l’escarboucle, par une mine d’or ; les grenats & quel­ques autres pierres de cette nature tirent leur couleur du fer, & cela se prouve par la pierre d’aimant qui les attire à soi, & ainsi des autres pierres ; mais l’esprit coagulatif du diamant & du cristal de roche, n’est qu’un pur & simple ferment pétrifiant, qui est privé de toute sulfuréité tingente, qui ne leur cause par conséquent que cette belle transparence qu’ils ont.
On remarque que les pierres opaques ou pellucides, ne s’engendrent pas seulement dans les entrailles de la terre ou dans les eaux, mais qu’elles s’engendrent aussi dans les entrailles & dans les viscères de toute sorte d’animaux, comme le prouvent les plus curieux Physiciens.
Cela soit dit brièvement touchant la nature des minéraux ; car pour ce qui concerne la doctrine de leur histoire particu­lière ; il la faut rechercher chez les Natu­ralistes qui en ont écrit expressément & exactement, comme Georgius Agricola & Lazarus Erlker ; car nous n’avons intention que de faire un abrégé des Catégories, auxquelles on peut rapporter tous les mixtes naturels qui en ressortiront.
SECTION HUITIEME.
Des autres mixtes, tant animés que des inanimés.
Nous avons dit qu’il y avait deux sortes de mixtes inanimés ; savoir, ceux qui se tirent du sein de la terre, & ceux qui n’en sont pas tirés ; c’est pourquoi, il ne reste plus qu’à vous parler des derniers, puisque nous avons suffisamment discouru des premiers, selon l’intention de cet Abrégé. Ceux qui sont de ce dernier ordre, sont les sucs & les liqueurs qui se tirent des plantes par expression ; aussi bien que des animaux médiatement ou immédiatement : comme le vin, l’huile, le vinaigre, les gommes, les résines, les fruits, les graisses, le lait, les cadavres & ses diverses parties, & plusieurs autres choses qui servent de remède, pour la conservation &la restauration de la santé des hommes.
Les mixtes animés, sont les végétaux ou les animaux ; les végétaux ou les plantes sont parfaites ou imparfaites ; les plantes parfaites, sont celles qui ont des racines  une surface ; & les imparfaites, sont celles qui manquent ou de racine, ou de surface ; truffes sont de cette espèce, car toute leur substance est racine ; & les champignons, auxquels on ne voit point du tout, ou son peu de racine. Les plantes parfaites sont divisées en herbe, en arbrisseau & en arbre ; & chacun de ces genres, est encore subdivisé en une infinité d’espèces différentes, dont les botanistes donnent les noms & les propriétés. Les parties des plantes parfaites, sont principales ou moins principales ; les principales, sont celles qui servent d’âme végétative pour faire ses fonctions : elles sont similaires ou dissimilaires ; les similaires, sont li­quides ou solides ; les liquides, sont les sucs & les larmes ; que si elles sont aqueu­ses, elles se coagulent en gommes ; & si elles sont sulfurées, elles se coagulent en résines, & c’est la raison pourquoi les gommes se dissolvent dans les liqueurs de la nature aqueuse, & que les résines ne peu­vent erre dissoutes, que par les huiles ou par les liqueurs, qui leur sont analogues. Les parties solides, sont la chair & les fibres de la plante. Les parties dissimilaires, c’est-à-dire, celles qui contiennent en elle une diversité de substances, sont ou perpétuelles, ou annuelles ; les perpétuelles, & celles qui durent longtemps, sont la racine, le tronc , l’écorce, la moelle & les rameaux ; les annuelles, sont celles qui renaissent tous les ans, comme les bourgeons, les fleurs, les feuilles, les fruits, les semences, &c.
De même donc que les plantes ont une grande diversité de parties, & qu’elles sont divisées en plusieurs espèces ; aussi les ani­maux qui ont des parties similaires & dissimilaires, sont divisés en une grande quan­tité d’espèces, car ils sont raisonnables ou irraisonnables ; les irraisonnables ou les bêtes, sont parfaites ou imparfaites ; les parfaites, sont celles qui n’ont point de césure, & qui engendrent du sang pour la nourriture de leurs parties ; les imparfaites, qui sont les insectes, sont celles qui n’en­gendrent point de sang, & qui sont divisées par césures. Toutes les bêtes, tant les parfaites que les imparfaites, sont ou gressiles, ou reptiles, ou naratiles ou volatiles. Si vous désirer de vous rendre savans dans l’histoire de ces animaux, il faut lire Aldrovandus, qui en a écrit très exactement Pour la connaissance de l’homme & de ses parties, il faut consulter les Anatomistes.

CHAPITRE VI.

Comment la Chimie travaille sur tous ces mixtes pour en tirer le pur, & pour en rejeter l’impur.
Vous voyez par le dénombrement de ces mixtes, combien l’empire de la Chimie est de grande étendue, puisque son travail s’occupe sur des composés si différents ; car elle peut prendre celui qui lui plait de tous ces corps, ou pour le diviser en ses principes, en faisant la séparation des substances dont ils sont composés ; ou elle s’en sert pour tirer le mystère de nature qui contient l’arcane, le magistère, la quintessence, l’extrait & le spécifique en un degré beaucoup plus éminent, que le corps duquel on le tire ; parce que ce corps est changé & exalté par la prépara­tion chimique, qui sépare l’impur pour achever ce mystère, comme cela se verra au Livre des opérations : car il ne se faut pas contenter de l’étude & de la lecture des Œuvres de Paracelse, & principalement de ses Livres des Archidoxes, que je vous ai déjà recommandés ; mais il faut aussi mettre la main à l’œuvre, pour entrer dans Intelligence de ses énigmes, sans se rebuter pour le temps qu’on y doit employer, pour la peine qu’on y prend, ni pour les frais qu’on y emploie ; comme sont ordi­nairement ceux qui croient & qui s’imaginent pouvoir devenir habiles par la lec­ture de quelques Auteurs, qui ne se fondent que sur l’autorité de leurs prédéces­seurs, & qui laissent en arrière l’expérience & la recherche des secrets de la nature, quoique ce soit la principale colonne de toute la bonne philosophie naturelle, & par conséquent celle de la bonne médecine. Pour parvenir à notre but, nous finirons notre Théorie pour entrer dans la Prati­que, afin que l’une fasse mieux entendre l’autre.



SECONDE PARTIE.

LIVRE PREMIER.

Des termes nécessaires, pour entendre & pour faire les opérations Chimiques.

PREFACE.

