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CHEVREUL Quatre articles sur l'Alchimie (1851)


Michel-Eugène Chevreul (1786-1889) 


Michel-Eugène Chevreul


QUATRE ARTICLES SUR L'ALCHIMIE

Parus au "Journal des Savants"

En mai 1851
En juin 1851
En août 1851
En décembre 1851


Premier Article.  Mai 1851

Beaucoup de gens croient qu’il n’y a plus d’alchimistes : le titre de cet article donne un dément! à cette opinion, dès lors on peut se demander comment il se fait que l’alchimie se soit propagée jusqu’à notre époque qu’on dit être peu favorable aux croyances, contraire aux préjugée et disposée à n’admettre que ce qui est positivement susceptible d’une démonstration? Cette question nous a déterminé à rendre compte d’un ouvrage qui, considéré absolument en lui-même, indépendamment de l’origine et de la propagation de l’alchimie, devrait être abandonné à l’oubli.
Nous espérons lier ce que nous nous proposons de dire sur l’alchimie à nos articles sur l’histoire de la chimie, et, pour cela, dans cet article, nous passerons en revue les principaux auteurs alchimistes, et les personnes les plus connues dans l’histoire de l’art hermétique, puis nous traiterons de la question de savoir si l’idée de la transmutation des métaux communs en métaux précieux est absurde.

§ 1. revue des principaux auteurs alchimistes et des personnes les plus connues dans l’histoire de l’art hermétique.

Pour juger l’alchimie au point de vue théorique et au point de vue pratique, et en apprécier l’influence sur la marche de l’esprit humain, il faut, conformément à ce que nous avons dit dans ce journal (octobre 1849, page 595), reconnaître que la partie spéculative qui correspond à ce qu’on appelle la, théorie d’une science est tout à fait étrangère à la pratique de ses procédés, par la raison quelle dérive non de ces procédés, mais d’un vaste système d’idées qui comprend la science sacrée et profane de l’antiquité et du moyen âge ; nous disons sacrée et profane, parce que nous comprenons dans un même ensemble la religion chrétienne avec les autres religions de l’Orient, et, en outre, toutes les connaissances du domaine du raisonnement qui étaient présentées alors sous la forme dogmatique, et conformément à l’esprit de la méthode a priori. En définitive, aucune liaison réellement scientifique n’existait entre les procédés de l’art alchimique et sa partie spéculative, puisée dans le vaste système d’idées dont nous parlons ; mais cette partie spéculative inspirait d’autant plus d’estime, que l’origine en paraissait plus respectable : aussi la faisait-on remonter tantôt à des êtres divins ou sacrés, tantôt à des personnages de la plus haute antiquité,
Les écrivains alchimistes ont assigné à leur art; une antiquité qu’il n’a pas, et la preuve en est dans leur dissentiment même sur l’époque à laquelle on doit en rapporter l’origine. Quelques-uns ont pensé que les procédés de transmutation des métaux avaient été communiqués aux mies des premiers hommes par des anges ou des démons, qui, épris de leur beauté, s’étaient servis de cette communication même comme d’un moyen de séduction ; il en est d’autres qui n’ont pas hésité attribuer à Tubalcaïn on à Vulcain l’invention de l’alchimie. On a prétendu aussi que la chimie remonta à Cham, fils de Noé, ou à son fils aîné Mezraïm (Osiris des Egyptiens), ou bien au fils de Mezraïm, Thot 1er (Athotis, Hermès ou Mercure), roi de Thèbes. On a prétendu encore que cette science se répandit peu à peu de l’Egypte dans le reste du monde, sous, le nom de chimie, d’art sacré, d’alchimie.
D’autres écrivains, en faisant remonter l’origine de la chimie ou des connaissances alchimiques à une époque moins reculée, ne motivent pas davantage leur opinion. Suivant eux, elle ne daterait que de xix à xvii siècles avant J. C., au lieu de xxv à xxiv. Le roi Siphoas ou Thot II (Hermès, Mercure Trimégiste des Grecs), aurait découvert la chimie en même temps que toutes les autres sciences et les arts,
C’est cette dernière opinion qui a compté le plus de partisans dans les premiers siècles du christianisme et le moyen âge, et c’est conformément à elle que tant d’écrits ont été attribués à ce personnage pour les recommander au respect des hommes. Les Arabes, en les traduisant du Grec dans leur langue, et en y ajoutant des commentaires, ont beaucoup contribué à en répandre la connaissance. .
Pour rejeter l’opinion qui attribue à Thot 1er la découverte d’une science expérimentale, il suffit de réfléchir aux travaux nombreux sur lesquels une science quelconque repose, à la faiblesse de l’intelligence de l’homme et à la brièveté de sa vie. A plus forte raison rejettera-t-on l’opinion de ceux qui font honneur d’une telle découverte à Thot II, lequel serait encore, disent-ils, l’inventeur de l’écriture, de l’arithmétique, de la physique, de l’astronomie et des arts,
Les ouvrages de chimie ou d’alchimie attribués à Hermès Trismégiste sont :      
La table d’émeraude ;
Les sept chapitres ;
Des poisons et de leurs antidotes ;
Des pierres précieuses.
La table d’émeraude est un écrit si vague, qu’on pourrait le prendre pour une allégorie absolument étrangère à l’alchimie, s’il n’était pas accompagné d’un commentaire attribué à un auteur qu’on désigne sous le nom d’Hortulain, le Jardinier, qui en développe un sens tout à fait hermétique, Hortulain passe pour avoir vécu au xiv e siècle.
Les sept chapitres ont évidemment un sens tout à fait alchimique et d’accord en beaucoup de points avec le commentaire d’Hortulain.
Nous allons rappeler les cents alchimiques les plus connus d’après l’ordre chronologique qu’on a assigné à leurs auteurs respectifs, afin de pouvoir citer ensuite les sources d’où nous déduirons des considérations générales sur les principales idées spéculatives auxquelles les alchimistes se sont livrés.
On a attribué des livres alchimiques à un Mède du nom d’Ostanès, que l’on a prétendu avoir été un élève de Sophar le persan qui aurait vécu 540 avant J.C., mais il est plus vraisemblable qu’un Ostanès égyptien, qui vivait au v e siècle de notre ère, en est l’auteur.
On a attribué à un prêtre païen nommé Jean un manuscrit alchimique écrit en langue grecque.          
Démocrite d’Abdère passe pour être l’auteur d’un manuscrit ; grec alchimique on suppose qu’étant à Memphis il rencontra une juive nommée Marie qui s’occupait d’alchimie avec succès. Cette Marie, considérée comme sœur de Moïse par quelques auteurs, figure à ce titre dans un dialogue intitulé Dialogue de Marie et d’Aros. Morien, qui vivait du viie au viiie siècle, cite Marie comme alchimiste.
Il est difficile de croire que les écrits précédents aient été composés avant l’ère chrétienne par les auteurs dont ils portent les noms ; il est donc bien probable qu’ils sont apocryphes ; en outre, l’opinion d’après laquelle on attribue des idées alchimiques à Hermès, a Moïse, à Sophar, à Ostanès le Mède, au prêtre Jean, à Démocrite, etc., n’est qu’une conjecture dénuée de toute preuve, surtout lorsqu’on se rappelle les efforts que l’on fît au moyen âge pour faire croire à l’ancienneté de l’alchimie afin de persuader de la sublimité de son œuvre le vulgaire, dont le respect pour la tradition était si grand alors !
Les écoles d’Alexandrie qui se rattachaient à l’institution du Musée, les écoles juives, les écoles néoplatoniciennes et les écoles chrétiennes des premiers siècles de notre ère n’ont jamais montré qu’elles se soient occupées de quelque chose de semblable à la pratique de la chimie ou de l’alchimie. Mais, incontestablement, à partir du christianisme jusqu’au ixe siècle, époque où écrivait Geber, l’alchimie avait fixé l’attention d’un grand nombre de personnes au point de vue spéculatif comme au point de vue pratique. Si on se rappelle les idées générales qui occupaient les esprits dans les premiers siècles du christianisme, la manière dont on envisageait les phénomènes du monde visible comme subordonnés aux esprits du monde invisible, il était tout simple que les personnes animées du désir de travailler la matière avec l’intention d’en modifier les propriétés, dussent chercher à changer les pierres les plus communes en pierres précieuses, les métaux les moins chers en argent et en or ; enfin il était tout simple encore que, pour obtenir la santé, comparable à la richesse, comme chose souhaitable pour le bonheur de celte vie terrestre, la recherche des remèdes en général et particulièrement celle d’une panacée à tous les maux ; devînt le but des efforts d’un grand nombre d’hommes.
Nous allons continuer la revue des personnes les plus célèbres dans les fastes de l’alchimie, soit comme auteur d’écrits ou simplement comme ayant travaillé au grand œuvre.
L’empereur Caligula est cité par les alchimistes pour s’être occupé de la transmutation i mais, en reconnaissant qu’il l’a opérée, ils avouent qu’il n’y trouva aucun avantage. On a dit que saint Jean l’Evangéliste faisait de l’or, et changeait les pierres les plus communes en pierres précieuses pour secourir les pauvres. On a attribue le savoir hermétique à Athénagore, parce que, dit-on, il en a fait preuve dans un roman intitulé le Parfait amour.
Sinésius de Cyrène, évêque de Ptolémaïde, est auteur d’écrits alchimiques.
Zozime de Panopolis, qui vivait au ve siècle, écrivit sur la, chimie et l’alchimie.                                  Enfin, nous citerons encore jusqu’à Geber, Pélage, Olympiodore, Démocrite (Pseudo-), Archélaüs ; Ostanès l’Egyptien, Théophraste le chrétien, Stéphanus, Hiérothée, Pappus ,et Cosme.
La conclusion que nous tirons de cette revue est que les auteurs les plus anciens qui aient admis la possibilité de la transmutation des métaux communs en or, sont postérieurs au Ie siècle de l’ère chrétienne.
Geber, qui vivait an ixe siècle, composa quatre ouvrages remarquables par le grand nombre de faits qu’ils renferment. Quoique l’auteur ait été imbu des doctrines alchimiques, elles n’occupent pas, dans ses livres, à beaucoup près, autant d’étendue que la partie pratique relative à la chimie proprement dite, et il est vrai de dire que la manière dont il envisage la transmutation des métaux n’avait rien d’invraisemblable à une époque où h méthode expérimentale n’existait pas.
Geber eut des successeurs chez les Arabes, parmi lesquels on distingue le médecin Rhazès, qui, dit-on, appliqua le premier la chimie à la médecine, Alpharabi, Salmana, Avicenne, Aristote (Pseudo-), Adfar, le maître du Romain Morien, Calid, Artéphius, Zadith, Haimon, Rachaïdib, Sophar, Bubacar, Alchid-Bechil et Albucasis, plus célèbre comme médecin familiarisé avec les opérations chimiques que comme alchimiste proprement dit, Albucasis appartient au xiie siècle.
Du xie au xiiie siècle on peut citer comme alchimistes, chez les Grecs byzantins, Psellus, Blemmidas et Théotonicus.
On croit que Aristæus, auteur d’un écrit alchimique, intitulé Turbo. philosophorum, et Rossinus, auteur de deux lettres alchimiques, vivaient à cette époque.
Mais, si nous suivons maintenant la propagation de l’alchimie au xiiie et xive siècle dans l’Europe occidentale, nous la voyons y prendre un grand développement, car les noms les plus illustres dans la science se rattachent à son histoire. Nous citerons :
Albert le Grand.
De 1193 à 1282.
Il s’occupa de chimie, mais on est loin d’être d’accord s’il est véritablement l’auteur d’un traité De alchimia, qui porte son nom.
Saint Thomas d’Acquin.
De 1225 à 1274.
Elève d’Albert le Grand, et auteur de Esse et essentia mineralium et du Thésaurus alchimiœ.
Alain de l’Isle.
De 1200 à 1298.
Qualifié du titre de docteur universel.

Roger Bacon.

De 1214 à 1394

Si, comme on le prétend, il s’occupa d’alchimie, il se refusa à publier ses travaux.
Alphonse, roi de Castille.

Le moine Ferrari ou Efferrari.

Arnauld de Villeneuve.

De 1235 à 1310

Raymond Lulle.

De 1235 à 1315.

Auteur du traité Ars magna et d’un nombre considérable d’écrits hermétiques
Les alchimistes affirment que Raymond Lulle convertit en or 50 milliers de mercure, de plomb et d’étain, afin de déterminer Edouard V d’Angleterre à faire la guerre aux infidèles.
Le pape Jean XXII.
De 1244 à 1334.
10° Jean de Meun.
De 1279 ou 1280 à 1365,
Le principal auteur du roman de la Rose.
11° Richard ou Robert l’Anglais.
12° Pierre Bon, de Lombardie.
13° Odomare.
14° Jean de Rupescissa.
15° Nicolas Flamel qui travailla de 1382 à 1412.

