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LEFEVRE Cours de Chimie (Tome 1 - Section 2)


CHAPITRE V.



Des lutations.


Après avoir fait la description de la variété des vaisseaux & de leurs usages, aussi-bien que de la diversité des fourneaux, il faut parler de toutes les lutations, tant du lut ou du mortier qui sert à la fabri­qua des fourneaux, que du lut qui sert à la conservation des vaisseaux, & à radouber & raccommoder leurs cassures, & même à leur mutuelle conjonction.
Le lut qui doit être employé à la construction des fourneaux, se doit faire avec de la terre argileuse, qui ne soit pas trop grasse, de peur qu’elle ne fasse des fentes, & qui ne soit pas trop maigre, ni trop sableuse, de peur qu’elle n’ait pas assez de liaison : il faut détremper cette terre avec de l’eau, dans quoi on aura détrempé de la crotte de cheval en bonne quantité & de la suie de cheminée, afin que cela com­munique à l’eau un sel, qui donne la liaison & la résistance au feu. Que si on se veut servir de ce même lut, pour enduire & pour lutter les vaisseaux de verre ou de terre qu’on expose au feu ouvert, & prin­cipalement pour les retortes, il y faudra ajouter du sel commun, ou de la tête morte d’eau forte, du verre pilé & des paillettes de fer, qui tombent en bas de l’enclume quand on forge ; & on aura un lut qui ré­sistera si bien au feu, qu’il sera impénétra­ble aux vapeurs, jusque là qu’il sert de retorte, lorsque celles de verre sont fon­dues par la longueur & la grande violence du feu de flamme, qu’on donne sur la fin des opérations qu’on fait sur les minéraux. Quand nous avons parlé des vaisseaux, nous avons dit qu’il y en avait qu’on devait joindre ensemble pour une seule opé­ration ; & que lorsque les substances sur quoi on travaille, sont subtiles, pénétrants & éthérées, il est nécessaire que les join­tures des vaisseaux soient très exactement luttées. Il faut donc qu’il y ait trois sortes de luts, pour joindre les vaisseaux ensemble, lorsqu’ils ne sont pas exposés au feu ouvert ; le premier, est le lut, qui se fait avec les blancs d’œufs battus & réduis en eau par une longue agitation, dans quoi il faut tremper des bandelettes de linge, sur quoi il faut poudrer de la chaux vive, qui soit réduite en poudre subtile, puis poser une autre bande de linge mouillé, puis poudrer & continuer ainsi jusqu’à trois fois ; mais notez qu’il ne faut jamais mêler la poudre de la chaux vive avec l’eau des blancs d’œufs, d’autant que le feu secret de cette chaux les brûlerait & les durcirait, qui est pourtant une faute que beaucoup d’Artistes commettent : on peut aussi tremper de la vessie de porc, ou de celle de bœuf, dans l’eau de blancs d’œufs, sans se servir de la chaux, & principalement dans la rectification & dans l’alcoolisation des esprits ardents, qui se tirent des choses fermentées. Le second lut, est celui qui se fait avec de l’amidon, ou avec de la farine cuite & réduite en bouillie avec de l’eau commune : ce lut suffit pour lutter les vaisseaux, qui ne contiennent pas des matières si subtiles. Le troisième, n’est rien autre chose que du papier coupé par bandes plier & trempé dans l’eau, qu’on met à l’entour du haut des cucurbites, tant pour empêcher que le chapiteau ne froisse la cucurbite, que pour empêcher les vapeurs de s’exhaler : cette lutation n’a point de lieu, que lorsqu’on évapore & qu’on retire quelque menstrue, qui ne peut être utile à quelque autre opération.
Il faut aussi faire un bon lut, pour les fissures des vaisseaux & pour les joindre ensemble, lorsqu’ils doivent souffrir une grande violence de feu. Il y en a de deux sortes. Le premier, est celui qui se fait avec du verre réduit en poudre très subtile, du karabé, ou du succin & du borax, qu’il faut détremper avec du muscilage de gomme arabique, qu’on appliquera aux jointures des vaisseaux ou à leurs cassures ; & après que cela sera bien séché, il faudra passer un fer rouge par-dessus, qui leur donnera une liaison & une union presque parfaite avec les vaisseaux. Mais si on ne veut pas tant prendre de peine, il faut faire simplement un lut avec du fromage mou, de la chaux vive & de la farine de seigle, & l’expérience fera voir qu’il est très excellent pour cet effet.
Que si vous adapter le col de la cornue au récipient, pour la distillation des eaux fortes & des esprits des sels, il faut prendre simplement du lut commun & de la tête morte de vitriol ou d’eau forte, avec une bonne poignée de sel commun, qu’il faut bien pétrir ensemble avec de l’eau, dans quoi on aura dissout le sel, & boucher avec ce lut l’espace qui joint le récipient & la cornue ensemble, & le faire sécher à une chaleur lente, afin qu’il ne fasse point de fentes ; que s’il arrivait qu’il se fendît, il faut avoir soin d’en bien refermer les fentes, à mesure qu’elles se font, parce que cela est de grande importance pour em­pêcher l’exhalaison des esprits volatils.
On peut encore ajouter légitimement a toutes ces lutations, le lut ou le seau de Hermès, qui n’est rien autre chose que la fonte du verre, dont le col du vaisseau est fait : il faut pour cet effet donner le feu de fusion peu à peu, & lorsqu’on voit que le col du vaisseau commence à s’incliner par la chaleur du feu qui fond le verre, il faut avoir des ciseaux qui soient forts, & couper le col de ce vaisseau à l’endroit où le verre commence à couler : cela fait une compression qui unit les bords du verre inséparablement. Que si on aime mieux le serrer en pointe, en tortillant le col du vaisseau peu à peu, il faut après mettre le petit bout à la flamme de la chandelle ou de la lampe, afin qu’il se forme un petit bouton, qui bouche bien exactement un petit trou, qui demeure ordinairement au bout du tortis, & qui est presque imper­ceptible.
Or, comme les vaisseaux ne sont pas toujours fabriqués selon que nous le désirerions, & qu’il en saut ôter souvent quel­que partie, qui peut incommoder dans les opérations ; il faut aussi enseigner de quel­le façon cela se pourra faire sans risquer le vaisseau, ce qui se fait en rompant & cassant le verre également en travers : on y procède de trois façons, savoir, ou en appliquant un fer rouge pour commen­cer la fente ou la fissure, ou en faisant trois tours de fil soufré à l’entour du col du vaisseau, s’il est gros & épais, ou finalement en échauffant & tournant le vaisseau qu’on veut casser, à la flamme de la lampe ou de la chandelle, s’il est petit & mince ; & lorsque le verre est bien échauffé par l’un de ces trois moyens, il le faut essuyer, & jeter dessus quelques gouttes d’eau froide, qui feront une fente, qu’il faudra continuer & conduire jusqu’au bout avec de la mécher d’arquebuse allumée, en échauffant le verre en soufflant sur le char­bon de la mèche, & ainsi on ne risquera jamais les vaisseaux.

CHAPITRE VI.


De l’explication des caractères & termes, dont les Auteurs se sont servi en Chimie.

Comme les anciens Sages cachaient les secrets de la nature sous des ombres & sous des obscurités, de peur que le vul­gaire ignorant ne profanât la sacrée Philosophie ; les Philosophes hermétiques, qui sont les Chimistes, en ont usé de même pour ne pas rendre leur science com­mue, & pour ne pas profaner les mystères admirables qu’elle contient : c’est pour­voi ils se sont servis de marques & de ca­ractères hiéroglyphiques, aussi bien que de quelques termes qui sont inusités aux autres, pour exprimer plusieurs choses, qui sont de l’essence de la théorie ou de la pratique de leur art. Ce qui fait que nous avons jugé à propos d’expliquer, autant que nous pourrons, ce que signifient ces marques & ces termes obscurs, afin que lorsque les curieux de la Chimie les rencontreront dans les Auteurs anciens ou dans les modernes, cela ne les rebute pas, & ne leur fasse commettre aucune faute : assurant que ce que nous en dirons, donnera assez de lumière aux nouveaux Chimistes, pour les introduire dans la claire intelligence de tous les livres, qui traitent de cette belle Physique.
Les Chimistes se servent encore, outre toutes ces marques, de plusieurs termes obscurs pour cacher leur science, qui semblent très étranges aux novices en cet art : c’est pourquoi il faut aussi que nous en expliquions quelques-uns des plus cachés, pour mieux faire connaître les autres. Ainsi ils ont appelle Lili, la matière pour faire quelque teinture excellente, soit de l’antimoine, ou de quelque autre chose ; l’eau forte, estomac d’Autruche ; le sel armoniac sublimé, l’aigle étendue ; la teintée d’or, le lion rouge ; celle du vitriol, le lion vert ; les deux dragons, le mercure sublimé corrosif & l’antimoine ; le beurre d’antimoine, l’écume envenimée des deux dragons ; la teinture de l’antimoine, sang de dragon ; & lorsque cette teinture est coagulée, ils l’ont nommée la gelée du loup. Ils appellent encore la rougeur qui est dans le récipient, quand on distille l’esprit du sel de nitre, le sang de la Sala­mandre. Ils ont appelé la vigne, le grand végétable ; & le tartre, l’excrément du suc du plan de Janus, & beaucoup d’autres noms qui sont plus ou moins énigmatiques, que nous ne rapporterons pas ici, tant à cause que cela serait inutile & ennuyeux, que parce qu’ils peuvent être facilement conçus & entendus pat la lecture & par le travail, qui sont les deux fils qui peuvent faite sortir de ce labyrinthe. Ainsi nous finirons ce Chapitre & ce premier Livre, pour entrer par le second de notre deuxième partie, dans la description ingénue que nous donnerons du travail, de la préparation des remèdes, & des excellents usages auxquels ils peuvent être appliqués. Et les caractères sont expliqués dans la Table ci-jointe.

























LIVRE SECOND.

Des Opérations Chimiques.

CHAPITRE I.


Des observations pour la sépara­tion & pour la purification des cinq premières substances, après qu’elles ont été tirées des composés.

Le feu est un puissant agent & une cause équivoque, qui élève facile­ment les substances évaporables, sublimables & volatiles, comme sont le phlegme, l’esprit & l’huile. Le phlegme est élevé le premier, à cause qu’il n’adhère pas beau­coup aux autres, & c’est pour cela qu’il ne faut qu’un feu lent pour son extraction, comme il faut aussi un feu plus fort pour faire sortir l’huile, à cause de sa viscosité & de son union avec le sel ; & l’esprit requiert encore un feu plus violent à cause de sa pesanteur, puisque les esprits ne sont que des sels ouverts, comme les sels ne sont que des esprits coagulés. Quelquefois le phlegme, l’huile & l’esprit montent confusément ensemble avec beau­coup de sel, par la grande violence & par la véhémence du feu ; & même on trouve souvent beaucoup de terre, qui s’est subli­mée avec ces substances, comme on le peut voir en la suie des cheminées, dont ou peut faire aisément la séparation des cinq substances.
On peut donc séparer le phlegme, qui sort le premier à la chaleur du bain-marie, ou à quelque autre, qui lui soit analogue. On le sépare de l’huile par l’entonnoir, par­ce que l’huile surnage ; mais il le faut sé­parer de l’esprit par la chaleur tempérée du bain-marie, ou quelque autre semblable ; car cette chaleur est capable de faire mon­ter le phlegme, & ne peut pousser l’esprit en haut à cause de sa pesanteur : il faut donc un feu plus fort pour sublimer l’esprit, comme celui des cendres, du sable ou de la limaille, ou même de quelque chaleur plus vive, selon la nature particulière de l’esprit.
Le sel & la terre n’ont pas une étroite liai­son ensemble, c’est pourquoi on les peut facilement séparer par le moyen de quel­que liqueur aqueuse, qui est le menstrue le plus propre pour dissoudre les sels, & pour les séparer de la terre : & comme la terre est d’une nature indissoluble, elle se précipite au fond par sa pesanteur. Après qu’on aura séparé le sel de cette manière, il faut filtrer la lessive, & faire évaporer jusqu’à pellicule le menstrue dans des écuelles de verre, de faïence ou de grès, puis les exposer au froid pour faire cristalliser le sel, qu’il faut dessécher à une chaleur lente, puis le mettre dans des vases de ver­re, qui soient bien bouchés, afin d’em­pêcher qu’ils ne se résolvent par l’attrac­tion de l’humidité de l’air.
Mais il faut remarquer que les esprits ardents, qui sont faits des choses fermentées, sont encore plus légers que le phlegme, & qu’ainsi ils moment les premiers ou dans leur distillation, ou dans leur rectification. L’exemple en est familier & remarquable dans la façon dont se fait le vin : car si on prend du moût pour le distiller, avant qu’il ait été fermenté, il ne montera que du phlegme ; car l’esprit demeurera lié & at­taché avec le sel essentiel de ce suc, qui s’épaissira en un extrait fort doux & très a­gréable : au lieu que si l’on attend à distiller cette liqueur, après que la fermentation aura été faite dans les celliers, on tirera un esprit ardent le premier, le phlegme suivra, & il ne restera au fond qu’un extrait ingrat & mauvais, parce que ce sel essentiel du moût aura été volatilisé en esprit par l’action de la fermentation.
La différence des vaisseaux & les divers degrés du feu, servent aussi beaucoup à sé­parer & à rassembler ces diverses substan­ces, après qu’elles sont déliées les unes des autres : car la liaison étant une fois rom­pue, chacune se retire à part ; mais lorsque le feu intervient, il met & réduit le tout en vapeurs & en exhalaisons, que les Artistes reçoivent en des vaisseaux divers, selon la diversité de ces substances. Ainsi on sépare facilement l’esprit de l’huile par l’entonnoir, soit qu’elle surnage comme des huiles des fleurs & des semences, soit qu’elle aille au fond, comme celle qui se tire des aromates & des bois. Mais on ne sépare le sel de l’esprit que par une grande & violente chaleur, à cause de la grande sympathie, qui est entre l’esprit & le sel : ce qui fait remarquer qu’il faut des sels pour fixer les esprits, & qu’il faut aussi ré­ciproquement des esprits pour volatiliser les sels.
Chacun pourra recueillir de soi-même, sur ce que nous avons dit ci-devant, plusieurs autres belles considérations pour ce qui concerne les distillations des mixtes, qui sont abondants en sel, en esprit, ou en huile, ou en quelque autre substance moyenne entre ces trois ; mais il faut surtout remarquer généralement, que les animaux & leurs parties ne requièrent dans les opé­rations que l’on fait sur leur substance, qu’une chaleur très lente, à cause qu’ils sont composés d’une huile & d’un esprit, qui font très volatils, & que les végétaux & leurs parties demandent une chaleur d’un degré plus exalté, suivant le plus ou le moins de fixité qu’ils ont en eux ; mais les minéraux, & surtout la famille des sels, demandent la chaleur la plus vio­lente.
Lorsque les huiles, les esprits & les autres substances montent confusément ensemble, il les faut rectifier, c’est-à-dire, qu’on les purifie par une distillation réitérée. Or le feu lent & léger emporte & enlève facile­ment le phlegme d’avec le sel, le sel se ca­che dans le sein de la terre, & ne la quitte point, jusqu’à ce que l’esprit & l’huile en soient séparés par l’augmentation du feu, qui achève de désunit le composé par la violence de son action ; & cela étant achevé, il faut verser de l’eau sur la terre, qu’on appelle ordinairement & assez im­proprement tête morte ; & cette eau résout & dissout le sel, après quoi on évapore le menstrue, & le sel se trouve au fond du vaisseau, transparent & cristallin, si c’est un sel essentiel, qui est toujours de la na­ture du nitre, pourvu qu’on y laisse une portion du phlegme, afin que le sel se cristallise dedans : mais si le sel est un sel alcali, qui se fait par la calcination, il le faut évaporer à sec, & le sel se trouve au fond du vaisseau, en forme de pierre opa­que & friable.
Toutes ces remarques sont très nécessaires dans la pratique, parce qu’on n’a sou­vent besoin que d’une de ces substances, qui soit séparée de toutes les autres : c’est pourquoi il faut la savoir tirer du mélange des autres, d’autant que quand les autres y sont encore jointes, l’effet que nous désirons, est empêché par la con­nexion & la présence des principes ass­ociés : car une partie du mixte peut être astringente & coagulative ; & l’autre se­ra dissolvante & incisive, selon la diver­sité des principes qui composent ce mixte : ces parties demeurant jointes ensemble, préjudicient l’une à l’autre, si bien que quand on a l’intention de dissoudre, il faut connaître & savoir séparer le princi­pe dissolvant à part, comme il faut pren­dre le principe coagulatif pour coaguler.
Les premières dissolutions ont toujours quelques impuretés, & sentent ordinaire­ment l’empyreume, & principalement celles qui sont faites sans addition de quel­que menstrue avec grande violence de feu, comme les nulles qu’on tire par la retorte, qui sont crasses & remplies de quelque portion du sel volatil du mixte, & quel­quefois du sel fixe, qui monte par l’extrê­me action du feu. C’est pourquoi il faut savoir le moyen de séparer ces différentes parties : car si l’huile qui aura été distillée, est remplie de ces impuretés, ou qu’elles ait acquis une odeur empyreumatique ; il faut la rectifier sur des sels alcali, comme sur le sel de tartre, ou sur des cendres gra­velées, ou encore sur le sel des cendres de foyer : car la sympathie qu’il y a entre les sel, fera qu’ils se joindront ensemble, ou pour parler plus philosophiquement, les sels fixes tueront par leur action les sels volatils, qui sont ordinairement acides, & ainsi l’huile montera claire, subtile, & sans avoir cette odeur de fumée, & que le sel volatil charrie avec soi comme une espèce de suie. Que si la première rectification n’est pas suffisante, il faudra la réitérer sur d’autres sels, ou sur le même sel dont on se sera déjà servi, pourvu qu’on l’ait auparavant fait rougir dans un creuset, pour lui faire perdre l’impureté & la mauvaise odeur, qu’il avait acquise dans la première rectification.
Il faut séparer les impuretés des esprits, par leur rectification sur des terres, qui soient privées de tout sel, ou sur des cen­dres dont on aura tiré le sel par les lessives : parce que si on les rectifiait sur des corps qui eussent du sel en eux, ce sel retiendrait une portion de l’esprit ; ou si l’esprit était plus puissant, il volatiliserait le sel, & le sublimerait avec soi, à cause de leur sympathie mutuelle, qui fait qu’ils se lient & qu’ils s’unissent très étroitement ensem­ble. Ceux qui ont ignoré l’action, la réac­tion & les diverses fermentations qui se font dans le travail de la Chimie, par le moyen & par le mélange des sels & des esprits, ont erré, & ont commis des fau­tes irréparables ; comme cela se peut remarquer par la lecture des Praticiens Chi­miques.
On peut purifier les sels volatils, en les dissolvant dans leurs propres esprits, après quoi il les faut filtrer pour en séparer les hétérogénéités, ou matières étrangères, puis les pousser dans des cucurbites basses, ou dans des cornues, qui aient le col bien large ; ainsi on fera deux opérations à la fois : car on rectifiera l’esprit, & on subli­mera le sel volatil, qui n’est autre chose qu’esprit coagulé, ou qu’une substance qui est d’une nature moyenne entre les sels & ses esprits, par le mélange dune petite portion du soufre interne du mixte dont il a été tiré.
Pour ce qui est des sels essentiels, comme font ceux qu’on tire des sucs des plantes vertes & succulentes, où le nitre & le tartre prédominent, qui contiennent en eux les principes, qui possèdent l’essence & la principale vertu du mixte ; il les faut purifier ou avec de l’eau de pluie distil­lée, ou dans l’eau qu’on aura tirée des sucs des plantes ; puis il faut passer ces dissolutions sur des cendres du foyer, ou sur celles qui auront été faites par la calcination du marc des plantes, qui au­ront été pressées, afin que cela serve com­me de filtration, pour ôter les terrestréités & les viscosités, qui pourraient empêcher la cristallisation de ces sels : il faut ensuite évaporer ce qui aura été coulé, jusqu’à la réduction du quart de toute l’humidité, puis verser le reste dans une terrine qu’on mettra en lieu froid, pour laisser cristalli­ser la substance saline, qui est contenue dans la liqueur.
Quant aux sels alcali ou fixes, qui se font par la calcination, il les faut purifier en réverbérant les cendres jusqu’à ce qu’el­les soient grises ou blanchâtres ; après cela il s’en fait une lessive qu’on filtre & éva­pore jusqu’à sec, si c’est le sel de quelque plante qu’on a distillée, il faudra réitérer la dissolution de ce premier sel dans l’eau propre de cette plante, afin que ce qui est spirituel & de sel essentiel dans cette eau, se joigne au sel fixe qui le retiendra, ce qui augmentera sa vertu : c’est même ce qui empêchera que ce sel ne se résoudre à l’air aussi facilement qu’il ferait. Si le sel a été ainsi préparé, on le peut exposer au froid pour le cristalliser, après avoir été évaporé jusqu’à pellicule ; mais si c’est une simple lessive, il la faut évaporer jusqu’à sec, après qu’elle aura été filtrée.
Tout ce que nous venons de dire, doit faire connaître qu’il ne faut épargner ni peine, ni travail, pour séparer & pour purifier toutes ces diverses substances ; puisque c’est une chose qui est absolument nécessaire, afin que l’une ne soit pas con­traire à l’autre, & qu’ainsi on puisse se ser­vir de ces beaux remèdes, selon les véri­tables indications de la Médecine : car ces substances étant jointes encore ensemble, nuisent quelquefois plus qu’elles ne soula­gent, & ce mélange empêche que ce qui peut faire à notre intention, n’agisse selon toute l’étendue de la vertu du sel, de l’hui­le ou de l’esprit, parce que la faculté de l’une de ces choses est empêchée & rabattue par la viscosité, ou par la sécheresse de l’aautre.
Toutes ces remarques générales peuvent être appliquées à toutes les préparations Chimiques, qui se font non seulement sur les animaux & sur les végétaux ; mais aussi à celles qui se font sur les minéraux ; & autant pour ceux qui travaillent à la mé­tallique, que pour ceux qui cherchent des remèdes pour exercer la Médecine, qui ne travaillent que pour contenter leur curiosité, & pour l’examen des vérités phy­siques.

CHAPITRE II.


Apologie des remèdes préparés selon l’art de la Chimie.

J’ai crû qu’il était nécessaire de déchar­ger ceux qui font profession de la Chimie, des calomnies & des impositions que les ignorants de ce bel Art leur imputent, avant que de faire la description des pré­parations des remèdes, dont les véritables médecins se servent ; afin de précautionner de défenses, & de munir de raisons ceux qui s’adonnent à cette science, contre la faiblesse de leurs ennemis. Je dis que ces ennemis des Chimistes & de la Chimie sont ignorants, parce qu’ils n’ignorent pas seulement la vraie préparation & les véritables effets de ces remèdes, mais qu’ils ignorent encore de plus & la nature & ses effets, qui ne peuvent être découverts que par ceux qui travaillent sur les productions naturelles, & qui anatomisent exactement & curieusement toutes les parties qu’elle contiennent en particulier.
Mais avant que d’alléguer les raisons que les Galénistes & les Chimistes peuvent apporter de part & d’autre dans le différend & le procès qui est entre eux, il faut trou­ver premièrement un juge compétent & capable de décider la question ; c’est-à-dire, qu’il faut que ce juge ait une exacte connaissance de la science & des opinions des uns & des autres. Car un Galéniste ne pour­rait blâmer & réfuter légitimement la théorie & la pratique de la Chimie, s’il n’avait une parfaite connaissance des deux parties de cet Art. D’une autre part le Chimiste ne peut réfuter l’erreur des Galénistes, s’il n’a la connaissance de leur doctrine toute entière. Mais afin que personne ne se scandalise, il faut qu’on sache qu’il y a une grande différence entre les Galénistes & la doctrine de Galien, & que ce n’est pas contre cet Auteur que la Chimie déclame, parce qu’elle sait le désir extrême qu’il a eu de pouvoir être Chimiste ; puisqu’il a recherché avec une grande avidité une science qui lui apprît à séparer les diverses substances, dont les mixtes sont composés. Mais aujourd’hui tel se dit être Galéniste, qui n’a cependant jamais mis le nez dans les œuvres de Galien ; & tel se vante de suivre la doctrine d’Hippocrate, qui n’a toutefois jamais examiné sa pratique. Il faut donc appeler Galénistes, ces Médecins qui ne le sont que de nom seulement, & qui après avoir pris quel­ques écrits dans une Université, qui leur donne la créance que la Médecine n’est rien autre chose qu’une science du chaud & du froid, s’en vont après cela dans quel­que ville pour y pratiquer, où tous leurs discours ne sont tissus que de la chaleur & de la froidure, tout leur entretien & toute leur science ne prêchent que le plus ou le moins de ces premières qualités. Mais le grand Fernel, qui a été l’ornement de son siècle, confesse & fait paraître, après avoir reconnu cette erreur, qu’il y a beaucoup d’autres vertus dans les mixtes, par-dessus ces premières qualités, comme il le fait voir évidemment sur la fin de son second Livre, De abditis rerum causis, où il mon­tre comment il faut tirer la vertu séminale qui est contenue dans les choses, & qui est avec vérité le siège de toute leur activité.
Il faut donc établir la Philosophie Péri­patéticienne pour juge de cette controverse, pourvu qu’elle soit imbue de la belle connaissance de la Médecine Galénique, aussi-bien que de celle de la Médecine chimique, afin qu’ainsi personne ne soit juge & partie. Pour cet effet il faut se dépouiller de tous les préjugés qu’on pourrait avoir pour l’un ou pour l’autre de ces deux Arts, pour les soumettre à l’examen de la raison, qui est la pierre de touche, qui découvre la bonté ou la fausseté de toutes les sciences.
Les Galénistes, tels qu’ils ont été dé­peints, blâment premièrement les remè­des, qui ont été préparés selon l’art de la Chimie, pour trois causes. La première est, parce que ces remèdes ne peuvent être faits que par le moyen du feu : la seconde, parce qu’on les tire des minéraux ; & la troisième, parce qu’ils agissent avec trop de violence.
C’est à quoi il faut répondre par ordre, & dire premièrement, que s’il fallait blâmer tout ce qui passe par le feu, & tout ce qui ne peut être fait sans ce moyen, les Cuisiniers qui apprêtent les aliments, & les Apothicaires même qui préparent les médicaments selon leurs règles, s’y opposeraient. Secondement, que tous les remè­des Chimiques ne sont pas tirés des minéraux, quoiqu’on leur puisse dire qu’ils s’en servent eux-mêmes dans leur pharmacie ; mais que la plus grande & la meilleure partie des plus excellents remèdes Chimi­ques sont tirés de la famille des animaux & des végétaux. Et pour la troisième rai­son, il faut dire, que s’il y en a quelques-uns qui agissent avec violence, & que le Médecin Chimique s’en serve avec juge­ment dans quelque maladie opiniâtre & désespérée, qu’il ne fait rien en cela qu’à l’imitation de ce grand Hippocrate, qui se servait de l’ellébore, qui est le plus vio­lent de tous les végétaux. Que s’ils objec­tent que ce grand Médecin ne se servait de ce remède, que faute d’en avoir quel­que autre ; on peut aussi leur répondre rai­sonnablement, que les Médecins Chimiques ne se servent de ces remèdes violent qu’aux extrêmes maladies, & cela, quia extremis morbis extrema remedia.
C’est être pourtant bien ignorant de la Chimie, de dire que tous les remèdes qu’elle produit, sont violents ; car elle tra­vaille à les préparer d’une manière si belle & si nécessaire, qu’ils en sont plus agréables au goût, plus salutaires au corps, & moins dangereux dans leurs opérations. Et c’est proprement en cela que la Pharmacie Chimique diffère de la Galénique, qui prépare bien les médicaments, & qui prétend en corriger le vice & la violence ; mais elle ne le fait pas avec la perfection requise, puisqu’elle ne sépare pas le pur de l’impur, ni l’homogène de l’hétérogène. Car, qui est-ce qui ne confessera qu’un malade pren­dra plus gaiement quelques grains de ma­gistère, de scammonée ou de jalap, ou quelque pilule d’un extrait panchymagogue, ou finalement une très petite portion d’une bonne préparation du mercure, qu’on peut envelopper dans des conserves agréables, ou dans des gelées délicates, ou bien encore les dissoudre dans quelque liqueur agréable, que d’avaler un bol de cinq ou six dragmes de casse ou de catholicum dou­ble ? Qu’il prendra de meilleur courage trois ou quatre grains de quelque sudorifique spécifique, comme du bésoard minéral, que d’avaler un verre de quelque dissolution de thériaque, ou d’opiate de Salomon. Qu’il répugnera moins à un bouillon dans quoi on aura dissout un scrupule de tartre vitriolé, qu’à un grand verre d’apozème, ou de quelque sirop ma­gistral fait à l’antique, dont les recipés sont ordinairement de la longueur d’un pied & demi.
Mais on dira de plus, que quoique les Chimistes se vantent de la douceur & ce l’agrément de leurs remèdes, il faut néan­moins qu’ils avouent qu’ils sont plus dan­gereux que les autres, à cause qu’ils sont tirés des minéraux. Il est vrai que la Chi­mie ne nie pas qu’elle ne tire beaucoup de remèdes de la famille des minéraux ; mais elle ne veut, ni ne peut avouer qu’ils soient ni vénéneux, ni contraires à la nature hu­maine, parce que c’est une très haute ignorance de l’affirmer de cette sorte. Car si les Anciens les ont mis en usage tous crus & sans aucune préparation, comme on le peut voir dans Galien même, dans Dioscoride, dans Pline & dans plusieurs autres Auteurs. Si les Galeristes modernes s’en sont aussi servis, comme Rondelet qui se sert du mercure cru dans ses pilules contre la vérole. Mathiole qui a pratiqué l’antimoine, qu’il appelle par excellence la main de Dieu ; si Gesnerus a employé le vitriol, Fallope la limaille d’acier, & Riolan & tant d’autres le soufre, pour les maladies du poumon ; pour quelle raison ne sera-t-il pas permis aux Chimistes de se servir de ces mêmes remèdes, lorsqu’ils les ont pré­parés & corrigés, & qu’ils les ont dépouil­lés de la malignité & du venin qu’ils contenaient, par la séparation du pur & de l’impur ; qui vaut beaucoup mieux que la prétendue correction des Galénistes, qui tachent de dompter le vice & la malignité des mixtes, dont les Anciens se sont servis, & dont ils se servent encore, par l’addition de quelque autre corps, qui peut avoir & qui a même en soi son vice particulier & ses impuretés, comme cela se prouve par l’ellébore, la thitimale, la scammonée, la coloquinte, l’agaric, & quelques autres qu’ils prétendent corriger par la simple ad­dition du mastic, de la candie, du girofle, de la gomme tragacant & du gingembre ?
Mais pour montrer plus évidemment com­bien cette correction diffère de celle des Chimistes, on la compare ordinairement à un sot & à un ignorant Cuisinier, qui pour rendre les tripes qu’il voudrait ap­prêter, plus délicates & de meilleur goût, se contenterait de les faire bouillir avec des herbes odorantes & des aromates, sans les avoir lavées, & sans leur avoir ôté les ordures dont elles sont toujours plei­nes.
Les Galénistes poursuivront encore, & diront que les remèdes Chimiques sont à craindre à cause de leur acrimonie ; mais on leur répond à cela, que si l’usage des choses âcres doit être banni des médicaments, qu’il le doit être encore beaucoup plus raisonnablement des aliments, & qu’il faut par conséquent exclure de la cuisine & des ragoûts le sel, le vinaigre, le ver­jus, l’ail, les oignons, la moutarde, le poivre & toutes les autres sortes d’épiceries, comme il faudrait aussi rayer beau­coup de médicaments de leurs antidoraires. Ils ne s’aperçoivent pas aussi qu’ils cho­quent Galien même par cet argument, qui a mis les cantharides au rang des médicaments, qui sont mortels à cause de la cor­rosion qu’elles exercent particulièrement sur la vessie : il les ordonne pourtant, & ses Sectateurs après lui en petite quantité, & les fait prendre dans quelque liqueur convenable, pour provoquer les urinés, & les tient fort souveraines pour cet effet.
C’est ce que font les Chimistes, qui donnent leurs remèdes âcres en petite quantité dans des liqueurs propres & spé­cifiques, pour faire produire les effets qu’ils tirent de leurs médicaments. Mais pour fermer tout à sait la bouche aux Galénistes, il faut leur prouver qu’ils se servent dans leur pratique, quoi qu’empiriquement, des remèdes Chimiques, soit qu ils soient naturels, ou qu’ils soient artificiels. Par exemple, ne se servent-ils pas de l’a­cier & du mercure cru, comme aussi de beaucoup d’autres mixtes naturels ? Ne se servent-ils pas aussi de l’esprit de vitriol, de l’aigre de soufre, du cristal minéral, de la crème & des cristaux de tartre, du safran de mars apéritif & de l’astringent, du sel de vitriol, & du sucre de Saturne ? Et quoique la plupart d’entre eux ne connaissent l’antimoine, ni ne sachent pas le temps, ni la vraie méthode de donner cet admirable remède, ils ne laissent pas néanmoins de le donner en cachette, le masquant ordinairement de quelque infusion de senné, ou de quelque petite portion de leurs pilules ordinaires ; car ils mêlent le vin émétique dans leurs infusions, & la poudre émétique dans leurs pilules. Mais ce qui est encore plus considérable & plus remarquable, c’est que les Galénistes envoient leurs malades aux bains & aux fontaines minérales, lorsqu’ils sont au bout de leur rollet, & lorsqu’ils ne trouvent plus dans leur méthode aucune chose, qui soit capable de déraciner le mal qu’ils n’ont quelquefois connu : cette pratique leur fait tacitement avouer qu’il y a dans les minéraux une vertu plus puissante, plus péné­trante & plus active, que dans pas un des autres remèdes dont ils s’étaient servis auparavant. Les remèdes dont les Chirurgiens se servent tous les jours, avec un très louable succès, témoignent encore la vérité de ce que je dis ; car ils sont tous composés des minéraux & des métaux, & principa­lement ceux qui agissent avec le plus d’efficace. Il est vrai que les Chimistes envoient aussi leurs malades aux eaux minérales, & leur en font pratiquer l’usage ; mais il y a cette différence entre eux &les Galénistes, que les premiers se servent de ces remèdes, parce qu’ils connaissent distinctement quel soufre, quel sel, ou quel esprit prédomine dans les eaux qu’ils ordonnent : ce que ne font pas les derniers, qui ne connaissent que confusément la vertu, qui réside dans ces eaux ; & qui ne les prescrivent, qu’à cause que d’autres s’en sont servis avant eux, notant pas capables de raisonner sur les effets qu’elles produisent, & encore moins de prouver les causes efficientes in­ternes de ces mêmes effets ; puisque cela n’appartient qu’au Chimiste, qui peut atomiser les eaux minérales, & qui peut aussi faire une démonstration de ce qu’elles contiennent de fixe ou de volatil. Que si l’Artiste ne trouve pas sa satisfaction dans l’examen qu’il fait de ces eaux, il cherchera de quoi se contenter par le travail qu’il fera sur les terres circonvoisines des fontaines minérales ; il tachera de découvrir quel métal abonde dans les marcassites, qui se forment ordinairement en ces lieux-là ; après l’avoir trouvé, il reconnaîtra quel sel & quel esprit est le plus propre pour dissoudre ce métal, afin de l’unir & de le mêler indivisiblement avec l’eau : son esprit étant instruit de cette sorte, il ne man­dera pas de rendre des raisons pertinentes & démonstratives des effets & de la cause des vertus que produisent les eaux minérales. Que si quelqu’un dit que les Galénistes rendent aussi raison de ces effets, & que même ils les attribuent au sel, au soufre, ou à l’esprit qui prédomine dans ces eaux : je répons à cela, qu’ils ne satis­font jamais parfaitement sur ce sujet, par les raisonnements qu’ils auront tirés des connaissances qu’ils auront prises de l’Ecole ; mais qu’il faut qu’ils aient tiré ces lumières des Auteurs Chimiques; & qu’ain­si ce ne sera plus un Galéniste qui parlera, puisqu’il ne raisonnera que par l’organe des Chimistes. Concluons donc pour les remèdes Chimiques, & disons que ce sont les véritables armes, dont un Médecin se doit servir pour chasser & pour dompter les maladies les plus rebelles, & celles mêmes qui passent pour incurables, selon la pratique & les remèdes ordinaires de la médecine Galénique. Ainsi nous finissons cette Apologie, en disant que ces merveil­leux médicaments agiront toujours citius, tutius & jucundius.

CHAPITRE III.


Des facultés des mixtes, & des divers degrés de leurs qualités.

IL faut que nous considérions, après tout ce que nous avons dit ci-dessus, quels fruits nous pouvons recueillir de la séparation des cinq principes qu’on peut tirer des composés, pour l’établissement des vertus & des facultés des médicaments, aussi bien que pour les degrés de leurs qualités. Quand donc on aura distingué la diversité des substances, que l’Artiste peut tirer des choses naturelles, & qu’on aura remarqué que quelques-unes d’elles abondent plus ou moins en soufre, en sel, en esprit, en terre ou en phlegme, & que cela se rencontre dans tous les mixtes des trois famil­les de la nature, qui sont les animaux, les végétaux & les minéraux ; il semble qu’on peut déterminer légitimement quelque chose pour l’usage de la Médecine, pour faire reconnaître les vertus & les propriétés, qui sont spécifiques à chacune des par­ties qui ont ère tirées des mixtes. Car comme la Médecine ordinaire a tout attribué aux divers degrés des premières & des secondes qualités ; il faut aussi faire servir ce chapitre de quelque milieu, pour faire connaître le commencement de la vérité des vertus spécifiques de chaque principe du composé, afin que ce que nous dirons ici serve d’introduction, pour mieux pénétrer dans les pensées de tous les Auteurs qui en ont écrit jusqu’ici : car on peut dire assurément, que ce qui abonde en huile, tient aussi des qualités de l’huile ; & que ce qui abonde en esprit, tient de celles de l’esprit, & ainsi des autres parties consti­tuantes ou séparées. On pourrait même insérer ici le catalogue de tous les mixtes, où le soufre prédomine, aussi bien que les composés où les autres principes abondent. On pourrait encore de plus anatomiser tous les corps naturels, pour savoir précisément en quelle dose ils sont participants de l’un ou de l’autre des cinq principes, & com­bien la nature en aura départi à chacun d’eux en particulier ; & après un travail de cette manière, on pourrait se vanter de connaître distinctement toutes les facultés des choses naturelles. Mais comme ce n’est pas seulement le travail de la vie d’un seul nomme, & qu’au contraire, celle de plusieurs Artistes n’y suffirait pas ; & qu’outre ces considérations, il faudrait plusieurs Volumes pour contenir les remarques qui seraient nécessaires à cet effet ; nous nous contenterons d’en dire quelque chose en passant, lorsque nous décrirons le travail qu’on peut faire sur chaque mixte, afin que nous ne passions pas les bornes que nous nous sommes prescrites, pour faire un Traité de la Chimie en forme d’a­brégé.
Pour donc revenir aux divers degrés des qualités des mixtes, ou des cinq substances qu’on en peut tirer; disons premièrement que l’huile échauffe, ou qu’elle semble faire son opération par le moyen de la chaleur, qui est une qualité plus excellente que celle qu’on appelle élémentaire. Par exemple, nous voyons un effet sensible, & qui est connu de tous, qui est, que si on sépare du vin, son huile ou son esprit éthéré, qui est sa partie sulfurée & son sel volatil, exalté par la fermentation qu’on appelle vulgairement eau-de-vie ; que ce qui restera, ne sera plus propre pour échauffer, & encore moins pour communiquer la qualité que nous attribuons aux huiles & aux esprits ; que si on rejoint cette portion d’esprit ou d’huile éthérée à son phlegme, on lui redonnera aussi en même temps la même propriété d’échauffer, qu’il avait aupara­vant ; ce qui nous oblige de conclure, que plus un mixte abonde en huile éthérée & en esprit volatil, plus aussi il est capable d’échauffer, de fortifier & d’augmenter nos esprits, comme étant le plus analogue & le plus approchant de la nature des esprits vitaux, comme aussi de celle des esprits animaux, à cause que c’est cette seule por­tion du mixte, qui peut passer jusque dans les dernières digestions.
Le même jugement se peut faire dans tout ce qui constitue le règne végétable ;
car on peut dire que les différentes parties des plantes ont divers degrés de qualités, selon qu’elles ont été plus ou moins fermentées, digérées & cuites par la chaleur extérieure du Soleil, & par celle qui leur est intérieure & essentielle, qui est contenue dans leur sel, qui est l’enveloppe de leur esprit fermentatif & digestif ; & selon que ce sel est exalté par les actions de ces deux causes efficientes ; ces parties des plantes en ont aussi plus ou moins d’efficace & de vertu. Ainsi la semence doit tenir le premier lieu, parce qu’elle est poussée jusqu’à sa perfection, & qu’elle contient en soi le germe & l’esprit spermatique, qui peut produire & se multiplier en son semblable ; & que c’est aussi dans le corps de la semen­ce, que la nature a rassemblé, cuit, digéré & concentré tout ce qu’il y avait de sel, de soufre & d’esprit dans tout le corps de la plante, comme cela se prouve par la distillation des semences, dont on tire une grande quantité de sel volatil, qui n’est rien autre chose que ces trois principes volatilisés, & unis ensemble par la chaleur intérieure de la plante, & par la chaleur extérieure du soleil ; & c’est dans ce sel vo­latil que toutes les vertus des choses sont cachées, ce qui est cause que Helmont les appelle les Lieutenants Généraux des arca­nes. Il faut ensuite descendre par degrés, pour reconnaître les divers degrés des qualités des autres parties des plantes, en leur appliquant le raisonnement que nous avons fait sur la semence ; car la fleur est moindre que la semence, & la feuille est moin­dre que la fleur en vertu ; le bois vaut moins que l’écorce, & le fruit vaut mieux que la feuille des arbres, & ainsi des autres parties du végétable, qu’on estimera toutes selon qu’elles abonderont en huile, en esprit, en sel essentiel ou en sel volatil.
Mais il faut ici faire une digression, & remarquer la différence qui est entre les plantes annuelles, & celle qui est entre les plantes perpétuelles ; car il y en a qui ont le siége de leur vertu dans la racine ; les au­tres l’ont dans la feuille, & la plupart l’ont dans la semence ; c’est pourquoi, il faut être exact observateur de toutes ces cir­constances, afin d’en faire un jugement solide, & de les examiner par les sens ex­térieurs & par le raisonnement, pour en faire le choix nécessaire.
Tout ce que nous venons de marquer, se peut aussi appliquer aux autres principes pour la distinction des degrés de leur fa­cultés ; car si on prive, par exemple, un mixte de son sel, il perdra la faculté dessiccative, détersive, coagulative, & toutes les autres propriétés qui proviennent du sel. Or, il se peut faire qu’un mixte aura deux, trois, quatre ou cinq fois, plus ou moins de sel, d’esprit, de soufre, de phlegme ou de terre, en comparaison d’un autre composé, ce qui sera la raison & la règle de pouvoir subdiviser les degrés de ses facul­tés ; quand on aura découvert par le travail l’abondance, ou le défaut de ce qui pro­duit la vertu  dans les choses naturelles, parce que cela nous est encore caché par la négligence de ceux qui ont écrit, & par l’ignorance de ces Physiciens bâtards, qui ne connaissent ni leur mère, ni les enfants qu’elle a produits : car nous voyons que le suc de berberis, celui des oranges & des citrons, que le vin aigre & celui qui est distillé, que l’esprit de vitriol, celui du sel commun, du sel nitre, du tartre & celui de beaucoup d’autres semblables, méritât qu’on leur attribue divers degrés de qualités, à cause de l’éminence de leurs actions, qui proviennent de l’abondance ou du dé­faut de quelque principe, qui est plus ou moins épuré, ce qui fait connaître que les mixtes ont plus ou moins d’efficace, d’ac­tion & de vertu , selon le trop ou le peu des principes efficients. C’est pourquoi, on peut à bon droit tirer de la théorie & de la pratique de la Chimie quelque fondement véritable, pour orner & pour diversifier la Médecine, pour redresser la Pharmacie commune, qui est sur le penchant de sa ruine, & pour examiner à fond la pratique des Naturalistes ordinaires.