Nous avons montré dans la première Partie de ce Traité, les fondements sur lesquels toute la théorie de la Chimie est appuyée : mais parce que nous avons dit dans notre Avant-propos, que la Chimie est une Philosophie sensible, qui ne reçoit & qui n’admet que ce que les sens lui dé­montrent & lui sont paraître ; il est temps de venir à la pratique & aux opérations, pour examiner si tour ce que nous avons dit, est fondé sur les sens. Personne ne doit trouver étrange que la science mette la main à l’œuvre, puisque l’opération n’est que pour la contemplation, & que la con­templation n’est que pour l’opération ; ce qui fait que ces deux choses doivent être inséparables. Et s’il est vrai que toutes les doctrines & toutes les sciences doivent commencer par les sens, selon cette maxime qui dit : Nihil esse in intellectu, quin prius non suerit in sensu ; je trouve très à propos qu’on ait les sens bien informés & bien instruits de plusieurs expériences avant qu’on se puisse occuper théoriquement & contemplativement sur toutes les choses naturelles, de peur qu’on ne tombe dans les mêmes fautes de ces Philosophes superficiels, qui se contentent de philosopher sur les principes de quelque science, dont l’expérience découvre la fausseté. Par exemple, n’est-ce pas une erreur manifeste, de se persuader que la flamme ou la fumée, qui sort de quelque mixte par une violente résolution, soit un feu ou un air élémen­taire, & quelque chose de bien simple ; puisque si on les retient dans un alambic, ou dans quelque autre récipient, l’expé­rience fera voir aux sens que cette flamme ou cette fumée, ne sont pas des démens purs, & que ce ne sont pas aussi des mixtes imparfaits ; mais que c’est quelquefois le corps même d’un mixte très parfait, comme il parait clairement par la sublimation du soufre, & par celle du sel armoniac ; aussi bien que par les fumées du mercure, qui est le vif argent, qui ne sont autre chose que le même mercure, qui prend toute sorte de formes & de couleurs, comme le Prothée des anciens Poètes ; mais qui reprend néanmoins son premier être par la revivification ?
Ce que nous venons de dire, fait voir qu’il ne faut pas juger témérairement des choses ; comme de dire que toute fumée est air, pour quelque ressemblance qu’elle aurait avec l’air. Car quoique toute vapeur & toute exhalaison soient semblables à la vue, cependant elles sont d’une nature sort différente, comme cela se voit pat ceux qui les examinent à fonds, après les avoir logées dans leurs vaisseaux ; & c’est ce que nous serons voir par les opérations, dont nous traiterons dans la suite.
Mais parce qu’on rencontre dans la pra­tique de ces opérations plusieurs termes, qui sont essentiels à l’art Chimique, & qui sont assez difficiles à entendre, il est nécessaire de les expliquer avant que de commencer à parler de la pratique. Ainsi nous traiterons dans ce Livre, première­ment des diverses espèces de solutions & de coagulations, parce qu’une des princi­pales fins de la Chimie, est de spiritualiser & de corporifier, pour séparer par ce moyen le pur de l’impur. Après quoi nous enseignerons les divers degrés du feu, par le moyen duquel on parvient avec l’aide de plusieurs fourneaux, & de beaucoup de vaisseaux dînerons à cène véritable exaltation, qui tire du mystère de la nature de chaque mixte, l’arcane, l’élixir, la teinture, ou quelque sublime essence, qui soit graduée jusqu’à un tel point, qu’une seule goutte, ou un seul grain de ces remèdes merveilleux, fasse plus d’effet sans compa­raison, que plusieurs livres du mixte gros­sier & corporel, dont ces médicaments auront été tirés.

CHAPITRE I.

