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MYNSICHT L'Age d'Or ressuscité (1622)



L'AGE D'OR RESSUSCITÉ
HADRIANUS A MYNSICHT
(Adrian von Mynsicht) (Hinricus Madathanus) (Adrian Seumenicht)


Comme je songeais aux miracles du Très-Haut, aux mystères cachés de la Nature et à l'amour vif et ardent que nous devons à notre prochain, alors je me souvins des mois­sons de froment que Léa donna à Rachel pour son union avec le patriarche Jacob, quand Ruben, fils de Léa, trouva Dudaïm dans le champ. J'étais plongé dans de très profondes réflexions qui m'entraînèrent jusqu'au temps où Moïse avait rendu potable le veau d'or fondu par Aaron, en le réduisant en cendres, en l'aspergeant d'eau et en l'offrant à boire aux fils d'Israël. J'admirais avec quelle ingéniosité l'Homme de Dieu avait opéré cette destruction. Mais comme ma compréhen­sion était correcte, je reconnus enfin la vérité et mes yeux s'ouvrirent, tels ceux des disciples d'Emmaüs qui recon­nurent leur maître à la fraction du pain. Mon cœur était en feu, mais me réservant de reprendre ma contemplation parla suite je me livrai au repos et me laissai envahir par le sommeil.
Et voici que m'apparut en songe le roi Salomon, dans toute sa puissance, dans toute sa richesse et dans toute sa gloire, suivi de son gynécée tout entier. Il y avait soixante reines et quatre-vingt concubines, et les vierges étaient innombrables. Parmi elles se trouvait sa colombe, la plus belle, la plus chère à son cœur. Conformément au rite catholi­que, elles formèrent une procession splendide et solennelle au centre de laquelle était mise en valeur et à l'honneur celle dont le nom était comme un baume répandu, éclipsant par son par­fum tous les aromates. Son esprit de feu était la clé pour ouvrir le temple, entrer dans le Saint des Saints et saisir les cornes de l'autel.
La procession achevée, Salomon me montra alors le cen­tre unique dans le Triangle du Centre et m'ouvrit l'intelli­gence. Alors je remarquai derrière moi une femme nue qui découvrait sa poitrine blessée d'où coulaient de l'eau et du sang. Les contours de ses hanches étaient semblables à deux lunules œuvrées de main de maître, son nombril à une coupe arrondie, son ventre à une gerbe de froment bordée de rosés, ses seins à deux faons jumeaux, son cou à une tour d'ivoire, ses yeux aux viviers d'Hébron à la porte de Bath-Rabbim, son nez à la tour du Liban tournée vers Damas. Sa tête était com­parable au Carmel et sa chevelure ondulait telle une pourpre royale. Mais ses habits, abjects, gisaient à ses pieds, ils étaient puants, fétides, empoisonnés.
Elle prit la parole : « J'ai ôté ma robe ; comment la remettrai-je? Je me suis lavé les pieds ; comment les salirai-je à nouveau ? Les veilleurs qui parcourent la ville m'ont trou­vée, m'ont blessée et m'ont arraché mon voile».
A ces mots la crainte me jeta à terre sans connaissance. Mais Salomon m'ordonna de me relever et me dit : « Ne crains point, c'est la nature que tu vois à découvert et les plus secrets des secrets que l'on puisse trouver sous le ciel et sur la terre. Elle est exquise comme Tirsa, douée comme Jérusalem, re­doutable comme les lances des armées, et cependant c'est la vierge pure et chaste d'où Adam a été tiré. L'entrée de sa tente est scellée. Elle habite dans le jardin et dort, au champ d'Hé­bron, dans la double grotte d'Abraham ; elle a son palais dans les gouffres transparents des profondeurs de la Mer Rouge. L'air l'a engendrée et le feu l'a élevée, c'est pourquoi elle est la reine de la terre, ses seins sont gonflés de lait et de miel, ses lè­vres distillent le miel, le miel et le lait sont sous sa langue et l'odeur de ses vêtements est pour les Sages semblable aux par­fums du Liban ; mais pour l'ignorant, c'est une abomination ».
