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COLONNA Traité du Sel des Philosophes



Le vrai laboratoire d'alchimie,  
d'après le Theatrum Chemicum britannicum, 1652.



TRAITE DU SEL DES PHILOSOPHES

Frère Francesco Marie Pompée Colonna



Soyez le bienvenu, Monsieur, vous ne pouviez pas mieux prendre votre temps, je suis sans occupation, nous pourront nous entretenir tout à notre aise, mais vous me paraissez bien échauffé, d'où venez-vous donc.

Timagène

Je viens de chez Protogène, chez qui j'ai rencontré l'Abbé Cantate, que vous connaissez pour un homme fort dissipé : dés qu'il m'a aperçu, il s'est levé sous le prétexte apparent de la bienséance, mais dans un dessein effectif de m'insulter : voici comment.

Il s'est jeté sur les Livres de notre ami, et s'est mis à les examiner les uns après les autres, comme s'il avoir voulu en faire un inventaire, le Cosmopolite étant tombé malheureusement sous sa coupe, il a affecté de s'y attacher plus qu'aux autres, puis s'arrêtant tout à coup, il s'est adressé à moi, parce qu'il sait que j'aime la science dont ce livre traite fort bien, me disant d'un air moqueur, voici un de ces Philosophes qui mériteraient le feu, pour avoir ruiné quantité de gens à la recherche de cette pierre philosophale imaginaire, je ne sais que trop ce qu'il en a coûté à mon père pour avoir donné dans cette chimère, ne devrait-on pas bannir de tels livres d'un Etat bien policé ?

Je lui ai réparti qu'ils n'avaient ruiné que des fous, et qu'ainsi le mal n'en était pas bien grand, et qu'on ne devait pas prendre en leur faveur un Edit de suppression, lequel en priverait quantité d'honnêtes gens, qui font de cette lecture toute leur occupation.

Que ces Livres sont comme de ces couteaux qui ne blessent que ceux qui n'en savent pas l'usage. Eh pourquoi, Monsieur le Chimiste, m'a-t il répondu avec aigreur, n'en a-t-on pas montré l’usage, vos Philosophes croient-ils qu'on doive se contenter de chaos, d'énigmes, et d'autres galimatias dont leurs Livres sont remplis ? Je lui ai répliqué d'un ton contraire au sien, c'est qu'ils veulent qu'il y ait toujours des ignorants. J'ai pris aussitôt congé de la Compagnie, car je commençais à m'échauffer terriblement; vous savez qu'il n'y eût jamais une grande sympathie entre cet abbé et moi.

Aristipe

Vous avez fort bien fait de quitter la partie, et de ne pas entrer en matière avec lui, notre Philosophie est une science qu'on ne doit profaner en aucune façon, et c'est la profaner que, d'en parler avec des gens qui en sont indignes. Notre Abbé est de ces gens qui ne croient possible que ce qui peut entrer dans leur cervelle endurcie; il lui suffit que son père et beaucoup d'autres ce soient ruinés à souffler, pour croire la Pierre Philosophale imaginaire, comme si l'ignorance de tels gens, était capable de contrebalancer une vérité reconnue depuis plus de vingt-cinq siècles, par des hommes irréprochables.

Si l'on était plus curieux d'acquérir de la science, que des richesses, il n'y aurait pas tant de souffleurs, et l'on ferait plus de progrès dans notre Art. Mais comme l'or et l'argent sont l'unique objet de la plupart des hommes, ils ne s'attachent qu'aux procédés qui en promettent le plus, et qui leur présentent des moyens aisés de posséder des montagnes de ces précieux métaux, sans considérer la possibilité de la nature. Le peu d'apparence que ceux qui en sont les Auteurs, eussent voulu enseigner à tout un chacun, les moyens de s'enrichir, sans égard aux désordres que leur imprudence pourrait causer dans la société civile. On donne aveuglément dans ces fausses apparences, et l'on se remplit l'idée de sophistications ridicules et condamnables. C'est sur ces beaux modèles que l'on travaille, et que l'on fait travailler sans aucun fruit, ce qu'on reconnaît toujours trop tard, après quoi les livres des vrais Philosophes ne manquent jamais d'en porter la folle enchère.

On les taxe de folie et de vision, et on les condamne au feu, Comme le fait notre Abbé, de même que s'ils avaient été la cause de la ruine de ces imprudents.

Il y a encore une autre sorte de gens, qui sans avoir fait de dépense, condamnent la pierre sur  l’étiquette du sac, parce qu'ils en auront entendu parler qu'avec mépris et indignation: il leur suffit que l'on soit appliqué à la recherche pour passer dans leur esprit .pour des fous; mais il faut s'en consoler, et demeurer d'accord avec l'axiome qui dit :
 "dis non habet oforem ni i ignorantem."

Timagène

Dites-moi, je vous prie, comment il faut se comporter avec ceux qui vous demandent des preuves de la possibilité de la Pierre.

Aristipe

Il faut distinguer ces gens là, car ils sont de deux sortes; il y en a de dociles, et d'indociles, les derniers sont pour l'ordinaire arrogants, présomptueux et entêtés; ils ne vous interrogent que pour vous contrarier, et ils ne se rendent jamais à vos raisons, toutes convaincantes qu'elles soient; on doit abréger avec eux, et se souvenir qu'il ne faut jamais discuter d'un système contre ceux qui en nient les principes; à  l’égard des autres, il faut les contenter par des raisons probables, et naturelles.

Timagène

Qu'entendez-vous par raisons naturelles.

Aristipe

Les rairons naturelles sont celles les qui sont tirées de la nature, par comparaison d'un règne à l'autre, quoiqu'on ne doive pas toujours se servir de ces comparaisons, à cause de la grande différence qu'il y a entre ces règnes, principalement entre le minéral et les deux autres; il faut pour cela recourir aux preuves que les Philosophes nous exposent, qui sont les plus convaincantes.

Timagène

Quelle est la raison la plus forte que l'on peut opposer contre la possibilité de la Pierre ? Pour moi je ne pense -pas qu'on puisse la détruire aisément, puisque M. le Vaier après l'avoir combattue de toutes ses forces dans son instruction à Monseigneur le Dauphin, avoue ingénument, qu'il n'y a point de raisons physiques qui montrent évidemment l'impossibilité de faire artificiellement de l'Or. Je ne crois pas que quiconque, soit capable de contredire un Auteur de cette réputation.