Des diverses espèces de solutions & coagulations.
Encore que la Chimie ait pour objet tous les corps naturels ; cependant elle travaille particulièrement sur le corps mix­te, dont elle enseigne l’exaltation, par le moyen de la solution & de la coagulation, qui contiennent sous elles diverses espèce d’opérations, qui rendent toutes, ou à la spiritualisation, ou à la corporification des minéraux, des végétaux, ou des animaux ; de manière que l’exaltation de quelque mixte, n’est autre chose que la plus pure partie de ce même mixte, réduire à une suprême perfection, par le moyen de diverses solutions & coagulations qui auront été plusieurs sois retirées, pour parvenir à réduire quelque chose au point de son exaltation, il faut premièrement séparer le pur de l’impur, ce qui se fait matériellement ou formellement : matériellement, par la cribration, l’ablution, l’édulcoration, la détersion, l’effusion, la colation, la filtration & la despumation : formellement par la distillation, par la sublimation, par la digestion, & par plusieurs autres opérations réitérées, dont nous parlerons ci-après.
Après avoir fait la séparation du pur & de l’impur, il faut rejeter l’impur pour parvenir à une exaltation parfaite, & mettre le pur, premièrement en solution, & puis en coagulation ; ce qui se fait, ou en le réduisant en fort petites parties, ou en liqueur ou en quelque corps solide, par le moyen des opérations qui suivent ; savoir, la limation, la rasion, la pulvérisation, l’alcoolisations, l’incision, la granulation, la lamination, la putréfaction, la fermentation, la macération, la fumigation qui est séché ou humide, la cohobation, la précipitation, l’amalgamation, la distilla­tion, la rectification, la sublimation, la calcination, qui est actuelle ou potentielle, la vitrification, la projection, la lapidification, l’extinction, la fusion, la liquation, la cémentation, la stratification, la réverbération, la sublimation ou la détonation, l’extraction , l’expression, l’incération, la digestion, l’évaporation, la dessiccation, l’exhalation, la circulation, la congélation, la cristallisation, la fixation, la volatilisation, la spiritualisation, la corporification, la mortification & la revivification. Et c’est de tous ces termes différents, dont il faut que nous donnions une claire intelligence en ce Chapitre.
La cribration, est lorsqu’on passe la ma­tière battue au mortier à travers le tamis ou par le crible ; l’une est la contusion parfaite, & l’autre, la grossière.
L’ablution ou la lotion, se fait lorsqu’on lave sa matière dans de l’eau, pour la nettoyer de ses impuretés les plus grossières. Et lorsque la matière est descendue au fond de l’eau par sa pesanteur, & qu’on verse l’eau par inclination, cela s’appelle effusion.
L’édulcoration, est l’opération, par laquelle on sépare les parties spiritueuses, salines & corrosives des préparations chimiques, qui se sont par la calcination actuelle ou potentielle.
On purge par la détersion, la matière qui ne peur souffrir l’eau, sans altération de ses qualités, ou sans déperdition de sa substan­ce ; de sorte, que si la matière se met dans quelque liqueur convenable, & qu’on la passe grossièrement en suite, soit à travers un linge, ou à travers de quelque autre couloir de drap ou d’étamine, cela se nomme colation ou percolation mais si cette opération se fait à travers quelque chose de plus compact & de plus serré, cela s’appel­lera filtration, qui se fait par le drap, par le papier, ou par la languette ; celle qui se fait par le papier, est la plus exacte & la plus nette.
La despumation, n’est rien autre chose, que la séparation qui se fait de l’écume, ou des autres ordures qui surnagent au-dessus des matières, avec quelque instru­ment propre à cet effet.
La limation, est la solution de la conti­nuité corporelle de quelque mixte par une lime d’acier, elle a son usage dans les trois familles des composés ; car on lime les os des animaux, les bois des végétaux, aussi-bien que le corps des métaux les plus durs & les plus solides.
La rasion, a beaucoup d’affinité avec la limation; mais elle se fait avec quelque instrument plus tranchant, comme avec un couteau, ou quelque autre chose de pareille nature : on la peut aussi rapporter en quel­que façon à l’incision.
La pulvérisation ou la contusion, ne sont rien autre chose que la réduction de quel­que mixte en poudre, par le moyen de la trituration dans un mortier, sur le marbre, ou sur le porphyre. Que si on réduit la ma­tière en poudre très subtile, qui soit impalpable & imperceptible, cela s’appelle alcoolisation, qui se dit aussi quelquefois des choses liquides, comme on appelle l’alcool de vin, ou des autres esprits volatils & inflammables, lorsque ces esprit sont tellement dépouillés de leur phlegme, qu’ils brûlent & eux & la matière, qu’ils ont trempée, comme du linge, du papier ou du coton.
On met par la granulation les matières minérales & métalliques en grenaille ; & par la limation, la bat & l’étend en petites lames déliées, comme sont l’or, l’argent & le cuivre en feuilles.
La putréfaction, se fait, lorsque le mixte tend à sa corruption, par une chaleur humide sans aucun mélange : que si cela se fait par le mélange & l’addition de quelque levain, qui est le ferment, comme du tartre, du sel commun, de la levure de bière, du levain, ou du ferment ordinaire & de la lie de vin, cela prend le nom de fermentation.
La macération, est lorsqu’on met quelque matière en infusion dans un menstrue, qui n’est que quelque humeur, ou quelque liqueur convenable & appropriée à votre intention, pour extraire la vertu du com­posé sur lequel on agit : cette opération demande le temps propre & nécessaire pour l’extraction, selon le plus ou le moins de fixité du corps, sur lequel on travaille.
La fumigation, est une corrosion des parties extérieures de quelque corps, qui se fait par quelque vapeur, ou par quelque exhalaison âcre & corrodante : si c’est par une vapeur, comme par celle du vinaigre, c’est une fumigation humide ; & si c’est pat une exhalaison, comme par la fumée du plomb ou de l’argent vif, c’est une fumi­gation sèche, qui calcine les métaux ré­duits en lames, & qui les rend si friables, qu’on les peut après réduire facilement en poudre.
La cohobation, se fait, lorsqu’il est nécessaire de rejeter souvent le menstrue, qui a été tiré d’un ou de plusieurs mixtes, sur les propres fèces ou le reste de ces mixtes, soit pour en tirer les vertus centriques, qui sont enfermées dans ces composés , soit pour faire que ces mêmes fèces se refournissent, & reprennent ce qu’elles avoient laissé volatiliser par le moyen de la chaleur dans la distillation, & c’est dans cette seule opération que la cohobation a lieu.
La précipitation, fait quitter le menstrue dissolvant, au corps que ce menstrue avait dissout, ce qui se fait par l’analogie, qui est entre les sels & les esprits ; car ce qui se dissout par les esprits, est précipité par les sels, & au contraire. Cette opération requiert une considération particulière de celui qui désire travailler, parce quelle donne beaucoup de lumières, pour bien comprendre la génération & la corruption des choses naturelles.
L’amalgamation, est une calcination particulière des métaux, que quelques Auteurs appellent la calcination philosophique, elle se fait par le moyen de l’union du mercure ou de l’argent vif dans les moindres parti­cules des métaux ; ce qui les sépare de telle sorte, que cela les rend onctueux & ma­niables à la main ; si bien que faisant éva­porer le mercure à la chaleur requise, les métaux sont réduits en une chaux très sub­tile, ce qui ne se peut faire par quelque autre moyen que ce soit.
La distillation, se fait, lorsque la matière, qui est enclose dans un vaisseau, pousse, chasse & envoie des vapeurs dans un autre vaisseau qui lui est uni, par le moyen & par l’activité du feu. Il y en a de trois espèces. La première est celle qui se fait, quand les vapeurs des choses distillées s’élè­vent en haut. La seconde, quand ces mê­mes vapeurs vont par le côté ; & la troisiè­me, quand elles tendent en bas. Le tout se fait selon les matières propres à la distilla­tion, & selon les vaisseaux convenables à cet effet.
