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MAGOPHON Hypotypose du Mutus Liber (1914). *





HYPOTYPOSE DU MUTUS LIBER


MAGOPHON
(Pierre Dujols)


Librairie Nourry, Paris Vème
(1914)

Les planches reproduites dans le corps du texte sont celles du Mutus Liber de l'édition originelle de 1677, 
par Pierre Savouret à La Rochelle
L.A.T.

Ce titre, bien qu’il y paraisse, n’a pas la moindre prétention. Il est tout à fait technique, le seul convenable et génuine au sujet, car il trace, dans sa concision, le plan de notre étude. Une hypotypose (de νπο, sous, et Τνπος, empreinte, emblème) est une explication placée sous des figures abstraites. Or le Mutus Liber est un recueil d’images énigmatiques.

Il s’est formé autour du Mutus Liber une légende absurde. Une École — qui n’a d’hermétique que le nom — a fait à cet ouvrage une réputation d’obscurité impénétrable et, de ce chef, le vénère comme un sacrement, sans le comprendre. C’est une erreur ; de même que traduire Mutus Liber par le Livre muet, sans paroles, est un contresens philosophique. Tous les signes adoptés par l’industrie humaine pour manifester la pensée sont des verbes. Les Latins — ce mot entendu congrûment — appellent le dessin, la peinture, la sculpture et l’architecture au moyen desquels les Hiérogrammates réservent aux élus les arcanes de la Science, mutæ artes, c’est-à-dire les arts symboliques.

Qu’est-ce qu’un symbole ? Ενμδολη est une convention ; Ενμδολον, un signe de reconnaissance. Un symbole est donc ce que nous nommons aujourd’hui un « Code », un système tacite d’écriture adopté pour la correspondance diplomatique, voire commerciale, les communications télégraphiques, sémaphoriques, etc. Pour un homme illettré, tout livre est mutus. Un volume en hébreu, sanscrit, chinois, est un mutus liber, un livre muet, pour le plus grand nombre, encore qu’ils soient instruits dans leur propre langue. Il faut donc se faire à cette idée, toute simple, que le Mutus Liber est un livre comme les autres et qu’il peut se lire en clair, si l’on en possède la grille.

D’ailleurs, les ouvrages d’alchimie, en vers, en prose, en latin, en français ou tout autre idiome, ne sont eux-mêmes que des cryptogrammes. Bien qu’écrits avec les lettres banales de l’alphabet et le vocabulaire commun, ils n’en demeurent pas moins indéchiffrables pour quiconque en ignore la clef. A dire vrai, entre les deux procédés stéganographiques, celui du Mutus Liber est encore le plus transparent, car l’image objective est certainement plus parlante que les tropes littéraires et les figures de rhétorique, surtout en une matière aussi expérimentale que celle de la chimie.

En épinglant ces quelques pages de commentaires aux planches allégoriques du Mutus Liber, nous nous sommes proposé, sans quitter le manteau du philosophe, d’en faciliter la lecture, par une interprétation sincère, aux véritables inquisiteurs de science, probes, patients, laborieux comme les diligentes abeilles, et non aux curieux, désœuvrés et frivoles, qui passent leur vie à papillonner inutilement de livre en livre, sans jamais s’arrêter à aucun pour en extraire la mellifique substance.

Eh quoi ! la grammaire, la géographie, l’histoire, les mathématiques, la physique, la chimie et le reste ne deviennent accessibles qu’après de longs et pénibles efforts, et l’on voudrait entrer au débotté dans le « Palais du Roi » sans observer les convenances et se soumettre aux lois de l’étiquette ! Une lecture hâtive et superficielle ne saurait remplacer l’étude austère et grave. Les sciences profanes elles-mêmes ne sont pénétrables et assimilables qu’à la suite d’un travail soutenu et prolongé.

On peut nous objecter que l’Université compte d’illustres grammairiens, géographes, historiens, mathématiciens, physiciens et chimistes, mais qu’on n’y signala jamais le moindre alchimiste. Et si l’agrégé d’alchimie est inconnu, c’est que l’alchimie est une chimère. Cet argument ad hominem n’est pas sans réplique : une chose cachée n’est point pour cela inexistante, et l’alchimie est une science occulte; nous dirons mieux : elle est la science occulte tout entière, l’arcane universel, le sceau de l’absolu, le ressort magique des religions, et c’est pourquoi on l’a appelée l’Art Sacerdotal ou Sacré.

Il y a dans toutes les croyances imposées au vulgaire au moyen d’une mythologie appropriée : Bible, Védas, Avesta, Kings, etc., un substratum positif qui est l’assise des sanctuaires de tous les cultes répandus sur le globe. Ce mystère, reconnu dans le catéchisme comme l’apanage des Pontifes — qui ne sont pas les Dignitaires publics — est l’alchimie sur tous les plans : physique et métaphysique. La possession exclusive du sacrarium fait la force des Églises ; aussi veillent-elles sur le « secret maçonnique » avec un soin inquiet et jaloux, secondées par une police et une censure ombrageuses.

Nous n’avançons rien au hasard, et cependant ces allégations peuvent sembler gratuites, parce qu’invraisemblables, attendu que, depuis l’invention de l’imprimerie, les livres hermétiques ont toujours été publiés librement avec la licence des autorités civiles et religieuses. Et rien, en effet, ne s’opposait à la diffusion de ces libelles écrits en langues connues, mais en dedans ; à telle enseigne que les plus grands chimistes de l’École — de Lavoisier à Berthelot — s’y sont brisé le front sans résultat. N’est-ce pas ici le lieu de rappeler la méprisante apostrophe d’Artéphius et les avertissements hautains des Adeptes qui déclarent, sans ambages, n’écrire que pour ceux qui savent et leurrer les autres ! Ainsi fait-on parler le « Christ » dans les Evangiles, et les disciples se modèlent sur le « Maître ».

