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MUSAFIA Epitre Mezahab (1640)

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ÉPITRE MEZAHAB SUR L’OR POTABLE

BENJAMIN MUSAFIA

1640

ÉPITRE MEZAHAB

sur l’or potable, tirée de la réserve des Saintes Lettres et des opinions des rabbins, écrite avec sagesse pour son plus savant ami, maintenant très connu de l’Europe entière, par un érudit qui souhaite rester inconnu.
Je ne saurais dire tes louanges, car je sais que même des éloges immodérés resteraient au-dessous de tes très grands mérites, et par conséquent la sympathie qui me porte vers toi, parce que nous avons autrefois pratiqué des études communes, ne contribuerait pas à augmenter ta renommée, quand d’autres, qui portent un jugement juste, sans affection, sans passion, ont trouvé délibérément les mots rares capables de traduire ta supériorité. Lorsque tu me montres comment dignement t’honorer, que tu me proposes avec bienveillance un exemple de ton honnêteté envers un de tes tenants, que tu fais de moi maintenant l’arbitre d’une recherche plus haute, pourquoi refuserais-je sans reconnaissance d’obéir à ton commandement? Il est préférable de payer ton humanité avec un défaut de confiance en moi, que de ne pas te satisfaire entièrement en préservant ma propre tranquillité. J’écrirai avec précision, car pour un savant, tant nous haïssons de débiter des mots, c’est une goutte de sagesse ; et nous n’envions pas la beauté du style quand nous proposons un exposé, non pas élégant, mais vrai. Tu m’as posé la question de savoir si le terme d’or potable, alors découvert par les savants de notre peuple, fut autrefois par eux convenablement examiné. Tu as insisté pour que je te présente les textes, pour que je cite les autorités, et que j’y ajoute de vraies défenses. Sache que voici la réalisation de ton voeu, qui m’aura donné beaucoup de plaisir si je t’ai procuré quelque divertissement !
Les Hébreux ont possédé toutes les sciences et les arts, dont on rapporte que de jour en jour ils prétendent à la nouveauté. Les Anciens les avaient déjà découverts : comme la technique de la presse à imprimer qu’ils ont exactement indiquée avec l’impression du Décalogue dans les deux tables de la Loi, et le frontal avec le pectoral du souverain pontife. C’est ainsi que la Sainte Ecriture fait savoir nettement le caractère dangereux des tonnerres de la poudre de nitre, quand dans Deutéronome XXIX, 23 on lit la sévère menace d’embraser la terre entière avec le soufre et le sel (il faut sous-entendre le nitre). Mais j’en passe beaucoup sous silence. J’ajouterai peu de chose sur la chimie. Adam - soit qu’il ait été instruit par le suprême fondeur des choses, soit qu’il ait été conduit par sa recherche des retraites de la nature les plus difficiles à pénétrer - fut le premier, je n’oserai pas dire chercheur de la chimie, tout comme des autres arts, mais le premier docteur. C’est vraisemblablement instruit par lui qu’ensuite Tubal-Caïn s’appliqua à la métallurgie, comme le rapporte Genèse IV, 22. Moïse, David, Salomon, au témoignage du texte sacré, connurent à fond les opérations les plus secrètes de la chimie, et les cultivèrent. Pourquoi alors m’y attarder ? Je me propose de présenter des choses dont on n’a pas entendu parler. Non seulement la Sainte Ecriture a mentionné l’or potable, mais encore a proposé surtout et richement six autres altérations et réductions d’or, dont deux n’ont pas été jusqu’ici recherchées par les chasseurs de mystères, sans en savoir même le nom. Quant aux quatre autres, il a plu aux hermétistes de les appeler ainsi : la première or raffiné, la seconde chaux d’or, la troisième essence de l’or, la dernière or végétatif, dénominations qui ne sont pas en désaccord en vérité avec celles que je vais rapporter une à une.
La première espèce, l’or potable, est nommée mezahabh, à savoir eau de l’or, dans Genèse XXXVI, 39.
Le seconde est dite or raffiné, zahabh mezukak, dans I Paralipomènes XXVIII, 18.
La troisième, la chaux de l’or, est appelée zahabh saruf, or brûlé, dans Exode XXXII, 20.
La quatrième, l’essence de l’or, zahabh tahor, or pur, dans II Paralipomènes IX, 16-18.
La cinquième, l’or végétatif, zahabh Parvaïm, dans II Paralipomènes III, 6-8.11 est dit dans la langue rabbinique zahabh mosi’ pérot, l’or qui produit du fruit, parfois aussi zahabh shé-hu’ ‘oseh pérot, l’or qui fait des fruits.