Aristipe

On ne laisse pas de nous objecter que l'Art ne peut point imiter la nature à la fabrique et à la génération de l'or. Laquelle serait dans les entrailles de la terre, hors de la portée de l'homme, qui en doit ignorer par conséquent, et l'origine, et la nature de la semence, et qu'il ne peut changer une espèce en une autre, ce qui n'appartient qu'à Dieu qui a tout crée d'une seule parole.

A quoi nous répondons, que quoi que la génération de l'Or ne soit pas fort évidente, cela n'empêche pas qu'elle ne soit aussi bien connue que celle des autres mixtes. Nous ne prétendons pas changer une espèce en une autre par notre seul Art, mais nous joignons l'Art à la nature (car notre Pierre est plus naturelle qu'artificielle), nous lui aidons à séparer les obstacles qui ce sont opposés à la perfection de ses Ouvrages. Ce qu'elle pourrait fort faire sans nous si elle avait des mains. Nous prenons les semences masculines et féminines bien purifiée, les mettant dans un lieu propre pour leur coction, nous surpassons la nature d'un degré, en perfectionnant d'une perfection plus que parfaite. De même qu'en insérant les semences des végétaux dans une terre bien préparée, nous recueillons des fruits bien plus beaux, et bien plus parfaits, que la seule nature n'aurait pu produire sans le secours de l'Art.


Timagène

On pourrait vous objecter encore, qu'en supposant que la semence de l'Or fût connue, elle ne pourrait pas être changée de son lieu propre et naturel, pour être placée en un lieu artificiel, sans être altérée, et sans interrompre le cours de la nature. De même qu'il ne servirait à rien de prendre la semence d'un animal, pour la mettre dans une matrice étrangère, ce!a ne produirait rien, parce que cette opération dépend de la seule nature. De plus, cette semence aurifique demanderait pour sa coction, une chaleur qu'il semble impossible à l'Art de lui communiquer dans un degré convenable; car qui s'est trouvé à la cuisson naturelle de l'Or, pour connaître au juste la chaleur qui lui est propre.

Aristipe

Votre objection renferme une de ces comparaisons impropres, dont j'ai parlé au commencement de ce discours; parce que la semence de l'or ne ressemble nullement, au moins quant à la forme, à celle des animaux; cette dernière est liquide, pour ne rien dire de plus, et celle de l'or ne l'est pas. Je ne prétends pas qu'il soit nécessaire d'aller dans les mines pour y chercher cette semence, puisque nous l'avons toute trouvée dans l'or même qui la contient dans toutes ses parties, ce qu' Augurelle nous enseigne, quand il dit :

"in auro funt femina auri, quaravis abstructa vecedant longius."

Nous prenons donc l'or pour en séparer la forme, ou pour le réduire en sa première matière, ou en substance séminale. Dans cette réduction, la matière commence la production de l'or en désirant une nouvelle forme, et souffrant d'être fixée par elle; ce qui ne ferait pas si la forme y était: car il faut savoir que dans toutes les générations, il est nécessaire de faire cette séparation de forme pour y produire de la contrariété. Les premiers contraires sont la cause de toutes les générations. La matière ayant sa forme, obéit, car elle a ce qu'elle désire, et quand la forme est séparée de la matière, et qu'elle est libre, (cela s'entend de l'essentielle autant qu'il se peut, car pour ce qui est de l'accidentelle, il n'est pas possible, ni même utile), l'accidentelle s'altère par la corruption, et la séparation de la forme essentielle. Mais elle n'est pas séparée autrement, étant sans accident elle ferait invisible, elle désire une nouvelle forme, lorsqu'elle la reçoit, elle se laisse fixer une seconde fois, et elle commence une nouvelle génération. En quoi l'art peut aider et avancer beaucoup la nature par la chaleur, comme nous le voyons aux fleurs et autres végétaux, que l'art produit par une chaleur proportionnée. II n'est donc pas absolument nécessaire de savoir au juste le degré de chaleur dont la nature se sert pour la cuisson de l'or, que l'on croit cependant être très douce.

Timagène

Pourquoi les Philosophes disent-ils, que la matière ne doit point être cherchée dans les métaux vulgaires, parce qu'ils sont morts, les comparant au pain cuit qui ne peur servir de semence. Le Trévisan ne dit-il pas de laisser tous métaux purifiés, ne semble-t-il pas qu'il veuille nous insinuer que les métaux purifiés ont perdu leur vie par le feu, qu'il est inutile d'y chercher cette semence animée dont nous avons besoin, car la vie ne ce trouve point chez les morts.


Aristipe

Il est vrai que le passage des métaux purifiés du Trévisan, a trompé bien du monde pour ne l'avoir pas entendu, et pour vous en dire ma pensée, il faut le rapporter ici.

Laissez tous métaux purifiés, car combien d'eux sait l'entrée, et que notre matière par tous les dits des Philosophes doit être composée de vif argent, comme il parait par Geber, etc. et par le Philosophe au 3° des Methéores, là où tout en clair et sans nulle parabole il est dit, que les métaux ne sont autre chose qu'argent-vif congelé par manière de décoction.

Toutefois ne sont-ils pas notre pierre, tandis qu'ils demeurent en forme métallique ; car il est impossible qu'une matière ait deux formes. Comment donc voulez-vous qu'ils soient la pierre qui est une forme digne, moyenne, entre métal et mercure, si auparavant cette forme ne lui est pas ôtée et corrompue ? Remarquez bien ceci, cette forme leur étant donc ôtée et corrompue, ils doivent nécessairement changer d'état, étant revivifiés, pour produire une nouvelle génération. Autrement l'axiome des Philosophes serait faux, lorsqu'ils disent que :
"la corruption d'une chose, opère la génération d'une autre",

et ce que j'ai dit ci-devant n'aurait point de lieu; savoir, que la matière privée de sa forme, souhaite et désire toujours une nouvelle forme, et que l'ayant reçu, elle se laisse fixer une seconde fois, et commence une nouvelle génération.

Vous voyez donc bien, que quoique les Philosophes nous disent que les métaux vulgaires sont semblables au pain cuit, cela n'empêche pas qu'ils ne puissent être revivifiés pour produire une nouvelle génération de leur espèce ; ils feront pour lors des métaux vivants et ressuscités de la mort à la vie.

