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CHEVREUL Du Traité Alchimique d'Artéphius


Michel -Eugène Chevreul (1786-1889) 
du
 TRAITÉ ALCHIMIQUE D'ARTÉPHIUS
 intitulé :
CLAVIS MAJORIS SAPI ENTIAE (1)
PREMIER ARTICLE.
M CHEVREUL 1867 – 1868
Journal des Savants
§ Ier.
De la reproduction du même traité sous la dénomination :,
Sapientissimi Arabam philosophi Alphonsi, regis Castellœ, et liber philosophiae occultioris (prœcipae metallorum) profundissimus, etc. (2)
Traduction française du traité d'Artéphius, donnée dans plusieurs manuscrits comme l'œuvre de Grosparmy, alchimiste normand.
§ II et § III.
Notes relatives à des manuscrits de Grosparmy, de Valois et de Vicot, et à leurs auteurs.
§ I.
Beaucoup d'hommes sérieux trouvent perdu le temps donné à l'étude des livres de l'antiquité, et surtout du moyen âge, écrits sous l'influence des sciences dites occultes, et dès lors les travaux qui en sont le résultat n'ont, à leur sens, aucune utilité  ; mais cette conclusion ne peut être fon­dée, s'il est vrai que quelque estime soit accordée à l’histoire de l'esprit humain ; car jamais on ne doit méconnaître que l'exposé des erreurs, des aberrations, des absurdités même, auxquelles l’homme s'est laissé aller, fait partie essentielle de cette histoire, et l'écrivain qui la passerait sous silence, narrateur infidèle du réel, serait, auprès de ses lecteurs, le rap­porteur partial d'une cause qui, présentée incomplètement, aurait pour terme l'erreur et non la vérité !
Quand on envisage l'esprit humain tel qu'il est en réalité, quelquefois il atteint à une hauteur imprévue, mais le plus souvent il marche dans l'ornière, et longtemps on l'a vu, et même encore on le voit, méconnaissant sa faiblesse, croire qu'il s'élève et qu'un vaste horizon se dé­couvre à ses yeux, lorsqu'on réalité, dupe de l'imagination et sous le charme d'un mirage trompeur, il a négligé la méthode: sans doute elle n'est pas la mère des grandes découvertes, mais elle seule peut donner aux auteurs de ces découvertes la certitude d'avoir trouvé la vérité, certitude qui, les empêchant de prendre l'ombre pour le corps, l'appa­rence pour le réel, les préserve aussi d'erreurs que peut-être ils eussent commises, en ne recourant pas à un critérium propre à leur donner la conviction, ce fruit si doux à la conscience, en philosophie tout aussi bien qu'en morale.
C'est à ce point de vue qu'il importe d'étudier le passé relativement au mode dont l'esprit humain a procédé pour connaître la vérité, et, à cet égard, rien ne m'a plus vivement frappé dans ces derniers temps qu'un écrit intitulé la clef de la plus grande sagesse, attribué à un alchi­miste arabe du nom d'Artéphius, que l'on fait vivre au XIIème  siècle, parce qu'il cite Avicenne qui vécut de 980 a 1036, et qu'à son tour il est cité par Roger Bacon, dont la vie s'écoula de 1214 à 1292. Cet écrit se recommande à un esprit curieux du passé par le degré des généra­lités qu'il comprend et le petit nombre des prétendus principes aux­quels il ramène la création de la matière, la distinction de ses propriétés, la génération des minéraux, des plantes et des animaux, et surtout encore les influences astrales et là transmutation.
Si les traités de Geber et un écrit d'Avicenne sur les minéraux pré­sentent un certain nombre de faits exacts, du ressort de la chimie et de la géologie ,je conviens que la clef de la plus grande sagesse d'Artéphius ne renferme guère que des erreurs. Mais l'ensemble des vues qui s'y trouvent exposées, tout erronées qu'elles sont, l'intimité de leur liai­son, le vaste horizon qu'elles embrassent, font qu'en les résumant on résume les connaissances du moyen âge, constituant la partie fonda­mentale des sciences dites occultes. En effet, Artéphius parle de la créa­tion de la matière, de quatre genres de natures, de la transmutation, de la génération des métaux, et des minéraux, qu'il distingue de ceux-là  ; de celle des corps vivants, plantés et animaux. Enfin, en reconnaissant la plus forte influence au grand monde, le Ciel, sur le monde inférieur, la Terre, ou, en d'autres termes, l'influence des astres sur les choses et les êtres vivants de notre globe, il montre avec bien plus de netteté l'idée que l'on se faisait autrefois du genre de celte influence, qu'on ne la trouve exposée ailleurs. Enfin, en parlant des relations des astres avec les êtres terrestres, il étend ses vues jusqu'à définir l'état de l'homme sain et l'état de l'homme malade.
Sans doute la transmutation, ce but de l'alchimie, et les influences as­trales, dont il parle, empruntées à l’astrologie judiciaire, ces fruits de la méthode A priori, sont des erreurs, et l'examen critique qu'on en fait n'accroît pas le nombre des vérités ; mais la revue de ces opinions signa­lées avec tout leur relief et si différentes des opinions émises con­formément à la méthode a posteriori expérimentale, n'est pas stérile pour la philosophie ; il y a utilité à connaître ces erreurs, qui, tant qu'elles durèrent, apportèrent de si grands obstacles au progrès des idées vraies, et cet examen, en montrant l'esprit de l'homme plus accessible à l'erreur que disposé à chercher lui-même la vérité, conduit le philosophe à trouver l'aspect le plus convenable sous lequel il doit lui présenter les idées vraies qu'il veut lui faire accepter ; d'ailleurs un examen appro­fondi de ces erreurs explique, en bien des cas, la difficulté qu'on ren­contre à convaincre tel homme du monde, dont l'intelligence a été cul­tivée , de vérités à l'admission desquelles, à son insu, certaine disposition d'esprit met obstacle, ainsi que des erreurs qu'il a reçues antérieurement, erreurs qui, par leur origine remontant au moyen âge, appartiennent à celles que nous signalons avec l'intention d'en combattre les conséquences.
Artéphius a joui d'une grande réputation parmi les alchimistes. Trois traités portent son nom :
1er traité.Artephii antiquissimi philosophi de arte occulta, atque lapide hilosophorum liber sécrétus.
Il a été imprimé avec une traduction en 1612, le privilège dit pour la première fois.
L. du Fresnoy a indiqué à tort 1609  ; évidemment c'est une erreur, et il a dit, en outre, que ce traité est imprimé dans le tome IV du Théâtre chimique, tandis que c'est le deuxième traité, clavis majoris sapientia.
Il est un des trois traités de la philosophie naturelle non encore imprimés, etc.
Ce recueil, publié par P. Arnauld, sieur de la Chevalerie, Poitevin, a été réimprimé en 1659 et en 1682.
Le traité d'Artéphius est traduit en français dans la bibliothèque des philosophes chimiques de Salmon.
2e traite. Artefii clavis maioris sapientiœ.
Lenglet du Fresnoy parle d'une traduction de ce traité sans date, ni lieu d'impression.
3e traité.Artefii de vita proroganda.