La sixième, un or inconnu des Hermétistes, zahabh mupaz, or résistant dans I Rois X, 18. Il est dit chez les rabbins domeh le-gaphrit musutat ba’ésh, semblable au soufre allumé dans le feu, ou parfois domeh la-paz, semblable à la pierre précieuse dite paz.
La septième, qui n’a pas été découverte par les hermétistes, zahabh shahut, or effilé dans I Rois X, 16. Cet or, les rabbins l’ont appelé çà et là zahabh she-nitwah ka-hut, l’or qui est filé comme un fil, ou parfois shenimshakh ke-sha’wah, qui s’étire comme de la cire.
Les rabbins ont ajouté de plus la connaissance d’un or, dont certains dans Bemidbar Rabbah, ou Rabbi Simeon ben Lakish dans Shemot Rabbah, f. 45, ou Rabbi Hisda dans Yoma, f. 44, se sont persuadés qu’il est l’or de Parwaim de II Paralipomènes III, 6-8 et le disent domeh le-dam ha-parim, semblable au sang des taureaux, un or intensément rouge, de cet autel de l’encens dont le grand prêtre se servait le jour des expiations, entièrement fondu. Et rabbi Bib ajoute sur ce texte cité dans Shir ha-shirim Rabbah l’or du Propitiatoire, qui présentait une couleur écarlate, mais comme je n’oserais affirmer si cette couleur est naturelle ou un produit de l’art, j’ai pensé inutile de l’examiner parmi les opérations de l’or; donc après avoir donné la connaissance des noms, j’entends définir exactement, avec l’aide de Dieu, les sept espèces d’or.
L’or potable est une liqueur faite à partir de l’or, capable de convertir en or tous les métaux, dont la recette était en possession de Matred le père, de Meheytabel, de Mey-zahabh, selon Genèse XXXVI, 34. C’est pourquoi l’interprète chaldaïque, et même le paraphraste hiérosolymitain ont traduit avec soin "la fille de Mey-Zahabh" par « la fille de celui qui a fondu l’or ».
Pour présenter cette opinion les rabbins ont changé dans les mots Meyzahabh le point voyelle tzeré en chirik, et prétendent qu’on peut lire avec raison mi zahabh : « qu’est-ce que l’or ? », comme polir suggérer que Matred tenait l’or à vil prix, et comme il le méprisait il avait coutume de demander « qu’est-ce que l’or ? ». Car il pratiquait l’art de transmuer tout à fait l’or en eau capable de ramener tous les métaux en or véritable.
Il convient quand le texte sacré nous propose des exemples, d’en tirer deux transmutations, celle de l’argent en or, et celle de l’airain en ce même or, par l’apposition peut-être de la liqueur en question. Il est patent en effet que David convertit l’argent en or, parce qu’autrement le texte sacré manquerait de cohérence, car on lit dans I Paralipomènes XXIX, 4 : David avait consacré sept mille talents d’argent raffiné pour revêtir les parois du temple, et dans II Paralipomènes III, 6-7-8, il est dit que Salomon revêtit de bon or le Temple. Si le père a consacré de l’argent pour revêtir les parois, alors que le fils employa de l’or, aurait-il effrontément négligé les ordres du père ? Mais les rabbins ont savamment ôté une difficulté qu’ils avaient soulevée. C’est dans Shemot Rabbah, chap. 35, Bemidbar Rabbah chap. 12, comme aussi dans Shir ha-shirim Rabbah, où ils témoignent que l’argent consacré par David fut en réalité de l’or, qu’aucun autre ne peut surclasser. Et toute la suite de la Sainte Ecriture ne témoigne d’autre chose que parfois l’airain fut converti en or pur puisque Ezra au livre I, VIII, 25 s’exprime ainsi : Et je pesai dans leurs mains 650 talents d’argent, des ustensiles d’argent pour 100 talents, 100 talents d’or, 20 coupes d’or pour 1000 dariques, 2 ustensiles du meilleur airain, précieux comme l’or. Qui niera que ces coupes d’airain, puisqu’il n’y en avait que deux parmi tant d’offrandes d’argent et d’or, n’aient pas présagé quelque chose de rare, surtout puisque le texte affirme que l’estimation de cet airain ne le cédait en rien à l’or. Je me suis persuadé que cela avait consisté en la mutation des vases d’airain en or, et ce, non par une hypothèse vulgaire, mais parce que je raisonne de la manière suivante. Ceux qui possèdent des rudiments de grammaire savent assez que dans la langue sainte l’or est du genre masculin, et l’airain du genre féminin. Or le texte dit ainsi : « des vases d’airain rouge » [en mettant "rouge" au masculin], alors qu’il aurait fallu dire « rouge » au féminin, ce qui indique assez implicitement que cet airain avait été converti en or rouge, comme le laisse sous-entendre l’adjectif au masculin. En outre, « rouge », en hébreu mustahab, signifie sans aucune corruption, d’après les règles de grammaire où la lettre tsadé est changée en zain, « doré », ce qui revient à dire que l’airain est véritablement doré, ou que ce qui fut d’abord airain est maintenant de l’or.