La rectification, n’est autre chose que la réitération de la distillation, afin de rendre les vapeurs distillées, plus subtiles, ou pour priver quelque esprit de son phlegme, ou de ses parties les plus terrestres & les plus grossières, selon que ce sont des esprits ou acides fixes, ou que ce sont des esprits vo­latiles inflammables.
La sublimation, est une opération, par laquelle le feu fait passer en exhalaisons sèches tout un corps, ou quelqu’une de ses parties qui se condensent au haut du vaisseau, en fleurs déliées & subtiles, ou en un corps plus dense, plus compact & plus serré : cette façon d’opérer est opposée à la précipitation.
La calcination, est une action violente, qui réduit le mixte en chaux & en cendres, elle est double, savoir, la calcination ac­tuelle & la potentielle. Celle qui est actuelle, se fait par le moyen du bois enflammé, ou par celui des charbons ardents, qui sont le feu matériel ; & la calcination potentielle, est celle qui se fait par le moyen du feu secret & potentiel des eaux fortes, simples ou composées, & par les vapeurs, ou par les fumées corrosives, comme on le remarque dans la précipitation & dans la fumigation.
La vitrification, est le changement d’un métal, des minéraux, des végétaux, ou des pierres en verre ; ce qui se fait par le moyen de la projection après la fusion, ou par l’addition de quelques sels alcalis, on fixes & lixiviaux, qui pénètrent & qui purifient ces diverses substances, & les vitrifient en leur donnant la fusibilité & la transparence. Il y en a pourtant beaucoup qui sont opaques, qu’on appelle communément les émaux.
La lapidification se fait, lorsqu’on change les métaux en pierres & en pâtes, qui tiennent en quelque façon le milieu entre les verres métalliques & transparents, & les émaux, à cause qu’elles prennent un beau poli.
L’extinction, est la suffocation & le refroidissement d’une matière embrasée dans quelque liqueur, soit que ce soit pour tirer la vertu de cette matière & la communiquer à la liqueur, soit pour communiquer quelque qualité nouvelle à ce qu’on trempe ; comme on éteint la tutie & la pierre calaminaire dans de l’eau de fenouil ou dans du vinaigre, pour leur communiquer plus de vertu pour les yeux ; comme on trempe aussi tous les instruments qui se forgent du fer & de l’acier, pour leur donner le poli, la dureté & par conséquent le tranchant.
La fusion, se dit proprement des métaux & des minéraux ; elle se fait par une grande & violente ignition. Et la liquation ne se dit que des graisses des animaux, de la cire & des parties onctueuses, grasses & résineuses des végétaux, qui se fait par une chaleur tempérée.
On ôte par la cémentation les impuretés des métaux : elle sert aussi à leur examen, pour savoir s’ils sont vrais ou faux, comme on rétrécit aussi leur volume, par le resserrement de leurs parties, ce qui se fait par le moyen de la stratification, en faisant un lit de cément, puis un autre de lames métalliques ; & continuant ainsi, stratum super stratum, ou lit sur lit, jusqu’à ce que le vaisseau soit plein ; mais notez qu’il faut toujours commencer par le cément & finir par le même ; en suite de quoi, il faut luter bien exactement le pot ou le creuset, pour donner après cela le feu de roue par degrés jusqu’à la fusion.
La réverbération, est une ignition, par laquelle les corps sont calcinés en un fourneau de réverbère à feu de flamme ; soit que cela se fasse pour en séparer les esprits corrosifs ; soit qu’il se fasse simplement, pour subtiliser & pour ouvrir ce même corps, par le moyen de cette opération.
La fulmination ou la fulguration, est une opération, par laquelle tous les métaux, excepté l’or & l’argent, sont météorisés, réduits & chassés en vapeurs, en exhalaisons & en fumées, par le moyen du plomb sur la coupelle ou sur la cendrée, avec un feu très violent, animé de quelque bon & ample soufflet.
Ou fait la détonation, pour séparer & pour chasser toutes les parties sulfurées & mercurielles, qui sont impures dans quel­que mixte, afin qu’il ne demeure que la partie terrestre, qui est accompagnée du soufre interne & fixe, auquel réside prin­cipalement la vertu des minéraux : on fait cette opération par le moyen du salpêtre ou du nitre, comme cela se voit en la pré­paration de l’antimoine diaphorétique, qui se fait par détonation & par fusion.
L’extraction, est lorsqu’on tire l’essence ou la teinture d’un mixte, par le moyen d’un menstrue ou d’une liqueur convena­ble, que l’Artiste fait évaporer, s’il est vil & inutile, mais qu’il retire par distillation, s’il est précieux, & capable de pouvoir encore servir aux mêmes opérations ; ce qui demeure au fond du vaisseau, se nomme extrait.
L’expression se fait pour séparer le plus subtil du plus grossier, selon l’intention, qu’on a de garder l’un ou l’autre ; on se sert pour cela de la presse & des plateaux.
La digestion, est une des principales opérations, & une des plus nécessaires de la Chimie, parce que les mixtes sont rendus par elle traitables & capables de fournir ce qu’on en désire ; elle se pratique par le moyen d’un menstrue convenable, & d’une longue & longue chaleur : on la fait ordinai­rement dans quelque vaisseau de rencon­tre, qui sont deux vaisseaux qui s’embou­chent l’un dans l’autre, afin qu’il ne se perde rien des esprits volatiles de la chose qu’on digère : on se sert ordinairement dans cette opération de la chaleur du bain aqueux, du bain vaporeux, de l’aérien, de la chaleur du fumier de cheval, ou de celle des cendres, ou du sable. La digestion a beaucoup d’affinité avec la macération : elles diffèrent néanmoins entre elles, en ce qu’il se fait en digérant une espèce de coction, ce qui ne se fait pas dans la macé­ration.
On retire le menstrue, qui a servi à dissoudre, ou à extraire en vapeur, par le moyen de l’évaporation ; & par cette action, se produit la dessiccation ; mais par l’exhalation les esprits secs sont enlevés de la matière par le feu, & sont réduits en exhalaisons.
La circulation, est une opération, par laquelle les matières contenues au fond d’un pélican ou d’un vaisseau de rencontre, sont poussées en haut par l’action de la chaleur, puis elles retombent sur leurs propres corps, ou pour les volatiliser par le moyen des esprits, ou pour fixer l’esprit par le moyens du corps ; ce qui est très digne de la contemplation d’un homme qui veut être vrai Naturaliste.
La congélation, est la réduction des parties solides des animaux en gelée, par l’élixation avec quelque menstrue ; comme sont les gelées des cornes, des os, des muscles, des tendons & des cartilages ; mais notez que cette congélation ne se fait qu’à raison du sel volatil, qui abonde dans les animaux : comme la cristallisation, se dit aussi propre­ment des sels, lorsqu’on les purifie par di­verses solutions, filtrations & cristallisations, après que la liqueur qui les contient a été évaporée jusqu’à pellicule.
Les choses volatiles sont rendues fixes par la fixation, comme au contraire, les fixes sont rendues volatiles par la volatilisation. On appelle fixe ce qui est constant & permanent au feu ; comme on appelle volatile, ce qui fuit & s’exhale à la moindre chaleur. Mais remarquer ici, que comme il y a une grande diversité de degrés de chaleur, aussi il y a-t-il beaucoup de sortes de choses fixes, & beaucoup de volatiles.
La spiritualisation change tout le corps en esprit, en sorte qu’il ne nous est plus palpable ni sensible ; & par la corporification, l’esprit reprend son corps, & se rend derechef manifeste à nos sens ; mais ce corps est un corps exalté, qui est bien diffèrent en vertu de celui dont il a été tiré, puisque ce corps, ainsi glorifié, contient en soi le mystère de son mixte.
Par la mortification les mixtes sont comme détruits, & perdent toutes les qualités & les vertus de leur première nature, pour en acquérir d’autres, qui sont beaucoup plus sublimes & beaucoup plus efficaces, par le moyen de la revivification. C’est cette opération qui a fait dire à Paracelse, que la force de la mort est efficace, puisqu’il ne se fait point de résurrection sans elle ; & comme dit l’Apôtre Saint Paul, il faut que le grain meure en terre, avant que de re­vivre, & de se multiplier dans l’épi qui en provient.
Empyreume & empyreumatique, terme tiré du Grec, est une odeur désagréable, que communique la violence du feu au mixtes que l’on distille.