Il existe deux traductions imprimées du premier traité : le liber secretus. .. ; la plus ancienne, trois fois reproduite par l'impression dans les trois éditions du recueil d'Arnauld, sieur de la Chevalerie, et la seconde également trois fois reproduite dans les trois éditions de la bibliothèque des philosophes chimiques de Salmon. Comment se fait-il qu'on n'ait parié que d'une seule traduction imprimée du second traité, Artefii demis majoris sapientiœ, mentionnée par Lenglet du Fresnoy, et si rare d'ailleurs que je n'ai pu en voir un seul exemplaire, malgré toutes les recherches auxquelles je me suis livré? La raison me semble en être que le premier traité purement pratique a dû être recherché par les alchimistes opéra­teurs, tandis que le second, exclusivement théorique, ne l'a guère été que des alchimistes spéculatifs bien moins nombreux et bien moins empressés que lès premiers ; cependant on se tromperait de croire que la clef de la plus grande sagesse ait été dédaignée. Deux faits ne me per­mettent pas de douter de la réputation qu'elle avait auprès d'un certain nombre de personnes convaincues de la réalité de l'alchimie.
Le premier fait concerne la croyance où l'on a été, jusqu'à ces der­niers temps, qu'Alphonse X, roi de Castille et de Léon, le prince qui chargea des Juifs de Tolède de rédiger les tables astronomiques auxquelles la reconnaissance des savants donna la qualification d'Alphonsines, avait composé un traité d'alchimie. Or cette opinion n'est pas fondée ; car l'écrit attribué à Alphonse X n'est pas autre chose que le livre de Artefii clavis majoris sapientiee, ainsi que je l'ai reconnu récemment.
Le second fait est l'existence de traductions françaises manuscrites que je possède, parmi lesquelles il s'en trouve une qui est donnée comme l’œuvre originale d'un sieur de Grosparmy.
L'importance de ces deux faits n'est pas sans intérêt aux yeux de la critique la plus élevée, soit qu'on veuille écrire une histoire dé­taillée et approfondie des écrits alchimiques, soit qu'on veuille, sans entrer dans les détails, se faire une idée exacte de ce qu'étaient ces écrits en réalité : manière de voir que rendra évidente l'examen des deux faits signalés auquel je vais me livrer.
Ier fait. — La clef de la sagesse attribuée à Alphonse X.
Cet ouvrage est incontestablement d'Artéphius: il suffit, pour en acqué­rir la certitude, de lire le traité qui porte le nom de l'alchimiste arabe dans le IV tome du Theatrum chemicum, p. 198 ; et, dans le tome V, p. 766, le traité qu'on a attribué à Alphonse X. Je dis attribué, parce que, si l'on eût lu la préface (proaemiolum) du livre sapientissimi Arabum philosophi Alphonsi, etc,, jamais l’erreur que je relève n'eût été commise.
Effectivement, le texte dit «qu'il ordonna (le roi Alphonse) que le a livre qui est appelé la clef de la sagesse fut traduit de la langue arabe « en propre langue castillane par son écuyer. m Preuve incontestable que l'original avait bien été composé en langue arabe (3).
Comment ai-je été conduit à reconnaître l'identité des traités attri­bués l'un à Artéphius, l'autre à Alphonse X? D'une manière fort naturelle. Le cinquième et dernier article sur l'Histoire naturelle générale des règnes organiques d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (4) avait pour objet de combattre l'opinion selon laquelle l'auteur de cet ouvrage prétendait que les alchi­mistes considéraient les minéraux comme des êtres vivants. Après avoir montré la contradiction de cette manière devoir avec les idées générale­ment professées par les alchimistes les plus renommés, idées que, depuis longtemps, j'avais coordonnées en un résumé très-précis de ce qu'on peut appeler la théorie alchimique, j'ajoutai de nouvelles citations con­formes à ma manière de voir et tout a fait contraires à celles que je combattais ; parmi ces citations se trouve (5) le résumé final du traité attribué à Alphonse  ; il était si bien resté dans ma mémoire que, lorsque j'examinai les écrits d'Artéphius pour mon Histoire des connaissances chi­miques, l'identité des deux traités me fut démontrée, et plus loin, § 3, j'aurai l'occasion de donner une nouvelle preuve de l'erreur d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.
2º fait.— Trois traductions françaises de la Clef de la sagesse. Je possède trois traductions françaises manuscrites du traité Artefii clavis majoris sapientiœ, qu'il serait, à tous égards, difficile d'attribuer à un même auteur ; je les distinguerai donc par les lettres A, B et C, afin de prévenir toute confusion.
Traduction A.
Ce manuscrit in-4º relié, d'une écriture parfaite, comprend, en soixante pages, la traduction du traité imprimé dans le IVe volume du Theatrum chemicum, p. 198, et dans le Ier volume de la bibliothèque chimique de Manget (p. 503). Il a pour titre : la Clef majeure de sagesse et science des secrets de nature d'Artephius (sic). Comme le texte, il se divise en trois chapitres, mais le manuscrit comprend, en outre, soixante-deux pages sous le titre, ensuit la pratique de la théorique ci-dessus écrite par le même auteur.
Cette partie pratique ne se trouve pas à la suite des deux textes latins précités ; mais nous la retrouvons dans les traductions B et C.
Traductions B et C.
Depuis une vingtaine d'années, je possède cinq gros volumes in-folio reliés, composés chacun de manuscrits alchimiques de sujets très-variés, et d'écritures fort différentes. Un des volumes, qui n'a pas moins de  1183 pages, renferme deux traductions B et C de la Clef de la plus grande sagesse.
Traduction B.
Elle commence à la page 1133 du volume. Elle se compose, comme la traduction A, de deux parties :
La première partie a pour titre :
La clef majeure d'Artephius (sic), sa théorie. Elle comprend dix pages.
La seconde partie, comprenant huit pages, a pour titre : 2 partie ou pratiq. d'Artephius.
Ces deux parties rappellent bien le texte des deux parties de la tra­duction A ; elles correspondent donc évidemment au même original  ; cependant la deuxième partie de la traduction B présente quelque différence. Quoi qu'il en soit, je ferai remarquer que la seconde partie de la traduction de A et celle de la traduction de B, qui sont données comme des traités de pratique, n'ont rien de commun avec le traité pratique d'Artéphius que j'ai mentionné précédemment, sous le titre de 1er traité. Artephii antiquissimi philosophi de arte occulta, atque lapide philosophorum liber secretus.
Traduction C.
La traduction C, qui se trouve clans le même volume que la traduc­tion 5, a pour titre (p. 139) :
Clef majeure de sapience et science des secrets de nature, où il est ample­ment traité des qualités des métaux et de leur transmutation. Par Nicolas de Grosparmy à son ami Nicolas de Valois.
Si le titre d'un livre a été trompeur relativement au nom de l'auteur qu'il porte, c'est sans doute le titre que je viens de reproduire  ; car, si la première partie de l'ouvrage, la théorie, n'offre pas la traduction textuelle du latin d'Artefii clavis majoris sapientiœ, elle en retrace fidèlement les idées. Il en est de même de la deuxième partie, la pratique, relativement à la deuxième partie des deux traductions françaises A et B. Si on ne lit pas le nom d'Artéphius dans la ; traduction C pré­sentée comme une œuvre originale de Grosparmy, une note du co­piste du manuscrit de Vallois, insérée à la. fin du traité, et avant le traité donné sous le nom de Grosparmy, ne laisse aucun doute sur la conformité des idées censées exposées par Grosparmy avec celles d'Artéphius et leur source (page 137), car le copiste a écrit le nom de l'al­chimiste arabe.
Cette clef de sapience, donnée comme l’œuvre de Grosparmy, n'est pas, sans doute, la reproduction textuelle de la traduction française B com­mençant à la page 1133 du même volume, mais elle comprend, en réalité, toutes les idées principales exposées sous le nom d'Artéphius, conformément à la note précédente.