Timagène

Je reconnais mon erreur à présent, car je vous avoue qui j'ai toujours crû qu'il était nécessaire de fouiller la terre pour y chercher ces métaux vivants dans leur source, comme il semble que plusieurs ont fait ; cette peine est donc inutile, puisque les métaux tels que nous les avons, peuvent servir à notre dessein.

Aristipe

A la vérité si l'on en croyait la plupart des Auteurs, à les prendre à la lettre, nous ferions obligés d'aller fouiller dans les mines pour y chercher cette seconde matière; je dis seconde, parce que la première est indéterminée.

Examinons l'état auquel nous la trouverions dans son origine. Il faut premièrement établir que les astres influent continuellement leur semence, ou leur esprit chaud et sec, dans une matrice humide, et que cette humidité retenant la semence astrale, le métal se forme parfait ou imparfait, selon la pureté ou impureté du lieu, et le tempérament de cette matrice ?

L'esprit sec ne se peut coaguler de soi-même à cause de la sécheresse, il a besoin d'une matière propre à lui faire prendre corps, laquelle est l'eau. Dès que cet esprit sulfureux est mêlé avec l'eau, ce n'est plus de l'eau commune, c'est le premier principe, ou ébauche de la génération métallique que les Philosophes appellent Mercure, ou eau visqueuse, laquelle étant reçue en un lieu propre, et entretenue par une douce chaleur, et humidité centrale, se convertit enfin en métal.

Prendrons-nous cette eau visqueuse pour notre matière ? Ce serait inutilement, car pour lors nous interromprions le cours de la nature, et l'on nous avertit de prendre une matière sur laquelle cette même nature ait cessée son action. Prendrons-nous dans ces mines un métal déclaré, ce qui parois plus vraisemblable ? Nous aurons une matière qu'il faudra calciner et faire fondre, pour séparer le pur métal de sa mine, et il se trouvera après bien des opérations, que nous n'aurons qu'un métal semblable à ceux que nous trouvons communément, sans prendre tant de peines inutiles.

Timagène

Ne nous dit-on pas de prendre un métal cru, parce que ses esprits y sont en plus grande abondance, et qu'ils n'y sont pas si fortement attachés qu'à celui qui a souffert la fusion.

Aristipe

Je conviens que l'on nous recommande les métaux sortants de la minière, parce que leurs parties essentielles ne sont pas si fortement attachées aux accidentelles. Mais il faudrait toujours se servir des mêmes moyens qu'il y a été dit pour leur préparation.

Quant aux esprits que vous prétendez y abonder, ils ne sont qu'une eau élémentaire, sulfureuse, et superflue qu'on nomme vinaigre minéral. Celle-ci ne sert à rien pour la véritable composition du mixte, laquelle il faudrait toujours la séparer par le feu, comme inutile à notre dessein.

II n'en est pas de même de la composition des métaux, que de celle des végétaux et des animaux, qui se consument en peu de temps par le feu, de sorte qu'il n'en demeure que de la cendre; et un peu de sel. Les métaux au contraire en sont purifiés, et perfectionnés, pour les usages auxquels nous les destinons ordinairement, parce que leurs principes sont si bien liés ensemble, qu'ils sont presque inséparables. Ce que nous expérimentons par la continuation du feu, lorsqu'ils s'exhalent ou qu'ils demeurent, selon leur perfection ou imperfection, leur volatilité ou fixité. Ce qui nous fait voir qu'un métal ne se détruit pas si aisément par le feu qu'on se l'imagine. Mais supposons qu'ils en perdissent une partie de leurs principes essentiels, notre feu secret, ou notre eau réincrudante par laquelle il faut de nécessité que passent les métaux crus ou fondus, est capable de leur rendre ce qu'ils auraient perdu.

Timagène

Je vous prie de m'expliquer ce que vous entendez par ces termes de principes essentiels et principes accidentels, je crois leur connaissance très nécessaire à notre art.

Aristipe

Elle est si nécessaire, que si on ne les entend bien, il est difficile d'y faire quelque progrès.

Comme cette matière n'a été qu'ébauchée par d'autres, j'en donnerai ici une explication aussi étendue qui on peut la désirer.

Et pour commencer, je dirai après Beker qui en a parlé le plus clairement, que tous les corps simples de la nature sont composés de principes de substance qui sont doubles, les uns sont essentiels, les autres sont accidentels.

Les essentiels sont ceux sans lesquels le corps ne peut être un véritable mixte, ni un corps parfait.

Les accidentels sont ceux qui entrent dans le mélange, ou pour nourrir, ou pour augmenter le corps. Je ferai abstraction des deux règnes animal et végétal, pour ne parler que du règne minéral, parce que ce Traité serait trop gros contre mon intention, je ne parlerai que des deux règnes qu'en passant.

Il y a deux principes essentiels, savoir le soufre, et le sel, et deux principes accidentels, qui sont la terre et le flegme. Parlons des principes accidentels, ensuite nous parlerons des essentiels.   

La terre se prend pour la base, et le fondement de la matrice, et l'eau pour la nourriture. Ces deux se mêlent dans tous les composés, et par l'art on les en retire. De là tous les corps ont des terrestréités, et des superfluités, si on les en sépare, les seuls principes essentiels demeurent, c'est ce que  l’on appelle essence. II faut savoir que pour la génération actuelle les principes accidentels sont nécessaires pour donner à la semence une matrice, et une nourriture, et pour être un milieu pour faire l'union. par lequel les principes essentiel se joignent, et s'incorporent aux accidentels, dont ils reçoivent l'accroissement et la corporéité.

Les principes essentiels de substance, qui sont le soufre et le sel, sont les principales parties des mixtes, dont le soufre tient le premier rang. Les Chymistes lui ont donné plusieurs noms, tantôt ils l'appellent le Roy, le Mâle, le Lion, le Crapaud, le Feu de nature, le Soleil des corps, le Lut de Sapience, le Fumier des Philosophes, le Mercure rouge. Lesquels noms marquent la fixité et la conglutination. On attribue au soufre la forme, la fixité, le sperme, l'âme, la couleur, et la cause de toute  l’adhérence.

L'autre principe de substance est le sel, par le sel je n'entends pas le sel commun, ou le sel des corps, le salé, acide ou amer, ou qui pique et brûle la langue. Cette saveur vient du soufre par son mélange, dont il faut faire abstraction comme de la forme. Lorsque ici je considère le sel comme matière, les sels communs sont faits eux-mêmes de sel, et de soufre, de matière et de forme. En cet état il ne faut pas les regarder comme .principes, mais comme mixtes.