Mais, pour être une science cachée, l’alchimie n’en est pas moins une science réelle, exacte, conforme à la raison et, de plus, rationaliste. De tous temps, il y eut des « faiseurs d’or » ; les « gentilshommes verriers », qui jouissaient d’une si haute considération, étaient des hermétistes. Et même de nos jours, la transmutation opère encore des miracles. A la suite de débats sensationnels et peu distants, on a laissé dire — et au milieu de quelle stupeur — que l’Administration de la Monnaie aurait saisi, sans autre forme de procès — et pour cause ! — la production d’un alchimiste contemporain : — « Vous ne devez pas savoir pouvoir faire de l’or ! » lui dit-on d’un air comminatoire, en le renvoyant les mains libres, mais vides. Est-il donc défendu d’être savant, ou alors l’alchimie serait-elle un secret d’État ? Cela n’emporterait point cette conclusion naïve que les ministres qui se succèdent soient au fait de la Kabbale. Les rois règnent, mais ne gouvernent pas, suivant un aphorisme célèbre. Et il semble bien, par moment, qu’il y ait encore, dans la coulisse, quelque éminence grise qui tire les ficeles ! Le fameux « Galetas du Temple » n’est peut-être pas si aboli qu’on le suppose, et il y aurait un livre surprenant à écrire sur les filigranes des billets de banque et les sigles des pièces de monnaie.

Mais dans ce cas, dira-t-on, pourquoi l’or est-il devenu si rare que la vie sociale en est comme paralysée ? Les espèces ne se sont pas volatilisées, elles se sont déplacées, et il faut attendre qu’elles reviennent à leur point de départ par un mouvement économique inverse. Seulement, une trop grande lenteur dans ce retour peut avoir des conséquences incalculables.

La politique des peuples est réglée par un pacte métallique secret qui ne peut être violé sans entraîner les plus graves complications internationales. On tirera donc des billets à tour de bras ; mais on ne frappera plus de pièces d’or. Et pourtant, ce n’est point que l’or manque : il s’étale ostensiblement, et avec quel faste, sur d’innombrables épaules, autour de poignets, de doigts et même de jambes dont l’élégance et l’esthétique laissent parfois à désirer. Rien ne serait, partant, plus facile pour l’État que d’échanger son papier contre de la matière précieuse et de mettre les « coins » à l’œuvre. C’est paradoxal, mais c’est la vérité. Il y a donc à cette éclipse momentanée du numéraire or une raison profonde fondée sur la sagesse. « Or est qui or vaut », dit un adage. Si la frappe en était licite aux nations qui ont épuisé leurs réserves normales, la surabondance en entraînerait l’avilissement. L’étalon fiduciaire n’offrirait plus aucune garantie et équivaudrait à de la fausse monnaie. L’équilibre financier serait rompu ; ce serait la mort des affaires, la ruine mondiale. C’est pourquoi la production « naturelle » de l’or est elle-même limitée, si bien qu’on refuse la concession de nouvelles mines et jusqu’à son extraction à pauvre rendement des sables fluviatiles et autres.

Cependant, l’heure est proche où la science réclamera intégralement tous ses droits, et où l’occulte redeviendra manifeste comme il le fut jadis. Le savant Girtaner l’a annoncé en basant son opinion sur des lois ignorées, mais certaines : « Au XXe siècle, la Chrysopée sera dans le domaine public ». Cet événement considérable est subordonné, évidemment, à un statut social tout différent de celui qui nous régit ; mais nous allons fort, le monde tourne vite, et qui peut prévoir la charte de demain !

Toutefois, si l’alchimie se bornait uniquement à la transmutation des métaux, ce serait une science inappréciable sans doute au point de vue industriel, mais assez médiocre au sens philosophique. En réalité, il n’en est pas ainsi. L’alchimie est la clef de toutes les connaissances, et sa divulgation complète est appelée à bouleverser de fond en comble les institutions humaines, qui reposent sur le mensonge, pour les rétablir dans la vérité.

Ces considérations préliminaires nous ont paru opportunes, avant de prendre charitablement le lecteur par la main pour le conduire dans les inextricables méandres du labyrinthe.

Comme notre désir est d’être utile aux chercheurs, mais que nous ne pouvons, en quelques pages, écrire un traité technique, nous devons, avant d’entrer en matière, orienter le disciple vers l’ouvrage qui semble le mieux correspondre aux figures du Mutus Liber. La plupart des manipulations indiquées dans ce recueil de symboles se trouvent assez bien décrites par le plus notoire des philosophes, dans « L’Entrée ouverte au Palais fermé du Roi » d’Eyrénée Philalèthe.

Ce n’est pas qu’il n’y ait plus rien à y ajouter. Loin de là, au contraire. La pratique de Philalèthe, présentée sous des dehors aimables et persuasifs, compte parmi les fictions les plus subtiles et les plus perfides de la littérature hermétique. Elle renferme cependant la vérité, mais comme le poison recèle quelquefois son antidote, si on sait l’isoler de ses alcaloïdes pernicieux. Le cas échéant, nous signalerons les traquenards à mesure qu’ils se présenteront sous nos pas.

Le Mutus Liber se compose de quinze planches d’emblèmes, les uns véridiques, les autres sophistiques, et disposés dans un de ces beaux désordres qui, suivant le précepte de Boileau, est un effet de l’art.




La première, qui sert de frontispice, est vraiment capitale. De sa compréhension dépend tout le succès de l’œuvre. On y voit, dans un cartouche formé de deux rosiers entrelacés, un homme endormi sur un roc où végètent des kermès rabougris. Une eau limpide s’en épanche avec des reflets métalliques. A côté du dormeur, sur une échelle — l’Escalier des Sages — deux anges sonnent de la trompette pour le réveiller. Au-dessus, un ciel nocturne propice au repos : les étoiles brillent et la lune découpe sa corne d’abondance.

Cette page initiale comporterait une critique non imputable à l’auteur instruit, mais à l’artiste profane qui, dans la reproduction des figures, a commis, sans s’en douter, un lourd contresens. Et c’est déjà un grand point que de le signaler, sans qu’il soit nécessaire d’y insister davantage. Les gloses hermétiques en avertiront le disciple qui ne jugera pas inutile de s’y informer.

L’Homme endormi est le sujet de l’œuvre. Quel est ce sujet ? Les uns disent que c’est un corps ; d’autres affirment que c’est une eau. Les uns et les autres sont dans le vrai, car une eau, dénommée « la belle d’argent », jaillit de ce corps que les Sages appellent la Fontaine des Amoureux de Science. C’est le mystérieux sélage des Druides, la matière qui donne le sel (de sel pour sal et agere produire). Le secret du magistère est d’en dégager encore le soufre et d’en utiliser le mercure, car tout est dans tout. Certains artistes prétendent s’adresser ailleurs pour cet effet, et nous ne nierons pas que l’hydrargyre de cinabre puisse être de quelque secours dans le travail, si on sait dûment le préparer soi-même ; mais on ne doit l’employer qu’à bon escient et à propos. Pour nous, celui qui parvient à ouvrir le rocher avec la verge de Moïse, et ce n’est pas une mince confidence, a trouvé la première clef opératoire. Alors, sur cette pierre abrupte fleuriront les deux roses qui pendent aux branches de l’églantier, l’une blanche et l’autre rouge.