Salomon poursuivit : « Eveille-toi, contemple mon gyné­cée et cherches-en un qui l'égale». Aussitôt, les femmes se dévêtirent avec pudeur. Mais profondément troublé, j'étais incapable de répondre, et, pour ne rien voir, j'avais fermé les yeux.
Tout en s'apercevant de ma gêne, Salomon fit mettre cette femme nue à l'écart du Gynécée et ajouta : « Tes pensées sont vaines et ton intelligence est brûlée par le soleil; ta mémoire est obscurcie par le brouillard au point que ton jugement n'est plus droit. Mais si tu prends soin de tes intérêts et si tu saisis l'occasion présente, la sueur mêlée de sang de cette vierge nue et ses larmes claires comme la neige pourront te recréer à nouveau et restaurer ton intelligence et ta mémoire, de sorte que tes yeux percevront les mystères les plus élevés, tels que la hauteur des choses supérieures et la profondeur des choses inférieures. Tu feras toi-même l'expérience des puis­sances et des opérations de la nature et de ses éléments ; alors ton intelligence sera d'argent et ta mémoire d'or. Les couleurs des pierres précieuses apparaîtront devant tes yeux et du connaîtras leur génération. Tu sépareras le bien du mal et les boucs des brebis. Ta vie sera paisible, les clochettes d'Arion te tireront du sommeil, et la cithare de David, mon père, de la somnolence ».
Le discours de Salomon me plongea dans une grande terreur, d'une part à cause de la majesté de ses paroles, et d'autre part à cause de la gloire et de la splendeur du Gynécée royal que j'avais sous les yeux. Mais le Roi, me prenant par la main droite, me fit passer par un cellier à vin et me conduisit dans un Palais secret d'un raffinement extrême, où il me réconforta en m'offrant fleurs et fruits. Les fenêtres étaient faites de cristaux transparents et j'y portai mes regards. « Que vois-tu ? » demanda-t-il. « Je vois », répondis-je, « la première chambre d'où je suis sorti ; à gauche se trouve ton Gynécée royal et à droite les vierges nues. Leurs yeux sont plus rouges que le vin et leurs dents plus blanches que le lait ; mais les vête­ments qui sont à leurs pieds sont plus laids, plus noirs et plus immondes que le ruisseau du Kidron ».
« Choisis entre toutes », dit Salomon, « celle qui te porte la plus grande affection; celle-là, je la prise autant que mon Gynécée tout entier, et plus je jouis de la douceur de mon amante, moins ses habits immondes me répugnent ».
Il se retourna alors et s'adressa fort aimablement à l'une de ses reines. C'était celle qui régnait sur la cour, elle avait cent ans ; elle était drapée d'une robe couleur cendre et portait sur la tête une bandelette noire, ornée de nombreuses pierres précieuses d'un très grand éclat, doublée de soie rouge et artistement brodée de soie jaune. Son manteau enfin était rehaussé de couleurs variées, venues des Indes et de Turquie.
La vieille femme me fit un discret signe de tête et jura solennellement qu'elle était bien la mère de cette vierge nue, qu'elle l'avait enfantée, que sa fille, jusque là, n'avait voulu souffrir la vue ni le regard d'aucun homme ; bien qu'en tous lieux, chez les peuples les plus divers, disait-elle, sa fille ait eu affaire à des hommes sur les places publiques, néanmoins, avant ce jour, nul ne l'avait vue nue et nul ne l'avait touchée. Car c'était là la vierge dont le prophète dit : « Voici qu'en secret nous est donné un enfant sans pareil. Voici qu'une vierge met au monde une vierge, du nom d'Apdorosse, ce qui signifie «la scellée» car elle ne souffre aucun autre. Mais, poursuivait-elle, en prévision de ses noces, elle avait caché une dot sous les pieds de sa fille, de peur qu'en ces temps de guerre, des brigands ne la dépouillent et ne la privent de ses immenses richesses. En dépit de la profonde répulsion que provoquait en moi la présence abominable de ces haillons immondes, il me fallait choisir entre toutes, disait-elle, sa fille très chérie pour être mon amante et le plaisir de ma vie. Elle promit de me procurer, si j'acceptais, une lessive qui me per­mettrait de nettoyer les vêtements de sa fille ; j'obtiendrais alors, à l'en croire, le sel liquide, trésor inestimable pour le reste de ma vie. En outre, sa main droite serait mon plaisir quotidien, et, la tête posée sur sa main gauche, je prendrais mon repos.