CHAPITRE IV.


De l’ordre que nous tiendrons dans la description des aérations Chimiques.

L’Ordre qu’on tient pour décrire les cinq principes, qui se tirent de tous les mixtes, par le moyen des opérations de la Chimie, se peut donner en deux façons : car on peut premièrement, assembler en un traité toutes les eaux simples, ou compo­sées selon leurs espèces ; en un autre, tous les esprits : on pourrait aussi en faire un pour les huiles en particulier, & un autres pour les sels, & ainsi des autres principes. On peut aussi décrire secondement ces cinq substances, selon l’ordre qu’on les tire de chaque individu que nous fournit la nature. Ce sera ce dernier ordre que nous sui­vrons, comme celui qui satisfait mieux l’esprit, & où il y a moins de confusion : nous donnerons donc à chaque mixte en particulier un Chapitre à part, dans lequel nous ferons une exacte description de la nature de ce mixte, & de toutes les opéra­tions Chimiques, qui sont utiles & nécessaires à la Médecine, sans oublier aucune chose de ce que l’Artiste doit observer, pour bien & curieusement anatomiser le mixte sur quoi il travaillera, jusqu’à ce qu’il en ait séparé toutes les différentes parties que la nature lui a données.
Et pour faire les choses avec quelque méthode, nous commencerons par les météores, où nous parlerons de la pluie, de la rosée, du miel, de la cire & de la man­ne. Ensuite de quoi, nous enseignerons les préparations qui se font sur les animaux & sur leurs parties. Nous continuerons sur les végétaux, où nous montrerons com­ment il faut anatomiser toutes les partie de cette ample & riche famille ; pour finalement achever par les minéraux, & par l’examen que nous ferons de ce que con­tiennent d’essentiel les pierres, les sels, les marcassites & les métaux, dont nous séparerons les parties les plus fixes & les plus dures, pour en tirer les remèdes merveil­leux, qui sont enfermés dans le centre de ces véritables produits de la terre.

CHAPITRE V.


De la rosée & de la pluie.

Comme les Chimistes ne peuvent extraire ni dissoudre, sans quelque li­queur qui soit propre à ces deux actions, pour tirer la vertu  des choses ( ils appellent ordinairement la liqueur qui leur sert à dissoudre & à extraire un menstrue ; & ce sera de ce seul mot que nous nous servi­rons dans toutes les opérations que nous décrirons ) : comme, dis-je, ils ne se peu­vent passer de menstrue, aussi ont-ils recherché avec beaucoup de soin & de travail, pour en trouver un qui ne fut doué d’au­cune qualité particulière, & qui fut propre à toutes sortes de mixtes ; quoique les menstrues particuliers qu’ils possèdent, soient destinés pour l’extraction & pour la dissolution de quelques composés. Les Artiste n’ont pas crû pouvoir mieux parvenir à leur but, que par le choix qu’ils ont fait de la substance la plus pure & la plus simple qui soit dans la nature, qui est l’eau de la rosée & celle de la pluie, qui font deux substances, qui contiennent en elles l’esprit universel, pour en tirer leur menstrue uni­versel, qui soit capable d’extraire la vertu  des choses, & d’en être retiré sans empor­ter aucune portion de l’excellence du mixte, pourvu que ces deux liqueurs soient bien & dûment préparées.
Il n’est pas nécessaire que nous répétions que la rosée & la pluie sont deux météo­res, puisque nous en avons parlé dans la première Partie de ce Traité de Chimie : il suffira que nous disions qu’il faut recueil­lir l’eau de pluie durant l’espace de nuit jours avant l’équinoxe de Mars & huit jours après, parce qu’en ce temps-là l’air est tout rempli des vraies semences célestes, qui sont destinées au renouvellement de toutes les productions naturelles ; & lorsque l’eau a été élevée de la terre, & qu’elle a été privée des divers ferments dont elle avait été remplie par les diverses généra­tions, qui s’étaient faites dedans & dessus la terre par son moyen ; elle retombe en terre par l’air, où elle se refournit d’un esprit pur, & qui est indifférent à être fait toutes choses. Cela suffit pour montrer la nécessité du temps de l’équinoxe, pour le choix de l’eau de pluie.
Qu’on prenne donc en ce temps-là une grande quantité d’eau de pluie, qu’on la mette dans quelque cuve de bois qui soit bien nette, en un lieu qui soit bien ouvert & où l’air soit bien perméable, & qu’on la laisse fermenter, afin qu’elle fasse un sédiment des impuretés les plus grossières, qu’elle pourrait avoir acquises des toits & des canaux qui la reçoivent & qui nous la fournissent ; elle jettera de plus une espèce d’écume en haut, qui achève de la dépurer tout à fait. Après cela, qu’on en emplisse des cruches de grès, des bouteilles, ou des barils, si on en veut garder comme elle est, vu qu’elle est déjà propre à beaucoup d’opérations, & qu’elle est plus utile que pas une autre espèce d’eau que ce puisse être, comme nous le ferons voir dans la suite de la pratique, à cause qu’elle est plus subtile que les autres eaux, & qu’elle abonde en un sel spirituel, qui est le seul agent capable de bien pénétrer dans les mixtes.
Mais si on veut rendre cette eau plus subtile & plus capable d’extraire les teintures & la vertu  des choses, il faut la distiller dans la vessie avec la tête de maure & le canal, qui passe à travers du tonneau, & n’en retirer que les deux tiers de ce qu’on en aura mis dans le vaisseau, & réitérer cette distillation, jusqu’à ce qu’on ait réduit cent pintes à dix, qui serviront après à l’ex­traction des purgatifs.
On peut faire la même chose sur la ro­sée, qui est encore préférable à l’eau de pluie ; il la faut prendre au mois de Mai, parce qu’elle est alors beaucoup plus char­gée de l’esprit universel, & qu elle est rem­plit de ce sel spirituel qui sert à la généra­tion, à l’entretien & à la nourriture de tous les êtres.

CHAPITRE VI.

Du miel et de la cire.
Il ne faut pas trouver étrange qu’on mette ici le miel entre lés météores, puisque la rosée contribue beaucoup à sa génération : car elle s’épaissit sur les plan­tes, après qu’elle est dessus ; elle retient & condense en soi les vapeurs, que les plan­tes exhalent continuellement, ce qui se fait par la fraîcheur de la nuit ; & la cha­leur du soleil digère & cuit le tout en miel & en cire, que les abeilles vont recueillit ensuite, & le portent dans leurs ruches pour leur servir d’aliment. On peut tirer une conséquence de ce que nous avons dit, pourquoi il y a plus de miel en une saison qu’en l’autre. Le meilleur miel est celui qui est d’un blanc jaunâtre, qui est agréable au goût & à l’odorat, qui n’est ni trop clair, ni trop épais, qui est conti­nu en ses parties, & qui se dissout facile­ment sur la langue. Celui des jeunes mou­ches est meilleur que celui des vieilles, on en fait l’eau, l’esprit, l’huile, le sel & la teinture. On tire de la cire, qui est une substance emplastique, du phlegme, de l’esprit, du beurre, de l’huile & une très petite portion de fleurs, qui ne sont rien autre chose que le sel volatil de ce mixte.
§. 1. La manière de tirer les princes du miel.
Il faut prendre du miel, & le mettre dans une cucurbite de verre, de faïence ou de grès, & mettre par-dessus environ deux onces de chanvre, ou d’étoupes, pour empêcher que le miel ne monte dans le chapiteau par son ébullition, & en luter les jointures avec deux bandes de pa­pier, qui soient enduites de colle faite avec de la farine & de l’eau cuites ensem­ble. On mettra la cucurbite au sable, on l’échauffera lentement, afin de tirer l’eau par ce premier degré de feu ; puis on changera de récipient, & on augmentera le feu, pour faire monter une seconde eau, qui fera jaune, & qui contiendra l’esprit ; & augmentant encore le feu, il en sortira un esprit rouge avec l’huile, qu’il faudra séparer par l’entonnoir & rectifier l’esprit. Il faut calciner dans un réverbère ce qui reste au fond de la cucurbite, pour en tirer le sel avec son phlegme, qu’il faudra éva­porer jusqu’à sec, ou jusqu’à pellicule, pour le faire cristalliser ensuite en quel­que lieu froid.
L’une & l’autre des eaux du miel, savoir la claire & la jaune, sont très utiles pour déterger & pour nettoyer les yeux, & principalement pour en ôter les sussusions & les taches : elles servent aussi peut faire croire les cheveux ; l’esprit est un grand désopilatif, car étant pris depuis six jusqu’à quinze ou vingt gouttes, dans des eaux apéritives, ou dans de la décoction de racines d’ortie & de bardane, il ouvre les obstructions, pousse les urines, & chasse la gravelle, les colles & les glaires des reins & de la vessie. Si on circule  l’huile de miel dans l’esprit de vin, l’espace de vingt ou trente jours, elle devient très douce & très agréable, elle sert admirablement pour guérir les arquebusades, & pour mondifier & nettoyer les ulcères rongeants & chancreux : c’est un excellent remède pour apaiser les douleurs de la goû­te ; aussi bien que peut effacer les taches du visages, si on la mêle avec de l’huile de camphre.
§. 2. Pour faire l’hydromel vineux & le vinaigre du miel.
Il faut prendre une partie de très bon miel, & nuit parties d’eau de pluie dépurée, ou d’eau de rivière, qu’on aura laisse reposer quelques jours, afin de la dé­pouiller de ses impuretés ; & les faire bouillir lentement jusqu’à la consomption de la moitié, après l’avoir écumée très exactement. Il faut ensuite mettre la moi­tié de la liqueur dans un tonneau, à la­quelle il faut ajouter sur un tonneau de trente pintes une once de sel de tartre & deux onces de teinture de ce sel, pour ai­der à la fermentation, qui sera parache­vée dans le mois philosophique, qui est de quarante jours : mais observer qu’il faut tous les jours remplir le tonneau, pour remplacer ce que l’esprit fermentatif pousse dehors : cela étant achevé, il faut mettre le tonneau dans la cave, & le boucher comme il faut ; puis on s’en peut servir de boisson, tant pour les sains que pour les malades.
Mais, quand on voudra faire du vinai­gre du miel, il faut prendre dans le tonneau, dans quoi on aura mis le miel cuit à moitié avec l’eau, un nouet rempli de semence de roquette, qui soit battue grossièrement, puis mettre le tonneau dans un lieu chaud, si c’est en hiver ; mais si c’est en été, il faut l’exposer à la chaleur du so­leil, jusqu’à ce que la liqueur cesse de bouillir & de fermenter, & cela se chan­ge par degré & doucement en un très bon vinaigre, qu’on peut distiller comme l’au­tre ; ce sera un excellent menstrue pour la dissolution des cailloux, & pour celle de toutes les autres pierres, quand même elles n’auraient pas été calcinées auparavant ; c’est ce que Quercetan appelle dans ses ouvrages, le vinaigre Philosophique. Il faut aussi remarquer que ce même Auteur fait souvent mention du miel dans ses œuvres sous les noms de rosée & de manne céleste
§. 3. Pour faire la teinture du miel.
Cette teinture n’est pas un des moindres remèdes qui se tirent de ce météore, tant à cause de la vertu particulière de ce mixte, que pour celle du menstrue, qu’on em­ploie pour l’extraction des facultés de cette manne céleste, qui contient beaucoup plus d’efficace, que ne se le sont imaginés ceux qui croient qu’elle se change facilement en bile, à cause de ce faux axiome de l’Ecole, qui leur fait passer pour véritable, que omnia dulcia facile bilescunt ; parce qu’ils ne comprennent pas que ces changements ne se font pas en nous par le mélange des humeurs, mais par les diverses fermen­tations, qui ont leur origine dans le ven­tricule, & que le levain qui les occasion­ne, est ou sain, ou malade, selon les idées bonnes ou mauvaises, que l’esprit de vie, qui est dans les hommes, aura conçue. Revenons donc à notre sujet, & disons que le miel est une des substances du monde, qui contient le plus de l’esprit univer­sel, & que c’est aussi celle qui est la plus capable d’être réduite en la nature de cet agent général du monde, pour en tirer de beaux remèdes pour la Médecine ; pourvu que nous lui conservions quelque chose de sa spécification, qui nous le rende utile & sensible.
Il faut donc choisir du meilleur & du plus beau miel qu’on puisse trouver, suivant les marques que nous en avons don­nées, & en mêler une partie avec trois parties de sable le plus net & le plus pur qui se puisse avoir, dans un mortier de marbre, & les battre ensemble, tant qu’on en fasse une masse qui puisse être réduite en boulettes de telle grosseur qu’elles puisse entrer dans un matras à long col. Apres les avoir mis là-dedans, il faut verser dessus de l’esprit de vin très subtil, tant que le menstrue surpasse la matière de trois ou de quatre doigts ; puis il faut mettre un autre matras, qui entre dans le col du pre­mier de deux travers de doigts ou environ, il faut lutter ensuite les jointures des vaisseaux de deux bandelettes de vessie de bœuf ou de porc, qui aient été trempées dans du blanc d’œuf, qu’on aura réduit en eau par une violente & fréquente agitation ; & que cette remarque & cette façon de lutter les jointures des vaisseaux suffise pour toutes les opérations qui suivront. Qu’on lie le matras au couvercle du bain-marie, pour le suspendre à la vapeur, & qu’on digère ainsi le miel avec son menstrue, jusqu’à ce que l’esprit de vin soit bien em­preint, bien teint & bien chargé du soufre intérieur de ce mixte, que cet esprit atti­rera par l’analogie qui est entre lui & ce principe. Cela étant en cet état, il faut laisser refroidir les vaisseaux, puis les ou­vrir & filtrer la teinture par le papier, & le retire dans une petite cucurbite, qu’on couvrira de son chapiteau ; on en luttera très exactement les jointures, & on adap­tera un récipient propre, puis on retirera la moitié de l’alcool de vin à la très lente chaleur du bain-marie ; le bain étant re­froidi, il faut ouvrir les vaisseaux & gar­der précieusement ce qui sera resté de tein­ture dans une fiole, qui ait l’orifice étroit, & qui soit bien bouchée avec du liège qui ait été trempé dans de la cire bouillante, pour en boucher les porosités & la couvrit d’une double vessie mouillée & d’un papier, afin que rien ne puisse exhaler de ce remè­de, à cause de ses parties, & qu’on s’en puisse servir au besoin.
L’usage de cette teinture, est presque divin dans les affections de la poitrine, qui sont causées par des sérosités lentes & visqueuses, qui sont amassées dans la capacité du thorax ; car elle a la vertu  de les subtili­ser & de les dissoudre, parce qu’elle forti­fie suffisamment le malade pour lui faire cracher ce qui lui nuisait, où il le chasse & le met dehors par les urines, par les sueurs, ou par la transpiration insensible, qui sont les bons effets ordinaires que pro­duisent les remèdes, qui approchent de l’universel. Ce sont ces rares médicaments, qui font voir la vérité de cette belle maxi­me, qui dit que natura corroborata est omnium morborum medicatrix. La dose de cette teinture, est depuis un quart de cuillerée jusqu’à une cuillerée entière, pour les per­sonnes qui sont avancées en âge, & depuis cinq goûtes jusqu’à vingt pour les enfants. On peut la donner toute seule, ou la mêler dans des décoctions, ou dans des eaux spé­cifiques & appropriées à la maladie, cop­ine sont celles de fleur de tussilage, de ra­cines de petasites, de marrube blanc & adorant, comme aussi dans celle des bayes de genièvre & des racines d’énula, parce que tous ces simples abondent en esprit pénétrant & volatil : on la peut encore donner dans des bouillons, ou dans le breuvage ordinaire du malade.
§. 4. Pour tirer l’huile de la cire.
On peut tirer de la cire, aussi-bien que de beaucoup d’autres mixtes un phlegme, un esprit acide, une nulle & des fleurs, que nous avons dit être son sel volatil. Mais comme les autres substances, excep­té l’huile, ne sont pas de grande utilité dans la Médecine, nous ne nous arrêterons pas à leurs descriptions : nous nous conten­terons seulement de donner une façon de faire l’huile de cire qui soit utile, facile & compendieuse.
Qu’on prenne une livre de cire jaune, qui soit bien odorante & bien nette de toute ordure ; qu’on la fasse fondre à cha­leur fort lente, dans un bassin de cuivre, qui ait un couvercle qui le ferme juste ; & quand on a quelque autre opération au feu, il faut prendre des charbons tous rouges, & les noyer les uns après les autres dans la cire fondue, jusqu’à ce qu’ils soient bien imbus de la cire, & qu’ils en soient suffoqués & remplis ; il faut continuer ainsi jusqu’à ce que toute la cire soit entrée dans les charbons avec cette précaution néanmoins de couvrir le bassin toutes les fois qu’on y mettra des charbons ardents, afin d’éviter que la cire ne s’enflamme. Il faut près cela mettre les charbons en poudre grossière, & les mêler avec leur poids égal de sel décrépite ; qu’on mette ce mélange dans une cornue de verre, qui ait un tiers de sa capacité qui soit vide ; puis mettre la retorte au sable, & adapter à son col un récipient assez ample, qu’il faut luter exactement avec de la vessie & du blanc d’œufs : on laissera sécher le lut ; puis on donnera le feu par degrés, jusqu’à ce que les vapeurs cessent d’elles-mêmes, ce qui arrive ordi­nairement dans l’espace de quinze ou vingt heures : le tout étant refroidi, il faut séparer l’huile, qui est encore crasse & épaisse, comme un beurre de la liqueur aqueuse, & en réserver une partie en cette consistance, pour s’en servir extérieurement ; mais il faut rectifier le reste dans une basse cucurbite, & le mêler avec trois ou quatre livres de vin blanc & quatre onces de sel de tartre, mettre la cucurbite aux cendres, & distiller avec toute l’exactitude qui est requise, pour la rectification d’une huile très-subtile : on aura de cette manière une huile de cire aussi claire, aussi fluide & aussi pénétrante que l’esprit de vin, & qui possède des vertus  très particulières, tant pour l’intérieur que pour l’extérieur. On le donne intérieurement depuis six gouttes jusqu’à douze dans quelque liqueur diurétique, pour la rétention de l’urine ; ainsi on la peut donner pour cet effet dans de l’eau de persil & dans celle du bois de sassafras, même dans la décoction du bois né­phrétique. Elle est fort résolutive, quand on l’applique extérieurement, ce qui fait qu’elle est excellente pour dissoudre les tum­eurs squirreuses & les œdémateuses. Elle est aussi très bonne pour redonner le mouvement aux membres perclus & paralytiques, & pour remédier à toutes les affections froides des parties nerveuses : on s’en sert aussi très heureusement contre la sciatique, & contre les goûtes froides des pieds & des mains.
Le beurre ou l’huile grossière, qu’on a réservé sans rectification, guérit les fissures des engelures ; il soude & cicatrice les fen­tes du bout de mamelles.
On peut rectifier la liqueur aqueuse, & l’on trouvera que le quart est un esprit de sel, qui n’est pas moins bon que celui qui se distille tout seul.

CHAPITRE VII.

De la manne.
Pline appelle la manne, avec raison, le miel de l’air, qui contient en soi une nature céleste, J’ai dit que c’était avec raison qu’il la nommait ainsi, parce que la manne n’est autre chose qu’une rosée, ou une liqueur agréable, qui tombe dans le temps des équinoxes, sur les rameaux & sur les feuilles des arbres ; de-là, sur les herbes, sur les pierres, & quelquefois sur la terre même, qui se condense en peu de temps, & qui paraît grumelée comme la gomme.
On choisit ordinairement celle qui est orientale, comme la Persienne ou la Syriaque ; mais on se peut légitimement contenter de celle qui vient de la Calabre, qui fait partie du royaume de Naples ; il faut qu’elle soit récente & blanche ; car quand elle roussit, c’est une preuve quelle commence à vieillir, & qu’elle a perdu la partie céleste & spiritueuse, en quoi consistait sa vertu .
Pour faire l’esprit de la manne.
Prenez autant que vous voudrez de manne bien choisie, mettez-là dans une cucurbite de verre, que vous couvrirez de son chapiteau, & les lutterez ensemble exactement, puis vous la mettrez aux cen­dres, & donnerez un feu très lent, après avoir adapté un récipient au bec de l’alam­bic, & il en sortira un esprit insipide, qui a des vertus très notables ; car c’est un excellent sudorifique, & qui se peut donner heureusement, tant dans les fièvres pestilentielles & malignes, que dans toutes les autres fièvres communes ; cet esprit fait suer abondamment, & chasse les excréments des dernières digestions , comme on le peut remarquer par l’extrême puanteur de la sueur qu’il provoque. La dose, est depuis une demie cuillerée jusqu’à une entière.
Cet esprit a de plus une vertu  toute par­ticulière, qui est de dissoudre le soufre, dont on peut tirer par ce moyen une tein­ture jaune, qui n’est pas un des moindres remèdes pour la poitrine & pour les principales parties qu’elle contient ; car cette teinture est comme un baume restauratif, pour corriger le vice des poumons, & pour conserver leur action ; on en peut donner depuis deux goûtes jusqu’à douze, dans du suc d’ache dépuré & préparé, comme nous l’enseignerons au Chapitre des végétaux.
On peut encore faire une eau de manne qui sera laxative & sudorifique tout ensemble. Pour cet effet, il faut prendre une partie de manne bien choisie & deux par­ties de nitre bien pur ; puis les ayant mêlées ensemble, il les faut mettre dans une vessie de bœuf, ou dans celle d’un pour­ceau, qui soient bien nettes l’une ou l’au­tre; puis il faut lier bien exactement le haut de la vessie, & la suspendre dans l’eau bouillante, jusqu’à ce que le tout soit dissout : il faudra distiller cette dissolution de la même façon que nous avons dit de l’esprit ; & on aura une eau insipide, qui lâche le ventre, & qui fait aussi suer copieusement : la dose, est depuis une drachme jusqu’à six, dans un bouillon, ou dans quelque décoction pectorale. On peut se servir de ce remède, pour évoquer les sé­rosités superflues, qui causent ordinairement les rhumatismes.

CHAPITRE VIII.

Des animaux.
Le Traité des animaux, est une partie de la Pharmacie Chimique, qui con­tient les remèdes qui se tirent des animaux, & la façon de les préparer. Or, comme la Chimie a pour son objet toutes les choses naturelles ; aussi travaille-telle sur les ani­maux & sur l’homme même, qui est le plus parfait de tous. Mais comme l’étendue d’un abrégé ne souffre pas de faire un dé­nombrement très exact des animaux ter­restres parfaits, ni celui des oiseaux, non plus que celui des poissons & des insectes, qui sont les quatre classes de cette grande, belle & ample famille des animaux ; aussi nous contenterons-nous de faire premièrement quelques observations sur la nature des animaux en général, & sur le choix que l’Artiste en doit faire, lorsqu’il en veut tirer les médicaments merveilleux qu’ils contiennent, pour le soulagement de la misère des hommes. De-là nous passerons aux opérations, qui se font sur quelques-uns de ces animaux, qui serviront d’exemple & de guide, pour travailler sur tous les au­tres qui sont de même nature.
Nous dirons donc en passant, que comme tous les animaux sont composés d’une sub­stance plus volatile, plus subtile & plus aérée, que les végétaux dont ils se sont nourris ; qu’aussi n’ont-ils point en leur résolution artificielle tant de terre, ni tant de diversités de substance : si bien qu’on n’en peut tirer que trois médicaments, qui sont très efficaces, savoir l’esprit, le sel volatil & l’huile. Nous ne perdrons point de temps à disputer, si les formes de ces ani­maux sont spirituelles ou matérielles, par­ce que ce sont des disputes, qui sont plus curieuses qu’elles ne sont utiles. Nous dirons seulement, qu’il faut que l’Artiste choisisse les animaux les plus sains pour en tirer ses remèdes, qu’ils soient d’un âge médiocre, afin que les parties puissent avoir acquis la fermeté & la perfection qui est requise ; car on sait que les animaux meurent tous les jours en vieillissant, après qu’ils ont passé un certain point de perfec­tion, qui est leur non plus outre, selon la nature prescrite à chacun d’eux pour leur durée. Il faut aussi que l’animal meure de mort violente, & principalement qu’il ait été étranglé, parce que cette suffocation concentre les esprits dans les parties, & qu’elle empêche leur dissipation ; & que c’est dans la conservation de cette flamme & de cette lumière vitale, que réside & que se fixe proprement la vertu  des animaux & de leurs parties, comme cela se prouve par l’histoire que rapporte Bartholin dans ses centuries, de ce qui est arrivé à Montpel­lier : C’est qu’une femme ayant acheté de la chair d’un animal nouvellement tué, & qui était encore toute fumante, la pendit dans la chambre où elle couchait ; s’étant éveillée la nuit, elle fut surprise de voir une grande lumière dans sa chambre, quoique la Lune ne luisît point ; elle en fut effrayée, ne pouvant s’imaginer d’où cela pouvait provenir ; elle reconnut enfin que cela venait de la chair qu’elle avait pendue au croc, & en fit le lendemain récit à ses voisines, qui voulurent voir cette chose qui leur semblait incroyable ; mais leur vue confirma la vérité : un morceau de cette chair lumineuse fut porté à défunt Monseigneur le Prince, Lieutenant géné­ral pour Sa Majesté en la Province de Lan­guedoc, en l’année 1641, qui perdit sa lumière peu à peu, comme elle approchait de sa corruption. Cette vérité ne peut être contredite dans cette chair morte ; & tous les Curieux éprouveront, quand il leur plaira, qu’il sort des étincelles de lumière des animaux vivants, s’ils prennent la peine de frot­ter le poil d’un chat à contre-poil dans un lieu bien obscur, ce qui n’est que trop suffisant pour vérifier de plus en plus, que la lumière n’est pas seulement le principe de composition dans toutes les choses, mais qu’elle est aussi le principe de leur conser­vation, & principalement de celle de la vie. L’histoire précédente me fait souvenir de la plainte que faisaient des garçons Bouchers à Sedan, de ce qu’entrant de nuit dans le lieu où on tue les animaux, ils apercevaient des lueurs extraordinaires, ce qu’ils rapportaient superstitieusement à des apparitions de démons, & s’en effrayaient, dont je suis témoin oculaire ; mais lorsqu’il y avait de la chandelle allumée dans le lieu, la lueur disparaissait ; ce qui fait voir qu’elle ne provenait que de la chair des animaux, qui avait été nouvellement tués.
§. 1. De l’homme.
L’Artiste tire de l’homme, qui est ou mâle, ou femelle, diverses substances sur quoi il travaille, ou durant sa vie, ou après sa mort. On tire du mâle & de la femelle durant leur vie ce qui suit ; à savoir, les cheveux, le lait, l’arrierefaix, l’urine, le sang & la pierre de la vessie. On en tire aussi après leur mort, ou le corps entier, ou ses parties, qui sont les muscles ou la chair, l’axonge ou la graisse, les os & le crâne. C’est de ces différentes parties que l’Artiste tirera des remèdes, comme nous l’allons enseigner exactement l’un après l’autre, ce qui doit servir d’exemple pour le pareil travail, qui se peut faire sur les autres animaux & sur leurs parties. Il y a néanmoins encore plusieurs autres parties dans les animaux, qui sont utiles à la Médecine ; mais comme elles ne sont point soumises ordi­nairement aux opérations Chymiques, aussi n’avons-nous pas jugé nécessaire d’en faire le rapport en ce Chapitre, qui n’est qu’une petite partie de l’Abrégé de la Chimie.
§. 2. Des cheveux.
Pour tirer quelque remède des cheveux, il les faut distiller, afin de ne rien perdre ; car par cette opération, on en tire l’esprit & l’huile, & on en conserve la cendre, ce qui se fait ainsi. Prenez des cheveux du mâle ou de la femelle, comme on les trou­ve chez les Perruquiers, & en emplissez une cornue de verre, plutôt que de terre, à cause de la subtilité des esprits qui en sortent, & les mettez au fourneau, que nous appellerons fourneau de sable, à la­quelle vous adapterez un ample récipient, dont vous lutterez exactement les jointu­res ; & lorsque le lut sera sec, vous com­mencerez à donner un feu modéré, que vous augmenterez peu à peu, jusqu’à ce que les vapeurs commenceront d’entrer en abondance dans le récipient ; alors continuez le feu selon ce même degré, jusqu’à ce qu’il ne sorte plus rien de la cornue, & que le récipient commence à devenir clair de soi-même ; poussez alors le feu avec plus de violence, afin que rien ne demeure, & que la calcination de ce qui reste dans la retorte s’achève parfaitement ; cessez alors le feu, & laissez refroidir les vaisseaux, vous trouverez dans le récipient deux substances différentes, qui sont l’esprit armoniac des cheveux, & l’huile qui n’est rien autre chose que la portion sulfurée de ce mixte, mêlée avec la plus grossière du sel volatil. On pourra se servir de ces deux substances en Médecine, après les avoir séparées ; mais il sera pourtant nécessaire de les rectifier, à savoir l’esprit au bain-marie sur d’autres cheveux, qui soient coupés fort menus dans une petite cucurbite, couverte de son chapiteau avec toutes les précautions requises ; & l’huile sur ses propres cendres, mais à feu de cendres, donnant d’abord une chaleur modérée.
L’esprit des cheveux ne se donne point antérieurement, tant à cause de sa mauvaise odeur & de son mauvais goût, qu’à cause aussi que l’Art tire des autres partes de l’homme d’autres esprits, qui sont moins désagréables pour l’usage. On ne se sert donc de celui-ci que mêlé avec du miel, pour oindre les parties où les cheveux sont en trop petite quantité, ou celles dont ils font tombés. L’huile est excellente, pour extirper radicalement les dartres en quelques endroit qu’elles soient situées, si l’on en fait un limement avec un peu de sel de Saturne, & qu’on en applique dessus, après avoir purgé le patient avec quelque remède qui évacue les sérosités. La cendre étant mêlée en forme de cérat avec du suif de mouton, produit de beaux effets, pour ra­douber les luxations, & pour fortifier le membre démis ou disloqué. On peut encore ajouter, que les cheveux entiers sont un remède très prompt pour arrêter le flux de sang des plaies, du nez, & même le flux immodéré des femmes.
§. 3. Du Lait.
Le lait de femme est de soi-même un très excellent remède pour les yeux, soit pour en apaiser la douleur & pour en ôter l’inflammation, soit celle de la substance même de l’œil, ou celle qui provient des petits ulcères qui se font aux paupières, ou dans les coins des yeux : on peut substituer quelque autre sorte de lait, quand on ne peut avoir de celui d’une femme. Mais il a une eau vitriolée, qui se distille avec le lait de femme ou avec quelque autre lait, soit de celui de vache, d’ânesse ou de chèvre, qui peut être toujours prête, & qui fait des merveilles pour ôter les maux des yeux : elle se fait de cette façon.
Prenez du lait & du vitriol blanc en poudre, de chacun partie égale ; mettes les ensemble dans une cucurbite de verre, avec tout l’ajustement requis à la distillation ; puis tirez-en l’eau dans le fourneau des cendres avec une chaleur graduée, jusqu’à ce que les nuages blancs apparaissent : après quoi, il faut finir le feu, afin que l’eau ne devienne pas corrosive : cette eau corrige la rougeur des yeux, & en ôte les inflammation d’une façon merveilleuses.
§. 4. De l’arrierefaix.
Peut préparer quelque remède de l’arrierefaix, il faut en avoir un qui vienne du premier accouchement d’un mâle, que la femme dont il sortira soit d’un âge médiocre, comme depuis dix-huit ans jusqu’à trente-cinq ; que la femme soit saine, de poil noir ou châtain ; il en faut excepter les rousses, que si on n’en peut avoir du premier, que ce soit toujours d’un mâle, s’il se peut ; mais si la nécessité presse, on pourra même se servir de celui qui suit une fille ; car à parler véritablement, le mâle & la femelle sont nourris d’un même sang & dans un même corps, il n’y a que la différence de la force & de la vigueur.
Prenez donc une arrierefaix avec les conditions requises, mettez-le dans une cucurbite de verre, & le distiller au B. M. jusqu’à sec, & en réservez l’eau dans une bouteille, qui soit bien bouchée d’un liège qui ait été trempé dans de la cire fondue. Que si ce qui reste au fond de la cucurbite, n’est pas assez sec pour être mis en poudre, il le faut sécher dans un triple papier à une chaleur modérée ; mais remarquez qu’il ne faut pas qu’il soit retourné en distillant non plus qu’en le desséchant, afin que les esprits & le sel volatil se concentrent, parce que c’est proprement ce sel qui constitue la vertu de la poudre qu’on en doit faire.
L’eau d’arrierefaix est un excellent cosmétique, qui déterge doucement la peau des mains & du visage, qui en unit aussi les rides & en efface les taches, pourvu qu’on y ajoute un peu de sel de perles & un peu de borax. Mais elle est aussi très excellente pour faire sortir l’arrierefaix, quand le travail de la femme a été long & difficile, & qu’il y a eu de la faiblesse, pourvu qu’on mêle avec cette eau le poids d’une demi-drachme de la poudre du corps dont elle a été tirée, ou le même poids d’un foie d’anguille desséché avec son fiel, qui est un remède qui ne manque jamais son effet.
La poudre de l’arrierefaix donnée au poids depuis un scrupule, jusqu’à deux ou à trois, est un souverain remède contre l’épilepsie, ou dans sa propre eau, ou dans celle de fleurs de pivoine , de fleurs de muguet, ou dans celle de fleurs de tillot, il en faut donner sept jours continuels à jeun dans le décours de la Lune.
Que si on calcine l’arrierefaix dans un pot de terre non vernissé, qui soit bien couvert & bien lutté ; les cendres seront un remède spécifique contre les écrouelles & contre les goitres, si on en donne durant le dernier quartier de la Lune, le poids de demi-drachme dans de l’eau d’auronne mâle tous les matins à jeun.
§. 5. De l’urine.
Quoique l’urine soit un excrément qu’on rejette tous les jours, cependant elle con­tient un sel qui est tout mystérieux, & qui possède des vertus  qui ne sont connues que de peu de personnes. Il ne faut pas que son nom ou sa puanteur fassent peur à l’Artiste, qui aura connu ses propriétés ; cela n’est propre qu’à ceux qui se vantent d’avoir éminemment la connaissance de la Phar­macie & de ses préparations, sans oser se noircir les mains, ni séparer les différentes parties qui composent les choses. Et pour prouver généralement combien l’urine a de vertus  médicinales, nous dirons seulement en passant, qu’elle dessèche la grattelle, lorsqu’on la lave avec cette liqueur nou­vellement rendue ; qu’elle résout les tumeurs étant appliquée chaudement ; qu’elle mondifie, déterge & nettoie les plaies & les ulcères venimeux ; qu’elle empêche la gangrène ; qu’elle ouvre & lâche le ventre doucement & sans tranchées, si on la donne en clystères devant qu’elle soit refroidie ; parce qu’autrement, elle serait privée de son esprit volatil, en qui réside sa princi­pale vertu ; qu’elle empêche, ou pour le moins qu’elle affaiblit les accès de la fièvre tierce, si on l’applique chaudement sur les pouls & en frontal ; qu’elle guérit les ulcè­res des oreilles, si on en verse dedans, qu’elle ôte la rougeur & la démangeaison des yeux, si on en distille dans leurs coins ; qu’elle ôte le tremblement des membres, si on les en lave, étant mêlée avec de l’esprit de vin ; qu’elle résout & dissipe la tumeur & l’enflure de la luette en gargarisme ; & qu’enfin, elle apaise les douleurs que causent les météorismes de la rate, si on l’ap­plique dessus, étant réduite en cataplasme fait avec des cendres. Que si l’urine est comme un trésor pour les maladies du dehors, elle n’est pas moins efficace pour celles du dedans ; car elle est excellente pour ôter les obstructions du foie, de la rate & de la vessie du fiel, pour préserver de la peste, pour guérir l’hydropisie naissante, & pour ôter la jaunisse ; jusque-là même qu’il y en a qui ont observé que l’urine du mari est très spécifique, pour faire accou­der la femme dans un travail long & difficile ; & que l’expérience fait voir qu’elle produit des effets surprenants pour la guérison des fièvres tierces, si on en donne un verre de toute nouvelle dès les premiers mouvements de l’accès.
Nous n’avons avancé tout ce qui est ci-dessus, que pour faire voir combien l’urine bien préparée & séparée de ses impuretés grossières, sera plus excellente & produira de meilleurs effets, que lorsqu’elle est en­core corporelle ; comme aussi pour prouver de plus en plus, que tout ce que les mixtes ont de vertu  ne provient que de leurs esprit & de leurs sels.
Ceux qui voudront se servir de l’urine, en prendront, s’ils peuvent, de celle des jeunes hommes, des adolescents, ou de celle des enfants de l’âge depuis dix ans jusqu’à quinze, qui soient sains & qui boivent du vin ; que si cela ne se peut, ils en prendront comme ils la pourront avoir, car l’urine a toujours ses esprits & son sel ; elle en aura pourtant moins & sera plus grossière ; mais l’expérience du travail fera voir qu’on y trouvera les mêmes remèdes, soit pour s’en servir de médicament en dehors ou en dedans, ou pour en faire les opérations qui suivent.
§. 6. Pour faire l’esprit igné de l’urine & son sel volatil.
Prenez trente ou quarante pintes d’urine, qui ait les conditions que nous avons dites, & la faites évaporer à lente chaleur, jusqu’en consistance de sirop ; mettez ce qui vous restera dans une cucurbite, qui soit haute d’une coudée, que vous couvri­rez de son chapiteau & que vous lutterez très exactement, mettez votre vaisseau au bain-marie ou aux cendres, pour en tirer l’esprit & le sel volatil par la distillation : si c’est au bain-marie, il faut qu’il soit bouillant ; mais si c’est aux cendres, il fau­dra graduer le feu avec plus de précaution. Ainsi vous aurez un esprit qui se coagulera en sel volatil dans l’alambic, qui se coa­gule au froid, & qui se résout en liqueur à la moindre chaleur. Mais il saut noter qu’il ne faut évaporer l’urine, que lorsqu’elle est nouvelle ; car si elle avait été fermentée ou digérée, le meilleur s’évaporerait.
On peut aussi distiller l’esprit de l’urine dans un alambic au bain-marie bouillant sans l’évaporer; mais il faudra le rectifier.
On peut encore distiller l’esprit d’urine sans feu apparent, qui est une opération merveilleuse, ce qui se fait ainsi : il faut évaporer l’urine très lentement jusqu’aux deux tiers, après quoi mettez trois ou quatre doigts de haut de bonne chaux vive dans une cucurbite ; & verser votre urine évaporée sur cette chaux, couvrez prestement le vaisseau de son chapiteau, & lui adaptez un récipient; ainsi vous aurez de l’esprit d’urine en peu de temps & sans feu, qui sera très subtil & très volatil, qui ne cédera point aussi en bonté à celui qui aura été fait d’une autre manière : ceux qui auront la cornue ouverte de Glauber, le distilleront plus facilement & en plus grande quantité. Il est fort difficile de garder le sel volatil de l’urine, à cause de sa subtilité & de la pénétrabilité de ses parties ; c’est pourquoi, il est nécessaire de le digérer avec son propre esprit, & de les unir en­semble, pour les conserver dans une fiole qui ait l’embouchure étroite, qui n’ait point d’autre bouchon que de verre, & une double vessie mouillée par-dessus.
Cet esprit salin volatil, ou ce sel spiri­tuel, a des vertus  qui sont presque innombrables ; car il est premièrement très souverain pour apaiser les douleurs de toutes les parties du corps, & principalement celles des jointures, lorsqu’il est mêlé avec quelque liqueur convenable. Il ouvre plus que tout autre remède toutes les obstruc­tions tartarées des entrailles & du mésen­tère ; c’est ce qui fait que son usage est ad­mirable dans le scorbut & dans toutes les maladies hypocondriaques, dans les mau­vaises fermentations qui se font dans l’estomac, & dans les deux sortes de jaunisse : il n’est pas moins bon pour atténuer & pour dissoudre le sable & les glaires, qui se for­ment dans les reins ou dans la vessie. On peut même en faire un remède très excel­lent contre l’épilepsie, l’apoplexie, la manie & contre toutes les autres maladies qu’on dit prendre leur origine du cerveau : mais il le faut préparer comme il suit.
Prenez du vitriol, qui ait été purifié par diverses dissolutions, filtrations & cristal­lisations faites avec de l’eau de pluie distil­lée, ou ce qui serait encore meilleur, avec de celle de la rosée ; imbibez-le d’esprit d’urine, jusqu’à ce qu’il surnage seulement la matière ; bouchez très exactement le vaisseau, & le mettez digérer durant huit ou dix jours ; après quoi mettez la matière digérée dans une haute cucurbite & la distillez aux cendres jusqu’à sec, & vous aurez un très excellent céphalique, qui gué­rit la migraine & les autres douleurs de la tête par le seul flair ; & qui concilie le sommeil, si on le tient quelque peu de temps sous le nez. Il faut mettre ce qui restera dans le fonds de la cucurbite, dans une retorte que vous mettrez au sable avec son récipient bien lutté, & vous en tirerez encore le sel volatil & une espèce d’huile brune, qui n’est pas méprisable dans la Médecine & dans la métallique ; vous pourrez aussi faire une dissolution de ce qui restera, que vous filtrerez, évaporerez & cristalliserez en un sel, qui sera un véritable stomachique pour chasser les viscosités & les superfluités nuisibles, qui s’attachent ordinairement aux parois de l’estomac, on le donne dans du bouil­lon ou dans de la bière chaude. La dose est depuis nuit grains jusqu’à vingt, & même jusqu’à une demi-drachme.
La dose de l’esprit d’urine, est depuis deux gouttes jusqu à douze ou quinze dans des émulsions, dans des bouillons, ou dans quelques autres liqueurs appropriées ; celle du sel volatil, est depuis deux grains jusqu’à dix, de la même façon que l’esprit.
§. 7. Pour faire l’eau, l’huile, l’esprit, le sel volatil & fixe du sang humain.
Prenez au mois de Mai une bonne quan­tité de sang de quelques jeunes hommes, qui se font ordinairement saigner en ce temps-là, & le mettez distiller aux cendres dans une ample cucurbite de verre ; mais il faut mettre deux ou trois poignées de chanvre par-dessus le sang, pour empêcher son élévation dans le chapiteau, qu’il faudra lutter exactement, & y adapter un récipient : il faut graduer le feu avec juge­ment , & surtout empêcher que la masse qui restera, ne se brûle, mais qu’elle se dessèche seulement. Ainsi vous aurez l’eau & l’esprit, qu’il faudra rectifier au bain-marie ; l’eau servira pour extraire le sel de la tête morte calcinée ; l’esprit peut être gardé comme il est, pour s’en servir con­tre le mal caduc & contre les convulsions des petits enfants, la dose est depuis une demi-drachme jusqu’à une drachme entière ; il est aussi spécifique pour les mêmes maux, en y mêlant des fleurs de muguet & de lavande, pour en tirer la teinture. Il sera pourtant meilleur de le cohober par la retorte, sur ce qui sera resté dans la cucurbite, jusqu’à neuf fois, ou jusqu’à ce qu’il ait acquis une couleur de rubis, & que l’huile sorte sur la fin avec le sel volatil, qui adhérera au col de la cornue, ou aux parois du récipient, qu’il faudra mêler avec l’esprit, & les rectifier & joindre ensemble par la distillation que vous en ferez au bain-marie. C’est cet esprit empreint de son sel volatil, qui est tant vanté pour la cure de la paralysie, pris intérieurement depuis six gouttes jusqu’à dix, dans des bouillons, ou dans de la décoction de ra­cine de squine, ou bien dedans du vin blanc.
Il faut achever de calciner au feu de roue, ce qui sera resté dans la cornue, puis en extraire le sel avec l’eau qu’on aura tirée du sang ; il faut filtrer la dissolution, l’évaporer & laisser cristalliser le sel, qu’il faut garder pour ce qui suit.
Prenez l’huile distillée du sang, & la rectifiez sur du colcotar au sable dans une retorte, jusqu’à ce qu’elle soit subtile & pénétrante ; mêlez le sel fixe avec cette huile & les digérez ensemble, jusqu’à ce qu’ils soient bien unis ; ainsi vous aurez un baume, qui fait des merveilles pour apaiser la douleur des gouttes des pieds & des mains, & pour en ôter l’enflure & la rou­geur ; mais ce qui est de meilleur, c’est que ce remède amollit, dissipe & résout les tophes & les nœuds des goûteux ; comme aussi ceux des vérolés, pourvu qu’on les ait purgés auparavant avec de bons remède tirés du mercure ou de l’antimoine.
Il faudra pourtant ne s’arrêter pas toujours à la saison du printemps pour avoir du sang, car on en pourra prendre dans les autres saisons de l’année, si la nécessité le requiert. On peut aussi se servir du sang de cerf, de bouc, de celui de pourceau, de bœuf ou de mouton, qu’on pourra distiller de la même façon que le sang humain ; car leurs digestions se font de même que dans les animaux parfaits ; & leur sang est doué des mêmes facultés, sinon que celui des hommes est plus subtil, à cause de la délicatesse de ses aliments.
§. 8. Pour faire le sel & l’élixir de la pierre de la vessie.
C’est une chose admirable, que ce qui cause tant de maux aux hommes, soit pour­tant capable de leur servir de remède; cela se voit en la pierre de la vessie, qui peut être donnée sans autre préparation, que d’être mise en poudre, au poids depuis un scrupule jusqu’à une drachme dans du vin blanc, ou dans de la décoction de racines de bardane & d’ortie brûlante, pour dissoudre & pour faire sortir la gravelle & les glaires des reins & de la vessie ; mais les recèdes qu’on en tire par la préparation Chimique, ont beaucoup plus de vertu, & agissent avec beaucoup plus de promp­titude.
Prenez donc une partie de pierres de la vessie, & les mettez en poudre, que vous joindrez avec deux parties de charbon de hêtre pulvérisé ; mettez-les ensemble en un creuset, que vous lutterez, & les calciner au feu de roue ou au feu de réverbère, cinq ou six heures durant ; & lorsque le creuset sera refroidi, broyez ce qui restera, & en faites une lessive avec quelque eau diurétique, ou avec du phlegme de salpêtre ou d’alun, que vous filtrerez & l’évaporerez jusqu’à pellicule, puis la mettrez cristalliser en un lieu froid, & continuerez ainsi jusqu’à ce que vous ayez tiré tout le sel ; que s’il n’était pas assez net, il le faut mettre dans un creuset, puis le faire rougir au feu sans le mettre en fusion ; il le faut purifier par plusieurs dissolutions, fil­iations, évaporations & cristallisations. Il faut mettre ce sel bien desséché dans une fiole, qui doit être bien bouchée, de peur qu’il ne soit humecté par l’attraction de l’air. La dose de ce sel, est depuis quatre grains jusqu’à huit dans des liqueurs appropriée, pour faciliter l’excrétion de l’urine ; comme aussi pour dissoudre & pour faire sortir le sable & les glaires, qui sont ordinairement la cause occasionnelle de la génération & de la fermentation de la pierre dans les reins, ou dans la vessie.
Mais si vous en voulez faire une essence ou un élixir, qui soit encore plus efficace que ce sel, il faudra que vous calciniez la pierre avec son poids égal de salpêtre très pur dedans un bon creuset, au feu de roue durant l’espace de six heures ; puis il faut extraire le sel de la masse avec de l’esprit de vin simple, qu’il faut filtrer, évaporer & cristalliser ; & lorsque les cristaux seront desséchés, il les faut mettre digérer durant douze jours dans un vaisseau de rencontre à la vapeur du bain-marie, avec de l’esprit de vin rectifié ; après quoi mettez un chapiteau sur le vaisseau, & retirer l’esprit de vin à la chaleur de l’eau du bain, & le cohobez tant de fois, que vous réduisiez le sel en une liqueur subtile & claire, que vous garderez précieusement. Il en faut donner depuis cinq gouttes jusqu’à dix, pour les mêmes maux & dans les mêmes liqueurs que nous avons dites ci-dessus.
Il ne faut pas que l’Artiste fasse aucune difficulté de se servir du nitre, pour calci­ner le calcul, de peur que son sel ne se joigne à celui de cette pierre : car outre que tout ce qu’il y a de volatil, d’âcre & de corrosif dans le nitre, s’évanouit par la calcination ; c’est que ce qui reste avec la pierre calcinée, étant réduit à la nature universelle par l’action du feu, cela ne peut qu’augmenter la vertu  de ce remède, plutôt que de la diminuer.
Après avoir achevé de traiter des choses qui se tirent de l’homme durant sa vie, il faut que nous achevions ce Chapitre, par l’examen que nous ferons de celles que nous en tirons après sa mort ; & nous commencerons par la chair, qui nous fournit beaucoup de belles préparations, ainsi que la suite le fera voir.
§. 9. De la chair humaine & de ses préparations.
La mumie qu’on prépare avec la chair du microcosme, est un des plus excellents remèdes qui se tirent des parties de l’homme. Mais parce que la mumie est en horreur à quelques-uns, & qu’elle n’est ni connue, ni conçue des autres ; il n’est pas à de propos de dire quelque chose de ses différences, avant que de venir à la description de sa véritable préparation.
Ceux des Anciens qui ont le plus doctement écrit de la mumie, n’en marquent que quatre sortes. La première, est celle des Arabes, qui n’est rien autre chose qu’une liqueur, qui est sortie des corps qui ont été embaumés avec de la myrrhe, de l’aloë & du baume naturel, qui ont été mêlés, dissous & unis avec la substance des chairs du corps embaumé, qui contenaient en elles l’esprit & le sel volatil, qui sont la partie mumiale & balsamique, qui composent avec la myrrhe, l’aloë & le baume, cette première sorte de mumie des Ancien, qui véritablement ne serait point à rejeter, s’il était possible de la recouvrer : mais on n’en trouve point du tout à présent.
La seconde est la mumie des Egyptien, qui est une liqueur épaissie & séchée, sor­tie des corps, qui ont été confits & remplis d’un baume, qu’on appelle ordinairement Asphalte ou Pissasphalte. Or, comme les soufres sont d’une nature incorruptible c’est aussi par leur moyen & par leur faculté balsamique, que les corps morts sont pré­servés de la corruption : cette seconde n’approche pas de la première, & n’est propre que pour l’extérieur ; parce qu’elle n’a pu tirer du cadavre les vertus  de la vie moyenne, qui était restée dans ses partie, à cause de la solidité compacte & du resserrement des partie de ces bitumes sulfurés, qui sont secs & friables.
La troisième, est tout à fait ridicule & méprisable, parce que ce n’est rien autre chose que du pissasphalte artificiel, c’est-à-dire, de la poix noire mêlée avec du bitu­me, & bouillie avec de la liqueur qui sort des corps morts des esclaves, pour lui don­ner l’odeur cadavéreuse ; & c’est cette troi­sième sorte qu’on trouve ordinairement chez les Epiciers, qui la fournissent aux Apothicaires, qui sont trompés par l’odeur de cette drogue falsifiée & sophistiquée. J’ai appris ce que je viens de dire d’un Juif d’Alexandrie d’Egypte, qui se moquait de la crédulité & de l’ignorance des Chrétiens.
La quatrième sorte de mumie, & celle qui est la meilleure & la moins sophistiquée, est celle des corps humains, qui se trouvent avoir été desséchés dans les sables de la Libye : car il y a quelquefois des cara­vanes entières, qui sont ensevelies dans ces tables, lorsqu’il souffle quelque vent con­traire, qui élève le sable, & qui les couvre inopinément & en un instant, j’ai dit que cette quatrième était la meilleure, parce qu’elle est simple, & que cette suffocation subite concentre les esprits dans toutes les parties, à cause de la surprise & de la peur que les Voyageurs conçoivent, qui selon le dire de Virgile :
Membra quatit gelidusque coit formidine sanguis.