On nous demandera, et non sans raison, quel verbe magique est capable d’arracher aux bras de Morphée notre Epiménide, qui semble vraiment sourd aux clameurs des buccines. Ce Verbe vient de Dieu, porté par les anges, les messagers de feu. C’est un souffle divin qui agit de manière invisible, mais certaine, et ce n’est pas une hyperbole. Sans le concours du ciel, le travail de l’homme est inutile. On ne greffe les arbres ni on ne sème le grain en toutes saisons. Chaque chose a son temps. L’œuvre philosophal est appelé l’Agriculture Céleste, ce n’est pas pour rien ; un des plus grands auteurs a signé ses écrits du nom d’Agricola, et deux autres excellents adeptes sont connus sous les noms de Grand Paysan et de Petit Paysan.

Le disciple devra donc méditer longuement sur cette première planche, la confronter avec les apologues en langue vulgaire. Puisse-t-il être assez heureux pour entendre lui-même la voix du ciel ; mais qu’il sache, auparavant, qu’il y prêtera l’oreille en vain, s’il n’est nourri lui-même des Saintes Lettres.




La seconde planche n’est pas dans l’ordre des opérations. Elle représente l’Oeuf des philosophes, et pourtant rien, jusqu’ici, n’a pu faire connaître les éléments qui doivent le composer. Pour en donner une idée, nous devons enjamber délibérément un certain nombre de symboles.

Tout œuf comprend un germe — la vésicule de Purkinje — qui est notre sel ; le jaune, qui est notre soufre, et l’albumine, qui est notre mercure. Le tout est enfermé dans un matras qui correspond à la coquille. Les trois produits sont personnifiés ici par Apollon, Diane et Neptune, le Dieu des eaux pontiques.

La tradition veut que ce matras soit contenu dans un second, et celui-ci renfermé dans un troisième fait du bois d’un vieux chêne. Flamel dit expressément : « Note ce chêne », et Vico, le chapelain des seigneurs de Grosparmy et de Valois, le recommande avec non moins d’intérêt. Cette insistance est significative, et nous rappellerons qu’à la première planche, sur le rocher des Sages pousse le chêne Kermès, l’Hermès des Adeptes, car, dans la langue hébraïque, K et H ne sont qu’une même lettre, prises alternativement l’une pour l’autre. Mais qu’on y ait garde, le kermès minéral mène au piège tendu par Philalèthe, Artéphius, Basile Valentin et tant d’autres, et l’on ne doit pas perdre de vue que les philosophes se complaisent dans certaines collusions verbales. Έρμης est le mercure artificiel qui amalgame le compost.

La grandeur de l’œuf importe. Dans la nature, l’œuf varie de celui du roitelet à celui de l’autruche ; mais, dit la Sagesse, in medio virtus. Il nous faut dire aussi quelque chose du verre philosophique. Les auteurs en parlent peu, et encore avec réserve. Mais nous savons, par expérience, que le meilleur est celui de Venise. Il le faut de bonne épaisseur, limpide, sans bulles. On employait encore, autrefois, le gros verre de Lorraine fabriqué par les gentilshommes souffleurs ; mais un bon praticien doit apprendre à faire ses matras lui-même.

La figure inférieure de cette seconde planche représente un athanor entre un homme et une femme à genoux, comme s’ils étaient en oraison, ce qui a porté certains esprits faibles à croire que la prière intervient dans le travail comme un élément pondérable. C’est ici un facteur inopérant. Le principal, c’est d’employer les matériaux expédients ; mais l’élan de la créature vers le créateur peut influer favorablement sur les directives, puisque la lumière vient de Dieu. Qu’on s’affranchisse néanmoins de ces suggestions peu efficaces dans la pratique. La prière de l’artiste, c’est plus encore le travail, travail opiniâtre, souvent dur, dangereux et incompatible avec les mains trop blanches. Comptez donc surtout sur l`improbus labor.




La planche trois n’est pas davantage à sa place. Elle nous conduit dans l’empire de Neptune. On voit s’ébattre dans ses ondes le dauphin cher à Apollon, et des pêcheurs sur une barque qui tendent leurs engins. Dans une autre nef, un homme est allongé dans une pose nonchalante. Dans le second cercle, un paysage, avec, d’un côté, un bélier ; de l’autre, un taureau, que nous retrouverons plus loin et étudierons en un moment plus opportun. Dans le bas, à gauche, une femme tenant un panier qui est le symbole de la lanterne grillagée des philosophes ; à droite, un homme jetant sa ligne dans la mer qui se trouve dans le troisième cercle (celui qui renferme les deux autres). Le troisième cercle est animé par un vol d’oiseaux à gauche ; une sirène au bas, et Amphitrite dans le haut. En marge, le soleil et la lune, et planant sur cette scène nautique, Jupiter porté par son aigle. Toute cette figuration a pour but de démontrer que l’opérateur doit déployer toutes ses facultés et mettre en œuvre toutes les ressources de l’art pour capturer le poisson mystique, dont parle d’Espagnet.

L’auteur aurait dû nous enseigner d’abord à tramer le filet nécessaire à cette pêche miraculeuse. Réparons son oubli : Le guideau doit être tressé en mailles très fines d’amiante, qui a la propriété d’être incombustible et de demeurer inaltérable. L’appareil bien disposé dans les eaux profondes, on se munira d’une lanterne dont l’éclat attirera la proie dans les rets. On peut, suivant d’autres symboles, employer la ligne ; mais l’arcane est dans la préparation de la bourse, et le mot est de circonstance, car il ne s’agit rien moins que de prendre le poisson d’or.