L’or affiné est un or séparé d’un alliage quelconque de minéraux, sans le secours d’aucun feu ou fusion, tel que, au témoignage de la Sainte Ecriture en I Paralipomènes XXVIII, 18, David le consacra dans la fondation de l’autel de l’encens. La manière d’apporter cette pureté à l’or, selon la tradition confiée à la mémoire, Rabbi Judan avec son école déclare dans le Shir ha-shirim Rabbah qu’elle était la suivante : L’or était enseveli dans un fumier chaud pendant sept ans ; quand on le déterrait ensuite on le trouvait absolument pur, la crasse ayant été consumée par cette chaleur douce. Rabbi Jannai avec son école montre qu’il y avait un procédé plus bref : L’or était découpé en morceaux de la grosseur d’une olive, que l’on donnait à manger à des autruches, dont l’estomac le rendait en or très pur. C’est l’opinion que soutient clairement Ris Lakis dans Shemot Rabbah, chap. 2.
La chaux de l’or est une poudre très fine, en laquelle par la force des sels et des esprits l’or corrodé est dissous ou réduit. J’ai distingué justement l’or dissous, car il ne peut être réduit, mais peut-être est-il capable de réduire en or les autres métaux. Quant à l’or corrodé, il en ressort renouvelé, quand l’âcreté en a été écartée. Moïse a procédé à cette régénération, comme le rapporte Exode XXXII, 20 : Puis il prit le veau d’or, le brûla au feu, et le réduisit en une poudre très fine. Il est bon d’ajouter sur ce texte le Commentaire de Rabbi Abraham Aben Ezra, où il a écrit : « D’autres expliquent le mot « il brûla » comme s’il était écrit « il fondit », mais il n’est pas besoin d’une telle explication, car il existe une chose que l’on mêle à l’or dans le feu, et l’or est brûlé aussitôt, il reste noir, au point de ne pouvoir être ramené de nouveau en or. Cette chose en vérité est conforme à l’expérience et vraie. » Jusqu’ici Abraham Aben Ezra. Je n’ignore pas que le sel vulgaire mélangé à l’or, dans un feu à réverbère, se réduit en chaux spongieuse. Or il objecte aux rabbins cités que l’or du veau d’or fut non point corrodé, mais dissous, puisqu’il affirme d’abord que la poudre brûlée ne peut être ramenée en or. En outre, il dit que la poudre reste noire. Faut-il sous-entendre la tête de corbeau, qui fait le bonheur des hermétistes ? Mais c’est à bon droit qu’il juge que cet or ne fut pas corrodé, car il eût été un poison fatal, alors que Moïse en abreuva, sans faire le tri, méchants et innocents. Notre maître Moïse de Gérone dans son Commentaire sur le même texte, a embrassé la même opinion, en disant « Or brûlé, peut-être non fondu, mais vraiment brûlé et réduit en poudre, comme l’estime Rabbi Abraham, parce que jeté dans l’eau, étant donné sa légèreté, il flotte à la surface. »
L’essence de l’or est l’or réduit par l’art à sa propre masse, et à un poids mille fois inférieur, qui ajouté à d’autres métaux les convertit en or selon certaine masse définie. Nous accordons certes que l’or abonde en mercure et que lorsque celui-ci a été en grande partie extrait par l’art, le soufre, comme une forme plus vive, continue spontanément, par une poussée naturelle, à expulser les formes des autres métaux, à s’associer les matières, dans la mesure de l’étendue de ses actions et de ses forces. C’est cette essence que Rabbi Juda fils d’Ame, dans Shemot Rabbah, chap. 12, nous a laissée en mémoire : « Salomon avait pris mille talents d’or, qu’il mit au feu, pour les réduire en un seul talent ». Cette opinion avait été celle, presque dans les mêmes termes, des rabbins dans le Talmud de Jérusalem.