Mais au moment où j'allais m'expliquer, Salomon se tourna vers moi et me dit d'un air menaçant : « Je suis le plus sage des hommes de la terre, mon Gynécée me réjouit et la majesté et la gloire de mes reines l'emportent en éclat sur l'or d'Ophir. Les ornements de mes concubines obscurcissent les rayons du Soleil, et la parure de mes vierges la magnificence de la Lune. Mes vierges sont célestes, ma sagesse est sans limite et mon intelligence insondable ».
Voici ce que je répondis, tout en m'inclinant à demi-mort de frayeur : « Eh bien, puisque j'ai trouvé grâce à tes yeux, alors que j'étais dans la détresse, donne-moi cette vierge nue qu'entre toutes j'ai choisie pour mon salut. Sans doute ses habits sont-ils immondes, souillés et en haillons, mais ce sont les siens et je les nettoierai et l'aimerai de tout mon cœur. .Qu'elle soit ma sœur, mon épouse, puisque d'un seul de ses regards, elle me ravit le cœur et m'enflamme, au point que, malade de trop d'amour, il me faut me coucher ». Aussitôt Salomon me la confia.             
Soudain, un vacarme se produisit dans le Gynécée et je m'éveillai, sans savoir ce qui m'était arrivé. Néanmoins je tenais cela pour un songe et je nourris de subtiles pensées à son sujet jusqu'à la venue du jour. Comme je me levais, mes prières dites, voici que j'aperçus les habits de la vierge nue gisants aux pieds de mon lit. Mais de la vierge elle-même, nule trace. Je me mis à trembler, la frayeur me fit dresser les cheveux sur la tête et une sueur froide glaça mon corps. Mais, le courage revenant, je cherchai à me rappeler mon rêve et, dans la crainte du Seigneur, je pesais tout cela avec une grande attention. Mais je ne réussis point à comprendre.
Comme je l'ai déjà dit, je n'osais pas regarder ces habits ; à plus forte raison ne tentais-je pas de reconnaître quelque chose en eux. Je changeais alors de chambre, et, après un temps assez long, par pure ignorance il est vrai, je laissai ces vêtements à la même place, jugeant que si je venais à les tou­cher ou à les retourner, je pourrais en subir quelque consé­quence extraordinaire. Mais ces habits, par leur horrible puanteur, m'avaient empoisonné pendant mon sommeil, au point que mes yeux ne pouvaient plus voir le temps de la grâce et que mon cœur ne pouvait plus connaître là sagesse immense de Salomon.
Mais après avoir laissé ces vêtements cinq années dans ma chambre sans que j'ai pu découvrir leur utilité, j'envisa­geais enfin de les consacrer à Vulcain et de changer d'habita­tion. Je remuais donc ces pensées, lorsque, la nuit suivante, m'apparut en songe la vieille âgée de cent ans. Elle se mit à m'invectiver avec dureté : « A toi, le plus ingrat des mortels, j'ai confié, il y a maintenant cinq ans, les vêtements de ma fille ; sous eux sont cachés ses joyaux sans prix. Cependant, de tout ce temps, tu ne les as pas nettoyés, tu n'en n'as pas ôté la vermine, et maintenant pour couronner le tout, tu projetés de les brûler ; ne te suffit-il donc pas d'avoir causé la mort et la disparition de ma fille ?»
A ces mots, je m'enflammais de colère : « Comment dois-je comprendre tes paroles ? Essaies-tu de me faire passer pour un voleur, alors que de ces cinq années, je n'ai jamais aperçu ta fille dans ma chambre et n'en ai entendu parler le moins du monde? Comment pourrais-je donc avoir causé sa mort?» Mais elle me coupa la parole : « C'est la pure vérité. Tu as gra­vement péché envers Dieu. C'est pourquoi tu as pu t'emparer de ma fille, mais non obtenir de moi la lessive des Philosophes que je t'avais promise pour laver ses habits. En effet, dès l'instant où Salomon, dans sa bienveillance, t'eût confié ma fille, tu pris ses vêtements en horreur. Saturne, son grand-père, enflammé de colère, la changea de nouveau en ce qu'elle avait été avant de naître; et c'est ainsi qu'offensant Saturne par ton mépris, tu as fourni l'occasion de livrer ma fille à la mort, à la corruption et à l'anéantissement final. C'est d'elle dont parle Senior : « Malheur, malheur à moi ! Qu'on m'amène une femme nue, pendant que mon corps est invisible et que je n'ai pas encore conçu, jusqu'à ce que je renaisse à nouveau ; alors je produirai les principes essentiels de toutes les racines des herbes et mon essence triomphera ».