Cette note précède donc l’œuvre attribuée à Grosparmy, sieur de Fiers, et la copie d'un manuscrit de Grosparmy, seigneur et baron de Fiers, que je désignerai plus loin, manuscrit A, renfermant quatre traités désignés par les numéros 1, 2, 3 et 4. Le manuscrit dont je parie est le numéro 3, je reviendrai sur ce manuscrit, lorsque je parlerai, à la fin de l'article, des personnes des trois adeptes normands, de Grosparmy, de Vallois et de Vicot.
§ II.
Après avoir exposé ce que je me proposais de dire de la partie biblio­graphique du traité Artefii clavis majoris sapientiœ, je profiterai de quel­ques pages qui me restent à remplir, sans excéder la longueur des articles de ce journal, pour donner quelques détails sur de Grosparmy et deux alchimistes que l'histoire lui associe sous les noms de Vallois et de Vicot ou Videcoq, les deux premiers gentilshommes, l'autre prêtre, et tous les trois normands, ajoute l'histoire. Je tire ces détails des ma­nuscrits de ma bibliothèque, qui sont au nombre de quatre, et dont j'ai eu déjà l'occasion de parler dans ce journal, comme n'ayant point été imprimés ( Journal des Savants, 1861, p. 768, 759, 760.) : je les désignerai par les lettres A B C D.
Manuscrit A.
Il fait partie du volume in-folio dont j'ai parié précédemment à pro­pos des traductions françaises manuscrites B et C tu traité delà Clef de la plus grande sagesse d'Artéphius.
Il commence à  la page 2 3 et finit avec la page 507.
Il comprend :    
Les cinq livres de Nicolas Valois, compagnon du seigneur Grosparmy, de la page 23 à la page 137 inclusivement.
Clef majeure de sapience et science des secrets de nature.
 Où il est amplement traité des Qualités des métaux et de leur transmuta­tion, par Nicolas de Grosparmy, à son ami Nicolas de Vallois  ; de la page 139 à la page 182 inclusivement. C'est le traité d'Artéphius dont j'ai parlé ci-dessus sous la désignation de traduction B.
3° Le manuscrit : de Grosparmy, sieur de Flers, commence avec la page 187 et finit avec la page 254 inclusivement.
Les trois livres de Pierre Vicot Prêtre, serviteur de Grosparmy, comte de Flers et de Nicolas dé Vallois, gentilhomme, compagnon de Grosparmy.
Ils commencent à la page 257 et finissent à la page 507 inclusive­ment
« Ces trois philosophes, dit le texte, d'une même union, amitié, « fidélité et concorde, firent le sacré magistère et leurs livres pour leurs «successeurs, affin de laisser à la postérité lumière entière de cette « science qui y est plus clairement enseignée que partout ailleurs dans « les autres livres. »
La clef du secret des secrets de philosophie du serviteur Prostré.
Manuscrit B, in-4° relié.
Il comprend :
La clef da secret des secrets, de Nicolas de Valois, compagnon de M. de Grosparmy.
Le traité de, Valois, de ce manuscrit B, est un extrait du même traité du manuscrit A, mais souvent avec inversion d'ordre des propositions, et ou y trouve des expressions de français moderne remplaçant des expressions anciennes, par exemple, fourneau au lieu de fournel.
La clef majeure de sapience et science des secrets de nature où il est simplement traité des qualités des métaux et de leur transmutation, par Nicolas de Grosparmy et son amy Nicolas de Valois. (Il n'est pas douteux que c'est une faute du copiste, car, dans le manuscrit A. il y a à au lieu de et.)  son amy Nicolas de Valois           
Ce traité reproduit sans doute le traité de la Clef de la sagesse du manuscrit A, niais l'auteur du manuscrit B reconnaît d'abord que l’œuvre originale est celle d'Artéphius (Folio 175), que Grosparmy l'a abrégée et l'a éclaircie surtout dans la deuxième partie concernant la pratique, pratique qui ne se trouve pas dans les textes latins d'Artéphius du Theatrum chemicum et la Bibliothèque de Manget.                                      
Le manuscrit B ne renferme pas le traité dé Vicot, mais il a le mé­rite de donner des renseignements sur les manuscrits du comte de Fiers, que je n'ai pas vus ailleurs, j'y reviendrai à la fin de cet ar­ticle, § III.
Manuscrit C, portant l'a suscription ex libris Clavier.
Il se compose de trois volumes' reliés, dont deux renferment le Traité de Vicot et le troisième le Traité de Valois et le Traité  de Grosparmy.
Traité de Vicot. Le premier volume porte le titre :         
La clef du secret des secrets de philosophie ou  premier, livre de Pierre Vicot,
Ou le serviteur Prêtre,
Serviteur de Nicolas de Grosparmy, comte de Fiers et de Noël (sic), Le Vallois, gentilhomme compagnon de Grosparmy.
Le second livre est dans le premier volume.
 Le second volume porte ce titre :
Livre IIIe, du même auteur.
Secret compendium ou mémorial final en forme de récapitulation sur mes précédents livres.
Si le traité de Vicot, du manuscrit C  ; n'est pas toujours la copie exacte du manuscrit A, il en est incontestablement une reproduction, sauf que l'on à cru devoir adoucir certains passages, d'après diverses considérations, et, à cet égard, je préfère à ce manuscrit le manuscrite, .      
Le troisième volume du manuscrit C comprend, comme je l'ai dit :
1º La clef du secret fies secrets de Nicolas Valois, compagnon de Grosparmy.
Il reproduit le traité de Nicolas Valois du manuscrit B, mais quelques pages accessoires ont été omises.
Oeuvre ou traité premier de Nicolas de Grosparmy, de Normandie.
Livre Ier. — Abrégé de théorique.
Seconde partie, pratique.
Ce traité de Grosparmy reproduit le traité du manuscrit A sauf les deux derniers chapitres de la seconde partie : pratique.
Le manuscrit ; C ne reproduit pas la traduction française de la clef de la plus. grande sagesse d'Artéphius.
Les trois volumes du manuscrit C ont été reliés avec des feuillets blancs intercalés : dans les deux volumes de Vicot on a écrit, postérieu­rement au manuscrit, des remarques, des réflexions, des indications d'expériences alchimiques parmi lesquelles se trouve l'indication d'une observation faite en mars 1829, sur une expérience ; il est utile peut- être de rappeler que Clavier mourut en 1817 : cette observation ne le concerne donc pas.
Manuscrit D, Séguier.
Le titre général est :
Ici sont les livres dés trois adeptes qui firent, à Rouen, la pierre philosophale.
Ils comprennent :
1º Livre Ier
Du noire.
Sur l’œuvre, dei la pierre philosophale, par, Nicolas Valois, compagnon de Grosparmy, et du maître Pierre Vicot ; leur serviteur et compagnon.
Dédié à son  fils.
Ce manuscrit n'est pas la reproduction textuelle du manuscrit A, mais il en comprend la plus grande partie avec quelques expressions moins anciennes. Il est terminé par la même pièce de vers que les ma­nuscrits A et B commençant :
« Si tu veux savoir la manière,»
2º Livre VIe (6). — Pratique de l’œuvre minérale, par Nicolas de Grosparmy.
A son ami Nicolas de Valois.                                   
Ce traité est la partie pratique qui succède à la clef majeure de sapience d'Artéphius, dans les manuscrits A et B.Ce traité a été publié sons le, nom de Grosparmy.                                     
Après viennent :
La pratique de l'Oeuvre végétable.