On trouvera le secret de cette opération dans un ouvrage classique intitulé le Filet d’Ariadne, car nous ne pouvons résumer le procédé en quelques lignes dans ce cadre restreint. Quant à la manière d’allumer la lanterne magique indiquée par le panier, elle n’est décrite qu’en des ouvrages très rares et de manière confuse. Il nous faut donc en dire quelques mots :

Certains auteurs, et non des moindres, ont prétendu que le plus grand artifice opératoire consiste à capter un rayon de soleil, et à l’emprisonner dans un flacon fermé au sceau d’Hermès. Cette image grossière a fait rejeter l’opération comme une chose ridicule et impossible. Et pourtant, elle est vraie à la lettre, à tel point que l’image fait corps avec la réalité. Il est plutôt incroyable qu’on ne s’en soit pas encore avisé. Ce miracle, le photographe l’accomplit en quelque sorte en se servant d’une plaque sensible qu’on prépare de différentes manières. Dans le Typus Mundi, édité au XVIIe siècle par les PP. de la Compagnie de Jésus, on voit un appareil, décrit encore par Tiphaigne de Laroche, au moyen duquel on peut dérober le feu du Ciel et le fixer. Le procédé est on ne peut plus scientifique, et nous déclarons candidement que nous révélons ici sinon un grand mystère, du moins son application à la pratique philosophale.

Les aigles qui volent à gauche, dans le grand cercle, désignent les sublimations du mercure. Il en faut de trois à sept pour la Lune, et de sept à dix pour le Soleil. Elles sont indiquées par le vol d’oiseaux et indispensables, car elles préparent la robe nuptiale d’Apollon et de Diane, sans laquelle leur union mystique serait impossible. C’est pourquoi Jupiter, le Dieu qui gouverne l’aigle, préside à ces opérations.





La quatrième planche montre comment s’opère la collection du flos coeli. Des draps sont tendus sur des piquets pour recevoir la rosée céleste. Au-dessous, un homme et une femme en opèrent la torsion pour en exprimer la divine liqueur, qui tombe dans un grand vase disposé à cette fin. A gauche, on voit le Bélier ; à droite, le Taureau.

Le flos coeli a mis à la torture l’esprit des mauvais souffleurs. Les uns y ont vu une sorte d’influx magique, car pour ceux-là, la magie est une puissance surnaturelle acquise par le concours des esprits, bons ou mauvais. Les autres, plus réalistes et plus rapprochés du vrai, y ont reconnu la rosée matutinale. Le flos coeli est appelé, en effet, l’eau des deux équinoxes, d’où l’on a déduit qu’il s’obtient au printemps et à l’automne et est un mélange des deux fluides. Certains, se croyant plus avisés, allaient recueillir ce mystérieux produit dans une sorte d’algue ou de lichénoïde dont le nom vulgaire est le nostoc. Dans les Sept Nuances de l’œuvre philosophique, Etteilla qui valait peut-être mieux que sa réputation, semble avoir obtenu quelque résultat satisfaisant d’une mousse analogue ; mais il faut lire son opuscule avec de bonnes lunettes.

Les Rose-Croix s’appelaient les « Frères de la Rosée cuite », au témoignage de Thomas Corneille, bon hermétiste ainsi que son frère, le grand tragique. Néanmoins, Philalèthe raille dédaigneusement les collecteurs de rosée et d’eaux de pluie, dans lesquelles, nonobstant, l’abbé de Vallemont reconnaît quelque vertu. Au disciple de se faire une opinion d’après son propre jugement. Mais il est hors de doute qu’un agent tenu secret, dit « Manne Céleste », joue un rôle important dans le travail.

Nous devons déclarer, de bonne foi, que le Bélier et le Taureau de la planche, qu’on prend toujours pour les signes du Zodiaque sous lesquels on doit recueillir le flos coeli, n’ont aucun rapport avec les symboles astrologiques. Le Bélier est l’Hermès Criophore, qui est le même que Jupiter Ammon ; et le Taureau, dont les cornes dessinent le croissant, attribut de Diane et d’Isis, qui s’identifient avec la vache Io, amante de Jupiter, est la Lune des philosophes. Ces deux animaux personnifient les deux natures de la Pierre. Leur union forme l’Azim des Egyptiens, l’Asimah de la Bible, monstre hybride désignant l’orichalque, l’oryx de laiton ou d’airain, le taureau de Phalaris ou de bronze, le veau d’or ou de chrysocale qui diffère, certes, du similor de Mannheim et tient en quelque chose du melchior. Enfin, pour tout dire, c’est l’electrum des poètes ; mais il faut bien entendre ce mot qui renferme l’arcane magique. Philalèthe enseigne que l’or des hermétistes est, en certain point, semblable à l’or vulgaire. Nous ajouterons encore que, suivant la Mythologie, la pierre dévorée par Saturne s’appelait betulus, qui est, en somme, le même mot que vitulus, nom latin du veau, et que vitellus, le jaune de l’oeuf. La pâte des azymes en était l’hiéroglyphe. Les prêtres des bords du Nil ne touchaient jamais aux pains du sacrifice avec un instrument tranchant d’acier ou de fer : ils en faisaient un cas de sacrilège De là cette ancienne coutume, encore en usage, de rompre le pain. De même, dans le rite catholique, l’officiant sectionne l’hostie avec la patène de vermeil. Toute cette logomachie cache le vermillon des Sages, ou l’amalgame philosophique du mercure, de l’or et de l’argent de l’art, rendu indissoluble par le flos coeli.

On apprendra, non sans surprise, que les courses de taureaux sont une figuration dramatique du Grand Œuvre. Tous les jeux ont une origine hermétique. La cocarde rouge que porte l’animal, et à laquelle est attachée une prime accordée au vainqueur, est l’image de la Rose des philosophes. La grosse affaire, c’est d’être un bon Matador. Aussi, d’après la tradition espagnole, « pour accéder au Gouvernement, il faut triompher du taureau » — le taureau mystique, évidemment. Cette victoire conférait la « chevalerie », la vraie noblesse, celle de la Science, et par conséquent le sceptre. C’est pourquoi, sous Louis XIII, les chefs de la Kabbale d’État étaient surnommés les « Matadors ». L’espèce n’est pas éteinte, bien qu’effacée et inapparente.






La cinquième planche initie le disciple aux opérations de laboratoire. On y assiste à une suite de manipulations variées. Il est visible qu’il s’agit de la coction de la liqueur récoltée dans la planche précédente. Un homme et une femme la versent ostensiblement dans un pot mis sur le feu. Dans la figure au-dessous, l’homme y ajoute un produit visqueux et tient, de l’autre main, une substance qu’il n’est pas difficile de découvrir, si l’on songe que l’œuf d’Hermogène est analogue aux autres. Sur le même plan, à coté, un personnage nu, décoré d’une demi-lune et accolé à un enfant, reçoit un flacon où se remarquent quatre petits triangles. Ils représentent les proportions des éléments mis en œuvre, à savoir un de soufre pour trois de mercure. Le corps lunaire intervient dans cette opération ; il est indiqué par un écu portant une lune d’argent sur champ de gueules.