Les Philosophes ont appelé la matière, sel, parce que séparée de sa forme, elle parait souvent sous sa forme accidentelle comme de la glace, ou du sel ; ou bien parce que le sel se résout facilement en eau, ou parce que l'on croit qu'il n'est que de l'eau congelée.

On attribue à cette matière la capacité à recevoir la forme du soufre, ce qui est cause qu'on l'appelle matière, humide, radicale, menstrue, corps en puissance capable de toutes les formes. Outre cela, on lui donne plusieurs noms hiéroglyphiques comme la Reine, la femme, l'aigle, le serpent, l'eau céleste, la Clef, le Mercure des Philosophes, l'eau de vie et de mort, la cire où le sceau d'Hermès est imprimé, l'eau glaciale, la pluie Philosophique, la fontaine, le bain des corps, le vinaigre très aigre, le savon, etc. Lesquels noms seraient trop longs à expliquer.

Timagène

Pourquoi ne dires vous rien du mercure, n'est-il pas un principe de substance dont les Philosophes ont toujours fait mention ?

Aristipe

Le mercure est un principe de qualité, et non de substance, c'est lui qui fait l'union du sel et du soufre, de la matière, et de la forme, comme nous le voyons à la fabrique du savon, où l'eau sert de lien entre les sels, et les graisses, pour en former un corps.

Le mercure est dit principe de qualité, parce qu'il emporte toujours avec soi les qualités salines, et sulfureuses des principes de substance. C'est par cette union qu'un principe n'est jamais sans l'autre, de là vient que quelques, Philosophes n'établissent pour principes, que le soufre et le mercure, d'autres le mercure, le soufre et le sel. Car Basile Valentin dit, il y en a un, il y en a deux, il y en a trois, ce qui cause une étrange confusion.

Timagène

Cela est clair après l'explication que vous venez d'en donner, je comprends à présent qu'il ne faut se mettre en peine que du sel principe, pour posséder les deux autres. Dites-moi, je vous prie, ce que contient le sel commun, que l'on croit l'origine de tous les autres sels, ne tiendrait il pas du sel principe ?

Aristipe

Le sel commun est celui qu'on doit le moins appeler un pur et séparé principe, il renferme trois oléastres, et autant d'aquosités, comme l'analyse le fait voir. Quand même il ferait un pur principe, il ne serait pas immédiatement un principe métallique, et par conséquent il ne nous servirait de rien.

Timagène

Dites moi, je vous prie, d'où vient son origine,      il me semble que ceux qui en ont écrit, ne s'accordent pas entre eux, les uns prétendent que la mer en est la source, les autres la terre, et les autres les astres.

Aristipe

Il n'est pas aisé de concilier ces différents, sentiments, quand à moi, j'inclinerais volontiers à ce qu'en dit Basile Valentin : à savoir, que le sel a plusieurs matrices dans la terre, comme les minéraux, lesquels attirent continuellement les influences astrales qui s'y corporifient.

Car il est constant que les astres sont la vraie source, et la première origine du sel. Si cela n'était pas, les mines dépériraient tous les jours et prendraient fin. Le contraire se voit dans celles de Catalogne et d'autres endroits, qui se conservent presque dans le même état, quoi qu'on en enlève beaucoup. Ce sel lavé, et emporté par les eaux, ne pourrait pas toujours durer, s'il n'était réparé continuellement. Il ne servirait de rien d'objecter que la quantité en est trop grande pour se dissiper entièrement, car il y a longtemps que ces lotions continuent. Il est vrai qu'il s'en fait une volatilisation continuelle par l'entrechoquement des vagues de la mer, et par l'attraction du soleil, et qu'étant répandu dans l'air, et chassé par les vents avec les nues, retombent sur les terres, ce qui les rend fertiles en beaucoup d'endroits, ayant changé nature. Ce sel volatilisé peut même y trouver des matrices dans lesquelles il s'amasse, s'y fixe, et y forme de nouvelles mines de sel. Lesquelles sont ensuite entraînées par les eaux dans la mer, les fontaines, ou dans les lacs. De cette manière on doit concevoir qu'il s'en fait une perpétuelle circulation depuis la création du monde.

Mais il ne faut pas s'imaginer, comme quelques uns, que ce sel retombe sur la surface de la terre, sous la même forme, et dans le même état, auquel il s'était trouvé au moment de sa volatilisation. Il s'en faut bien, car il faut savoir, que ce grand fluide que les Philosophes appellent la mer du monde, a autant de capacité pour spiritualiser, et universaliser les choses, que la terre en a pour les spécifier.

Si l'on expose à l'air la tête morte, ou les fèces du sel commun après qu'on en a tiré tous les esprits par la distillation, au bout d'un certain temps, l'on trouvera dans ces fèces d'autre sel semblable au premier. Il en est de même après la distillation de tous les autres tels, dont la tête morte sert de matrice pour attirer un même sel que celui qu'elle avait perdu par le feu. Ce qui n'arriverait pas si l'air n'était le magasin universel de l'essence des êtres, laquelle se détermine selon la nature de la matrice dans laquelle elle se répand.

Timagène

Vous me faites souvenir d'un mémoire qui m'est tombé depuis peu entre les mains au sujet du salpêtre; celui qui en est l'auteur n'est certainement pas de votre sentiment touchant l'universalité des êtres. Il prétend prouver que le nitre tire sa principale origine des végétaux, et des animaux, que l'air ne sert tout au plus à sa production que par le seul office de dessécher une humidité superflue pour 1e faire paraître.

Pour prouver son système, il rapporte quelques expériences, entre autres, qu'une pierre nitreuse exposée au grand air, en avait été dénitrée, au lieu d'acquérir de nouveau salpêtre, et que le sel de tartre longtemps exposé à l'air comme alcali, n'avait souffert aucun changement par l'acide aérien. Il en conclut après un long raisonnement, qu'il n'y a pas de salpêtre à espérer, que celui des végétaux et des animaux. Vous jugez bien que cette opinion est de très dangereuse conséquence, pour l'universalité, et la spécification des êtres que vous soutenez.

Aristipe

Je n'entreprendrais pas de répondre à ce paradoxe, si je ne me trouvais au nombre des choses qui ne subsistent, que par la nourriture qu'elles reçoivent de l'esprit bienfaisant de l'air. Car :

"Non folo pane vivit homo, sed cibo nectareo cœlesti lamine impregnato."