 La pratique de l'Oeuvre animale.
Quant au traité du manuscrit A indiqué sous le nº3 ; il manque dans le manuscrit Séguier.        
Les trois livres de maître Pierre Vicot prêtre, serviteur de Grosparmy, comte de Flers, et de Nicolas de Vallois, gentilhomme, compagnon de Gros­parmy, indiqués sous ce titre dans le manuscrit A, le sont aussi dans le manuscrit D.
La clef de quelque secret de philosophie qui est le premier livre de M. Pierre Vicot (sic) prêtre, serviteur de Nicolas de Vallois, gentil­homme, compagnon de Grosparmy, lesquels sont trois d'une même union, amitié, fidélité et concorde, firent la pierre des philosophes et leurs livres pour leurs successeurs.
Ce manuscrit ne reproduit guère que les dix-sept premières pages du manuscrit A de Vicot, qui en comprend deux cent quarante-sept.
§ III.
N'est-il pas naturel de se demander, quand on sait le grand nombre des manuscrits portant les noms des trois adeptes de Normandie, pourquoi ils n'ont ; point été imprimés, et comment, dans la plupart des livres-relatifs à l'alchimie, ces noms ont été omis, je dis dans la plu­part, car je ne connais guère que le Dr Hœfer qui en ait parlé (7)? La cause n'en est-elle pas que la spéculation y domine trop sur la pratique, et que leurs adeptes s'accordent à justifier l'obscurité de leurs écrits, en même, temps qu'ils renvoient le lecteur à un certain nombre d'é­crits alchimiques,
J'extrais les renseignements que j'ai promis sur ; les, personnes des trois alchimistes normands, de leurs écrits d'abord et ensuite de re­marques touchant les manuscrits du comte de Flers, qui sont insérées dans le manuscrit  B,in4º (folio 204. page 87).
« Ils étaient trois qui ont possédé l'œuvre, M. de Grosparmy trisaïeul de M. le comte de Flers, Nicolas de Valois, son ami, et Pierre «Vitcoq ou Vicot, son chapelain. »
Manuscrit de Grosparmy.
Le manuscrit A, n° 3 , est incontestablement de M. de Grosparmy ; le copiste du manuscrit B dit que l'auteur le destinait au publie.
Le manuscrit .A, nº 3 (8), porte, au titre, un avertissement ainsi conçu :
Grosparmy, sieur de Flers.
« Ensuit la copie d'un manuscrit fait par monsieur de Grosparmy « (sic),sieur et baron de Fiers, et ayant acquis la dite baronnie et fait « construire le château  du dit lieu.
« Lequel manuscrit contient théorie et pratique, et en dit autant que  tous les autres livres  ; néanmoins qu'il soit bien couvert, toute l'œuvre « y est contenue ; étant bien entendu : ce qui se peut faire par le moyen «des autres livres cites au présent.
«Au nom du grand dieu Trin, un qui a créé toutes choses de rien, qui vit et règne sans commencement et sans fin.......
"A tous féaux disciples de philosophie naturelle
« Salut et dilection,
CHAPITRE 1er
Sachant tous que je Nicolas Grosparmy, natif du pays de Normandie par la volonté de Dieu, allant-par le monde de région en région, depuis l'âge de douze ans jusqu’à l'âge de vingt-huit ans : cherchant et désirant savoir l'art d'alchimie qui est la plus subtile, partie de philosophie naturelle qui traite et enseigne de la très parfaite transmutation des métaux et des pierres précieuses ; et comme tout corps malade peut être ramené et réduit en santé. Le dit temps durant, ay enquis comme l'un des métaux se peut transmuer en l'espèce de l'autre et en ce faisant ay soutenu moult de peines et de dépenses, injures et reproches ; et en ay abandonné la communication du monde et la plus part de ceux qui se disaient mes meilleurs amis, pour ce qu'ils m'avoient en dédain, moi étant en nécessité, en me voulant détourner de l'inquisition du dit art, pour ce qu'il leur semblait que je m'y occupais, et que je ne m'arrêtais à mes antres affaires, et pour ai celle chose parvenir, ay quis, et été avec. maint compagnon cherchant le dit art comme je faisais croyant de trouver par leur moyen ; et pour avoir amitié et entrée avec eux, me suis fait leur serviteur, et ay soutenu la plus part de la peine die leurs ouvrages, et ay vu et étudié plusieurs livres auxquels la science est contenue en « deux manières, l'une fausse et l'autre vraie..... »        
De Grosparmy dit qu'il termina son écrit le 29 de décembre 1549 (9).
Pour peu qu'on ait lu et qu'on se rappelle les écrits où le comte Ber­nard le Trévisan et Denis Zachaire (10) parlent des peines et des décep­tions de tout genre qu'ils ont éprouvées longtemps avant d'être parvenus au but de leurs désirs, on verra l'analogie de leurs écrits avec le récit bien plus bref que Grosparmy fait de ses voyages et de ses études alchi­miques.                                            
«Nicolas de Grosparmy (dit l'auteur des remarques du manuscrit B ),  a fait la maison des comtes de Flers, en basse Normandie très-illustre et très-riche, et l'original de tous ses écrits est entre les mains du comte «de Flers, lesquels il tient si chers et avec raison qui! se les cache à lui-même.»                                          
De Valois.
De Valois, comme de Grosparmy, raconte ses peines et ses déceptions, et comment, avec ses compagnons, après avoir renoncé à tout commerce avec les alchimistes, i!s se recueillirent dans la solitude méditant en lisant de bons livres, comme ceux d'Arnaud, de Raymond Lulle : «Mais un de nous tellement porté aux particuliers sophistiques, pour voir « tous les jours nouvelles choses qui lui éblouissaient les yeux, ne les «voulut quitter. Or j'avais bien 45 ans quand cela arriva en l'an 1520  (il était donc né en 1475),et, au bout de 20 mois, nous vîmes ce grand Roy assis sur son trône Royal faisant en premier projection sur le blanc, puis sur le rouge.» (P. 31.)....
« Comptant le temps que J'étais en chemin que j'ay laissé par écrit jusqu'à la perfection de l’œuvre, il ne fallut plus que 18 mois, auquel  temps ledit œuvre fut accompli, encore qu'il eut été manqué une fois. » (P.32)
Je passe aux citations du manuscrit in-4, B.
« M. de Valois (dit l'auteur des remarques), qui était de la maison d'Ecoüilles, est père du petit chevalier (11), a composé cinq livres reliez en un même volume, où il y a au commencement une grande figure «ronde enluminée et deux fourneaux admirables de M. de Grosparmy, par le moyen des registres duquel on peut éclore des œufs et fondre l'or, lequel liure il faisait en forme de testament à son petit-fils, le chevalier.... »
« Nicolas de Valois, second ami ci compagnon de science et de pos­session de l'élixir, a bâti une maison très-splendide à Caen, laquelle  lu as vue, et a laissé quatre terres nobles à ses successeurs dont l'aîné porté le nom de Sr d’Ecoüille Valois, grand seigneur en Normandie « près la ville de Caen... »
«Les quatre terres que M. de Valois avait acquises il les a bâties «magnifiquement, chaque bâtiment ne se ferait pas pour cinquante « mil écus : dans l'une il y a une chapelle où sont les hiéroglyphes de l'œuvre. Il avait en première noce épousé une dame Hennequin, qui, «par son contrat de mariage, ne devait remporter de douaire que quinze cent livres ; mais le douaire de la seconde femme a été de plus « de vingt mil livres. Ecoüille, Fontaine, Fiers, et la maison de Caen.