Et que de plus, l’exsiccation subite qui s’en fait, soit par la chaleur du sable, soit par l’irradiation du Soleil, communique quelque vertu astrale, qui ne se peut donner par quelque autre façon d’agir que ce soit. Ceux qui auront de cette dernière mumie, s’en serviront pour faire les préparations qui suivront : mais comme on ne trouve pas toujours de ces corps morts ainsi desséchés, & que les remèdes qu’on en tire sont très nécessaires ; l’Artiste pourra sub­stituer une cinquième sorte de mumie, qui est celle que Paracelse appelle mumiam patibuli, & qu’on peut légitimement appeler la mumie moderne, qu’il préparera de cette sorte.
§. 10. Préparation de la mumie moderne.
Il faut avoir le corps de quelque jeune nomme de l’âge de vingt-cinq ou trente ans, qui ait été étranglé, duquel on dissèquera les muscles, sans perte de leur membrane commune ; après les avoir ainsi séparés, il les faut tremper dans de l’esprit de vin, puis les suspendre en un lieu, où l’air soit perméable & bien sec, afin de les dessécher, & de concentrer dans leurs fibres ce qu’il y a de sel volatil & d’esprit, & qu’il n’y ait que la partie séreuse & inutile qui s’exhale. Que si le temps est humide, il faut suspendre ces muscles dans une cheminée, & les parfumer tous les jours trois ou qua­tre fois avec un petit feu fait du bois de genièvre, qui ait ses branches avec ses feuilles & ses baies, jusqu’à ce qu’ils soient secs, comme la chair du bœuf salée, de laquelle on charge les navires qui sont employés aux longs voyages. Ainsi vous aurez une mumie, qui ne cédera nullement à la quatriè­me en bonté, & que j’estime même davantage, parce qu’on est assuré de sa prépara­tion ; qu’on peut de plus en avoir plus facilement, & qu’il semble que les esprits, le sel volatil & la partie mumiale & balsamique, y doivent avoir été mieux conser­vés, parce que les chairs n’ont pas été séchées avec une si grande chaleur.
§. 11. Pour faire le baume de la mumie des modernes.
Prenez une livre de la cinquième mumie, concassez-la dans le mortier avec un pilon de bois, jusqu’à ce qu’elle soit rédui­te en fibres très déliés, qu’il faut couper fort menu avec des ciseaux, puis la mettre dans un matras à long col, & verser dessus de l’huile d’olive empreinte de l’esprit de térébenthine, qui est proprement son huile éthérée, jusqu’à ce qu’elle surnage de la hauteur de trois ou quatre doigts ; scellez le vaisseau hermétiquement, & le mettez digérer dans le fumier, ou dans de la sciure de bois à la vapeur du bain, durant l’espace d’un mois philosophique qui est de quarante jours, sans discontinuer la chaleur. Après quoi ouvrez le vaisseau, verser la matiez dans une cucurbite, que vous mettrez au bain-marie sans la couvrir, & laisser ainsi exhaler la puanteur qu’elle aura contractée,& que toute la mumie soit dissoute ; alors coulez le tout par le coton, & mettez digérer au bain-marie cette dissolution dans un vaisseau de rencontre, avec partie égale d’esprit de vin rectifié, dans quoi vous aurez dissout deux onces de vieille thériaque, & mêlé une once de chair de vipères en poudre, pendant l’espace de trois semaines ; au bout de ce temps, vous ôtez l’alambic aveugle, & couvrirez la cucurbite d’un chapiteau à bec, & retirerez l’esprit de vin à la très lente chaleur du bain, & coulerez ce qui restera par le coton ; ainsi vous aurez un heaume très efficace, de quoi vous pourrez vous servit au-dedans & au-dehors.
C’est un très excellent remède intérieur contre toutes les maladies venimeuses, & particulièrement contre les pestilentielle & toutes celles qui sont de leur nature. Il est aussi très bon d’en donner à ceux qui sont tombés & qui ont du sang caillé dans le corps, aux paralytiques, à ceux qui ont des membres contracts & atrophiés, aux pleurétiques & à toutes les autres maladies, où la sueur est nécessaire : c’est pourquoi, il est à propos de bien couvrir les malades, auxquels on en donnera. La dose est de­puis une drachme jusqu’à trois, dans des bouillons, ou dans de la teinture de sassafras, ou de baie de genièvre.
Mais on ne peut assez exalter les beaux effets qu’elle produit pour le dehors ; car c’est un baume, qui est même préférable au baume naturel, pour apaiser toutes les douleurs externes qui proviennent du froid, ou de quelque vent enclos dans les espaces des muscles ; comme aussi contre celles qui sont occasionnées par des foulures & des meurtrissures ; il en faut oindre aussi les membres paralytiques, les parties contractes & atrophiées, c’est-à-dire, qui ne reçoi­vent point de nourriture ; il en faut encore frotter les endroits du corps, qui sont dou­loureux, où néanmoins on ne voit aucune enflure ni rougeur ; mais notez qu’il en saut donner en même temps intérieurement, afin que la chaleur interne coopère avec l’externe ; car il faut couvrir le malade, & le laisser en repos quelques heures, afin de provoquer la sueur, ou que ce qui cause la douleur & le vice des parties, s’exhale insensiblement.
§. 12. Comment il faut préparer & distiller l’axunge humaine.
L’axunge ou la graisse humaine, est de soi, sans autre préparation, un remède extérieur qui est très considérable ; car elle fortifie les parties faibles & dissipe leur sécheresse extérieure ; elle apaise leurs douleurs, résout leurs contractions, & redonne l’action & le mouvement des par­ties nerveuses, adoucit la dureté des cicatrices, remplit les fosses, & rétablit l’iné­galité de la peau, qu’a laissée le venin de la petite vérole.
La première préparation, est simple & commune ; car il faut seulement la découper & la faire bouillir avec du vin blanc, jusqu’à ce que les morceaux soient bien frits, & que l’humidité du vin soit évapo­rée ; puis la presser entre deux platines d’étain, qui aient été chauffées, & garder cette axunge pour la nécessité.
La seconde préparation, est lorsqu’on en veut faire un liniment anodin, résolutif & réfrigérant, dont on peut très utilement se servir aux enflures, aux inflammations, aux duretés, & aux autres accidents, qui arrivent ordinairement aux plaies & aux ulcères, ou par l’intempérance du malade, ou par l’impéritie & la négligence du Chi­rurgien mal expérimenté. Pur le faire, prenez du phlegme de vitriol ou d’alun, qui soient empreints de leur esprit acide, environ une demie livre ; mettez-la digérer au sable avec environ deux onces de litharge lavée & séchée, qu’il faudra remuer souvent ; & lorsque la liqueur sera bien char­gée, il la faudra filtrer, & en faire le liniment en forme de nuiritum. Que si vous le voulez rendre plus spécifique, il y fau­dra joindre à mesure qu’on l’agitera, quel­que portion de la teinture de myrrhe & d’aloë, faite avec du très bon esprit de vin.
La troisième & la dernière préparation de la graisse humaine, que je tiens la plus exacte & la meilleure, est la distillation, ce qui se pratique ainsi. Prenez une partie d’axunge humaine, & deux ou trois parties de sel dé­crépite, que vous pisterez & mêlerez bien ensemble ; vous mettrez ce mélange dans une cornue de verre, que vous placerez au sable avec son récipient, qui soit lutté très exactement; puis vous donnerez le feu pat degrés, jusqu à faire rougir le fond de la retorte, ce qui ne requiert qu’environ huit heures de temps ; ainsi vous aurez une huile d’axunge humaine qui sera très subtile, qui est un remède souverain pour ranimer & pour dégourdir les membres paralytiques, qui sont ordinairement refroidis & atrophiés, & cette huile vaut mieux que le corps dont elle a été tirée, pour s’en servir à tout ce à quoi nous avons dit ci-dessus qu’elle était propre. Que si on veut rendre cette huile plus pénétrante & plus subtile, il la faudra circuler au bain-marie avec partie égale d’esprit de vin durant quelques jours, puis la rectifier en la distillant aux cendres dans une cucurbite de basse coupe ; elle deviendra par ce moyen si pénétrante & si subtile, qu’à peine la peut-on conserver dans le verre, vu qu’elle devient imperceptible, aussi-tôt qu’elle est appliquée, tant elle est pénétrante.
Les préparations que nous venons de décrire, serviront d’exemples pour toutes les autres nulles, beurres, graisses & axunges, qu’on rendra par ce moyen plus efficaces & plus pénétrantes.
§. 13. Pour faire l’esprit, l’huile & le sel volatil des os & du crâne humain.
La préparation du crâne ne sera point différente de celle des os ; c’est pourquoi, nous ne perdrons pas le temps pour en faire deux descriptions : l’une & l’autre préparation se fait ainsi.
Prenez des os humains, qui aient été pris d’un homme qui soit fini de mort violente, & qui n’aient point été enterrés ni bouillis, ni mis dedans de la chaux vive, & les faites scier par morceaux d’une grosseur convenable, qui puissent entrer dans une cornue, qui soit luttée, & qui ne soit remplie que jusqu’aux deux tiers ; vous la mettrez au réverbère clos à feu ouvert ; & après lui avoir adapté & lutté bien exactement son récipient, vous couvrirez le réverbère, & laisserez au-dessus un trou d’un pouce & demi de diamètre, qui ser­vira de registre pour gouverner le feu, qui doit être gradué modérément, jusqu’à ce que tous les nuages blancs soient passes ; alors il faut changer de récipient, ou vider la matière qui sera contenue dans le premier, puis le lutter exactement, & continuer & augmenter le feu, pour faire sor­tir l’huile & le sel volatil avec le reste de l’esprit ; ce qu’il faut poursuivre jusqu’à ce que le récipient devienne clair de soi-même ; ce qui arrive dans l’espace de douze heures, depuis le commencement de l’o­pération.
Mais notez qu’il faut garder la sciure des os, ou en faire limer ou râper ; afin que cela serve à la rectification de l’esprit, de l’huile & du sel volatil. Il faut aussi calciner & réverbérer jusqu’à blancheur à feu ouvert, entre des briques, les morceaux qui sont restés dans la cornue, afin qu’ils servent pour arrêter & fixer en quelque façon le sel volatil, qu’on ne peut garder autrement, à cause de sa subtilité, comme nous en donnerons la description en par­lant de la distillation & de la rectification de ce qui se tire de la corne de cerf.
Je ne saurais passer sous silence une expérience, que j’ai vue en la personne d’un Cornette, qui avait été blessé d’une mousquetade à la cuisse, proche du genoux, qui avait la jambe & le genoux en si mau­vaise situation après sa guérison, que le talon approchait de la fesse, ce qui le rendait presque inutile à sa charge. Mais leur Chirurgien Major, qui était Allemand, entreprit de lui rendre le mouvement du genoux ; & pour parvenir à ses fins, il lui fit prendre tous les jours dans des bouil­lons, six semaines durant, le poids d’une drachme de la poudre des os de la jambe & de la cuisse d’un homme, qui avait été disséqué quelques années auparavant ; ce qui lui redonna non seulement le mouve­ment pliant du genoux, mais qui le mit de plus en état avant les six semaines ache­vées, de faire des armes, de jouer à la paume & de monter à cheval. Ce qui doit faire remarquer, que cette poudre ne peut avoir produit un si rare effet, qu’à cause du sel volatil, spirituel & pénétrant quelle contenait, puisque la partie matérielle ne pouvait jamais passer jusque dans les der­rières digestions, je n’ai rapporté cette Histoire, que pour mieux faire croire & pour mieux faire comprendre les effets, que produisent les remèdes qu’on tire des os & du crâne humain, par la distillation qui sépare le pur de l’impur. On donne l’esprit & le sel volatil du crâne humain, pou la cure de l’épilepsie dans de l’eau de fleurs de tillot, de muguet ou de pœone. Celui des os se donne aussi avec heureux succès, pour réhabiliter les membres raccourcis & desséchés, pourvu qu’on les frotte aussi du baume de la mumie moderne. L’huile du crâne & celle des os ne s’appli­que qu’extérieurement, pour nettoyer & pour guérir les ulcères vilains & rongeants, pourvu qu’on y mêle un peu de colcotar en poudre, & qu’on donne des potions vulnéraires & purgatives au malade de deux jours en deux jours. La dose de l’esprit, est depuis trois gouttes jusqu’à dix ; & celle du sel volatil arrêté, depuis quatre grains jusqu’à huit.
§. 14. La manière de bien préparer les remè­des qui se tirent de la corne de cerf.
Quoique nous ayons donné le modèle de faire toutes les opérations Chimiques, pour tirer les remèdes des parties des animaux ; cependant comme il y en a plusieurs qui auraient de l’aversion de travailler sur les parties de quelques animaux, qui sont en quelque façon différentes de celle-là, & qui ont en elles une plus grande portion de ce qui peut être utile à la cure des mala­dies : j ai cru qu’il était nécessaire de dé­crire exactement les bons remèdes, qui se dirent de la corne de cerf, qu’on peut légitimement substituer à ceux qu’on prépares des parties de l’homme. Car il faut avouer qu’il y a quelque chose de très beau & de merveilleux dans la production annuelle du bois de cerf, qu’il renouvelle tous les printemps, comme une espèce de végétation. Et pour faire voir cette vérité, il faut remarquer que les armes de cet animal, ne lui deviennent inutiles & insupportable, que lorsqu’il est tombé en pauvreté, comme disent les veneurs, qui est une façon de parler qui est assez physique ; car ils veulent dire qu’ils manquent de bonne & de suffisante nourriture durant l’hiver, lorsque la terre est longtemps couverte de neige ; & qu’ainsi, ces pauvres animaux n’ont plus d’esprit naturels, ni d’humide radical en assez grande quantité, pour pousser jusque dans leur bois, vu qu’ils n’en ont pas même assez pour les sustenter & pour entretenir leur vie, puisqu’ils sont en ce temps là maigres & langoureux. Mais lorsque la riche saison du printemps leur donne la pointe de l’herbe & les bourgeons des arbrisseaux des taillis, ils sont comme ranimés d’un nouveau feu si abondamment, que la sublimation des esprits pousse jusqu à leur tête, & leur donne des démangeaisons qui font qu’ils mettent bas leur vieille ramure, qui est toute rare, spongieuse & privée de sa meilleure & de sa principale partie, qui est son sel volatil spirituel, en quoi consiste toute la vertu médicinale, qu’on désire en tirer : après quoi, ils poussent un nouveau bois, qui est au commencement mol & tout rempli d’un sang très subtil, qui se durcit peu à peu, & qui acquiert toute la perfection requise. Ce qui fait juger de la nécessité du choix qu’on doit faire du bois de cet animal ; car il ne faut pas prendre pour vos opérations de ce qui aura été mis bas ; il ne faut pas aussi le prendre avant qu’il ait acquis sa fermeté requise ; il faut même encore négliger celui qui approche de l’hiver : mais le vrai temps de le prendre en sa perfection, est entre les deux Fêtes de Notre-Dame d’Août & de Septembre : c’est en ce temps qu’il est suffisamment four­ni d’esprit, de sel volatil & d’huile, pour en faire les médicaments que nous allons décrire, il faut que le cerf ait été tué, ou pris par les chiens ; mais il faut avant que d’en venir là, montrer comment il faut distiller l’eau de tête de cerf, lorsqu’elle est encore tendre & qu’elle est couverte de son poil, parce que cette eau est de grande vertu, & qu’elle n’échauffe pas tant que les outres remèdes que nous décrirons, à cause que ses esprits ne sont encore qu’embryonnés, & qu’ils ne sont pas, ni cuits, ni digérer jusqu’à leur dernière perfection.
§. 15.  Comment il faut distiller la corne de cerf, qui est encore molle pour avoir l’eau de tête de cerf.
Il faut prendre ce nouveau bois du cerf pour le distiller, depuis le quinzième de Mai, jusqu’à la fin de Juin ; il le faut cou­per par rouelles, de l’épaisseur de la moitié d’un travers de doigt, & les poser l’un sur l’autre en échiquier, dans le fond d’une cucurbite de verre qu’il faut mettre au bain-marie ; & lorsque tout sera prêt, il faut donner le feu jusqu’à ce que l’eau commen­ce à distiller, & continuer la même cha­leur jusqu’à ce qu’il en sorte plus rien : on pourra de plus mettre la cucurbite aux cendres, pour achever de tirer l’humidité qui resterait, afin que les morceaux soient plus secs, & se puissent mieux conserver. Il y en a qui ajoutent du vin, de la cannelle, du macis & un peu de safran à cette distillation, pour rendre l’eau plus efficace ; tant pour faciliter les accouchements difficiles, que pour faire sortir l’arrière-faix, quand les femmes ont perdu leurs forces ; comme aussi pour faire nettoyer la matrice des sérosités, dont ses membranes ont été imbues durant la grossesse, qui causent avec le sang qui reste, les tranchées qui tourmentent les femmes accouchées. L’A­pothicaire curieux pourra faire la simple & la composée, afin qu’il puisse satisfaire aux intentions des Médecins qui les voudront employer. La dose de la simple, est depuis une demie jusqu’à une & deux cuillerées entières : on peut même passer plus avant, parce que cette eau fortifie sans altérer & sans échauffer ; outre qu’elle est bonne aux femmes en travail, elle n’est pas moins excellente à toutes les maladies qui partici­pent du venin. Ceux qui la voudront con­server longtemps, ajouteront une dragme & demie de borax en poudre à chaque livre de cette eau ; ce qui la rendra encore meil­leure, puisque le borax est de soi un spéci­fique, pour faciliter l’accouchement. La dose de l’eau composée, doit être moindre ; car il ne faut pas aller au-dessus de deux dragmes ; c’est un vrai contrepoison dans toutes les fièvres malignes & pourpreuses, & principalement dans la rougeole & dans la petite vérole.
Il ne faut pas rejeter les morceaux, qui sont restés au fond du vaisseau ; il les faut au contraire employer en poudre très subtile au poids, depuis un demi scrupule jusqu’à une demie dragme, pour tuer les vers des enfants, même pour en empêcher le séminaire ; il leur faut faire boire cette poudre dans de la décoction de râpure de corne de cerf & d’ivoire : cette poudre n’a delà vertu qu’à cause que la chaleur du bain-marie n’a pas été capable d’élever le sel volatil, qui était dans les plus solides parties de ces morceaux.
§. 16. La préparation philosophique de la corne de cerf.
Il y a beaucoup d’Artistes, qui croient qu’on ne peut rendre la corne de cerf tendre & friable, pour la pouvoir aisément mettre en poudre, sans la calciner : mais : comme cette calcination la prive de ses esprits & de son sel, les plus expérimentés ont trouvé le moyen d’en faire une espèce de calcination philosophique, qui lui conserve sa vertu ; ce qui doit faire remarquer l’extrême différence qu’il y a entre l’ancienne Pharmacie, & celle qui est éclairée des lumières de la Chimie.
Prenez-donc de la corne de cerf bien choisie, & qui soit en son vrai temps ; sciez-la par morceaux de la longueur d’un empan vers les extrémités ; puis mettes deux bâ­tons en travers du haut de la vessie, qui sert à la distillation des esprits & des eaux, auxquels vous suspendrez avec de la ficelle les morceaux des andouillettes du cerf, lorsque vous distillerez quelques eaux cordiales comme sont celles de chardon bénit, d’ulmaria ou de petite centaurée ; ou ce qui vaudrait encore mieux, lorsque vous distillerez quelques matières fermentées, qui doivent avoir par ce moyen des vapeurs plus pénétrantes & plus subtile, il faut couvrit la vessie & donner le feu, comme pour la distillation ordinaire de l’eau de vie ; & les vapeurs pénétreront la corne de cerf jusque dans son centre, & la rendront aussi friable, que si elle avait été calcinée à feu ouvert, & qu’elle eût été broyée sut le porphyre ; mais il faut continuer la distillation quatre ou cinq jours consécutifs, sans ouvrir le vaisseau ; ce qui est cause qu’il faut que la vessie soit percée en haut sur le coté, afin d’y pouvoir mettre de l’eau chaude à mesure qu’elle diminue par la distillation, & qu’il ne faut pas que la liqueur approche de demi-pied de la ma­tière qui est suspendue. Que si on objecta que les vapeurs peuvent enlever avec elles la portion la plus subtile des esprits de la corne de cerf, nous répondons que cela se peut ; & qu’ainsi les eaux cordiales & sudorifiques, ou les esprits distillés de la fermentation des baies de genièvre, ou de celle de sureau, n’en auront que plus de vertu : mais que cette chaleur vaporeuse n’est pas suffisante pour en emporter le sel volatil, qui est retenu dans la matière par la liaison très étroite qu’il a avec l’huile ou le soufre, qui ne peut être désuni que par une chaleur beaucoup plus violente.
Cette corne de cerf ainsi préparée, est encore plus excellente, que celle qui est restée de la distillation précédente, tant pour fortifier & pour être diaphorétique, que pour en donner aux enfants pour tuer les vers, & pour empêcher toutes les co­rruptions qui se font ordinairement dans leur petit estomac. La dose, est depuis un demi-scrupule jusqu’à une demie dragme & deux scrupules, dans des eaux cordiales & sudorifiques, ou dans quelque conserves spécifique, contre toutes les maladies pestilentielles & venimeuses.
§. 17. La façon de préparer l’esprit, l’huile & le sel volatil de la corne de cerf.
Prenez autant qu’il vous plaira de corne de cerf, qui soit de la condition qui est requise ; sciez-la, ou la faites scier par rouel­les ou par talleoles, de l’épaisseur de deux écus blancs ; emplissez-en une cornue de verre, qui soit luttée ; mettez-la au réver­bère clos à feu nu ; & graduer le feu jusqu’à ce que les gouttes commencent à tomber les unes après les autres dans le réci­pient, qui soit bien lutté avec de la vessie mouillée, & que vous puissiez compter quatre entre l’intervalle que les gouttes feront en tombant ; continuer & régler le feu de cette même égalité, jusqu’à ce que les gouttes cessent ; alors ôtez le récipient & le videz, puis remettez-le, lutter avec de bon lut salé comme il faut ; & augmenter le feu d’un degré, jusqu’à ce que l’huile commence à distiller, avec encore quelque peu d’esprit ; & le sel vo­latil commencera de s’attacher aux parois du col de la cornue, & de là passera en vapeurs dans le corps du récipient, où il s’attachera en forme de cornes de cerf & de branchages des arbres, qui sont chargés de petite gelée ou de neige, qui est une opé­ration qui est très agréable à voir ; car il tombe même de ce sel volatil en forme de neige au fond du récipient, qui se joint à l’esprit qui est au-dessous de l’huile. Con­tinuer le dernier degré du feu, jusqu’à ce qu’il n’en sorte plus rien, & que le réci­pient paraisse clair sans aucune vapeur.
Or, ce n’est pas assez d’avoir tiré ces di­verses substances de la corne de cerf ; il faut les savoir rectifier, tant pour en ôter, autant qu’on le peut faire, l’odeur empyreumatique, que pour en séparer la grossièreté : & pour commencer par la premiers substance qui en est sortie, qui est l’esprit, il faut la rectifier aux cendres à feu lent dans une cucurbite de verre, dans laquelle on aura mis la hauteur de trois ou quatre doigts, de la sciure ou de la râpure de corne de cerf ; & cet esprit sortira beau, clair, net, & privé de la plus grande par­tie de sa mauvaise odeur ; celui qui vient le premier, est préférable au dernier, parce que c’est un esprit volatil, de qui la nature est de monter toujours le premier ; il faut rejeter le reste comme inutile, & mettre cet esprit rectifié dans une fiole d’embouchure étroite, qui soit bien bouchée. C’est un remède excellent, pris intérieurement ou appliqué au-dehors ; car il nettoie & rectifie toute la masse du sang des superfluités séreuses, par les urines & par la sueur, aussi-bien que par la transpiration insensible ; c’est pourquoi, il est très spécifique contre le scorbut, contre la vérole & contre toutes les autres maladies, qui tirent leur origine de l’altération du sang ; enfin cet esprit volatil peut être dignement substitué à celui qu’on pourrait tirer de toutes les parties des autres animaux, pour servir d’excellent médicament à tout ce que nous avons dit que les autres étaient propres. Mais son usage est aussi merveilleux au-dehors, car il nettoie comme par miracle tous les ulcères malins, rongeants, chancreux & fistuleux ; si on les en lave, ou qu’on le seringue dedans : il sert aussi pour les plaies récentes, soit de feu, de taille ou d’estoc ; car il empêche qu’il n’ar­rive aucun accident : il est ami de la natu­re, ce qui fait qu’il aide cette bonne mère à la réunion des parties ; & comme ce n’est pas son intention de faire suppurer, ni de faire une colliquation des chairs & des parties voisines ; c’est aussi ce que cet esprit empêche : mais remarquer qu’il en faut aussi donner en dedans, depuis six gouttes jusqu’à douze dans des potions vulnéraires, ou dans la boisson du malade. Enfin, cet esprit n’est rien autre chose qu’un sel vola­til, qui est en liqueur, comme le sel vola­tile n’est qu’un esprit ferme & condensé ; ce qui fait qu’on les peut donner l’un pour l’autre, si ce n’est que la dose du sel volatil doit être un peu moindre que celle de esprit ; si bien que les vertus que nous attribuerons à l’un, peuvent être attribuées à l’autre.
Nous n’avons point d’autre observation à donner, pour rectifier le sel volatil & l’huile, sinon qu’il faut que l’opération se fasse dans une retorte sur de la râpure de corne de cerf, & avec les mêmes circonstances pour le règlement du feu. Ainsi vous aurez l’huile belle, claire & d’un beau rouge de rubis, qui surnagera le sel volatil qui sera allé dans le récipient, ou qui sera sublimé dans le col de la cornue ; il faut dissoudre le sel avec son propre esprit rectifié, par une dissolution faite à la cha­leur de l’eau tiède pour le séparer de l’hui­le ; il faudra filtrer cette dissolution par le papier, qu’il faut humecter de l’esprit, avant que de rien verser dedans, & vous aurez l’huile à part & le sel dans son propre esprit, qui n’en est que meilleur, & qui se conserve mieux que s’il était seul, si ce n’est qu’on l’arrête & qu’on le fixe, comme nous l’enseignerons ci-après. Pour cet effet, il faut mettre la dissolution de l’esprit & du sel dans une cucurbite au bain-marie, pour redistiller l’esprit & pour sublimer le sel dans le chapiteau, ou si on veut par la cornue : il est impossible de conserver ce sel, tant il est pénétrant & subtil, c’est pourquoi il le faut arrêter de cette sorte.
Prenez les rouelles qui sont restées de la distillation, qui sont très noires, & les cal­ciner à feu ouvert jusqu’à blancheur ; met­tez-en une partie en poudre, que vous mê­lerez avec son poids égal de sel volatil, que vous sublimerez ensemble, & recom­mencerez ainsi avec de la nouvelle corne de cerf calcinée en blancheur jusqu’à qua­tre ou cinq fois, & vous aurez un sel vo­latil arrêté que vous pourrez garder, transporter & envoyer avec moins de risque que l’esprit : néanmoins je conseille de se servir plutôt de l’esprit rempli & cornue saoulé du sel volatil, à tout ce que nous allons dire.
On pourrait véritablement appeler ce remède une panacée, ou une Médecine universelle, par les merveilleux effets qu’il est capable de produire ; car il est très excellent contre l’épilepsie, l’apoplexie, la léthargie, & généralement contre toutes les maladies qu’on dit tirer leur origine du cerveau : il ôte toutes les obstructions du foie, de la rate, du mésentère & du pan­créas. Il résiste à tous les venins, à la peste & à toutes les sortes de fièvres, sans en excepter aucune. Il nettoie les reins & la vessie, dont il évacue toutes les limosités & les glaires, qui sont les causes de la pierre. Il corrige tous les vices du ventricule, & principalement ses indigestions, qui valent la puanteur à la bouche ; c’est un spécifique pour le poumon, si on le digère avec du lait de soufre. Il apaise le flux de ventre immodéré, comme aussi celui des femmes, parce qu’il évacue les sérosités superflues qui en sont la cause ; mais ce qui est de plus merveilleux & de moins concevable, c’est qu’il ouvre le ventre constipé, & qu’il provoque les purgations lunaires, parce qu’il remet toutes les forc­es naturelles en leur état, & qu’il ôte toutes les matières terrestres & grossières, qui en empêchaient l’effet. Je ne doute pas que je ne me rende ridicule à tous ceux qui ne conçoivent pas la puissance & la sphère d’activité des sels volatils ; mais je sais d’ailleurs, que ceux qui sauront avec moi, que ce sel est la dernière enveloppe de l’esprit & de la lumière, ne trouver pas étrange que j’aie attribué tant de beaux effets à ce remède admirable.
Mais il faut que je fasse concevoir ce mystère, autant que je le pourrai, par la description de ce qui se fait tous les jours dans la cuisine, pour les personnes saines, aussi-bien que pour les malades. Ne sait-on pas que les Cuisiniers ne sauraient faire une bisque, ni un bon ragoût, s’ils ne se servent du bouillon & du jus des meilleures viandes ? Or, ce n’est que par le sel volatil des chairs, que cet agrément & ce chatouillement du palais se communique. Ne fait-on pas aussi des gelées, des pressis, des jus de viandes & des consommés pour les malades, dont on jette les restes qui sont matériels & terrestres, & qui sont épuisés de ce sel qui demeure dans les gelées, & qui est l’unique principe de congélation. On donne ces choses au malade, afin que son estomac réduise plutôt les puissances de ces aliments en acte, & que cela passe plus subitement dans la substance des parties par la facilité des digestions. C’est ce que l’Artiste fait, quand il prépare les sels volatils, qui sont capables de faire voir leurs vertus, d’autant qu’ils pénètrent toutes les parties de notre corps, & qu’ils charrient avec eux cette merveilleuse puissance, que nous leur avons attribuée.
Ne voit-on pas aussi que toute la Méde­cine , tant l’ancienne que la moderne, a fait entrer la corne de cerf dans toutes les compositions cordiales qu’elle a prescrites ; qu’elle a fait un grand état de l’os du cœur du cerf, & qu’on fait encore tous les jours de la gelée de corne de cerf, qui sert plu­tôt à fortifier le malade qu’à le nourrir ? Mais laissons tout cela à la vérité de l’ex­périence, qui est le véritable fondement de tout le raisonnement que nous avons avancé.
§. 18. Pour faire la teinture du sel volatil de la corne de cerf.
Prenez le sel volatil rectifié, mettez-le dans un vaisseau de rencontre, ou ce qui serait encore mieux, mettez-le dans un pélican ; verser deux fois son poids d’alcool de vin par-dessus, & les mettez extraire & digérer ensemble à lente chaleur de la vapeur du bain durant douze ou quinze jours ; si néanmoins tout le sel n’était pas dissout, il faudra retirer ce qui est teint par inclination & reverser de l’alcool dessus, pour achever l’extraction & la dissolution. Ainsi vous aurez une teinture, qui sera plus exaltée que les remèdes précédents, qui est bonne à tout ce que nous avons dit ; mais qui de plus, est un remède très excellent & très présent dans les apoplexies, par sa subtilité qui est si grande, qu’à peine le peut-on garder dans les fioles les mieux bouchées.
On peut faire la même chose du sel vola­til arrêté & comme fixé ; mais il ne se dissoudra pas tout : la teinture n’en sera pas aussi, ni si efficace, ni si pénétrante ; mais elle sera beaucoup plus agréable, & n’aura pas une odeur si mauvaise. La dose de la première, est depuis trois gouttes jusqu’à huit ou neuf. Et celle de la seconde, est depuis six gouttes jusqu’à douze.
§. 19. La manière de faire élixir des propriétés, avec l’esprit de la corne de cerf.
Après avoir connu par des expériences redoublées, les admirables vertus de ce grand remède, que Paracelse appelle par excellence Elixir proprietatis au singulier ; nous avons néanmoins crû le devoir appeler, Elixir des propriétés au pluriel, puisqu’il est très vrai qu’il les possède sans nombre ; & particulièrement celui que j’ai fait, depuis que je suis en Angleterre, où je me suis servi de l’esprit rectifié de la corne de cerf, chargé & rempli de son sel volatil, autant qu’il en peut dissoudre, en la place de l’esprit, ou de l’huile de sou­fre ; ce qui se fait ainsi.
Prenez de très-bon safran, du plus fin aloë succotrin & de la myrrhe, la plus récente & la mieux choisie ; de chacune de ces choses balsamiques trois onces : couper le safran fort délié & menu, & mettez les deux autres en poudre fine ; mettez-les dans un marras à long col, qui soit large de deux pouces de diamètre ; verser dessus dix onces d’esprit de corne de cerf bien rectifié chargé de son sel volatil, autant qu’il en peut dissoudre, & vingt onces d’esprit de vin alcoolisé sur le sel de tar­tre ; boucher exactement votre vaisseau avec un vaisseau de rencontre, & le lutter avec du blanc d’œuf & de la farine, & une vessie mouillée par-dessus ; placer cela à la vapeur du bain-marie un peu plus que tiède, & le digérez durant trois jours na­turels : le quatrième jour ôtez la rencon­tre, & appliquer un alambic ou chapiteau proportionné au col du matras ; luttez très soigneusement les jointures, adapter un récipient au bec, & en retirer lentement environ quinze onces de la liqueur ; & si le sel volatil s’est sublimé dans le chapiteau, dissolvez avec l’esprit distillé, rejetez le tout dans le marras, & le digérez encore trois jours ; réitères la distillation jusqu’à vingt onces, que vous remettrez encore sur vos matières en digestion durant trois jours : pur la dernière fois, laisser refroidir & filtrez votre élixir par le coton dans un entonnoir couvert, oui soit posé sur une fiole à col étroit, pour empêcher qu’il ne s’éva­pore, & ainsi le garder au besoin dans cette même fiole bien bouchée.
C’est sans hyperbole, qu’on peut attri­buer à ce noble & grand remède des vertus & des facultés comme rénovatrices ; car le safran, l’aloë & la myrrhe extraits & exaltés par le sel volatil de la corne de cerf, & par l’esprit de vin alcoolisé sur le sel de tartre, ne peuvent que produire de très bons effets, tant pour la conservation que pour la restauration. C’est pourquoi, ce remède est très bon dans les maladies, qui altèrent la masse du sang, comme sont le scorbut, la jaunisse & les pales couleurs, dans toutes les obstructions du corps, con­tre la paralysie, la contraction des nerfs & les atrophies ; mais surtout, il est sans pareil contre rouies les irrégularités &les météorismes de la matrice & de la rate. Il faut le prendre à jeun dans du vin blanc, la dose est depuis cinq gouttes jusqu’à trente : on peut déjeuner deux heures après.
§. 20. Des préparations qui se font des vipères.
Nous fermerons le Chapitre de la pres­tation Chimique des animaux, par l’examen des divers remèdes, qui se tirent des vipères par le travail de la Chimie : car ce reptile possède un sel volatil très subtil & très efficace pour la guérison de plusieurs maladies très opiniâtres. Galien même rapporte plusieurs histoires de la guérison des ladres, pour avoir bu du vin, ou des vipères avaient été suffoquées. Cardan prouve aussi cette vérité dans une consultation, qu’il envoya à Jean, Archevêque de S. André, en Ecosse, en ces mots : Je vous dirai un très grand secret qui guérit radicalement les tabides, les ladres & les véroles, qui les engraisse & qui les rétablit contre toute espérance : c’est qu’il faut prendre une vipère bien choisie, lui couper la tête & la queue, l’écorcher, jeter les entrailles & garder la graisse à part : coupez-la par tron­çons comme une anguille ; faites-la cuire dans une quantité suffisante d’eau, avec du benjoin & du sel, & y ajouter sur la fin des feuilles de persil : lorsqu’elle sera bien cuite, il faut couler le bouillon, & faire cuire un poulet dans ce bouillon ; donner du pain trempé dans ce jus au malade, & lui faites manger le poulet : continuer sept jours consécutifs ; mais il faut que le ma­lade soit dans une étuve, ou dans une chambre bien chaude, & qu’on l’oigne avec la graisse de la vipère le long de l’épine & les autres jointures, comme aussi les artères des pieds & des mains & la poitrine. Par ce moyen on guérit les ulcères des poumons ; car ils sont poussés jusqu’à l’extérieur du cuir en tubercules & autres irruptions qui surviennent. Quercetan parle aussi très avantageusement des vipères dans sa Pharmacopée dogmatique. Plusieurs autres Auteurs ont suivi les précédents ; mais il faut avouer qu’ils ont tous choqué contre un même écueil, puisque tous ont cru que la vipère était de soi, ou venimeuse toute entière, ou qu’elle l’était pour le moins en quelques-unes de ses parties. Mais l’expérience que rapporte Galien, doit confondre les Anciens & les Modernes, puisque la vipère était & vive & entière, quand elle fut suffoquée dans le vin qui guérit les ladres. Les Dames Anglaises font honte aux Médecins, puisqu’elles ne font pas de difficulté de boire du vin, dans le­quel on a suffoqué des vipères vives & entières, pour se conserver l’embonpoint & l’enjouement, pour empêcher les rides & pour se conserver en santé. Mais ce qui est encore de plus remarquable, c’est que les plus fameuses Courtisanes Italiennes se préservent de la maladie vénérienne & de ses accidents, en prenant au printemps & en automne des bouillons de volaille, avec de la chair de vipères & de la squine. Il n’y a eu que le célèbre Potier, & le très docte & très-subtil Médecin & Philosophe Helmont, qui aient bien expliqué dans quoi consiste le poison des vipères, qui ne réside que dans l’aiguillon de la colère, qui im­prime une idée empoisonnée dans l’imagi­nation de l’animal. Fabricius Hildanus, & plusieurs autres Auteurs graves, doctes & célèbres, autorisent par leurs observations la vérité des effets ; mais il n’y a eu que les deux précédents, qui nous aient enseigné le siège du poison, qui ne peut être que dans l’esprit de la vie de l’animal, comme l’enseigne le proverbe Italien, qui dit que, morta la bestia, morto il veneno, vu que l’homme même, le chien, le cheval, le loup, le chat, la belette & plusieurs autres animaux, n’impriment aucun venin par leurs morsures, que lorsqu’ils sont en co­lère, & que leur imagination est empestée du désir de la vengeance & de la rage.
Cela soit dit en passant, pour vérifier de plus en plus, que toute la vertu des choses est logée dans les esprits & dans la vie, qui ne sont rien autre chose qu’une portion de l’esprit universel & de la lumière corporifiée. Venons ensuite aux préparations qui se sont sur les vipères & sur leurs parties.
§. 21. La façon de dessécher les vipères, pour en faire la poudre & les trochisques.
Le choix des vipères ne consiste qu’à les prendre quelque temps après qu’elles sont sorties de leurs trous, afin qu’elles soient mieux nourries ; n’importe qu’elles soient mâles ou femelles, pourvu que la femelle ne soit pas pleine ; il faut les prendre en un lieu qui soit haut & sec, & rejeter celles des marais & des autres lieux aqua­tiques.
Prenez autant de ces vipères que vous voudrez, ou que vous pourrez ; écorchez-les & les videz de leurs entrailles ; réser­vez le cœur & le foie : mettez-les dans une cucurbite de verre qui soit ample, afin de les pouvoir arranger sur des petits bâ­tons, pour qu’elles ne se touchent pas l’une l’autre : ajuster la cucurbite au bain-marie, & desséchez ainsi les vipères après les avoir poudrées d’un peu de nitre bien pur, & d’un peu de fleurs de sel armoniac ; réser­ves l’eau qui en sortira, pour les usages que nous dirons ci-après. Notez qu’il faut retourner les vipères de douze heures en douze heures, afin de les dessécher égale­ment. Ainsi, vous aurez de quoi faire une véritable poudre de vipères, qui ne sera point par filaments, qu’on pourra donner dans sa propre eau, dans du vin , ou dans de l’eau de cannelle, ou de sassafras, depuis un scrupule jusque une drachme, dans toutes les fièvres, & particulièrement dans celles qui sont pestilentes & contagieuses ; dans la peste, & même contre l’épilepsie & con­tre l’apoplexie : mais les autres préparation qui suivront sont préférables à cette poudre.
Que si vous en voulez faire des trochisques, il faut prendre d’autres vipères, que vous écorcherez & viderez de leurs en­trailles ; coupez-les par tronçons, & les faites cuire avec l’eau, que vous aurez reti­rée de la distillation, au bain-marie bouil­lant, dans une cucurbite qui soit couverte de son chapiteau, jusqu’à ce que ce bouil­lon soit en consistance de gelée ; c’est avec cette gelée qu’il faut pister la poudre des vipères dans un mortier de marbre & la réduire en pâte, que vous formerez en trochisques avec les mains ointes de baumes du Pérou, d’huile de girofles, & de celle de noix muscades faite par expression ; ceux qui voudront faire la thériaque comme il faut, se serviront de ces trochisques, au lieu de ceux que demandent les dispensai­res anciens, qui ne sont que de la mie de pain & de la chair de vipères, privée de toutes ses facultés, qui ne résident que dans sons sel volatil. La poudre de ces trochisques est préférable à la simple poudre, parce qu’ils sont empreints de la propre substance & de la vertu des vipères, outre que les trochisques se corrompent moins que la poudre. La dose est depuis un demi jusqu’à deux scrupules, dans les eaux que nous avons dites ci-dessus.
§. 22. Comment il faut faire l’esprit, l’huile, le sel volatil, le sel volatil fixé, la sublimation de ce sel fixé & le sel fixé des vipères.
La justice me défend de m’attribuer la façon de toutes les opérations susdites, puisqu’elle est trop légitimement due à M. Zwelfer, Médecin de l’Empereur Léopold, qui est encore vivant, & qui s’est immortalisé par les belles, les doctes & les admirables remarques qu’il a faites sur la pharmacopée d’Ausbourg, dans lesquelles il a corrigé les défauts de l’ancienne Phar­macie & de la moderne, avec un jugement si net & avec une expérience si confirmée, que tous ceux qui suivent & qui suivront le travail de la belle Pharmacie, lui en seront éternellement obligés.
Je dirai simplement en passant, que je suis l’inventeur de l’opération, qui revolatilise le sel volatil des vipères, après qu’il aura été comme fixé par un acide ; & com­me cet excellent homme a voulu mettre ses expériences au jour pour obliger la postérité, aussi n ai-je pas voulu cacher le secret de cette opération, puisqu’elle sera très-utile aux pauvres malades, quoique cette invention ne soit pas commune, & qu’elle me soit particulière.
Prenez des vipères bien nourries, sans distinction du sexe ; videz leurs entrailles, séparez-en le cœur & le foie ; faites-les sécher dans une étuve ou dans un four, qui ait été médiocrement échauffé ; & lorsqu’elles seront bien sèches, il les faut met­tre en poudre grossière, & en emplir une retorte de verre, que vous mettrez au ré­verbère clos sur le couvercle d’un pot de terre renversé, sur lequel vous aurez mis deux poignées de cendres ou de sable, pour servir de lut à la retorte & pour empêcher la première violence du feu ; couvrez le réverbère, adapter un ample récipient au col de la cornue, & donner le feu par degrés, jusqu’à ce que la retorte rougisse, & que le récipient s’éclaircisse durant même la violence du feu, qui est un signe très évident, que toutes les vapeurs sont sor­ties ; cela se fait en moins de douze heures. Le tout étant refroidi, vous trouverez trois différentes substances dans votre récipient, qui sont le phlegme & l’esprit mêlés en­semble, l’huile noire & puante, & le sel vo­latil, qui sera adhérent aux parois du réci­pient. Il faut dissoudre le sel volatil, qui est à l’entour du vaisseau avec la liqueur spiritueuse qui est au bas ; puis il faut séparer cette liqueur de son huile par le filtre : mettes la liqueur empreinte du sel volatil dans une haute cucurbite que vous couvrirez de son chapiteau, dont vous lutterez exactement les jointures, & vous y ajusterez un petit matras pour récipient ; mettez votre vaisseau au sable ou aux cendres, & ménagez bien le feu, de crainte que l’eau amère & puante, qui a dissout le sel volatil, ne monte avec lui : lorsque la sublimation sera achevée, il faut curieusement sé­parer le sel & le garder dans une fiole, qui ait un bouchon de liège ciré, sur lequel il faut verser du soufre fondu, si vous voulez conserver ce sel ; autrement, il s’évaporera dans peu de temps, à cause de la subtilisé & de la pénétrabilité de sa substance volatile & aérée.
C’est ce sel volatil, qui possède tant de beaux effets & tant de rares vertus ; car il empêche routes corruptions qui se font en nous : il ouvre toutes les obstructions eu corps humain, il résout & emporte toutes sortes de fièvres, & principalement la quarte, si on le donne depuis six grains jusqu’à dix dans de l’eau de sassafras, ou dans celle de grains de genièvre ou de sureau, une heure ou deux avant l’accès : on le donne de plus dans la peste & dans rouies les autres maladies contagieuses, dans des émulsions faites avec les semences d’ancolie, de raves & de chardon bénir, auxquelles on joint les amandes & les pignons, du sucre, & un peu d’eau de roses ou de cannelle. Il fait encore des merveilles contre l’épilepsie & contre l’apoplexie : car c’est un furet, qui pénètre jusqu’au plus pro­fond des moelles ; il le faut donner pour ces maladies, dans des émulsions faites avec les eaux de muguet, de fleurs de pœone ou de tillot, les semences de pœone, les aman­des des noyaux des cerises, des pêches & des abricots. La dose est toujours depuis six grains jusqu’à douze.
Mais à cause que ce sel est d’une odeur très-ingrate & d’un goût tout à fait désagréable, on a depuis longtemps cherché le moyen de le dépouiller de ces deux qua­lités ; comme aussi celui de l’urine, celui du succin, celui de la corne de cerf & ce­lui des parties du microcosme : mais per­sonne n’a pu parvenir à cette perfection, sans priver ces sels volatils de leur subtilité, & par conséquent de leur vertu pénétrante & diaphorétique. Il n’y a eu que le très-docte & le très-expérimenté M. Zwelfer, qui air bien réussi dans cette opération utile & curieuse, après avoir inutilement tenté beaucoup d’autres voies différentes. Mais l’augmentation de la dose de ce sel fait connaître que cette purification le fixe en quel­que façon ; & quoiqu’il soit arrêté, & qu’il soit même plus agréable, néanmoins il est moins efficace. Et comme ce grand & cha­ritable Médecin provoque les Artistes à produire ce qu’ils auront découvert, pour le revolatiliser & lui ôter l’acide qui le fixe : j’ajouterai après la préparation qu’il en a donnée, celle que le travail & l’étude des choses naturelles m’ont apprise.
§. 23. Comment il faut arrêter, fixer & purifier les sels volatils.
Prenez tel sel volatil qu’il vous plaira, mettez-en quatre onces dans une haute cucurbite, que vous couvrirez de son chapi­teau, qui ait un trou par le haut de la grosseur du tuyau d’une plume d’oie, lutez exactement les jointures, & insérez dans le trou du haut du chapiteau, un tuyau de plume, que vous arrêterez avec de la cire d’Espagne, ou avec de la laque ; mettez un petit récipient au bec de l’alambic, puis verser goutte à goutte & très lentement du bon esprit de sel commun, bien rectifié sar le sel volatil ; & continuer ainsi, jusqu’à ce que le bruit & le combat de l’esprit acide & du sel volatil sulfuré soit passé ; alors vous verrez qu’il s’est fait une union de ces deux diverses substances, qui seront con­verties en liqueur, qu’il faudra filtrer, si elle paraît impure ; sinon, il faudra seule­ment boucher le trou du haut du chapiteau avec un bouchon de verre, qu’on couvrira d’une vessie trempée dans du blanc d’œuf : il faut ensuite accommoder le vaisseau au bain-marie, & retirer l’humidité jusqu’aux deux tiers, si on veut avoir du sel en cristaux ; sinon, on retirera toute l’humidité jusqu’à sec, & vous trouverez quatre onces de sel arrêté & aucunement fixé au fond de la cucurbite ; & si vous avez re­marqué le poids de votre esprit de sel, vous trouverez autant de liqueur insipide, & qui sent l’empyreume dans le récipient. Le sel est de bonne odeur, d’une saveur ai­grelette & d’un goût salin, dont la dose est depuis un demi-scrupule jusqu’à un scrupule entier ; il a la vertu de pénétrer jusque dans les parties les plus éloignées des premières digestions, sans aucune altéra­tion de sa vertu ; il purifie le sang & résout tous les excréments, qui semblent avoir déjà été comme appropriés à nos parties, & principalement aux goûteux : il chasse les urines, le sable, la gravelle & les viscosités des reins & de la vessie ; il évacue tou­tes les matières, qui causent les affections mélancoliques ; il résiste mieux que tout autre remède à la pourriture, il ouvre rou­tes sortes d’obstructions, il guérit toutes les fièvres ; c’est le vrai préservatif & le vrai curatif de la peste ; & pour achever en un mot le reste de ses vertus, il efface toutes les mauvaises impressions & les mauvaises idées, qui ont donné leur caractère à l’esprit de vie, qui est le véritable siége de la santé & de la maladie. La dose peut aussi être augmentée ou diminuée selon l’âge, les forces, & la nature du malade & de la maladie. Mais comme M. Zwelfer a connu le moyen de fixer le sel volatil, par le moyen d’un acide, pour ôter la mauvaise odeur & le mauvais goût ; il faut que nous enseignions le moyen de retirer cet acide, & de resublimer le sel volatil, lui rendre sa première subtilité, & augmenter par conséquent sa vertu pénétrante, sans qu’il acquiert derechef aucune mauvaise odeur, ni aucun mauvais goût.
§. 24. Le moyen de resublimer le sel volatil fixé.
Prenez quatre onces de sel volatil arrêté, & le mêlez avec une once de sel de tartre, fait par calcination & qui soit bien purifié ; mettez-les dans une petite cucurbite aux cendres, couvrez la cucurbite de son cha­piteau, adaptez-y un récipient, si le cha­piteau à un bec ; car s’il est aveugle, il ne sera pas nécessaire ; lutter exactement les jointures, & donner le feu par degrés, jusqu’à ce que la sublimation soit achetée : ainsi vous aurez le sel volatil le plus subtil qui soit en toute la nature , & qui a une véritable analogie & une sympathie parti­culière avec nos esprits, qui sont le sujet de notre chaleur naturelle & de notre humide radical. Mais remarquer en panant, que tous les alcalis ont cette propriété de tuer les acides, & de ne point nuire aux substances volatiles. La dose de ce sel ne peut être que depuis deux grains jusque huit, à cause de son extrême subtilité qui est telle, qu’il est impossible de le conserver sans être mêlé avec sa propre liqueur, ou sans être réduit en essence, comme nous l’enseignerons ci-après. Il est propre à tou­tes les maladies que nous avons énoncées, & principalement celui de la corne de cerf & celui de vipères, qui doivent être con­sidérés comme une des clefs de la Médecine.
§. 25. Comment il faut faire l’essence des vipères, avec leur vrai sel volatil.
Prenez environ cinquante ou soixante cœurs & foies de vipères, qui auront été desséchés comme nous l’avons dit ci-dessus, mettez-les en poudre, & les jetez dans un vaisseau de rencontre, jetez dessus de l’alcool de vin, jusqu’à ce qu’il surnage de six pouces ; couvrez le vaisseau & le lutez exactement, puis vous le mettrez digérer au bain vaporeux trois ou quatre jours du­rant à une chaleur de digestion, afin d’en extraire toute la vertu ; cela passe, mettez-le tout dans une cucurbite au bain-marie, afin de distiller l’esprit à une chaleur lente, cohobez trois fois, & à la quatrième, distillez jusqu’à sec ; mettez dans chaque livre de cet esprit, une once & demie du vrai sel volatil de vipères, une drachme d’ambre gris essencifié, comme nous le dirons ci-après, une demie drachme d’huile de cannelle, & autant de la vraie essence de la pellicule extérieure de l’écorce de citron récente : mettez toutes ces choses dans un pélican, & les circuler ensemble durant huit jours ; ensuite de quoi mettez cette véri­table essence dans des fioles convenables à ce précieux remède, que vous boucher avec toutes les précautions requises. On peut attribuer très légitimement à ce noble médicament toutes les vertus que nous avons donné au sel volatil seul : il a même cela de meilleur, qu’il est plus agréa­ble, & qu’il peut être mieux conservé que le sel volatil : il y a seulement à dire de plus, que c’est un des plus grands & des plus assurés contrepoisons qui soit au mon­de, & qu’il est digne du cabinet des plus grands Princes. La dose est depuis un demi-scrupule jusqu’à deux scrupules, dans du vin, dans des bouillons, ou dans d’autres liqueurs appropriées.
§. 26. La manière de faire le sel thériacal simple, qui soit empreint de la vertu alexitaire & confortative des vipères.
Les Anciens, & Quercetan après eux, ont parlé de ces sels, & en ont fait une estime très particulière ; mais la prépara­tion ancienne & la correction qu’en a faite ce célèbre Médecin, sont plutôt dignes de compassion que d’imitation, quoique le dernier soit digne de louange, d’avoir ex­cellé en son temps, & d’avoir recherché la vérité autant qu’il a pu ; mais comme nous sommes montés sur ses épaules, & que le travail des Médecins modernes, qui s’ap­pliquent à la recherche des secrets de la nature, & notre propre expérience, nous ont appris à mieux faire, il est juste que nous en fassions part aux autres.
Prenez donc deux livres de sel marin, qui soit blanc & net, ou bien autant de sel gemme ; dissolvez-les dans dix livres d’eau de rivière bien clarifiée, puis ajoutez-y deux douzaines de vipères écorchées avec leurs cœurs & leurs foies ; faites-les bouillit ensemble au sable, jusqu’à ce que les vipères se séparent très  facilement de leurs os ; pressez-le tout, clarifiez-le & le filtrez, puis évaporez-le à la vapeur du bain bouil­lait jusqu’à sec, & le réservez à ses usages dans une bouteille bien bouchée. C’est de ce sel qu’il faut faire manger aux sains & aux malades, aux uns pour préservatif, & aux autres pour restauratif. C’est principalement dans les maladies chroniques, où il est besoin de purifier la masse du sang, & de réparer le vice des digestions, que ce sel est très nécessaire. Ceux qui le voudra tendre encore plus spécifique & plus stomacal, y ajouteront des huiles distillées de cannelle, de girofle & de fleur de muscades, qui est le macis, jointes avec un peu de sucre en poudre, qui leur servira de moyen unissant pour les bien mêler avec le sel ; il faut une drachme de chacune de ces huiles, avec autant de bon ambre gris essencifié pour chaque livre de sel : car cela étant ainsi, ce sel aura beaucoup plus d’efficace. Sa dose sera depuis dix grains jusque une demie drachme dans des bouillons le matin à jeun, pour nettoyer l’estomac de toutes les superfluités précédentes, qui sont ordinairement les causes occasionnelles de nos maladies.
§. 27. La préparation d’un autre sel thériacal, beaucoup plus spécifique que le précédent.
Prenez du scordium & de la petite centaurée récente, de chacune de ces herbes une demie livre, des racines d’angélique, de zédoaire, de contrayerva & d’esclepias, de chacune deux onces ; couper les barbes & mettes les racines en poudre grossière, faites-les bouillir ensemble au bain-marie dans un vaisseau de rencontre, dans dix livres des eaux distillées de chardon bénit, & de celle du suc de bourrache & de buglosse : cela étant refroidi, couler la décoc­tion, puis la remettes dans son vaisseau ; ajoutez-y une douzaine & demie de vipères nouvellement écorchées avec leurs cœurs & leurs foies, comme aussi des sels alcali, d’absinthe, de chardon bénit, de petite centaurée & de scordium, de chacun huit onces ; fermer le vaisseau &le lutter, puis le faites bouillir durant un demi jour ; & après que le tout sera refroidi, il le faut clarifier, le filtrer, & l’évaporer à la vapeur du bain dans une cucurbite couverte de son chapiteau jusqu’à sec ; ainsi vous aurez un sel rare & précieux, & une eau qui sera douée de beaucoup de vertus ; c’est un re­cède capable de déraciner toutes les fiè­vres, & c’est un vrai spécifique dans toutes les maladies épidémiques, contagieuses & malignes. La dose est depuis un scrupule & une demie drachme, jusqu’à une drach­me entière. On pourra encore ajouter à ce sel les mêmes nulles distillées & l’ambre gris essencifié, comme nous l’avons dit dans la préparation du sel thériacal précédent ; c’est par cette opération que nous finissons le Chapitre de la préparation chimique des animaux.
§. 28. De l’éponge & de sa préparation chimique.
Nous plaçons l’éponge entre les animaux & les végétaux, à cause qu’elle participe de la nature des uns & des autres, puisqu’elle a comme une espèce de sensation, qu’elle se dilate & qu’elle se restreint en soi-même, lorsqu’elle est dans la mer, où elle jouit d’une vie obscure, qui tient de l’animal & de la plante, de sorte qu’on la peut légitimement appeler, zoophyte ou plantanimal. Nous prouverons ce que nous venons d’avancer, par la distillation de l’éponge, qui nous fournira un esprit, une huile & un sel volatil, du même goût, de la même odeur, de la même couleur, & de la même figure, que nous les fournissent les animaux & leurs parties.
§. 29. Comment il faut distiller l’éponge.
Prenez autant d’épongés que vous vou­drez, coupez-les menu avec les ciseaux ; mettez-les dans une cornue de verre, que vous placerez au réverbère clos ; adaptez-y un récipient que vous lutterez exactement : donner le feu par degrés, comme pour la distillation du tartre, que vous continuerez en l’augmentant peu à peu, jusqu’à ce que les nuages blancs & huileux viennent, & que vous aperceviez que le sel volatil se sublime, & s’attache aux parois intérieures du récipient, continuer le feu du même degré tant que cela durera ; & lorsque le récipient deviendra clair de soi-même, c’est un signe manifeste, qu’il n’y a plus rien à prétendre, c’est pourquoi il faut cesser le feu ; & lorsque le tout sera refroidi, il faut séparer les vaisseaux & retirer l’esprit & le sel volatil ensemble, & en séparer l’huile par l’entonnoir, ou avec du coton, & la mettre à part dans une fiole ; mettez l’esprit & le sel dans une cucurbite basse & d’entrée étroite, & les rectifier au sable & les garder l’un avec l’autre ; garder aussi dans une boite l’éponge calcinée, qui est demeurée au fond de la retorte, après la distillation, à cause qu’elle a aussi ses usages dans la pratique. Il ne faut pas douter que l’esprit, le sel volatil & l’huile des éponges, ne soient excellents pour ouvrir, pour atténuer & pour résoudre, puisqu’ils sont très subtils. C’est pourquoi on les peut beaucoup plus raisonnablement employer pour la résolution des bronchoceles ou des boëtes, que l’éponge simplement calcinée, ou séchée & mise en poudre. Mais afin de faire cadrer tout ensemble, on se servira de tout pour la guérison de cette maladie : il faudra donc premièrement purger le malade avec de la résine de jalap & de scammonée ; puis ensuite, il faut faire des tablettes de quatre onces de sucre en poudre, avec deux drachmes d’éponge calcinée par la distillation, trois drachmes d’écorces de mars astringent, & une drachme de poivre long ; il faut réduire tout en masse, & en former des tablettes du poids d’une drachme & demie, qu’on laissera sécher ; il faut en faire mâcher une tous les matins à jeun, & faire boire au malade par-dessus, après l’avoir avalée, un petit verre de vin rouge un peu vert, dans lequel on aura mis depuis dix jusqu’à vingt gouttes de l’esprit d’éponge empreinte de son sel volatil : il faut continuer trois ou quatre semaines, & on verra diminuer très sensiblement ces tumeurs incommodes & malséantes, qu’il faudra frotter soir & matin, avec un liniment fait avec de l’huile de laurier & quelques gouttes de l’huile distillée d’éponge, & les tenir couvertes d’un emplâtre fait avec l’oxycroceum, & surtout empêcher d’avoir froid aux parties gutturales, & avoir soin que le parient ait le ventre libre ; sinon, on lui donnera de deux jours l’un, une demie dragme de pilule de rave en se couchant.