On voit, par les citations des noms précédents, que les hommes les plus savants, comme Albert le Grand, Alain de Lisle et Roger Bacon, occupèrent réellement d’alchimie ou passèrent pour yen être occupés ; qu’il en fut de même d’un saint, saint Thomas d’Acquin ; d’un pape, Jean xxii ; d’un roi, Alphonse de Castille ; d’un lettré, Jean de Meun ; d’un particulier, Nicolas Flamel. L’alchimie était donc un objet très sérieux à cette époque, elle s’emparait de l’esprit d’hommes de toutes conditions et le dominait à des titres divers. Mais les noms les plus illustres que nous venons de rappeler ne doivent pas leur renommée à la seule alchimie. Quant à Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle et Nicolas Flamel surtout, ils la doivent à leurs écrits alchimiques et à l’opinion des adeptes, leurs successeurs, qui n’ont jamais cessé de leur reconnaître la possession du secret de la transmutation.
Le xve siècle nous offre quatre noms célèbres à des titres différents dans l’histoire de l’alchimie, le comte Bernard dit le Trévisan, auteur d’un livre plein des détails les plus intéressants sur la vie d’un alchimiste du xve siècle, Jean Isaac et Isaac dits les Hollandais, enfin Basile Valentin. Si tous les quatre partagent avec Geber la gloire d’avoir possédé la science du grand œuvre, auprès des adeptes, les chimistes doivent les placer immédiatement près de l’alchimiste arabe, puisque leurs livres renferment des documents purement chimiques qui, aujourd’hui, sont les plus anciens matériaux de la science pure. Nous citerons encore Thomas Morton, le cardinal Nicolas de Cusa, Georges Ripley, l’abbé Jean Trithème, Jean Pico, prince de la Mirandole, Marsille Ficin.
Au xvie siècle vient Paracelse dont nous avons suffisamment parlé dan. un de nos articles sur l’Histoire de la chimie du docteur Hoëfer (novembre 1849, p. 665), pour nous abstenir de revenir sur les idées alchimiques de cet homme bizarre. Après Paracelse, nous citerons Ulstade, auteur du Ciel des philosophes, Jean Aurélio Augurelli qui célébra la pierre philosophale dans son poème de la Chrysopée, Venceslas Lavinius de Moravie, pur alchimiste, Denis Zachaire, dont le livre montre ce qu’était la vie d’un alchimiste au xvie siècle, comme le livre de Bernard le Trévisan montre ce qu’elle avait été au siècle précédent, Kelley, qui, après avoir eu les oreilles coupées comme notaire, convaincu de faux , devint alchimiste, Gaston de Claves, Blaise de Vigenère , Alexandre Sethon ou le Cosmopolite, dont l’histoire, selon les adeptes, prouve combien la vie d’un alchimiste se trouve compromise quand elle est à la disposition d’un prince convaincu de la puissance alchimique de cet homme, et dès lors combien est justifiée la prudence des personnes qui, possédant le secret du grand œuvre, ne veulent pas qu’on le sache.
Dans le xviie siècle un petit nombre d’hommes seulement acquirent de la renommée comme purs alchimistes, tels sont :
Sendivogius, qui publia le livre du Cosmopolite dont Alexandre Sethon était l’auteur. On attribua a Sendivogius plusieurs traités, particulièrement celui du, Vrai sel secret des philosophes et de l’esprit universel du monde.
Henri Nollius.
Gabriel de Castaigne, cordelier.
Jean d’Espagnet, président à Bordeaux; l’Arcanum hermeticae philosophiae, qui porte son nom, est attribué par quelques-uns à un anonyme que l’on qualifie de chevalier impérial.
Jean Agricola.
Samuel Northon.
Robert Flud.
Benjamin Massaphia.
9° Le véritable Philalèthe passe pour’ avoir été le pseudonyme d’un Thomas de Vagan.
10° Jean Frédéric Helvetius, auteur du Vitulus aureus.
Michel Mayer s’occupa beaucoup plus d’alchimie, au point de vue littéraire qu’au point de vue pratique. Non seulement il publia, sous le nom de Museum chimicum, un recueil de traités alchimiques de différents auteurs, mais il composa encore, un grand nombre d’ouvrages allégoriques concernant l’alchimie, dont la plupart sont ornés de figures d’une exécution soignée.
Olaüs Borrichius, auteur de plusieurs traités, savoir : De Ortu chimiae, Conspectus scriptorum chimicorum, Docimastia metallica, passe pour avoir été adepte.
S’il existe une preuve de l’influence de l’alchimie sur les esprits durant le xviie siècle, c’est de voir des hommes livrés à des travaux positifs, tels que André Libavius et J. Beccher, travailler en même temps à la pierre philosophale, ou, s’ils n’y travaillaient pas, ils croyaient, comme le célèbre Glauber, à la transmutation, enfin, si Kunckel a écrit contre les alchimistes, cependant plusieurs passages de ses livres indiquent qu’ils ne regardait pas l’alchimie comme une chimère.
Nous ajouterons que l’influence des idées alchimiques est bien sensible dans Van Helmont, quoique sa manière de voir ne lui permît pas d’envisager la transmutation de la même manière que les alchimistes, pour lesquels il existait au moins trois éléments, le soufra, le sel et le mercure. Cependant il était convaincu de la transmutation : car, dans un écrit intitule Arbor vitae, il assure avoir opère lui-même la conversion du mercure en or, avec une poudre de projection qu’un voyageur lui avait donnée. Mais, loin de conclure delà qu’il était adepte, il faut croire, au contraire, qu’il ne l’était pas ; autrement, pour opérer la transmutation, il n’aurait pas eu besoin de recevoir la poudre de projection de la main d’un étranger,
Dans la revue qui nous occupe, nous ne devons pas oublier de mentionner des hommes qui s’occupèrent d’alchimie comme illuminés, charlatans ou escrocs. Nous citerons Jean Borri, qui appartient certainement à la fois à ces deux catégories d’hommes après peut-être avoir appartenu à la première.
Au commencement du xviie siècle, apparurent les frères de la Rose Croix. Cette association mystérieuse ne s’occupait-elle, comme Lenglet Dufresnoy l’a avancé, que des sciences occultes, y compris l’alchimie, ou avait-elle un but politique, celui de renverser les trônes et la chaire de saint Pierre, comme l’ont prétendu plusieurs publicistes? Ce sont des questions que nous ne chercherons pas à résoudre.
S’il y eut au xviiie siècle des alchimistes, ils n’occupèrent point l’attention, publique au même titre que leurs prédécesseurs. La raison en est simple; au xviiie siècle, les hommes livrés à l’étude de la chimie la cultivèrent comme science, et les plus éminents traitèrent publiquement l’alchimie de chimère, ou, s’ils en reconnurent la réalité, ce fut en secret On chercherait donc vainement, dans ce siècle et dans le nôtre, des hommes vraiment distingués livrés à la fois à la pratique de la chimie et de l’alchimie comme l’avaient été Geber, les Isaac les Hollandais, Basile Valentin, André Libavius, ou des hommes qui, comme Glauber, ne travaillaient qu’à la chimie, mais en reconnaissant toutefois publiquement l’alchimie comme vraie. La conséquence de cet état de choses fut que les alchimistes du xviiie siècle n’eurent aucune influence sur la science, et que dès lors, ils ne sont plus comparables, sous ce rapport, à ceux des siècles précédents.
Parmi les hommes connus qui écrivirent sur l’alchimie, on peut citer Jean Conrad Barchusen, que la fin du xviie siècle peut tout aussi bien réclamer que le commencement du xviiie. Mais, si la transmutation des métaux était réelle pour Barchusen, et s’il a publié une suite de figures relatives à la pierre philosophale, il n’a pas donné une explication satisfaisante de ces figures. Frédéric Meyer, auteur de lettres sur l’alchimie, publiées en 1766, avait foi en la pierre philosophale, mais ses écrits chimiques et le rôle qu’il attribuait à des corps imaginaires, le causticum et l’acidum pingue, ne prouvent point en faveur de la sagacité et de la justesse de son jugement. Enfin, s’il est vrai, comme le frère du célèbre Proust nous l’a affirmé plusieurs fois, que Guillaume François Rouelle fut alchimiste, cela prouverait qu’au xviiie siècle l’alchimie n’était pas une chimère pour tous les hommes vraiment distingués. Mais, en admettant comme vraie l’assertion du frère de Proust, qui était élève de Hilaire Marin Rouelle, cela prouverait en même temps que la pierre philosophale n’était plus à la mode. C’est dans un laboratoire que Guillaume François Rouelle aurait eu rue Copeau, qu’il se serait livré, dans le plus grand mystère, à ses travaux alchimiques,
Lenglet Dufresnoy écrivit, au xviiie siècle, une histoire de la philosophie hermétique en trois volumes. Elle se compose de précieux matériaux, mais elle est fort singulière en ceci, que tantôt l’auteur admet la réalité de la transmutation des métaux, et que tantôt il la qualifie de chimère ou de folie.
Le xviiie siècle compte plus d’un illuminé, d’un charlatan ou d’un escroc qui se donnèrent pour posséder la pierre philosophale, un des hommes les plus extraordinaires de cette époque est assurément un comte de Saint Germain, qu’il ne faut pas confondre avec le célèbre ministre de œ nom, successeur, au département de la guerre, de M. de Muy qui y avait été appelé à l’avènement de Louis XVI, Le comte de Saint Germain dont nous parlons parut avec éclat à la cour de Louis XV. On se demandait quelle était sa famille, le pays qui l’avait vu naître, les propriétés qu’il possédait, et ces questions restaient sans réponse. Cependant ses dépenses étaient excessives, et il ne le cédait à personne en prodigalités. Dès lors, en fallait-il davantage pour persuader au monde que le comte de Saint Germain possédait la pierre philosophale ! Enfin il disparut un jour sans qu’on sût dire avec certitude ce qu’il était devenu.
Nous citerons encore Cagliostro, qui dupa tant de gens, dans la seconde moitié du xviiie siècle. Il ne reculait devant aucun moyen de se faire une grande fortune et d’exercer de l’influence. Il ne négligea pas de faire croire qu’il était très avancé dans la pratique des sciences occultes, et qu’il possédait la pierre philosophale et la panacée universelle. C’est pour avoir donné cette persuasion à des hommes puissants sous Louis XVI, qu’il vit les portes de la Bastille s’ouvrir devant lui, quoiqu’il eût été un des intrigants les plus actifs dans l’affaire du collier.
Nous no croyons pas que le comte de Saint Germain et Cagliostro aient travaillé au grand œuvre avec conviction, mais, par là même qu’ils s’efforçaient de se faire passer pour adeptes, ils donnaient la preuve qu’au xviiie siècle il régnait une opinion favorable à l’alchimie dans cette société du grand monde, renommée par son incrédulité, et que, dès lors, un moyen dé la capter était de faire croire qu’on avait le secret de changer les pierres communes en pierres précieuses, les métaux vils en or ou en argent, enfin, qu’on savait composer des panacées propres à assurer la santé et la longévité.
Si des médailles furent frappées antérieurement au xviiie siècle pour attester à la postérité que des transmutations avaient été faites dans des occasions solennelles, en présence de têtes couronnées, au xviiie e siècle, des amis du merveilleux. affirmèrent qu’un gentilhomme rendit, à Berlin, le roi de Prusse témoin d’une transmutation, que le roi de Pologne Frédéric Auguste, étant à Dresde, assista à une opération semblable. Nous ajouterons que, de 1706 à 1710, la cour de Louis XIV fut occupée de prétendues transmutations qu’un Provençal, du nom de Delisie, opérait ; enfin, que le docteur James Price, membre de la société royale de Londres, publia une relation de plusieurs expériences faites sur le mercure, l’argent et l’or, à Guilfort, en 1782, dans le laboratoire du docteur James Price, dont l’objet est d’attester le succès d’opérations par lesquelles, à volonté, on convertissait le mercure en or ou en argent.
Nous avons connu dans le xixe siècle plusieurs personnes bien convaincues de la réalité de l’alchimie, parmi lesquelles nous citerons des généraux, des médecins, des magistrats, des ecclésiastiques. En 1832, il parut, chez Félix Locquin, rue Notre Dame des Victoires, N°16, une brochure intitulée ; Hermès dévoilé, dans laquelle l’auteur, qui signe
Cyliani, dit avoir opéré enfin une première transmutation le jeudi saint 1831, après trente-sept ans d’efforts. Un M. Gilbert, ami de M. Ampère, attaché à la rédaction de la Gazette de France, et auteur de l’article Alchimie du Dictionnaire de physique générale, théorique et appliquée, publié par Mame, se livrait, de notre temps, à des pratiques alchimique.  Nous voilà donc conduit, d’une manière continue, depuis que les hommes ont commencé à s’occuper d’alchimie jusqu’à l’année 1843 date de la publication du cours de philosophie hermétique de L. P, François Cambriel.
Traitons maintenant la question de savoir si l’idée de la transmutation des métaux communs en métaux précieux est réellement absurde comme on l’a prétendu souvent.

§ 2. L’idée de la transmutation des métaux communs en métaux précieux est-elle absurde ?

En réfléchissant aujourd’hui à l’alchimie, on remarque avant tout que ce qu’elle présente de plus extraordinaire n’est pas ridée même de la transformation d’un métal en un autre, mais les idées accessoires de cette transformation, qui concernent les conditions à remplir pour parvenir à l’effectuer, et ce résultat, auquel la réflexion conduit, n’est qu’une conséquence de ce que nous avons dit du défaut de liaison existant entre les procédés alchimiques et leur partie spéculative qu’on n’appellera jamais théorie, tant qu’on admettra avec nous que cette expression ne s’applique immédiatement qu’à un ensemble de faits ordonnés en corps de doctrine. L’alchimie doit, en effet, le caractère si extraordinaire que tout le monde lui reconnaît à ce que les anciens alchimistes croyaient devoir recourir, pour travailler au grand œuvre, à des moyens qui émanaient, non d’une véritable théorie scientifique, mais de croyances ou de sciences dites occultes, aujourd’hui bannies du domaine de la science positive.
Pour mettre cette distinction hors de doute et l’exposer clairement, il faut définir l’art hermétique, dont le but, d’abord restreint au changement des métaux communs en argent et en or, fut bientôt agrandi de la recherche des moyens de changer les pierres communes en pierres précieuses, et de la recherche d’une panacée à tous les maux,
L’art avait été imaginé avant toute préoccupation de discuter la manière dont on devait concevoir et opérer le changement. Dès lors, transmutation, transformation, ne signifiaient pas nécessairement, du moins pour tous les alchimistes, que l’art hermétique consistait à mettre un certain poids de plomb, de cuivre, de mercure, ..dans des conditions déterminées par l’artiste pour le convertir en un poids égal d’argent ou d’or. Cependant, à la rigueur, le mot transmutation aurait dû n’être appliqué qu’au cas dont nous venons de parler ; mais cette définition de la transmutation n’ayant jamais été posées en principe, le but de l’alchimiste pouvait être atteint par des procédés fort différents les uns des autres, et, dès lors, le résultat de la transmutation pouvait être fort différent de celui qui aurait été conforme à cette même définition,
Pour savoir maintenant si l’idée de la transmutation telle qu’elle a été comprise par les alchimistes était réellement absurde, nous allons la considérer dans le cas ouïes métaux sont des corps simples, comme on l’admet universellement depuis Lavoisier, et dans le cas où ils serraient des corps composés, ainsi que les alchimistes le croyaient.
A une certaine époque des recherches alchimiques, la théorie des quatre éléments ayant été insuffisante, comme nous l’avons dit dans ce journal (cahier de mars 1851, page 162), les alchimistes admirent trois éléments : le soufre, le sel, et le mercure, qui furent quelquefois qualifiés de chimiques, pour les distinguer des quatre autres. C’est surtout comme principes des métaux que le soufre, le sel et le mercure jouèrent un grand rôle dans l’alchimie, et nous allons voir, en effet, que, dans l’hypothèse ou, ils constituaient les métaux, la transmutation était bien plus facile à concevoir que dans l’opinion où l’on en admet la simplicité. Nos lecteurs en jugeront par ce que nous dirons de la transmutation, envisagée d’abord conformément à cette opinion et ensuite conformément a l’hypothèse alchimique.

A.     De la transmutation envisagée dans l’opinion ou les métaux sont des corps simples.

Si les métaux sont réellement simples, il n’est possible d’en concevoir la transmutation qu’autant qu’ils seraient identiques par leur matière pondérable, de sorte que leurs différences mutuelles tiendraient à une différence d’arrangement des atomes, à une différence dans la proportion de quelque agent impondérable, ou à ces deux différences à la fois, en un mot la transmutation ne peut se concevoir que pour des espèces de corps simples qui seraient isomères, c’est-à-dire, ayant la même essence avec des propriétés différentes : car, dans le cas contraire, la différence d’essence serait un obstacle absolu à toute transmutation.
S’il est impossible d’affirmer à priori que deux ou plusieurs métaux doués de propriétés différentes ne sont pas isomères, convenons cependant que l’isomérisme est difficile à admettre dans les corps simples, lorsque les différences de propriétés persistent entre ces corps, soit qu’on les soumette aux températures les plus variées, aux influences de l’électricité, soit qu’on les soumette à l’action des réactifs les plus énergiques. En effet, s’il n’existait pas une différence d’essence entre deux métaux on ne concevrait pas comment, dans des circonstances aussi variées que celles dont nous parlons, les atomes de l’un ne prendraient pas les positions où se trouvent les atomes de l’autre métal que nous supposons isomère avec le premier.
Par exemple le diamant et le graphite, envisagés sous le rapport de leurs propriétés physiques, présentent des différences si prononcées, qu’on ne peut s’empêcher de les envisager comme deux sous-espèces d’un même corps. Mais sont-ils soumis à l’affinité chimique de corps énergiques comme l’oxygène, ils se comportent de la même manière en produisant des composés absolument identiques ; de manière qu’il est vrai de dire que, si l’isomérie existe, elle est bornée aux propriétés physiques seulement. Cet exemple montre le peu de probabilité qu’il y a pour admettre que deux métaux dont les différences caractéristiques persévèrent malgré la diversité des circonstances où ou les place, soient cependant isomères.
Mais la simplicité des métaux admise aujourd’hui expérimentalement, ou, en d’autres termes, parce que l’analyse chimique a été impuissante à en séparer plusieurs sortes de matières, est-elle bien réelle? Nous ne pouvons affirmer qu’elle le soit ; conséquemment, si les métaux étaient en effet composés, comme les alchimistes de tous les temps l’ont supposé, la transmutation (serait alors moins difficile à concevoir, ainsi que nous allons le faire voir.

B.     De la transmutation envisagée dans l’opinion ou les métaux seraient des corps composés.

(a)    Supposons des métaux formés des mêmes éléments unis en des proportions différentes, évidemment le changement de l’un d’eux en un autre sera facile à concevoir, si on jette les yeux sur les formules suivantes.

                                 L’or est représenté par les corps a + b + c.

                                 Le plomb l’est par                                   a + 2b + 2c.
                                 Le mercure l’est                           a + 3b + 3c.
Il est évident qu’en retranchant du plomb b + c et du mercure 2b + 2c, on aura de l’or. On pourrait donc dire que, dans les opérations chimiques où l’on aurait éliminé b + ç du plomb et 2b + 2c du mercure, on aurait transmué le plomb et le mercure en or.
(b) Si, au lieu d’admettre trois éléments identiques dans les métaux, on n’en reconnaît que deux qui le soient; par exemple :
                                 L’or étant représenté par les corps           a + b + c.
                                 Le plomb le sera par                                a + b + d.
                                 Le mercure le sera par                             a + b + e.
évidemment, la transmutation du plomb en or ne pourra s’effectuer qu’en remplaçant à par c, comme celle du mercure en or ne pourra s’effectuer qu’en remplaçant e par c.
(b’) Si c est répandu dans un grand nombre de corps, et de corps dont la valeur vénale soit très inférieure à celle de l’or, et qu’il puisse en être entrait à peu de frais, ou, ce qui revient au même, qu’il puisse passer aisément de ce corps dans le plomb ou le mercure de manière à en expulser d ou e, la transmutation sera non seulement possible, mais encore avantageuse.
(b’’) Si c est dans le cas contraire, la transmutation serait encore possible, mais elle ne serait pas avantageuse; alors le but économique que se propose l’art hermétique ne serait pas atteint. Conséquemment, on voit donc que tel procédé où l’on ferait de l’or ne serait pas avantageux à l’alchimiste.
(c) Mais, si c’est un élément essentiel à l’or, c’est-à-dire qu’on le considère, par exemple, conformément à la théorie phlogistique, comme une chaud d’or, et qu’il en soit de même de d et de e relativement au plomb et au mercure ; évidemment, si, en mettant c en contact avec du plomb ou du mercure, c s’unit à a + b en expulsant d ou e, on ne pourra plus dire avoir opéré la transmutation du plomb ou du mercure en or, car ce qu’il y a de vraiment spécifique dans l’or, le plomb et le mercure, c’est-à-dire c, d et e, n’ont éprouvé aucun changement, et l’on aurait pareillement réussi en recourant à a -i- b, pris en dehors du plomb et du mercure.
Nous aurions pu multiplier les cas où il y aurait changement d’un métal en or ou en argent. Mais ceux que nous avons cités suffisent pour montrer que la transmutation, envisagée comme nous venons de le faire, n’a, en définitive, rien d’absurde, mais qu’elle a beaucoup perdu de sa probabilité lorsque les métaux, cessant d’être considérés comme des corps composés, depuis Lavoisier, ont été mis au nombre des corps simples.
C’est conformément aux bases que nous venons de poser que, dans un second article, nous verrons comment les alchimistes ont envisagé les moyens d’arriver au but de l’art hermétique.
E. CHEVREUL.

Deuxième Article. Juin 1851

§ 3. Idées Fondamentales de l’alchimie.

Nous nous proposons, dans cet article, de montrer la source des idées fondamentales de l’alchimie. On verra si nous nous sommes trompé en avançant que la partie spéculative de l’art hermétique n’a aucun rapport réel avec sa partie pratique ; celle-là ayant été puisée, suivant nous, non dans les faits du, domaine de l’observation, mais dans les idées générales qu’on se faisait du monde invisible ; on peut donc dire que la partie spéculative de l’alchimie ne correspond pas a, ce qu’on appelle la théorie d’une science.

I.                   Idée de la grandeur de Dieu et de l’humilité de l’alchimiste.

Les alchimistes les plus renommés semblent avoir eu toujours présente à l’esprit la toute puissance de Dieu, car généralement ils ont cherché à se la rendre favorable par l’invocation, la prière et les pratiques jugées les plus efficaces pour se rendre digne de ses bienfaits. Geber lui-même, qui n’était pas chrétien, dit : « Il ne nous reste plus qu’à louer et à bénir en cet endroit le très-haut et très glorieux Dieu, créateur de toutes les natures, de ce qu’il a daigne nous révéler toutes les médecines que nous avons vues et connues par expérience; car c’est par sa sainte inspiration que nous nous sommes applique à les rechercher avec bien de la peine…. Courage donc, fils de la science, cherchez et vous trouverez infailliblement ce don très excellent de Dieu, qui est réservé pour vous seuls. Et vous, enfants de l’iniquité, qui avez mauvaise intention, fuyez  bien loin de cette science, parce qu’elle est votre ennemie et votre ruine, qu’elle vous causera très assurément, car la providence divine ne permettra jamais que vous jouissiez de ce don de Dieu qui est caché pour vous et qui vous est défendu.»