« Il a, de plus, composé un livre très-excellent et très-rare traitant de «la philosophie hermétique, tout plein de figures hiéroglyphiques, « lequel est intitulé : Hebdomas hebdomadam cabalistarum magorum bracmanorum antiquorum que omnium philosophorum impteriœ continens....
L'auteur des remarques ajoute : « Monsieur de Valois mourut malheureusement suffoqué d'une huître qu'il avait avalée entière. »
Dans l'intérêt de la vérité j'ajouterai que le volume in-folio que j'ai désigné manuscrit A contient un écrit par ordre alphabétique, intitulé :
Recueil par extrait de quelques philosophes adeptes, par ordre -alphabétique, où sont reportez quelques-ans de leurs passages, avec quelques traits de l'histoire de leur vie, par messire Jean Vauquelin, cher. sgnr. et Patron des Yveteaux. 1700.                
Cet écrit commence à la page 659 et finit à la page 1060.
Il est intéressant pour le sujet que je traite, car la date de 1700 témoigne que l'auteur était né au dix-septième siècle, et que. comme Normand, gentilhomme et alchimiste, il avait eu toute la facilité possible pour recueillir des faits exacts relatifs à de Grosparmy, de Valois et Vicot, qui vivaient dans le seizième siècle. Je ne doute pas, d'après la note suivante que porte le volume , «ce livre m'a esté donné par Mons. des Yveteaux, en 1714 que messire Jean Vauquelin ne soit l'auteur du recueil des nombreux écrits composant ce volume. Eh bien, messire Jean Vauquelin, à l'article Valois (p. 1038), dit que Valois acheva le grand œuvre en la ville de Caen, où (es hiéroglyphes de la maison qu'il y fît bâtir, et que l'on y voit encore en la place Saint-Pierre vis-à-vis la grande église de ce nom, font foi de sa science.
Si l’auteur des remarques du manuscrit B a raison, lorsqu'il parle d'une chapelle bâtie dans une des terres de M. de Valois, où sont les hiéro­glyphes de l'œavre, le gentilhomme alchimiste en aurait décoré deux de ses constructions.
Vicot.
Le manuscrit A n° 4 donne quelques détails sur Vicot et sur Nicolas de Valois, que je reproduirai, parce qu'ils ne manquent pas d'intérêt au point de vue de l'histoire de l'alchimie.
A la mort de Nicolas de Valois, son fils, le petit chevalier, allait en­core à l'école, et étudiait en philosophie. Son père lui légua ses livres hermétiques, et recommanda au prêtre Vicot, son serviteur, son colla­borateur et son ami, d'initier son fils en la science alchimique. C'est pour remplir les intentions d'un père mourant que Vicot adresse son traité composé de trois livres au petit chevalier.
Le premier livre très-concis est une exposition de l'esprit de l'alchimie ; c'est là qu'est le passage contre les médecins qui prescrivent l'or ou l'argent morts à leurs malades, au lieu de l'or ou de l'argent rendus vifs par l'art alchimique,
Le livre second est divisé en théorie et en pratique :
La théorie comprend 18 chapitres et une récapitulation  ;
La pratique est divisée en trois, parties  ;
Première partie, des instruments pratiquants et matériels  ;
Deuxième partie, pratique philosophique ;
Troisième partie, pratique du livre.
Il est dit, au titre de ce livre, « qu'il était doré et écrit en parchemin « et lettres d'or et relié aux quatre coins de quatre grands clous d'or, et  en icelui est déclaré ce que les maîtres avoient un peu caché dont le présent est la copie de l'original. Donc ceci soit gardé sous silence et qu'il ne soit montré à personne, s'il n'est parfait philosophe et homme «de bien, et en peine d'encourir les peines éternelles par l'ire de Dieu.
« QUI FRAUDEM QUAERIT ET HABET COR IMPURUM , A ME RECEDAT.»
Le livre, troisième, « où est tout et déclaré plus nettement qu'aux « autres, et ;est en forme de récapitulation par-dessus tous ses autres livres «à cause de l'amour qu'il (Vicot) porte à ce noble et petit chevalier (le fils de Nicolas de Valois.?        
Ces détails ; sont conformes à ceux que nous trouvons dans les remarques du manuscrit in-4° B.
 M. Vicot, chapelain de M. de Grosparmy et son ancien serviteur* domestique, a cause de l'amour extrême qu'il avait porté à son feu maître Nicolas de Vallois, a composé un gros volume qu'il appelait le liure doré, dont la moitié était de lettres d'or et avait quatre gros clous d'or sur la couverture, et est pareil en grosseur à celui de Ni-y colas de Valois  ; il commande par ces mots : qui fraudem quaœrit et habet «cor imparum, (il faut ajouter) a me recédat, (p. 297 du manuscrit A).  Et c'est le second liure., car son premier est un petit liure qui s'appelle  La clef des secrets de philosophie, et son troisième est appelle Secret, compendium ou mémorial final en forme de récapitulation, mais son quatrième est les Fables du grand olympe en vers, avec leur explication. »
Enfin je ne puis terminer cet article sans remplir la promesse que j'ai faite, de donner une preuve nouvelle de l'erreur commise par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, quand il a avancé que les alchimistes considéraient les minéraux comme des êtres vivants, contrairement à l'opinion d'après laquelle j'avais résumé leur théorie en disant qu'ils considéraient l'or et l'argent de la nature, tels qu'ils sont dans la terre, comme des matières privées de la vie, et que leur art consistait à la donner à âne petite quantité d'or ou d'argent, de sorte que, ce bat atteint, la pierre philosophale était faite  ; car il suffisait de la mettre en contact avec des métaux vils pour que ceux-ci se changeassent en argent ou en or, selon qu'on avait animé l'un ou l'autre de ces métaux,.et cette conversion était comparée au levain qui change ; la pâte de farine en sa propre substance.
Je reproduis textuellement l'alinéa 16 du chapitre II du IIIème livre de Vicot (manuscrit n° 4, page 427). :    
 « 16. Sache donc que chaque chose engendre son semblable, car «la semence de l'or fait l'or, et la semence d'argent fait argent. Mais «l'or, l'argent et l'argent vif vulgaires sont morts, et les nôtres sont vifs. c'est à savoir qu'ils opèrent comme chose vivante, c'est pourquoi ce n'est pas les vulgaires qui sont les nôtres, mais les vifs sont pourtant descendus des morts, car nôtre or, nôtre argent et nôtre argent vif sont tirés de l'or, argent et argent vif vulgaires, que l'on voit tous les jours. »
L'or vivant de la pierre philosophale avait non-seulement la propriété de transmuer les métaux vils en or, mais la propriété de maintenir la santé du corps de l'homme et de combattre ses maladies. Dès lors l'al­chimiste avait-il un profond mépris pour le médecin qui prescrivait des préparations d'or ordinaire, à l'exclusion de, l'or alchimique. Le passage suivant du Ier livre de Vicot (manuscrit A n0 3, alinéa 148, page 295) en est la preuve.
« (148). De plus, ces ânes de médecins mettent dans les restaurants et confections des fragments d'or et de perles, ne jugeant pas qu'en tel état que l'homme prend l'or il le rend au même état, en quoi  ces pendarts font bien voir qu'ils ont connaissance que dans l'or il y a une grande vertu, mais jamais ne profitera rien, tant qu'elle sera attachée à son corps, duquel elle ne pourra jamais être séparée par autre voie que par celle de notre philosophie, et ces méchants, qui ne connaissent point cette science admirable, jettent des blasphèmes  contre elle et ressemblent au renard (12), qui méprisait les raisins pour n'y pouvoir atteindre.