CHAPITRE II.

Des divers degrés de la chaleur et du feu.
Le plus puissant agent que nous ayons sous le Ciel, pour faire l’anatomie de tous les mixtes, est le feu, qui a besoin pour son entretien, premièrement de matière combustible, huileuse & sulfureuse, soit minérale, comme le charbon de terre, soit végétable, comme le bois & le charbon, & les huiles des végétaux; soit enfin animale, comme les graisses, les axonges & les huiles des animaux. En second lieu, le feu a besoin d’un air continuel, qui chasse par son action les excréments & les fuliginosités des matières qui se brûlent, & qui anime le feu, pour le faire plus ou moins agir sur son sujet ; & c’est cette nécessité qui a fait assez improprement dire à quel­ques-uns, que l’air était la vraie nourriture & la véritable pâture du feu. Si nous vou­lons parler très exactement, on ne peut pas dire que le feu reçoive de soi, ni en soi du plus ou du moins, ou comme disent les Philosophes, qu’il puisse recevoir inten­tion ou rémission ; cependant la matière sur laquelle il agit, peut recevoir plusieurs degrés de chaleur, selon l’approche ou l’éloignement du feu, ou l’interposition des choses qui peuvent recevoir l’impression de la chaleur. D’où il s’ensuit nécessairement, que le régime & la conduite de la chaleur, consiste en une juste & convenable quan­tité de feu, qui soit administrée par l’Ar­tiste, selon les conditions de la matière sur quoi il travaille, & selon les moyens dont il se sert, auxquels il faut qu’il donne une distance proportionnée.
Pour accroître & augmenter le feu, il faut ou mettre une plus grande quantité de charbon dans le fourneau, ou s’il y en assez, & qu’il n’agisse pas selon la volonté de celui qui travaille, il faut donner entrée à un plus grand air, ou par la porte du fourneau par où on met le feu ; ou ce qui sera mieux, en le donnant par la porte du cendrier ; & même en ouvrant les registres, qui sont en haut ou aux cotés des fourneaux, pour donner issue aux exhalaisons & aux vapeurs fuligineuses, qui suffoquent ordinairement le feu ; ou encore, en soufflant avec des soufflets, qui soient amples, & qui soient capables de beaucoup de vent. Ce que je viens de dire, doit faire con­naître qu’on peut affaiblir le feu par le contraire; comme de fermer les portes & les registres, pour empêcher l’entrée de l’air & la sortie des fuliginosités ; ou bien, on doit diminuer la matière combustible, ou couvrir le feu de cendres froides, ou d’une platine de fer, ou d’une brique, pour em­pêcher le désordre & les accidents qui arri­vent dans les opérations.
Pour ce qui concerne la distance du vaisseau qui contient la matière, cela ne se peut juger que selon les moyens interposée & la nature de la matière même. On peut néanmoins recevoir pour règle générale, qu’il faut qu’il y ait une distance d’environ huit pouces, entre la grille ou le réchaud qui contient le feu, & le cul ou le fond du vaisseau qui doit recevoir la chaleur : car le feu agit sur les matières, médiatement ou immédiatement : immédiatement, lorsque le feu agit sans opposition sur la ma­cère, ou sur le vaisseau qui la contient, soit que ce soit un creuset, une cornue ou quelque autre chose ; & c’est ce qu’on appelle communément le feu ouvert, le feu de calcination & le feu de suppression. Médiatement, lorsqu’il y a quelque chose qui est posée entre le feu & la matière, qui empêche son action destructive ; ce qui donne le moyen à l’Artiste de le gouverner, comme un habile écuyer, qui sait régir & dompter un cheval, par le moyen des rênes de la bride qu’il tient en sa main.
Nous comprendrons toutes les différences des degrés de la chaleur sous neuf classes principales, que l’Artiste pourra diversifier encore en une infinité de manières, selon son intention, & selon que le requiert la qualité du mixte sur quoi il opère ; ces différences sont celles qui suivent.
Nous prendrons le premier degré de la chaleur, par l’extrême & par le plus fort, qui est le feu de flamme, qui calcine & qui réverbère toutes les choses ; & c’est proprement celui qui est capable de faire passer en vapeur & en exhalaisons, les corps qui sont les plus solides & les plus fixes.
Le second est celui du charbon, qui sert proprement & principalement à la cémentation, pour la coloration & pour la purgation ; aussi-bien que pour le rétrécissement des métaux ; aussi bien que pour celle des minéraux, qui tiennent le plus de la nature métallique : on l’appelle quelquefois le feu de roue, & quelquefois le feu de suppression, selon que le feu est appro­prié dessus, dessous, ou à côté.
Le troisième degré du grand feu est celui de la lame de fer rougie au plus haut point qui est une chaleur, qui sert pour expérimenter & pour éprouver les teintures métalliques, aussi bien que le degré de fixation des remèdes minéraux.
Le quatrième prend pour son sujet la li­maille de fer enfermée dans une capsule, ou dans un chaudron de même matière ; & cela, parce que ce corps étant une fois échauffé, conserve sa chaleur beaucoup plus longtemps que les autres, & qu’il la communique avec une plus grande activité au vaisseau, qui contient la matière qui doit être distillée ou digérée, ou qui doit être cuite.
Le cinquième, est celui de sable, pour servir de moyen interposé ; il tient une chaleur moindre que celle de la limaille de fer, parce qu’il s’échauffe plus lentement, qu’il se refroidit plutôt, & qu’il est plus aisé de le tenir en bride par le moyen des registres bien appropriés.
Le sixième, est la chaleur des cendre, qui commence d’être une chaleur tempérée à l’égard des autres degrés de feu, dont nous avons parlé ci-devant ; ce feu sert ordinairement pour les extractions des mix­tes , qui sont de moyenne substance, soit de l’animal ou du végétable, & même pour leurs digestions & à leurs évaporations.
Le bain-marie, ou en parlant plus proprement, le bain marin, fait la septième de nos classes, & qui est la plus considérable de toutes les autres, comme étant celle qui fait la plus excellente & la plus utile pâme du travail de la Chimie ; parce que l’Artiste la peut conduire avec tant de jugement & avec tant de proportion, qu’il peut faire avec son aide une grande diversité d’opérations, qui sont impossibles par quelque autre voie imaginable ; car il peur être bouillant, demi-bouillant, frémissent, tiède, demi-tiède, & tenir encore le milieu entre tout ce que je viens de dire.
Le huitième degré du feu bien gradué, est le bain vaporeux ; car on peut mettre le vaisseaux simplement à la vapeur de l’eau, qui est contenue dans le bain marin ; & pour le neuvième, on peut mettre de la sciure de bois à l’entour du vaisseau, qui reçoit la vapeur, ou de la paille d’avoine, ou de la paille hachée menu ; parce que ce sont des corps qui attirent facilement cette vapeur & sa chaleur, & qui la conservent longtemps dans une grande lenteur, & dans une égalité presque parfaite.
Il y a encore le feu de lampe par-dessus tout ce que nous venons de dire, qui peut être gradué, selon l’éloignement & l’ap­proche de la lampe, qui aura un ou plusieurs lumignons ; ces lumignons seront composés de deux, de trois, de quatre ou d’un plus grand nombre de fils, selon qu’on voudra plus ou moins échauffer la matière ; cette chaleur sert principalement à cuire & à fixer.
Les Chimistes ont encore inventé plusieurs autres sortes de chaleur qui ne leur coûtent rien : comme celle du Soleil, soit en exposant leurs matières à la réflexion des rayons de sa lumière, qui auraient été reçus par quelque corps, plus ou moins capable de les renvoyer ; soit en concentrant les rayons de cette même lumière, par le moyen du miroir ardent, qui est un instrument capable de donner de l’étonnement aux plus habiles, qui ne connaissent pas la sphère de son activité ; puisque ces effets les moins considérables, sont de fondre les métaux, selon la coupe & la gran­de du diamètre de ces instruments admirables.
Mais ce qu’il y a de moins concevable, c’est que cette chaleur est un feu magique, qui est différent de tout autre feu ; puisque le dernier est destructif, & que ce premier est conservatif & multiplicatif, comme l’expérience le fait voir en la calcination solaire de l’antimoine, qui perd par cette opération son mercure & son soufre impur, qui s’exhalent en fumée ; ce qui devrait diminuer de son corps, & qui acquiert une vertu cordiale & diaphorétique, avec une augmentation de son poids, ce qui se prouve ainsi. Si on calcine dix grains de ce minéral au feu ordinaire, il diminue de quatre & par conséquent, il n’en reste que six, qui seront encore cathartiques & émétiques ; mais si vous en calciner autant à ce feu céleste, outre qu’il perd ses mauvaises qualités par l’exhalaison qui se fait de ses impuretés, qui ont du poids, & qui semblent avoir di­minué les dix grains ; il se trouve qu’il y en a douze après que la préparation est ache­vée, qui sont doués d’une vertu toute ad­mirable, & c’est ce qui cause avec raison, l’admiration des plus rares esprits : car il est augmenté de la juste moitié. Mais on cesse d’admirer, quand on a une fois connu & qu’on a bien compris, que la lumière est ce feu miraculeux, qui est le principe de toutes les choses naturelles, qui se joint & qui s’unit indivisiblement à son sembla­ble, lorsqu’il le rencontre en quelque sujet ce soit.
Les Artistes se servent encore de la cha­leur du fumier de cheval, qui est une chaleur putréfactive, que Paracelse recom­mande particulièrement, quand il s’agit d’ouvrir les corps les plus solides & les plus fixes, comme sont ceux des métaux & des minéraux ; afin d’en extraire plus aisément les beaux remèdes qu’il nous enseigne, on peut substituer à la chaleur du fumier, celle des bains & des fontaines minérales, qui sont chaudes naturellement ; aussi bien que celle du bain marin, qui est artificielle, pourvu qu’on la sache gouverner avec les proportions requises.

CHAPITRE III.