Dieu est sollicité bien plus humblement et bien plus fréquemment encore par les alchimistes chrétiens que par Geber. Citons en preuve quelques passages des écrits alchimiques les plus renommés.
On lit dans la Tourbe des philosophes, ouvrage attribué à un chrétien du nom d’Aristaeus, qui vivait à la fin du xiie siècle ; « et pour ce, notre maître Pythagoras dit que quiconque lira nos livres et y vaquera  et n’aura point de vaines pensées en la tête, et priera Dieu, il commandera par le monde.»….. Plus loin, il ajoute ; « Je vous le dis, afin qu’après, vous ne nous maudissiez, que toute précipitation en cet art vient de par le diable qui tâche de détourner les hommes de leurs bons propos.»
Arnaud de Villeneuve invoque Dieu, le prend à témoin, reconnaît qu’il lui doit tout et qu’à lui seul reviennent la gloire et la louange; ainsi il dit :
Dans le Miroir d’alchimie :
«Sachez donc, mon cher fils, que cette science n’est autre chose que la parfaite inspiration de Dieu….. »
Dans le Rosaire des philosophes :
«Ce livre est appelé Rosaire, parce que c’est un abrégé des livres des philosophes dans lequel j’appelle Dieu à témoin qu’il n’y a rien de caché, de retourné ni retranché….. »
Il est terminé par les mots :
« Gloire à Dieu seul ! »
Dans la Nouvelle lumière, il dit :
« Père et révérend seigneur, quoique je sois ignorant des sciences libérales, parce que je ne suis pas assidu à l’étude, ni de profession de cléricature, Dieu a pourtant voulu, comme il inspire à qui il lui plaît, me révéler l’excellent secret des philosophes, quoique je ne le méritasse pas. »
C’est au nom de Nôtre Seigneur Jésus-Christ que commence le Testament (l’ancien), de maître Raymond Lulle. Et il termine l’élucidation de son testament par cette phrase ; « O enfants de doctrine, rendez maintenant grâce à Dieu, de ce que, par sa divine illustration, il ouvre et ferme l’entendement humain ; et que le saint nom de Dieu soit béni dans tous les siècles des siècles.»
Nicolas Flamel commence ainsi le livre dans lequel il explique des figures hiéroglyphiques qu’il a fait mettre au cimetière des SS. Innocents à Paris :
«  Loué soit éternellement le Seigneur, mon Dieu qui élève l’humble de la boue et fait éjouir le cœur de ceux qui espèrent en lui ; qui ouvre aux croyants avec grâce les sources de sa bénignité, et met sous leurs pieds les cercles mondains de toutes les félicités terriennes. En lui soit toujours notre espérance, en sa crainte notre félicité, en sa miséricorde la gloire de la réparation de notre nature, et en sa prière notre santé inébranlable. Et vous, ô Dieu Tout-Puissant, comme votre bonté a daigné d’ouvrir en la terre, devant moi votre indigne serviteur, tous les trésor des richesses du monde,  qu’il plaise à votre clémence, lorsque je ne serai plus au nombre des vivants, de m’ouvrir encore les trésors des cieux…..»
Basite Valentin s’énonce dans les termes suivants :
«Dans ma préface du traité de la génération des planètes, je me suis obligé, mon cher lecteur, en faveur de ceux qui sont curieux de u science et qui veulent rechercher les secrets de nature, d’enseigner selon, la capacité que Dieu m’en a donné, d’où et de quelle matière nos ancêtres ont premièrement tiré et puis préparé la pierre triangulaire a donnée par la libéralité du souverain. Dieu, et de laquelle ils se sont servis pour entretenir leur santé durant le cours de cette vie mortelle, et pour saupoudrer comme d’un sel céleste les malheurs de ce monde… » Il dit plus loin ; «  C’est pourquoi je t’avertis, si tu veux chercher notre pierre, de suivre mon conseil, qui est que tu pries Dieu, de favoriser tes œuvres, et, si tu sens ta conscience chargée de péchés, je te conseille de l’en décharger par une vraie contrition et par une bonne confession, prenant une ferme résolution de persévérer dans la vertu, afin que ton cœur soit toujours pur et que ton esprit soit éclairé de la lumière de la vérité. » (Avant-propos des Douze Clefs de philosophie.)
Le comte Bernard, dit le bon Trévisan, ou le Trévisan, reconnaît « qu’au temps de la donation de la loi, ancienne au désert, auprès de la montagne Sinaï, cette science (l’art hermétique), fut donnée et révélée à aucuns des enfants d’Israël..., et ainsi l’œuvre a été donnée de Dieu à aucuns, comme j’ai dit. Les autres l’ont trouvée comme par nature, sans révélation, ni livres quelconques, ni expérience…., mais Hermès, après le déluge, fut le premier inventeur et probateur de cette science de philosophie...»
Le véritable Philalèthe, que l’on croit le pseudonyme de Thomas de Vagan, dit, dans son livre de l’Entrée au palais fermé du Roi, en s’adressant à l’opérateur.... « Maintenant, remerciez Dieu, qui vous a fait tant de grâce,  que d’amener votre œuvre à ce point de perfection ; priez-le de vous conduire et d’empêcher que votre précipitation ne vous fasse perdre un travail qui est venu en un état aussi parfait. » Cet ouvrage date de 1666.
On trouve, à la fin du premier volume de la bibliothèque chimique de Manget, quinze gravures in-folio, dont l’ensemble porte le titre de : Mutus liber in quo tamen, tota philosophia hermetica figuris hieroglyphicis depingitar, etc. Parmi les choses remarquables qu’elles présentent, il en est une surtout : c’est l’association de l’homme et de la femme prenant part à toutes les opérations que le Mutus liber a figurées. Eh bien, trois de ces opérations, planches 2, 8 et 11, montrent l’homme et la femme dans l’attitude de la prière, agenouillés des deux cotés d’un fourneau où se trouve l’œuf philosophique contenant la matière de l’œuvre, chauffée seulement par une lampe brûlant dans le cendrier du fourneau.
Si les citations précédentes sont une preuve suffisante de l’alliance parfaite de l’alchimie avec l’orthodoxie la plus rigide, il resterait à expliquer comment elle a passé pour une science maudite ou illicite auprès de beaucoup de gens, mais en donner maintenant la raison serait traiter ce sujet d’une manière incomplète, si on ne voulait pas s’exposer ultérieurement à des redites, nous préférons donc y revenir dans un prochain article, après avoir les posé les idées fondamentales de l’alchimie dont il nous reste à parler.

2. Idée concernant la perfectibilité attribuée aux métaux, dans ses rapports avec le monde visible et le monde invisible.