Ces paroles majestueuses qui pénétraient mon cœur me parurent tout à fait étrangères, mais je contins en homme mon humeur et protestai avec solennité que je n'avais aucune trace de sa fille et qu'à plus forte raison, je ne pouvais avoir provoqué sa mort, sa corruption et son anéantissement. Sans doute avais-je conservé ses habits cinq années durant dans ma chambre mais l'excès de mon aveuglement m'avait empêché de les examiner ; je n'avais pas pu en découvrir l'utilité. J'étais donc innocent devant Dieu comme devant les hommes.
Le bien fondé et la légitimité de ma justification plurent beaucoup à la vieille mère. Elle dit en me regardant : « Je vois bien à la pureté de ta conscience que tu es innocent et que, grâce à cela, tu recevras une grande récompense. C'est pour­quoi avec un cœur loyal, mais dans le secret, je te ferai une révélation : ma fille, à cause de l'amour extraordinaire et de l'affection qu'elle te portait, sous les habits qu'elle t'a aban­donnés, t'a laissé en héritage une corbeille blanche, recou­verte d'une guenille grossière, noire et fétide ». Tout en parlant, elle me tendit un verre plein de lessive. «Tu nettoie­ras bien cette corbeille de la puanteur et de la crasse que les habits lui ont communiquées. Tu n'auras alors besoin d'au­cune clé, mais la corbeille s'ouvrira d'elle-même, et tu y trou­veras deux choses : un coffret blanc, en argent, plein de diamants sertis dans l'étain, et un habit somptueux orné de très précieux jaspes solaires. Ce trésor appartient à ma fille bénie ainsi que les autres richesses qu'avant sa transmutation et son départ, elle t'a laissées en héritage.
Maintenant, transporte avec soin ce trésor et travaille à le purifier ; puis, secrètement et très patiemment, mets-le dans une petite chambre, chaude, cachée, vaporeuse, humide et transparente ; garde-le bien de la rigueur du froid, du vent, de la grêle, de la foudre aux funestes éclairs, bref de toute atteinte de l'extérieur, et ce, jusqu'à la moisson du froment. Alors tu découvriras et tu percevras la gloire et la majesté immense de ton héritage ».
A ces mots, je m'éveillai à nouveau. Inquiet, j'invoquai Dieu pour qu'il veuille bien éclairer mon esprit afin que je cherche et trouve la corbeille qui m'avait été promise dans mon rêve. Mes prières achevées, je me mis à fouiller avec impatience dans les habits et je la trouvai. Mais la guenille qui l'enveloppait et que la nature avait épaissie, était si dure que je ne pus pas la séparer de la corbeille. Et la guenille ne se laissait ni nettoyer par la lessive ni séparer par le fer, le plomb ou d'autres métaux. Je la laissai donc une nouvelle fois, et j'étais en proie au doute, ne sachant au monde ce que je pouvais bien faire. Je pensai qu'elle était empoisonnée et me rappelai les paroles du Prophète : « Bien que tu te laves avec de la lessive et que tu fasses grand usage de produits de nettoiement, tes vices n'en étincellent que davantage à mes yeux, dit le Seigneur ».
Une année s'écoula encore, pendant laquelle, malgré mes réflexions et mes recherches actives, je fus incapable d'ôter cette guenille plaquée sur la corbeille, jusqu'au jour où, afin de chasser des pensées mélancoliques, je m'aventurai dans un jardin. Après une longue promenade, je m'abandonnai sur un rocher de silex et là, un profond sommeil me saisit. Mes yeux dormaient sans doute, mais mon cœur veillait.