Ce qui se dit de l'homme, doit se rapporter à toutes les choses créées, qui ne sont entretenues que par cette viande céleste, chacune selon sa nature. Qu'elle est donc cette viande, si ce n'est cette essence invisible qui se spécifie selon les matières qui la reçoivent?

Mais s'il faut que je m'explique par les termes d'acide, et d'alcali, ces matières ne sont elles pas alcalines par rapport à l'acide de l'air ? On m'avouera qu'il y a de plusieurs sortes d'alcali comme il y a de plusieurs sortes d'acides, comme il a été dit d'ailleurs, dont les uns sont faibles, les autres forts, et les autres très forts. La nature dont l'action est très douce, ne se sert vraisemblablement que des premiers pour la construction des mixtes. Mais ces acides quoique faibles, étant la cause de leur production, le sont encore de leur corruption, ce qui fait qu'ils dépérissent après un certain temps. Autant parce que cet acide qui est en eux un ferment de corruption, ne cessant point d'agir, prend à la fin le dessus, que parce que celui de l'air qui agit aussi de son côté sans relâche, excite ce ferment pour passer d'une génération en une autre, car la nature n'est jamais oisive.

Aussi voit-on que les choses que l'on veut conserver doivent être préservées de l'air en les enfermant avec soin ou en bouchant leurs pores avec des esprits sulfureux, des graisses, ou des sels.

Il est certain que la corruption exerce son empire avec bien plus de force sur les animaux, et les végétaux, lorsqu'ils sont privés de leur vie végétative, ou sensitive, que sur les choses minérales. Comme ils ont reçu leur être du nitre de l'air, ils peuvent être changés aisément en salpêtre s'ils ne sont exposés longtemps au grand air. En ce cas, le nitre de ces mixtes n'aspirant qu'à retourner au lieu de sa naissance se disperserait entièrement, comme il est arrivé à la pierre nitreuse exposée au grand air, de la même façon que le fort emporte le faible, le savon l'huile, que l'eau salée dessale le poisson mieux que ne fait celle qui ne l'est pas.

Par le même principe, le sel de tartre qui est placé au nombre des alcali violents par l'action du feu ayant reçu son être du même nitre aérien doit se changer en nitre, comme les autres substances végétales. Lorsque on en voudra reconnaître la vérité sans préoccupation, on en sera pleinement convaincu, quand ce sel fixe, onctueux, sera désuni au moyen d'une quantité convenable de terre bien dessalée, et exposé dans un lieu tempéré.

Qui peut ignorer les changements de l'alcali en acide, qui se font continuellement par la seule action de l'air ? Les cendres que l'on jette sur la terre en certains endroits, ne l'engraissent-elles pas par leur sel ? Les herbes que cette terre produit, ne marquent elles pas par leurs formes allongées la figure, et le caractère du nitre auquel ce sel avait été changé, pour s'insinuer dans leurs fibres ?

Et les pierres calcinées ne sont-ce pas des alcalis qui prennent aisément la nature des acides ? Le sel de tartre même, dont j'ai parlé, si ce n'était sa consistance osseuse se changerait bientôt en salpêtre. Puisque nous voyons au bout d'un certain temps, que quoique ce sel soit bouché quand on le veut garder, il en prend la figure, et les aiguilles en la partie supérieure du vaisseau, ou dans l'inférieure, si sa consistance est liquide. Je pourrais alléguer d'autres exemples de cette vérité, s'il en était nécessaire, je me contenterai pour finir ce discours de rapporter une expérience que j'ai faite, qui doit nous confirmer incontestablement que l'air est rempli des êtres spirituels et séminaux des trois règnes.

Au mois de Mars de l'année 1697, j'avais exposé une grande latte de bois toute neuve sur la muraille d'une cour de neuf ou dix pieds d'élévation, à la pluie et au soleil. Je la laissais en cet état pendant deux ans. Ce temps expiré, je vis qu'il s'y était amassé un limon d'un bon pouce d'épaisseur. Quelques jours après cette terre produisit des herbettes sans aucune semence visible, et trois petits limaçons à coquille de la grosseur d'un petit pois. Je ne doute pas que je n'y eusse trouvé davantage, si je me fusse servi d'un microscope, puisque deux mois après, c'était au commencement de Mai 1699 j'y en trouvai sept, qui étaient aussi gros que des avelines. J'arrachai ces herbes qui avaient crûes à proportion, et je lavai la terre dans de l'eau. Ce qui me laissa plusieurs petites pierres grisâtres et unies, de la grosseur du millet. Cette expérience a servi à me confirmer que les choses visibles sont produites et entretenues pas les invisibles; et que si les mixtes n'étaient animés par l'esprit de l'air, il ne se ferait point de génération.

Timagène

Quoique cette expérience soit probable, on pourrait cependant vous objecter que cette génération abrégée des trois règnes serait l'effet des vapeurs terrestres, lesquelles s'étant amassées dans votre vaisseau auraient pu causer cette production. Mais il paraît plus judicieux d'attribuer les semences spirituelles au grand fluide de l'air, qu'à la terre qui en est elle-même animée. Car il est certain que les éléments inférieurs tirent leur perfection des supérieurs par la concordance et la relation que le Créateur a établies entre eux.

Il faut avouer, que j'aurais eu bien du plaisir à considérer votre petite terre avec ses mixtes, et que cette expérience est capable de causer bien des réflexions.

Je vous prie de me dire comment les vitriols, et les aluns, sont produits dans la terre.

Aristipe

Les vitriols, les aluns, et les autres sels qui se trouvent dans la terre, sont formés d'une eau acide de la nature du sel gemme, laquelle a pris différentes qualités suivant l'impression qu'elle a reçue des terres qu'elle a rencontré en son passage; ce qui prouve cette opinion, c'est que tous les sels étant bien purifiés, nous représentent la figure cubique du sel commun, sans en excepter le salpêtre dans sa partie la plus fixe.

Timagène

Puisque les vitriols prennent des qualités différentes selon la rencontre et la dissolution des terres minérales, ne devrait-on pas trouver des vitriols solaires et lunaires, pourquoi n'en avons nous que de ceux qui tiennent de Mars et de Vénus.

Aristipe

C'est que Mars et Vénus sont d'une plus facile dissolution que le Soleil et la Lune à cause de l'abondance de la terre qui entre dans leur composition. Ce qui fait qu'ils cèdent volontiers à un dissolvant aussi faible que celui qui se trouve dans la terre : la facilité que ces deux métaux ont à se changer en rouille, en est la preuve convaincante.