La Lune des philosophes n’est pas toujours l’argent, encore que ce métal convienne au travail à un certain moment. Pour dérouter le profane, les Adeptes donnent ce nom au mercure et à son sel, dont la préparation présente les plus grandes difficultés. Pour que le mercure soit propre aux opérations, il est indispensable de l’animer. Cette animation se fait au moyen du soufre préparé à cet effet. On trouvera dans Philalèthe des indications pratiques qui, néanmoins, ne doivent pas être toujours suivies mot à mot. Il est exact, cependant, qu’il faille purger le mercure de ses éléments hétérogènes en séparant le pur de l’impur, le subtil de l’épais. On voit, dans cette planche, la femme qui se dispose à écumer le compost. C’est une présentation chargée du travail, mais exacte au fond. Dans l’œuvre, c’est l’élément féminin, en effet, qui opère la sélection par ses vertus constitutives ; mais l’artiste doit y prêter la main et seconder la nature avec prudence.

Les autres figures représentent les digestions et distillations. Nous n’apprendrons rien de nouveau au lecteur sensé en lui disant qu’un homme bourré de formules chimiques et apte à résoudre sur le papier tous les problèmes d’école n’a aucun titre à se dire chimiste. Il faut donc que la pratique accompagne la théorie, l’une est la conséquence de l’autre. La pratique du laboratoire seule donne la maîtrise, car qu’est-ce que la pratique, sinon le contrôle de la théorie. La rigueur de la première redresse les errements de la seconde. Le disciple devra donc s’efforcer de réaliser tous ses concepts.




La planche six est la continuation de la cinquième. On remarquera que les opérations y sont toujours effectuées par un homme et par une femme, symbolisant les deux natures. L’action extérieure de ces deux agents indique le travail intérieur des corps réagissant l’un sur l’autre. Dans la première figure, l’agent féminin joue un rôle passif, et l’agent masculin un rôle actif. Celui-ci est le soufre ; celle-là, la lune.

On désirera savoir, sans doute, quel est ce soufre mystérieux dont parlent toujours les philosophes, sans autrement le désigner. C’est le soufre des métaux. Le secret de l’art consiste à l’extraire des corps mâles pour l’unir aux corps femelles, ce qui suppose leur décomposition préalable. La science actuelle semble considérer ce fait comme une impossibilité absolue. De grands chimistes du XVIIIe siècle ont démontré, dans des communications adressées aux corps académiques, que l’opération est réalisable et qu’ils l’avaient réalisée. Nous avons en mains un magnifique soufre d’argent obtenu par un moyen analogue et qui se rapproche beaucoup de la teinture des Sages. Mais, pour arriver à ce résultat. il faut une certaine pratique et une connaissance approfondie du règne minéral.

Défiez-vous des auteurs qui parlent de broyages, de décantations, de séparations obtenus par ce qu’ils appellent des « tours de mains ». L’action manuelle ne concourt aux résultats qu’à la façon d’une cuisinière préparant son pot-au-feu. Lorsque les ingrédients sont dans la marmite, l’eau cuit le compost, portée à la température requise par le feu extérieur. La coction achevée, il n’y a plus qu’à extraire les produits et à les employer suivant la formule. Mais toute intervention intempestive est préjudiciable et nuit à l’œuvre.

Nous devons signaler tout particulièrement la figure représentant la rose hermétique obtenue par les sublimations précédentes. Il y aurait ici beaucoup de choses à dire. Tous les traités d’alchimie ne sont que des « Romans de la Rose », au propre comme au figuré. Le premier soin de l’artiste consiste à y faire la part du vrai et du faux. Celui-ci domine et constitue la littérature hermétique.

Qu’est-ce que la Rose ? C’est la fleur de l’arbre philosophique qui présage le fruit. Or, l’arbre des philosophes est le mercure végétable ; la Rose est donc l’efflorescence de la sève métallique mise en mouvement par le feu extérieur, qui excite le feu interne des corps. Mais les Sages parlent de deux feux différents dévolus à cette fonction. Le disciple doit donc penser qu’il existe, en dehors du feu naturel, un autre agent ainsi dénommé, et ce feu secret est le ferment des métaux, qui joue dans le travail un rôle analogue à celui du levain dans la pâte du boulanger. Mais que l’adjonction de ce nouvel élément ne trouble pas la pensée du fils de science. De même que le levain est fait de farine et d’eau acidifiés, le ferment des métaux est un produit du soufre et du mercure, amenés par l’art à l’état convenable. Les proportions sont analogues à celles employées pour la panification.

Notre planche nous montre une seconde rose plus petite, et une troisième encore moindre. Y aurait-il plusieurs roses ? Oui et non. Il y a deux roses en principe, suivant qu’on opère pour l’or ou l’argent ; et, au fond, il n’y en a qu’une. Cependant, le Mutus Liber en présente trois, bien déterminées. C’est exact ; mais elles sont filles l’une de l’autre, c’est-à-dire à trois puissances différentes. Dans le régime de la coction, Philalèthe enseigne qu’on obtient d’abord la rose blanche, qu’il nomme la lune ; la rose jaune ou safran ; la rose rouge ou parfaite. Nous n’employons pas la terminologie exacte de cet auteur ; mais nous parlons assez clairement pour nous bien faire entendre.

L’obtention des roses est subordonnée à la putréfaction. La putréfaction donne lieu à une succession de couleurs. La première est la noire ; elle est la clef des autres. Pas de noir, point de putréfaction ; et sans putréfaction, nulle transformation. Si semblable accident venait à se produire, c’est que les matériaux mis en contact n’ont pas les qualités voulues ou sont mal préparés. Voir Philalèthe pour le reste et n’en prendre que le fin.




La septième planche est très importante, mais elle est difficile à comprendre. Nous retrouvons ici les quatre petits triangles qui indiquent les rapports déjà expliqués ; mais nous arrivons à une opération délicate, car c’est ici que Saturne dévore son enfant.

On connaît la fable de Saturne et de Jupiter. Qu’est-ce que Saturne et qu’est-ce que Jupiter ? La nomenclature chimique, qu’on trouve chez les auteurs, vous fera connaître à quels métaux conviennent ces deux noms. Mais nous ferons remarquer, en toute conscience, que le Saturne et le Jupiter des Sages ne sont pas les mêmes que ceux des chimistes profanes. Qu’on y prenne garde, et que l’on n’aille pas faire de la soudure de plombier ou de ferblantier. Nous ne travaillons pas sur des produits bruts, et encore qu’ils soient tous empruntés à la famille des métaux, ils ne sont propres à l’œuvre qu’après avoir subi une préparation qui les rend « philosophiques ».