CHAPITRE IX.

Des végétaux & de leur préparation Chimique.
C’est en ce Chapitre que nous ferons voir, que les persécuteurs de la Chimie ont tort de blâmer ce bel Art, & que les reproches qu’ils font aux Artistes, sont aux, puisque les préparations que nous décrirons, sont capables de faire rentrer les envieux en eux-mêmes, & feront avouer aux plus opiniâtres, que la Pharmacie an­cienne n’a jamais rien produit de pareil. C’est sur les diverses parties de cette noble, de cette agréable, & de cette ample famille des végétaux, que le véritable Pharmacien trouvera toujours de quoi s’occuper, pour admirer de plus en plus les œuvres du Créateur. Mais comme le dessein de notre Abrégé ne permet pas que nous fassions l’examen & la résolution de tous les végétaux & de leurs parties, nous nous conten­terons de donner un ou deux exemples du travail qui se peut faire, ou sur le végéta­le entier, ou sur ses parties, qui sont les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits, les semences, les écorces, les bois, les gaines ou les bayes, les sucs, les nulles, ^s larmes, les résines & les gommes. Nous donnerons une Section à chacune de ces parties, afin de mieux faire comprendre le travail, & d’agir avec moins de confusion.
Mais avant que d’entrer en matière, j’ai jugé nécessaire de dire quelque chose des abus, que commettent tous les jours les Apothicaires, qui ne sont pas éclairés des lanières de la Chimie, & qui ne sont conduits que par des aveugles, qui souffrent & qui admirent tous les défauts de leur mauvaise préparation, pour ne connaître pas la nature des choses, & n’avoir pas bien compris la physique, qui est la véritable porte de la médecine. Ce qui fait qu’on ne s’étonne pas, si des aveugles qui font conduits par d’autres aveugles, tom­bent ensemble, & font tomber journelle­ment avec eux tant de personnes dans la fosse. Et comme l’Allemagne a M. Zwelfer, Médecin de l’Empereur, qui a réfor­mé la Pharmacie dans les belles & doctes remarques qu’il a faites sur la Pharmacopée d’Ausbourg : aussi avons-nous en France M. ballot, très digne Premier Médecin de notre invincible Monarque, qui a travaillé & qui travaille encore tous les jours à défricher le champ de la Médecine & celui de la Pharmacie ordinaire, pour en bannir les épines & les chardons, que par l’ignorance de la Chimie on n’a que trop cultivés jusqu’à présent.
Je veux faire paraître cette vérité par l’exemple des eaux distillées, & par celui des sirops ; parce que je sais très certaine­ment que c’est principalement en ces deux choses, que les Apothicaires ordinaires pè­chent le plus souvent, ou par ignorance, ou par malice, ou par avarice, au déshonneur de la Médecine & des Médecins : au mépris de leur profession, & ce qui est encore pis, au grand dommage de la République.
§. 1. Premier discours des eaux distillées.
Si les choses ne sont bien connues, il est impossible de pouvoir jamais bien réussir en leur préparation, puisque c’est de cette connaissance que dépend absolument la belle manière de travailler. Que si cela est nécessaire dans tous les travaux de la Chimie, il l’est encore beaucoup d’avantage dans les opérations, qui se font sur les végétaux, & principalement en ce qui con­cerne la façon de les distiller, sans qu’on les prive de leur vertu ; ce qui fait que j’ai été qu’il fallait donner une idée générale de la nature des plantes, avant que de parler de leur préparation particulière.
Nous ne parlerons pas ici des plantes selon le goût de plusieurs, parce que nous ne suivrons pas à la piste les Auteurs Botanistes, qui ne nous ont presque tous laissé que la peinture extérieure des plantes, & les divers degrés de leurs qualités, sans qu’ils se soient mis en peine de nous apprendre les différences de la nature intérieure de ces mêmes plantes, & encore beaucoup moins la véritable façon de les anatomiser, pour en séparer & pour en tirer tout ce qui peut aider, & en écarter ce qui est inutile.
Pour commencer avec méthode, il faut que nous fassions connaître la nature des plantes par elles-mêmes, par la division que nous en faisons, selon les degrés de leur accroissement & de leur perpétuation : car elles sont vivaces ou annuelles ; les vivaces, sont celles dont les racines attirent à elles aux deux équinoxes l’aliment uni­versel. A l’équinoxe du printemps, elles attirent ce qui leur est nécessaire pour pousser & pour végéter, jusqu’à la perfection de la plante, qui finit par sa fleur & par la semence ; & à celui de l’automne, elles attirent ce qui leur est nécessaire, pour se refounir de l’épuisement de toutes leurs forces, que la chaleur du Soleil & des autres Astres en avaient tirées.
Or, nous n’avons pas fait cette remarque inutilement, puisqu’elle est absolument nécessaire pour faire connaître à l’Artiste le temps de prendre la plante avec sa racine, ou de la laisser comme inutile ; car s’il a besoin de la plante, un peu après qu’elle sera sortie hors de la terre, il faut qu’il médite en soi-même, & qu’il fasse une réflexion judicieuse, que cette plante n’est pas encore fournie de cet aliment spirituel & salin, dont le principe est enclos dans la racine, & qu’ainsi son travail sera inutile sur cette plante ; puisque ce qu’il en tirera, n’aura pas la vertu que le Médecin désire, & moins encore celle qui est requise pour agir sur la maladie. Il aura donc recours à la racine qui contient le sel volatil, qui est l’âme de toute la plante, & qui possède en soi la vertu séminale de son tout. Mais s’il désire de travailler sur cette même plante, lorsqu’elle sera montée à peu près au point de sa perfection, il faut qu’il connaisse que la racine a tout donné à cette plante, & qu’elle ne s’est réservé qu’une petite portion de sa vertu, qui lui fournit encore une vie languissante, jusqu’à ce qu’elle se soit refournie de vertu, de force & de nouvelle vie au temps de l’équinoxe de l’au­tomne, afin de se pouvoir conserver en hiver, & de renaître encore au renouveau.
Ce qui fait voir, que lorsque la plante est en son état, comme on parle ordinairement, il faut que l’Artiste la prenne entre fleur & semence, s’il désire d’en avoir la vertu toute entière ; car lorsqu’elle est par­vertue à ce point, la tige, la feuille, les fleurs & la première semence, sont encore remplies de vigueur & de vertu, qu’elles communiquent à la liqueur qu’on en tire par la distillation, qui sont un sel volatil mercuriel, & un soufre embryonné, qui contiennent toute la vertu de la plante car ce qui se tire d’elle, est une eau spiritueuse, qui se conserve longtemps avec le propre goût & la propre odeur de son sujet sur laquelle il surnage une huile éthérée & subtile, qui est ce soufre embryonné, mêlé de son mercure. Mais si l’Artiste attend que la plante ait poussé toute sa vie jusque dans la semence, & que ce soufre, qui n’était qu’embryonné, soit actué & parfaitement mûr ; il doit alors rejeter la racine, la tige & la feuille, à cause qu’elles n’ont plus en elles-mêmes cette vertu qu’elle avaient auparavant.
C’est ici que l’Artiste doit méditer de nouveau, & qu’il doit consulter la façon d’agir de la nature ; car la semence étant une fois parfaite, elle n’a plus cette humidité mercurielle & saline, qui faisait qu’on pouvait extraire sa vertu plus facilement : au contraire, tout est réuni comme en son centre, & toutes les belles idées que l’esprit de la plante avait expliquées durant les divers temps de sa végétation, sont réunies & renfermées sous l’écorce du noyau & de la semence ; & de plus, ces semences sont de trois genres différents : car les unes sont mucilagineuses & glaireuses ; dans ces premières, le sel mercuriel & le soufre sont plus fixes que volatils, & ainsi ces semences ne donnent leur vertu que par le moyen de la décoction ; car comme elles sont tenaces & gluantes, cette vertu ne monte point en la distillation. Les autres sont lai­tées, d’une substance blanche & tendre, dont on peut tirer de l’huile par expression, si elles sont bien mûres & bien séchées ; mais leur meilleure vertu ne se peut tirer, que lorsqu’on en extrait l’émulsion ou le lait ; car cette seconde sorte de semence, est également mêlée de sel volatil & de soufre, qui se communiquent facilement à l’eau. L’Artiste ne doit pas espérer de tirer la vertu de cette sorte de semence par la distillation, non plus que de la première. Mais il y a la troisième sorte de semence, qui est tout à fait oléagineuse & sulfurée, qui ne communique à l’eau aucun mucila­ge, ni aucune viscosité ni lenteur, non plus que de blancheur : au contraire, leur substance est compacte, aride & resserrée par un soufre, qui prédomine par-dessus le sel. L’Artiste distillera ce genre de semen­ces, ou seules ou avec addition ; seules, si c’est pour l’extérieur ; avec addition, si c’est pour donner intérieurement au malade le remède qu’il en tirera.
Ces trois semences différentes, font bien voir qu’il faut que l’Apothicaire Chimique soit bien versé dans la science naturelle, afin de faire les observations nécessaires sur les parties fixes ou volatiles, des matières sur lesquelles il opère, afin de ne point confondre inutilement son travail.
Il faut appliquer les mêmes théorèmes & les mêmes remarques aux plantes annuelle, qui ne se conservent pas par leur racines, mais qu’il faut renouveler chaque année parleur semence. Or, ces deux sortes de plantes, soit les vivaces, soit les annuelle, sont aussi bien que les semences de trois genres différents. Savoir, celles qui sont inodores ; & de celles-là, il y en a qui sont comme insipides, ou qui sont acides ou amères, ou mêlées de plusieurs façons de ces deux saveurs, ou d’autres encore qui ont un goût séparé, qui est piquant & subtil ; toutes ces sortes de plantes sont vertes & tendres, & leur vertu parait dès le commencement de leur végétation, par­ce qu’elles abondent en suc, qui contient en soi un sel essentiel tartareux, qui s’é­paissit avec le temps & la chaleur en un mucilage, duquel il est bien difficile de les dégager ; c’est pourquoi il faut les prendre, lorsqu’elles sont encore succulentes & ten­dre, en sorte que leur tige se rompe & se casse facilement en les voulant plier.
Le second genre des plantes, est tout à fait opposé au premier ; car la plante n’a que peu ou point de vertu au commence­ment qu’elle sort hors de la terre, & encore beaucoup de temps après ; lors donc qu’elles sont encore vertes & tendres, elles n’ont presque point de goût ni d’odeur, elles ne sentent proprement que l’herbe, parce que l’humidité superflue prédomine encore, & que leur vertu ne réside pas en un sel essentiel & tartareux ; mais cette sorte de plante charrie avec son aliment naturel un sel spiritueux & volatil, mêlé d’un soufre embryonné très subtil, qui n’est pas réduit de puissance en acte, & qui ne parait ni au goût, ni à l’odeur, qu’après que cette hu­midité superflue est cuite & digérée par la chaleur ; alors la vertu de ces plantes com­mence à se faire connaître par leur odeur & par leur goût, mais principalement par leur odeur. On doit travailler sur cette se­conde sorte de végétaux, lorsque le bas de leur tige commence à se sécher, qu’ils sont encore couverts de fleurs, & qu’ils commencent de faire voir quelque peu de leur semence.
Le troisième genre des végétaux, est mêlé des deux premiers, car ils ont du goût dès le premier moment de leur végétation ; mais ils n’ont point d’odeur, & même ils n’en acquièrent guère, lorsqu’ils sont en leur perfection, ou s’ils en ont, elle ne paraît que lorsqu’on les presse, qu’on les broie, ou qu’on les frotte, parce que leur soufre est surmonté par une viscosité lente & crasse, qui contient beaucoup de sel, qui se déclare par un goût amer & piquant ou par une saveur mielleuse & sucrée : la vertu de cette dernière sorte ne peut être bien extraite, que la digestion ou la fer­mentation n’ait précédé : on doit cueillir ces plantes, lorsqu’elles sont encore en fleur, si elles sont amères & inodores ; mais si elles portent du fruit, des bayes, ou des grains, il faut attendre leur maturité, parce que ce sont ces parties-là qui contien­nent la principale vertu de leur tout, & que c’est dans le centre du mucilage mielleux & sucré, que ces fruits ont en eux-mêmes, que l’Artiste doit chercher la vertu de ces mixtes admirables.
Or, ce ne serait pas assez d’avoir donné ces notions générales, si nous n’en faisions quelques applications particulières, qui serviront ‘exemple & de conduite, qu’on fera sur chacun de ces genres, des plantes entières ou de leurs parties. Nous parlerons donc premièrement des plantes succulentes nitreuses, c’est-à-dire, de celles qui participent d’un sel qui est de la nature du salpêtre, ou de ce sel de la terre, qui est le premier principe de la végétation, & qui semble n’avoir encore reçu qu’une très petite altération dans le corps de ces plantes, sinon qu’il commence de participer de quelque portion du tartre & de sa féculence. Les plantes qui sont de cette nature, la pariétaire, la sumeterre, le pourpier, la bourrache, la buglosse, la mercuriale, la morelle, & enfin généralement toutes les plantes succulentes, qui ne sont ni acides, ni amères au goût ; mais qui ont seulement une saveur mêlée d’un peu d’acerbe, d’aci­de & d’amer tout ensemble, qui est un goût qui approche tout à fait de celui du salpêtre.
§. 2. La préparation des plantes succulentes nitreuses, pour en tirer le suc, la liqueur, l’eau, l’extrait, le sel essentiel nitro-tartareux, & le sel fixe.
Prenez une grande quantité de l’une de ces plantes, dont nous avons fait mention ci-dessus, qu’il faut battre par parcelles au mortier de pierre, de bois ou de marbre, jusqu’à ce qu’elle soit réduite en une espèce de bouillie, c’est-à-dire que les par­ties de la plante soient bien désunies & confondues ; en sorte que tout ce qu’elle aura d’humeur ou de suc, puisse être tota­lement tiré en la pressant à force dans un sac de crin, d’étamine, ou d’une toile neu­ve claire. Lorsque le tout sera battu & pressé, il faut couler tout le suc à travers d’un couloir de toile un peu plus serrée, puis le laisser rasseoir, jusqu’à ce qu’il ait été en quelque façon dépuré de soi-même ; ensuite de quoi, il faut verser ce suc dou­cement par inclination dans des cucurbites, ou des pois d’alambics de verre, que vous placerez au bain-marie, si vous voulez avoir un bon extrait & une eau faible, parce que la chaleur du bain-marie n’est pas capable d’élever le sel essentiel nitreux de la plante ; ce qui fait que ce sel demeure au fond du vaisseau mêlé avec le suc épaissi, qu’on appelle improprement extrait, lorsqu’il est réduit en une consistance un peu plus épaisse.
Mais si vous voulez une eau qui dure longtemps, & qui soit animée de son sel spiritualisé, il faudra placer vos cucurbites au sable, parce que ce degré de chaleur est capable d’élever & de volatiliser la plus pure & la plus subtile portion du sel, & de les faire monter sur la fin de la distillation parmi les dernières vapeurs aqueuses : néanmoins il faut surtout prendre garde de bien près, que la chaleur ne soit pas trop violente sur la fin, & que la matière ne se dessèche pas tout à fait au fond de la cucurbite, & encore beaucoup moins qu’elle vienne à s’attacher & à brûler. Mais avant que de venir à la fin de l’opération, il faut avoir soin de bien prendre garde à l’entité dessiccation de votre suc ; car il se fait deux séparations, lorsque la chaleur du bain-marie ou celle du sable, a fait la séparation de la substance radicale du suc de la plante d’avec la lie, qui s’affaisse au bas du vaisseau, & de l’écume qui s’élève au-dessus, c’est pourquoi, il faut couler ce suc ainsi dépuré, à travers le couloir de drap, qu’on appelle ordinairement blanchet dans les boutiques.
Ensuite de quoi, lorsque le suc est ainsi séparé de toutes ses hétérogénéités & du mélange étranger de la terre, il faut continuer la distillation au bain-marie ou au sable, suivant l’intention de celui qui tra­vaillera, jusqu’à ce que ce suc soit réduit en consistance de sirop, qu’il faudra mettre en une cave fraîche, ou en quelque autre lieu pareil, jusqu’à ce que le sel essentiel nitro-tartareux soit cristallisé & séparé de la viscosité du suc épaissi, qu’il faut retirer en le versant doucement par inclination, puis le remettre au bain-ma­rie ou au sable, & l’achever d’évaporer en extrait, qui contiendra encore beaucoup de sel, s’il a été fait au bain-marie, & qui pourra servir à mettre dans des optâtes, suivant l’indication que voudra prendre le savant & l’expert Médecin ou l’Artiste même, lorsqu’ils s’en voudront servir dans quelque maladie , selon la nature & la vertu de la plante, sur laquelle on aura travaillé. Et voilà toutes les remarques nécessaires pour la purification du suc des plantes succulentes, pour la distillation de leur eau, & pour la façon d’en avoir le sel essentiel & l’extrait.
Venons à présent à la préparation de leur sel fixe : il faut faire sécher pour cet effet, le marc ou le résidu de l’expression du sac, puis ensuite le bien calciner & le bien brûler, jusque ce que le tout soit réduit en cendres grisâtres & blanchâtres, dont il faudra faire une lessive avec de l’eau com­mune de pluie ou de rivière, qu’il faudra filtrer à travers du papier brouillart, qui ne soit guère collé, afin que le corps de la colle n’empêche pas la liqueur de passer bien claire en peu de temps. Après que la première lessive qui est empreinte du sel des cendres de la plante est filtrée, il saut verser de la nouvelle eau dessus les cendres, pour achever de tirer le reste du sel, & continuer ainsi de lessiver & d’extraire le sel, jusqu’à ce que l’eau en sorte insi­pide comme on l’y aura versée, ce qui est un signe manifeste & évident qu’il n’y a plus aucune portion de sel dans les cen­dres, qui ne sont plus qu’une terre inutile à ce qu’il semble, ou comme quelques-uns les nomment, la tête morte de la plante sur laquelle on aura travaillé.
Mais il faut pourtant que je prouve le contraire par l’histoire de ce qui m’est arri­vé à Sedan, après avoir travaillé sur le fe­nouil : car comme je croyais avec les au­tres, que ces cendres dépouillées de leur sel, étaient tout a fait inutiles, je les fis jeter dans une cour où l’on tenait ordinairement du fumier & d’autres immondices ; je reconnus par ce qui arriva l’année sui­vante, que je m’étais trompé, car il crut une grande abondance de fenouil dans cet­te cour, dont je tirai beaucoup d’huile distillée, après qu’il fut venu à sa perfection ; ce qui me fit reconnaître, avec cet excellent Philosophe & Médecin Helmont, que la vie moyenne des choses ne périt pas si tellement qu’on se l’imagine, & que selon cet axiome de Philosophie, forma rerum non perunt parce que l’Art & l’Artiste ne font que suivre la bonne mère nature de bien loin, & que cela nous fait bien connaître que nous ne comprenons pas le moindre de ses ressorts, & encore beaucoup moins ceux qu’elle emploie secrètement pour arriver à ses fins.
Revenons à notre sujet, après une digression que j’ai cru devoir faire, puisque c’était son propre lieu. Après donc qu’on aura assemblé toutes les lessives bien filtrées, il les faut évaporer dans des écuelles de grès sur le sable, jusqu’à pellicule, c’est-à-dire jusque ce qu’on aperçoive que la liqueur commence à faire une petite croûte au-dessus, à cause quelle est trop chargée de sel ; il faut alors commencer d’agiter & de remuer doucement la liqueur avec un bistortier, ou avec une spatule, jusqu’à ce que le sel soit tout dépêché. Il faut mettre après cela ce sel dans un creu­set pour le réverbérer au four à vent entre les charbons ardents, jusqu’à ce qu’il de­vienne rouge de tous les côtés, sans que néanmoins il vienne à fondre, & c’est à quoi il faut bien prendre garde. Ce travail étant achevé, il faut tirer le creuset du feu, le laisser refroidir, & puis dissoudre le sel dans l’eau qu’on aura tirée de la plante, d’où provient le sel, pour le filtrer encore une fois, afin de le purifier & de lui ren­dre la portion du sel volatilisé dans la distillation. Ensuite de quoi il faut mettre cet­te dissolution dans une cucurbite de verre, qu’il faut couvrir de son chapiteau, & retirer l’eau de ce sel au sable, jusqu’à pellicule, alors il faut cesser le feu & mettre le vaisseau en lieu froid pour faire cristalliser le sel, & continuer ainsi de retirer l’eau au sable, & de faire cristalliser le sel, jus­qu’à ce que tout le sel ait été retiré, & vous aurez un sel pur & net, dont on sic pourra servir au besoin ; mais il sert prin­cipalement pour en mettre une portion dans l’eau qu’on a tirée de sa plante, afin de la rendre non seulement plus active & plus efficace, mais aussi afin de la rendre plus durable, & qu’elle se conserve plu­sieurs années sans aucune perte de sa vertu. On en peut mettre deux drachmes pour chaque pinte d’eau distillée. La faculté générale des sels fixes des plantes, qui ont été faits par calcination, évaporation, réverbération , dépuration & cristallisation, est de lâcher doucement le ventre, d’évo­quer les urines, & d’ôter les obstructions des parties basses : leurs autres vertus par­ticulières peuvent être prises de la plante, dont ils ont été tirés.
Et comme nous avons donné la manière de purifier les sels fixes, aussi faut-il que nous donnions celle de retirer & de sépa­rer une certaine limosité visqueuse & colorée, qui se trouve mêlée parmi les sels essentiels nitro-tartareux dans leur première cristallisation. Cela se fait de la sorte ; il saut les dissoudre dans l’eau commune, & les couler trois ou quatre fois sur une por­tion des cendres de la plante dont on les a tirés. Ce qui se fait pour deux fins intentionnelle ; car il ne faut pas que l’Artiste travaille sans être capable d’entendre raison pourquoi il fait une chose, ou pourquoi il ne la fait pas. La première intention est, afin que le sel essentiel, qui n’est pas en­core pur, & qui même se trouve ordinai­rement mêlé parmi l’extrait, sans avoir pu prendre l’idée ni le caractère de sel, à cau­se de l’empêchement de la viscosité des sucs épaissis, prennent en passant au travers des cendres le sel fixe de son propre corps, qui l’imprime de l’idée saline & qui fait qu’il se cristallise facilement après l’évaporation de la liqueur superflue. La seconde intention est, afin que les cendres retiennent les corps épais & visqueux de l’extrait en el­les, & qu’ainsi l’eau qui s’est chargée du sel essentiel & du sel fixe des cendres, passe plus nette & plus pure par la percolation réitérée.
Lorsque cela est achevé, il faut évaporer lentement votre eau dans une terrine de grès au sable, non pas jusqu’à pellicule, comme nous l’avons dit en parlant des sels fixes, mais en faisant évaporer les deux tiers ou les trois quarts de la liqueur, qu’il faudra verser chaudement dans une autre terrine qui soit bien nette, & cela bien doucement sans troubler le fond ; afin que s’il s’était fait quelque résidence de quelques corpuscules par l’action de la chaleur, ils ne se mêlassent point parmi la liqueur claire, pour empêcher la pureté de la cristallisation du sel. Il faudra retirer l’eau qui surnagera les cristaux, & réitérer l’évaporation, jusqu’à la consomption de la moitié de la liqueur, & continuer ainsi jusqu’à ce que vous ayez retiré tout votre sel en cristaux.
Que si l’artiste n’est pas satisfait de cette purification, & que les cristaux n’aient pas toute la netteté & la transparence désirée, il les mettra tous dans un creuset, qui soit fait de la terre la moins poreuse qu’il se pourra, & qu’il fasse fondre son sel dans le four à vent, afin que le feu de la fonte consume tout ce qui peut empêcher la cristallisation avec toute la netteté & la diaphanéité requise ; après que ce sel est fondu, il le faut verser dans un mortier de bronze, qui soit net & qui ait été chauffé aupara­vant, afin que la trop grande chaleur du sel fondu ne le fasse pas fendre ; lorsqu’il sera refroidi, il le faut dissoudre dans une quantité suffisante de l’eau qui aura été distillée de l’herbe même dont on a tiré le sel ; mais il ne faut pas que la quantité de l’eau surpasse celle du sel, autrement il en faudra retirer le tiers ou la moitié par distillation ou par évaporation ; après quoi il faut mettre le vaisseau en un lieu frais, & les cristaux se feront beaux & clairs, qui auront les aiguilles d’une figure approchante de celle du salpêtre, & qui auront à peu près le même goût ; il faudra continuer d’évaporer & de cristalliser, jusqu’à ce que l’eau ne produise plus de sel. Il faut sécher ce sel essentiel entre deux papiers, puis le mettre dans une fiole bien bouchée pour le garder au besoin. Ce sel est capable de conserver l’eau distillée de la plante, aussi bien que le sel fixe ; & de plus il la rend diurétique, apéritive & réfrigérante, beaucoup mieux que le cristal minéral commun, qui est fait avec le salpêtre. On le peut donner dans des bouillons ou dans de la boisson ordinaire du malade, ainsi que le prudent & savant Médecin le jugera nécessaire. La dose est depuis dix grains jusqu’à un scrupule.
§. 3. La préparation des plantes succulentes qui ont en elles un sel essentiel volatil, pour en tirer l’eau, l’esprit, le suc, la liqueur, le sel essentiel volatil, l’extrait & le sel fixe.
Après avoir montré la façon de travail­ler sur les plantes qui ont un sel nitro-tartareux, & avoir fait voir de quelle façon l’Artiste les doit préparer, il faut continuer d’enseigner ce qu’il y a de changement d’opération en celles qui sont aussi succu­lentes, mais qui ont un goût âcre, piquant & aromatique, qui possèdent en elles une grande abondance de sel essentiel volatil ; comme sont tous les genres des cressons, le sium, le sysymbrium, les roquettes, la berle, le coch’earia, la moutardelle, toutes les moutardes, & généralement toutes les autres plantes de cette nature, qu’on appelle communément anti-scorbutiques.
Mais comme nous nous sommes amplement & suffisamment étendus sur la prépa­ration des plantes succulentes, qui ont en elles un suc nitro-tartareux, & que les opérations que nous avons décrites, doivent servir de règle & d’exemple pour toutes les autres plantes succulentes ; nous avons néanmoins jugé nécessaire d’ajouter ici quelques remarques, qui concernent les rature de ces plantes, le temps de les cueil­lir pour en avoir la vertu propre, & d’ajouter encore la manière de faire les esprits de ces plantes par l’aide de la fermentation, parce que nous n’en avons point parlé ci-devant.
Il faut donc premièrement observer que ces plantes aquatiques ou cultivées, parti­cipent dès leur naissance d’une grande tendance de sel essentiel, qui est d’une nature très subtile, pénétrante & volatile, & qu’ainsi l’Artiste doit travailler sur celles-ci avec plus de précaution & de diligence que sur les précédentes. La raison est, que les autres n’avaient pas en elles cet esprit salin, subtil & volatil, qui s’évapore & qui s’envole facilement, si on ne prend son temps pour le conserver ; car si on demeure trop longtemps à travailler sur ces plantes après qu’elles ont été cueillies, cet esprit s’échauffe facilement, & lorsque la chaleur l’a volatilisée, il s’envole, & le corps de la plante demeure pourri ou inutile. Il faut donc prendre cette sorte de végétable, lorsqu’il est monté nouvellement, & qu’il commence à former les ombelles de ses fleurs, car c’est en ce vrai temps que le sel essentiel de la plante est suffisamment exalté, & qu’il a acquis toute la vertu qu’on en espère, car si on attendait davantage, toute cette efficace se concentrerait en peu d’espace dans la semence, à cause de la chaleur de la plante & de celle de la saison, comme cela se remarque évidemment dans la culture du cresson alenois. Cela suffit pour servir d’avertissement à l’Artiste, de prendre garde à soi, lorsqu’il travaillera sur des plantes de cette nature ; pour le reste, il n’aura qu’à se conduire, ainsi que nous l’avons enseigné ci-devant ; sinon qu’il doit avoir égard aux circonstances précé­dentes, & surtout de ne point mettre le sel essentiel volatil de ces plantes au creuset, autrement tout ce sel s’évanouirait, à cause de son principe, qui est très subtil & très volatil, & qui tient plus du lumineux & du céleste, que de l’eau ni de la terre, de qui tient celui qui est nitro-tartareux.
§. 4. Comment il faut faire l’esprit des plante succulentes, qui ont un sel essentiel volatil.
Après avoir donné toutes les observations nécessaires pour bien travailler sur les plan­tes de cette nature, il faut que nous ache­vions le discours que nous avons commencé,  par la façon de bien faire leur esprit volatil par le moyen de la fermentation, ce qui se doit exécuter ainsi.
Prenez autant qu’il vous plaira de l’une de ces plantes, & la mondez de tout ce qu’il y aura de terrestre & d’étranger ; battez-la dans un mortier de marbre, de pierre ou de bois, & la mettez aussitôt dans un grand récipient de verre, qu’on appelle ordinairement un grand ballon, & verser dessus de l’eau qui soit entre tiède & bouil­lante, que les Cuisiniers appellent de l’eau à plumer, jusqu’à l’éminence d’un demi-pied, & puis boucher le col du ballon avec un vaisseau de rencontre : on laissera reposer cela environ deux heures, après quoi il y faut ajouter de la nouvelle eau, qui ne soit qu’amortie, afin de tempérer la chaleur de la première, jusqu’à ce que l’Artiste n’aperçoive pas, que le doigt puisse sentir la chaleur de la liqueur ; & c’est ce que les plus expérimentés en la théorie & dans la pratique de la Chimie, appelle chaleur humaine, & le vrai point de la fermentation.
C’est ici proprement où l’Opérateur Chimique a besoin de son jugement, & qu’il doit bien prendre le temps de cette douce & amiable chaleur, parce que si ce degré de chaleur excède, il volatilise trop subitement l’esprit & les parties subtiles de la plante sur laquelle on travaille, qui s’envole & qui s’évanouit facilement, quelle précaution qu’on y apporte, car le tout se convertit ensuite en un acide ingrat, qui n’a plus aucun esprit volatil en foi. Que si aussi cette chaleur est moindre qu’elle ne doit être, elle n’aide pas suffisamment au levain ou au ferment, pour dissoudre & pour diviser les parties les plus solides de la plante, qui contiennent encore en elles un sel centrique, qui contribue beaucoup à la perfection de l’esprit qu’on prétend tirer de cette plante, & que de plus, elle n’aide pas aussi à la désunion de la viscosité du suc de la plante, qui contient en soi la princi­pale portion du sel essentiel volatil, qui est celui qui fournit l’esprit : néanmoins il vaut mieux manquer au moins, que de pécher au plus. Lorsque les choses sont en cette température, il faut avoir de la levure de bière, de son ferment ou de son ject, si on est en lieu pour cela ; sinon il faut faire lever de la farine dissoute & mêlée dans de l’eau un peu moins que tiède, avec environ une demie livre de levain ou de ferment, dont on se sert par toute la terre, pour faire lever la pâte dont on fait le pain, & lorsque ce levain a bien enflé la liqueur, & qu’il a fait monter la farine au haut, il faut prendre garde, lorsque cela vient à se fendre par le haut ; car c’est le vrai signe que l’esprit fermentait est suffisamment excité pour être réduit de puissance en acte, & pour être introduit dans la matière, qui sera prête pour être fermentée.
Mais notez qu’il ne faut pas que votre vaisseau soit plus qu’à demi, autrement tout sortirait & fuirait à cause de l’action du ferment, qui élève les matières, & qui les agite par un mouvement intérieur, en quoi consiste la puissance de la nature & celle de l’Art. Lorsque cette violence est passée, il faut laisser agir doucement le le­vain, jusqu’à ce que l’Artiste aperçoive, que ce que le mouvement de i esprit fermentatif avait élevé en haut, comme une croûte de tout ce qu’il y avait de corporel & de matériel, afin de lui servir comme d’un rempart & d’une défense contre l’évasion & l’évaporation des esprits, qui sont en action, que cette matière, dis-je, commence à s’abaisser & à tomber en bas de soi-même, à cause qu’elle n’est plus soutenue par l’activité des esprits. Cela se fait ordinairement à la fin de deux ou de trois jours en été, & de quatre ou de cinq en hiver.
C’est encore ici qu’il faut que l’Artiste prenne le temps  à propos ; car il faut qu’il distille sa matière fermentée, aussitôt que ce signe lui est apparu, à moins qu’il ne veuille perdre par fa propre négligence, ce que la nature & l’art lui avoient préparé ; car cet esprit fermenté s’évanouit très facilement en ce temps-là, & ce qui reste n’est plus qu’une liqueur acide, inutile & mauvaise. Mais lorsque l’Artiste prendra bien son temps, & qu’il mettra sa matière fermentée dans la vessie qu’il couvrira de la tête de maure, qu’il en luttera bien exactement les jointures, tant celle de la tête que celle du canal, qu’il aura soin que l’eau du tonneau qui sert de réfrigère, pour con­denser les vapeurs qui s’élèvent, soit entretenue bien fraîche, & qu’il donnera le feu par degrés, jusqu’à ce que les gouttes com­mencent à tomber & à se suivre de près, & que lorsque cela ira de la sorte, il aura le jugement de fermer les registres du fourneau, & de boucher exactement la porte du feu ; alors il aura par ce moyen un esprit volatil, très subtil & très efficace : il ne cessera le feu, que lorsqu’il goûtera que ce qui distille, n’a plus de goût ; ce qui sera le vrai signe qui lui fera finir son opération. S’il veut rectifier cet esprit, il le distilla derechef au bain-marie : mais s’il a procédé avec la méthode que nous avons décrite, il n’aura pas besoin de rectification, parce qu’il pourra séparer le premier esprit à part, & ainsi le second & le troisième, qui seront différents en vertu & en subtilité, à cause qu’ils seront plus ou moins mêlés de phlegme.
Les vertus de cet esprit sont merveilleuses dans toutes les maladies, qui ont leur siège dans des matières fixes, crues & tartarées, parce qu’il dissout ces matières, qu’il les résout & les volatilise avec une grande efficace ; mais par-dessus tout, l’esprit de cochlearia, comme aussi son sel volatil qui se tire de son suc, de la même façon que celui des plantes nitro-tartarées : car ce sont les deux plus puissants remèdes, que les Savants aient trouvé contre les maladies scorbutiques, qui règnent dans les régions maritimes, & dont il y a peu de personnes qui se puissent garantir durant les longs voyages sur la mer. Et quoique ces maladies soient presque inconnues en France, cependant la plupart des mauvais rhumatismes, qui proviennent de l’altéra­tion de la masse du sang, dont toute la substance est viciée & dégénérée en sérosité crasse & maligne, dont le venin imprimé dans les parties membraneuses & nerveuses, cause les lassitudes, les douleurs va­gues, les enflures & les taches au cuir, qui sont toutes les marques du scorbut. Or, comme ces maladies ne se guérissent que par les diaphorétiques & par les diurétiques, il faut avoir recours aux esprits & aux sels volatils des plantes anti-scorbutiques, dont nous venons de parler. La dose de l’esprit est depuis six gouttes, jusqu’à vingt dans du bouillon, ou dans la boisson ordinaire du malade : celle du sel volatil est aussi depuis cinq, jusqu’à quinze ou vingt grains dans les mêmes liqueurs, ou ce qui vaut encore mieux, dans de l’eau de la même plante.
§. 5. Manière particulière de faire l’eau anti-scorbutique Royale.
Cette eau a produit tant de beaux effets, pour le rétablissement de plusieurs personnes de tout âge des deux sexes, que j’ai crû nécessaire de la communiquer à mes compatriotes, qui ressentent tous les jours des douleurs scorbutiques, sans en connaître ni la source, ni les remèdes, qui sont capables de les déraciner & de les guérir.