Quoiqu'il ne sorte des entrailles de la terre que de deux sortes de vitriols, cela n'empêche pas que tous les métaux ne puissent être réduits en vitriols, puisqu'ils tirent leur origine, comme il a été dit, d'une eau sulfureuse. Si cela n'était pas, la Chymie ordinaire ne pourrait pas les changer eu vitriols que l'on nomme artificiels, et la Spagyrie même serait fort embarrassée à faire ces vitriols naturels.

Timagène

Je voudrais que vous me disiez ce que c'est proprement qu'un vitriol naturel.

Aristipe

Pour vous dire ce que c'est qu'un vitriol naturel avec toutes ses circonstances, ce ferait une entreprise d'une trop longue discussion, et l'on ne pourrait que répéter ce que- d'autres en ont dit en plus de mille façons différentes. Il suffira de vous dire simplement qu'un vitriol naturel est la substance, l'essence et la semence des métaux en général, et en particulier. C'est un être qui tire son origine directement des astres. Un composé des trois principes, provenant de la destruction naturelle des corps, et un sujet qui a été et sera toujours l'objet des vrais Philosophes.

Timagène

Pourquoi donnez-vous à ce composé le nom de sel ou de vitriol, pourquoi ne lui donnez-vous pas un autre nom.

Aristipe

C'est que le nom de sel lui convient à cause de la ressemblance qu'il a avec d'autre sel car les choses prennent leur dénomination de leur substance et de leur apparence. Par exemple, lorsque notre sujet a pris la forme d'une terre blanche et fixe, nous le nommons soufre blanc; quand il a pris celle d'un esprit, nous l'appelons mercure; et quand il prend d'autres formes, il prend encore d'autres noms. Je n'en dirai rien pour le présent, il suffit d'avoir fait mention de ceux des trois principes.

Timagène

Je voudrais savoir si l'on peut séparer ces trois principes réellement et distinctement, et ce qu'il faut entendre par la séparation des éléments recommandée par les Philosophes.

Aristipe

La séparation que l'art en peut faire, ne nous en présente jamais que deux qui sont le mercure, et le soufre qui renferment l'un et l'autre le sel. C'est pourquoi les Anciens n'ont point fait mention de ce dernier, n'ayant parlé que des deux autres qui ne peuvent être sans le sel, lequel fait la dissolution du soufre par le moyen du mercure, pour ne faire ensemble qu'un corps.

La séparation des éléments est la même que celle de nos principes. Notre soufre est la terre qui contient le feu en puissance, et notre mercure est l'eau qui contient l'air. Lesquels principes et éléments étant bien unis ensemble, et ayant acquis les qualités dominantes du mercure, sont faits le mercure double, par le mariage indissoluble du Ciel avec la terre, du frère avec la sœur. Ce qui ne se pourrait, sans ce sel central qui ne parait ici que par sa puissance et ses qualités actuelles.

Tant s'en faut que ces principes puissent se distinguer réellement, n'y en ayant jamais que deux qui paraissent, chacun des deux participant du troisième. De même chacun en particulier retient toujours le caractère des deux autres. Car le mercure tient du soufre et du sel, le soufre, du mercure et du sel, et le sel, du mercure et du soufre. Ce qui fait qu'ils sont tous synonymes comme les éléments.

C'est par ces qualités ineffaçables que ce triple sujet a été de tous temps l'admiration des plus grands Philosophes qui l'ont regardé comme le principal agent de la nature, parce que sans lui il ne se ferait point de génération ni d'accroissement dans les mixtes. Sans lui ces mêmes mixtes ne se conserveraient pas le temps qui leur est marqué, sans lui ils ne pourraient être régénérés, et demeureraient éternellement dans la corruption de leur nature, et sans lui point de perfection ni d'amendement dans leurs infirmités.

O merveilleux et digne objet des Sages! Quelles grâces ne devons nous pas rendre à Dieu de permettre que nous te connaissions, et que nous puissions contempler tes effets admirables en tout ce qui se présente à notre vue. Non seulement tu donnes l'être aux choses de ce bas monde, c'est toi qui les vivifie, conserve et perfectionne suivant l'ordre que tu en a reçu, du Créateur. Si les choses sensibles et insensibles te sont redevables de tant de bienfaits, quelle reconnaissance ne te doit point l'homme en faveur de qui tu les exerce ? Heureux mille fois heureux celui qui te possède exempt des enveloppes qui te cachent aux yeux de tout le monde. Celui-là jouit d'un trésor inestimable, puisque les choses les plus précieuses que les hommes prirent tant pour leur valeur, ne te peuvent être comparées.

Timagène

Je fuis très persuadé que celui qui et possesseur de ce trésor, n'a plus rien à désirer en ce monde, puisqu'il connaît ce qu'il y a de plus caché. Dans la nature, et que par se moyen il peut se procurer la santé et les autres nécessités de la vie, sans lesquelles l'homme ne peut être heureux. Dites moi, je vous prie, si le sel se trouve en toutes choses.

Aristipe

Vous ne devez pas douter qu'il ne soit dans toutes les choses de ce monde sublunaire. Dans la création Dieu tira le sel du chaos pour servir de base et de fondement aux deux autres principes, pour la production et la conservation des mixtes. Sans le sel, la forme manquerait de matière, et le mercure ne s'attacherait à rien.

Les végétaux manqueraient de solidité et de saveur pour l'usage et la nourriture des animaux. Ces mêmes animaux seraient sans vigueur et sans force, les métaux ne seraient point malléables. Enfin sans le sel tout tomberait en corruption, ou plutôt la nature serait anéantie.

Le savant Sendivogius établit trois sortes de sels, dont le premier, dit-il, est un sel central que l'esprit du monde engendre sans aucune discontinuation dans le centre des éléments par les influences des astres.

Le second est un sel spermatique qui est le domicile de la semence invisible de toutes les choses, et le troisième est la dernière matière de ces choses qui reste après leur destruction.

Le premier, est la base, et l'ébauche des Principes des Etres, lequel accompagné du soufre et du mercure de son espèce, sont ensemble la source et l'origine des Principes naturels.

Le second, est celui qui est le père de la génération et de l'accroissement, c'est par lui que les mixtes sont multipliés selon leur espèce, e'est encore par lui qu'ils sont conservés. Il est possible de croire que ce Sel soit de nature plus volatile que fixe. C'est à ce Sel que nous sommes redevables de notre être et c'est lui encore qui est l'objet de toutes nos recherches pour la perfection des trois règnes de la nature.