De la diversité des vaisseaux.
Comme on ne met pas souvent les ma­tières sur quoi l’Artiste travaille sur le feu nu & à découvert, mais qu’il faut nécessairement qu’elles soient encloses dans des vaisseaux propres & convenables à l’in­tention de celui qui travaille, qu’on ajuste & qu’on pose artistement & avec un grand jugement sur le feu, qui agit médiatement ou immédiatement ; afin que ce qui en sortira, ne se perde pas inutilement, mais au contraire, qu’il soit soigneusement & curieusement conservé : il faut donc que nous traitions dans ce Chapitre de la diversité de ces vaisseaux , & des différents usages où ils peuvent être employés utilement.
Or ces vaisseaux doivent être considérés, ou selon leur matière, ou selon leur forme, parce que ce sont deux parties essentielles, qui sont qu’on les emploie dans les opéra­tions de la Chimie ; & leur différence est aussi grande, qu’il y a de différentes vues dans les esprits de ceux qui s’appliquent à ce travail. Et comme il y a plusieurs siècle qu’on recherche la perfection des opéra­tions de cet Art, il faut aussi que nous tra­cions seulement en général la plus grande partie des instruments nécessaires, afin de laisser une liberté toute entière, à l’intention de ceux qui voudront travailler à ce bel Art, après qu’ils y auront été intro­duits, pour parvenir jusqu’aux connaissances les plus cachées des belles préparations, qui se font par son moyen.
On doit toujours choisir la plus nette matière pour la construction des vaisseaux ; il faut aussi quelle soit compacte & serrée, afin que les plus subtiles portions de la ma­tière ne puissent pas transpirer, & que cette matière des vaisseaux ne soit pas capable de communiquer aucune qualité étrangère à la matière simple ou composée, sur quoi le Chimiste opère. Le verre est le corps, q’on doit employer exclusivement à tout autre, à cause de son resserrement & de sa netteté, s’il était capable de souffrir toutes les actions du feu ; mais sa fusibilité & les accidents qui le cassent, nonobstant toutes les précautions des Artistes, fait qu’il faut avoir de nécessité recours à d’autres matières qui soient capables de résider au feu, & qui ne se puissent rompre si facilement ; comme a la terre de potier, qui fournit à la Chimie un bon nombre de vaisseaux pour son service, selon la diversité de ces terres, & selon leur porosité : car si on dit qu’on les peut enduire de quelques vernis, minéral ou métallique, qui empêcheront la transpiration ; la réponse sera, que cela les rend de la même nature du verre, & qu’ainsi elle sera sujette aux mêmes accidents ; car outre leur frangibilité commune, il saut avoir encore égard à ne les pas exposer trop hâtivement du froid au chaud, ni du chaud au froid ; parce que la compression ou la raréfraction ne manquerait pas de causer la cassure des uns & des autres.
Nous avons aussi besoin de vaisseaux métalliques, pour faire beaucoup d’opérations de l’Art Chimique, qui seraient bien malaisées & presque impossibles sans ce secours ; tant à cause de l’action du feu, qui détruit & qui consume ce qui lui est soumis, qu’à cause des diverses matières sur quoi l’Artiste agit ordinairement. Car on a besoin de verre ou de terre vernissée, pour contenir les acides & les substances salines, nitreuses, vitrioliques & alumineuses. Au contraire, il faut avoir des vaisseaux métalliques, qui puissent longtemps résister au feu ouvert, & qui contiennent beaucoup de matière, quand on doit tirer l’esprit du vin en quantité. On ne peut aussi tirer les huiles distillées des végétables sans ces vaisseaux ; parce que ces opérations ont besoin d’un feu violent & long, pour désunir les parties balsamiques & éthérées, de celles qui sont salines & terrestres ; ce qui ne peut être séparé qu’avec une grande quantité d’eau & par une grande ébullition. Mais observer de ne jamais vous servir d’aucun vaisseau, ni d’aucun instrument métallique, lorsqu’on travaillera sur le mercure, qu’on doit prendre doréna­vant pour le vif-argent, parce que ce mixte s’allie & s’amalgame facilement avec la plus grande partie des métaux, avec les uns plus facilement, & avec les autres plus difficilement. Cela soit dit en passant, pour ce qui regarde la matière des vaisseaux.
Pour ce qui est de la diversité de la forme des vaisseaux, qui doivent servir aux opé­rations de la Chimie, on la varie selon les différentes opérations. Car on se sert de cucurbites, couvertes de leur chapiteau ou de leur alambic pour la distillation, aussi bien que de la vessie de cuivre, qui doit être couverte de la tête de maure, faite du même métal ou d’étain, de crainte que les esprits ou les huiles qu’on distille, ne tirent quelque substance vitriolique du cuivre ;  serait aussi nécessaire, que tous les vaisseaux de cuivre, dont on se servira en Chimie, fussent étamés pour empêcher ce que nous venons de dire ; il faut aussi se servir de bassins amples & larges, sur quoi on posera une cloche d’étain proportionnée, pour la distillation des fruits récents, des plantes succulentes & des fleurs. Ces trois sortes de vaisseaux suffiront pour la distillation, qui se fait des vapeurs qui s’élèvent en haut.
Mais il faut avoir des cornues ou des retortes, & de grands & amples récipients, pour la distillation qui se fait des vapeurs, qui sont contraintes de sortir de coté, ce que les Artistes ont reconnu nécessaire ; parce que ces vapeurs ne peuvent pas être facilement élevées à cause de leur pesanteur : il est même quelquefois nécessaire d’avoir des retortes ouvertes par le haut, qui soient ou de métal, ou de terre ; comme aussi des récipients à deux & à trois canaux, ou à deux & à trois ouvertures, pour en ajuster d’autres à ce premier, afin de condenser plus facilement & plus subitement les exhalaisons & les vapeurs qui sortent de la matière ignifiée ; car si cela ne se faisait pas, il faudrait de nécessité, ou que le vaisseau qui contient la matière, se rom­pit, ou que le récipient sautât en l’air, s’il était seul, parce qu’il n’y aurait pas assez d’espace pour contenir, recevoir & tempé­rer l’impétuosité des fumées, que le feu envoie.
Il faut avoir des matras à long col, & qui soient d’embouchure étroite pour la diges­tion : on peut aussi se servir à cet effet de vaisseaux de rencontre, qui sont deux vais­seaux, qui s’embouchent l’un dans l’autre, afin que rien ne puisse exhaler de ce qui est utile.
On se sert de pélicans pour la circulation, & même des jumeaux, qui sont deux cucurbites avec leurs chapiteaux, dont les becs entrent dans le ventre de la cucurbite opposée. Les rencontres peuvent aussi servit à cette opération ; mais elles ne sont pas si commodes, que les deux vaisseaux précédents.
Il faut se servir d’aludels pour la sublimation, ou de quelques autres vaisseaux analogues ; comme de mettre des pots de terre, qui s’embouchent les uns dans les autres, ou des alambics aveugles, c’est-à-dire, sans becs : on se sert aussi de papier bleu, qui soit sort & bien collé, pour en faire des cornets qui reçoivent les exhalaisons des matières sublimables, comme cela se verra, quand on sublimera les fleurs de benjoin.
Pour la fonte ou pour la fusion, aussi bien que pour la cémentation & la calcination, il faut avoir des creusets, qui soient faits d’une bonne terre qui résiste au feu, qui soit capable de retenir les sels en fonte, & d’empêcher l’évaporation de leurs esprits, & même de tenir les métaux en flux ; il faut aussi avoir des couvercles pour les creusets, qui se puissent ôter & remettre avec les mollets, afin que les charbons, ou quelque autre corps étranger, ne tombent pas dans la matière qui est au feu ; ou qu’on puisse lutter ces couvercles bien exactement, comme cela se pratique dans les cémentations.
Il faut avoir finalement des terrines & des écuelles, des cuillères & des spatules de verre, de faïence, de grès, ou de quelque autre bonne terre, qui soit vernissée ou non vernissée, qui serviront pour les dilutions, les exhalations, les évapora­tion, les cristallisations, & particulièrement pour les résolutions à l’air.
Ceux qui voudront travailler aux véritables fixations, auront besoin des œufs philosophiques, ou d’un autre instrument qui est de mon invention, que je ne peut appeler autrement que du nom de l’œuf dans l’œuf, ou Ovum in ovo ; il participe de la nature du pélican, pour la circulation, & de celle de cet instrument, qu’on appelle un enfer, à cause que tout ce qu’on y met n’en peut jamais sortit : ce vaisseau sert à la fixation du mercure ; il a aussi la figure d’un œuf qui est enfermé dans un autre, si bien que c’est comme le raccourci & la véritable perfection de ces trois vaisseaux, qui peuvent servir à la fixation.
Or, comme la naïve description de tous ces vaisseaux ne peut être faite par écrit, & que la démonstration est beaucoup plus avantageuse que la lecture, on aura recourt pour cet effet à la planche qui est à la fin de ce Chapitre, où l’on en verra la représentation, qui servira de modèle.





CHAPITRE IV.