Prenez donc une demie livre de racine de moutardelle, qui s’appelle raphanus rusticanus ; après qu’elle sera bien nette, il la faut couper en petites tranches fort minces & les mettre dans une grande cucurbite de verre, & y ajouter trois livres de cochlearia marine & de celle des jardins, une livre & demie de cresson alenois & de cresson d’eau, & une livre de cette espèce de scabieuse, qu’on appelle mors-diable ou sucisa, que les plantes soient hachées fort menu ; versez dessus douze livres de lait tout nouveau, & quatre livres de vin du Rhin, ou de quelque autre vin blanc clair & subtil, distiller le tout au bain-marie, jusqu’à ce qu’il ne distille plus rien. Gardez cette eau bien bouchée dans des fioles à col étroit, afin que l’esprit volatil qui la rend efficace, ne s’évapore point ; c’est pourquoi il saut avoir le soin de couvrir les bouteil­le avec la vessie mouillée. Cette eau Royale est admirable pour rectifier la masse du sang, & pour tempérer les chaleurs du bas ventre & des hypocondres ; elle chasse par les urines & par la transpiration sensible & par l’insensible ; elle rétablit les fonctions du ventricule & donne de l’appétit, ce qui montre qu’elle est spécifique contre le scorbut & contre les obstructions. On en prend depuis deux onces jusqu’à six, le matin à jeun, & autant l’après-midi, environ les quatre ou cinq heures : on peut boire & ranger deux heures après l’avoir bue. Mais comme nous avons joint à l’usage de cette eau, celui des tablettes & des pilules spécifiques contre le scorbut, il est aussi nécessaire que nous en donnions la description.
§. 6. Tablettes anti-scorbutiques.
Prenez une demi-once d’antimoine diaphorétique, six drachmes d’écorce superfi­cielle de citron récent, & une drachme & demie de macis ou neuf de muscade, deux onces d’amandes pelées, & une once de pistaches mondées ; coupez ces quatre cho­ses en très petits carreaux, & broyer bien le diaphorétique : puis cuisez une livre de sucre fin en sucre rosat, avec de l’eau de roses & de cannelle ; après cela, rompez un peu votre sucre, & y ajouter les espèces, mêlez le tout également ; & lorsque vous serez prêt de jeter vos tablettes, versez dedans le poêlon une demie drachme de teinture d’ambre gris ; coupez les tablettes du poids de deux ou trois drachmes : il en faut manger une le matin & une autre le soir, après avoir avalé l’eau ci-dessus.
§. 7. Pilules anti-scorbutiques.
Prenez deux drachmes de rhubarbe très bien choisie, trois drachmes d’aloë succotrin très fin, deux drachmes & demie de myrrhe récente & pure, deux drachmes de gomme ammoniaque en larmes, une drach­me de safran pur & odorant, quatre scrupules de sel de tartre de senné : mettez chaque chose en poudre à part, puis les mêlez & les réduisez en masse, en ajoutant goutte à goutte, & l’un après l’autre, autant qu’il faudra d’élixir de propriété avec l’esprit de corne de cerf, & de la liqueur de la pierre hématite, dont la pré­paration est au Traité des pierres. La dose de ces pilules, est depuis un demi scrupule jusqu’à une drachme ; vous en formerez quarante pilules à la drachme, afin qu’elles se dissolvent plus facilement : il les faut prendre avant le repas du soir, ou en se couchant, elles ne troublent pas la digestion, & ne donnent aucunes tranchées ; mais elles purgent bénignement : on en peut prendre de deux jours l’un, ou de trois en trois jours.
§. 8. Comment il faut faire l’esprit & l’extrait de cochléaria.
Comme il y a des personnes délicates, qui ne peuvent pas prendre de l’eau anti-scorbutique en quantité ; j’ai trouvé à pro­pos de donner le procédé, pour bien faire l’esprit & l’extrait de cochléaria, qui sont deux excellents remèdes contre le scorbut, & qui sont aisés à prendre, à cause que l’un se donne dans le vin blanc, & l’autre se donne en forme de bol dans du pain à chanter : ils se font ainsi.
Prenez quatre livres de racines de moutardelle coupées en tranches bien minces, six livres de semence de cochléaria de jar­din, huit livres de cochléaria marine, & dix livres de celle de jardin ; il faut écraser la semence dans un mortier de bronze, & hacher les herbes bien menu, & mettre le tout dans la vessie de cuivre étamé ; puis versez dessus du bon vin du Rhin, ou d’autre vin blanc subtil, jusqu’à ce que les espèces nagent dedans aisément ; couvrez la vessie de sa tête de maure, lutez les jointures exactement ; adaptez un récipient commode, & donner le feu comme pour distiller l’esprit de vin ; ayez égard que l’eau du réfrigère soit toujours fraîche, & la changez, si elle s’échauffe. Séparez ce qui distille de temps  en temps, & le goûter ; & lorsque l’esprit commencera à ne plus être bon & fort, tant au nez qu’à la langue, alors ne le mêlez plus ; mais continuez le feu, jusqu’à ce que les gouttes soient tout à fait insipides ; puis cessez le feu, & gardez cette eau spiritueuse à part, qui servira comme elle est, & se donnera en plus grande quantité que l’esprit, sinon elle servira pour une autre distillation.
On prendra donc le premier esprit, qui est très fort dans du vin blanc, depuis dix gouttes jusqu’à trente & quarante gouttes ; il purifie la masse du sang, par la sueur & par la transpiration insensible & par les urines ; mais comme cet esprit pénètre jusque dans les dernières digestions, & qu’il va fureter par sa subtilité jusque dans les derniers capillaires des veines, des artères & des vaisseaux lymphatiques, pour en ti­rer & pour corriger ces sérosités subtiles, âcres & malignes, qui causent les douleurs & les éruptions scorbutiques ; il est aussi nécessaire de nettoyer le bas ventre, & surtout la rate & le pancréas des matières terrestres & grossières, par les selles, ce qui se fera facilement avec l’extrait qui suit.
§. 9. Extrait de cochléaria.
Après que vous avez fini la distillation de l’esprit & de l’eau spiritueuse, il faut ouvrir la vessie, & tirer tout ce qui sera de­dans ; puis vous passerez la liqueur dans un tamis, & vous presserez la matière au­tant que faire se pourra, sécher l’expression que vous brûlerez, & en tirerez le sel selon l’art. Clarifiez ensuite la liqueur pressée avec des blancs d’œufs, & l’évapo­rez au sable lentement, jusqu’en consistan­ce d’un sirop fort épais ; & lorsque vous voudrez purger les scorbutiques spécifique­ment, prenez depuis une demie drachme jusqu’à trois, & jusqu’à une demie once de cet extrait, auquel vous aurez joint le sel que vous aurez tiré des matières calcinées, & y ajoutez de la poudre de bonne rhu­barbe & de celle de senné, depuis dix grains jusqu’à une drachme, que vous mêlerez bien ; puis le ferez prendre en bol avec du pain à chanter, & vous ferez boire un petit trait de vin blanc par-dessus, & deux heures après un bouillon, ou un bon trait de ce qu’on appelle Posset en Angleterre, qui est du lait bouilli avec des pommes de reinette coupées en rouelles, & dont on a séparé le fromage, en y versant un verre de vin blanc. Cela purge très doucement, & détache les viscosités des parois du ventricule, ôte les obstructions de la rate, du mésentère & du pancréas, par le moyen du sel essentiel, qui est dans cet ex­trait, comme son goût le manifeste très sensiblement.
Il ne sera pas nécessaire de faire un grand discours à part, pour faire comprendre comment on distillera la petite centaurée, l’absinthe, la rue, la mélisse, la menthe, l’herbe à chat, la fleur du tillot, & les au­tres plantes de cette nature, qui n’ont en elles aucune humidité, lorsqu’elles sont en état d’être cueillies avec leur propre vertu. Il faut seulement les piler grossièrement au mortier, après les avoir coupées, & ajou­ter dix livres d’eau pour chaque livre de la plante, qu’on voudra fermenter & distiller pour en tirer l’esprit, & procéder au reste, comme nous avons dit ci-dessus, avec tou­tes les règles & toutes les remarques, qui sont essentiellement nécessaires à bien faire réussir la fermentation. Mais si on ne veut simplement tirer par la distillation, que l’huile éthérée & l’eau spiritueuse de la plante, il faut seulement distiller cette plante hachée & coupée bien menu avec dix livres d’eau, pour une livre de la plan­te, sans aucune préalable infusion, macé­ration , & encore moins sans fermenta­tion.
Il y a pourtant encore un autre moyen de conserver les plantes de cette nature & les fleurs mêmes, & de les faire fermenter sans aucune addition, & c’est encore ici où l’Artiste a besoin de beaucoup de circonspection : car il ne faut pas omettre aucune des circonstances que nous allons décrire, à moins que de vouloir perdre son temps  & sa peine ; ceci se fait donc de la manière qui suit.
Il faut cueillir la plante ou la fleur, lorsqu’elles sont en leur perfection, il faut pour cela que la plante soit entre fleur & semence ; & si c’est simplement une fleur, il faut qu’elle soit dans la vigueur de son odeur, & que les feuilles tiennent ferme­ment à leurs queues : mais il y a outre cela la principale remarque, qui est de cueillit ces choses un peu après le lever du soleil, afin qu’elles ne soient pas chargées de la rosée, ce qui les ferait corrompre ; il ne faut pas aussi les prendre, lorsqu’il a plu le jour précédent, à cause qu’elles auraient de l’humidité superflue, qui causerait le même accident. Lorsqu’on aura ces plantes ou ces fleurs, ainsi conditionnées, il faut en emplir de grandes cruches de grès, qui soient bien nettes & bien sèches, & les presser très fort, jusqu’à ce que la cruche en soit toute remplie, & qu’il ne reste du vide que pour y placer un bouchon de liège qui soit fort juste, & qu’on aura trempé dans de la cire fondue, pour en boucher la porosité ; cela étant fait, il faut verser de la poix noire fondue sur le bou­chon de liège, & en enduire tout l’entour de l’embouchure de la cruche, la mettre à la cave sur un ais, afin que la terre ne communi­que pas trop de fraîcheur, & que cela n’altère pas la plante ou la fleur ; ainsi vous conser­verez des années entières des plantes & des fleurs, qui seront fermentées par elles-mêmes, & qui seront prêtes pour être distil­lées à tous les moments qu’on en aura be­soin, en y ajoutant dix livres d’eau pour chaque livre de fleurs, ou de plantes entières fermentées d’elles-mêmes ; & vous en tirerez un esprit & une eau, qui seront vraiment remplis & doués de l’odeur & de toutes les vertus de la plante, comme nous en avons donné les exemples sur des plantes ainsi digérées & fermentées en elles-mêmes & par elles-mêmes, par les ordres de M. Vallot, Premier Médecin du Roi, qui a toujours commandé de faire ces dé­monstrations en public, afin de mieux faire connaître la vertu des choses & la plus ex­cellente façon de les distiller, & qu’on puisse légitimement confesser, que c’est de lui qu’on tiendra dorénavant cette belle & savante manière de travailler.
Nous n’avons à présent rien autre chose à dire touchant les règles générales, & les observations communes que l’Artiste doit faire sur le végétable en général & sur ses parties en particulier, sinon qu il faut que nous donnions les moyens de faire les li­queurs des plantes entières ou de leurs par­ties, & même de purifier ces liqueurs, & de les exalter de plus en plus, jusqu’à ce qu’on les ait remises en la nature de leur premier être, qui ne laissera pas de posséder très éminemment les vertus centrales de leur mixte, parce que la nature & l’art ont conservé dans ce travail toutes les puissances séminales qu’il possédait : ainsi que le prouve & l’enseigne très doctement no­tre très grand & très illustre Paracelse, dans le Traité qu’il intitule, de renovatione & restauratione.
§. 10.  De la manière de faire les liqueurs des plantes, & leurs premier êtres.
Toutes les plantes ne sont pas propres à cette opération, à cause qu’elles n’ont pas également en elle une proportion suffi­sante de sel, de soufre & de mercure, pour communiquer à leurs liqueurs & à leurs premiers êtres, la vertu de renouveler & de restaurer ; & Paracelse même ne nous en recommande que deux entre toutes, qui doivent servir de règle & d’enseigne­ment pour toutes les autres sortes de plan­tes, qui sont à peu près de la nature de ces deux, qui sont la mélisse & la grande chélidoine, entre celles qui approchent de ces deux, nous y pouvons légitimement com­prendre la grande scrophulaire, la petite centaurée & les plantes vulnéraires, comme le pyroha, la consolida saracenica, la verge dorée, le mille pertuis, l’absinthe, & généralement toutes les plantes alexitères, comme le scordium, l’asclepia, la gentiane & les gentianelles, la rue, le persil, l’ache & beau­coup d’autres que nous laisserons au choix & au jugement de l’Artiste, qui les préparera toutes de la sorte que nous le dirons ci-après, & lorsqu’il en aura tiré la liqueur ou le premier être, il s’en servira dans les occasions, selon la vertu de la plante.
Il faut cueillir celle de ces plantes, qu’on voudra préparer, lorsqu’elle est en son état, c’est-à-dire, lorsqu’elle est tout à fait fleurie ; mais qu’elle n’est pas encore en semence, au temps  que Paracelse nomme balsamiticum tempus, le temps  balsamique, qui est un peu devant le lever du Soleil, parce qu’on a besoin dans cette opération de cette douce & agréable humeur, que les plantes attirent de la rosée durant la nuit, par la vertu magnétique & naturelle qu’el­les ont de se fournir de l’humidité dont elles ont besoin, tant pour leur subsistance & pour leur vie, que pour résister aussi à la chaleur du Soleil, qui les suce, & qui les dessèche durant le jour.
Lorsque vous aurez une quantité suffisante de la plante que vous voulez préparer, il la faut battre au mortier de marbre, & la réduire en une bouillie impalpable, autant que faire se pourra ; puis il faut mettre cette bouillie dans un matras à long col, qu’il faut sceller du sceau de Hermès, & le mettre digérer au fumier de cheval durant un mois philosophique, qui est l’espace de quarante jours naturels, ou bien mettre le vaisseau au bain vaporeux, & qu’il soit enfermé dans de la sciure de bois ou dans de la paille coupée, durant le mê­me temps, & à une chaleur analogue à celle du fumier de cheval. Ce temps  étant expiré, il faut ouvrir votre vaisseau pour tirer la matière qui sera réduite en liqueur, qu’il faut presser & séparer le pur de l’impur par la digestion au bain-marie à une lente chaleur, afin qu’il se fasse une résidence des parties les plus grossières, que vous sépare­rez par inclination, ou ce qui sera mieux, en filtrant cette liqueur à travers du coton par l’entonnoir de verre : il faut mettre cette liqueur ainsi dépurée dans une fiole, afin d’y joindre le sel fixe qu’on tirera de l’expression de la plante, ou de la même plante desséchée : ce qui servira pour augmenter sa vertu, & pour la rendre de plus longue durée, & même comme incorruptible.
Mais lorsque l’Artiste veut pousser plus loin son travail, qu’il veut purifier cette liqueur au suprême degré & la réduire en premier être, il y procédera de la sorte. Il faut prendre parties égales de cette liqueur & de l’eau de sel, ou de sel résout, dont nous enseignerons la pratique au Traité des sels, & les mettre dans un matras, qu’il faudra sceller hermétiquement, & l’expo­ser au Soleil six semaines durant, & ainsi, sans aucun autre travail, cette liqueur saline séparera toutes les hétérogénéités & les limosités, qui empêchaient la pureté & l’exaltation de ce noble médicament ; mais à la fin de ce temps, on verra trois séparations différentes, qui sont les fèces de la liqueur de l’herbe, le premier être de la plante, qui est vert & transparent comme l’émeraude, ou clair & rouge comme le grenat oriental, selon la qualité & la quantité du sel, du soufre où du mercure, qui auront prédominé dans la plante qu’on aura ainsi préparée.
Je sais qu’il y en aura plusieurs qui di­ront que la pratique de cette opération est facile, & que la plupart ne croiront jamais que la liqueur des plantes, ni leur premier être, puissent posséder les vertus que nous leur attribuions après Paracelse. Je souhaiterais néanmoins que chacun en fut per­suadé par des expériences légitimes & très assurées, comme je le suis, afin que les Artistes se missent à travailler à ces rares préparations, avec une confiance de n’être point frustrés du bien qui leur en peut re­venir en particulier, & de celui qu’ils procureront à la société civile, par la santé qu’ils conserveront, ou qu’ils répareront dans les sujets particuliers qui la compo­sent.
§. 11. De la vertu & de l’usage de la liqueur des plantes.
Ce mot de liqueur ne se prend pas ici simplement pourrie suc, ou pour l’humidité de la plante ; mais on le donne ici à cette espèce de remède par excellence, parce qu’il contient en soi tout ce que la plante dont il provient, peut avoir d’efficace &d e vertu. Ce qui fait qu’il n’est pas difficile de faire concevoir à quoi ces liqueurs bien préparées peuvent & doivent être em­ployées. Car si la liqueur est faite d’une plante vulnéraire, on la peut donner plus sûrement que la décoction de pas une des plantes de cette nature, dans les potions vulnéraires ; on la peut mêler dans les injections, on la peut faire entrer dans les emplâtres, dans les onguents & dans les digestifs, qui serviront pour les appareils des plaies ou des ulcères ; mais avec cette condition, que le corps de ces remèdes soit composé de miel, de jaune d’œufs, de térébenthine, de myrrhe ou de quelque autre corps balsamique, qui prévienne plu­tôt les accidents des parties qui sont blesser, que d’en faire une colliquation & une sup­puration inutile & douloureuse ; ce qui n’est jamais selon la bonne intention de la nature, & encore beaucoup moins selon les vrais préceptes de la belle & de la docte Chirurgie.
C’est dans cette excellente partie de la Médecine, que notre Paracelse a principalement excellé, comme cela se prouve sans contredit, par les deux excellents Trai­tés, qu’il intitule, la grande & la petite Chirurgie. De plus, si la liqueur est tirée d’une plante thorachique, on la pourra mêler dans les juleps & dans les potions qu’on fera prendre aux malades, qui se­ront travaillés de quelque affection de la poitrine. Si elle est faite d’une plante diurétique ou anti-scorbutique, on l’emploiera pour ôter les obstructions de la rate, du mésentère, du pancréas, du foie & des autres parties voisines ; ou bien, on la fera servir contre le calcul, contre la suppression de l’urine & contre les autres mala­dies des reins & de la vessie. Enfin si cette liqueur tire sa vertu de quelque plante alexitaire, cordiale, céphalique, hystérique, stomachique ou hépatique, on s’en servira avec un très heureux succès contre les ve­nins & contre toutes les fièvres, qui tirent leur origine de ce venin, si la plante est alexitaire. On la donnera aussi contre toutes sortes de faiblesses en général, si la plante est cordiale. Que si aussi elle est céphalique, cela montre que la liqueur est utile contre l’épilepsie, contre les menaces de l’apoplexie, contre la paralysie & contre toutes les autres affections du cerveau. Si elle est hystérique, elle fera des merveilles contre les suffocations de la matrice, contre ses soulèvements, contre ses convul­sions, & encore contre toutes les autres irritations de ce dangereux animal, qui est contenu dans un autre. Si elle est stomachi­que, ce sera le vrai moyen pour empêcher toutes les corruptions qui s’engendrent dans le fond du ventricule, soit qu’elles proviennent du défaut de la digestion, à cause de la superfluité, ou à cause du vice & de la mauvaise qualité des aliments ; soit aussi qu’elle soit occasionnée par une mau­vaise fermentation. Enfin, si la liqueur a la vertu d’une plante hépatique, s’il est vrai que ce soit le foie, qui soit le magasin & la source du sang ; on donnera ce remède dans toutes les maladies qu’on attribue au vice & au défaut de ce viscère ; mais prin­cipalement dans les hydropisies naissantes, & même dans celles qu’on croira confir­mées.
La dose de ces liqueurs, ou de ces tein­tures vraiment balsamiques & amies de notre nature, est depuis un demi-scrupule jusqu’à une drachme, & jusque deux drach­mes , selon l’âge & les forces de ceux à qui le Médecin les croira propres & utiles. Ajoutons pourtant encore un petit avis, afin que ceux qui prépareront ces liqueurs, les puissent aussi conserver longtemps, sans aucune altération & sans aucune diminu­tion de leur force, de leur vertu, ni de leur efficace : c’est qu’il faudra qu’ils y mêlent seulement quatre onces de sucre en poudre pour une livre de liqueur, si c’est pour s’en servir intérieurement ; ou quatre onces de miel cuit avec le vin blanc & écume, si c’est pour s’en servir extérieurement en la Chirurgie.
§. 12. De la vertu & de l’usage du premier être des plantes.
On pourra se servir du premier être des plantes dans tous les cas où nous avons dit que leurs liqueurs étaient utiles. Mais il doit y avoir cette notable différence, que comme ces beaux remèdes sont beaucoup plus purs & plus exaltés, que les liqueurs qui sont plus corporelles ; ce qui fait qu’on doit nécessairement diminuer leur dose de beau­coup, de manière que ce qui se donnait par drachmes avant ce haut degré de prépa­ration, ne se donne plus que par gouttes. La dose en est donc depuis trois goutta jusqu’à vingt, en augmentant par degrés : on peut prendre ce remède dans du vin blanc, dans un bouillon, ou dans quelque décoction ou quelque eau, qui pourront servir de véhicule au médicament, pour le faire agir & le faire pénétrer par la subtilité de ses parties jusque dans nos dernières digestions, pour en chasser le mauvais & l’inutile, y rétablir les forces, & finalement remettre la nature dans son véritable état, pour la direction de la santé du sujet dans lequel elle agit.
Mais il faut que nous montrions que ce n’est pas sans raison, que Paracelse parle de la préparation des premiers êtres dans le Traité, que nous en avons cité ci-dessus, qui est celui de renovatione & restauratione, c’est-à-dire, du renouvellement & de la restauration ; car ce grand homme, conclut ce Traité, par la façon de faire les premiers êtres de quatre matières différentes ; savoir, le premier être des animaux, celui des pierres précieuses, celui des plantes & celui des liqueurs, qui est celui des soufres ou des bitumes ; il ne s’est pas voulu contenter de faire le discours théorique de la possibilité du renouvellement & de la restauration de nos manquements intérieurs & extérieurs ; mais il a voulu de plus donner la pratique de travailler sur diverses matières pour en tirer les premiers êtres, & conclut enfin par la manière de s’en servir pour se pouvoir renouveler.
Il dit donc qu’il faut simplement mettre autant de cette précieuse liqueur dans du vin blanc, qu’il en faudra pour le colorer de la couleur approchante de celle du re­mède, & qu’il en faut boire ou faire boire un verre tous les matins à jeun à celui, ou à celle qui aura quelque défaut d’âge ou de maladie. De plus, il donne les signes du commencement & du progrès de ce renou­vellement, & le temps  auquel il faut cesser l’usage de ce médicament admirable ; car il n’a pas crû devoir dire les signes, ni les observations qu’on doit faire lorsqu’on le prend pour quelque maladie sensible, puisqu’il s’ensuit nécessairement qu’on en doit continuer l’usage, jusqu’à ce qu’on en ressente du soulagement, ou jusqu’à ce que le mal diminue, & c’est alors qu’il faudra cesser l’usage du remède.
Mais pour les signes du renouvellement, il les met d’une suite judicieuse, comme s’il voulait prévenir l’incrédulité de ceux qui ne connaissent pas la puissance, ni la sphère d’activité de la vertu & de l’efficace que Dieu a mise dans les êtres naturels, lorsqu’il sont réduits par le moyen de l’Art à leur principe universel, sans perte de leur bonté séminale ; ou bien encore pour prévenir l’étonnement de ceux qui s’en serviront, puisque ce qui arrive, ne cause pas une petite surprise, lorsque la personne qui se sert de ces remèdes voit première­ment tomber ses ongles des pieds & des mains ; qu’ensuite de tout cela, tout le poil du corps lui tombe & les dents ensuite ; & pour le dernier de tous, que la peau se ride, & se dessèche peu à peu & tombe aussi de même que le reste, qui sont tous les signes & les observations qu’il donne du renouvellement intérieur par ce qui se fait en l’extérieur.
C’est comme s’il vouloir nous insinuer & nous faire comprendre qu’il faut de tou­te nécessité, que le médicament ait pénétré par tout le corps, & qu’il l’ait rempli d’une nouvelle vigueur, puisque les parties ex­térieures qui sont insensibles, & comme les excréments de nos digestions, tombent d’elles-mêmes sans aucune douleur ; mais remarquez qu’il fait cesser l’usage du remè­de, lorsque le dernier signe apparaît, qui est la sécheresse de la peau, ses rides & sa chute ; parce que c’est un signe universel, que l’action du renouvellement s’est étendue suffisamment par toute l’habitude du corps, que la peau couvre généralement, & qu’ainsi il a fallu que cette vieille écorce tombât, & qu’il en revint une autre, parce que la première n’était plus assez poreuse ni assez perméable, pour faire que la chaleur naturelle qui est renouvelée, pût chasser au-dehors toutes les superfluité des digestions, qui sont les causes occasionnelles internes & externes de la plupart des maladies du corps humain.
Je sais que ce remède & les vertus renovatives & restauratives qu’on lui attribue, passeront pour ridicules parmi le vulgaire des Savants, & même parmi ceux qui se prétendent Physiciens. Tant à cause que la Philosophie du cabinet, n’est pas capable de comprendre ce mystère de nature ; que parce qu’ils ne sont pas aussi convaincus, ni les uns ni les autres par aucune preuve, ni par aucune expérience. Mais il faut que j’entreprenne de les convaincre par deux exemples, l’un tiré de ce qui se fait naturellement tous les ans, par le renouvellement de quelques animaux en une certaine saison seulement ; & l’autre de l’histoire très véritable que je rapporterai, de ce qui ar­riva à un de mes meilleurs amis, qui prit du premier être de mélisse ; à une femme plus plus que sexagénaire, qui en prit aussi ; & enfin de ce qui arriva à une poule qui mangea du grain, qu’on avait abreuvé de quelques gouttes de ce premier être.
Pour ce qui est du premier exemple, il n’y a personne qui ne sache le renouvellement de la tête ou du bois du cerf, comme aussi la dépouille de la peau des serpents & des vipères, sans parler de celui des alcyons, puisque Paracelse en fait l’histoire dans le traité que nous avons cité ci-devant ; mais de tous ceux qui savent que cela se fait, il y en a peu qui sachent, ou qui se mettent en peine de savoir & de connaître com­ment, par quel moyen & pour quelles raisons cela se fait. Car premièrement, pour ce qui est des serpents en général, il faut considérer qu’ils demeurent cachés sous terre, ou dans les creux des arbres & des rochers, ou logés parmi des pierrailles, depuis la fin de l’automne jusque bien avant dans le printemps ; & qu’ainsi durant ce temps , ils sont comme assoupis & com­me morts, que leur peau devient épaisse & dure, que même elle perd sa porosité pour la conservation de l’animal qu’elle couvre ; car s’il se faisait une expiration continuel­le, il se ferait aussi une déperdition de la substance de cet animal : or après que les serpents sont sortis de leurs trous au prin­temps , & qu’ils ont commencé à paître & à prendre pour leur nourriture la pointe des herbes, qui ont la vertu de renouveler : aussitôt cet animal étant excité par une dé­mangeaison qu’il sent vers le contour de sa tête, à cause de la chaleur des esprits, qui sont échauffés par ce remède naturel, il se frotte & se glisse jusqu’à ce qu’il se soit dé­pouillé la tête de sa vieille peau. Ce qu’il continue le reste du même jour, jusqu’à ce qu’il ait jeté cette dépouille, qui lui était non seulement inutile ; mais qui même l’eût fait suffoquer, faute d’être poreuse & transpirable, & alors il paraît tout glorieux de son renouvellement ; ce qui se remarque par la différence du mouvement lent & pa­resseux de ceux qui ne sont pas renouvelés, d’avec l’action vive de ceux qui sont dépouillés, dont le mouvement est si prompt & si léger, que même ils se déro­bent facilement à notre vue ; & de plus, la peau des uns est vilaine & de couleur de terre, & l’autre au contraire est unie, bel­le, luisante & bien colorée.
Pour ce qui est de l’exemple du cerf, cela se fait d’un autre manière & pour une autre raison, que ce qui arrive aux serpents ; car cet animal ne se cache point en terre, ni ne renouvelle pas toutes ses parties ex­térieures, puis qu’il n’y a que ses cornes, sa tête ou son bois, qu’il met bas au printemps ; mais la raison est, que ce pauvre animal est privé durant l’hiver d’une nour­riture, qui soit suffisante pour nourrir & entretenir cette production merveilleuse qu’il a sur la tête, puisque même il n’en a pas assez pour sa propre subsistance & pour sa vie ; alors les Veneurs disent que les bê­tes sont tombées en pauvreté ; ce qui se reconnaît, non seulement par leur maigreur & par leur faiblesse, mais aussi principale­ment par leur bois, qui devient aride, spongieux & sec, parce que cet animal n’a pas une vigueur assez abondante pour pousser un aliment spiritueux & salin jusque dans ce bois, à cause du défaut de l’aliment, comme nous le disions à ce moment.
Or, c’est de cet aliment que vient la force, la vigueur & la subsistance au bois du cerf ; ce qui fait qu’il est contraint de mettre bas, lorsqu’un aliment bon & succulent lui revient au printemps, qui l’anime, qui l’é­chauffe, & qui fait végéter de nouveau, s’il faut dire ainsi, la tête de l’animal. Nous ne dirons rien davantage de ce renouvelle­ment, ni de la vertu qui est contenue dans le nouveau bois du cerf, comme dans celui qui est une fois durci & comme parfait, parce que nous en avons amplement fait mention au Chapitre de la préparation Chimique des animaux & de leurs parties.
Mais venons à présent à la preuve du renouvellement, qui a été commencé de l’usage d’un premier être, par le récit de l’histoire que nous avons promise, & qui se passa de la sorte. Après qu’un de mes meil­leurs amis eut préparé le premier être de la mélisse, & que tous les changements & toutes les altérations, que Paracelse re­quiert, eurent succédé selon son espérance & selon la vérité, il crut ne pouvoir être pleinement satisfait en son esprit, s’il ne faisait l’épreuve de ce grand arcane, afin d’être mieux persuadé de la pure vérité de la chose, & de renonciation de l’Auteur qu’il avait suivi ; & comme il connaissait que l’expérience est ordinairement trom­peuse en autrui, il la fit sur soi-même, sur une vieille servante, qui avait près de soi­xante & dix ans, qui servait en la même maison, & sur une poule qu’on nourrissait au même lieu. Il prit donc près de quinze jours durant, tous les matins à jeun, un verre de vin blanc coloré de ce remède ; & dès les premiers jours, les ongles des pieds & des mains commencèrent à se séparer de la peau sans aucune douleur, & continuè­rent ainsi, jusqu’à ce qu’ils tombèrent d’eux-mêmes. Je vous avoue qu’il n’eut pas assez de constance pour achever de faire cette expérience toute entière, & qu’il crut d’être plus que suffisamment convaincu par ce qui lui était arrivé, sans qu’il fut obligé de passer plus avant sur sa propre personne.
C’est pourquoi, il fit boire de ce même vin tous les matins à cette vieille servante, qui n’en prit que dix ou douze jours ; & avant que ce temps  fut expiré, ses purgations lu­naires lui revinrent avec une couleur loua­ble & en assez grande quantité, pour lui donner de la terreur, & pour lui faire croire que cela la ferait mourir, puisqu’elle ne savait pas qu’elle eût pris quelque remède capable de la rajeunir ; cela fut cause aussi que mon ami n’osa passer plus loin, tant pour la peur qui avoir saisi cette pauvre femme, qu’à cause de ce qui lui était arri­vé. Après avoir ainsi fait l’épreuve très certaine des effets de son médicament sur l’homme & sur la femme ; il voulut savoir s’il agirait aussi sur les autres animaux, ce qui fit qu’il trempa des grains dans le vin, qui était empreint de la vertu de ce premier être, qu’il fit manger à une vieille poule à part, ce qu’il continua quelque huit jours, & vers le sixième la poule fut déplumée peu à peu , jusqu’à ce qu’elle parut toute nue ; mais avant la quinzaine les plumes lui repoussèrent ; & lorsqu’elle en fut cou­verte, elles parurent plus belles & mieux colorées qu’auparavant, sa crête se redressa & pondit des œufs plus qu’à l’ordinaire. Voilà ce que j’avais à dire là-dessus, & d’où je tire les conséquences qui suivent.
Je crois qu’il n’y a personne, dont le sens soit assez dépravé pour ne pas concevoir facilement, que puisque la nature nous enseigne par toutes les opérations, qu’il faut entretenir la porosité dans les corps vivants pour les faire vivre, avec toutes les fonc­tions nécessaires aux parties qui les compo­sent : qu’aussi faut-il de toute nécessité, que l’art qui n’est que l’imitateur de la nature, fasse la même chose, pour entretenir & pour restaurer la santé des individus, qui sont commis à son soin & à sa tutelle.
Ce qui fait que je dis conséquemment, qu’il faut que le Médecin & l’Artiste Chimique travaillent incessamment à décou­vrir, par l’anatomie qu’ils feront des mix­tes naturels, cette partie subtile, volatile & pénétrante & agissante, qui ne soit point corrosive ; mais au contraire, qui soit amie de notre nature, & qui aide simplement à la faire enfanter sans la contraindre. Et comme je sais qu’il n’y a que les sels vola­tils sulfurés, qui puissent avoir la puissance d’agir de la manière que nous avons dite, aussi faut-il qu’ils étudient de toute leur puissance, à détacher cet agent amiable, & qui est néanmoins très efficace, du com­merce du corps grossier & matériel, s’ils veulent être les vrais imitateurs de la natu­re, qui se sert toujours de ce même agent, pour conduire tous les corps animés à la perfection de leur prédestination naturelle, si elle n’en est empêchée par quelque cause occasionnelle externe ou interne, qui interrompent ordinairement l’ordre, l’éco­nomie & la conduite des ressorts, qui maintiennent une agréable harmonie dans tous les composés animés. Or, c’est ce que Paracelse a fait, en nous apprenant la façon de préparer les liqueurs & les premiers êtres, parce que cette opération sépare le subtil du grossier, qu’il conserve & qu’il exalte les puissances séminales du composé, jusqu’à ce qu’elle l’ait rendu capable de réparer les défauts des fonctions naturelles ; afin qu’à l’exemple de ce grand Naturaliste, & que suivant les idées que nous avons données dans ce discours que nous avons tracé, avant que de venir au détail des par­ties des végétaux & de toutes les opéra­tions, auxquelles ils sont soumis parle tra­vail de la Chimie, que tous ceux qui s’a­donnent particulièrement à ces belles pré­parations, soient prévenus d’une connaissance générale de leurs parties subtiles ou grossières, ils puissent aussi conduire & ré­gler leur jugement & leurs actions, selon les théorèmes & les notions que nous avons données, qu’ils approprieront par la direc­tion de leurs intentions à chaque végétable en particulier ; & qu’ainsi l’Artiste puisse satisfaire à soi-même, à l’illustration & à l’ennoblissement de sa profession, & encore ce qui doit être son principal but, à l’entretien & au recouvrement de la santé de son prochain.
SECOND DISCOURS.
Des sirops.