Si l’on adopte la voie humide, on procèdera selon l’art en mettant en contact nos deux éléments, de telle sorte que l’un absorbe l’autre, ce qui donnera un produit nouveau qui tiendra des deux, sans qu’il soit possible désormais d’en faire le départ, du moins de manière chimique. La voie sèche suppose, évidemment, une combinaison obtenue par un procédé adapté à la nature des corps. Mais qu’on ne mélange pas les deux voies : les liquides s’unissent aux liquides, et les solides, aux solides.

Dans cette opération, le feu joue un certain rôle. Une des figures représente Saturne croquant son fils au milieu d’un brasier. Il faut prêter ici la plus grande attention aux discours des philosophes. Celui-ci assure que le feu élémentaire est le destructeur des corps, et que leur fusion en volatilise l’âme ; celui-là déclare que les Sages brûlent avec l’eau, mais prohibent en même temps les liqueurs corrosives, telles que les acides. Le disciple se trouve donc enfermé dans un cercle vicieux, dont il lui est fort difficile de sortir à son avantage. Il faut prendre la moyenne des deux doctrines pour les accorder ensemble. Il est une eau qui renferme le feu du Ciel ; c’est la rosée, ou flos coeli, que nous avons vu épreindre dans une planche précédente. On sait que la rosée renferme un principe acide qui brûle à la lettre. Les objets soumis à son action ne tardent pas à tomber en poussière. Nous devons faire observer, cependant, que la rosée philosophale diffère, en réalité, de la rosée commune. Elle est, néanmoins, formée des véritables pleurs de l’Aurore unis à une substance terrestre, qui est le sujet de l’œuvre.

Lorsque Saturne a accompli son horrible festin, on doit, dit Philalèthe, faire passer sur lui toutes les eaux du déluge, non pas de manière à le noyer, mais à corriger les effets d’une digestion laborieuse en éliminant les toxines résultant de la fermentation. C’est ce qu’on appelle « blanchir le nègre ». L’opération est rude, mais efficace, si l’on y persévère, car il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Ce lavage à grande eau dépouille le corps de ses impuretés, en corrige les humeurs et le rend dispos pour les opérations subséquentes. On le distille alors hermétiquement afin de n’en rien perdre ; on en précipite le sel qui se présente en petits cristaux très hygrométriques, et qu’on doit soustraire aussitôt aux influences de l’air. C’est pourquoi on l’enferme, comme le montre une autre figure, dans un flacon bouché à l’émeri et qu’on tiendra en réserve.




La huitième planche nous fait voir le mercure des philosophes réalisé, tandis que la planche deux n’en présentait que les éléments constitutifs. Il est le produit du Soleil et de la Lune qui sont à ses pieds. Les aigles volent autour de lui parce qu’on lui fait subir dans le matras les sublimations nécessaires, ce qui est indiqué au bas de la planche par l’athanor où l’on a mis l’œuf à incuber.

Le mercure des philosophes, animé et sublimé selon les règles, doit circuler longtemps dans le vase avant de produire les heureux effets qu’on attend de lui. Mais il y a plusieurs mercures dans l’œuvre, et Philalèthe en signale un second, tout particulièrement, sous le nom de lait de vierge. Celui-ci diffère du premier en quelque chose, bien qu’ils soient tous les deux de même essence. Philalèthe, Ripley et d’autres vont jusqu’à dire qu’il s’agit du mercure commun. Basile Valentin, au contraire, le bannit avec malédiction. Certains ont cru que le lait de vierge pouvait être obtenu par une combinaison des deux. Nous connaissons un artiste qui a réalisé ce tour de force pour le plaisir de vaincre la difficulté, sans prétendre en tirer d’autre conséquence. Nous sommes donc en mesure de certifier l’opération comme réalisable, ce qui n’implique pas que nous adhérions à son emploi dans la pratique. Il faut accueillir avec la plus grande réserve tous les noms bizarres imposés par les philosophes à certains ingrédients. Ces différentes épithètes ne servent qu’à déguiser la suite des opérations. De telle sorte que le même produit, suivant qu’il est ou n’est pas exalté, porte tel nom ou tel autre. Et il est vrai, après tout, que l’alcool, bien qu’extrait du vin, en diffère et par le nom, et par l’aspect, et par la puissance, et par les effets, de même que le vin diffère du raisin, d’où il est tiré...




La neuvième planche nous ramène au flos coeli. Pourquoi ce retour, et à quoi bon y recourir de nouveau, puisque nous nous en étions approvisionnés ? Ce n’est pas que l’auteur du Mutus Liber veuille nous renvoyer à la campagne pour en avoir d’autre ; mais il était bien obligé d’en répéter le symbole, du moment que cet agent céleste doit entrer dans une nouvelle combinaison.

Nous voyons, dans une des figures de cette planche, Mercure en train d’acheter un pot de cette eau divine à une paysanne. C’est donc qu’il en a besoin pour quelque usage. Philalèthe prescrit, effectivement, de laver le mercure à plusieurs reprises, de façon à lui faire perdre une partie de sa nature huileuse. Il décrit soigneusement cette opération, qui s’accomplit avec l’eau céleste portée à une certaine température, modérée néanmoins, car il faut un rien de trop de chaleur pour que la partie ignée du flos coeli reprenne le chemin des astres. Philalèthe est un grand maître, sa parole fait autorité et il présente le travail avec une ingénuité si convaincante qu’aucun soupçon de fraude ne saurait vous effleurer. Mais nous devons éventer ici une ruse : Cet auteur a confondu à dessein, dans son ouvrage, la voie sèche et la voie humide. Ce serait donc un tort d’appliquer à une technique ce qui convient à l’autre. Mais, cette remarque faite, nous reconnaissons que l’esprit astral joue un rôle permanent dans les opérations.