De la diversité de toutes sortes de fourneaux.
Il ne suffit pas que le Chimiste ait de la chaleur & des vaisseaux, il faut qu’il ait aussi des fourneaux pour régler & pour gouverner sa chaleur & son feu, pour appliquer & ajuster les vaisseaux au degré de feu, qu’il jugera convenable à sa matière. Les fourneaux sont des instruments, qui sont destinés aux opérations qui se sont par le moyen du feu, afin que la chaleur puisse être retenue & comme bridée, pour la pouvoir gouverner selon le jugement, l’habileté & l’intention de l’Artiste. On leur don­ne divers noms, selon la diversité des opérations auxquelles ils sont appropriés. Car ils sont fixes & immobiles, ou mobiles & portatifs. Nous ne parlerons ici que des fourneaux immobiles, puisque ce sont ceux qui servent plus utilement aux opérations de la Chimie ; & nous laisserons les autres à la fantaisie de ceux qui seront curieux de s’appliquer à ce bel Art. La matière des fourneaux est triple ; savoir, les briques, le lut, & les ferrements ; leur for­me se prend de leur utilité.
Tous les fourneaux doivent avoir quatre parties, qui leur sont absolument nécessaires, de quelque forme qu’ils puissent être construits, qui sont premièrement, le cendrier avec sa porte, qui sert pour recevoir & pour retirer les cendres qui tombent du charbon : secondement, il y a la grille, qui reçoit & qui soutient le charbon. Il y a en troisième lieu, le réchaud ou le foyer avec sa porte, pour jeter le charbon sur la grille, qui doit avoir ses registres pour gouverner & pour régir la chaleur du char­bon allumé, qui est contenu dedans. Il y a finalement l’ouvroir ou le laboratoire, qui doit contenir les vaisseaux & les matières sur quoi on travaille. Ce sont-là les remarques générales qui se doivent faire sur la matière & sur la construction des fourneaux. Il faut ensuite dire quelque chose de leur usage, & faire la description de leurs parties.
Il faut que nous commencions par le fourneau, qu’on appelle ordinairement athanor, qui est un mot Arabe, ou plutôt dérivé du Grec, pour signifier que ce fourneau conserve une chaleur perpétuelle. On lui donne ce nom par excellence, parce que ce fourneau n’est pas seulement plus utile que tous les autres, pour une grande quantité d’opérations en même temps ; mais aussi parce qu’il épargne le charbon, qu’il soulage les soins & l’assiduité de l’Artiste, & que la chaleur qu’il communique, peut être régie avec une très grande facilité. Il faut que l’Athanor ait quatre parties. La première, est la tour qui contient le charbon. La seconde, est un bain-marie. La troisième, un fourneau de cendres. Et la quatrième, celui du sable. La tour doit avoir quatre ou cinq pieds de hauteur ou environ : un pied & demi de carrure en dehors, & dix pouces de diamètre de vide en dedans. Il faut qu’elle ait son cendrier & sa porte pour la communication de l’air, & pour retirer les cendres, & la porte du dessus de la grille, qui ne sert que pour la nettoyer, & pour ôter les terres & les pierrailles, qui se rencontrent quelquefois avec les charbons, qui boucheraient la grille, qui empêcheraient l’air, & qui par conséquent éteindraient le feu. Il faut aussi que cette tour ait trois ouvertures d’un demi-pied de haut, & de trois pouces de large aux trois autres faces, qui soient faites au-dessus de la grille, afin qu’elles communiquent la chaleur au bain-marie, au fourneau de cendres & à celui du sable, qui doivent être bâtis contigus à cette tour, auxquels on fera aussi à chacun un cendrier & une grille avec sa porte, pour s’en servir en particulier sans la tour. Ces trous se doivent fermer avec des platines de fer, qui se hausseront & se baisseront, selon les degrés du feu qu’on voudra donner à l’un ou à l’autre de ces fourneaux. On peut aussi faire accommoder un chaudron quarré on rond, qui servira pour boucher le dessus de la tour, qui peut être utile à beaucoup d’opérations, & principalement aux digestions : ce chaudron s’emboîtera entre deux fers, dont l’un sera le bord du dedans de la tour, & l’autre celui du dehors : il faut aussi que le vide d’entre ces deux fers soit rempli de cendres, ce qui empêchera l’expiration de la chaleur par le haut de la tour; & ainsi le feu sera contraint de pousser son action par les côtés, y étant appelé par les registres, qui seront faits à chacun des trois fourneaux. Cela suffit pour comprendre la structure & l’usage de l Athanor ; car pour ce qui est de la forme & de la figure, elle dépend de l’Artiste.
On a encore besoin d’un fourneau distillatoire, dans lequel on enferme la vessie de cuivre, pour la distillation des eaux de vie, & pour celle des esprits ardents, qui se tirent par le moyen de la fermentation ; aussi-bien que pour l’extraction des huiles distillées, qu’on appelle improprement essences ; & après avoir couvert la vessie de la tête de maure, il faut avoir un tonneau qui ait un canal tout droit, ou qui soit fait en serpent, qui passe au-travers, qui reçoive les vapeurs que le feu chasse, & qui se condensent en liqueur dans ce canal, par le moyen de l’eau fraîche qui est contenue dans le tonneau.
Il faut que ceux qui veulent opérer sur les minéraux, & sur les métaux, aient un fourneau d’épreuve & de cémentation, qui n’est autre chose qu’un rond de briques d’un pied de diamètre en dedans, & haut le huit ou neuf pouces, auquel on laisse un trou pour le soufflet, après avoir fait le premier rang de briques, qui doivent être très exactement jointes & liées ensemble par un bon lut qui résiste bien au feu : ce fourneau peut aussi servir à coupeller & à calciner.
Un laboratoire ne peut être bien accom­pli, s’il n’est fourni d’un fourneau de réverbère, qui doit être clos ou ouvert. On ap­pelle clos, celui dans lequel on peut distiller les eaux fortes & les esprits des sels, com­me de nitre, de vitriol, du sel commun & des autres choses de pareille nature. Celui qu’on appelle ouvert, c’est celui dans lequel on peut réverbérer & calciner, par le moyen de la flamme qui doit passer sur la matière du derrière en devant, y étant attirée par une ouverture d’un demi-pouce de largeur, & de la longueur de tout le fourneau, qu’on laisse derrière la platine de fer, qui soutient les matières qu’on veut réverbérer ; & cette même flamme sort par une autre ouverture de pareille dimension, qui sera le long du haut du fourneau en devant, immédiatement au-dessous de son couvercle, qui doit être plat sans aucun autre registre que cette longue ouverture du devant.



II faut finalement avoir un fourneau à vent pour les fontes minérales & pour les métalliques, pour les vitrifications & pour les régules. Il faut que la grille soit posée sur un quarré soutenu sur quatre piliers, afin que le vent & l’ait aient une libre entrée, & qu’ainsi ils servent de soufflets : il faut qu’il y ait une ouverture d’un pied en quarré aux quatre faces de ce soubasse­ment ; puis on bâtira une tour ronde de la hauteur de quinze pouces & de huit pouces de diamètre en dedans ; que la porte pour l’entrée des creusets, soit de sept ou huit pouces de largeur, & de dix de hauteur ; il est nécessaire de couvrir cette tour d’un couvercle qui soit en dôme, avec un canal au-dessus, qui soit percé d’un trou de trois pouces de diamètre, sur lequel on en em­boîtera un autre de la hauteur de trois ou quatre pieds, afin de concentrer mieux l’action du feu à l’entour du creuset ou des autres vaisseaux, qui contiennent la matière qu’on veut fondre. Il faut boucher l’entrée des creusets avec une porte de bonne terre qui soit de trois pièces.