Faute d’une définition précise de l’idée de la transmutation, l’imagination des alchimistes, comme nous rayons fait remarquer (cahier de mai), a eu toute liberté pour concevoir la manière dont les métaux communs pouvaient se transmuer en argent ou en or.
L’idée que les métaux étaient doués d’une sorte de vie a été généralement répandue chez les alchimistes, elle n’avait pu leur venir à l’esprit qu’en considérant le métal comme un corps complexe d’une nature variable et susceptible, avec le temps, d’un développement progressif, mais limité.
De là, l’idée du métal imparfait ou commun appliquée au fer, au plomb, à l’étain au cuivre, au mercure, et celle du métal parfait appliquée à l’argent et surtout à l’or de là aussi l’idée de progrès ou de développement appliquée aux passages successifs des métaux imparfaits aux métaux parfaits, de là enfin la comparaison de ce développement avec celui que prennent des êtres vivants sortis d’une graine ou d’un œuf, avant de parvenir progressivement au terme qui, chez l’animal, constitue l’état adulte.                                    ,
Maintenant, comment le métal imparfait devenait-il parfait dans le sein de la terre? Pour savoir comment les alchimistes concevaient, ce changement, il faut se reporter au temps où l’on considérait l’astrologie comme une science réelle, c’est-à-dire à l’antiquité et au moyen âge.
L’influence des corps célestes sur tous les corps terrestres, animaux, plantes et minéraux, était donc, a ces époques, une croyance générale, qui découlait évidemment de l’opinion universellement répandue de la puissance du ciel, soit que l’on considérât celle-ci comme simple et une, soit qu’on la partageât entre plusieurs êtres, de là résultèrent diverses manières de se représenter l’influence du ciel sur les choses terrestres, qu’on peut aujourd’hui faire rentrer dans trois opinions générales, quand on considère cette influence dans son action immédiate sur les corps terrestres.
 Suivant l’une d’elles, les corps célestes étaient des dieux qui dirigeaient les événements des sociétés hum aines; suivant les deux autres, ils ne possédaient pas cette essence ; mais l’une de ces opinions, admettait qu’ils étaient animés et que leur âme avait la puissance d’agir sur les objets terrestres ; si l’autre opinion leur refusait une âme, elle leur attribuait des facultés d’exercer des actions à distance, comme aujourd’hui on attribue la pesanteur aux systèmes stellaires, et ces facultés, véritables propriétés occultes qu’ils tenaient de la cause créatrice, les rendaient capables des mêmes actions que l’on rapportait à des âmes dans la seconde opinion et à des dieux dans la première.
En tous cas, les alchimistes pensaient que les corps célestes agissaient sur les métaux de l’intérieur de la terre, de manière à les développer, à les mûrir, à les parfaire, comme se développent les corps savants, mais la transmutation d’un métal imparfait en métal parfait, par la simple influence des corps célestes, était progressive et très lente, elle exigeait des siècles pour s’accomplir, et encore fallait-il un concours de circonstances dans le lieu de la terre où le métal imparfait se trouvait placé. Aussi les alchimistes n’étaient point embarrassés de répondre, lorsqu’on leur demandait pourquoi une statue de bronze ou du fer forgé ne différaient pas, depuis des siècles, de ce qu’ils étaient au moment de leur sortie de l’atelier du fondeur ou du forgeron.
L’influence des corps célestes, pour modifier les métaux, une fois admise, la question de savoir si l’homme n’aurait pas la puissance d’opérer en quelques années ou même en quelques mois ce que la nature mettait des siècles à produire, dut se présenter à la pensée, cependant Geber nous apprend (IX, chapitre de la Somme de perfection) que tous ceux qui reconnaissaient l’influence des astres parvenus à un certain point fixe et déterminé du firmament pour engendrer et perfectionner les corps terrestres n’accordaient pas à l’homme le pouvoir de suppléer à cette influence. Quoi qu’il en soit, l’idée de l’art hermétique une fois conçue, il fallait la réaliser. C’est alors que le changement du métal imparfait en métal parfait fut assimilé au développement et menue à la génération d’un être vivant, Ou encore à une fermentation. La pierre philosophale, le grand œuvre, le magistère, la poudre de projection, l’élixir, expressions synonymes, s’appliquaient donc à une matière qui, par rapport aux métaux imparfaits, était ce que le levain, ou la pâte de farine fermentée, est à la pâte de farine fraîche, par la raison que celle-ci, en contact avec le premier, se change elle-même en levain, Cette idée revient si fréquemment dans l’histoire de l’alchimie, et elle a été si souvent reproduite dans tous les temps, que je la désignerai, dorénavant, par l’expression de principe d’homologie. Enfin, le nom d’adepte s’appliquait à l’alchimiste qui opérait la transmutation avec connaissance de cause.
L’art hermétique commençait par opérer la réunion d’une semence mâle et d’une semence femelle; après cela, l’ensemble des deux semences devait se développer à l’instar d’une graine ou d’un œuf, L’alchimiste pensait parvenir à son but en renfermant les matières dans un vase appelé, à cause de sa forme et de sa destination, l’œuf philosophique, lequel ne devait être exposé qu’à une température très douce comparable à celle qu’exige la germination de la graine ou l’éclosion de l’œuf des animaux.
Montrons par des citations que des auteurs hermétiques des plus célèbres professèrent les idées que nous venons déposer, et suivons, autant que possible, l’ordre chronologique.
Si les alchimistes regardent Hermès comme l’auteur de la Table d’Emeraude et des Sept Chapitres, malgré la critique fondée que Casaubon a faite de cette opinion, et si l’on s’accorde généralement à considérer le commentaire de la Table d’Emeraude qui a déguisé son nom sous celui d’Hortulain et qu’on présume avoir vécu avant le xve siècle, cependant nous commencerons nos citations par le commentaire de la Table d’Emeraude et les Sept Chapitres.
Suivant Hortulain, la pierre a en soi les quatre éléments; elle est produite à l’instar d’un animal, le soleil donne la semence et la lune la reçoit comme dans une matrice,
L’air étant la vie, et la vie l’âme, l’air intervient dans la génération de la pierre, et la terre y concourt ensuite comme nourriture,
La pierre agit à la manière d’un ferment pour sa propre multiplication.
Enfin elle est parfaite, parce qu’elle réunit en elle a la nature minérale, les natures végétale et animale.
On trouve dans les Sept Chapitres attribués à Hermès, des idées tout à fait semblables à celles du commentaire de la Table d’Emeraude.
L’auteur des Sept Chapitres admet quatre éléments dans la pierre, mais il croit à l’altérabilité de ces éléments,
Il compare le grand œuvre à l’œuf, et insiste beaucoup sur l’union des esprits avec les corps, afin que ceux-ci, devenus vivants par cette union, aient la faculté d’agir sur les autres corps.
Il tire du fait de la constance des formes organiques transmises des ascendants aux descendants, la nécessité que la pierre devant engendrer de l’or, en ait déjà en elle, et ici se trouve encore la comparaison de la pierre avec le ferment.
De même que le soleil fait naître et croître tous les végétaux, et qu’il produit et mûrit tous les fruits de la terre, de même l’or contient tous les métaux en perfection. C’est lui qui les vivifie, parce que c’est lui qui est le ferment de l’élixir, et sans lui l’élixir ne peut être parfait,
Geber admet l’influence des astres pour la perfection des métaux, mais leur position dans le firmament n’a point assez d’influence pour empêcher la transmutation. Au reste, la Somme de perfection, qui a toujours été considérée comme le meilleur ouvrage de Geber est, de tous les écrits alchimiques proprement dits, le plus sobre d’idées vagues, et le plus riche de faits positifs. Ajoutons que, par la manière dont l’auteur envisageait les métaux, relativement à leur nature composée de soufre, de mercure et d’arsenic, la transmutation était loin d’être une opinion absurde, conformément à ce que nous avons dit dans l’article précèdent (§ 2).
Dans l’entretien an roi Calid et du philosophe Morien, l’auteur distingue comme parties de l’opération, l’accouplement, la conception, la grossesse, l’enfantement ou accouchement, la nourriture. L’ordre de cette opération ressemble donc à la production de l’homme.
Le ferment de l’or est l’or, comme le ferment du pain est le pain, 1 partie de pierre change 1000 parties d’argent en or.
Artéphius dit que la pierre résulte de la conjonction du corps, de l’esprit et de l’âme, c’est-à-dire du soleil, de la lune et du mercure. L’âme est ce qui unit le corps avec l’esprit (1), et l’analogie de la pierre, non pas seulement avec l’animal mais avec l’homme même, ce trouve ainsi prouvée.
Il reconnaît l’influence des rayons solaires pour réunir les principes des métaux dans les couches terrestres.
Il croît que la propriété que possède la pierre d’opérer la transmutation augmente en intensité avec le nombre des opérations qu’on lui fait subir.
Si Albert le Grand a composé réellement le livre intitulé De Alchimia, qui porte son nom, il croyait à la transmutation, mais les opinions professées dans cet ouvrage n’étaient pas toutes conformes à celles de la plupart des alchimistes.
Selon lui, les espèces sont immuables, et, si la transmutation est possible, c’est que le plomb, le cuivre, le fer, l’argent, etc., n’étant pas des espèces, ne sont que des formes différentes d’une même espèce formée de soufre et de mercure. Dans la nature, ces deux corps, à l’état de pureté, constituent de l’or ; mais, si, par accident, l’endroit de la terre n’est pas favorable à ce résultat, des métaux imparfaits sont produits ; la terre agissant alors sur le soufre et le mercure à l’instar d’une matrice malade sur l’embryon quelle recèle, embryon qui ne donnera pour représenter l’espèce qu’un individu, chétif et malingre, quoique la semence d’où il tire son origine ait été bonne d’ailleurs.
Le docteur Hoëfer, en rapportant plusieurs passages du livre Compositum de çompositis, en cite un qui indiquerait que, si Albert le Grand en est l’auteur, il aurait alors émis une opinion sinon contraire, du moins différente de la précédente, puisqu’il aurait dit que l’or alchimique, loin d’être identique à l’or naturel, en diffère parce qu’il ne réjouit pas le cœur de l’homme, qu’il ne guérit pas la lèpre et ou il irrite les plaies. Quoiqu’il en soit, ce passage n’autorisait pas le docteur Hoëfer à dire : Ainsi donc les alchimistes eux-mêmes ne croyaient pas à la, transmutation des métaux en, or véritable ; leur or était un composé qui rappelait plus ou moins la couleur de l’or ; car certainement il faut distinguer ici l’idée des alchimistes de l’erreur que certains d’entre eux peuvent avoir commise en prenant pour de l’or un alliage qui n’en avait pas toutes les propriétés.
L’auteur de la Tourbe des philosophes expose longuement la manière dont il comprend la génération par le mélange du sperme de l’homme, qui est chaud et sec, avec le sperme de la femme, qui est froid et humide. La digestion s’opère, au moyen de la chaleur propre au corps de la femme, dans la matrice, dont la nature ferme la porte par la volonté de Dieu. Après d’autres détails, l’auteur ajoute : Il en est ainsi de notre œuvre ! et ce qui suit a pour objet d’établir une intime relation entre la pierre et la matière qu’elle doit transmuer ; l’art aide à la matière, et la nature achève. Enfin il compare la matière de la pierre à un œuf, en ces termes ; «  Sachez que notre matière est un œuf ; la coque c’est le vaisseau, et il y a dedans blanc et rouge, laissez-le couver à sa mère sept semaines ou neuf jours ou trois jours, ou une ou deux fois, ou le sublimez, lequel que vous voudrez, deux cent quatre-vingts jours : et il s’y fera un poulet ayant la tête rouge, les plumes blanches et les pieds noirs…»
On lit dans la Clef de la sagesse, attribuée à Alphonse X, roi de Castille, que le germe de l’or existant dans tous les minéraux, se développe sous l’influence des corps célestes.
Arnaud de Villeneuve dit que les métaux se multiplient à l’instar des végétaux, par un ferment qui les anime comme l’âme intermédiaire entre le corps et l’esprit anime le corps de l’homme (2).
Raymond Lulle dit que la pierre contient trois choses : une âme, un esprit et un corps. Elle est minérale parce qu’elle est minière, animale, parce qu’elle a une âme, et végétale, parce qu’elle croît et est multipliée.
Les métaux sont formés, selon Nicolas Flamel, de deux principes, le soufre et le mercure, l’un mâle et l’autre femelle; et chacun d’eux renferme les quatre éléments.
La pierre renferme pareillement les quatre éléments, mais elle possède une âme végétative,
D’un autre côté il y admet un corps qui est Vénus et femme, et un esprit, qui est le mercure. L’union des deux est produite par le ferment ou l’âme.
Si Basile Valentin, ou l’auteur des œuvres qui portent son nom, passe généralement pour avoir parlé le premier des trois principes chimiques, le soufre, le mercure et le sel, il n’en est pas moins vrai que les deux Hollandais Isaac et Jean Isaac ont le plus contribué à répandre cette opinion par leurs écrits. Mais, comme on ignore l’époque précise à laquelle ont travaillé les Hollandais, et que l’existence d’un religieux, alchimiste, du nom de Basile Valentin, est douteuse pour beaucoup de personnes, il est difficile d’énoncer une opinion avec certitude sur ce point historique.
Le nom de Basile Valentin doit surtout sa célébrité alchimique aux ouvrages intitulés les Douze clefs, l’Azoth, la Révélation des teintures de métaux ou plutôt le Traité des choses naturelles et surnaturelles.
B. Valentin admet comme principes des métaux le sel, le soufre et le mercure, et, en outre, un esprit qualifié de métallique.
La terre doit à l’esprit l’âme et la vie ; c’est l’esprit de la terre qui, sous l’influence des astres, nourrit, développe et parfait les herbes, les arbres, les racines, les métaux et les minéraux. Et, comme la mère nourrit elle-même l’enfant qu’elle porte dans son ventre, de même la terre produit et nourrît dé l’esprit descendu du ciel les minéraux qu’elle porte dans ses entrailles.
Il admet les quatre éléments, tout aussi bien que le sel, le soufre et le mercure, qu’il qualifie de principes matériels de la pierre. Voici, au reste, l’énoncé tout à fait allégorique concernant l’homme et la pierre.
Adam fut premièrement composé de terre, d’eau, d’air et de feu, et après d’âme, d’esprit et de corps ; puis de mercure, de soufre et de sel.
Notre pierre est composée de deux, de trois, de quatre et de cinq ;
De cinq, c’est-à-dire de sa quintessence ;
De quatre, c’est-à-dire des quatre éléments ;
De trois, c’est-à-dire des trois principes des choses naturelles ;
De deux, c’est-à-dire du mercure double ;
Et d’un, c’est-à-dire du premier principe de toute chose, qui fut produit pur au moment de la création du monde,
Basile Valentin conçoit la diversité des métaux de la même manière que la diversité des hommes.
Les hommes sont engendrés d’une même semence et d’une même matière, cependant ils présentent entre eux de grandes différences dont la cause se rattache aux influences célestes ; c’est à celle-ci qu’il faut attribuer l’aptitude spéciale des hommes à une science ou à un métier.
Les métaux provenant d’une même semence et d’une même matière doivent leurs diversités spécifiques à ces mêmes influences célestes.
Basile Valentin reconnaît trois mondes :
Le monde surcéleste ou archétypique, source de la vie et de l’âme de chaque chose.
Le monde céleste ou ectypique, où se trouvent les planètes et les astres, causes de la génération des métaux et minéraux par leurs spirituelles influences; c’est de là que provient la lumière de l’esprit.
Le monde élémentaire ou typique, dans lequel sont tous les éléments et les créatures sublunaires.
Le comte Bernard de Trévise ou le Trévisan admet les quatre éléments et des corps complexes qu’il considère comme des principes d’autres corps, c’est-à-dire qu’ils correspondent parfaitement à ce que nous appelons aujourd’hui les principes immédiats des sels ou des corps vivants.
La nature seule fait les semences des diverses espèces de corps qui doivent se développer et se multiplier à l’instar des êtres vivants. Si l’art est impuissant à les former, il peut les conjoindre ou les unir ensemble, conformément à leur nature spéciale.
L’influence des proportions, suivant lesquelles les éléments, où des principes immédiats sont unis, ont une influence sur les propriétés spécifiques des corps, idée bien remarquable pour le XVe siècle où vivait l’auteur.
Le mouvement des corps célestes et le mouvement du feu qui entoure la terre, se communiquant aux mines des couches terrestres, il en résulte des modifications dans leurs propriétés, c’est par suite de cette action que le mercure se change en plomb, en étain, en argent, en airain, en fer, puis en or. Le Trévisan pense qu’il n’y a pas de chaleur, à proprement parler, de la la lenteur de l’action, tandis que le feu, dirigé activement et convenablement, opère en peu de temps ce que fait la nature en des milliers d’années. De là les rôles différents de la nature et de l’art dans la transmutation.
L’argent et l’or de la nature sont morts, mais ceux que l’art hermétique produit sont vivants, c’est-à-dire qu’ils diffèrent des premiers, par la faculté de transmuer les métaux imparfaits en leur propre substance,
La pierre philosophale a la triple nature minérale, végétale et animale, elle possède la puissance du mâle et de la femelle, pour développer un germe, de sorte que l’œuf physique est tout à fait comparable à l’œuf animal.
Evidemment, l’action de la pierre philosophale, dans l’esprit du Trévisan, était celle d’un ferment.
En résumé, rien de plus remarquable dans l’histoire de l’alchimie, selon nous, que la manière dont le Trévisan explique la transmutation.
La matière est la base des formes.
La première matière de l’homme est le sperme de l’homme cl, celui de la femme, mais, si cette matière est composée de quatre éléments, ce n’est point immédiatement, la nature les a transmués auparavant en la matière de l’homme.
De même pour les métaux ; ils sont formés des quatre éléments, en définitive, mais le mercure et le soufre en représentent immédiatement la nature.
Le Trévisan ajoute qu’en s’exprimant autrement qu’il ne le fait, les hommes, les métaux, les herbes, les plantes, les bêtes, seraient une même chose, savoir, les quatre éléments ; dès lors on ne pourrait plus dire: le semblable engendre son semblable, dès lors pas de génération, pas de semences spéciales.
Le Trévisan cite, à l’appui de sa manière de voir, la plupart des auteurs alchimiques qui l’ont précède, tels que Geber (mais il critique, et, même assez fortement, plusieurs de ses opinions),  Morien, Calis, Isudrius, un des interlocuteurs de la Tourbe, Armand de Villeneuve, étc.
Nous rappellerons que nous avons dit déjà dans ce journal (novembre 1849, page 667) que Paracelse exagéra les opinions professées, par les alchimistes en général. Selon lui, sous l’influence des astres et du sol, non seulement les métaux, imparfaits se changeaient en argent et en or, mais les métaux, se changeaient en pierre et les minéraux se développaient par végétation.
En reconnaissant avec les Isaac les Hollandais et Basile Valentin, les métaux comme des composés ternaires, il en comparait la nature à celle de l’homme ; le sel représentait le corps, le soufre l’âme et le mercure l’esprit, qui opérait l’union des deux premiers.
Denis Zachaire partage les croyances alchimiques relativement à la transmutation et à l’influence des ferments.
Si les quatre cléments, malgré leurs qualités contraires, sont susceptibles de se changer l’un dans l’autre, à plus forte raison les métaux formés d’une même matière doivent-ils être sujets à la transmutation,
Mais Zachaire n’admet pas, comme Paracelse et d’autres alchimistes, que la procréation des métaux soit circulaire, c’est-à-dire qu’ils puissent passer de l’état imparfait à l’état parfait et réciproquement; il admet le progrès proprement dit, le progrès qu’on pourrait dire rectiligne pour l’opposer à la procréation circulaire des métaux ; mais, suivant lui, le progrès est limité, il a pour terme l’état parfait, c’est-à-dire qu’il cesse lorsque le métal imparfait est devenu or ; d’un autre côté Zachaire pense certainement que, dans la transmutation, il y a élimination d’une matière qu’il appelle soufre, il y a donc, suivant lui, purification, laquelle est opérée par une parfaite décoction.
Il admet que l’or artificiel est identique à l’or de la nature.
La pierre est essentiellement formée d’un corps et d’une âme unis ensemble par l’intermédiaire d’un esprit qui participe par sa nature moyenne de l’un et de l’autre.
Le mercure est vivant, et l’or doit exister dans la pierre, parce que, conformément au principe d’homologie, il agit comme ferment.
Au reste l’écrit de Zachaire, relativement à la clarté et à la netteté des idées, est bien inférieur à celui du Trévisan, quoique d’un siècle moins vieux.
Si Blaise de Vigenère paraît avoir peu pratiqué par lui-même l’art hermétique, il a adopté, dans son livre Du feu et du sel, la transmutation des métaux, l’influence des étoiles sur chaque objet terrestre, enfin il a admis le principe d’homologie en ce qui concerne les ferments d’origine organique, mais il ne l’a pas appliqué à la transmutation des métaux ; comme Zachaire il admet le progrès limité dans leur passage de l’état imparfait à l’état d’or, et il explique assez longuement en quoi consiste la perfection de ce corps.
Nous avons parlé trop longuement de Van Helmont (Journal des Sauvants, février et mars 1850) pour qu’il soit nécessaire de revenir sur ses opinions, nous nous bornerons à rappeler que, tout en croyant la transmutation possible, il l’envisageait nécessairement tout différemment des alchimistes, puisque, l’air excepté, tous les autres corps n’étant pour lui que de l’eau, les différences qui les distinguent les uns des autres tenaient à la nature spécifique des archées de chacun d’eux conjoints à l’eau, dès lors la matière étant identique dans les corps, la transmutation devait porter sur les archées. Mais, à notre connaissance, Van Helmont ne s’est pas suffisamment expliqué pour que nous soyons en droit de dire comment il a conçu la possibilité de la transmutation des métaux imparfaits en or.
Si Van Helmont faisait jouer dans sa doctrine- un grand rôle aux ferments, ce n’était point à la, manière des alchimistes, enfin, s’il croyait à l’influence des astres, il rejetait explicitement l’opinion de ceux qui prétendaient que cette influence s’étendait aux facultés des hommes, à leur vocation ou à leur fortune ; sous ce rapport ils ‘éloignait absolument de l’opinion de Basile Valentin.
Nous citerons encore comme alchimiste Eyrénée Philalèthe, ou plutôt Thomas de Vagan qui passe pour avoir pris ce pseudonyme comme nous l’avons dit plus haut.
Il admet, dans l’écrit intitulé Le véritable Philalèthe ou L’entrée au palais ferme du roi, le principe d’homologie ; car la pierre doit, selon lui, contenir de l’or pour transmuer les métaux imparfaits en métal parfait, mais l’or qui, dans la pierre, possède cette faculté, diffère de l’or commun en ce que celui-ci est mort tandis que le premier doit la vie à la conjonction qu’il a contractée avec le mercure des philosophes, sous l’influence de la chaleur; l’or acquérant ainsi la vie germinative, le mercure a agi sur lui comme une bonne terre agit sur le grain de froment qu’elle fait germer, c’est une âme, un principe vivant et vivifiant qui fait de l’or une véritable semence.
On peut faire l’œuvre en employant l’or artificiel ou l’or vulgaire, mais il y a plus de difficulté en opérant avec celui-ci qu’avec le premier, et la pierre qui en résulte est moins énergique que celle qu’on a préparée avec l’or artificiel, c’est surtout en soumettant les deux pierres à des traitements répétés qu’on voit la vertu de la transmutation croître rapidement avec le nombre des traitements dans la pierre où l’or artificiel a été introduit.
Philalèthe prescrit d’opérer la digestion ou la fermentation de la pierre dans un matras ayant la forme d’un d’œuf.
En terminant ici nos citations, nous rappellerons que Glauber, qui croyait à l’alchimie sans la pratiquer, compara les métaux à des êtres vivants, mais, selon lui, le métal parfait, l’or, était susceptible, dans des circonstances convenables, de rétrograder à l’état de métal imparfait. Il croyait, en outre, à l’influence des astres sur la production des métaux, tant la croyance astrologique était encore répandue au milieu du xviie siècle (voyez Journal des Savants,  mai 1850, pages 297, 297, 299, 300). Si l’on peut citer après Glauber quelques hommes distingués par une science réelle, qui, comme Beccher, croyaient à l’alchimie, ces hommes, trop modifiés par leurs travaux positifs et les idées générales de la philosophie naturelle de leur époque, ne comptent plus assez comme autorités hermétiques, pour que nous devions nous en occuper. En résumé, nous croyons être autorisé par les citations précédentes à donner les conclusions suivantes :
1° Les alchimistes les plus renommés croyaient à l’influence des corps célestes sur les métaux, ceux-ci, animés d’une sorte de vie, étaient susceptibles d’un développement d’après lequel ils passaient de l’état imparfait; à l’état parfait. Cette idée, le point de départ de l’alchimie, absolument étrangère au domaine de l’observation, tirait son origine des croyances astrologiques auxquelles étaient soumises h plupart des connaissances de l’antiquité et du moyen âge.
2° Le plus grand nombre des alchimistes croyaient que le progrès des métaux était limité, de sorte qu’après être devenu or, leur état était fixe. Le petit nombre pensait, comme Glauber, que les changements des métaux passant de l’état imparfait à l’état parfait ne constituaient point le progrès proprement dit, par la raison que le métal devenu parfait repassait à l’état imparfait ; les transformations, au lieu de constituer un progrès dont le dernier terme était le plus éloigné possible du point de départ, étaient donc représentées par une courbe circulaire dont le point d’arrivée coïncidait avec le point dé départ.
3° Quoi qu’il en soit, l’art alchimique consistait à suppléer par des pratiques particulières à l’action lente des corps célestes sur les métaux.
L’art alchimique se composait, en définitive, de deux opérations générales. La préparation de la pierre et l’emploi de cette pierre pour opérer la transmutation.
La préparation de la pierre avait pour but de communiquer à une matière d’origine minérale une énergie vitale ou de ferment assez grande pour suppléer a l’action séculaire des corps célestes dans la transmutation des métaux imparfaits en or.
Plusieurs idées dirigeaient l’alchimiste dans la préparation de la pierre.
La première, fondée sur la destruction des corps vivants exposés à une température élevée, faisait que l’alchimiste ne soumettait les matières qui devaient constituer la pierre qu’à des températures peu élevées, capables favoriser la conception du germe et son évolution. Il travaillait donc pour développer des actions chimiques que nous qualifions aujourd’hui de lentes.
Conformément à cette idée, l’opération du grand œuvre devait se rapprocher de l’incubation de l’œuf par l’oiseau, et un moyen d’y parvenir était l’usage d’un vase ovoïde dans lequel les éléments de la pierre devaient être contenus.
La seconde idée était le principe d’homologie. Pour y avoir égard, il fallait que l’or se trouvât dans la pierre. Car, absent de la préparation, il devenait impossible que la pierre fut un ferment, c’est-à-dire qu’elle convertît un métal imparfait en sa propre substance, comme le levain convertît en levain une quantité indéfinie de pâte de farine, mais ce résultat n’était possible qu’à la condition de donner à l’or de la pierre une énergie qu’il n’avait pas à l’état naturel. De là, la distinction de l’or vivant contenu dans la pierre, d’avec l’or mort de la nature.
Telles sont, en définitive, les idées fondamentales de l’art hermétique, formulées de la manière la plus conforme aux écrits nombreux que nous avons examinés dans ces dernières années au point de vue de l’histoire d’une des branches de l’esprit humain, les plus curieuses à étudier.
Les relations de ces idées avec le monde invisible sont évidentes, non seulement en ce qui concerne l’influence des astres sur les corps terrestres, l’inspiration que l’alchimiste attend de Dieu, mais encore à ce qui a trait aux idées puisées dans le monde visible, relativement à la production de l’œuf et à son éclosion. En effet, ce n’est pas la partie matérielle de la pierre qui occupe l’alchimiste, à proprement parler, mais bien la vie qu’il s’agit de lui donner en en faisant quelque chose d’animé, qui présentera une matière ou un corps uni à une âme par l’intermédiaire d’un esprit qui participera à la fois de la nature matérielle et de la nature spirituelle.

§ 4. Idée concernant les propriétés organoleptiques de la pierre pour maintenir la santé de l’homme ou le préserver de la malqdie.

L’idée de la vie et de la progression une fois admise dans le passage du métal de l’état imparfait à l’état parlait, la fixité des propriétés de l’or, considérée comme le progrès accompli, comme le dernier terme de la progression atteinte ; enfin, la conviction qu’avaient les adeptes de pouvoir opérer cette progression à volonté, conduisirent beaucoup d’alchimistes à penser qu’il ne serait point impossible d’amener l’homme à un état de perfection ou il se préserverait des maladies, combattrait avec sucées celles qu’il pourrait avoir, et reculerait ainsi le terme de sa vie. Telle est la liaison incontestable de l’alchimie avec la recherche des panacées, liaison dont une des conséquences a été d’attribuer à l’or, le métal parfait, des propriétés thérapeutiques tout à fait merveilleuses.
L’examen que nous ferons, dans un prochain article, de la vie privée de l’alchimiste et de ses relations avec le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, nous conduira à expliquer pourquoi l’alchimie a été considérée par un certain nombre de personnes comme une science illicite. Enfin, un dernier article sera consacre a l’exposé des rapports des idées alchimiques avec les sciences physiques et à l’examen du cours de philosophie hermétique de Cambriel.

E. CHEVREUL.

1. Les alchimistes ont généralement considéré l’esprit comme le lien de l’âme avec le corps, à cause de la nature moyenne participant de l’un et de l’autre, qu’ils lui ont attribuée.



Troisième article. Août 1851.

Nous allons examiner successivement l’alchimiste dans sa vie privée et dans ses relations avec le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel ; nous montrerons ensuite les causes qui déterminèrent un certain nombre de personnes à envisager l’alchimie comme une science illicite ou maudite.
§ 1. De la vie privée de l’alchimiste.