Et puisque nous employons la locution de Cyliani, arrêtons-nous aux interprétations invraisemblables auxquelles ce terme assez récent a donné lieu. Des écrivains d’hier ont vu dans cet esprit astral une émanation magnétique de l’opérateur. D’après eux, il faudrait, pendant une période déterminée, subir un entraînement physique et moral, pour pratiquer avec succès cette sorte de fakirisme ou de yoga. La force du produit doit être proportionnelle à la puissance du fluide, de telle sorte que la poudre de projection obtenue multiplie à 100, 1000 ou 10 000, etc., suivant le potentiel de l’artiste. Ces fantaisistes prétendent ainsi imprégner la matière d’esprit astral comme on charge un accumulateur d’électricité. Voilà où mène l’analogie mal entendue et appliquée à tort et à travers. Nous ne nommerons pas ces théoriciens singuliers dont la sincérité est respectable ; mais nous devions signaler le fait pour mettre en garde le disciple studieux, et trop confiant, contre les lectures hasardeuses d’auteurs sans mandat et sans consécration, qui n’ont jamais produit que des livres, mais passent dès lors pour des Maîtres.




La dixième planche représente la conjonction. La première figure expose, dans les plateaux d’une balance, d’un côté, le sel indiqué par l’étoile, de l’autre le soufre désigné par une fleur qui, avec le cœur, forme sept pétales. Ce sont les proportions du rapport. Un homme verse sur cette fleur un liquide enfermé dans un flacon. C’est le mercure. Il tient, de l’autre main, un autre récipient plein d’esprit astral pour l’utiliser selon le cas. La femme place tous ces produits dans un matras à long col ; mais qu’on se rappelle ici ce que nous avons dit du rôle de la femme dans l’œuvre : les deux agents personnifiés de la sorte sont les matières elles-mêmes, et les divers accessoires qui les accompagnent déclarent leur état d’exaltation.

A la seconde rangée, l’artiste scelle le matras au sceau d’Hermès. Il en présente le col à la flamme d’une lampe, de manière à ramener le verre à un état pâteux et ductile. Il doit l’étirer ensuite avec précaution de manière à l’amenuiser au point voulu, tout en s’assurant qu’il ne se produit aucune capillarité par où pourrait s’échapper l’esprit du compost. Les choses en étant là, après avoir sectionné le verre, il en renverse sur elle-même la partie adhérente au matras pour en former un épais bourrelet. Aujourd’hui, cette opération s’exécute très facilement au gaz, à l’aide du chalumeau. Quelques praticiens, d’une habileté consommée, emploient un procédé automatique d’une plus grande perfection. Enfin, quel que soit le moyen adopté, l’on place ensuite l’œuf dans l’athanor et la coction commence.

Nous ne dirons rien de l’athanor. Le Mutus Liber en présente la forme et les dispositions intérieures. Philalèthe le décrit soigneusement Nous n’ajouterons aux dits de cet auteur qu’une remarque importante : la construction du fourneau est en partie, allégorique, et il y a beaucoup à y apprendre au point de vue de la conduite du feu et du régime de l’œuvre. Pour ce dernier, l’Ouvrage secret de la Philosophie d’Hermès, attribué à d’Espagnet et cité avantageusement, sera utile à suivre, car on y trouve le Zodiaque des Philosophes.

La dernière figure de cette planche démontre que la conjonction est opérée : le Soleil et la Lune sont unis. Le travail a donné les couleurs requises. Elles sont ici synthétisées dans un cercle d’abord noir, puis blanc et enfin jaune et rouge. Le produit obtenu multiplie à dix, comme l’énoncent les chiffres.




La planche onze proclame que l’opérateur est entré dans le régime du Soleil, c’est-à-dire qu’il a obtenu l’or des philosophes, qui n’est pas l’or vulgaire. Nous avons déjà parlé de cet or mystérieux. Bien que Jupiter joue un rôle nominal dans le processus opératoire, il ne s’agit point du bisulfure d’étain, mais du véritable « or mussif » ou secret. Nous confesserons cependant, en toute vérité, que ce n’est pas un produit de la nature, mais de l’art. Des chimistes contemporains — pris indûment pour des compétences — ont cru le rencontrer dans le vitriol commun, qu’ils se flattaient de rendre philosophique. Ils ont mal entendu Basile Valentin. Le stroma de la dissolution de ce sel, considéré par eux comme un « or naissant », n’est qu’un mirage fugace et ne laisse, à l’analyse, que déception.

Un auteur, célèbre à d’autres titres et qui a joui, dans certains milieux, de quelque prestige — il nous faut nommer Strindberg pour prévenir contre ses égarements — s’est échoué dans une technique puérile et ridicule. Son Livre d’Or est une aberration qui appelait un charitable silence. Philalèthe et d’autres conseillent, à qui ignore l’or artificiel, de le chercher dans l’or vulgaire, en signalant toutefois ce travail comme long et ardu. Il faut, dans ce cas, lui faire subir des manipulations difficiles et dangereuses, car on peut transformer ce métal en fulminate, et les Mémoires du XVIIIe siècle rapportent plusieurs accidents mortels consécutifs à cette préparation. Mais si le disciple est instruit à la bonne école, il évitera cette embûche sophistique et opérera hermétiquement ; il écartera ainsi ce péril redoutable. Les maîtres savent atteindre le but en suivant d’autres voies, qu’ils se gardent bien d’indiquer, mais qui ne sont pas introuvables, si l’on raisonne avec sa raison plutôt qu’avec les livres erroneurs des Sages. « Il faut de l’or pour faire de l’or », dit l’axiome classique ; c’est juste, encore qu’il y ait deux ors différents pour mener l’Oeuvre à bonne fin. Cette planche fait voir qu’on recommence ici toutes les opérations précédentes. Il faut élever le mercure à un plus haut degré de sublimation au moyen des aigles, le redistiller pour lui donner une animation plus grande.




La planche douze nous enseigne comment on peut porter ce mercure à une échelle supérieure. Il faut, à cette fin, recommencer les imbibitions de flos coeli jusqu’à ce que le mercure, qui en est avide, en soit imprégné à saturation.




La treizième planche est une répétition de la dixième, car dans l’Oeuvre, toutes les opérations se suivent et se ressemblent ; mais cette nouvelle conjonction, qui s’opère avec des matières sublimées à l’extrême, n’est autre que le commencement des multiplications. Le travail est le même que celui de la planche dix et, dans la coction, on verra reparaître les couleurs. La durée de celle-ci décroît à mesure que la puissance multiplicative augmente, de telle manière qu’il ne faut, à la fin, qu’un jour pour obtenir le résultat qui, au début, demandait des mois. Les chiffres de cette planche donnent les puissances de transmutations obtenues par les coctions subséquentes.