Mais comme ceux qui s’adonnent au tra­vail de la Chimie, ne sont pas toujours sédentaires, & qu’ainsi ils ne peuvent être fournis de toutes les sortes de fourneaux ; il faut que je donne la manière d’en bâtir un, qui pourra servir successivement à tou­tes les opérations de cet Art, pourvu qu’on ait les vaisseaux nécessaires, & qui soient de la même mesure du fourneau que je décrirai, ce qui se fait ainsi.
Il faut bâtir un fourneau d’un pied & demi en quarré, faire le fond du cendrier d’une brique plate, & continuer d’élever le mur d’alentour de deux briques, & laisser le vide au milieu avec la porte en devant de quatre pouces de haut, qui sont deux briques : couvrez ensuite la porte d’une brique, & achever le tour du quarré de la même égalité ; posez la grille qui soit de sept barreaux de fer de la grosseur du maî­tre doigt, qui soient forgés carrément : il faut poser ces barreaux sur leur tranchant ou leur arrête, afin que les cendres puissent mieux couler, & qu’ainsi elles ne suffo­quent pas le feu ; qu’il n’y ait que la distance de l’épaisseur du doigt indice entre chacun de ces barreaux ; puis après avoir égalé l’épaisseur de votre fer avec des tuileaux ou avec du carreau, qui est à peu près de la même épaisseur, & bien luté le tout ensemble, il faut commencer à bâtir en hotte, & ne laisser que six pouces de dé­couvert de votre grille, faisant à chaque lit de vos briques une retraite de trois lignes, ce que vous continuerez jusqu’à dix pouces de hauteur, qui est un espace nécessaire, tant pour contenir le charbon, que pour le jeu du feu ; il faut aussi laisser une porte de la même grandeur, que celle du cen­drier ; après avoir achevé cela , il faut poser de plat deux barres de fer de la grosseur d’un pouce, à la distance d’un demi-pied l’une de l’autre ; puis égaler le mur avec du gros carreau, ou avec quelque autre corps de pareille épaisseur ; & bâtir après cela tout à l’entour trois briques de côté, pour avoir plus d’espace pour poser les vais-seaux nécessaires aux opérations qui sui­vent.
Si on veut travailler au bain-marie, il faut avoir un chaudron rond, qui soit proportionné de diamètre au-dedans de votre fourneau, & qui n’ait qu’un pied de haut, afin de l’emboîter dans ce fourneau ; & l’espace qui sera dans les coins, servira pour faire des registres pour l’évocation, ou pour la rémission de la chaleur.
Il faut avoir aussi un autre chaudron, qui ait le fond de bonne taule ou de planche de fer, avec le contour qui soit de moindre épaisseur, qui soit approprié pour entrer dans le même fourneau, qui servira pour distiller & pour travailler aux cen­dres, au sable & à la limaille de fer : si ce chaudron était d’un bon fer de cuirasse, & qu’il fût forgé tout d’une pièce, il pourrait aussi servir de bain-marie.
Que si on veut travailler avec la retorte, on peut poser un couvercle de pots de terre, renverse sur les barres, & mettre sur ce couvercle une poignée de sable, qui servira de lut pour empêcher que le verre ne se casse, & que le feu n’agisse trop promptement sur le vaisseau & sur la matière qu’il contient : après quoi, il n’y a plus qu’à couvrir le dessus du fourneau d’une terrine de terre non vernissée, qui soit percée au milieu, afin que ce trou serve de registre avec les quatre autres angles, pour la direc­tion du feu.
Si l’Artiste désire de se servir de fourneau, à la fonte, à la calcination, à la cémentation, ou à la réverbération, il pourra le faire après avoir été le haut des briques qui sont bâties de côté, comme aussi les barres, afin qu’il puisse introduire ses vaisseaux & ses matières plus librement & plus facilement.
C’est ce que nous avions à dire des fourneaux, qu’on bâtit avec le lut & les briques, il ne reste plus qu’à dire quelque chose du fourneau de lampe, qui peut servit aux plus curieux à plusieurs opérations Chi­miques. Ce fourneau doit êre fait d’une bonne terre boleuse, qui soit compacte, bien pétrie, bien alliée, & quelle soit bien cuite, afin que la chaleur de la lampe ne puisse transpirer ; & afin que cela n’ar­rive pas, on pourra faire un enduit au-dedans & au-dehors du fourneau, après qu’il sera cuit avec des blancs d’œuf, qui soient réduits en eau par une continuelle agitation.
Ce fourneau doit être de trois pièces, qui fassent en tout la hauteur de vingt & un pouces, qu’il soit de l’épaisseur d’un pouce, & qu il ait en dedans huit pouce de diamètre. Il faut que la première pièce de ce fourneau qui est sa base, soit de la hauteur de huit pouces, qu’il soit percé par le bas de quatre pouces & demi de diamè­tre, afin que cette couverture serve pour l’introduction de la lampe, qui doit être de trois pouces de diamètre & de deux de profondeur, qu’elle soit ronde & couverte d’une platine qui soit percée au milieu d’un trou, qui puisse recevoir une mèche de douze fils au plus, & qu’il y ait encore six autres trous de pareille grandeur, qui soient proportionnés à une distance également éloignée de celui du milieu. La seconde pièce sera de sept pouces de haut, il faut qu’elle s’emboîte juste dans la première pièce, & qu’elle ait quatre pattes de terre qui soient d’un pouce hors œuvre, pour soutenir un vaisseau de terre ou de cuivre, qui aura six pouces de diamètre & de qua­tre de haut, qui servira de bain-marie & de capsule, pour les cendres ou pour le sable. Il faut aussi que cette seconde pièce soit percée de deux trous à l’opposite l’un de l’autre, qui soient d’un pouce & demi de diamètre, auxquels on ajustera deux cristaux de Venise. Ces deux trous se doivent faire entre la hauteur du quatrième pouce & du dernier de la hauteur, qui serviront de fenêtre, pour voir le changement des couleurs dans les opérations, comme aussi les dissolutions, en opposant une chandelle allumée d’un côté & regardant de l’autre, parce que le vaisseau & la matière qu’il contiendra, seront entre deux. La troisième pièce du fourneau doit être de six pouces, pour achever les vingt & un pouces de la hauteur entière, qui doit être faite en dôme ou en hémisphère, qui soit percée au haut, d’un trou d un pouce de diamètre, qui reçoive plusieurs pièces de trois lignes chacune, qui aillent toujours en rétrécissant jusqu’à un bouton fait en pyramide, qui fermera le dernier. Il faudra qu’il y ait encore quatre autres trous de la même façon, qui soient faits dans le troisième & quatrième pouce de la hauteur, & qui soient également distants les uns des autres : ce sont ces trous qui servent de registre au four à lampe, dont la chaleur est régie, pour l’augmentation ou pour la rémission de son feu, par l’éloignement & par l’approche de la lampe, qui doit être posée sur un rond de bois, qui soit ajusté sur un à vis qui l’élevé, ou qui l’abaisse autant qu’on voudra, comme aussi en augmentant le nombre des mèches, & en faisant ces mè­ches d’un ou de plusieurs fils, selon que les opérations le demanderont.
Mais ce qu’il y a de plus considérable pour la remarque du plus ou du moins de chaleur, se voit par le moyen du thermo­mètre, qui est un instrument de verre, dans lequel on met de l’eau, qui marque très exactement les degré de la chaleur, par l’a­baissement & l’élévation de cette eau. On pourra rectifier les huiles, dont on se ser­vira pour la lampe sur des sels fixes faits par calcination, afin qu’elles fassent moins de suie, & qu’elles agissent plus puissamment, puisque cette rectification leur ôte leur humidité excrémenteuse & leur super­flu. Les mèches doivent être d’or ou d’alun de plume, ou d’amiantes, qui est un mi­néral qui se trouve dans l’Ile d’Elbe, auxquelles on pourra substituer la moelle in­terne de sureau ou de jonc, qui soit bien desséchée, qu’il faudra changer de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, ce qui fait qu’il faut avoir deux lampes, qu’on substituera l’une à l’autre, afin qu’il n’y ait aucune intermission de la chaleur. Si on se sert de la mèche de moelle de sureau, il faut qu’il y ait une petite pointe de fer aiguë qui soit soudée au fond de la lampe, & qui réponde au milieu du trou du cou­vercle qui doit contenir la mèche.
La figure de tous ces fourneaux se verra dans la planche, qui est à la fin de ce Chapitre. Il faut seulement dire encore deux mots des instruments de fer qui sont nécessaires pour les fourneaux : car il faut avoir des tenailles pour tirer les creusets du feu, des mollets ou des pincettes, un racloir fait en crochet pour nettoyer les grilles, & une pelle de fer pour tirer les cendres. Il faut aussi avoir un cornet de fer, forgé & bien soudé pour le jet de régules, dont on verra aussi la figure avec les instruments de verre.