Ces nouvelles citations s'ajoutent à toutes les preuves que j'ai données de l'exactitude du résumé en termes précis de la prétention des alchi­mistes, prétention qui mettait la puissance de leur science au-dessus de la puissance qu'ils reconnaissaient aux influences astrales, puisque, s'ils regardaient celle-ci comme capable d'amener les métaux vils ter­restres à l'état de métal parfait, or ou argent, ils refusaient à ces deux métaux pris à l'état naturel la faculté d'opérer la transmutation, parce que, pour l'opérer, il fallait qu'ils fussent vifs, et qu'ils ne pouvaient recevoir la vie que de l'art alchimique. L'explication que j'ai donnée de l'alchimie montre donc parfaitement encore l'extrême différence qu'ils mettaient entre la préparation médicinale de l'or vulgaire mort, et la préparation de ce même métal qui avait reçu la vie de l’art alchimique.
E. CHEVREUL.
NOTES.
(1) Theatrum chemicum, t. IV, p. 198. J. Jacobi Mangeti... bibliotheca chemica et curiosa, t. I, p. 503. —
(2) Theatrum chemicum, t. V, p. 766.
(3) inter alia vero quaai piurima, librum etiam istum, qui clavis sapiestiÆ nuncupalur, de lingua arabica perquendam suum scutiferum iniinguam propriam Castellanam videlicet transferri cura vit...
(4) Journal des Savants, année 1864, p. 648.
(5) Journal des Savants, p. 662.
(6) Parce qu'il vient après le Ve livre de Valois.
(7) Histoire de la chimie, tome II, page 127. Deux manuscrits sont cités: l'un appartient a la Bibliothèque impériale, manuscrit 1642 , fonds Saint-Germain, l'autre à la bibliothèque de l'Arsenal, 166, in-4. 
(8) Il suit immédiatement le n° 2, qui est une traduction libre de la Clef majeure de Sapience... d'Artéphius.
(9) Manuscrit A, page 254.
(10) Journal des Savants, 1851, page 494 et suiv.
(11) Auquel sont adressés les cinq livres (manuscrit A, n° 1).
(12) Le manuscrit porte les mots suivants tracés avec une encre dont la couleur est différente de celle qui avait été employée précédemment.


DU TRAITÉ ALCHIMIQUE D'ARTEPHlUS
 intitulé :
CLAVIS MAJORIS SAPIENTIAE
DEUXIÈME ARTICLE .
1868
Exposé de la doctrine d'Artéphius.
Je ne puis que me féliciter de l'accueil fait aux articles publiés depuis longtemps dans ce journal sur l'histoire de l'alchimie et de la chimie. D'accord avec les savants versés dans la science de l'Orient, Étienne Quatremère, Champollion le Jeune et Letronne, j'ai combattu l'opinion d'après laquelle l'alchimie remonterait à la plus haute antiquité, parce qu'elle aurait été pratiquée, a-t-on dit, dans le sanctuaire des temples de l'Egypte des Pharaons. Je crois être d'accord encore avec mes hono­rables collègues, MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Littré et Franck, lorsque je rattache le développement de l'alchimie à la culture des sciences et des doctrines si diverses qui occupèrent, durant plusieurs siècles, les savants de l'école d'Alexandrie, de l'Egypte des Lagides. L'alchimie, paraît-il, se répandit en Grèce, à Byzance surtout, puis en Arabie. Enfin l'opinion, rappelée dans le précédent article, de l'objet de l'alchimie, que j'ai définie la prétention de donner la vie à l'or et à l'argent, avec l’intention de multiplier indéfiniment ces métaux qualifiés de parfaits aux dé­pens des métaux vils, est généralement adoptée aujourd'hui.
L'époque que j'assigne à l'origine de l'alchimie est en parfait ac­cord avec la distinction que j'ai établie entre sa partie spéculative et sa partie expérimentale d'après le fait que les écrits alchimiques présentent à la fois des vues abstraites et des expériences ; mais nul rapport réel n'existant entre les premières et les secondes, l'alchimie ne peut être mise au nombre des sciences expérimentales, car l'idée qu'éveille en nous cette expression est une liaison incontestable entre des phénomènes mis en évidence par l'expérience, et l'explication théorique que nous don­nons des causes qui les produisent, liaison que nous admettons tant que des faits bien observés ne viennent pas contredire la théorie.
La conséquence de cette négation de rapport réel entre la partie spéculative de l'alchimie et sa partie expérimentale, est d'isoler absolument la première de la seconde pour l'étudier comme une hypothèse pure' ment gratuite, et d'apprécier ainsi ce qu'elle est en réalité et à quoi elle se rattache dans les branches du savoir humain.
Je dis sans hésiter, la partie spéculative de l'alchimie appartient aux sciences dites occultes : en me servant de cette expression, conformément à l'usage, je ne puis trop protester sur ce qu'elle a d'inexact en raison. Car toute science vraie, réelle, nous était cachée avant que nous ne la connussions, et elle l'est encore dans les parties qui nous restent à con­naître. D'où je conclus qu'une science dite occulte n'est pas une science. Au fond qu'était l'alchimie? la prétention de satisfaire par des prépara­tions, en un mot, par des moyens matériels, aux désirs les plus ardents de l'homme, ceux de la richesse et de la santé : or ces moyens matériels étaient la pierre philosophale et des panacées, remèdes à tous maux. et capables de prolonger la vie. Les alchimistes étendaient leur prétention, sinon tous, du moins un grand nombre, à la préparation des pierres précieuses. Rien, dans les idées des premiers alchimistes, ne correspon­dait à quelque chose de positif capable de satisfaire l'esprit, parce que ce quelque chose aurait appartenu au domaine du raisonnement. H fallait bien, dans la voie où Ton s'engageait, chercher un fil conducteur? Mais où le trouver, sinon dans les sciences occultes? voilà l'origine de la partie spéculative de la théorie alchimique, et la raison qui m'a fait dire que, pour eh comprendre clairement la signification, il fallait en re­chercher les éléments dans les sciences occultes, et que dès lors il était nécessaire de résumer l'ensemble des sciences occultes de manière à en montrer l'intime liaison avec la partie spéculative de l'alchimie en même temps que l'extrême distance qui sépare cette partie de la partie expé­rimentale. Celle-ci sort certainement des ateliers et des laboratoires des arts chimiques ; autrement, comment, avec l'intention de changer pro­fondément la matière dans ses propriétés, aurait-on recouru à des opérations purement mécaniques ne modifiant que la forme et les autres propriétés physiques de la matière, au lieu de recourir à ces opérations où le feu, l'air et l'eau, agissent pour la réduire en cendre, en verres incolores et verres colorés, où des matières pulvérulentes d'apparence terreuse apparaissent à l'état de métaux brillants cassants ou ductiles. C'est donc l'étude de ces phénomènes qui a enfanté la chimie, et non des idées purement hypothétiques puisées dans les sciences occultes. La chimie, comme je l'ai dit depuis longtemps, est donc la fille des arts chimiques et non la fille de l'alchimie, comme on l'a trop longtemps répété.