Nous avons, ce me semble, assez insinué la diversité de la nature des plantes, & la différence de leurs parties dans le discours précédent, pour préparer l’esprit de l’Artiste à reconnaître la vérité de ce que nous avons à dire dans celui que nous commençons, pour réprimer & pour ôter, s’il est possible, l’abus & la mauvaise pré­paration que la plupart des Apothicaires pratiquent, lorsqu’ils travaillent à leurs sirops, qui sont simples ou composés, & qui ne sont rien autre chose que du sucre, ou du miel cuits en une certaine consistance liquide, ou avec des eaux distillées, ou avec des sucs, ou encore avec les décoc­tions des plantes entières, ou avec celle de leurs parties, comme sont les feuilles, les fleurs, les fruits, les semences & les raci­nes. Or, comme nous avons enseigné ci-devant la diversité de la nature de ces cho­ses, pour y avoir égard, lorsque l’Artiste les veut distiller ; c’est aussi à cette instruc­tion, que nous renvoyons l’Apothicaire, qui veut devenir Chimiste, pour acquérir même connaissance, lorsqu’il voudra bien faire les sirops simples & les composée. Néanmoins comme je sais que tous les dispensaires commettent les mêmes fautes en ce qui concerne les sirops, & qu’il n’y a eu qu’un Médecin Chimique, qui ait osé entreprendre de les corriger ; je me sens obligé de suivre l’exemple de M. Zwelfer, Médecin de l’Empereur Léopold, qui a fait des remarques très doctes sur tous les dé­fauts de la Pharmacie ancienne ; mais com­me il écrit en latin, & que de plus il rai­sonne en Chimiste, j’ai crû que j’étais obligé de mettre au bon chemin ceux qui n’y entrent pas, faute d’être Chimistes, & de ne savoir pas assez de latin, pour en­tendre & pour suivre un Auteur si admira­ble ; & de plus, d’exhorter ceux qui savent le latin,& qui croient être Chimistes, de ne point enfouir leur talent ; mais au contraire, de le faire valoir pour le bien des malades, pour l’honneur du Médecin & de la Pharmacie, à l’acquit de leur conscience, & à leur profit particulier.
Il faut pourtant que nous mettions ici quelques exemples des fautes qu’on a com­mises par le passé, & que nous prouvions qu’on a failli, faute de n’avoir pas connu les choses comme il faut, & que nous en­seignions enfin le moyen de mieux faire, & que nous donnions les raisons positives, & qui aient leur fondement dans la chose même & dans la manière de travailler, pourquoi on aura mieux fait, & pourquoi on aura réussi.
Avant que de venir à la preuve, à laquelle nous nous sommes engagés, il est nécessaire que nous fassions voir a nu le but qu’ont eu les Anciens & les Modernes dans la composition des sirops simples & des com­posés, dont ils nous ont laissé les descriptions dans leurs antidotaires & dans leurs dispensaires. Tous les vrais amateurs de la Médecine ont crû de tout temps, qu’il fallait que les remèdes eussent trois condi­tions ; à savoir, qu’ils fussent capables d’agir promptement, sûrement & agréa­blement : cito, tuto & jucunde. De plus, ils ont aussi travaillé pour faire que ce qu’ils préparaient, se pût conserver quelque temps avec sa propre vertu, afin qu’on y eut re­cours au besoin. Voilà pourquoi ils ont composé tous leurs sirops & les autres re­mèdes, qui sont approchants de cette natu­re, avec du miel & avec du sucre, ou avec tous les deux ensemble. Ils se sont donc servis de ces deux substances, comme de deux sels balsamiques, propres à recevoir & à conserver la vertu des eaux distillée; comme celle de l’eau de roses dans leur sirop ou jalep Alexandrin ; celle des sucs de plantes ou des fruits ; comme celles du vin, du vinaigre, du suc de coings, de citrons, d oranges, de grenades & de beau­coup d’autres choses, dans les sirops qu’ils ont voulu que les Apothicaires tinssent dans leurs boutiques. Celle des infusions des bois, des racines, des semences & des fleurs, dont ils ont ordonné de faire les si­rops ; & enfin, celle des décoctions d’un bon nombre de toutes ces choses mêlées ensemble, comme les aromates, les fleurs, les fruits mucilagineux, les semences laitées, les racines glaireuses & celles qui sont douées de sels volatils, dont ils nous ont donné la méthode, pour en faire les sirops composés.
Mais, comme la plus grande partie de ceux qui jusqu’ici ont prétendu vouloir, & pou voir enseigner la Pharmacie & le modus saciendi aux Apothicaires, n’ont pas eux-mêmes connu la différence des matières, ni même n’ont pas su les divers moyens d’extraire leur vertu sans aucune perte, parce qu’ils ignoraient la Chimie ; aussi ne faut-il pas s’étonner, si les Apothicaires qui les ont suivis, & qui les suivent encore tous les jours, ont péché & ont failli beau­coup plus lourdement qu’eux ; puisque pour l’ordinaire ils ne sont pas même exactement ce qu’ils trouvent dans leurs Livres.
Il faut donc avoir recours à la Physique Chimique, qui nous prescrira les règles qui empêcheront dorénavant les Médecins & les Apothicaires de commettre des fautes pareilles, s’ils prennent la peine de les suivre ; & s’ils profitent des exemples & des enseignements que nous allons faire suivre, pour apprendre à bien méthodiquement faire les sirops simples & les composés, sans que l’Apothicaire perde aucune portion de la vertu qui réside dans le sel volatil sulfuré, & dans le fixe des mixtes qui entrent en leur dispensation.
Nous commencerons par les sirops sim­ples, & cela par degrés, & premièrement par ceux qui sont composés des sucs, qui sont déjà dépurée d’eux-mêmes, ou qui se peuvent séparer, sans crainte que la fer­mentation leur nuise, comme sont les sucs acides. Après cela, nous parlerons des si­rops, qui se font avec les sucs qui se tirent des plantes, qui sont de deux natures ; les uns sont inodores, & participent d’un goût vitriolique tartareux ; & les autres, ont de l’odeur & participent d’un sel volatil sulfuré : ces deux sortes de sucs ont besoin de l’œil & de l’industrie de l’Artiste pour en séparer les impuretés, sans aucune perte de leurs facultés, avant que d’en faire les sirops ; & c’est ce que l’Apothicaire ne fera jamais, qu’en suivant les préceptes de la Chimie. Ensuite de cela, nous finirons par la démonstration des fautes qu’on a faites jusqu’ici, lorsqu’on a travaillé aux sirops composés, dont nous donnerons quelques exemples, afin que le tout soit rendu plus sensible à celui qui se voudra rendre plus éclairé & plus exact en son travail.



§. 1. La manière de faire le sirop acéteux simple ou le sirop de vinaigre, à la façon ordinaire & ancienne.
Prenez cinq livres de sucre clarifié, qua­tre livres d’eau de fontaine, & trois livres de bon vinaigre de vin blanc. Cuisez le tout selon l’art en consistance de sirop.
Il semble à voir cette nue & simple description, qu’elle est toute ingénue, toute nette, & toute selon la nature & selon l’an ; mais il faut que notre examen Chimique fasse voir qu’il y a plus de fautes qu’il n’y a de mots, & qu’elle est entière­ment remplie d’absurdités, qui sont indi­gnes d’un apprentif Apothicaire Chimiste, & par conséquent encore beaucoup plus indignes de ce célèbre & renommé Médecin Arabe, Mesué, auquel on attribue l’inven­tion de ce sirop.
Mais avant que de commencer à faire les remarques de cette mauvaise façon de faire, il faut que nous fassions connaître quelles vertus Mesué & ses Sectateurs, ont attribué à ce sirop & à l’oxymel simple, & pour quelles maladies ils les ont employés, parce que cela ne servira pas peu à faire reconnaître les mauvaises indications qu’ils ont prises, faute d’avoir bien connu la nature des choses & le travail de la Chi­mie.
Ils attribuent à ce sirop, & non sans raison, la vertu & la faculté d’inciser, d’atténuer, d’ouvrir & de mondifier : aussi-bien que celle de rafraîchir & de tempérer les chaleurs qui proviennent de la bile, celle de résister à la pourriture & aux corruptions, & finalement celle de chasser par les urines, & de provoquer la sueur. J’avoue que tout cela est possible, lorsque ce sirop est bien fait ; mais qu’il n’aura jamais toutes ces belles vertus, s’il n’est préparé comme nous le dirons ci-après.
J’ai pris la description de ce sirop de la Pharmacopée d’Ausbourg, comme de la plus correcte qui se voit aujourd’hui ; car je l’avais pris de celle de Bauderon, ou de quelque autre encore plus ancien, j’y ferais remarquer des absurdités beaucoup moins tolérables que celles que nous allons faire voir. Qu’y a-t-il, je vous prie, de plus mal digéré, que de commander de cuire cinq livres de sucre avec quatre livres d’eau à un feu de charbons allumés, enflammés, & d’écumer incessamment, jusqu’à la consomption de la moitié, sans l’avoir clarifié auparavant ; & puis d’y ajouter trois ou quatre livres de vinaigre, pour achever de cuire le tout en sirop, vu que le vinaigre possède aussi ses impuretés & son écume, & qu’ainsi c’est à recommencer. Voilà néan­moins ce que commande Bauderon.
Les autres n’ont pas mieux réussi avec leur sucre clarifié, & ne méritent pas moins d’être repris. Car l’expérience même répu­gne à ce qu’ils prétendent : cet axione qui dit, que frustra su per plura, illud, quod aque bene, vel melius sueri potest per panciora, montre évidemment que c’est très mal fait de mettre quatre livres d’eau avec le sucre & le vinaigre, pour les réduire en sirop : puisque outre que l’eau est ici tout à fait inutile, je dis même qu’elle y est absolu­ment nuisible pour deux raisons : la premiè­re , parce que l’ébullition de cette eau cause la perte de beaucoup de temps, qui doit être précieux à l’Artiste ; & la seconde, qui est encore beaucoup plus considérable, elle l’est à cause que l’eau enlève avec soi en bouil­lant longtemps, les parties les plus subtiles, les volatiles & les salines du vinaigre, qui sont celles qui constituent la vertu incisive & apéritive, qui est le propre & spécifique de ce sirops Car je souhaiterais de grand cœur, qu’on me pût dire à quoi quatre livres d’eau peuvent servir à ce sirop, quelle vertu elles lui peuvent communiquer : car si on me dit que c’est pour servir à la dépu­ration du sucre, & que c’était la pensée de Bauderon ; je demanderai la raison pourquoi la Pharmacopée d’Ausbourg y demande aussi quatre livres d’eau, puisqu’elle prescrit de prendre du sucre clarifié, tellement que je trouve que les uns ni les autres n’ont au­cune raison. C’est pourquoi, il faut que ceux qui voudront faire ce sirop comme il faut, avec toutes les vertus & les puissances qui sont nécessaires, pour suivre l’inten­tion des Médecins, le fassent de la manière qui suit.
Prenez une terrine de faïence, de terre vernissée ou de grès, que vous placerez sur un chaudron plein d’eau bouillante, que nous appellerons le bain-marie bouillant : mettez dans cette terrine deux livres de sucre fin en poudre très subtile, sur quoi vous verserez dix-huit onces de vinaigre distillé dans une cucurbite de verre au sable, & rectifié au bain-marie, pour en tirer toute l’aquosité ou le phlegme, comme nous l’en­seignerons, lorsque nous traiterons du vi­naigre ; agiter le sucre & le vinaigre distillé ensemble, avec une spatule ou avec une cuillère de verre, jusqu’à ce que le tout soit dissout & réduit en sirop, qui sera d’une juste consistance, qui sera de longue durée, & qui aura toutes les vertus qu’on désire dans le sirop acéteux simple. Je laisse à présent le jugement libre & le choix aussi de faire ce sirop à l’antique ou à la moder­ne, & je sais que ceux qui connaîtront les choses, suivront toujours la raison & l’ex­périence qui conduisent à faire cuius, tutius, & jucundius, c’est-à-dire, plus promptement, plus sûrement & plus agréablement ; afin de faire voir que la Chimie est & sera toujours l’unique école de la vraie Phar­macie. Pour la fin de cet examen, notez en passant, que neuf onces de liqueur claire de soi-même ou clarifiée, selon les précep­tes de l’an, sont suffisantes pour réduire une livre de sucre en consistance de sirop, par une simple dissolution à la chaleur du bain vaporeux ; afin que cela serve de re­marque générale, lorsque nous parlerons des autres sirops simples ou composés.
§. 2. La façon générale de faire comme il faut les sirops des sucs acides des fruits, comme ceux du suc de citrons, d’oranges, de cerises, de grenades, d’épine-vinette, de coings, de groseilles, de framboises, de pommes, &c.


Nous n’avons pas beaucoup de remar­ques à faire sur ces sirops, parce que ce sont ceux où la Pharmacie ordinaire pèche le moins ; cependant comme il y a quelque petite observation que nous jugeons nécessaire à l’instruction de notre Apothicaire Chimique, nous ne l’avons pas voulu négliger.
Prenez donc celui qu’il vous plaira de ces fruits, dont vous tirerez le suc artistement, selon la nature de chacun d’eux en particulier, avec cette précaution de ne se servir d’aucun vaisseau métallique pour les recevoir ; & qu’on ait aussi grand soin de séparer les grains & les semences de ces fruits, tant parce qu’il y en a qui sont amers, que parce qu’il s’en trouve qui ont la se­mence mucilagineuse & glaireuse, & qu’ainsi cela ferait acquérir un goût étran­ger aux sucs, ou une viscosité qui nuirait à la perfection du sirop. Et pour les fruits qui doivent être râpés pour en tirer le suc, il faut avoir des râpes d’argent, ou de celles qui sont faites d’un fer blanc, qui soit bien net & bien étamé ; car le fer communique très facilement son goût & sa couleur à la substance du fruit acide, ce que font aussi le cuivre, l’airain ou le laiton. Tout cela ayant été observé avec exactitude, il faut laisser dépurer les sucs, qui sont liquides d’eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils aient dépo­sé une certaine limosité, & des corpuscules ou des atomes, qu’on séparera par la filtration. Mais pour ce qui est des sucs des fruits, qui sont d’une substance molle, lente & visqueuse ; il faut laisser affaisser & comme fermenter leurs sucs en quelque lieu frais, & séparer après le suc, qui de­vient le plus clair de soi-même, & qui surnage dessus le reste, parce que si on fait autrement, on fera plutôt une gelée qu’un sirop.
Après que toutes ces sortes de sucs seront bien & dûment préparées, comme nous venons de le dire, il faut les mettre dans une cucurbite de verre au bain-marie, & les évaporer jusqu’à la consomption du tiers, ou même de la moitié. Or, on ne doit pas craindre que cette façon d’agir fasse perdre quelque portion de l’acidité du suc ; puisqu’au contraire cela l’augmentera, en ce que l’acide demeure toujours le der­nier, & qu’il ne s’évapore que le phlegme ou l’aquosité inutile ; & de plus, cette opération servira pour séparer ce qui pourrait y rester de féculence dans le suc ; car on doit remarquer que deux heures de digestion au bain-marie dépureront plutôt un suc, que trois jours d’insolation du même suc ; mais ce qui est encore de plus notable, c’est que les sucs qui sont dépurée de cette façon, ne se moisissent que très rarement, & qu’on les peut conserver beaucoup plus longtemps que les autres, sans aucune altération.
Pour ce qui est de la préparation du si­rop, il faut suivre le modus saciendi, que nous avons donné ci-devant au sirop acéteux ; savoir, de prendre neuf onces de suc bien préparé, pour une livre de sucre en poudre, ou pour le même poids de sucre, qui soit cuit en électuaire solide ou en sucre rosat, & les faire dissoudre à la chaleur du bain vaporeux, dans des vaisseaux de terre vernissée ou dans du verre, sans jamais se servir d’aucun vaisseau de métal, lorsqu’on maniera des acides.
§. 3. Comment il faut faire les sirops des sucs qui se tirent des plantes, tant de celles qui sont inodores, que de celles qui sont odorantes, avec les remarques nécessaires à leurs dépurations.
Nous avons ici trois sortes de planta à considérer, & par conséquent trois sortes d’exemples à donner pour en bien faire les sirops, avec la conservation de leur vertu propre & essentielle, ce que nous partagerons en trois classes.
La première, sera des plantes inodores succulentes, telles que sont les espèces d’oseille, la chicorée, la sumeterre, la mercuriale, le pourpier, la bourrache, la buglosse, le chardon bénit & les autres de pareille nature.
La seconde, sera de celles qui sont aussi inodores, & quelquefois ont aussi de l’odeur ; mais dont le suc est rempli d’un esprit & d’un sel volatil très subtil, telles que sont les plantes anti-scorbutiques, comme le cochlearia, les cressons, les espè­ces de sium, de moutarde & de moutardelle, la berle & le pourpier aquatique, qu’on ap­pelle beccabunga.
Et la troisième, sera des plantes qui sont odorantes & succulentes, telles que sont la bétoine, l’hyssope, le scordium, l’ache, le persil, l’eupatoire, & les autres de même catégorie.
§. 4. Comment on fera les sucs & les sirops des plantes de la première classe.
Il faut prendre la plante dont vous vou­drez tirer le suc, que vous couperez menu, puis la battrez au mortier de marbre ou de pierre, vous la presserez avec tout le soin & les observations, que nous avons mar­quées dans le discours que nous avons fait ci-devant sur les eaux distillées de ces mê­mes plantes ; & lorsque le suc sera bien dé­puré au bain-marie, & qu’on en aura tiré une suffisante quantité de phlegme ou d’eau, qui est de trois parties en tirer deux par la distillation ; alors il faut mêler une livre & demie de sucre, avec une livre de ce suc ainsi dépuré & distillé, & les cuire ensemble, jusqu’en consistance de sucre rosat, qu’il faudra décuire & réduire en sirop, avec six ou sept onces de l’eau que vous aurez retirée du suc par la distillation au bain-marie ; ainsi vous aurez un sirop, qui sera doué de toutes les vertus de la plante ; & lorsque vous voudrez faire des apozèmes ou des juleps, vous mêlerez une once ou deux de l’un de ces sirops avec trois ou quatre onces de son eau, que vous ap­pliquerez aux maladies, selon les vertus & les qualités qu’on attribue à cette plante : notez qu’on peut garder ces sucs, ainsi dé­purés par la distillation une ou deux an­nées, sans aucune corruption, à cause qu’ils font suffisamment chargés du sel essentiel nitro-tartareux de ces plantes ; mais qu’il faut néanmoins les couvrir avec de l’huile, pour empêcher la pénétration de l’air, qui est le grand altérateur de toutes choses, & qu’il faut aussi les tenir en un lieu qui ne soit ni trop humide, ni trop sec.
§. 5. Comment on fera les sucs & les sirops des plantes de la seconde classe.
Il faut tirer le suc de ces plantes avec les mêmes précautions que nous avons ensei­gnées, lorsque nous avons parlé des esprits des plantes, de leurs eaux distillées & de leurs extraits, où nous renvoyons l’Artiste, pour éviter la répétition inutile & ennuyeu­se. Mais comme nous avons déjà dit plu­sieurs fois, que les plantes anti-scorbutiques étaient composées de parties subtiles, & qu’elles avaient en elles un esprit salin, qui est volatil, mercuriel & sulfuré, qui s’éva­nouit & qui s’envole facilement ; aussi faut-il que l’Apothicaire Chimique travaille soigneusement & diligemment à leur pré­paration, lorsqu’il aura une fois commen­cé, afin qu’il ne perde point par sa négli­gence, ce qu’il doit conserver avec étude, & qui ne se peut plus recouvrer, lorsqu’il est une fois échappé. Voici donc la seule différence qu’il y a de la préparation de ces sucs & de ces sirops avec les précédents. C’est que lorsque l’on les distille au bain-marie, il faut avoir un égard très judicieux, de recevoir à part cinq onces de la première eau, qui montera de chaque livre de suc ; parce que ces cinq onces auront enlevé avec elles la portion de l’esprit & du sel volatil d’une livre de suc : vous continue­rez ensuite la distillation, jusqu’à ce que vous ayez retiré la moitié de l’humidité de votre suc ; alors vous cesserez & mettrez une livre de ce suc, avec une livre & demie de sucre, que vous cuirez en sucre rosat, & que vous réduirez en sirop, par une sim­ple dissolution à froid , avec six ou sept onces de l’eau spiritueuse & subtile, qui est montée la première, & que vous aurez réservée à cet effet ; ainsi vous aurez un sirop rempli de toutes les vertus de son mix­te, comme cela se prouvera manifestement par l’odeur & par le goût; mais principalement par les effets merveilleux qu’il pro­duit dans toutes les maladies scorbutique, soit que vous le donniez seul, soit que vous le mêliez avec la seconde eau que vous aurez réservée. Vous pourrez aussi garder de ces sucs, pour en être fourni dans la nécessité, pour le temps que les plantes ne sont pas en vigueur, en y apportant néanmoins les précautions requises à cet effet.
§. 6. Comment on fera les sucs & les sirops des plantes de la première classe.
Nous ne ferons pas ici de répétitions inutiles, puisqu’il suffit que nous disions qu’il faut que l’Artiste prépare son suc, comme il le doit, pour en faire ce qui va suivre. Lorsque vous aurez le suc de quelqu’une de ces plantes odorantes, il faut le mettre au bain-marie, pour le dépurer par une simple & lente digestion, afin d’en séparer les fèces & l’écume qui surnage. Après avoir coulé ce suc à froid par le blanchet, il faut en prendre quatre livres, & les mettre dans une cucurbite qui ait un chapiteau aveu­gle, ou un vaisseau de rencontre qui joigne bien exactement ; il faut mettre dans ce suc une livre & demie des sommités & des fleurs de la même plante, qui ne soient point laitues au mortier, mais qui soient simplement coupées fort menu avec des ciseaux ; puis il faut fermer les vaisseaux & les lutter avec de la vessie trempée dans du blanc d’œuf battu, & la placer au bain-marie, aune chaleur lente vingt quatre heures durant ; après quoi, il faut ôter le dessus du vaisseau, & y appliquer un cha­piteau qui ait un bec, afin de tirer de ce suc empreint de la nouvelle vertu de sa plante, vingt onces d’une eau spiritueuse très odorante : cela étant fini, il faut cesser le feu, & pousser ce qui reste au fond de la cucurbite, & le garder jusqu’à ce que vous ayez fait ce qui suit.
Mettez les vingt onces d’eau odorante dans un vaisseau de rencontre ; à ces vingt onces, vous ajouterez encore dix onces de nouvelles sommités de la plante sur laquelle vous travailler, que vous luttera & ferez digérer à la lente chaleur du bain, pendant un jour naturel. Vous laisserez refroidir & presserez doucement le tout, afin qu’il ne soit pas trouble, & le garderez jusqu’à ce que vous ayez fait bouillir ce qui vous était resté avec le marc de l’expression , & que vous l’ayez clarifié avec des blancs d’œufs, & cuit avec trois livres de sucre, en consistant de tablettes : ensuite il le faudra décuire à froid, ou seulement sur l’eau tiède, avec les vingt onces de votre eau odoriférante, qui contient la vertu mumiale & balsami­que de la plante, & vous aurez un sirop auquel il ne manquera rien de ce qu’il doit  avoir, pour suivre nettement l’intention de la nature & celle de l’art.
Mais il me semble que j’entend la plupart des Apothicaires, qui diront que c’est allon­ger la méthode de faire les sirops, & que personne ne voudra récompenser la peine qu’ils se donneront à bien faire : que de plus, ils seront obligés de faire les frais d’un bain-marie & des vaisseaux de verre, qui sont nécessaires à la digestion & à la distillation : que ces vaisseaux sont fragiles, & qu’ainsi tout cela joint ensemble, aug­mentera le prix du remède : que même, il y en aura d’autres qui ne seront pas si cir­conspects, qui donneront leurs sirops au prix commun : que le peuple court au meilleur marché, sans connaître la bonté de la chose, & que par ce moyen la boutique se déchalandera.
Il faut répondre à toutes ces objections, qui ne sont pas sans quelque fondement : premièrement, pour ce qui est du bain-marie, il n’étonnera que par son nom, ceux qui ne savent ce que c’est ; car ce n’est qu’un chaudron, qui leur pourra servir à toutes les nécessités de la boutique. Secondement pour les vaisseaux, ne sont-ils pas obligés d’en avoir pour d’autres distillations, s’ils se veulent acquitter dignement de leur vo­cation, ou au moins en faire le semblant. Que s’ils en appréhendent la rupture, ils pourront avoir des cucurbites de grès & de faïence pour les acides, & de celles de cuivre étamé pour les autres matières ; il y aura néanmoins encore un inconvénient, qui est, qu’ils ne pourront pas juger de la dépuration des matières, ni de la quantité qui demeure, non plus que de la consistance, à cause de l’opacité des vaisseaux. Mais la dernière considération doit l’em­porter par-dessus toutes les autres : car cha­cun est obligé par le serment qu’il a prêté lors de la Maîtrise, de faire sa profession avec toute l’exactitude requise, & à l’ac­quit de sa conscience. Il faut donc que ce dernier but l’emporte sur tout le reste, & qu’il serve d’aiguillon & d’attrait à bien fai­re : car ceux qui le feront de la sorte, trou­veront le support de Messieurs les Méde­cins, qui recommanderont leurs bouti­ques ; & lorsque les honnêtes gens seront informés de leur candeur & de leur assi­duité au travail, ils contribueront de grand cœur à récompenser la vertu de ceux qui travailleront aux médicaments, qui sont capables de conserver leur santé présente, & de faire renouveler celle qui sera perdue ou altérée.
Continuons donc à faire voir le défaut de l’ancienne pharmacie, & ne nous conten­tons pas de prouver qu’on a mal fait; mais enseignons comme il faut mieux faire.
Pour cet effet, il faut que nous donnions encore trois exemples des sirops simples, qui seront ceux des fleurs odorantes, des écorces de même nature, & ceux des aromates ; afin que quand les Apothicaires cui­ront des sirops de cette sorte, on ne sente point leurs boutiques de trois ou quatre cents pas, ce qui témoigne la perte de la vertu essentielle des parties volatiles & sul­furées des substances des fleurs, & des écorces odorantes & celle des aromates : si ce n’est que ces Apothicaires veuillent faire sentir leurs boutiques de bien loin, par une vaine politique, qui néanmoins est très dangereuse & très dommageable à la société civile. Et comme les contraires paraissent beaucoup mieux, lorsqu’ils sont opposés : nous dirons premièrement, comment on a mal fait ; secondement, pourquoi on a mal fait : pour enseigner & faire comprendre ensuite les moyens de mieux travailler.
§. 7. La façon ancienne de faire le sirop de fleurs d’oranges.


Prenez une demie livre de sieurs d’oranges récentes : faites-les infuser dans deux livres d’eau claire & nette, qui soit chaude, durant l’espace de vingt-quatre heures : après quoi, faites-en l’expression ; & réitérer encore la même infusion deux fois, avec une demie livre de nouvelles fleurs à chaque fois. L’expression & la colature faites, cuisez vingt onces de cette infusion en sirop avec une livre de sucre très blanc. Notez ici une fois pour toutes, que je n’entends pas ici le poids médicinal ; mais que j’entends le poids ordinaire des Mar­chands, qui est ce seize onces à la livre.
Avant que de faire voir le défaut de ce récipé, il faut que nous disions les vertus qu’on attribue au sirop qui en provient, afin que nous fassions mieux connaître qui a tort ou qui a droit. On dit donc que ce sirop réjouit merveilleusement le cœur & le cerveau, que c’est un restaurant des esprits, qu’il provoque les sueurs ; qu’il est par con­séquent très salutaire contre les maladies malignes & pestilentes, parce qu’il chasse & qu’il pousse ce qui est infecté de ce ve­nin, du centre à la circonférence, & en fait paraître les taches & les marques. Tout cela peut être vrai, si ce sirop est bien fait : mais on est frustré de ces nobles effets, par la mauvaise façon que nous venons de décrire. Parce qu’il ne reste à ce sirop qu’u­ne amertume ingrate, qui lui vient de son sel matériel & grossier : au lieu de cette pointe agréable au goût, & de ce fumet subtil & délicat, qui se discerne par l’odo­rat, qui est proprement la marque que ce sirop n’est pas privé de son sel volatil sulfuré, dans lequel résident toutes les vertus qu’on en espère. Mais la coction de ce si­rop, qui ne se peut faire sans bouillir, emporte toute cette vertu subtile, ce qui est cause qu’il ne répond pas aux indica­tions du savant & de l’expert Médecin, & encore moins à l’espérance du malade.
§. 8. La façon de faire chimiquement & comme il fut de sirop de fleurs d’oranges.