L’or végétatif est un or qui se nourrit, s’augmente et produit semblable à lui. Un tel or se conserve dans une terre qui peut-être dépasse les puissances de la philosophie. Le roi Salomon, au témoignage de la Sainte Ecriture dans Il Paralipomènes III, 6-7-8 quand il dit : et l’or l’or des fruits, le suggère aux sagaces, comme s’il disait que dans le Sanctuaire il y a de l’or qui produit des fruits. Les rabbins qui scrutent plus à l’intérieur disent dans Shemot Rabbah, chap. 35, et dans Bemidbar Rabbah, chap. 12, que l’or de Parwaim fut ainsi nommé parce qu’il portait des fruits. Opinion qu’éclaire avec élégance Rabbi Oshaia dans Yoma, f. 21, lorsqu’il dit : « Quand Salomon édifia le Temple, il y planta toutes sortes de fruitiers délicieux, et qui à partir de l’or produisaient des fruits en leur temps, qui tombaient quand la brise soufflait sur eux, car il est écrit dans Ps. LXXII, 10 : Et son fruit est secoué comme le Liban. Mais par la suite, quand les Gentils entrèrent dans le Temple, ils séchèrent. Car il est écrit dans Néhémie I, 4 : et la fleur du Liban fut flétrie. » Cette même doctrine est répétée abondamment, avec peu de changements, par les rabbins dans Yalqut, chap. 8, 24, et dans Shir ha-shirim Rabbah. Je ne suis pas capable d’énoncer les mystères qui sont cachés dans la phrase citée ; il suffit de constater que pour fondre l’or végétatif, il est besoin de plusieurs choses qu’on a voulu signaler à mots couverts.
Premièrement : c’est la faveur de Dieu le plus grand et le meilleur et sa bénédiction que présente la construction du Temple, afin que nul ne pense acquérir cet art par sa propre industrie, son intelligence, la lumière de la raison, et que chacun se persuade qu’il est besoin de la lumière de la grâce. Deuxièmement : par la sagesse de Salomon est suggéré qu’il y a un intellect possible, des dispositions naturelles, des habitudes et des actes acquis par de longues études. Troisièmement : quand on montre Salomon en train de planter, il apparaît que sans la terre philosophique l’or ne poussera jamais. Quatrièmement : un temps fixé est nécessaire pour l’œuvre, car c’est lentement que se déroule une telle opération ; aussi est-il ajouté à bon droit : « ils produisaient des fruits en leur temps ». Cinquièmement : pour la maturation des fruits, et leur cueillette, on suggère qu’il faut souffle et brise.
L’or résistant ou diamanté est un or lumineux si compact qu’il ne peut être fondu ou travaillé au marteau. C’est avec lui que Salomon recouvrit le trône d’ivoire en I Rois X, 18. Il est en effet appelé en hébreu mupaz, de la racine pazaz ; il est fortifié à cause de sa solidité et de sa dureté, comme le dit encore Rabbi Hasda dans Yoma, f. 44, parce qu’il est semblable à certaine pierre précieuse nommée paz. Ce qui se lit encore dans Yalqut, chap. 22 et ce n’est pas à tort que le grand commentateur sur le texte cité des Rois dit que cet or fauve était resplendissant comme une pierre précieuse. Enfin Rabbi Patriki frère de Rabbi Drossai affirme, comme on peut le lire dans Shemot Rabbah, chap. 35, ce qui est répété en différents endroits, que cet or se présentait comme du soufre allumé dans le feu.
L’or étiré est un or dont la dureté cède place à l’étirement, comme l’ajoute Rabbi David Kimhi dans son Commentaire à I Rois X, 6, disant que cet or s’étire comme de la cire, opinion qu’il tira de Shemot Rabbah, chap. 35 et des textes cités plus haut, où il est établi que l’or susdit se tire comme un fil, et que de cet or comme de la cire on peut extraire un onguent pour recouvrir. C’est ce dont témoigne Rabbi Hasda dans Yoma, f. 44, disant que cet or pouvait être étiré comme un fil. Les rabbins dans Shemot Rabbah affirment que cet or devint très rare autrefois après la destruction du Temple, et que maintenant on n’en peut trouver nulle part sur terre ; ils disent en effet qu’Hadrien en eut de la grosseur d’un œuf, et Dioclétien d’un poids d’un denier. Mais actuellement le peuple romain n’a rien de tel. De cette affirmation, je juge à bon droit que les livres de chimie rassemblés et brûlés par Dioclétien, selon le témoignage de Suidas, n’appartinrent pas comme il le dit aux Egyptiens, mais aux Hébreux. En effet, les histoires de l’Egypte leur attribuent plusieurs faits, surtout quand il s’agit des sciences, auxquelles s’attachaient plus solidement les Hébreux. Cela fut dit soit par jalousie ou par mépris pour ce peuple, soit, ce qu’avec plus de bienveillance j’incline à penser, seulement parce que les très savants Hébreux qui demeuraient à cette époque à Alexandrie étaient appelés Egyptiens.
Tout ce que j’ai su sur l’or, je te l’ai volontiers présenté, or non point vulgaire, mais tiré du trésor de la Sainte Ecriture, et auquel nul autre d’ailleurs ne peut être comparé, comme le dit Job XXVIII, 17.
Porte-toi bien.