Après mes longues études sur l'histoire de l'alchimie. Je me crois ass,ez familier avec ce sujet pour dire combien ma marche a été lente, incertaine, sinon difficile, ne voulant, sur un passé absolument fini, rien avancer qui n'eut pour moi quelque certitude, et combien je me trouvai soulagé acres la lecture du traité Artefii clams majoris sapientieae car c'est en l'étudiant d'une manière toute particulière en ; même temps que je le traduisais du latin en français, que la raison de l'origine de l'alchimie m'apparut clairement sans incertitude telle que je viens de l'exposer en quelques pages.
En effet l'idée qu'il prend, dit-il, chez Platon et Aristote, d'une matière absolument privée de propriétés, mais susceptible de lés recevoir toutes du dehors, la distinction de quatre natures simples, la sécheresse, l'hu­midité, la froidure et la chaleur, qui, unies en proportions diverses, constituent chacun des quatre éléments, le rôle immense qu'il fait jouer au principe des semblables, voilà des propositions puisées aux sources des sciences occultes, aux écrits de Platon et des néoplatoniciens, qui, une fois admises en principes, rendent parfaitement claire la conception de l'alchimie.
C'est après avoir relu le Timée de Platon et les écrits des néo­platoniciens d'Alexandrie que le jour s'est fait dans mon esprit pour apercevoir l'origine d'un grand nombre d'idées que professèrent l'an­tiquité et le moyen âge ; émanations de la méthode a priori la plus pare, elles ont parcouru des siècles, et l'influence n'en est point encore usée.
En revenant sur le passé, en comparant le nombre des publications dont le traité pratique d'Artéphius, De lapide philosophorum liber secretus, a été l'objet relativement à celui des publications du traité d'Artéphius, Clavis majoris sapientiae, tout théorique ou plutôt spéculatif, j'ai vu combien le nombre des opérateurs alchimistes a dû dépasser celui des alchimistes auxquels on pouvait appliquer l'épithète de savants ; cependant les deux faits que j'ai mis en lumière, à savoir :
1 ° Le traité Clavis majoris sapientiee, considéré, pendant plus de six siè­cles, comme l'œuvre d'Alphonse, roi de Castille ;
2° Le même traité attribué à l'adepte Grosparmy, gentilhomme normand, à la vérité dans des manuscrits non imprimés,
Sont une preuve sans. réplique de la valeur qu'on attachait au traité d'Artéphius, certainement à cause de la manière claire dont il a exposé la doctrine alchimique.
Les plus hautes questions occupent Artéphius  ; mais, en lisant son livre, on reste convaincu que le but où il tend est moins de discuter ces questions, à l'instar des philosophes, que d'en tirer des raisons conformes à la manière dont il se représente la transmutation et veut l'expliquer à ses lecteurs. Aussi, en remontant à la création de la matière par Dieu, en reconnaissant qu'il la créa absolument passive, ou simplement réceptacle (receptivum), ni grande ni petite, ni épaisse ni subtile, ni mobile ni pouvant être en repos, ne devant pas être définie par un nom, ni assimilée à aucune chose, Artéphius la considérait comme apte à recevoir toutes les propriétés ima­ginables d'une cause extérieure, et, dès lors, il préparait parfaitement ses lecteurs à admettre la transmutation. Après la matière, la lumière fut créée ; et des deux vinrent la chaleur et le mouvement, puis apparurent la froidure et la siccité, et l'humidité, qu'il considère comme le résultat de parties égales de chaleur et de froidure.
Avant de tirer aucune conséquence de ces propositions, ajoutons la distinction par Artéphius de quatre genres dénatures:
I. Le simple  ;
II. Le SIMPLE DU SIMPLE  ;
III. Le COMPOSÉ DU SIMPLE  ;
IV. Le compose du composé.
Ier Genre, le simple. Il comprend deux 'natures :
L'une active, la chaleur ;
L'autre passive, la froidure.
IIe Genre, le simple du simple.
Il comprend quatre natures :
Celle de la chaleur ;
Celle de la froidure ;
Celle de l'humidité  ;
Celle de la siccité.
IIIe Genre, le composé du simple.
Ce sont quatre éléments :
Le feu ;
2° L'air ;
3° L'eau
4º La terre.
IV e Genre, le composé du composé. Ce sont les corps engendres des éléments, à savoir  ;
Le corps de l'âme corporelle ;                     
2ºLe corps de l'esprit corporel  ;
Le corps corporel du corps.
Avant d'aller plus loin, expliquons la différence extrême de l'idée d'Artéphius sur la matière telle .qu'il l'imagine, créée par Dieu sans propriétés, et la manière dont nous nous là représentons a posteriori, c'est-à-dire d'après les faits naturels à la connaissance desquels nous condui­sent l'observation et l'expérience.
Artéphius appuie son opinion de la création de la matière sans pro­priétés, de celles de Platon et d'Aristote. J'avoue qu'en recourant au Timée, je n'ai rien vu qui indiquât une création de la matière par Dieu, mais bien explicitement l'arrangement d'une matière-chaos en un en­semble harmonieux que Platon comparait à un animal, tant l'intelli­gence, suprême avait heureusement coordonné les parties du tout en­semble!
Platon ne dit pas explicitement ; Dieu créa la matière, car il s'énonce de la manière suivante : « Dieu, voulant que tout soit bien et que rien ne soit mauvais, autant que cela est possible, prit la masse des choses visibles qui s'agitait sans mouvement, sans forme et sans règle, et du désordre en fit sortir l'ordre, pensant que l'ordre était beaucoup meilleur....  
« Dieu, voulant faire le monde semblable à ce qu'il y a de plus beau et de plus parfait parmi les choses intelligibles, en fit un animal visible, un, et renfermant en lui tous les autres animaux, comme étant de la  même nature que lui... »
Quant à Aristote, il admettait une matière existant de toute éternité. Voici ses paroles1 : «Dans un sens la matière périt et naît, et, dans un « autre sens, elle ne naît ni ne périt. Ce qui périt en elle, c'est la privation ; mais, en puissance, elle ne naît ni ne périt en soi.
Loin de là : il y a nécessité qu'elle soit impérissablement incréée.
...... Car j'appelle matière, ce sujet primitif qui est le support de
«chaque chose, et d'où vient originairement et ma par accident la chose « qui en sort..... »
Quoi qu'il en soit, la méthode a posteriori s'abstient de parier de l'origine de la matière ; elle l'étudié avec ses- propriétés et, depuis longtemps, l'homme est bien forcé d'avouer qu'il ne la connaît que par ces mêmes propriétés. Parler donc de son essence, de sa quintessence, avec les alchi­mistes, en faisant allusion à autre chose qu'aux propriétés que nous connaissons et à celles qu'il nous est donné de connaître, c'est abandon­ner la méthode A posteriori expérimentale, pour se jeter dans une voie qui n'a conduite aucun but réel, qui n'a ajouté à ce que nous savons aucune connaissance positive.
Rappelons d'abord que j'ai fait trois groupes de propriétés : dés propriétés physiques, des propriétés chimiques et des propriétés organoleptiques, puisque l'homme ne connaissant dans la matière que des propriétés, et ne les connaissant bien qu'après avoir étudié chacune, d'elles séparément, j'ai appelé ces propriétés et leurs ;-rapports des abstractions, et, comme cha­cune ; d'elles. est une partie séparée ;d'un tout d'un ensemble concret, j'ai appelé, ces, abstractions des: faits, parce qu'en définitive elles sont les seules choses, de la matière qui soient accessibles, à notre  connaissance.