Prenez une livre & demie de fleurs d’oranges, qui auront été cueillies un peu de temps après le lever du Soleil ; mettez-les dans une cucurbite de verre, & les arroser de douze onces de bon vin blanc, & d’au­tant d’excellente eau de roses ; couvrez le vaisseau de son chapiteau, dont vous lutte­rez très exactement les jointures ; placez-les au bain-marie, & en retirez par la distil­lation faite avec un feu, que vous augmen­terez par degrés, huit onces d’esprit ou d’eau spiritueuse, qui sera très odorante & très subtile, que vous garderez à part : continuez le feu & tirez une seconde eau, presque jusqu’à la sécheresse de vos fleurs ; après cela cessez le feu, & faites bouillir les fleurs qui vous sont restées dans deux livres d’eau commune, jusqu’à la consomption d’une livre ; pressez cette décoction, qui est remplie de l’extrait & du sel fixe des fleurs ; clarifiez la avec les blancs d’œufs, & la cuises en consistance de sucre rosat avec une livre de sucre, que vous décuirez après avec les huit onces d’eau spiritueuse, & cela à froid ; & vous aurez le vrai sirop de fleurs d’oranges, pleinement rempli de tou­tes leurs vertus.
La seconde eau que vous aurez tirée ser­vira d’eau cordiale & alexitaire pour y mê­ler le sirop, lorsque le Médecin l’ordon­nera. Cette préparation servira de modèle pour faire les sirops des autres fleurs, qui sont ou qui approchent de la nature des fleurs d’oranges. Suivons à présent par l’exemple du sirop des écorces odorantes, & prenons celle du citron.
§. 9. L’ancienne façon de faire le sirop de d’écorce du citron.


Prenez une livre de l’écorce extérieure des citions récents, deux drachmes de grai­ne d’écarlate ou de Kermès, & cinq livres d’eau commune ; faites cuire & bouillir le tout ensemble, jusqu’à la consomption de deux parties ; couler ce qui reste, & y ajoutez une livre de sucre, que vous rédui­rez à la juste consistance de sirop, que vous aromatiserez avec quatre grains de musc. Voilà leur manière d’ordonner & de faire, qui est tour à fait indigne d’un bon & d’un vrai Physicien, comme nous le ferons voir par les vertus qu’ils attribuent à ce sirop, & par la confession ingénue qu’ils font, que la bonne odeur lui est tout à fait nécessaire pour l’élever & le faire parvenir jusqu’au haut point des vertus qu’ils lui attribuent. Qui sont telles, de fortifier l’estomac & le cœur, de passer au-dehors & de corriger les humeurs pourries, corrompues & puâmes du ventricule, d’ôter la mauvaise haleine, de résister aux mala­dies venimeuses & pestilentes, de remé­dier à la palpitation ou aux battements du cœur, & de dissiper la tristesse. Toutes ces vertus sont propres & essentielles au sel volatil sulfuré de l’écorce du citron, comme le témoigne très bien son odeur & son goût si agréable.
Mais voyons, je vous prie, comment ces prétendus Maîtres s’imaginent de pouvoir introduire & conserver ce goût & cette odeur dans le sirop, dont il est question, ou dans un julep de sucre & d’eau, cuits ensemble en consistance de sirop. Ils ordonnent de mettre dans l’un ou dans l’autre une quantité judicieuse de l’école extérieure du citron, sans dire si ce sera à chaud ou à froid, vu que quand même ils auraient eu cette précaution, encore ne servirait-elle de rien : car si c’est à chaud qu’on y met l’écorce, son fumet & son esprit vo­latil s’évanouiront aussitôt, & ne laissera qu’une odeur & qu’un goût de térébenthine ; & si c’est à froid, la viscosité & la lenteur du sirop qui est chargé de l’amertume & de l’extrait de l’écorce précédente, ne pourra pas recevoir, ni ne sera capable d’extraire cette puissance qu’on y veut in­troduire, quoiqu’elle soit très subtile de soi-même. Ils auraient néanmoins beau­coup mieux fait, s’ils avaient prescrit à l’Apothicaire de presser entre ses doigts des restes d’écorce de citron, & de faire entrer cette humidité spiritueuse & oléagineuse dans du sucre très fin réduit en poudre très subtile, jusqu’à ce qu’il commençât à se fondre, & alors achever la dissolution de ce sucre avec un peu de suc de citrons bien filtré, & ainsi aromatiser leur sirop tout cuit avec cette agréable liqueur. Mais cette manière d’agir n’est pourtant pas encore digne d’un Artiste ou d’un Apothicaire Chimiste, il y procédera donc de la manière qui suit.
§. 10. La manière de faire artistement le sirop d’écorces du citron.


Prenez une demie livre de l’écorce exté­rieure & mince des citrons nouveaux, hachez-la fort menu avec des ciseaux ou avec un couteau ; mettez-la dans une cucurbite de verre, & l’arroser avec une livre & de­mie de bon vin blanc, ou ce qui sera en­core mieux, avec autant de bonne malvoi­sie ou de bon vin d’Espagne ; tenez cela  quelque peu de temps en digestion, retirez par la distillation que vous ferez avec les précautions que nous avons dites, dix ou douze onces d’eau spiritueuse, ou d’esprit très subtil & très odorant, sans autre addi­tion ; si c’est pour les femmes, à cause de la matrice, qui ne peut souffrir l’odeur du musc, ni le goût de l’ambre. Mais si c’est pour des hommes, ou pour des femmes qui ne soient pas sujettes aux passions hystéri­ques, mettez dans le bec du chapiteau, qui servira à cette distillation, un nouet de toile de soit crue, qui contiendra une de­mie once de graine de Kermès, qui ne soit, ni surannée, ni vermoulue ; huit grains d’ambre gris & quatre grains de musc ; & ainsi les premières vapeurs qui sont très subtiles, très pénétrantes & très dissolvantes, étant condensées en liqueur qui distil­lera par ce bec, emporteront avec elles, la teinture, la vertu, l’essence & l’odeur de ces trois corps, dont tout le reste sera em­preint & parfumé. Mettez ensuite en di­gestion à froid encore trois onces d’écorce de citron, qui ne soit que superficielle, mince & subtile, & qui soit coupée bien menu, dans l’eau spiritueuse que vous avez tirée de la première : coulez cette macéra­tion à travers un linge net & fin sans ex­pression, & le garder dans une fiole qui soit bien bouchée, jusqu’à ce que vous ayez fait bouillir dans deux livres d’eau commu­ne l’écorce, qui vous est restée de la distil­lation, & même celle de l’expression, tant que la liqueur soit réduite à la moitié, que vous presserez, clarifierez & cuirez en sucre rosat, avec une livre de sucre très blanc, qu’il faut après cela décuire en con­sistance de sirop, avec la quantité requise de l’eau spiritueuse essencifié. Il faut gar­der ce sirop avec soin, parce qu’il est autant ou plus utile durant la santé, que pen­dant la maladie ; car une cuillerée de ce sirop mêlée avec du vin blanc, ou avec du sucre & de l’eau, composent ensemble une limonade très agréable & très odoriférante ; ceux qui voudraient rendre cette boisson d’une agréable acidité, pourront y joindre du jus de citron, ou bien quelques gouttes d’aigre de soufre ou d’esprit de vi­triol, si c’est dans la maladie, pourvu que ce soit de l’ordre d’un bon Médecin. Ce sirop donnera aussi l’exemple de faire com­me il faut celui de l’écorce d’orange, qui n’est pas moins utile que le précédent, & principalement pour les femmes, & pour ceux qui sont sujets aux indigestions & aux coliques. Continuons notre troisième exem­ple des sirops des aromates.
§. 11. Comment on a fait communément le sirop de cannelle.


Prenez deux onces & demie de cannelle fine & subtile, c’est-à-dire, qui ait un goût pénétrant & piquant ; mettez-la en poudre grossière, & la digérez en un lieu chaud dans une cucurbite de verre, avec deux li­vres de très bonne eau de cannelle l’espace de vingt-quatre heures, que le vaisseau soit si bien bouché, que rien ne puisse expier. Ce temps passé, faites-en la colature & l’ex­pression ; puis remettez deux autres onces & demie de nouvelle cannelle en infusion, autant de temps que la précédente que vous garderez ; & continuer ainsi jusqu’à quatre fois ; garder cette infusion empreinte des vertus de la cannelle à part ; puis prenez la cannelle qui reste des expressions, & versez dessus une livre de malvoisie, ou de quel­que autre vin généreux & fort ; faites-en aussi l’infusion, puis en tirez toute la li­queur par une forte expression, que vous joindrez à l’infusion précédente, avec deux onces de très odorante eau de roses & une livre de sucre, & les cuirez ensemble en sirop dans un pot de terre bien couvert.
Je sais qu’il n’y a personne qui connaisse tant soit peu la cannelle, & les parties qui fournissent & qui contiennent ses vertus, comme aussi celles des autres aromates, & principalement celles du girofle; qui ne s’étonne & qui ne hausse les épaules de pitié, lorsqu’on lira cette sotte & cette absurde description d’un des plus nobles si­rops & des plus excellents qu’un Apothicaire puisse faire, ou puisse tenir dans sa bouti­que, & que ses Auteurs destinent à la ré­création & au rétablissement des esprits vitaux, à réveiller & à ramener la chaleur & la vie au cœur & à l’estomac, lorsqu’elle en a été chassée par quelque froidure mortelle, qui corrige aussi la puanteur de la bouche & celle du ventricule, qui aide à la digestion, & qui enfin est capable de ré­parer & conserver universellement toutes les forces du corps. Je sais, dis-je, que pour peu qu’une personne soit versée dans la distillation, & dans l’extraction de la substance éthérée des aromates & particuliè­rement de la cannelle ; il est impossible qu’el­le n’ait une secrète horreur de voir des manquements si grossiers, dans un dispen­saire, où tant de graves Docteurs ont mis la main. Toutes les vertus qu’on attribue au sirop de cannelle, sont vraies & réelles, pourvu qu’elles y soient conservées ; mais examinons un peu, je vous prie, & voyons de quelle belle & judicieuse précaution les Auteurs se servent pour cet effet. Ils ordon­nent à l’Apothicaire de cuire ce sirop dans un pot de terre qui soit exactement bouché : mais considérez, qu’en même temps qu’ils prescrivent la clôture du vaisseau, qu’ils veulent qu’on fasse cuire ce qu’il contient en consistance de sirop, ce qui ne se peut faire que par l’évaporation lente de la liqueur superflue, ou par son ébullition. Que si le couvercle du pot dans lequel on le cuira, a un rebord qui entre en dedans & qui soit juste, qu’il ferme exactement ce pot, & que les jointures en soient bien lutées, afin qu’il ne se puisse faire aucune expiration ; l’Artiste ou l’Apothicaire ne par­viendront jamais à leur but, qui est de faire un sirop, comme on le leur a ordonné, puisqu’il se fera une circulation perpétuel­le des vapeurs du bas au haut ; car ce qui s’élèvera du bas se condensera au haut du couvercle & retombera, sans espérance d’ac­quérir par ce moyen la consistance d’un si­rop. Il faut donc nécessairement qu’il se fasse de l’expiration, voire même de l’ébullition, pour consumer deux livres & demie de liqueur surabondante pour la consistance du sirop. Or, ne serait-ce pas un grand dommage & une perte très considérable, de laisser aller en l’air inutilement deux li­vres & demie & davantage d’une eau spiritueuse, d’une odeur très agréable, d’un goût très délicieux & d’une très grande efficace ? Il n’y a pourtant que la Chimie, qui soit capable de réparer ces défauts, puis qu’elle nous fait connaître que la cannelle possède en soi, aussi bien que les autres aromates, un sel volatil sulfuré si subtil, que la moindre chaleur est capable de l’extraire & de le chasser, si l’Artiste n’observe avec exacti­tude de boucher comme il faut, non seulement les jointures de l’alambic , mais aussi celles du bec, à l’endroit qu’il se joint à l’em­bouchure du récipient ; autrement il perdra le plus subtil & le plus efficace de l’esprit salin de la cannelle, qui est accompagné de celui de la malvoisie, ou de celui de quelque autre vin qu’on y aurait substitué.
Poursuivons à faire voir, jusqu’où va l’imperitie des Artistes, qui ont fait cette description, par l’addition de deux onces de très bonne eau de roses sur dix onces de cannelle, sur deux livres de très-bonne eau de cet aromate, & sur une livre de malvoi­sie ; & ce qui est encore plus ridicule, c’est qu’il faut que l’odeur de cette eau se perde avec la partie subtile & volatile des autres. Mais on pourra m’objecter que le sucre qui est un sel végétable, de la nature moyenne entre le fixe & le volatile, sera capable de retenir à soi l’esprit & le sel volatil de le cannelle, & qu’ainsi c’est à tort que je dé­clame contre ce sirop, puisque ce moyens unissant, est capable de conserver la vertus de ce qui entre dans sa composition.
Cet argument semble avoir de la force & en a même beaucoup. Nous ferons pourtant voir la vérité sans la déduire, & cela par la distinction qui suit. Nous distinguons donc entre le sucre chaud & entre le sucre froid. Car nous confessons bien que le sucre réduit en poudre subtile, est capa­ble de recevoir en soi les huiles éthérées des aromates, & encore toutes les autres huiles distillées, qu’il est même capable de les unir & de les mêler indivisiblement, avec les esprits & avec les eaux, ce qui n’est pas un des moindres secrets de la Chimie ; mais nous nions absolument que cette union & ce mélange se puissent faire à chaud, non pas à la moindre chaleur ; & par conséquent encore beaucoup moins à celle qui est nécessaire à la cuite d’un sirop, où il faut évaporer plus de deux livres de liqueur superflue. Nous avons été obligés d’entrer dans la discussion de tout ce que dessus, pour faire voir la vérité de plus en plus, & pour faire connaître très évidem­ment la belle & l’absolue nécessité de la Chimie, puisqu’il n’y a que cette seule Maîtresse, qui puisse enseigner à bien faire toutes les préparations de la pharmacie.
§. 12. Comment il faut faire le sirop de cannelle selon les préceptes de la Chimie.


Ce sirop servira de règle pour bien faire tous les autres sirops des aromates, dont il n’est pas besoin de donner les recettes, puisque la présente servira pour tous.
Prenez dix onces de très bonne cannelle que vous coupera menu, & la mettrez dans une cucurbite de verre, sur laquelle vous verserez trois livres de bon vin d’Espagne ou de malvoisie, ou même de quelque autre vin qui soit fort & généreux, & une livre de très-bonne eau de roses ; cou­vrez la cucurbite de son chapiteau, dont il faut lutter exactement les jointures ; met­tez-là au bain-marie, & lui adapter un réci­pient, que vous lutterez aussi avec le bec de l’alambic ; donner un petit feu de digestion durant douze heures ; puis donner le feu de distillation, en sorte que les gouttes se suivent l’une l’autre, sans néanmoins que le chapiteau s’échauffe trop : mais qu’on y  puisse souffrir la main sans peine ; conti­nuer ainsi tant que la cannelle paroisse sèche ; cesser alors, & métier cette cannelle à part. Réitérez ce que vous aurez fait avec autant de cannelle, versant dessus l’eau que vous aurez retirée, & distiller comme aupara­vant, faites cela la troisième fois ; & quand vous aurez achevé, mettez votre eau dans une bouteille, que vous boucherez avec du liège ciré, & la couvrirez avec de la vessie mouillée, afin qu’elle n’exhale pas le meil­leur & le plus subtil de sa vertu.
Prenez ensuite toute la cannelle qui vous est restée ; mettez-la dans la cucurbite, & verser dessus quatre livres d’eau commune ; couvrez-la de son chapiteau, lutter & distillez au sable, & en retirez une livre & demie, afin que s’il était resté quelque sub­stance volatile & virtuelle dans la cannelle, vous la retiriez sans la perdre : cette der­nière eau servira dans le laboratoire pour la dernière lotion des magistères & des pré­cipités , aussi bien qu’à l’extraction de quel­ques teintures, faites bouillir ensuite la cannelle au sable sans chapiteau, parce qu’il n’y a plus rien à espérer. Couler & pressez toute la liqueur, qui est empreinte de l’ex­trait & du sel fixé de la cannelle ; clarifiez-la & la cuisez en tablettes avec deux livres de sucre fin, qu’il faudra décuire à froid avec une livre de l’eau spiritueuse que vous aurez réservée : il faut mettre aussitôt ce sirop dans une bouteille qui soit bien bouchée, afin qu’il ne perde pas ce qu’on aura con­servé avec tant de travail.
C’est un trésor dans toutes sortes de faiblesses ; mais principalement dans les accouchement longs & difficiles, où les fem­mes sont épuisées de leurs forces ; & où par conséquent, elles sont privées de la meil­leure partie de leurs esprits & de leur cha­leur naturelle, si bien qu’il est nécessaire de refournir ces pauvres languissantes de nou­veaux esprits & de chaleur ; & comme il n’y a point de végétable qui en possède davantage que la cannelle, & principale­ment lorsqu’elle est animée de l’esprit du vin, tout cela se trouve concentré dans ce sirop avec un agrément admirable, si bien qu’il est capable de produire tous les effets que nous lui avons attribués.
La dose est depuis une demie jusqu’à une & deux cuillerées. Ceux qui désireront rendre ce sirop encore plus excellent, met­tront dans le bec du chapiteau un scrupule d’ambre gris mêlé avec une drachme de vrai bois d’aloë réduit en poudre, & re­passeront une demie livre de leur excellente eau de cannelle par la distillation, dont ils feront le sirop, qui sera beaucoup plus efficace.
Il faut que nous achevions ce discours des sirops, par les remarques & les observations que nous ferons sur les sirops com­posés ; parce que comme ils sont destinés à différents usages, aussi sont-ils composés de différentes matières, qui demandent aussi une manière différente de les préparer.
Mais avant que d’entrer en matière, il faut que nous disions quelque chose qui puisse frapper l’esprit du lecteur, afin qu’il nous puisse mieux entendre, & que cela soit aussi plus capable d’instruire ceux, qui se consacrent à l’être de la belle pharma­cie. Et pour commencer, je dirai que les Philosophes naturalistes, qui sont ceux qui jugent le plus sainement des choses, assurent que tout ce qui reçoit, le fait a sa fa­çon de recevoir, & non pas à la façon de celui qui est reçu, & qui doit introduire quelque qualité nouvelle dans celui qui reçoit. Si cet axiome philosophique est vrai en soi, comme personne d’un jugement sain n’en doutera ; c’est ici particulièrement que nous en ferons voir la vérité : parce que l’Apothicaire ne peut faire aucun sirop composé, qu’il ne fasse l’extraction de la vertu & des teintures de diverses choses, qui doivent être reçues dans quelque li­queur, qui est ce que les Chimistes appel­lent ordinairement Menstrue. Or, de quel­que nature que soit ce menstrue ou cette liqueur, elle ne se peut charger ni s’em­preindre de la teinture, ou de l’essence de quelque végétable, de quelque animal, ou de quelque minéral que ce soit, que selon sa manière de recevoir, qui ne peut être autre que selon le poids de nature, qui n’est autre chose que la portée & la quan­tité suffisante de la matière la plus subtile du corps qu’on extrait, dont le menstrue est chargé ; & lorsqu’il en est ainsi saoulé & rempli, soit à froid ou à chaud, il est im­possible à l’art de lui en faire prendre da­vantage ; parce que, comme nous avons dit, il est chargé selon le poids de nature, qu’on ne peut outre-passer, si on ne veut tout gâter, ou qu’on ne perde inutilement les choses ; car
                            Est modus in rebus, sunt certi denique fines,
                            Quod ultra, citraque nequit consistere rectum.


Pour exemple, prenez quatre onces de sel ordinaire, faites-les dissoudre dans huit onces d’eau commune à chaud, & vous verrez que l’eau ne se chargera que des trois onces de ce sel, & qu’elle laissera la quatrième ; & quoique vous fassiez bouillir l’eau, & que vous l’agitiez avec le sel ; ce­pendant elle n’en recevra pas davantage, parce que s’il parait dissout à la chaleur, il se décharge au fond & se coagule, lorsque l’eau est refroidie. Mais pour une preuve plus manifeste, que l’eau est chargée suffi­samment & naturellement ; il faut avoir une assez grande quantité de cette eau char­gée de sel, pour y mettre un œuf dedans, qui fera connaître visiblement, si l’eau est chargée selon le poids de la nature ; car si elle en a autant qu’elle en peut recevoir, l’œuf surnagera sans qu’il aille au fond ; & si elle n’en est pas assez chargée, l’œuf ne manquera pas d’aller au fond, parce que l’eau n’est pas suffisamment remplie du corps dissout pour l’en empêcher.
Cela se prouve encore dans la cuite de l’hydromel ; car lorsque l’eau n’est pas encore assez chargée du corps du miel, l’œuf ne surnagera jamais ; mais au contraire, il va tout aussitôt au fond : mais lorsque par diverses tentatives, on est venu à ce point que l’œuf puisse surnager ; alors c’est le vrai signe de la cuite parfaite de l’hydromel, & que l’eau est chargée de la substance du miel autant qu’elle le doit être, pour faire un breuvage agréable & vineux après sa fermentation ; au lieu que s’il est chargé davantage, ce breuvage est gluant & atta­chant aux lèvres, à cause du trop de miel ; & s’il ne l’est pas assez, il n’a pas assez du corps du miel en soi, pour lui donner le goût & la force qu’il doit avoir, parce que les esprits du miel, qui causent sa bonté, n’y sont pas assez abondamment introduis pour faire une légitime fermentation.
Nous disons aussi la même chose de l’esprit de vin, de l’eau de vie, du vinaigre simple & du distillé, des esprits corrosifs du sel, du nitre, du vitriol, des eaux fortes & généralement de toutes les liqueurs, ou de tous les menstrues qui sont capables d’ex­traire ou de dissoudre quelque corps, soit animal, soit végétable, soit minéral. Par exemple, mettez du corail en poudre grossière dans un matras & verser dessus du vi­naigre distillé, jusqu’à l’éminence de trois ou de quatre doigts peu à peu ; aussitôt vous verrez son action, & vous entendrez un certain bruit dans son ébullition, que fait la dissolution du corps du corail ; mais lorsque cette ébullition & ce bruit est cessé, filtrez la liqueur qui surnage, & la mettez sur du nouveau corail en poudre, & vous verrez qu’il ne se fera plus aucune action, ni aucun bruit ; ce qui prouve évidemment que cette liqueur est suffisamment remplie de ce corps, & qu’elle n’en peut recevoir davantage. Prenez aussi de l’eau, de l’eau-de-vie, ou de l’esprit de vin, & en mettez sur du safran, jusqu’à ce qu’elle soit exal­tée en très haute couleur ; prenez ensuite du nouveau safran & verser cette teinture dessus, & vous verrez que cette liqueur n’extraira plus, & que votre safran demeu­rera de la même couleur que vous l’aurez mis dans le vaisseau. Il en est de même de tous les corps végétables, qui entrent dans la préparation des sirops composés, comme les herbes, les fleurs, les fruits, les semences & les raci­nes. Tous ces corps ont en eux un sel, qui, quoiqu’il soit de différente nature, ne laisse pas de charger de sa substance plus ou moins visqueuse, le menstrue dont l’Apo­thicaire se sert, selon le dispensaire qu’il suit, du poids de nature ; & lorsque ce menstrue est une fois empreint de la vertu & de l’essence de quelqu’une de ces choses, jusqu’à la concurrence du poids de nature, il est impossible qu’il puisse attirer à soi la teinture & la vertu des autres corps qu’on y ajoute ensuite, sans qu’il se fasse quelque perte ; car la vertu de ces corps sera ou fixe ou volatile ; si elle est fixe, le menstrue est déjà chargé de quelque chose de même na­ture, & ainsi ce corps ne communiquera point sa vertu à la décoction du sirop, qui est suffisamment chargée ; mais si la vertu de ce corps est volatile, elle s’évaporera inutilement pendant l’ébullition de la li­queur superflue dans la cuite du sirop.
Tout ce que nous avons dit ci-devant, fait voir que nous avons besoin de donner les remarques que nous avons promises sur les sirops composés, & les exemples de la division des matières qui entrent dans ces sirops, afin d’en tirer l’essence & la vertu, selon la diverse nature qu’elles ont en elles, soit qu’elle réside dans la partie fixe, soit qu’elle se trouve dans celle qui est vo­latile.
Nous nous servirons donc de l’exemple de six sirops, qui sont de six différents usa­ges, & par conséquent qui sont composés de différentes matières, & qui sont extraits avec des menstrues différents, afin de faire mieux voir la vérité de toutes les manières possibles. Ces sirops sont, premièrement un sirop stomacal, qui est le sirop d’absinthe composé. Secondement, un sirop apéritif qui est le sirop acéteux, ou le sirop de vinai­gre composé. Le troisième, un sirop hysté­rique ou pour la matrice, qui est le sirop d’armoise composé. Le quatrième, un sirop cholagogue & hépatique, qui est le sirop de chicorée, composé avec la rhubarbe. Le cinquième, est un sirop thorachique ou pectoral, qui est destiné aux maladies de la poitrine, qui est celui d’hyssope. Le sixième, un sirop purgatif & phlegmagogue, qui est le sirop de carthame, ou de safran bâtard. Nous donnerons premièrement leur dispensation ancienne, & des remarques sur leurs manquements ; après quoi nous mon­trerons comment il les faut faire à la mo­derne, c’est-à-dire, chimiquement & sans défauts.
§. 13. L’ancienne façon de faire le sirop d’absinthe composé.


Prenez une demie livre d’absinthe pontique, ou de l’absinthe romain, deux onces de roses toutes, trois drachmes de nard indic : mettez macérer cela réduit en pou­dre grossière dans un vaisseau de terre ver­nissé durant vingt-quatre heures, avec du bon vin vieil qui soit clairet, & du suc de coings bien dépuré, de chacun trois livres & quatre onces ; après cela faites bouillir le tout & le coulez, & en faites un sirop, selon les règles de l’art, avec deux livrer de sucre.
Ce sirop n’est pas un des moindres de la boutique d’un Apothicaire, pourvu qu’il soit bien & dûment préparé : car il est composé de choses qui peuvent produire les effets que les Auteurs lui attribuent, pourvu qu’on ne perde point par une igno­rance grossière, & qui n’est nullement par­donnable, les choses qui constituent sa vertu ; qui sont l’esprit du vin clairet & l’essence volatile, odorante & subtile de l’absinthe, des roses & du nard indic. Mais nous avons déjà suffisamment dit ci-devant les raisons pour lesquelles on avait mal fait, lorsque nous avons parlé des sirops simples ; c’est pourquoi nous nous conten­terons de dire simplement ici, que personne ne peut cuire l’infusion de ce sirop en consistance avec deux livres de sucre, qu’on ne fasse premièrement évaporer par la coction & par l’ébullition cinq livres & plus, de la liqueur superflue ; ce qui ne se peut faire qu’on ne perde l’esprit du vin & le sel volatil sulfuré des ingrédients, & ainsi il ne restera que l’acide du suc de coings, & l’extrait grossier & matériel du reste. Il faut donc que nous donnions une autre dispensation de ce remède, & la manière de le bien faire sans aucune perte de ses bonnes qualités.
§. 14. Comment il faut bien faire le sirop d’absinthe composé.


Prenez six onces d’absinthe récente, trois onces de menthe, une once de galanga, deux onces de calamus aromatique, une once & demie de roses rouges, & une de­mie once de nard indic, que vous couperez bien menu, & mettrez dans une cucurbite de verre, avec quatre livres de bon vin clairet ; vous mettrez le tout au bain-marie avec les précautions requises au travail & à la distillation, & en retirer, après qu’ils auront été vingt-quatre heures en infusion, dix-nuit onces d’eau spiritueuse & odoran­te, que vous mettrez dans un vaisseau de rencontre, & jetterez dedans encore deux onces & demie de sommités d’absinthe, deux drachmes de girofles, une demie once de noix muscade, & deux drachmes de mastic choisi, le tout réduit en poudre subtile ; & après que cela aura été deux jours en infusion au bain vaporeux, vous le presserez à froid, & filtrerez la liqueur que vous garderez dans une fiole, jusqu’à ce que vous ayez fait bouillir ce qui vous est resté de votre distillation, & de l’expression dans un pot de terre vernissé, jusqu’à la réduction de la moitié, que vous clari­fierez & cuirez en consistance de tablettes, pour le décuire après en sirop, avec l’eau essencifiée de la vertu stomachale de l ab­sinthe & des aromates ; si vous le voulez encore rendre plus agissant & plus prêt à suivre vos indications ; vous y pourrez ajouter de l’esprit de vitriol, ou de celui de sel, jusqu’à ce qu’il ait acquis une agréable acidité, qui vaudra beaucoup mieux que l’acide, qui vous serait demeuré du suc de coings, après une si longue & si inutile ébullition.
§. 15. Comment les anciens on fait le sirop acéteux ou le sirop de vinaigre composé.


Prenez des racines de fenouil, de celles d’ache & de celle d’endive , ou de chicorée, de chacune trois onces : des semences d’anis, de fenouil & d’ache, de chacune une once, de celle d’endive une demie once, faites bouillir le tout haché, & réduit en poudre grossière dans dix livres d’eau de fontaine, a un feu lent, jusqu’à la diminu­tion de la moitié, que vous cuirez en sirop selon l’art, dans un vaisseau de terre vernissée, avec trois livres de sucre & deux livres de vinaigre très fort.
Nous avons encore à nous plaindre ici des mêmes erreurs, dont nous avons si sou­vent parlé ci-devant : car, je vous prie, qui ne voir une absurdité manifeste, de faire bouillir des semences & des racines, qui sont composées de parties subtiles & volatiles, à un feu lent avec dix livres d’eau ; & de plus, de joindre deux livres de vinaigre à cinq livres de liqueur, afin de lui faire perdre ce qu’il a de plus pénétrant & de plus actifs, & d’où dépend toute la vertu incisive & apéritive de ce sirop ? Nous rendons pas pourtant ennuyeux à répéter si souvent une même leçon ; disons seulement le moyen de mieux faire, puisque nous nous sommes suffisamment expliqués là-dessus dans nos remarques précédentes sur le sirop acéteux simple.
§. 15. Pour faire chimiquement le sirop acé­teux composé.


Prenez des racines d’acné, de chicorée ou d’endive, & de fenouil, de chacune trois onces ; des semences d’anis, de fe­nouil & d’ache, de chacune une once ; de celle d’endive une demie once : il faut bat­tre les semences grossièrement, & hacher les racines bien menu, puis les mettre dans une cucurbite de verre, & verser dessus deux livres de vinaigre distillé, qui soit bien déphlegmé ; distillez le tout au bain-marie, jusqu’à ce que vous ayez retiré tout le vinaigre, & que les espèces soient sèches dans le vaisseau. Garder dans une fiole le vinaigre distillé, qui est empreint du sel volatil des racines & de celui des se­mences, qui lui communiquent sa principale vertu d’ouvrir les obstructions. Tirez le reste de la cucurbite, & le faites bouillir dans trois livres d’eau commune, jusqu’à ce qu’il ne reste que le tiers que vous clari­fierez & ferez cuire en consistance de ta­blettes avec trois livres de sucre fin, & que vous décuirez à la chaleur tiède du bain en consistance de sirop, avec le vinaigre que vous aurez retiré par distillation. Ce sirop est excellent pour nettoyer le ventricule de ceux qu’on appelle pituiteux, qui est ordi­nairement farci de glaires & de mucilages, qui enduisent ses tuniques intérieures, qui empêchent la digestion & l’appétit, & qui sont les causes occasionnelles des fièvres bâ­tardes ; il est aussi très bon pour ouvrir les obstructions des reins, du foie & de la rate, à cause de la subtilité du tartre qui a été volatilisé dans le vinaigre distillé, qui est aidé de la vertu subtile & pénétrante du sel volatil & pénétrant des racines & des semences.
§. 16. Comment les Anciens ont fait le sirop d’Armoise.


On donne ordinairement ce sirop en chef-d’œuvre aux jeunes Apothicaires, qui sont aspirants à la Maîtrise. Je crois pour­tant que c’est plutôt pour sonder s’ils connaissent les plantes, que pour éprouver s’ils seront capables de bien faire ce sirop, avec la conservation de la vertu de ses ingrédients, qui sont véritablement capables de produire de merveilleux effets, puisqu’il est composé d’herbes, de racines, de semences & d’aromates, qui concourent tous à une même fin, & qui sont tous spécifiques dé­diés à la matrice, tant pour ôter la suppression des mois, que pour nettoyer, & com­me balayer la matrice de toutes les ordures dont elle pourrait être infectée, & la déli­vrer des douleurs que les vents causent en cette partie, qui l’irritent le plus souvent jusqu’aux convulsions, & jusqu’à la suffocation & aux syncopes.
Mai tout cela ne se fera pas, si on ne retient par le moyen de la Chimie, toute la vertu subtile & pénétrante de ce qui en­tre dans ce sirop.
§. 17. La description du sirop d’Armoise.


Prenez deux poignées d’armoise, lorsqu’elle est montée & qu’elle est encore en fleur, du pouillot royal, du calament, de l’origan, de la mélisse, du dictamne de Crète, de la persicaire, de la sabine, de la marjolaine, du chamœdrys, du millepertuis, du chamœpythis, de la matricaire avec sa fleur, de la petite centaurée, de la rue, de la bétoine & de la buglosse, de chacun une poignée ; des racines de fe­nouil, d’ache, de persil, d’asperges, de bruseus, de pimpernelle, de campane, de cyperus aromatique, de garance, d’iris & de pœone, de chacun une once ; des baies de genièvre, des semences de levêche, de persil, d’ache, d’anis, de nielle romaine ; des racines de cabaret, de pyrethre, de va­lériane, du costus amer, du carpobalsamum, ou des cubebes, du cardamome, du cassia lignea aromatique, & du calamus de même nature, de chacun une demie once. Il faut couper les herbes & les racines récentes, & mettre en poudre grossière tout ce qui est sec ; puis les mettre ma­cérer & infuser durant vingt-quatre heures dans dix-livres d’eau pure ; après cela, il les faut cuire & faire évaporer jusqu’à la consomption de la juste moitié, puis ôter la bassine du feu ; & lorsque la décoction sera tiède, il faut frotter & manier les espè­ces avec les mains, puis en faire une exacte colature, qu’il faudra cuire en sirop avec quatre livres de sucre. Notez qu’ils recom­mandent encore itérativement d’avoir grand égard à ce que la décoction soit cou­lée, & recoulée bien nettement avant que de la cuire avec le sucre, ou qu’autrement le sirop se rancira, & se troublera facile­ment, parce qu’ils prétendent de ne le point clarifier, de peur que les blancs d’œufs n’attirent à eux la vertu de la décoc­tion ; & que de plus, ils ordonnent de ne mettre les aromates que sur la fin de l’ébullition, afin que la vertu de ces substances volatiles ne se perde par une trop longue coction. Voilà qui fait bien voir que ces gens-là ne pèchent que pour n’avoir pas été initiés aux mystères de la Chimie, qui leur aurait appris à raisonner plus judicieuse­ment, & à travailler avec plus de circonspection.
Mais venons à l’examen, & aux mar­ques qui sont nécessaires pour l’instruc­tion de l’Apothicaire Chimique, & nous n’en ferons que trois, qui feront assez connaître l’imperfection de leur façon de fai­te. Et premièrement, à quoi est nécessaire, je vous prie, cette friction & ce maniement des espèces, puisqu’il les faut presser, pour retirer par cette violence toute la liqueur, dont les espèces sont imbibées. Et a quoi encore cette double & triple colature, puisqu’elle ne purifiera jamais la décoction, & qu’il est absolument nécessaire de la clarifier avec les blancs d’œufs, pour en faire un sirop qui soit agréable à la vue & à la bou­che ? La seconde, c’est qu’ils veulent & or­donnent de ne mettre les aromates que sur la fin de la décoction ; de peur, disent-ils, que leur vertu qui consiste en une gran­de subtilité ne s’évapore ; & ils ne consi­dèrent pas, que quoique la décoction puisse avoir reçu quelque vertu des aromates, à cause que l’ébullition ne s’en serait pas ensuivie ; cependant qu’il faudrait que cette vertu s’évanoui, lorsqu’on cuira cette mê­me décoction avec le sucre, & qu’ainsi leur précaution est peu judicieuse, pour ne pas dire ignorante.
Mais pour la troisième, qui est qu’il ne faut avoir égard qu’aux aromates dans la façon de faire ce sirop ; puisque toutes les plantes, toutes les racines, tous les fruits & toutes les semences qui entrent en sa composition, sont toutes odorantes, & par conséquent remplies d’un sel, d’un esprit, & d’un soufre très subtils, qu’il faut aussi-bien conserver que la vertu des aromates ; puisque ce sont ces seules choses, qui don­nent l’efficace & la puissance à ce sirop d’apaiser, comme on le prétend, toutes les irritations & les exorbiraiions de la matrice.
Il n’est pas nécessaire que nous donnions une méthode particulière de faire ce sirop selon les règles de la Chimie, puisque nous avons assez de fois enseigné & répété la manière de le pouvoir faire dans les au­tres que nous avons décrits ci-devant, & principalement en parlant du sirop acéteux composé : ceux qui feront ce sirop avec les précautions, & avec la méthode chimique que nous avons insinuée ci-devant, pourront alors se vanter qu’ils auront fait un chef-d’œuvre de Pharmacie ; puisqu’il ne suffit pas de connaître les matières, & d’en faite une démonstration pompeuse, pour négliger ensuite la conservation de la vertu des choses qui entrent dans la dispensation, dont on fait ordinairement parade devant les Maîtres Apothicaires.



§. 18. Comment on fait ordinairement le sirop de chicorée avec la rhubarbe.
Messieurs les Médecins se servent de ce sirop avec une raison très valable, puisqu’elle a son fondement dans la nature de la chose, & dans l’expérience de ses ver­tus : car il n’entre rien dans ce sirop, qui ne soit capable de seconder leurs bonnes intentions, & de produire les bons effets qu’ils en espèrent, pourvu qu’on le fasse avec les sucs dépurés des plantes chicoracées qui le composent, qui témoignent par leur goût amer l’abondance de leur sel essentiel nitro-tartareux, qui est apéritif & diurétique : de plus, les racines apéritives possèdent en elles un sel qui est analogue à celui des plantes ; mais ce qui constitue sa principale venu, est la rhubarbe, qui est la racine d’un espèce de lapathum ou de patience, qui cache en soi un sel volatil, subtil & très efficace, un soufre balsami­que & conservatif des facultés de l’estomac ; ce qui se prouve par son goût, par son odeur & par sa couleur tingente, qui se communique non seulement aux excréments & aux urines, lorsqu’elle est bien conditionnée ; mais qui fait même voir la pénétration de sa teinture, jusqu’aux yeux & aux oncles. Ce serait donc un grand dommage de perdre les belles vertus de cette admirable racine, ou de ne point en­seigner à les bien extraire & à les bien conserver.
On fait servir ce sirop contre les obstruc­tions, contre la jaunisse, contre les maux de la rate, contre la cachexie & l’impureté des viscères, contre la faiblesse du ventri­cule, contre l’épilepsie, ou le mal caduc en général, mais principalement contre celles des enfants ; & finalement on l’emploie pour chasser par les selles & par les urines, tout ce qui peut être vicié en nous ; & tout cela est vrai, parce que ce sirop doit être rempli de sel essentiel des plantes & du sel volatil des racines, qui est accompagné du foutre balsamique de la rhubarbe, qui cor­rige tous les défauts de la rare & de l’estomac, qui sont les deux parties qui causent tous les désordres que ce sirop peut apaiser & remettre comme il faut.
§. 19. Comment on fait ordinairement le sirop de chicorée, composé avec la rhubarbe.


Prenez de l’endive domestique & de la sauvage, de chacune deux poignées & de­mie ; de la chicorée & du pissenlit, de chacun deux poignées ; du laitteron, de l’hépatique, de la laitue, de la sumeterre & du houblon, de chacun une poignée ; de l’orge entier deux onces ; des capillaires, de chacun deux onces & deux drachmes ; du fruit d’alkekange, de la réglisse, du ceterach & de la cuscute, de chacun six drachmes ; des racines de fenouil, d’ache & d’asperges, de chacune deux onces. Il faut hacher les herbes & les racines, & les faire bouillir dans trente livres d’eau, jusqu’à la réduction de la moitié ; puis vous cuirez cette décoction avec dix livres de sucre clarifié en sirop, auquel vous ajoute­rez en bouillant un nouet de linge clair, dans lequel il y aura sept onces & demie de rhubarbe excellente, coupée fort délié, & deux scrupules de nard indic : il faudra presser le nouer de temps en temps ; & lorsque le sirop sera cuit en consistance, & qu’on l’aura mis dans son pot, il y faut suspendre le nouer avec la rhubarbe & le spicnard, pour mieux entretenir sa vertu.
Ce que nous avons dit ci-dessus, est l’or­dre commun de faire ce sirop ; mais ils ont jugé nécessaire d’y joindre quelques obser­vations pour le faire mieux, qui néanmoins ne valent pas mieux que le reste ; car quoi­qu’ils croient avoir mieux rencontré qu’auparavant, ils ne font pourtant qu’hésiter & tâtonner, sans qu’il puissent trouver le vrai chemin, parce que le flambeau de la Chimie ne les éclaire pas. Ils disent donc qu’il faut macérer durant vingt-quatre heures l’orge, les racines & les choses sèches de cette composition dans la quantité d’eau qu’ils demandent, & puis qu’on fasse bouil­lir tout le reste ensemble, jusqu’à la diminution de la moitié. Qu’il faut ensuite cou­ler la décoction & en prendre une portion, dans laquelle on fera infuser durant l’espa­ce de douze heures pour le moins, les sept onces & demie de rhubarbe & le spicnard, pour en extraire la teinture & la vertu ; après quoi, il faut les faire un peu bouillir, puis les exprimer doucement ; & qu’il ne faut joindre cette teinture au reste, que lorsque l’autre partie de la décoction sera cuire en parfaite consistance de sirop, & y mettre aussi la rhubarbe & le nard indic dans un nouet de toile, afin qu’ils communiquent leur venu au reste du sirop, parce qu’autrement on ne reconnaîtrait pas que la suspension de ce même nouet dans le si­rop, pourrait contribuer à sa vertu ; & lorsque le tout sera joint, il faut épaissir lente­ment ce sirop jusqu’à la consistance re­quise.
Il semble par-là que ces Messieurs aient eu grand soin de réformer la préparation de ce sirop ; mais c’est très grossièrement : car ne jugent-ils pas que cette décoction est chargée du corps des racines & de celui des herbes, & qu’ainsi elle ne se peut char­ger davantage, ni ne peut extraire comme il faut la rhubarbe, qui est la base & le fon­dement de la vertu de ce remède. Encore s’ils avaient ordonné de clarifier cette dé­coction auparavant, afin de la dépouiller du corps grossier que la colature ne lui peut ôter ; ils auraient fait voir quelque étin­celle de jugement, qui pourtant serait en­core fort imparfait, puisque cela pourrait mieux extraire ; mais ils ne conserverait pas le volatil de la rhubarbe, ni l’odeur du spicnard, parce qu’il faut nécessairement consumer & faire évaporer plus de dix ou onze livres d’humidité superflue pour en faire un vrai sirop, qui ne se peut faire que par le moyen que nous allons donner.
§. 20. Comment on fera bien le sirop de chicorée composé avec la rhubarbe.