Si des romanciers, des érudits comme Monteil, ont fait figurer, plus ou moins heureusement, des alchimistes parmi les personnages qu’ils ont mis en scène dans leurs compositions littéraires, cependant ce n’est pas là ou l’on prendra l’idée la plus exacte et la plus complète de la vie qu’ils menaient, on la connaîtra bien mieux en cherchant les détails dans des écrits où quelques-uns d’entre eux ont parlé naïvement des conditions si particulières que l’art qu’ils cultivaient leur avait faites, au sein d’une société convaincue de la réalité de la transmutation des métaux.
Exposons d’abord les obstacles ou empêchements à exécution de l’œuvre que signale Geber dès le début de son livre de la Somme de perfection, ou Abrégé du magistère parfait.
Les empêchements à l’art viennent de trois causes :
D’une mauvaise disposition du corps de l’artiste, telle que ses organes ne sont ni entiers ni sains, qu’il est malade, ou décrépit et dans une extrême vieillesse.
D’une mauvaise disposition de l’esprit, telle que l’homme ne peut se livrer à la recherche des principes naturels, faute d’intelligence, ou qu’en en étant doué, il soit livré à une imagination déréglée, qu’il manque de la foi à la réalité de l’œuvre, qu’il soit avare de son argent.
De la position sociale, par laquelle l’homme ne peut faire la dépense de l’œuvre, ou que, le pouvant, il n’ait pas la libre disposition de son temps.
Après avoir exposé ces considérations, Geber montre que les conditions du succès de l’artiste seront, l’instruction dans la philosophie naturelle, un esprit vif, pénétrant, inventif et industrieux, un caractère résolu, persévérant et modéré, une économie raisonnée dans la dépense qu’exige l’œuvre, enfin, l’artiste ne se livrera à aucune sophistication, autrement, Dieu le punirait infailliblement comme indigne de réussir.
Quatre cents ans au moins après Geber, au XIIIe siècle, l’auteur du De alchemia attribué à Albert le Grand, parle ainsi des conditions que l’artiste doit remplir :
« 1° Il sera silencieux, et ne révélera à personne le résultat de ses opérations ;
« 2° Il habitera une maison isolée ;
« 3° Il choisira le temps et les heures de son travail ;
« 4° Il sera patient, assidu et persévérant ;
« 5° Il exécutera, d’après les règles de l’art, la trituration, la sublimation, la fixation, la calcination, la solution, la distillation et la coagulation ;
« 6° Il ne se servira que de vaisseaux de verre ou de poterie vernissée ;
« 7° Il sera assez riche pour faire la dépense qu’exigent ses opérations ;
« 8° Il évitera, enfin, d’avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs… »
Nous dirons plus tard pourquoi.
Laissons parler maintenant deux auteurs que nous avons déjà cités plusieurs fois, le Trévisan et Denis Zachaire. Ils nous montreront quelle était la vie privée d’un alchimiste au xve et au xvie siècle.
Le comte Bernard de Trévise, dit le Trévisan, né à Padoue en 1406, mourut âgé de 84 ans. La lecture de Rasés lui inspira, dès l’âge de quatorze à seize ans, !e goût du travail alchimique ; il s’y livra tantôt seul, tantôt avec des personnes qui, comme lui, cherchaient avec conviction la pierre philosophale ou bien avec des gens de mauvaise foi qui lui faisaient payer bien cher la communication de leur prétendue science. Il atteignit l’âge de soixante-deux ans, après avoir dépensé 20 000 écus, sans qu’il eût touché le but auquel tous ses efforts tendaient depuis son adolescence ; ce fut alors qu’il quitta son pays, et, comme il le dit : « Me confiant toujours en la miséricorde de Dieu, qui jamais ne défaut à ceux qui ont bonne volonté et travaillent, je m’en allai à Rhodes, de peur d’être connu. »  Il dépensa 500 écus sans succès en travaillant encore trois ans avec un religieux qu’on lui avait dit savoir la pierre ; mais, si la science de son collaborateur fit défaut, les livres qu’il possédait, tels que le Grand Rosaire, Arnauld de Villeneuve, le Livre de Marie, etc., mirent le Trévisan sur la trace de ce qu’il cherchait depuis si longtemps ; après de profondes méditations et des travaux opiniâtres, suggérés surtout par les choses sur lesquelles ces auteurs étaient d’accord, il découvrit la vérité, et cette vérité le détermina a écrire pour le public.
Nous ne connaissons aucun livre qui montre aussi bien que celui du Trévisan parlant de ses mécomptes, de l’inutilité de ses efforts et de l’ennui de ses travaux, quelle était la vie d’un alchimiste au XVe siècle, soit dans la solitude, soit dans ses relations avec des collaborateurs. L’imagination ne conçoit rien de plus pénible que cette vie mystérieuse et si agitée pourtant; le livre du Trévisan donne, en outre, la preuve la plus forte du peu d’accord existant entre les alchimistes, lorsqu’il s’agissait de choisir les procédés présumés les plus propres à l’exécution du grand œuvre : car autant d’artistes, autant de pensées différentes.
Nous ferons cinq citations à l’appui de cette manière de voir :
I. De l’argent fin et de l’argent vif ou mercure étaient dissous séparément dans de l’acide azotique. Les dissolutions, après avoir été abandonnées un an à elles-mêmes, devaient être mélangées, puis concentrées aux 2/3 de leur volume primitif sur cendres chaudes, Le résidu, mis dans une cucurbite triangulaire bien étroite, recevait l’influence des rayons du soleil, puis on l’exposait à l’air, afin qu’il s’y produisît de petits cristaux (petits lapils cristallins). Après cinq ans il ne s’était rien produit !
II. Le Trévisan, avec maître Geoffroy de Leuvrier, moine de Cîteaux, achète 2000 œufs de géline (poule) : ils les font durcir, ils en enlèvent les coquilles, qu’ils calcinent; ils séparent ensuite les aubins (blancs) des rouges (jaunes), qu’ils font pourrir en fient de cheval, puis ils les distillent trente fois, pour en retirer en définitive une eau blanche et, une huile rouge. Le Trévisan omet beaucoup d’autres détails, parce que tout ce grand travail n’aboutit à rien.
III. Il travaille avec un protonotaire de Bergues qui prétendait faire la pierre avec de la couperose.
Après avoir distillé du vinaigre fort huit fois, on mettait dans le produit de la dernière distillation la couperose, qui avait subi une calcination de trois mois ; puis on distillait, et cela quinze fois par jour, ces quinze distillations étaient répétées chaque jour pendant un an.
A la suite de ce travail, le Trévisan eut une fièvre quarte dont il faillit mourir ; elle dura quatorze mois.
IV. Il travailla avec maître Henry, confesseur de l’empereur. De l’argent fin et de l’argent vif furent mêlés ensemble, on ajouta au mélange du soufre et de l’huile d’olive, puis on le fondit au feu. On en opéra la cuisson lentement, au pélican en remuant continuellement, après deux mois le tout fut séché dans une fiole lutée de bonne argile, et placée en cendre chaude quinze jours ou trois semaines ; on ajouta du plomb, on fondît et on affina. L’argent devait être multiplié de la tierce partie, au dire de maître Henry ; mais le Trévisan, qui avait donné dix marcs d’argent, n’en retira que quatre après raffinage.
V. Le religieux dont le Trévisan fit la connaissance à Rhodes prenait de l’or fin très bien battu, de l’argent fin pareillement très bien battu, il les mettait ensemble avec quatre parties de mercure sublimé; le mélange était mis en digestion pendant onze mois dans le fient de cheval, puis on le distillait; le liquide était recueilli et le résidu terreux, calciné à grand feu. Le liquide éprouvait six distillations successives et on réunissait les résidus au résidu terreux. Lorsque le liquide distillé se vaporisa en entier, on le versa dans un urinal (ballon), puis on le répandit peu à peu sur le résidu terreux. Après sept mois de contact il n’y avait pas plus de conjonction qu’au moment du mélange, et la chaleur fut sans action pour la déterminer ; le Trévisan ajoute : Tout fut perdu. L’opération avait duré trois ans, et les dépenses s’étaient élevées à 300 écus !
Passons à l’histoire de Denis Zachaire; il était de Toulouse; envoyé à l’âge de vingt ans pour ouïr les arts au collège de Bordeaux, il eut un maître qui se livrait aux études alchimiques, et des condisciples qui possédaient des livres de recettes hermétiques.
De retour à Toulouse, après avoir perdu son père et sa mère, il se livra au travail alchimique d’après les recettes qu’il avait rapportées de Bordeaux.
L’or sur lequel il opéra, loin de se multiplier, diminua beaucoup, Zachaire perdit dans la même année 200 écus et le maître qui le dirigeait ; celui-ci mourut d’épuisement d’avoir soufflé.
Zachaire raconte comment 400 écus furent réduits à 230, et comment un Italien lui donna une recette qui ne valait rien et lui enleva 20 écus.
II ne fut pas plus heureux en s’associant avec un abbé pour répéter, à frais communs, une recette que celui-ci prétendait excellente,
Un marc d’or, après avoir été calciné pendant un mois,, fut mis dans deux cornues de verre accouplées, contenant quatre marcs d’eau-de-vie plusieurs fois rectifiée. Le feu fut entretenu un an entier dans le fourneau où elles avaient été placées…. Mais, après ce temps, l’or fut retiré des cornues tel qu’il y avait été mis.
Selon le conseil de l’abbé, il partît pour Paris avec 800 écus et y arriva après un voyage de quinze jours, c’était un lieu de rendez-vous pour les opérateurs de tous les pays, Zachaire y fréquenta des artisans, des orfèvres, des fondeurs, des vitriers, des fabricants de fourneaux, etc., et il y connut des alchimistes travaillant à la pierre par les procédés les plus différents. Ils se réunissaient tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, et souvent, les dimanches et fêtes, ils se rencontraient dans l’église de Notre-Dame. Zachaire ajoute que personne ne réussissait, mais que tous s’accordaient à dire que le but aurait été atteint si un accident tout à fait imprévu n’était pas arrivé.
Zachaire travailla avec un Grec qui réduisait trois marcs d’argent en poudre, moulait ; cette poudre réduite en pâte en forme de clous, mêlait les clous avec du cinabre pulvérisé, les laissait décuire dans un vaisseau de terre bien couvert. Après les avoir ainsi desséchés, il les fondait et les coupellait. Il prétendait retirer plus de trois marcs d’argent.
Un gentilhomme étranger avec lequel il se lia, et qui disait savoir faire l’or, lui communiqua, après un an de connaissance, un procédé qui n’était qu’un leurre.
Zachaire se trouvait à Paris depuis trois ans lorsqu’il en fut rappelé par l’abbé, son associé, auquel le roi de Navarre, grand-père de Henri IV, demandait qu’il lui envoyât Zachaire afin d’avoir communication de ses secrets. Il promettait 3 à 4000 écus. Zachaire dit qu’il le satisfit, mais que le roi ne lui donna qu’un merci et des promesses.
Avant de retourner à Toulouse où était son associé, il eut l’occasion de voir un religieux très habile dans la philosophie naturelle, qui lui conseilla de lire les livres des anciens philosophes avec attention avant de se livrer à da nouveaux travaux. Il suivît, ce conseil, rejoignit l’abbé pour régler ses comptes avec lui. Des 800 écus constituant le fonds d’association il n’en restait plus que 180.
Zachaire partit de Toulouse et arriva à Paris le lendemain de la Toussaint 1546 ; il se logea dans le faubourg Saint Marceau avec un petit domestique, et il étudia la Tourbe des philosophe, le bon Trévisan, la Remontrance de nature et quelques autres des meilleurs livres. Après un an d’études solitaires, il vit, non les opérateurs qu’il avait connus, mais de vrais philosophes. Il n’en fut pas plus avancé, à cause des doutes que suscitait en lui même diversité de leurs procédés. Enfin le saint Esprit lui inspira l’idée de lire Raymond Lulle et le Grand Rosaire d’Arnauld de Villeneuve, et, après une nouvelle année de lecture et de méditations, il retourna à Toulouse. Il y arriva au commencement du carême de 1549, et y reprit ses travaux alchimiques, enfin, le jour de Pâques de l’an 1550, il convertit, assure-t-il en moins d’une heure, de l’argent vif commun en très bon or. Il était âgé de quarante ans. II vendit les biens qu’il avait, quitta la France avec un de ses parents, ils se retirèrent d’abord à Lausanne en Suisse, et il paraît qu’ils passèrent ensuite en Allemagne.
Ces citations montrent que la vie de l’alchimiste était aussi pénible sous le rapport physique que sous le rapport intellectuel, et cependant nous avons parlé d’après deux auteurs issus de familles nobles et jouissant des dons de la fortune ; Bernard était comte et Zachaire gentilhomme. Le premier quitta son pays âgé de plus de soixante ans, et le second se dit tellement obsédé, fatigué de ses parents et de ses amis, qu’il se décida à s’expatrier, et c’est en pays étranger qu’il publia son livre. Que Zachaire soit un pseudonyme ou non, nos réflexions n’en subsistent pas moins, et il y a plus, si le pseudonyme existe, n’est-ce pas une justification de nos réflexions?

§ 2. Des relations de l’alchimiste avec le pouvoir temporel.

Si les relations de l’alchimiste étaient difficiles avec sa famille et même ses amis, elles l’étaient incomparablement davantage avec les grands ; aussi l’auteur du De alchimia attribué à Albert le Grand, conseille-t-il à l’alchimiste d’éviter les princes et les seigneurs, car, dit-il, « si tu. as le malheur de les approcher, ils te demanderont, Maître, comment va l’opération ? quand verrons-nous quelque chose de bon ? et, ne voulant pas attendre la fin de l’œuvre, ils te diront des injures, et ton ennui sera grand ; et, si tu n’arrives pas à bonne fin, tu seras pour eux un objet d’indignation générale ; mais, si tu parviens à bonne fin, ils penseront à te garder toujours et te défendront de sortir, et ainsi tu seras pris au lacet par les paroles sorties de ta bouche et enlacé par tes  propres discours. »
Lenglet Dufresnoy, dans son Histoire de la philosophie hermétique, rapporte, d’après plusieurs témoignages, et notamment celui de Desnoyers, secrétaire de Mme de Gonzague, reine de Pologne, femme du roi Uladislas (1), les aventures d’un Ecossais catholique nommé Alexandre Sethon absolument conformes aux citations que nous venons de faire, elles sont un nouvel exemple de ce que pouvait craindre un alchimiste lorsqu’il était dans la dépendance d’un seigneur puissant.
Sethon, sur la réputation d’adepte dont il avait l’imprudence de se vanter et d’en donner, dit-on, la preuve, fut arrêté par ordre du duc de Saxe en 1602 et enfermé dans une tour sous la garde de quarante hommes. Sethon, catholique, refusa au duc la communication de son secret, flatteries, promesses les plus avantageuses, puis tortures de la question et du feu, tout fut inutile ; le catholique refusa opiniâtrement de livrer la préparation de la pierre à un prince hérétique.
Enfin Michel Sendivogius de Moravie, qui s’occupait d’alchimie, ayant pénétré dans la prison de Sethon avec la permission du duc, finit par l’en soustraire après avoir enivré ses gardes. Sethon, par reconnaissance, donna de la poudre de projection à son libérateur, mais refusa de lui livrer le secret de la pierre, il mourut peu de temps après, avant 1604.
Sethon est l’auteur du livre intitulé le Cosmopolite, qui fut publié à Prague par M. Sendivogius.
Enfin terminons ce paragraphe par les citations du Philalèthe ou Traité de l’entrée ouverte du palais fermé du Roi, composé, comme le dit l’auteur anonyme, en 1645 .Nous empruntons la traduction de la Bibliothèque chimique de Salomon, 3ème  édition, tome IV (voyez chap. XIII, p, 34 et suiv.)                               :
… « Mais plût à Dieu que l’or et l’argent, ces deux grandes idoles, qui ont été jusqu’à présent adorées de tout le monde, devinssent aussi méprisables que la boue et le fumier ? Car moi qui sais l’art de les faire, je ne serais pas tant en peine de me cacher que je suis, de sorte qu’il semble que la malédiction de Caïn soit tombée sur moi (ce que je ne saurais penser sans verser des larmes et sans soupirer) et que je sois comme lui chassé de devant la face du Seigneur, me voyant privé de l’agréable compagnie de mes amis, avec qui j’avais autrefois conversé en toute liberté. Mais à présent il semble que je sois poursuivi par les furies et je ne peux demeurer longtemps en aucun lieu en assurance.. . »
.... « Je n’ose même pas prendre soin de ma famille, étant vagabond et errant,.... et, quoique je possède toutes les richesses, je ne puis néanmoins m’en servir que de bien peu. .. »
… «On ne peut rien faire tout seul et sans se communiquer….  et cependant, si l’on veut le faire, on se met en danger de la vie, comme je l’ai expérimenté en des pays étrangers, où, ayant donné ma médecine à des moribonds et à d’autres malades abandonnés, ou qui avaient y des maladies fâcheuses et fort difficiles, et les ayant guéris, comme par miracle, on a commencé à dire que cela s’était fait par l’élixir des philosophes (alchimistes), de sorte que je me suis trouvé plusieurs fois en peine, et j’ai été contraint de changer d’habits, de me raser, de prendre la perruque, et, ayant changé de nom, de me sauver la nuit, pour ne pas tomber entre les mains de très méchantes gens, qui m’en voulaient sur le seul soupçon qu’ils avaient que je possédais ce secret et par l’envie et l’avidité détestable d’avoir de l’or. »
… «  Outre qu’il suffit, pour se faire dresser des embûches, qu’on ait la moindre conjecture du monde de son secret, les hommes sont si méchants, que je sais qu’il y en a eu de pendus sur ce simple soupçon, qui pourtant ne savaient rien. Il suffisait que quelques gens désespérés eussent seulement ouï parler de cette science, et que ceux qui en soupçonnaient eussent la réputation de la savoir.
… «  Et de vrai ne voit-on pas que l’alchimie est un vrai prétexte dont  tout le monde se sert ; de sorte que, si tu fais la moindre chose en secret, à peine pourras-tu faire trois pas, que tu ne sois trahi ? La précaution que tu apporteras à te cacher fera naître l’envie aux curieux de t’observer de plus près ; ils feront courir le bruit que tu fais la fausse monnaie. »
Parlant de la difficulté de vendre l’or ou l’argent que l’alchimiste a fait, il ajoute : «  Si tu vas donc vendre une grande quantité d’argent fin, tu te découvriras par là, et si tu le veux allier, n’étant pas orfèvre ni monnayeur, tu mérites la mort par les lois de Hollande et d’Angleterre et de presque toutes les nations qui défendent sur peine de la vie à qui que ce soit, qui n’est pas maître orfèvre ou monnayeur, de faire aucun alliage a l’or et à l’argent, encore qu’il n’y en ait que le poids qu’il faut. »

§ 3. Des relations de l’alchimiste avec le pouvoir spirituel.