Le troisième enfin, est un sel grossier de la nature du nitre, ou du vitriol, selon la façon dont les mixtes auront été détruits. Si les végétaux et les animaux dépérissent naturellement, leur Sel sera nitreux; si c'est par la violence du feu, il sera fixe et sulfureux.

Les minéraux produisent du vitriol de quelque façon qu'ils prennent fin. Ces trois Sels n'étant point altérés n'en sont qu'un que nous nommons Sel essentiel.

Timagène

Peut-on tirer ce Sel essentiel de tous les règnes.

Aristipe

On le peut tirer des végétaux et des minéraux sous une forme coagulée presque semblable au salpêtre, et non des animaux, à cause de la volatilité et de la pénétration de leur substance. (On en peut tirer du salpêtre, mais ce Sel n'est aucunement leur Sel essentiel). Celui des végétaux se tire aisément par le broyage, et l'expression de leur jus. Celui des métaux et minéraux se fait voir difficilement. II faut pour cela être éclairé de la belle Philosophie, et se servir d'un moyen impénétrable à qui ne le sait pas.

Timagène

Je souhaiterais que vous me disiez les qualités que possède ce Sel essentiel métallique, je ne doute pas qu'il ne soit doué de beaucoup de vertus pour la médecine humaine, et même pour celle des métaux.

Vous pouvez bien vous imaginer qu'il est capable de faire quelque impression sur les sujets de son règne, et que comme une substance pure, il doit se joindre par homogénéité à celle des métaux parfaits et imparfaits, son mercure s'unissant à leur mercure, son soufre à leur soufre, et son sel à leur sel, comme le dit la Doctrine des Anciens.

Mais mon dessein n'est pas de traiter ici de cette matière, me réservant d'en parler dans un autre endroit.

Pour ce qui concerne la Médecine, si l'on en prend cinq ou six grains avec le bouillon, le vin blanc, l'eau, les infusions de Thé, et des vulnéraires, ou autres véhicules, ses effets ordinaires sont de lever toutes les obstructions des viscères, lesquelles sont la source de quantité de maladies, parce qu'elles empêchent la libre circulation du sang, et, par une suite nécessaire, sa purgation, ce qui cause dans nos corps un désordre infaillible.

Lequel se fait connaître par les fièvres, le mal caduc, les crysipeles, la paralysie, l'enflure, et la dureté du foie et de la rate, la cachexie, la faiblesse d'estomac, la colique, l'inflammation du poumon, la galle, la grattelle, les dartres, et plusieurs autres incommodité sans omettre les hydropisies, la jaunisse, les pâles couleurs, et les rétentions des mois, et de l'urine, maladies qui proviennent, comme les précédentes, des obstructions, et de l'impureté de la masse du sang.

Ce Sel en évacuant les humeurs épaisses et visqueuses, et les chassant par les urines, est un admirable spécifique, parce que sa principale vertu est d'attaquer toutes les obstructions, et les ayant ouvertes, de décharger peu à peu la nature de l'insulte de ses ennemis.

Voila, Monsieur, ce que l'on peut dire de plus essentiel au sujet du Sel, ceux qui le connaîtront bien à fond, n'ignoreront pas les deux autres Principes. C'est pour vous en donner la connaissance que j'ai étendu un peu la matière, je souhaite que vous en fassiez votre profit. Mais souvenez-vous que le Sel naturel renferme les deux autres Principes dans son centre, qu'il dissout le soufre par le moyen du mercure, qu'il en est échauffé et rendu fécond, et que le mercure les volatilise tous les deux.

Il est temps de finir ce dialogue: celui qui suit fera voir ce que c'est qu'une vraie Quintessence, et plusieurs autres choses qui serviront de supplément à ce qui a été omis dans celui-ci.

Timagène

Que je vous suis obligé, Monsieur, de m'avoir expliqué aussi nettement, que vous avez fait des points si nécessaires à ceux qui aspirent à la connaissance de notre Philosophie. La façon dont vous traitez la matière ne laisse point de doute, parce que vous faites comprendre aux autres ce que vous comprenez vous-même, bien différent de ceux qui affectent des termes obscurs des Anciens qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes, que les ignorants trouvent beaux néanmoins par une prévention qui leur est ordinaire pour tout ce qu'ils n'entendent pas.

Vous m'avez fait connaître comment il faut se comporter avec ceux qui nient ou qui approuvent la réalité de notre Art, qu'il ne faut pas s'attacher aussi scrupuleusement que l'on fait, à la recherche du sujet qui cache la matière des Sages, qu'il faut savoir ce que l'on cherche, pour ne pas aller chercher loin ce que l'on trouve partout. C'est à quoi sert la connaissance des principes naturels cachés sous la figure du Sel dont vous m'avez expliqué les qualités par une méthode aussi simple que le pouvais le désirer pour mon instruction.

Je ferai tous mes efforts pour le connaître par la pratique, après l'avoir conçu par la théorie, car sans le travail nous manquons de moyens pour parvenir à la perfection de nôtre Art, comme sans le Sel la nature en manquerait, pour parvenir à la réalisation de ses productions.

Comme cette pratique est très difficile à comprendre, et que les livres ne l'ont jamais expliquée que par des énigmes impénétrables, sur tout pour ce qui concerne l'extraction de ce Sel merveilleux, il y en aurait très peu de ceux qui prendront part à ce dialogue, qui en puissent deviner le quomodo si j'en demeurais-là. Les Matériaux sont inutiles entre les mains des Artisans, lors qu'ils n'ont pas les instruments nécessaires pour les mettre en oeuvre.

J'ai montré la matière, je vais encore déclarer comme on doit la tirer de ses embarras pour l'utilité publique, et la satisfaction des Curieux amateurs de la vérité, ce que je ferai avec la même ingénuité que celle qui a paru dans le contenu de ce livre, et de la manière que je l'ai pratiquée sur quelque Métaux.

Comment extraire le Sel fixe essentiel des Métaux imparfaits.

Vous aurez une terrine de grès dans laquelle vous mettrez une livre de limaille d'acier, de vert de gris en poudre, ou de Jupiter calciné, sur lequel vous verserez un menstrue composée de vinaigre distillé et d'esprit volatil de Vénus, partie égale, qui surnage la matière de deux travers de doigts, ayant soin de bien remuer le tout avec une cuillère du même métal que celui que vous employez.