Alors, une nouvelle fois, la Maîtresse de la Cour âgée de cent ans m'apparut et me dit : « As-tu obtenu l'héritage que t'a laissé ma fille?». D'une voix triste, je répondis par la néga­tive : «J'ai bien trouvé la corbeille, mais je ne puis ôter la gue­nille et la lessive que tu m'as donnée ne parvient pas à l'attaquer ». Devant la simplicité de mes paroles, la vieille se mit à rire et dit : « Manges-tu les escargots ou les crabes avec leur coquille ? Ne convient-il pas auparavant de les amener à maturité et de les faire préparer par ce cuisinier qui est l'aïeul des planètes ? Je t'ai dit de purifier avec le plus grand soin cette corbeille blanche avec la lessive que je t'ai donnée et qui est tirée d'elle et non pas cette guenille qui l'enveloppe et qui est crue ; commence par la brûler avec le feu des Sages et alors tu réussiras ». A cette fin, elle me remit quelques braises recouvertes de soie blanche et elle me fournit d'autres explica­tions : c'était avec ces braises que je devais exciter le feu philo­sophique, entièrement préparé selon l'art, et brûler la guenille ; alors, sur le champ, la corbeille blanche m'apparaîtrait.
Quand elle eut fini son discours, l'Aquilon et l'Eurus se levèrent et, toutes les heures, soufflèrent de concert dans le jardin. Puis je m'éveillai, chassai le sommeil de mes yeux et remarquai que ces braises enveloppées se trouvaient à mes pieds. Aussitôt je m'en saisis et d'un cœur joyeux, j'invoquai Dieu et m'appliquai à l'étude jour et nuit, tout en me souve­nant de l'excellente parole du Philosophe : « Le Feu et l'Azoth te suffisent », et d'Esdras qui écrit au livre IV : « Il me tendit une coupe pleine de feu que je bus et la sagesse grandit en moi. Dieu me donna la cinquième intelligence, mon esprit prit rési­dence dans ma mémoire, ma bouche s'ouvrit et rien d'autre ne fut ajouté».
En quarante nuits, deux cent quatre livres furent ache­vés; soixante-dix d'entre eux, destinés aux Sages, méritaient grandement d'être lus : ils étaient gravés sur du buis.
Ainsi, conformément aux instructions de la vieille, je m'avançais dans le silence et l'espoir ; enfin, comme Salomon l'avait promis, mon intellect se transforma en argent et ma mémoire en or. Puis, suivant l'enseignement de cette vieille Maîtresse de la cour, je déposai et j'enfermai selon les règles et avec beaucoup d'art le trésor de sa fille : les splendides dia­mants lunaires et les jaspes solaires qui provenaient d'une même corbeille et d'une même région. Alors j'entendis la voix de Salomon : « Mon ami est blanc et rouge, il est élu entre tous. Ses cheveux sont frisés, noirs comme les corbeaux, ses yeux sont semblables aux yeux des colombes qui se tiennent auprès des ruisseaux, ils sont baignés de lait et rayonnent de plénitude. Sa bouche est parfumée comme un jardin embaumé ; ses lèvres ressemblent à des rosés distillant de la myrrhe, ses mains à des .anneaux d'or ornés de jaspes boréaux, son corps brille de l'éclat du Saphir éburnéen, ses jambes sont telles des colonnes de marbre au socle doré, son visage a la beauté des cèdres du Liban. Sa gorge est douce et charmante. Tel est mon ami, oui, tel est mon ami, ô filles de Jérusalem ; c'est pourquoi tu le conserveras et tu ne le renveras pas avant de l'avoir porté dans la demeure et dans la chambre de sa mère ».
Lorsque Salomon eut parlé, je restai silencieux, incapa­ble de lui répondre. Je décidai de rapporter ce trésor fermé afin de retrouver la paix et de ne plus avoir d'ennui à cause de lui ; mais j'entendis alors, venue d'un autre lieu, une voix qui disait : «Je vous en conjure, filles de Jérusalem qui courez la campagne parmi les chèvres et les biches, n'éveillez pas mon amie, ne la dérangez pas avant qu'elle ne le souhaite. Elle est un jardin clos, une source fermée, une fontaine scellée. En elle sont les vignes de Baalhamon, les vignes d'Engeddus, un ver­ger de noyers embaumants, une montagne de myrrhe, une colline d'encens, un lit, une couche, une couronne, les fruits du palmier, les fleurs de Saron, un saphir, un Jaspe boréal, un mur, une tour et une cuirasse, un verger, une fontaine de jar­din, une source d'eau vive, la fille des princes et les délices de Salomon. Elle est l'objet de tout l'amour de sa mère, sa tête est pleine de rosée et sa chevelure, pendant la nuit, s'est impré­gnée d'humidité ».