Les citations que nous avons faites dans le deuxième article ne doivent laisser aucun doute dans l’esprit du lecteur, sur les sentiments religieux dont étaient animés les hommes les plus renommés par leur science hermétique. Cela étant, pourquoi l’opinion contraire s’est elle répandue? Pourquoi la vie solitaire de l’alchimiste a-t-elle donné lieu à tant de contes absurdes, à tant de vagues accusations? Lorsqu’il n’était pas dénonce comme faux-monnayeur, pourquoi dire qu’il s’était donné à Satan, de sorte que les opérations auxquelles il se livrait devaient être maudites, et qu’on imaginait de personnifier l’esprit alchimique dans un docteur du nom de Faust? car évidemment ce personnage résume les reproches et les accusations dont les alchimistes ont pu être l’objet,
Nous expliquerons ce fait par l’origine même que nous avons assignée à la partie spéculative de l’art hermétique, lorsque nous l’avons déduite des idées générales qu’on se faisait du inonde invisible, et que nous avons montré l’alchimiste cherchant à donner la vie à la matière inorganique de la pierre philosophale en en opérant la conjonction avec une âme par l’intermédiaire d’un esprit, il faut donc encore ici rappeler ce monde invisible, siège de la puissance à laquelle tous les corps terrestres, quelle qu’en fût la nature s étaient soumis, selon les opinions du moyen âge.
La plupart des anciennes religions de l’Orient reposaient sur le dualisme, elles admettaient un génie du bien et un génie du mal, ou des esprits célestes et des esprits infernaux.
Les prêtres de la, Perse, connus sous le nom de mages, eurent, dans l’antiquité, une si grande réputation de savoir et de sagesse, qu’on donna le nom de magie à la science des choses divines et humaines, comprenant les influences réciproques de tous les êtres.
La magie embrassait donc :
La science da monde invisible, c’est-à-dire celle des esprits ou la pneumatologie ;
La science du monde visible, qu’on appelait magie naturelle ou physique générale ;
La pneumatologie, dans l’acception générale, comprenait: la science des esprits célestes et infernaux, et, dans l’acception particulière elle était restreinte à celle des premiers, la science des esprits infernaux prônant le nom de démonologie.
On admit généralement que l’homme était capable de produire des merveilles, des choses surnaturelles, des miracles, par l’intermédiaire des esprits. C’était la thaumaturgie, et l’on appela tératoscopie la contemplation de ces miracles, de ces merveilles, pour on chercher les causes et les significations,
La thaumaturgie comprit la théurgie et la démonourgie, suivant que les choses surnaturelles étaient produites avec l’assistance des esprits célestes ou celle des esprits infernaux.
Parmi les choses les plus merveilleuses que l’homme recherche, il n’en est point, à ses yeux, de plus importante que la connaissance de l’avenir; aussi, dans tous les temps, pour satisfaire ce désir, a-t-il recouru à la théurgie ou à la démonourgie, et de là sont nées la théomancie, ou la divination par Dieu, et la démonomancie, ou la divination diabolique.
L’église admet le fond de ces idées : suivant elle, il y a eu communication de Dieu avec les prophètes, et l’avenir a été révélé soudainement par des inspirations divines à quelques-uns, comme il l’a été par des songes à quelques autres, lorsque leurs sens étaient engourdis par le sommeil, d’un autre côté, elle a reconnu la possibilité de la possession de l’homme par le démon. Conformément à cette doctrine, l’homme peut donc produire des effets surnaturels ; mais il faut les distinguer selon que la cause qui les produit est licite ou illicite. Dieu coopère aux premiers, tandis que le démon intervient dans la manifestation des seconds.
Si de la science du monde invisible nous passons à la science du monde visible, nous verrons qu’il n’existe pas dans l’antiquité ni dans le moyen âge un objet sur lequel l’homme a fixé son attention, qui n’ait été pour lui un sujet de méditation quant au parti qu’il pourrait en tirer relativement à la connaissance de l’avenir. Nous nous bornerons à citer seulement, parmi les études dont le monde visible fut l’objet, l’importance qu’il attacha à l’étude du ciel, qu’il appela astrologie ; il ne se borna point a fixer la division du temps d’après l’observation des phénomènes célestes : tous ses efforts furent employés pour lire dans le ciel l’histoire des choses futures ; de là, l’astrologie judiciaire, dont une des branches les plus cultivées fut l’horoscopie, ou l’art de déduire de la position des astres sur l’horizon, à l’heure de la naissance d’un individu, ce que celui-ci deviendrait et quel serait son caractère, Des hommes des plus distingués crurent, au moyen âge, à astrologie judiciaire.

L’homme chercha donc dans chacune des connaissances qu’il acquit après l’astrologie le moyen de prévoir l’avenir, de sorte qu’il arriva une époque où l’on put réunir sous le titre général d’art divinatoire un nombre considérable de pratiques ou de procédés dont l’objet était de connaître les choses futures.

L’art divinatoire comprenait quatre branches fort distinctes :
1°  La divination divine, ou théomancie ;
2°  La divination naturelle ;
3° La divination humaine ;
4° La divination diabolique, ou démonomancie.
La divination divine était la connaissance de l’avenir que Dieu donnait à quelques hommes d’une manière quelconque.
La divination naturelle consistait à prévoir l’avenir en étudiant des phénomènes naturels.
La divination humaine cherchait à connaître les choses futures par l’histoire des faits passés et contemporains des sociétés humaines.
Ces trois branches de l’art divinatoire ont été reconnues comme licites par diverses religions, et l’Eglise catholique les a elle-même considérées comme telles ; mais elle a déclare illicite la démonomancie.
Il est visible que l’art divinatoire se composait de connaissances diverses puisées à des sources très différentes, et que dès lors on ne pouvait le considérer comme un art ayant une essence propre en dehors de toute autre branche de connaissances : ainsi l’horoscopie, partie de l’astrologie judiciaire, appartenait comme celle-ci à l’astrologie générale. La divination naturelle se composait de connaissances variées, réparties dans une foule de connaissances du ressort du monde visible, et la divination humaine embrassait des faits du ressort de l’histoire de l’humanité, ou de la connaissance de l’homme.
Si, à mesure que l’on observait les phénomènes du monde visible, beaucoup d’effets sortirent du domaine du merveilleux pour rentrer dans celui des faits naturels, cependant une difficulté restait toujours quand, des effets surnaturels étant admis comme réel, il s’agissait de voir si la cause en était licite ou illicite.
Cette difficulté contribua probablement à modifier la manière dont on envisageait la magie lorsque celle-ci était l’expression de la science la plus élevée aussi bien que l’objet de l’enseignement professé parles mages dans le sanctuaire de leur temple, et lorsque suivant saint Matthieu, l’étoile mystérieuse conduisait de l’orient a Bethléhem trois mages qui y venaient adorer le Sauveur ! Postérieurement à ces époques, 1e sens du mot magie fut généralement restreint à dénommer l’art de produire des effets extraordinaires ; et c’est alors que, conformément à la distinction des effets surnaturels produits par une cause licite d’avec ceux qui l’étaient par une cause illicite, on distingua une magie blanche et une magie noire, selon qu’on reconnaissait l’intervention de Dieu ou du diable dans la manifestation des effets. Cette distinction est parfaitement, établie dans ce passage de Don Quichotte (tome VIII, page 52, de l’édition de Paris. Dedongchamps, 1824) : « Mon père m’avait appris la magie que je n’avais pas neuf ans ; c’était seulement la magie blanche, parce que je ne voulus jamais tâter de la noire, qui n’est propre qu’à faire a du mal. » (Discours du chirurgien qui a soigné Sancho chez madame Quitteri.)
C’est donc pour juger ceux qui s’occupaient de magie noire, ou que l’on considérait comme sorciers parce qu’ils s’efforçaient sciemment par des moyens diaboliques de parvenir à quelque chose, qu’on avait un système spécial d’inquisition : un des écrits les plus curieux publiés sur cet objet est incontestablement la Démonomanie ou le fléau des démons et des sorciers de J, Bodin d’Angers. Il est remarquable à plus d’un titre, la clarté du style, la précision des définitions, l’ordre des matières, la conviction parfaite qu’avait l’auteur de l’existence des sorciers, le pouvoir qu’il leur reconnaissait de produire des effets surnaturels, et, en outre, les moyens que l’on peut qualifier d’abominables qu’il expose naïvement dans le IV° livre, intitulé De l’inquisition des sorciers, afin que le juge puisse, en les employant, arriver à la certitude que le prévenu est réellement un sorcier, sont autant de motifs pour faire lire cet ouvrage par tous ceux qui étudient l’histoire avec l’intention de connaître l’homme en l’envisageant au point de vue scientifique, afin d’apprécier tout ce dont il est capable en bien et en mal comme individu dans des circonstances déterminées.
On n’a peut-être pas assez remarqué combien l’auteur du IV° livre de la Démonomanie, code de l’inquisition la plus barbare, ressemble peu à Bodin, l’auteur du livre de la République, que l’on cite comme le précurseur de l’Esprit des lois, à Bodin le calviniste devenu catholique, auquel les biographes reconnaissent un esprit éclairé et tolérant, allié à des sentiments élevés et indépendants qui le mettent au nombre des écrivains philosophes les plus distingués. Quand on a lu ce livre, qui parut en 1580, on voit bien alors le danger que connaît l’auteur d’une chose assez extraordinaire pour qu’elle parût surnaturelle, ou qu’elle pût faire dire devant des juges que celui qui l’avait faite s’était efforcé sciemment par des moyens diaboliques à parvenir à quelque chose, puisque alors des témoins entendus dans une procédure pouvaient faire croire aux juges qu’un prévenu n’avait opéré cette chose extraordinaire qu’en recourant au démon.
D’après cela, qu’un alchimiste fût damné pour avoir appelé Satan à son aide, lui avoir donné son âme en retour du succès de son œuvre, évidemment cet alchimiste, se trouvant dans la catégorie des sorciers, était, exposé à subir le supplice le plus ignominieux ordinairement celui du feu.
Ainsi les prédictions, la préparation de la pierre ou d’une panacée, qui étaient au fond parfaitement licites, cessaient de l’être, si ceux qui s’y livraient donnaient lieu au soupçon d’avoir eu recours au démon ; ils entraient alors dans la catégorie des sorciers, de ceux qui évoquaient les morts et les esprits infernaux, jetaient des sorts en se livrant à la démonourgie. Dans cet état de choses, n’était-il pas naturel que les gens qui avaient réellement à se plaindre des alchimistes ou de prétendus adeptes, tout aussi bien que ceux qui obéissaient contre eux à des sentiments de haine ou de vengeance, les présentassent à la justice comme des hommes livrés habituellement à des travaux illicites ?
Incontestablement un grand nombre de fourbes se donnèrent comme opérateurs adeptes et philosophes même, et à ces titres, escroquèrent l’argent des gens trop crédules ou, ce qui est la même chose, trop convaincus de la réalité du grand œuvre ; l’Italien dont parle Zachaire est l’exemple d’un de ces fourbes, comme Zachaire est l’exemple d’un homme doué d’intelligence devenu dupe par la foi qu’il avait en alchimie. Incontestablement, il y eut des circonstances où un faux monnayeur se para, des mêmes titres pour cacher sa coupable industrie, et où un criminel parvint a dissimuler ses vols en vendant des lingots de véritable or ou de véritable argent dont il n’avait été que le simple fondeur et non le producteur. Enfin de soi-disant adeptes vendaient non seulement des recettes alchimiques, mais encore toutes sortes de remèdes qualifiés d’hermétiques ou de panacées, dont les effets étaient souvent contraires à ceux qu’en attendaient les gens crédules qui les avaient payés fort cher.
Si maintenant on prend en considération que, de l’aveu même des auteurs les plus renommés, il n’y avait qu’un extrême petit nombre d’adeptes ou d’opérateurs capables de faire sciemment la transmutation, parce qu’ils savaient préparer eux-mêmes la pierre philosophale, et si nous ajoutons que certains auteurs hermétiques admettent que, dans la plupart des cas, la production artificielle de l’or était plus chère que l’or naturel du commerce, on voit, sans qu’il soit nécessaire d’admettre en principe la possibilité ou l’impossibilité défaire de l’or, combien il, devait y avoir en fait d’hommes trompés, non plus par des fourbes, mais par des hommes de bonne foi, comme le Trévisan, par exemple, qui, de son aveu, ne réussit à opérer la transmutation qu’après plus de quarante ans de travaux inouïs, et cependant, pendant tout le temps de son impuissance, il ne cessa jamais de croire à la possibilité du grand œuvre.
Or, parmi ces gens trompés ou déçus dans leurs espérances ne se trouvaient pas seulement de simples particuliers, mais des hommes puissants, comme empereurs, rois, princes, seigneurs et hauts dignitaires de l’Eglise. Dès lors des plaintes nombreuses et fondées durent être proférées contre des fourbes et même contre des opérateurs qui, dupes de leurs illusions alchimiques, avaient été incapables de remplir des promesses faites avant de mettre la main à leur grand œuvre, chez ceux qui s’étaient engagés à payer les dépenses que ce travail exigeait pour être mené à bonne fin. Il dut même arriver souvent que ces hommes puissants, qui faisaient travailler à la pierre dans leurs palais ou leurs châteaux de pauvres alchimistes, s’imaginèrent que, si ceux-ci ne leur donnaient pas l’or qu’ils leur avaient promis, ce n’était pas par impuissance, mais par mauvais vouloir, et que dès lors ils crurent qu’il n’y avait que justice à ce que le fort punît te faible.
Les choses amenées à ce point, on conçoit aisément comment ceux qui se plaignaient des opérateurs et des alchimistes purent crier anathème contre leur science, parce qu’ils la disaient maudite, et comment l’alchimiste n’était point, à leurs yeux, un homme plein d’humilité qui cherchait, dans la simplicité de son cœur, à se rendre digne de l’inspiration divine, afin de trouver un guide fidèle dans la pratique de procèdes rapides équivalents à l’influence séculaire des astres sur la perfection des métaux parla direction convenable qu’il donnera au feu terrestre ! A leurs yeux, l’alchimiste était un homme en proie a l’orgueil de la domination, dévoré de l’amour des jouissances terrestres, appelant Satan à son aide pour réussir au grand œuvre, en lui livrant son âme après lui avoir dévoué sa personne; enfin l’alchimiste n’était plus le chrétien, c’était Faust.
L’alchimiste non seulement pouvait être accusé de vol, de préparation d’alliage d’or ou d’argent, de fabrication de fausse monnaie, deux actes punis de la peine capitale, mais encore il de venait passible du supplice du feu, si des juges croyaient qu’il avait donné son âme à Satan, alors ou régnait l’inquisition, c’était; à son tribunal qu’il répondait de sa conduite. Ainsi menacé dans ses intérêts les plus chers et sa vie même, est-il étonnant qu’il ait recherché l’isolement le plus absolu ? Et quelquefois n’a-t-il pas invoqué le saint nom de Dieu pour prévenir des accusations de travaux illicites ?

Enfin, lorsque, en 1669, Naudé publia son Apologie des grands hommes accusés de magie, comprit parmi eux plusieurs alchimistes célèbres, parce qu’il voyait bien que la pratique de l’alchimie, aussi bien que celle de la magie, avaient été des causes de persécutions pour la mauvaise foi ou l’ignorance.

Dans un dernier article nous parlerons de l’ouvrage de F. Cambriel et de quelques opinions dont l’analogie avec les idées alchimiques, telles que nous les avons exposées dans les deux articles précédents, nous paraît certaine, lorsqu’on en examine l’origine au point de vue ,de la méthode a priori.

E. CHEVREUL.

1. Cette lettre est datée de Varsovie, du 12 juin 1651. Elle a été imprimée dans le Trésor des recherches et antiquités gauloises et françaises de Pierre Borel et le 1er volume de l’Histoire de la philosophie hermétique de Lenglet Dufresnoy.