Couvrez ensuite votre terrine avec une autre terrine plus petite, laquelle entrera dans la grande, en sorte que rien ne puisse exhaler.

Exposez-la dans un lieu tempéré, ni trop chaud ni trop froid, pour laisser agir le menstrue du matin au soir, ou du soir au matin; découvrez votre terrine, et s'il s'est élevé de l'écume au dessus de la liqueur, ôtez-la avec la cuillère, et la mettez a part, remuez la matière, puis couvrez-la, et vous réitérerez la même chose tous les jours deux fois, jusqu'à ce que votre menstrue soit bien coloré en rouge, en bleu, ou en jaune suivant la nature de votre métal.

Alors vous verserez par inclination votre menstrue teint dans un ou plusieurs filtres de papier gris sans gomme, y ajoutant la liqueur provenant des écumes que vous aurez ramassées.

Versez ensuite de nouveau menstrue sur la matière, et opérez de la même façon que vous avez fait ci-devant, filtrez encore, et recommencez jusqu'à ce que vous ayez une suffisante quantité de teinture.

Mettez votre liqueur teinte dans une cucurbite de verre, et distillez aux cendres jusqu'à sec, la distillation étant finie, délutez et cohobez la liqueur distillée sur les fèces, lutez et distillez ce que vous réitérer sept fois en tout, et faites en sorte que vos distillations finissent le soir pour recommencer le lendemain, afin d'éviter la fracture de la cucurbite, que l'on ne doit jamais toucher, avant qu'elle ne soit bien refroidie.

Prenez la tête morte qui sera restée au fond de la cucurbite, broyez-la bien sur le marbre en poudre impalpable, ou bien en l'imbibant avec son menstrue; ensuite mettez le tout, eau et terre, dans une cornue de verre dont la partie inférieure soit lutée, et lui ayant adapté un demi-ballon, distillez au sable, petit feu au commencement, en l'augmentant par degrés jusqu'à ce qu'il ne distille plus rien; mais surtout vous devez prendre garde aux gonflements de la matière, laquelle se dégorgeant dans le ballon, vous obligerait à recommencer la distillation, ce que l'on peut prévenir avec des linges mouillés que l'on appliquera au dessus de la cornue lorsque l'on verra la matière se gonfler; que s'il en était passé un peu, il ne faudrait que rectifier la liqueur distillée dans une cucurbite de verre.

Prenez votre eau rectifiée que vous préférez, et y joindre la dixième partie de la tête morte que vous trouverez dans la cornue, laquelle vous broierez exactement sur le marbre en l'imbibant de son eau.

Après quoi mettre le tout dans une cucurbite de verre que vous couvrirez d'une autre plus petite cucurbite laquelle servira de rencontre, que vous luterez bien avec des bandes de vessies imbibées de blancs d'œufs battus, lesquelles étant bien séchées, placez votre vaisseau dans un bain marie que vous entretiendrez tiède au moyen de quelque lampe ou autrement, pendant quatre vingt-dix jours sans interruption.

On entretiendra aussi l'eau pendant tout ce temps à la hauteur du menstrue avec une bouteille renversée, que l'on aura soin de remplir quand elle fera vide. Je me sers d'une armoire dans laquelle mon bain est placé, et où je fais mes digestions avec facilité.

Quand les trois mois sont expirés, il faut éteindre le feu, et laisser refroidir la cucurbite que vous déluterez pour lui adapter son chapiteau et pour distiller tout le menstrue aux cendres. Alors vous verrez apparaître votre Sel sur la superficie de ses fèces.

Rendez-lui la moitié de son eau distillée, et gardez l'autre moitié dans une bouteille bien bouchée pour vous en servir dans la suite à achever la séparation du Sel restant dans sa terre.

Couvrez votre cucurbite de sa rencontre, et lutez comme vous avez fait ci-devant, faites digérer dans le même bain marie pendant dix jours, lesquels étant expirés, déluter votre vaisseau, et verser la liqueur qu'il contient dans un filtre pour la séparer de sa terre, puis jetez sur cette terre l'autre moitié de son eau distillée, couvrez votre vaisseau et faites encore digérer pendant autres dix jours: délutez ensuite, et faites passer cette eau par le filtre pour la joindre avec l'autre, lesquelles eaux étant distillées dans une cucurbite de verre aux cendres jusqu'à siccité, vous trouverez au fonds de votre cucurbite votre Sel qu'il faudra purifier comme il va être dit.

Lavez avec le menstrue que vous venez de distiller, lequel étant filtré, vous l'en ôterez par la distillation, et vous joindrez ce Sel avec l'autre.

Ayant mis votre Sel   dans une cucurbite de verre bien nette, vous y verserez de l'eau de pluie distillée autant qu'il en faudra pour le dissoudre, faites évaporer cette eau aux cendres, versez-y en de nouvelle que vous ferez encore évaporer ou distiller, et recommencez jusqu'à ce que les gouttes n'ayant plus le goût ni l'odeur du dissolvant.

Cela étant fait, versez-y encore de nouvelle eau de pluie, et votre Sel étant fondu, faites-le filtrer pour le séparer de quelques fèces restantes, après quoi faites évaporer, et votre Sel restera pur.

Mais pour l'avoir encore plus pur et pour le clarifier, le faire dissoudre dans de l'eau de vie rectifiée, puis distiller au bain marie jusqu'à siccité; votre sel sera parfait pour l'usage de 1a Médecine.

Nota :

Le menstrue qui a servi à cette opération doit être bien gardé, parce qu'au lieu d'avoir perdu de sa vertu, il en est rendu meilleur par l'impression du Sel dont il est aiguisé.

La terre restante, laquelle est effectivement morte, peut être gardée comme un des meilleurs astringents pour les plaies.

Que l'on ne soit pas surpris de la longueur d'une opération qui ne peut être achevée qu'en quatre ou cinq mois. Ce temps est court en comparaison de deux années entières qui j'y ai employées la première fois que je l'ai faite, n'ayant pas eu le même avantage que celui que je présente aux autres.

Nota :

Je sais qu'il y a une voie plus courte, et plus aisée pour extraire, et purifier nos Principes, laquelle est connue des Savants. Si je n'en parle pas ici, c'est qu'il est juste que chacun jouisse seul d'un bien qu'il s'est acquis souvent avec bien de la peine.

FIN