Ce discours et cette révélation m'instruisirent au point de me faire connaître enfin le but que poursuivaient les Sages. C'est pourquoi je laissais le trésor enfermé sans le toucher jus­qu'à ce que, par la grâce de Dieu, l'œuvre de la très noble Nature et le travail de mes mains, tout se résolve heureusement.
Peu de temps après, le jour de la nouvelle Lune, il y eut une terrifiante Éclipse de Soleil. Au commencement apparu­rent des couleurs vert sombre, quelque peu mêlées avec d'au­tres couleurs, puis tout devint noir et l'Éclipsé obscurcit le ciel et la terre. Les hommes étaient dans l'anxiété, mais mor,-je me réjouissais en me rappelant la grande compassion de Dieu à mon égard, lui qui nous fit savoir par le Christ lui-même, qu'il en va de la nouvelle naissance comme du grain de blé qui ne porte aucun fruit s'il n'est mis en terre et n'y pourrit. Puis dés nuages dissimulèrent l'Éclipsé et le Soleil reparut dans tout son éclat. Mais durant tout ce temps, trois parties étaient demeurées très sombres.
Et voici « qu'un bras transperça les nuages et mon corps à ce spectacle tremblait. La main tenait une lettre, qui portait quatre sceaux où il était écrit : Je suis noire, mais je suis douée, ô filles de Jérusalem, comme la tente de Cédar et les tapisseries de Salomon. Ne vous étonnez pas de me voir si noire, c'est le Soleil qui m'a brûlée ». Et aussitôt le fixe péné­tra l'humide, un arc-en-ciel se déploya tandis que me reve­naient en mémoire le pacte du Très-haut et la fidélité de mon Maître et tuteur envers moi. Et voici que, avec l'aide des Pla­nètes et des Étoiles fixes, le Soleil vainquit enfin l'Éclipsé et un jour parfaitement serein illumina plaines et monts. Alors toute crainte et toute frayeur s'évanouirent et tous ceux à qui il fut donné de voir ce jour se réjouirent dans le Seigneur en disant : « L'hiver est passé, la pluie a cessé, les fleurs sont apparues sur la terre, le printemps arrive et l'on entend sur terre la tourterelle. Le figuier et les vignes sortent déjeunes pousses et répandent un doux parfum. Attrapons sans tarder renards et renardeaux qui nous gâtent les vignes, si nous vou­lons recueillir les raisins mûrs, nous abreuver du vin que nous en tirerons et nous rassasier, en temps voulu, du lait et man­ger des gâteaux de miel jusqu'à en être ivres et repus ». Mais après le déclin du jour et la tombée de la nuit, le ciel tout entier changea de couleur, sept étoiles aux rayons d'or se levèrent et la nuit suivit son cours naturel jusqu'au matin. Alors, la rou­geur du Soleil la chassa. Et voici que les Sages de la terre, sor­tant de leur sommeil, regardèrent le ciel et dirent : « Qui est-elle celle-là qui, pareille à l'aurore, surgit ainsi, aussi élégante que la Lune, aussi remarquable que le Soleil? En elle, on ne peut trouver nulle tache. L'ardeur et la flamme du Seigneur sont si brûlantes que la masse des eaux ne saurait éteindre un pareil amour ni les fleuves l'étouffer. C'est pourquoi nous n'avons nul mépris pour elle, elle est notre sœur, si humble qu'elle soit ; elle qui n'a pas encore de seins, nous la recondui­ront dans la demeure de sa mère, dans ce palais transparent où elle demeurait auparavant, afin que, suçant le sein mater­nel, elle devienne grande comme la Tour de David, rempart dressé où pendent mille boucliers et toutes les armes des héros. Quand elle reviendra, les filles célébreront son bon­heur, les Reines et les concubines la couvriront de louanges ». Et moi, à genoux sur le sol, je rendis à Dieu les grâces qui lui étaient dues et je célébrai son très saint nom.