Quatrième article. Décembre 1851

Nous avons montré dans le premier article (mai 1851) que, pour qu’il y eût transmutation, rigoureusement parlant, d’un métal imparfait en or, il aurait fallu qu’un poids A du premier eut été changé en un poids A du second, Car que le poids de l’or eût été plus faible que A, alors il y aurait eu diminution d’une portion de la matière du métal imparfait, et conséquemment purification, en supposant, bien entendu, qu’on eût admis la présence de l’or dans le métal imparfait, et, si on ne l’eut pas admise, il y aurait eu à la fois purification et transmutation, ou purification et combinaison. Si, au contraire, le poids de l’or eût été plus fort que A, il y aurait eu combinaison d’une matière étrangère au métal imparfait avec celle de ce métal, sans transformation ce cas n’avait pas été considéré comme probable par les alchimistes.
En définitive, on n’aurait dû admettre la transmutation que là où les opérations hermétiques auraient agi efficacement, en vertu de l’isomérisme existant entre la matière avant la transmutation et la matière après la transmutation.
Mais les alchimistes n’ont jamais compris, explicitement du moins, la transmutation avec ce degré de précision. Ils se sont bornés a considérer les métaux imparfaits comme modifiables avec le temps, sous l’influence des corps célestes, en vertu d’une sorte de vie, laquelle ne se développait que dans certaines circonstances où ces métaux imparfaits se trouvaient placés au sein de la couche terrestre qui les contenait.
Cette sorte de vie à laquelle était soumis le métal imparfait jusqu’au moment de sa transformation en or, sous l’influence des astres, ne se développait qu’avec une extrême lenteur, puisqu’il fallait, suivant eux, plusieurs siècles pour accomplir la transformation.
Telle était la transmutation naturelle. Voyons en quoi consistait la transmutation artificielle.
Le but de l’art hermétique était la préparation d’une composition qu’on appelait pierre philosophale, laquelle jouissait, selon la philosophie hermétique, de la faculté d’opérer la conversion d’un métal imparfait en or, non plus par une action séculaire, mais en vertu d’un contact de quelques heures.
La difficulté de l’art n’était pas la conversion même du métal imparfait en or, mais bien la préparation de la pierre ; car celle-ci, une fois faite, pouvait agir entre des mains qui n’étaient pas celles d’un adepte. C’est ainsi que Van Helmont, sans s’être adonné aux travaux alchimiques, assure avoir opéré une transmutation avec la poudre de projection, ou de la pierre philosophale, qu’un étranger lui avait remise, et que Sendivogius passe pour l’avoir opérée de même, nu moyen d’une poudre qu’il tenait comme un témoignage de la reconnaissance du service qu’il avait rendu à Sethon, en le faisant s’échapper de la prison où l’électeur de Saxe le retenait (troisième article, août).
La difficulté de l’art hermétique consistait donc, nous le répétons, dans la préparation de la pierre, qui pouvait exiger des années.
Or cette préparation consistait à donner la vie à une matière inorganique, en en opérant la conjonction avec une âme par l’intermédiaire d’un esprit, substance moyenne qui participait à la fois de la matière et de l’âme.
Maintenant la matière qu’il s’agissait d’animer devait renfermer de l’or, par la raison que la pierre philosophale agissant sur le métal imparfait à l’instar d’un ferment, il fallait bien, pour la rendre efficace, d’après le principe d’homologie, qu’elle contînt déjà elle-même de l’or.
Mais ce métal qui entrait dans la composition de la pierre, sous l’influence du feu terrestre convenablement dirigé par l’adepte, n’agissait efficacement qu’après être devenu vivant ; c’est alors seulement qu’il acquérait la vertu du ferment, ou, en d’autres termes, la propriété de convertir un corps en sa propre substance, et cela en agissant, comme on le dit aujourd’hui, par sa seule présence.
Certes, s’il y a quelque chose qui, au point de vue de l’histoire, doit nous arrêter, c’est cette vie attribuée à la pierre, et la comparaison de son action à celle d’un ferment, quand on lui reconnaît l’aptitude d’opérer la conversion en or d’un métal imparfait. Or il faut savoir qu’aujourd’hui l’on admet, d’après les observations microscopiques de M. Cagniard-Latour, la vitalité du ferment de la levure, de sorte que ce sont de petits corps vivants qui déterminent la fermentation alcoolique en troublant l’équilibre des éléments du sucre, en vertu d’une action encore inconnue du genre de celles qu’on nomme des actions de présence. Mais, pour rester dans la vérité, remarquons qu’ici on n’aperçoit pas l’intervention du principe d’homologie, à moins d’admettre la conversion d’une portion de sucre en ferment.
Si, dans cette manière de concevoir la transmutation, tout se rattachait à l’idée de la vie, qu’on étendait des animaux et des végétaux aux minéraux, c’est qu’alors la philosophie naturelle se préoccupait de l’étude des causes plus que de celle des effets, et c’était dans le monde invisible qu’on cherchait les agents ou les causes des phénomènes qui apparaissent sur la terre, ce qui existait là en grand était le macrocosme, ce qui existait sur la terre était le microcosme, c’est-à-dire la répétition en petit du macrocosme. Il ne faut pas perdre de vue qu’au lieu de procéder du connu à l’inconnu, comme on le fait dans la méthode à posteriori, on procédait inversement, puisque c’était d’après la manière de se représenter ce monde invisible qu’on se faisait l’image du monde visible.
Avec ce système d’idées, rien ne pouvait conduire à ce que nous appelons actuellement une théorie chimique, puisque celle-ci, loin de partir du monde invisible, part de l’observation des phénomènes pour en rechercher, non la cause éloignée, mais la cause prochaine ou immédiate, et elle envisage la matière siège des phénomènes sous tous les aspects, afin d’en connaître le plus possible de propriétés, et de les étudier dans des circonstances parfaitement définies.
Nous avons suivi l’alchimiste dans sa vie solitaire et mystérieuse, ainsi que dans ses relations avec le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, et toujours nous rayons peint d’après lui-même.
Toutes nos citations l’ont montré, au xiie siècle, de même qu’aux xvie et xve, cherchant péniblement, pendant une longue suite d’années, ce qui sans cesse lui échappait.... Enfin arrivait un moment où il croyait avoir fait la pierre! Mais, nous l’avons vu, presque toujours ce n’était point en poursuivant ses propres travaux ; il les avait abandonnés, après avoir perdu tout espoir d’atteindre le but, et renoncé souvent à l’aide d’un collaborateur ou d’un associé. S’il les avait repris, c’était qu’une lecture attentive d’écrits alchimiques lui avait ouvert les yeux, une lumière inespérée étant venue à briller l’avait dirigé sûrement dans le travail du grand œuvre, de sorte qu’alors seulement le but avait été touché.
Remarquons d’abord que pas un de ces auteurs n’a donné une formule précise des opérations à pratiquer pour réaliser la transmutation ; que tout ce qu’ils discutent est mystère ou allégorie, et dès lors susceptible d’interprétations fort différentes ; enfin (que les réactifs alors connus n’étaient qu’en très petit nombre.
A-t-on fait la pierre? Si nous avons voulu démontrer, dans notre premier article, que la transmutation des métaux prétendus imparfaits en argent et en or ne serait pas absurde, en supposant les métaux composés, comme le pensaient les anciens et les alchimistes, cependant nous ne croyons pas que cette transmutation ait jamais été opérée, et nous ajoutons que notre manière de voir est absolument indépendante de l’opinion actuellement admise, d’après laquelle les métaux sont des corps simples.
Mais on demandera sans doute comment nous expliquons que des hommes de bonne foi, comme le Trévisan, par exemple, aient prétendu avoir fait cette transmutation ; nous répondrons qu’ils peuvent eux-mêmes avoir été trompés par des matières employées, soit que celles-ci continssent, à leur insu, de l’or qui ne se manifestait qu’après s’être dégagé d’une combinaison ou d’un mélange, soit qu’il se fût formé un alliage que l’on prenait ensuite pour de l’or pur, et soit encore qu’il y eût eu quelque erreur de poids. Voilà ce qui peut être arrive dans un travail fait solitairement par un homme de bonne foi, tel que le Trévisan.
Quant à un alchimiste intéressé à faire croire qu’il savait la pierre , et dont le travail, se bornait à opérer simplement par poudre de projection devant des spectateurs étrangers aux pratiques de l’art, tels que pouvaient l’être des empereurs, des rois, des princes, des seigneurs, etc…, il était extrêmement facile de leur imposer le faux au lieu de la vérité. On peut voir dans un mémoire intitulé Des supercheries concernant la pierre philosophale par E. Geoffroy, l’auteur des Tables des affinités chimiques, homme d’un grand savoir et du caractère le plus honorable (Journal des Savants, février 1851 p. 103 et suiv.), l’exposé d’un grand nombre d’opérations qui n’étaient que des moyens de tromper les témoins de leur exécution. Enfin, M, Berzelius, dans ces derniers temps, a indique pareillement des procédés dont le but était le même.
Mais, si l’on voulait soumettre à une critique raisonnée les écrits alchimiques. afin de faire la part de la vérité et de l’erreur, quant a ce qui concerne la date où ils ont été composés, les noms de leurs auteurs respectifs et l’analyse des faits qu’ils renferment, on rencontrerait les plus grandes difficultés. Nous citerons, pour exemple, les livres qui portent le nom de Nicolas Flamel, s’ils avaient été réellement écrits par lui-même, la date en remonterait de l’année 1382 à l’année 1418. Nicolas Flamel a réellement existé, comme le prouvent des monuments qu’il a élevés, ainsi que des donations ou des fondations qu’il a faites, et dont la réalité est attestée par des pièces authentiques, qui se trouvaient encore, au xviiie siècle, dans les archives de l’église Saint-Jacques-de-Boucherie. Eh bien, lorsqu’on lit les deux, volumes publiés par l’abbé Villain sur cette église et sur la vie de Nicolas Flamel, il n’est guère possible, à notre avis, de ne pas admettre que ce personnage n’a jamais eu les grandes richesses qu’on lui a attribuées, qu’il ne s’est point occupé d’alchimie, que les sculptures et les vitraux qu’il a fait exécuter n’ont aucun sens hermétique, qu’en conséquence les écrits qui portent son nom ont été composés longtemps après sa mort.
Mais quel intérêt l’auteur ou les auteurs des écrits qui portent le nom de Nicolas Flamel ont-ils eu à les composer et à faire sciemment un faux? On n’en aperçoit guère que le motif de vendre des manuscrits qui devaient être recherchés par des personnes plus ou moins riches, occupées de la pierre philosophale, ou bien encore celui de propager, sous le nom d’autrui, des opinions auxquelles on avait foi; et l’on croyait atteindre ce but en recourant à un personnage connu du peuple de Paris, auquel on pouvait attribuer, avec vraisemblance, de grandes richesses dérivées de la pratique de l’art hermétique. L’histoire du voyage de Nicolas Flamel à Saint Jacques-de-Compostelle, la rencontre du juif, le parti qu’on avait tiré de l’attachement mutuel de Nicolas Flamel et de la dame Pernelle, sa femme, l’explication du sens allégorique de ses sculptures et de ses verrières, concouraient à convaincre les lecteurs que tout était réel dans cette histoire.
Quoiqu’il en soit, ayant admis que personne n’a jamais opéré la transmutation, il nous suffit que les idées sur lesquelles nous avons appuyé nos considérations et nos conclusions sur la pierre philosophale aient été professées par les alchimistes, pour que nous nous croyions dispensé d’examiner si ces idées ont été réellement émises par des personnes dont les noms sont inscrits sur les livres où on les trouve énoncées. Ainsi, qu’il ait existé un moine à Erfurth du nom de Basile Valentin, auteur des livres qui portent son nom, ou que Basile Valentin soit un pseudonyme, cela est indiffèrent, si les citations que nous avons faites de ces livres sont exactes et si les alchimistes les ont adoptées comme exprimant leur manière de voir.
Les sciences expérimentales sont nées de l’alchimie, nous croyons la chose incontestable et certes, la Somme de perfection da magistère, le Traité des fourneaux, de Geber, ont une grande importance au point de vue historique, puisqu’ils sont les plus anciens livres où un grand nombre de procédés du ressort des actions moléculaires exercées au contact apparent se trouvent décrits, avec les appareils propres à exécuter ces procédés. Si le sujet de ces livres est le grand œuvre, les idées théoriques qui y sont énoncées, comme nous l’avons fait remarquer, ne peuvent être traitées d’absurdes, et, s’il en est une, celle de la vie attribuée à des corps inorganiques, qui paraît l’être aujourd’hui, elle était toute naturelle à l’époque où les livres dont nous parlons furent écrits.
Roger Bacon, et même Albert le Grand, étudièrent la nature plutôt en physiciens qu’en chimistes.
Les ouvrages qui portent les noms d’Isaac le Hollandais et de Basile Valentin continuent Geber quant a la description de beaucoup de procédés chimiques, mais évidemment ils renferment plus d’idées obscurcies par l’esprit alchimique qui les a conçues et coordonnées, que n’en contiennent les livres de l’auteur arabe.
Paracelse, en cherchant la réputation et la richesse dans l’application des idées qu’il avait puisées chez les alchimistes à la guérison des maladies, ne recula devant l’emploi d’aucune des préparations les plus énergiques que ceux-ci avaient fait connaître.
Van Helmont, avec une imagination hardie et un génie incontestable, se lança dans la voie ouverte par Paracelse ; mais, s’il ne s’y engagea pas toujours avec prudence, sa conscience d’honnête homme ne l’abandonna jamais. Suivant lui, tout est animé ; et, s’il ne se livra pas à l’alchimie, il crut à la vertu de la poudre de projection.
Glauber crut aussi à l’alchimie, et, comme Van Helmont encore, il ne la pratiqua pas. Il composa des ouvrages très remarquables au point de vue des procédés chimiques, si la partie théorique en est vague, à cause de l’influence des idées alchimiques qu’il admettait, la partie pratique en était supérieure à tout ce qui avait été écrit auparavant.
Beccher est le dernier auteur célèbre qui ait professé l’alchimie, en même temps qu’il énonçait les idées auxquelles Stahl a donné tant de développements, en en excluant absolument; et explicitement toute opinion alchimique.
A partir de ici fin du xviie siècle jusqu’à nos jours, il n’y a donc plus eu d’alchimiste avoué d’un grand nom dans la science. Si des hommes véritablement distingués ou recommandables travaillèrent au grand œuvre, ils le firent dans le silence et sans avoir la prétention de reculer la limite du savoir humain. Longtemps nous désirâmes pouvoir connaître par nous-mêmes d’une manière certaine comment un de ces hommes au moins se livrait à ce genre de travaux. Mais ce fut en vain jusqu’à ces derniers jours, où l’amitié de notre honorable confrère M. Armand Séguier satisfit nos désirs, en nous donnant un carton de famille renfermant des manuscrits alchimiques, parfaitement authentiques, de la main de son trisaïeul, Claude-Alexandre Séguier, né en 1656.
Claude-Alexandre Séguier, lieutenant au régiment du Roi, se maria deux fois : de sa première femme, M, J, Le Noir, il eut trois fils ; l’aîné et le jeune entrèrent dans les ordres religieux, et le second, Louis-Anne Séguier, conseiller au parlement, fut l’aïeul du premier président Séguier.
Claude-Alexandre employa une grande partie de sa vie au travail hermétique, et y dépensa, assure-t-on, plus de 600000 francs. II mourut en 1725.
En voyant les manuscrits qu’il laissa, et qui ont été conservés religieusement par ses descendants, on est, avant tout, frappé du soin qui a présidé à leur confection. L’écriture en est fine, constamment nette et régulière ; évidemment Claude-Alexandre Séguier a pris plaisir à la tracer. Quoique l’alchimie fût sa pensée dominante, il s’occupa cependant de recherches historiques sur des arts, et particulièrement sur celui de faire le verre. Plusieurs cahiers se composent de recettes concernant les arts, l’économie domestique, la préparation de médicaments en général et d’élixirs en particulier : il est clair que Claude-Alexandre Séguier s’occupait des deux branches fondamentales de l’alchimie, la recherche de la pierre philosophale et celle de la panacée.
L’examen de ses manuscrits fait voir qu’il copia lui-même un assez grand nombre d’écrits alchimiques, parmi lesquels il en est d’assez volumineux, comme le Miroir d’alchimie d’Arnauld de Villeneuve, et surtout le Testament de Raymond Lulle ; il copia aussi trois anciens traités de la transmutation métallisé en rythmes françaises, a savoir :
« La Fontaine des amoureux de science, auteur J. de la Fontaine  (1413) ;
«  Les Remontrances de Nature à l’alchimiste Errant, avec la réponse dudit alchimiste, par J. de Meung ensemble un trait de son roman de la Rose concernant ledit art ( 1320) ;
« Le Sommaire philosophique de Nicolas Flamel (1399). A Paris, chez Guillaume Gaillard et Amaury Warancore, rue Saint Jacques, à l’enseigne Sainte-Barbe, 1561.»
Si Claude-Alexandre Seguier copia de sa main des traités imprimés qu’il pouvait se procurer aisément dans le commerce, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’il ait copié des écrits qui n’avaient pas été imprimés : tels sont les trois traités qu’on attribue à trois adeptes qui travaillèrent en société, Nicotas de Valois, Nicolas de Gros-Parmy et Nicot ou Vicot, prêtre.
Un bel exemplaire de ces manuscrits se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal, et, sans compter celui de Claude-Alexandre Séguier, nous même en possédons deux exemplaires, dont un fait partie d’une collection alchimique en cinq gros volumes in-folio recueillie par Nicolas Vauquelin, seigneur des Yveteaux, le précepteur de Louis XIII.
Le grand nombre de manuscrits alchimiques de Claude-Alexandre Séguier, le temps qu’il avait consacré non seulement à les réunir, mais encore à les copier lui-même, sont la preuve du prix que les alchimistes en général, et lui en particulier, y attachaient, et nous en tirons la conséquence que des manuscrits ont pu être composés par des alchimistes obscurs, qui les mirent sous le patronage d’un nom ancien afin d’en tirer un meilleur parti, en les vendant plus cher, ou de relever dans l’esprit du monde la science, objet de toutes leurs pensées et de toutes leurs études.
Mais, parmi les manuscrits de Claude-Alexandre Séguier, il en est surtout qui dénotent bien cette étude que chaque alchimiste faisait des écrits dans lesquels il pensait trouver d’utiles renseignements. Ce sont des tables de matières de plusieurs ouvrages imprimés, parmi lesquels nous citerons le livre de Caneparius sur les encres, imprimé en 1718, et le Char triomphal de l’antimoine de Basile Valentin. Le travail sur Caneparius est la preuve que Claude-Alexandre Séguier s’occupait d’alchimie sept ans encore avant sa mort, et le travail sur le Char triomphal nous montre comment il procédait dans ses recherches pratiques de transmutation. En effet, le manuscrit concernant le Char triomphal comprend deux parties : la première est le relevé de tout ce qui lui paraît intéressant dans le livre attribué au moine d’Erfurth, Basile Valentin, la seconde partie est une sorte de journal d’une série de travaux alchimiques sur l’antimoine, dont l’exécution dura plus de trois ans.
En voyant le soin avec lequel les travaux d’un lieutenant, au régiment du Roi sont exposés, la clarté des descriptions, la netteté de l’écriture du manuscrit, l’emploi qu’il faisait constamment de la balance pour se rendre un compte exact de chacune de ses opérations, on apprécie la force de ses convictions alchimiques, et on ne peut pas douter qu’avec sa persévérance dans les recherches expérimentales et son esprit observateur, il n’eût été capable de faire avancer la science, s’il s’y fût livré pour en agrandir le domaine et non pour atteindre un but imaginaire.
Tels ont été les travaux d’un homme qui occupait un rang élevé dans le monde et qui se livrait à l’alchimie dans le dernier quart du xviie siècle et le premier quart du xviiie.
Nous pouvons affirmer, d’après le grand nombre de manuscrits alchimiques écrit, dans le xviiie siècle que nous avons vus et parcourus, lorsque nous ne les avons pas lus avec quelque attention, que le nombre des alchimistes ne cessa pas d’être considérable à cette époque où tant de croyances étaient ébranlées ! Il n’est donc point étonnant qu’il en existe de nos jours et qu’il y ait encore beaucoup de personnes disposées à payer fort cher des manuscrits et des livres alchimiques, mais nous devons dire la vérité. Tous les manuscrits du xviiie siècle que nous avons examinés avec quelque attention n’ont aucun intérêt scientifique ; on n’y trouve absolument rien de comparable, en importance, aux faits chimiques des écrits hermétiques des siècles antérieurs au xvii6 que nous avons signalés à nos lecteurs. La différence extrême qui distingue l’ancien alchimiste de l’alchimiste moderne, c’est que le premier se livrait à un travail qui se rattachait aux actions chimiques, c’est-à-dire aux actions les plus intimes de la matière, et que cette étude fut réellement, comme nous l’avons dit, le berceau des sciences expérimentales physico-chimiques. Aujourd’hui qu’il existe des sciences chimiques et physiques, aucun homme célèbre ne pourrait dire sérieusement, sans prévenir le monde savant contre lui, qu’il travaille à la recherche de la transmutation métallique ou à celle d’une panacée universelle. Ces réflexions étaient nécessaires pour préparer le lecteur au compte que nous allons rendre de l’ouvrage de F, Cambriel, dont le titre se trouve, en tête de cet article et des trois autres qui l’ont précédé. F. Cambriel est un alchimiste contemporain, qui ne nous montrera rien de comparable à ce qu’il y a d’intéressant dans les écrits de l’ancien alchimiste.
Son cours d’alchimie divisé en dix-neuf leçons, comme le titre l’indique, ne peut être l’objet d’une analyse détaillée, car il n’y a absolument rien de positif comme faits d’expériences ou comme résultats de recherches chimiques ; il y a plus, l’auteur dit positivement n’avoir jamais appris la chimie dans les écoles, et aucun passage de son livre n’autorise à penser qu’il ait fait la moindre expérience. Voilà pour la pratique.
Quant à la théorie, il n’y en a aucune. F. Cambriel cite les noms de plusieurs anciens alchimistes, mais rien ne prouve qu’il les ait étudiés, ni même lus avec quelque attention. Les idées qu’il exprime, au point de vue de la littérature alchimique, sont communes et très superficielles, et toujours il les énonce d’une manière absolue, sans en montrer les rapports avec celles des auteurs qu’il aurait dû considérer comme ses maîtres ; ainsi, sa deuxième leçon est consacrée a l’explication d’une figure d’évêque et de ses accessoires qui font partie des sculptures d’un des portails latéraux de Notre-Dame de Paris. Cette figure et ses accessoires, tout allégoriques, représentent, selon lui, pour ceux qui savent expliquer les hiéroglyphes, le plus clairement possible tout le travail et le produit, ou le résultat de la pierre philosophale. Il raconte que ce fut en passant un jour devant l’église Notre-Dame de Paris qu’il examina avec beaucoup d’attention les belles sculptures dont les trois portes sont ornées, qu’il vit à l’une de ces portes un hiéroglyphe des plus beaux, duquel il ne s’était jamais aperçu. Eh bien, pour peu qu’il eût connu la littérature alchimique, il aurait su que, dans le quatrième volume de la Bibliothèque des philosophes chimiques, page 366, on lit une explication très curieuse des énigmes et figures hiéroglyphiques, physiques, qui sont au grand portail de l’église cathédrale et métropolitaine de Notre-Dame de Paris, par le sieur Esprit Gobineau de Montluisant, gentilhomme chartrain, ami de la philosophie naturelle et alchimique.
Voici le premier alinéa de cet écrit, qui commence à la page 366, et finit avec la page 393.
«Le mercredi 20 de mai 1640, veille de la glorieuse ascension de notre Sauveur Jésus-Christ, après avoir prié Dieu et sa très sainte mère vierge en l’église cathédrale et métropolitaine de Paris, je sortis de cette belle et grande église, et considérant attentivement son riche et magnifique portail dont la structure est très exquise, depuis le fondement jusqu’à la sommité de ses deux hautes et admirables tours, je fis les remarques que je vais exposer. »
Tel est le préambule d’un écrit dont l’objet est le même que celui de la deuxième leçon de F. Cambriel, Nous préférons croire que l’auteur n’a pas connu cet écrit, plutôt qu’admettre que sciemment il n’en ait pas fait mention.
Mais l’explication de cette manière de procéder dans l’exposition de ses idées est la conséquence de la manière dont F, Cambriel dit être parvenu à abréger de moitié la durée de la préparation de la pierre philosophale ; plein d’humilité, il dit en être redevable à Dieu même!
Dieu, dit-il, lui a inspiré en trois différentes fois et à quatre années de distance d’une inspiration à l’autre, la manière de bien faire l’opération alchimique qu’il ignorait, et, après avoir raconté avec détail les circonstances de ces inspirations, il a recours à une preuve singulière pour convaincre ses lecteurs qu’étranger au mensonge il n’écrit que des vérité. Il affirme donc qu’une autre grande marque d’amour que Dieu a eu la bonté de lui accorder pendant son enfance, c’est un tableau fidèle des perfections dont le créateur de toutes choses est doué! et, dans ces perfections, se trouve comprise une description minutieuse de ses qualités physiques! Certes, si le Cours de philosophie alchimique n’était pas l’écrit d’un homme de 79 ans, si sa candeur, sa sincérité, ne nous avaient pas été attestées par des hommes recommandables, parmi lesquels nous citerons M, Baudrimont, auquel Cambriel fut présenté par un ami d’Ampère, feu Gilbert, que nous avons connu rédacteur du feuilleton scientifique de la Gazette de France, et plein de foi en la philosophie hermétique, mous n’aurions jamais eu la pensée de parler de l’ouvrage de F. Cambriel dans le Journal des Savants.
Mais, après le long examen que nous avons fait de l’Histoire de la chimie du docteur Hoefer, il nous a paru convenable de compléter les considérations générales auxquelles nous nous sommes livré par un aperçu des doctrines alchimiques, conforme aux leçons que nous fîmes en 1847 et en 1848, au Muséum d’histoire naturelle.
Les points principaux de ce dernier examen que nous avons mis en relief sont les deux suivants, que nous donnons comme résumé :
1er point. Nous avons montré l’art hermétique comme le berceau des sciences physico-chimiques.
Ce n’est pas dans les alchimistes les plus anciens, tels que Geber, que nous avons trouvé les idées les plus exagérées ou les plus erronées.
A une certaine époque, des hommes sortis de laboratoires alchimiques se sont livrés exclusivement à la pratique de procédés purement chimiques, sans pour cela cesser de croire à la réalité de la transmutation des métaux tel est Glauber.
A une époque postérieure, l’homme de science a fait disparaître l’alchimiste ; mais, si celui-ci a disparu, il n’a pas cessé d’exister, et, en parlant de l’ouvrage hermétique le plus récent, nous avons montré dans l’alchimiste moderne l’absence de toute science; c’est sous ce rapport que nous avons parlé de l’ouvrage de F. Cambriel.
2e point. II n’y a jamais eu de théorie spéciale propre à l’art hermétique, mais des idées générales puisées dans l’étude du monde invisible que chaque alchimiste appliquait à ses recherches comme il l’entendait. Ce sont ces idées qui ont présidé exclusivement au livre de Cambriel.
L’alchimiste, dans son humilité, convaincu de la toute-puissance de Dieu, l’invoque, et un moment arrive où il croit à une inspiration divine.
L’idée de puissance, de force, de vie, domine chez lui sur l’idée d’impuissance, de matière passive, de mort, dès lors il distingue l’or de la nature d’avec l’or alchimique, Le premier, quelque précieux qu’il soit, est mort; le second est vivant.
A cette vie attribuée à l’or alchimique ce rattache l’idée d’une âme et celle d’un esprit qu’il faut donner à l’or mort de la nature. C’est à cette condition que celui-ci acquerra par l’opération alchimique la faculté de transmuer en or les métaux imparfaits.
Evidemment ces idées ont leur source dans le monde invisible, elles sont l’expression la plus abstraite de la pensée alchimique.
Pour la rendre plus claire, plus intelligible, l’idée de vie conduit à l’idée de génération, et alors on parle d’un principe chaud et sec, faisant fonction de semence mâle, et d’un principe froid et humide, faisant fonction de semence femelle.
Enfui, l’observation du ferment faite dans le monde visible conduit à ridée de considérer l’or animé de la pierre philosophale comme agissant à la manière d’un ferment, agent caractérisé par la propriété de convertir ou de transformer une matière en sa propre substance.
Telle est, pour nous, la filiation des idées alchimiques : découlant du monde invisible, elles sont appliquées à la connaissance de la matière conformément à la méthode a priori.