La quatorzième planche est principalement consacrée à l’instrumentation. On y voit le matras scellé hermétiquement avec son bourrelet, tel que nous l’avons décrit ; le mortier et le pilon pour les broyages ; la cuillère à écrémer ; les balances pour déterminer les justes poids ; le fourneau des premières opérations avant l’emploi de l’athanor.

Nous rappelons qu’il faut entendre les broyages, la décantation, l’écrémage et tout le reste d’une manière philosophique, encore qu’une trituration, un décantage et écrémage soient positivement nécessaires pour rendre les matériaux propres au travail ; mais, par la suite, ces opérations se font d’elles-mêmes et, pour ainsi dire, automatiquement par la réaction des corps les uns sur les autres. Le disciple devra méditer profondément sur la femme à la quenouille, et la suivre avec sagacité dans ses manipulations ; elles ne sont pas indifférentes et tout y parle au vrai fils de science. Nous ne pouvons ici transgresser les volontés de l’auteur, qui témoigne de son dessein bien arrêté de laisser le symbole exprimer seul toute sa pensée. Si ces lignes tombent sous les yeux d’un Adepte, il approuvera notre réserve, qui frise pourtant l’indiscrétion. Mais, pour le surplus, qui potest capere capiat




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La quinzième et dernière planche représente l’apothéose de Saturne, victorieux de son fils Jupiter qui l’avait détrôné, et gît, inerte, sur le sol. C’est la solarisation du plus vil des métaux, sa résurrection et sa glorification dans la lumière. Les deux branches d’églantier du frontispice sont chargées de baies rouges et de baies blanches remplies de semences actives dont chacune a le pouvoir de muer en or ou en argent tous les métaux impurs. De soi-disant mystiques — qui nient la possibilité de l’œuvre métallique et n’ont trouvé dans les allégories des philosophes qu’un traité d’ascèse dont ils seraient fort embarrassés d’expliquer chaque symbole — ces pseudo-mystiques voient dans cette planche une image de la résurrection de l’homme et de son retour dans la patrie céleste, et ils s’extasient béatement sur cette découverte qu’ils ne sont pas loin de considérer comme géniale.

Mais si nous redevenons pur esprit, c’est donc que notre corps en renfermait l’essence sous sa forme grossière et, dans ces conditions, on ne saurait refuser aux métaux les mêmes propriétés. L’esprit ou le feu est partout et dans tout : il gît dans le silex si froid en apparence, dans les métaux qu’on transforme en fulminates inflammables et détonnants au moindre choc. Or, la transmutation est un phénomène qui fait passer l’espèce, du plan inférieur au plan supérieur, au moyen d’un agent spirituel, véritable semence nommée poudre de projection. Ce produit merveilleux s’obtient par la mort et la putréfaction réelles d’une substance métallique, laquelle, transfigurée, a la propriété de modifier à son tour les êtres de sa nature. Ceux-ci, sous son action, subissent de même une mort et une résurrection promptes, qui les élèvent à leur plus haut degré de dignité. Les Hermétistes comparent cette transformation à celle du blé. Le grain se corrompt dans la terre, s’assimile les éléments grossiers du sol et, par le travail d’une longue digestion, les mue en pur froment dans le rapport de cent pour un. Cette digestion est plus ou moins activée par l’ambiance. Dans certains climats, la moisson a lieu trois mois après les semailles, et sous le tropique, la végétation a quelque chose de presque instantané. Il est donc tout à fait rationnel qu’un ferment doué d’une grande puissance et projeté dans des corps soumis à une température élevée, puisse les faire évoluer avec une rapidité qui tient du prodige.

L’évolution est la loi de la vie : le minéral devient végétal et le végétal animal, par voie d’intussusception ; mais ce transit est subordonné à la médiation d’un agent extérieur, plante ou bétail. Si donc les métaux sont admis de la sorte à passer d’un règne dans l’autre, avec l’aide d’un élément approprié, il est plus logique encore qu’un certain or parfait et quintessencié, ramené à son état radical et spermatique, ait la vertu d’exalter et de convertir en lui-même ses homogènes. N’est-ce pas ainsi que le germe humain, en gestation, assume et transforme la substance des êtres d’une origine moins noble ? La nutrition est une métamorphose continue. De même que, dans les trois règnes, tout converge vers l’homme, dans les minéraux, tous aboutissent à l’or. Mais il n’en faut point déduire que la nature, à la longue, fasse de l’or avec du plomb. Elle a besoin, pour cet effet, du secours de l’art, c’est-à-dire du ferment magique qui en opère la transmutation.

L’or est appelé le soleil, car, en grec, aur est la lumière ; il est le ciel des métaux, la spiritualisation de l’espèce. Les métaux deviennent donc or comme, à certains égards, notre corps devient esprit par le travail de la fermentation posthume. La putréfaction, nauséabonde et hideuse, est pourtant la prestigieuse fée qui opère tous les miracles du monde. C’est une grossière erreur de croire que, chez l’homme, l’âme abandonne le corps avec le dernier souffle. Elle est elle-même entièrement chair, car la matière est une modalité de l’esprit à différents états sous la dépendance d’une étincelle majeure et plus subtile, qui est le Dieu de chaque organisme et si la Science nie la réalité de l’esprit parce qu’elle n’en a jamais trouvé trace, elle déshonore son nom. Un cadavre, rigide et glacé, n’est nullement mort au sens absolu. Une vie intense, mais inconsciente heureusement et sans réflexes sensibles, continue dans la tombe, et c’est de cet horrible et plus ou moins long combat — qui est le Purgatoire des Religions — que la matière, distillée, sublimée, transmuée et vaporisée par l’action du Soleil, s’élance dans le plan amorphe, qui a ses degrés depuis l’air jusqu’à la lumière élémentaire et de celle-ci au feu principe où tout finit par se résoudre et d’où tout émane à nouveau.

Nous croyons avoir accompli notre tâche avec toute la probité requise, et fait luire quelques clartés nouvelles dans un domaine obscur. Au disciple, maintenant, de parachever l’ oeuvre. Quant à ceux qui prétendent acquérir la Sagesse sans mérite et seulement de quelque obole vile, et méprisable, nous leur disons, comme le saint Jérôme de la légende au riche et désœuvré Cratus : « La Philosophie ne vous est pas idoine ».

Pour vous, fils de Science, souvenez-vous du signe éloquent que vous adressent les figures terminales de la quatorzième planche, et de la glose qui clôt le Mutus Liber : Si vous avez compris, travaillez dans le silence et fermez quelque temps encore la bouche sur le Mystère.

MAGOPHON.