Prenez suffisamment de toutes les plantes succulentes qui entrent dans ce sirop, pour en avoir huit livres de suc ; hachez-les & les battez au mortier de pierre ; tirez-en le suc, que vous mettrez au bain-marie dans une cucurbite de verre couverte de son cha­piteau, pour en faire la dépuration conve­nable ; réservez l’eau qui en sera sortie, coulez votre suc par le blanchet, & le mettez au bain-marie, & y ajouter les racines mondées & les capillaires, vous en retirerez quatre libres d’eau que vous joindrez à la première. Mettez la quantité de rhubarbe & le nard indic que vous destiner à votre sirop : je présuppose une demie drachme pour once de sirop, qui fait une once pour livre dans un matras, & verser dessus de l’eau que vous avez retirée de vos sucs, jusqu’à ce qu’elle surnage de trois doigts, digères au bain vaporeux durant douze heures pour en faire l’extraction ; coulez & pressez doucement cette première im­pression, remettez la rhubarbe au matras avec de la nouvelle eau, & continuer ainsi jusqu’à trois fois, & vous aurez toute la teinture de la rhubarbe, que vous purifiez par résidence au bain-marie à cause de l’ex­pression, qui fait toujours passer quelque corps grossier & matériel : cela fait, cuisez le reste de votre suc, après l’avoir coulé & clarifié avec le sucre, & le réduisez en con­sistance de tablettes, que vous cuirez avec votre teinture de rhubarbe en un vrai sirop, qui aura toutes les vertus qu’on en espère, & qui se conservera longtemps sans perte de ses facultés, à cause de l’abondance des sels des plantes & du vrai soufre balsami­que de la rhubarbe. Notez qu’une demie once de ce sirop, fait mieux qu’une once entière de celui qui est fait à l’ordinaire.
§. 21. La manière de faire le sirop d’hyssope composé selon la méthode des Anciens.


Prenez de l’hyssope médiocrement sèche, des racines d’ache, de fenouil, de persil & de réglisse, de chacun dix drachmes ; de l’orge mondé une demie once, de la gomme tragacanth, des semences de mauve & de coings, de chacune trois drach­mes ; des capillaires, six drachmes ; des jujubes & des sebestes, de chacune au nombre de trente ; des raisins secs, dont on aura ôté les pépins, une once & demie ; des figues & des dattes qui soient grasses, de chacune dix en nombre : il faut faire cuire le tout dans huit livres d’eau, jusqu’à ce qu’il n’en reste que quatre, qu’il faut réduire en consistance de sirop, après l’a­voir pressé avec deux livres de sucre pénide.
Si nous avons remarqué quelque chose d’impropre & de mal digéré dans les recet­tes des sirops précédents ; celle-ci néan­moins fait encore beaucoup plus paraître l’ignorance de la vraie Pharmacie en ceux qui l’ont faite. Car si nous prenons la peine d’examiner à fond les ingrédients qui la composent, nous n’y trouvons qu’un abîme d’abus & d’erreurs ; ce que j’y trouve même de pis, c’est que la Chimie est ici poussée à bout, sans qu’elle puisse sauver ni rhabil­ler les manquements de cette pratique : car les racines & les herbes donnent déjà d’elles seules une décoction assez crasse : les fruits la rendent lente & visqueuse ; mais la gomme & les semences la rendront tout à fait mucilagineuse, si bien qu’il sera im­possible d’en pouvoir jamais faire un sirop. Que si quelqu’un se vante de le pouvoir faire :
Talem vix repperit unum, Millibus è multis hominum consultus Apollo.
Car s’il prétend faire sa décoction super­ficiellement, sans que les racines, les fruits, les semences & la gomme soient bien cuits, il frustrera l’intention de l’Auteur, & privera le sirop de la prétendue vertu qu’on lui attribue ; que si encore il les fait cuire comme il faut, il perdra le volatil des racines, & principalement celui de l’hyssope & des capillaires ; & s’il clarifie sa décoction par les blancs d’œufs, ils retiendront la gomme & les mucilages.
Je sais encore que les Apothicaires, qui font ce sirop, prétendent s’être acquittés de leur devoir, lorsqu’ils ont fait bouillir les substances mucilagineuses parmi la dé­coction dans un nouet, qu’ils retirent après sans le presser, & ainsi leur décoction est dépouillée de ce qu’on y demande. De plus, qu y a-t-il de plus ridicule, que de substi­tuer le sucre pénide au sucre commun ? car je ne peux m’imaginer aucune autre raison de cette prescription, sinon que c’est seule­ment pour rehausser le prix du sirop, & pour abuser le commun & les ignorants. Comme donc ce sirop est impossible, nous le laisserons comme inutile, puisqu’il ne peut avoir les vertus qu’on lui attribue, d’être bon aux maladies froides de la poi­trine, où il est besoin de dételer & d’atté­nuer la matière crasse & lente qui l’obsède, d’ôter les obstructions, d’alléger les dou­leurs des hypocondres, & d’être salutaire à ceux qui sont travaillés de la gravelle. Or, il n y a personne qui connaisse tant soit peu les matières qui entrent dans ce sirop, qui ne voit que c’est une absurdité manifeste d’espérer ouvrir les obstruc­tions avec des glaires & avec des colles, qui les produiraient plutôt, que d’être en aucune façon capables de les pouvoir ôter. C’est pourquoi, quiconque voudra avoir un bon sirop pectoral, qu’il le fasse de la manière qui suit.
§. 22. Sirop pectoral d’hyssope très excellent.


Prenez de l’hyssope récente quatre onces, des racines d’ache, de fenouil, de persil & de réglisse, de chacune deux onces. Il les faut hacher & battre grossièrement, puis les mettre dans une cucurbite de verre, & verser dessus une livre de suc d’hyssope, douze onces de suc de fenouil, & une demie livre de suc de lierre terrestre ; distillez le tout au bain-marie, jusqu’à ce que les espèces paraissent presque sèche : mettez de nouveau en infusion durant un jour naturel dans votre eau une once & demie d’hyssope récente, & autant de squille non préparée : une once de racine de fenouil, & autant de sommités de lierre terrestre, couler, pressez & filtrez cette infusion, & la garder à part. Faites ensuite bouillir ce qui vous est resté de la distillation & de l’expression, dans quatre libres d’eau, qu’il n’en reste que la moitié que vous presserez, coulerez & clarifierez ; puis les cuirez en consistance de tablettes avec deux livres & demie de sucre, qu’il faudra cuire en sirop avec l’eau essencifiée de la teinture & du sel des plantes pectorales. Ainsi vous aurez un sirop qui vous servira avec utilité.
§. 23. Comment on a fait communément le sirop de carthame.


Il semble que les Médecins anciens, & même les modernes, aient prétendu faire croire qu’ils étaient très savants dans la théorie, & très expérimentés dans la pra­tique, lorsqu’ils ont fait des assemblages inutiles d’une vaine quantité de maties, pour la composition des eaux, des électuaires & des opiates ; mais principalement dans les descriptions qu’ils nous ont don­nées de leurs sirops magistraux. Celui de carthame, ou de safran bâtard, dont nous entreprenons l’examen, nous en fournit un exemple suffisant ; car je ne sais quel coup de Maîre ces Messieurs prétendent avoir fait, de mêler quelquefois des drogues les unes avec les autres, qui sont tout à fait différentes, & qui contredisent le plus sou­vent leurs intentions : or, cela ne se fait qu’à cause qu’ils ne connaissent pas la différence des sels, ni celle des esprits, & en­core beaucoup moins l’action & la réaction des uns sur les autres, comme elle se voit tous les jours, dans le laboratoire de ceux qui s’adonnent à l’anatomie des corps natu­rels, pour apprendre par ce moyen les opérations de la nature, afin de la suivre de près dans les choses que l’art nous prescrit ; car ceux qui ont fait, ou qui font encore de ces recettes compliquées, n’ont assurément, ni bien conçu, ni bien connu par aucune expérience, que comme la nature est une & simple, aussi agit-elle très sim­plement ; & qu’ainsi, il faut nécessairement que les Médecins, qui n’en sont que les ministres & les singes, étudient à connaître la vertu simple & spécifique des produits naturels, afin de s’en servir avec la même simplicité, & d’être les vrais imita­teurs de la nature.
Or, ils ne se sont pas contentés de faire une rapsodie inutile ; mais ils ont de plus ordonné le modus saciendi, d’une manière si confuse, & si peu capable d’extraire la vertu de toutes ces choses différentes mêlées ensemble, que cela donne de l’horreur & fait pitié. Et comme ces sirops sont encore en pratique en plusieurs endroits, quoi­qu’ils soient dorénavant retranchés de la pratique des Médecins, qui sont les plus éclairés : nous avons crû nécessaire de con­duire à la vraie méthode de bien faire ces sirops, les Apothicaires qui n’ont pas connaissance des lumières de la Chimie ; mais disons auparavant la façon commune de le faire.
Prenez donc pour ce sirop purgatif composé, du vrai capillaire, de l’hyssope, du thym, de l’origan, du chamedrys, du chamepytnis, de la scolopendre & de la buglosse, de chacune une demie poignée ; de la cuscute, du fruit d’alkekange, des raci­nes d’angélique, de réglisse, de fenouil, d’asperges, de chacune une once ; du polypode de chêne, une once & demie ; de l’écorce de tamarisc, une demie once ; des semences d’anis, de fenouil, d’ammi, de daucus, de chacune une once ; de celle de carthame légèrement pilée, quatre onces ; des raisins sols, dont on aura ôté les pé­pins, deux onces : faites bouillir tout cela haché & battu grossièrement, dans six livres d’eau claire, que vous réduirez au tiers ; il faut couler cette décoction, & y mettre chaudement en infusion une once & demies de senné mondé, une demie once d’agaric en trochisque, six drachmes de rhubarbe choisie, & une drachme de gingembre : il les faut laisser en macération une nuit en­tière, & le lendemain en faire une fortes expression, & la colature, qu’il faudra cuire en sirop avec une livre de sucre fin, & y ajouter des sirops violât solutif, rosat solutif, & de l’acéteux simple de chacun deux onces. Ils destinent l’usage de ce sirop à la guérison des fièvres invétérées, des quotidiennes & des quartes, pour ouvrit les obstructions, qui proviennent de la lenteur & grossièreté de ce qu’on appelle pituite, & pour chasser par les voies du ventre les sérosités dommageables.
Je demande à présent, s’il est possible qu’une décoction qui est chargée de la sub­stance des premières matières de ce sirop, & qui de plus est réduite au tiers : je de­mande, dis-je, si elle est capable de rece­voir, ni encore de pouvoir extraire la vertu des purgatifs ; & de plus, à quoi bon, je vous prie, l’addition de deux onces de chacun des sirops qu’on demande, puisqu’on y peut mettre du sucre en la place, & ajouter en leur lieu de l’infusion de vio­lettes, de celle de roses, & un peu de vi­naigre simple & ordinaire, ou de celui qui sera distillé, comme nous le dirons ci-après ? Mais ce n’est pas encore tout ; car il faut outre cela considérer la perte très importante des sels volatils & sulfurés des herbes, des racines & des semences, qui s’envolent & qui s’évaporent par la coction. Disons donc comme on le fera mieux ; & que le sirop qui suivra, serve de règle pour tous les autres sirops purgatifs qui sont composés.



§. 24. La vraie façon de faire le sirop de carthame.


Prenez le vrai capilaire, l’hyssope, le thym, l’origan, le chamedris, le chamepithis, la scolopendre, la racine d’angélique, les semences d’anis, de fenouil & d’ammi ; couper les plantes & les racines, & mettez les semences en poudre grossière ; ajustez le tout dans une cucurbite au bain-marie, avec deux livres d’eau & quatre onces de suc ou d’infusion de roses, autant de celle de violettes, & une once de vinai­gre distillé ; couvrez la cucurbite de son chapiteau, & en retirer une demie livre d’eau spiritueuse & odoriférante que vous réserverez. Ajoutez à cette première décoction la buglosse, la cuscute, les grains d’alkécange, les racines de réglisse, de fe­nouil, d’asperges & de polipode de chêne, l’écorce de tamarise, la semence de carthame & les raisins mondés, & y ajouter en­core trois livres d’eau ; faites bouillir le tout jusqu’à la consomption du tiers ou de moitié ; couler & presser le reste des ingrédients ; clarifier cette décoction avec des blancs d’œufs, & faites infuser à cha­leur lente en cette clarification, le senné, l’agaric en trochisques, la rhubarbe & le gingembre, durant l’espace de vingt-qua­tre heures ; au bout desquelles, vous les ferez un peu bouillir ensemble, puis vous les coulerez. Garder la colature à part, & fai­tes bouillir encore une fois les espèces pur­gatives dans une livre de nouvelle eau commune, afin d’achever d’en extraire toute la vertu : coulez & presser cette der­nière décoction, que vous joindrez à la première extraction des purgatifs, que vous clarifierez & cuirez en consistance d’électuaire avec deux livres de castonade ; en­suite de quoi, vous réduirez votre sirop en vraie consistance avec l’eau spiritueuse & aromatique, que vous aurez tirée par la distillation. Vous aurez en cette manière un sirop purgatif composé, qui sera fort agréa­ble, qui aura toutes les vertus des choses qui entrent en sa composition, & qui se gardera plusieurs années, sans aucune alté­ration, pourvu qu’on le tienne, comme aussi tous les autres sirops, dans un lieu modéré, qui ne soit ni chaud, ni frais ; parce que ce sont ces deux qualités, qui sont ordinaire­ment les causes occasionnelles de leur fer­mentation, qui les rend acides, ou de leur moisissure , qui les corrompt & qui les gâte.
Voilà ce que nous avions à dire sur les plantes, & les remarques que nous avons jugées nécessaires pour ceux, qui veulent bien faite les eaux distillées & les sirops. Ce que nous avons dit, est suffisant pour bien apprendre, non seulement ce qui est utile à ces deux préparations : mais on le peut encore employer avec très grande raison, pour bien faire toutes les macérations, les infusions, les décoctions, les digestions & les ébullitions, de tout ce que Messieurs les Médecins ordonnent aux Apothicaires, pour les apozèmes, pour les juleps & pour les potions qu’ils prescrivent pour le bien des malades ; & je sais qu’après que les Apothicaires auront connu ce qui se peut évaporer de bon par les actions de la cha­leur, qu’ils étudieront à le conserver ; afin de faire tout au bien de leur prochain, à l’acquit de leur conscience & à l’honneur de la Pharmacie ; & de plus, ils reconnaîtront qu’ils n’ont pu recevoir ces lumières d’ailleurs, que par les dogmes de la Pharmacie Chimique.
Or après avoir ainsi donné une idée générale des végétaux entiers & de leurs par­ties constituantes, de ce qu’ils contiennent de fixe & de volatil ; & après avoir donné les marques nécessaires, pour faire que l’artiste chimique ne perde rien de ce qu’il doit conserver : il est temps de passer aux parties, que la nature & l’art nous fournisse de cette ample famille, & que nous donnions une section à chacun des quatorze genres subalternes, qui se tirent du genre végétable principal ; afin que l’exemple que nous donnerons du travail chimique, qui se doit faire sur l’espèce de même nature de ce genre subalterne, serve de phare & de guide, pour être capable de travailler sur toutes les autres espèces qui lui ressemblent.
Ces genres subalternes sont comme nous l’avons déjà dit, les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits, les semences, les écorces, les bois, les graines ou les baies, les sucs, les huiles, les larmes, les résines, les gommes-résines & les gommes.
Nous donnerons une Section à chacun de ces genres en particulier, afin que si ce genre, quoique subalterne, a pourtant encore quelque subordination sous soi, que nous en fassions la subdivision, pour donner par ce moyen plus de lumière à l’artiste, parce qu’il se rencontre de la variété & de la différence entre les parties d’un même genre, qui demandent par consé­quent une différente manière de les tra­vailler. Nous commencerons le Tome second par les racines.

ADDITIONS Au Tome premier.

I. Préparation particulière d’un Hydromel fort sain, & dont le goût est peu différent de celui du vin d’Espagne, ou de la Malvoisie.



Les avantages que quantité de person­nes tirent de l’usage de l’hydromel chez les Nations étrangères, ont rendu de­puis peu cette liqueur si recommandable en France, parmi les gens qui ont quelque soin de leur santé, que plusieurs ayant té­moigné qu’on les obligerait, si on leur en voulait donner une préparation exacte, on n’a pas voulu les priver de cette satisfaction ; & on la leur donne d’autant plus volontiers, qu’on a une parfaite connaissance de l’utilité qu’on en reçoit, en s’en servant pour boisson ordinaire.
Mettez bouillir sur un feu modéré, en­viron vingt pintes d’eau de pluie, ou à son défaut, autant d’eau commune bien pure, dans une grande poêle de cuivre étamée en dedans, & dont la capacité soit telle, que l’eau n’en remplisse que les deux tiers. Dé­layer dans cette eau bouillante cinq ou six livres de miel nouveau, le plus pur & le plus blanc que vous pourrez trouver, com­me est celui de Narbonne ; & faites-le cuire, en l’écumant souvent, jusqu’à ce que la liqueur ait acquis assez de consistance, pour soutenir un œuf frais sans tomber au fond du vaisseau.
Pendant cette opération, vous ferez bouillir à part, dans un pot de terre vernissé, une demie livre de raisins de damas coupés en deux, avec quatre pintes d’eau, jusqu’à la diminution de la moitié de la liqueur ; puis l’ayant passée par un linge blanc en pressant un peu les raisins, vous la verserez dans la grande poêle avec l’au­tre liqueur ; & laissant encore le tout sur le feu, vous y enfoncerez une rôtie de pain trempée dans de la nouvelle levure de bière : après quoi, l’ayant écumée de nou­veau, vous la tirerez du feu, & la laisse­rez reposer jusqu’au clair, que vous séparerez de son sédiment, pour la verser dans un baril de bois de chêne, sur une once de sel de tartre bien pur & bien blanc dissout dans un verre d’esprit de vin, tant que ce baril soit plein, que vous exposerez ensuite tout débondé sur des tuiles à la chaleur du Soleil de midi, en été, ou sur le four d’un boulanger, en hiver, tant que la liqueur ne bouillant plus, elle ne jette plus d’écume. Alors l’ayant rempli de la même liqueur claire, vous le bonderez, & le mettrez à la cave, pour le percer dans deux ou trois mois après.
Que si l’on souhaite que cet hydromel ait quelque odeur aromatique, vous mettrez cinq ou six gouttes d’essence de cannelle dans l’esprit de vin, qui sert à dissoudre le sel de tartre, ou vous y mettrez infuser des restes d’écorce de citron nouvelle, ou bien des fraises ou framboises, selon votre goût, observant de passer cet esprit, & d’en sé­parer les fruits incontinent après l’infusion, avant que d’y faire dissoudre le sel de tar­tre ; & par ce moyen, vous aurez un hy­dromel vineux d’un goût & d’une odeur très-agréables, que l’expérience a fait connaître avoir les propriétés suivantes.
Cette liqueur étant prise à l’ordinaire au lieu de vin, fortifie l’estomac, aide à la digestion, purifie le sang, conserve l’em­bonpoint, fait cesser les douleurs de tête, abaisse les vapeurs, guérit la phtisie, l’asthme, & toutes les autres maladies des poumons, lève les obstructions du bas ventre, & conserve tous les viscères dans une si bonne constitution, que son usage fait jouir longtemps d’une parfaite santé, & d’une vie longue & tranquille.

II. Quintessence de miel.



Vous prendrez deux livres de miel blanc, qui ait une bonne odeur & un bon goût. Vous le mettrez en une grande cucurbite de verre, dont les trois quarts soient vides. Vous la couvrirez de sa chape à bec bien lutée, à laquelle vous appliquerez un grand ré­cipient pareillement luté. Faites un feu doux de cendres, jusqu’à ce que vous voyez mon­ter des vapeurs blanches ; & pour les con­denser en esprit, vous appliquerez sur la chape & sur le récipient des linges mouil­lés en eau froide, & il en sortira une li­queur qui sera rouge comme sang. Après la distillation, vous mettrez cette liqueur en un vaisseau de verre bien bouché, tant que la liqueur soit bien clarifiée & de couleur de rubis. Après quoi vous distillerez sept ou huit fois, jusqu’à ce que sa couleur rouge soit convertie en un jaune doré, & pren­dra une odeur très douce & très agréable. Cette quintessence dissout l’or en chaux, & le rend potable. Deux ou trois dragmes de cette liqueur prises intérieurement, font revenir à eux ceux qui sont à l’extrémité : elle fortifie même ceux qui jouissent de la santé, guérit la toux, les catarrhes & la rate ; appliquée sut les plaies & ulcères, elle les guérit incontinent, Fioraventi rap­porte en avoir donné à des personnes dans les approches de la mort, & qu’il rappelait ainsi a la vie, pour leur donner au moins le temps de mettre ordre à leurs affaires. Distillée vingt fois avec argent fin, & don­née pendant quarante-six jours à un paralytique, il en a été guéri : c’est ce que Fioraventi marque avoir éprouvé lui-même. Sur quoi ce Médecin fait une remarque fort sensée à ce sujet, que Dieu n’a jamais pro­mis dans l’Ecriture sainte, ni scammonée, ni casse, ni turbith, ni rhubarbe ; mais bien du froment, du vin, de l’huile, du lait & du miel.

III. Huile de miel.



Vous prendrez ce que vous voudrez de bon miel blanc bien choisi, que vous mê­lerez avec son double poids de sable bien net. Mettez-le dans une retorte, ou en une cucurbite, distiller à feu de degrés. Il en sortira d’abord un phlegme, puis une huile noire qui deviendra d’un beau rouge, après qu’elle aura été exposée au soleil trente ou quarante jours. Distiller plusieurs fois cette huile, & elle devient couleur d’or.

IV. Fermentation du miel, pour en faire vin, eau de vie, & esprit.



Tous les Chimistes savent qu’il faut un levain, pour la fermentation des matières, qui naturellement ne fermentent pas seules, comme il en faut pour faire lever la pâte, aussi-bien que pour la bière. Mais quoique tout levain végétable fasses fermenter un autre végétable, il y a cependant de la différence d’un levain à l’autre. Tout levain est une végétation de son espèce ; & par conséquent un levain peut altérer la nature & l’essence d’une autre espèce avec laquelle il fera mêlé ; comme une autre qui est confermentée avec le tronc sur lequel elle est jointe, dont il vient des fruits mixtes, qui participent des deux espèces. Ainsi les Ber­gamotes d’Italie en sont la preuve. Elles ont la figure, la couleur & l’odeur d’une poire ; & quand on les coupe, on y trouve le dedans d’une orange.
II faut donc que dans la fermentation, rien ne puisse dégénérer, si on veut que la vertu du mixte ne soit point altérée, & qu’elle demeure dans son erre pur, naturel & séminal, autrement elle ne produit pas l’effet qu’on en doit attendre. D’où il paraît que les levains de boulangers, de bière, de vin & de cidre, ne sont pas propres pour faire la fermentation du miel, dont elles altèrent la vertu, parce qu’ils font d’une espèce différente. Il faut donc faite fermenter le miel par lui-même. C’est une sub­stance produite par l’esprit universel. C’est un commencement de corporification & de coagulation des esprits de l’air & de l’eau, qui s’unissent avec les vapeurs de la terre, d’où il se tire une substance onctueuse, qui sert d’aliment aux végétaux, & qui leur donne le premier mouvement de fécondité.
Sur ce principe, faites dissoudre un poids de miel dans quatre poids d’eau chaude de rivière très pure & très claire. Vous tien­drez cette dissolution dans des étuves échauffées jour & nuit par un poêle, qui soit au milieu de l’étuve. Le degré de cha­leur doit être tel, que l’on puisse demeurer dans l’étuve sans en être incommodé. Au bout de trois ou quatre jours, sans avoir besoin d’aucun levain étranger, la dissolu­tion du miel se met en fermentation. Et quand elle est en bonne fermentation, c’est-à-dire, un jour ou deux après qu’elle est commencée, on peut y ajourer des rai­sins de damas écrasés, deux onces par livre de miel, avec un demi gros de cannelle. Le tout étant bien mêlé, on laisse finir la fermentation qui n’est achevée, que quand vos raisins & votre cannelle sont tombés au fond. On les mêle encore une fois ou deux, & s’ils retombent, la fermentation est en­tièrement finie.
Après cette fermentation, votre liqueur aura un goût vineux, & vous la pourra garder dans des vaisseaux propres pour vo­tre usage ; ou si vous la voulez pousser plus loin, vous en distillerez l’eau-de-vie au réfrigératoire, comme on distille l’eau-de-vie : pour cela, vous mettrez toute votre matière, suc & marc, dans l’alambic. La distillation étant faite, on la rectifie plus ou moins, si l’on veut, pour en tirer un esprit qui tient lieu d’esprit de vin, & qui est un dissolvant bien plus naturel & plus homo­gène des plantes & des simples, que tout autre ; & par ce moyen, on pourra faire les opérations que nous allons marquer.

V. Manière de faire bonne eau de Mélisse par l’esprit de miel.



Prenez une livre de miel blanc quatre livres, ou deux pintes d’eau claire de rivière, que vous ferez un peu chauffer, pour y dissoudre le miel, dans la propor­tion que nous marquons pour travailler en grand volume. Mettez le tout fermenter en lieu chaud dans un vaisseau de bois, com­me un petit cuvier, que vous couvrirez lé­gèrement d’un linge.
Si au bout de quatre jours la matière n’entrait pas en fermentation, on pourrait y ajouter de la levure de bière pour la faire fermenter plus vite. Quand elle commen­cera à fermenter, il faut y joindre de la mélisse, coupée & bien broyée en un mor­tier , jusqu’à consistance de bouillie. La proportion est de mettre deux livres, ou la valeur d’une pinte de cette mélisse, ainsi en marmelade, pour chaque livre de miel dissout ; & laisser fermenter, jusqu’à ce que toute la mélisse soit tombée au fond du vaisseau.
Après quoi, il faut survider la liqueur, qui forme un hydromel vineux, rempli de l’esprit de mélisse. On peut en réserver une partie en bouteille ; mais il faut perfection­ner le reste, pour en tirer encore l’esprit ; après néanmoins qu’on aura presse le marc, qui est resté au fond du vaisseau, voici ce qu’il faut faire.
Broyez derechef de la nouvelle mélisse, & la mettez en une espèce de marmelade ; joignez-en la valeur d’une chopine dans chaque pinte de votre hydromel. Laisser les digérer ensemble deux ou trois jours ; puis les mettez en alambic, pour en tirer une eau-de-vie de mélisse faite par son hydromels. Cette eau-de-vie sera encore plus parfaite que ne l’est l’hydromel ; mais pour aller plus avant, faites ce qui suit.
Ayez de la mélisse, que vous aurez fait un peu sécher à l’ombre cinq ou six jours, vous en joindrez environ une bonne poi­gnée dans chaque pinte de votre eau-de-vie, avec la pelure d’un citron & le quart d’une noix muscade, que vous ferez digérer environ deux jours, après quoi vous en ti­rerez l’esprit par l’alambic, & vous aurez un esprit de mélisse excellent, & qui est très bon pour la conservation & le rétablissement de la santé.
Comme ce dernier esprit est trop fort pour être bu seul, on le peut mêler avec un sirop fait avec eau & sucre, & clarifié avec blanc d’œufs battus ; & pour lors, on la dose comme on juge convenable; ou bien, on peut en mêler avec le premier hydromel que l’on a réservé. Mais pour s’en servir à l’extérieur, il faut prendra l’esprit sans le mélanger, & en frotter les parties douloureuses ou affligées.
Tous les marcs que l’on a eu de la mé­lisse, ne doivent pas être jetés ; mais il faut les calciner & réduire en cendre autant que l’on pourra. Etant bien calcinés, faites-en une lessive avec eau bouillante ; filtrez-la par le papier, puis l’évaporée, & il vous restera un sel, que vous ferez fondre dans de nouvelle eau chaude ; faites évaporer pour en tirer le sel, qui sera plus blanc que le premier. Mettez une demie once de ce sel dans chaque pinte de votre esprit de mélisse, & sa force & vertu seront augmentées ; ou bien, au lieu le calciner la mélisse, vous la prendrez & en joindrez de nouvelle, & la triturerez avec de l’eau clarifiée, ainsi que le pratique M. le Comte de Garraye dans la Chymie hydraulique

VI. Manière de faire la véritable eau de la Reine de Hongrie, par l’esprit de miel.



Cette eau qui a tant de réputation, ne se doit pas faire avec l’esprit de vin de vignes, comme on le pratique ordinairement : mais avec l’esprit de vin de romarin fermenté par le miel, qui multiplie la quantité & la vertu de la plante, sans en altérer la sim­plicité.
Il faut donc pour faire cette eau, pren­dre une livre de miel blanc, quatre livres d’eau de rivière bien clarifiée, & les faire fermenter avec une livre de romarin, fleurs, feuilles & tige pilées, & broyées comme nous avons dit qu’il fallait pour l’eau de mélisse. Le miel, qui est une substance ho­mogène aux fleurs & aux plantes, est un dissolvant tiré de l’esprit universel, & bien plus propre à en faire la quintessence, que ne serait l’esprit de vin, qui est d’une espèce différence. Quand la fermentation est finie, le marc tombe au fond, & il reste une espèce d’hydromel vineux, qu’il faut tirer au clair, presser les fèces pour en avoir ce qui s’en peut exprimer : ce premier travail ne dure pas plus de huit jours. Prenez de nouvelles fleurs de romarin, feuilles & tiges, pilez & mettez avec votre hydromel en une grande cucurbite, pour distiller à feu doux, comme on fait l’eau-de-vie : vous prendrez la liqueur distillée, & vous y join­drez quantité suffisante de fleurs de roma­rin ; laisser digérer & distiller à feu doux, & vous aurez la véritable eau de la Reine de Hongrie, dans laquelle se trouve toute la substance de la plante, & qui se peut prendre intérieurement, en petite quantité cependant.
Mais pour l’usage extérieur, on pourrait fortifier cette eau par le propre sel de la plante calcinée, & dont on fait une lessive. On tire de cette lessive par évaporation le sel de la plante, que l’on joint avec son esprit, & que l’on fortifie même avec un huitième ou sixième d’esprit de sel ammo­niac ; alors cette eau de la Reine de Hon­grie est excellente pour les rhumatismes, gangrènes, ulcères putrides, contusions & sang extravasé, en étuvant la partie plu­sieurs fois le jour : ce qui a été éprouvé plus d’une fois.
On peut tirer le même esprit & par la même voie de toutes les plantes aromatiques, comme sauge, rhue, lavande, impéraroire, absinthe, hyssope, & de celles qui abondent en sels volatils , dont la vertu est infiniment exaltée par cette opération.

VII. Electuaire de grande cousoude très utile pris intérieurement, de Fioraventi.



La grande consoude, est une herbe à la­quelle on a imposé ce nom, pour la vertu qu’elle a de consolider les plaies & lieux séparés en la chair : elle aide aussi beaucoup, prise par la bouche, pour les ruptures d’en bas ; elle est utile à toutes les plaies, qui pénètrent dans le corps, aux ulcères du poumon, dessèche la taie, & fait d’au­tres effets semblables. Mais afin qu’on puisse s’en servir facilement, on en compose un électuaire, qui est tel.
Prenez une livre de racine de grande consoude, & la faites cuire en eau jusqu’à ce qu’elle soit consommée ; & l’ayant bien pilée en un mortier & passée par le tamis, vous y ajouterez autant de miel blanc que vous avez de liqueur passée, & les ferez bouillir à petit feu, jusqu’à ce qu’ils soient cuits en forme d’électuaire ; & quand ils se tout cuits, vous y ajouterez ce qui s’ensuit.
Girofle. Safran, de chacun une dragme. Cannelle fine, deux dragmes. Musc de Levant dissout en eau rose, un carat. Incorporer le tout, étant encore chaud, & il sera sait. Voilà l’électuaire de cousoude fait, de la composition de Fioraventi, duquel avant que d’en user, il est besoin que le malade soit premièrement bien purgé, & qu’il fasse grande diète, si on veut en tirer du secours. Il guérit toutes les maladies internes, comme j’ai dit. On peut aussi en faire emplâtres sur les blessure & frac­tures des os, en faire prends par la bou­che ; & ainsi le malade guérira en peu de temps sans aucun dégoût, avec l’aide de Dieu premièrement, & la vertu d’un tel médicament. Avec ce remède, j’ai vu guérir des hommes de grand âge, lesquels étaient rompus en bas, ou qui avaient des plaies qui passaient de part en part, des os rompus, des meurtrissures & autres blessu­res, qu’on ne croirait pas, si je les disais même conformément à la vérité.

VIII. Emplâtre excellent fait par le miel.



L’onguent suivant, est pour servir dans les maux, qui ne souffrent pas les choses grasses & onctueuses. Prenez quatre onces de miel très pur, douze onces de suc de plantin exprimé & dépuré, & deux onces de vitriol doux de Vénus; faites cuire dou­cement jusqu’à ce que le tout s’épaississe ; alors ajoutez-y demie once de safran orien­tal bien broyé ; & pour que le tout soit plus efficace, ajoutez-y un peu de baume d’antimoine. Les vertus de ces deux remèdes, comme l’a éprouvé Juncken & moi-même, l’emportent de beaucoup sur tout autre remède, dans les plaies & les ulcères les plus mauvais : cela paraît même par le simple emplâtre de vert-de-gris, réduit en emplâtre avec la cire qui amollit merveil­leusement les tumeurs dures des mamelles. De Saulx.

IX. Sirop pectoral, qui convient dans toutes sortes de toux, ou les crachats sont visqueux.



Prenez feuilles sèches de bourrache, de buglosse, & fleurs de pas-d’âne, de chacune une poignée ; mélisse, hyssope, aigremoine, de chacune une demie poignée, bien épluchées & nettoyées ; des dattes, des fi­gues, des jujubes, des sebestes, de chacun deux onces ; écorce de citron fraîche, une once. Faites bouillir le tout dans six pintes d’eau, réduites à la moitié; ajoutez-y sur la fin une once de réglisse battue ; retirer le coquemar du feu ; passer le tout par une étamine, avec expression : clarifiez cette décoction avec le blanc d’œufs, & mettez ensuite dans la colature une livre de sucre candi brun. Faites-le bouillir derechef, jusqu’à ce qu’il soit réduit en consistance de sirop.
Le malade en prendra de trois heures en trois heures une demi-cuillerée, battue dans un verre d’eau chaude, & le conti­nuera jusqu’à ce que la toux soit apaisée. Ce sirop est universellement bon dans tou­tes sortes de rhumes, & de toux invétérées.
Le malade en peut faire sa boisson ordi­naire, mêlant trois ou quatre cuillerées de ce sirop dans une pinte d’eau bouillante, & ensuite la laissent refroidir.
Quand on ne peut recouvrer ces différents ingrédients, on augmente à proportion de ceux qui manquent, la quantité de ceux qu’on emploie. Avec les mêmes simples, on peut faire toutes sortes de tisanes & de bouillons.
Les personnes les moins aisées, au lieu de sucre, peuvent user de miel commun blanc, & bien choisi : elles peuvent s’en servir partout, où le sucre est nécessaire. Méthodes d’Helvétius.

X. Pour faire le sirop laxatif de Fioraventi par le miel, & la manière de le pratiquer en plusieurs maladies.



Les sirops laxatifs faits par décoction, sont fort salutaires, surtout contre les crudités des humeurs ; parce qu’ils disposent la matière, & l’évacuent avec une très grande facilité, sans fatiguer le parient. Ainsi, qu’on fasse prendre de ce sirop laxatif à qui on voudra, cela n’empêchera point que ce jour-là, il ne puisse sortir sans aucun danger, & il ne laissera pas de bien opérer, ce qui est fort commode aux malades qui ont besoin de ces sortes de sirops. Or la manière de le faire, est de prendre :
De la Sauge, Rue, Romarin, Alornier, Chicorée, Charbon bénit, Ortie, Origan, de chacun de ces herbes une poignée. Figues, Dattes, Amandes douces, Sel gemme, de chacun quatre onces. Aloès hépatique, Cannelle, Mirobolants citrins, de chacun deux onces. Miel commun deux livres.
Toutes ces choses soient pilées grossiè­rement, & mises ensemble en infusion en dix-huit livres d’eau commune : puis bouillies tant qu’elles reviennent à la moi­tié ; pressez la décoction, qu’il faut clari­fier par le filtre, & l’aromatiser avec deux carats de musc & une livre d’eau rose, & il sera fait.
Il faut garder cette décoction dans un vaisseau de verre bien bouché. Elle sert à toutes maladies comme j’ai dit, en prenant de quatre jusqu’à six onces assez chaud, l’hiver, l’automne & le printemps, tiède ; & l’été, froid. Elle purge les humeurs grossières, & ne corrompt point la viande. On peut continuer à en prendre pour les fièvres, quatre ou cinq jours de suite, & elles seront guéries. Mais pour les maladies qui sont causées par des humeurs crues, & mê­me au mal de Naples, gouttes, catarrhes, douleurs de jointures, & autres semblables qui sont sans fièvre, on en pourra prendre dix ou quinze jours durant ; car il ne peut faire aucun mal, & purge le corps parfai­tement. Il se peut prendre pour la toux, flux d’urine, douleur de tête, pour la carnosité de la verge, pour les hémorroïdes ; enfin, il est bon pour toutes les maladies causées par des humeurs corrompues, étant de telle vertu, qu’il purge les parties exter­nes, & évacue aussi les humeurs internes du corps. J’ai fait une infinité d’expérien­ces de ce sirop, sur des personnes presque abandonnées des Médecins, & qui avaient perdu l’appétit, qui en ont incontinent été rétablies.

XI. Elixir de propriété de Paracelse.

Prenez myrrhe d’Alexandrie, Aloès hépatique, safran Oriental, ana quatre onces. Pulvériser ensemble, & les mettez après dans un vaisseau de verre, les humectant de bon esprit de vin alcoolisé : cela fait, il faut y ajouter l’huile de soufre rectifié, & fait par la cloche. Je dis néanmoins en passant, que pour avoir plus d’huile de sou­fre, il la faut distiller en temps de pluie, ayant choisi le plus jaune ou grisâtre. Il faut que ladite huile surnage le reste à l’éminence de trois ou quatre doigts, & in­continent vous mettrez le tout en digestion l’espace de deux jours, le circulant sou­vent, & la teinture ne manque point à se faire, laquelle il faut séparer par inclina­tion.
Quant à la matière qui reste au fond, elle doit être arrosée avec de bon esprit de vin, & laissée en digestion l’espace de deux mois, la circulant tous les jours, afin qu’elle rende toute sa teinture, laquelle sera reti­rée & mêlée avec la première, pour la distiller lentement. Les fèces doivent aussi être distillées ; & ce qui en sort le premier, mêlé à la première teinture ; & par ce moyen, il ne sentira pas si fort le feu qu’à la façon ordinaire de distiller.
Il faut prendre garde d’arroser la matière avec l’esprit de vin, afin qu’elle se puisse mettre en pâte ; après quoi, il faut y met­tre de l’huile de soufre ; car sans cela, toute la matière se brûlerait & deviendrait noire comme charbon, ce que Paracelse a caché fort subtilement.

Ses forces & son usage.



C’est le baume des Anciens, selon le rap­port de Paracelse, échauffant les parties faibles, & les conservant de putréfaction.
C’est enfin un élixir très parfait ; car en lui sont toutes les vertus du baume naturel, avec la vertu conservatrice, principalement pour ceux que l’âge a amenés jusqu’à la cinquantième ou soixantième année.
Il fait des merveilles aux affections de l’estomac & des poumons. Contre la peste & l’air envenimé. Il chasse les humeurs diverses du ventri­cule. Il conforte l’estomac & les intestins, & les préserve de douleur. Il mondifie la poitrine, & soulage les hétiques, catarrheux, & ceux qui sont oppressés de la toux. Il n’est pas moins profitable au refroidissement de la tête & de l’estomac. Il guérit de l’hémicranie, ou migraine, & même les étourdissements, qui arrivent souvent aux personnes faibles. Il est utile contre la chassie des yeux.  Il fortifie le cœur & la mémoire. Il soulage dans les douleurs de côtés, & peu à peu la démangeaison, qui souvent arrive au corps. Il rompt le calcul des reins. Guérit la fièvre quarte. Il préserve de la paralysie & goûte. Il subtilise & épure l’entendement, & tous les autres sens nature. Il chasse la mélancolie & procure la joie. Il résiste à la vieillesse, & empêche que l’homme ne devienne sitôt vieux, & dé­crépité. Il prolonge la vie, qui par débauches de boire & manger excessivement, aurait été raccourcie. Il guérit les plaies & ulcères internes en peu de temps. Et enfin toutes les infirmités, tant chau­des que froides, reçoivent du soulagement & même la santé désirée.

Dose dudit sel liquide.



La dose est depuis six, à dix ou douze gouttes, selon la nécessité du malade, jetées dans le vin, ou eaux convenables.

Fin du Tome premier.