Quelques considérations sur les connaissances de l’antiquité et du moyen âge au point de vue de la méthode a priori.

Nous avons souvent entendu dire à des esprits positifs qu’on retrouve des idées alchimiques dans des branches de connaissances fort différentes des sciences chimiques : cette proposition est incontestable, mais, pour rester dans la vérité, il ne faut pas croire que les idées dont nous parlons ont été empruntées à l’alchimie ; selon nous, elles tiennent leur analogie plus ou moins grande de la communauté de leur origine, de la source unique où elles ont été puisées, issues de la contemplation du monde invisible, elles ont été coordonnées ensuite par l’imagination, le mysticisme, ou la méthode a priori.
En effet, l’idée de la vie attribuée par les alchimistes à l’or de la pierre philosophale, qui de l’opération hermétique avait reçu une âme et un esprit, est incontestablement analogue au système de Van Helmont, système absolument indépendant de l’alchimie, suivant lequel pourtant les espèces chimiques résultent de la conjonction de l’eau avec des principes appelés archées, qui tiennent de Dieu une sorte de conscience de leur existence spéciale. Antérieurement à l’alchimie, dans certaines philosophies, dans certaines mythologies de l’Orient, on considérait la terre, la lune, le soleil, en deux mots, les planètes et les étoiles, comme des corps vivants, et, de nos jours encore, il existe en Allemagne des philosophes de la nature, pour lesquels la terre est; un grand animal, Les idées de macrocosme et de microcosme qui ont précédé l’alchimie de plusieurs siècles se retrouvent dans des hypothèses d’anatomie et de physiologie professées dans le xixe siècle.
Ces rapprochements montrent suffisamment que l’idée de la vie attribuée à des corps bruts, qui est commune aux différents systèmes que nous venons de rappeler, dérive originairement de la contemplation du inonde invisible, conformément à la méthode a priori, qu’en conséquence elle n’est pas le résultat de la méthode a posteriori d’après laquelle ou part de l’observation des phénomènes pour rechercher les causes prochaines de ceux-ci ; il serait intéressant, au point de vue de la vérité scientifique, de montrer les relations par lesquelles beaucoup de ces opinions, données aujourd’hui, comme nouvelles, se rattachent à de très anciennes hypothèses, et comment des observations excessivement restreintes, faites sur des objets du monde visible, ont été généralisées à l’extrême, afin de les faire passer pour des preuves démonstratives d’idées tout à fait erronées.
Cette histoire, que nous désirons, ne serait pas un travail inutile ; la conclusion donnerait certainement l’explication d’un fait qui a frappé plus d’une fois quelques esprits observateurs : c’est la rapidité avec laquelle s’établissent des relations intellectuelles entre une certaine classe d’hommes livres aux études les plus diverses ou préoccupés d’idées les plus différentes quant à la nature des objets auxquels elles se rapportent. Qu’ils entrent en relation par des écrits ou par une simple rencontre, quelle que soit la diversité de leurs études ou de leurs méditations habituelles, ils se comprennent parfaitement, souvent même à demi-mot ; ils se séparent contents l’un de l’autre et avec une parfaite estime de leur esprit. D’où vient cette entente mutuelle? De leur penchant à se laisser aller aux idées qui les flattent ou qui leur sont agréables à un titre quelconque, entraînés par l’imagination ( ils ne sentent pas le besoin d’avoir la preuve démonstrative des propositions qu’ils sont disposés à admettre comme vraies, et l’ignorance du passé les expose, on outre, souvent à prendre d’anciennes erreurs pour des vérités nouvelles. Evidemment, ce qui rapproche les hommes dont nous parlons, c’est, qu’ils ne connaissent pas la méthode a posteriori ; c’est que, n’ayant jamais eu la pensée de recourir au contrôle qui, selon nous, est le caractère de la méthode expérimentale, ils confondent les inductions, et même de simples conjectures, avec les vérités démontrées.
Nous admettons, dans les travaux scientifiques, les inductions, et même les conjectures, car, si elles sont fondées, il arrive un jour où elles témoignent de la force et de la justesse de l’esprit de leur auteur, et, si elles ne sont que spécieuses, elles peuvent, être l’occasion de travaux importants ; mais nous les admettons à la condition qu’elles seront données explicitement pour ce qu’elles sont, et non pour des conséquences positives dérivées de l’observation, et marquées du cachet de la vérité quelles auraient reçu du contrôle auquel ces conséquences auraient été soumises. Autrement, des inductions et des conjectures données pour la vérité pourraient avoir influence la plus fâcheuse dans renseignement et dans le développement ultérieur de la science.
Nous terminons cet article par un tableau des connaissances de l’antiquité et du moyen âge, dressé conséquemment à la méthode a priori. En y reproduisant des définitions de plusieurs branches de connaissances ou de prétendues sciences données dans l’article précédent, il aura l’avantage de les présenter dans un état de coordination propre à en montrer les rapports mutuels.

Remarques préliminaires relatives au tableau suivant.

Les connaissances qui, chez les anciens et dans le moyen âge, n’étaient pas assez avancées pour constituer, selon nous, un corps de doctrine susceptible d’être qualifié de science, sont indiquées par des caractères de couleur verte ; telles sont la, chimie, la minéralogie, l’anatomie, la physiologie, la médecine et l’agriculture.
Tout ce qui concerne l’art divinatoire, composé de quatre branches, la divination divine, la divination naturelle, la, divination humaine, la divination diabolique, est imprimé en caractères de couleur rouge.
Ce tableau est un résumé de la science de l’antiquité et du moyen âge, envisagée dans sa plus grande généralité, et abstraction faite d’opinions, particulières qui peuvent différer jusqu’à un certain point de la classification qu’il présente.
Nous y avons compris la série des êtres spirituels admis pur le christianisme, afin de montrer leur correspondance avec des êtres reconnus par diverses religions. Cette correspondance est donnée comme un fait ; cependant, voulant prévenir le reproche que quelques personnes pourraient nous adresser, d’avoir confondu la vérité avec l’erreur, en plaçant la religion chrétienne à côté d’autres religions, sous le titre général de magie, nous avons isolé, pour ainsi dire, du tableau ce qui a trait au christianisme, en traçant autour une ligne de couleur verte. Cette explication préviendra sans doute le reproche qu’on aurait pu nous faire, d’avoir confondu les vérités révélées avec des systèmes d’idées qui sont les produits de l’esprit de l’homme.
Nous ferons encore deux remarques, la première, que le tableau, conformément au titre, présente avant tout les connaissances humaines de l’antiquité et du moyen âge dans leur ensemble, sans considération d’époque. On se tromperait donc si l’on pensait que nous avons prétendu représenter ces connaissances comme existant toutes à la fois dans une même période de temps.
La seconde porte sur les connaissances qui étaient réputées licites et illicites, la distinction de ces deux catégories de connaissances appartient surtout à la pensée chrétienne, et le tableau indique l’opinion qui nous a paru la plus commune.
Nous allons développer successivement chacune de ces remarques, afin que notre pensée soit bien saisie par le lecteur.
Première remarque.
Le mot magie, dans son acception primitive, s’appliquait à la science la plus générale, la plus élevée comme la plus sublime qu’il est donné à l’homme de connaître : elle avait perdu sa généralité lorsqu’on distingua une magie naturelle, et surtout une magie blanche et une magie noire. Conséquemment, le tableau, en présentant les expressions magie, magie naturelle, magie blanche et magie noire, retrace une succession et non une simultanéité de choses.
Seconde remarque.
Les peuples qui, en reconnaissant l’existence des esprits divins ou célestes et celle des esprits infernaux, admettaient leur influence sur la société humaine en général, et sur l’individu, en particulier, devaient par là même mettre une grande différence entre les actes humains, suivant qu’à leurs yeux, pour les réaliser, il y avait eu intervention des premiers esprits ou intervention des seconds. C’est donc dans la distinction et la délimitation de ces deux sortes d’interventions qu’on doit chercher l’origine de ce qui, selon eux, était permis ou licite, et de ce qui était défendu ou illicite ; et il faut reconnaître que là où il s’est trouvé une institution pour le maintien d’un système de croyances religieuses, il y a eu condamnation des actes dans lesquels l’intervention des esprits infernaux était admise.
D’après tout cela, il est naturel que la doctrine de l’Eglise catholique ait déclaré illicite tout acte dont l’exécution avait demandé l’intervention de Satan, ci qu’elle ait condamné, en principe, sous le nom de sorcier, tout homme qui recourait volontairement à cette intervention pour produire des effets surnaturels.
Mais où se trouvait une difficulté réelle, c’était lorsqu’il s’agissait d’appliquer le principe à un acte donné, pour savoir si l’auteur de cet acte était innocent ou devait être condamné comme coupable. Il n’est donc pas étonnant que l’on ait varié d’opinion, selon les époques, sur la distinction de ce qui était licite d’avec ce qui ne l’était pas,
Par exemple, dans les temps d’ignorance, on a considéré comme appartenant à la magie noire des phénomènes naturels ou des actes surprenants que des hommes savaient produire, phénomènes que l’on rangea plus tard parmi ceux de la magie naturelle ou de la magie blanche.
Les anciens peuples et la plupart des philosophes grecs ont cru à l’astrologie, c’est-à-dire à une influence des corps célestes et particulièrement des planètes sur les hommes. Si quelques philosophes ne considéraient pas les astres comme des dieux ou comme étant animés, ils leur reconnaissaient cependant la faculté d’agir sur les objets terrestres et particulièrement sur les hommes.
L’horoscopie a été la conséquence de cette opinion. L’Eglise catholique l’a considérée comme en partie licite, en tant qu’il s’agissait des choses sur lesquelles les astres avaient, suivant elle, une influence réelle, tandis que l’horoscopie devenait illicite, lorsque des grands en faisaient usage dans l’intention de prévoir l’avenir d’une guerre qu’ils voulaient entreprendre, d’une alliance qu’ils voulaient former…. L’Eglise anglicane a rejeté l’horoscopie comme illicite.
Une partie de l’aruspicine, celle qui concerne les comètes, a été, à une certaine époque, considérée comme licite, les comètes étaient classées alors parmi les météores. Signes de la colère de Dieu, l’Eglise prescrivait lors de leur manifestation, un grand nombre de pratiques religieuses, telles que prières, jeûnes, aumônes, pour conjurer le courroux céleste.
En terminant ce que nous voulions dire sur la distinction de ce qui était licite d’avec ce qui était illicite, et des jugements formulés par des tribunaux ecclésiastiques, conformément à cette distinction, nous croyons être juste en faisant remarquer que, partout où il y a eu foi ou conviction en des croyances religieuses, on a condamné les actes contraires aux doctrines que l’on considérait comme sacrées. Rappelons comme exemple, la condamnation de Socrate à boire la ciguë, prononcée par 281 voix contre 220. Et pourtant les juges ne constituaient pas un tribunal d’exception, ni même un tribunal chargé de connaître seulement des affaires de religion : concitoyens du grand homme, ils ne l’avaient jamais perdu de vue, les élèves de la victime étaient là pour témoigner que leur maître ne leur avait donné que les principes de la plus saine morale. Les juges appartenaient au peuple le plus spirituel du monde, et les Athéniens faisaient partie de cette nation grecque qui n’avait pas, comme les autres peuples de l’antiquité, un pouvoir central unique dont l’action s’étendait à tous les individus de la nation. La nation grecque n’avait donc pas, comme le peuple égyptien, des collèges de prêtres relevant d’un grand pontife épistolographe. Enfin, par l’indépendance des Etats particuliers en lesquels elle se trouvait fractionnée, par la diversité des lois qui régissaient chaque Etat, par l’indépendance de ses, philosophes, elle constituait une société qui fut la transition de celles des anciens peuples avec les nôtres, à cause de l’influence que l’individu qui n’était ni prêtre, ni roi, ni prince, ni homme de guerre, pouvait y exercer par la simple influence de sa parole et de ses écrits.
Eh bien, Socrate succombe, dans sa ville natale, sous la double accusation d’impiété et d’avoir corrompu la jeunesse. Des sophistes ne craignent pas de l’accuser d’avoir recherché, avec une curiosité impie, ce qui se passe au ciel et dans 1’intérieur de la terre, et de ne pas reconnaître les dieux auxquels ses concitoyens sacrifient. Ils ajoutent que Socrate lui-même prétend qu’un esprit, qu’un démon dirige sa conduite.
Si Mélitus, Anytus et Lycon obéissaient aux passions les plus viles, en articulant des accusations dont ils savaient la fausseté, cependant ils portèrent la conviction de la culpabilité du prévenu dans 281, consciences qui n’étaient pas toutes, du moins, sous l’influence des passions qui soutenaient l’accusation. Certes, si l’histoire a condamné les juges de Galilée, elle doit admettre en leur faveur des circonstances atténuantes, en comparant leur sentence à celle dé l’aréopage qui condamna Socrate à mort.
E. CHEVREUL.