On ; voit aisément,, maintenant, que les deux ; premiers genres de naTURES distingués par Artéphius, ne sont que des abstractions, des ; propriétés isolées de la matière par l'esprit ; car évidemment les quatre natures que comprend le, deuxieme. genre, le sïmple  du simple, .ne ; sont autres que les quatre ; propriétés qui 'longtemps avant Artéphius, ont servi chacune de caractère a chacun, des quatre éléments ; las chaleur caractérisant le feu, la froidure, l'air, l'humidité,, enfin la siccité  la terre.
Mais, en. cherchant comment Artéphius a constitué son troisième genre , les composés du simple, avec les quatre éléments, en considérant ceux-ci connue, des choses concrètes, à l'instar de la manière dont nous considérons aujourd'hui les espèces chimiques, on en trouve bientôt la rai­son  ;dans la manière dont il avait envisagé la  chimie.
Effectivement, les quatre éléments comprenaient chacun les quatre natures, du,, deuxiéme genre, le SIMPLE DU simple ; ce qui les distinguait c'était la différence des  proportions, respectives, par exemple :
L'élément feu se composait de chaleur et de siccité unies en proportion égale avec de la chaleur et de l'humidité laquelle résultait de l'union de parties  ;égales de chaleur et de froidure.
L'élément AiR était représenté par du feu plus de l'humidité ;
L'élément eau l'était par la composition de l'air, plus de la froidure et de l'humidité.
L'élément terre l'était par la composition de l'eau,, plus de la froidure et de la siccité.
Artéphius admettant la passivité absolue de la matière au moment de sa création, on conçoit avec facilité  ;comment les quatre éléments, tout concrets qu'ils étaient selon lui, ayant reçu du dehors les mêmes proprié­tés, mais chacun en des proportions différentes, étaient susceptibles de se transformer l'un dans l'autre par des causes quelconques, susceptibles d'amener un changement dans les proportions respectives des. natures simples.
Passons au quatrième genre , le composé du composé , et voyons com­ment Artéphius explique la génération. de. leurs différentes sortes.
(A) L'élément feu s'unit avec l'élément air à partie égale, et le résultat de l'union est le corps de l'âme corporelle.
(B) L'élément eau, en s'unissant avec l’âme corporelle, produit le corps de l'esprit corporel.
(C) L'élément terre, en s'unissant avec le corps de l'esprit corporel, produit le corps corporel du corps.
Conséquemment, tout en admettant la matérialité de l'esprit et de l'âme:, Artéphius les considère .comme les parties les plus subtiles de la matière, et, selon lui, l'âme ferme, plus de feu que l'esprit ; en cela, Artéphius s'accorde avec beaucoup de spiritualistes qui considéraient l'es­prit comme une substance intermédiaire entre l'âme et la matière, né­cessaire à leur union mutuelle. .
On voit que les deux premiers genres d'Artéphius ne comprennent rien de concret, mais des abstractions réalisées en entités,, causes de phénomènes susceptibles d'affecter nos sens, lorsque ces abstractions, ces entités, coexistent dans des, choses concrètes, comprises dans. les deux derniers genres, : les éléments et les  composés des composés.
Puisque la matière à été créée sans propriétés, selon Artéphius, mais qu'elle est apte à en recevoir de l'extérieur indifféremment de toutes sortes, on conçoit très-bien la possibilité que des astres exercent de l'influence sur les corps terrestres.           
Mais de quelle cause fait-il dépendre ces influences du ciel sur la terre? Du principe des semblables, par lequel un astre d'une nature don­née tend, en vertu de cette nature, à l'imprimer, à la communiquer à un corps qui se trouve dans une position favorable à recevoir cette in­fluence.
Le principe des semblables explique, d'après Artéphius, tout ce que l'esprit conçoit se faire par union ; de sorte que les contraires, comme la chaleur et la froidure, ne s'unissent que par un intermédiaire qui est l'humidité. Or, dans cette conception, il y a une pétition de principe, puisque Artéphius regarde l'humidité comme le résultat de l'union à partie égale de chaleur et de froidure.
Lorsqu'on admet les trois propositions d'Artéphius que nous résumons ainsi :
1. La matière créée sans propriétés, mais avec l'aptitude d'en rece­voir de toutes sortes par des causes agissant du dehors ;
2. Les éléments formés chacun des quatre natures simples (ou de quatre propriétés), mais en proportions diverses ;
3. Le principe des semblable ,
On conçoit clairement l'influence des astres sur les corps terrestres, et la Transmutation des métaux vils en métaux précieux, l'or ou, l'argent, n'est plus qu'un cas particulier d'un fait très-général. Aussi rien de plus simple que la conception de l'influence des astres de notre système so­laire sur les corps inorganiques terrestres, à laquelle il rapporte la gé­nération des métaux et des minéraux. Après l'avoir expliquée telle qu'il la conçoit, je parlerai de la génération des plantes et des ani­maux.
Mais il m'importe de faire remarquer que tous les néoplatoniciens, Plotin entre autres, n'admettaient pas l'influence des astres sur les êtres terrestres, comme l'avaient imaginée les Chaldéens  ; grands partisans de l'astrologie judiciaire  ; ils admettaient une action directe et efficace dé la part des astres sur l'homme, sur son bonheur ou son malheur, sur sa santé ou sa maladie, selon la position des astres dans le ciel à un moment de sa vie. Des prières, des sacrifices, certaines pratiques, pouvaient dé­tourner les maux qui le menaçaient.
Plotin, en rejetant cette puissance des astres, admettait que, comme signes, ils pouvaient faire connaître des événements futurs à ceux qui savaient les interpréter, de même que, selon lui, le vol des oiseaux dé­voile l'avenir aux augures sans que ces oiseaux aient la moindre in­fluence sur les événements (Ennéades dePlotin.. traduction de Bouillet, t.1, p. 169 et 170.). Plotin croyait donc à la réalité des signa­tures, aux inductions que l'on pouvait déduire de certaines similitudes des corps célestes avec des corps terrestres, inductions tout à fait con­formes au principe des semblables.
Plotin admettait que l'univers est un, et que, soumis à une harmonie unique, comme le sont toutes les parties d'un animal, toutes les parties de l'univers étaient des signes : évidemment Plotin pensait avec Platon que le monde est un animal an et visible.
Artéphius paraît avoir admis l'astrologie judiciaire dans toute son étendue, ainsi que nous le verrons plus loin, lorsque, à propos de la génération des animaux, il donne le moyen de faire descendre l'esprit d'un astre dans un objet terrestre en plaçant à cheval sur cet objet ou son image une croix dont la madère est celle de l'astre même.
Une fois la création de la matière réalisée, Artéphius ad met la génération des métaux et des minéraux aussi bien que celle des plantes et des animaux, et il étend les influences astrales aux corps inorganiques, mé­taux, minéraux, pierres précieuses, aussi bien qu'aux plantes et aux animaux.
§ I.
Génération des métaux et minéraux.
Artéphius conçoit la puissance d'un astre sur une substance minérale terrestre d'une manière fort simple d'après les natures respectives de ces astres, il dit :       
Le plomb vient de : Saturne  ; sa nature est comme celle de Saturne ;
L'étain vient de Jupiter  ; sa nature est comme celle de Jupiter ;
Le fer vient de Mars ; sa nature est comme celle de Mars  ;
L'or vient du Soleil sa nature est comme celle du Soleil  ;
L'argent vif vient de Mercure ; sa nature est comme celle de Mercure
L'argent vient de la Lune ; sa nature est comme celle de la Lune ;
Le cuivre vient de Vénus ; sa nature est comme celle de Vénus..»
C'est ainsi que j'ai traduit le latin d'Artephius, Plumbum enim de parte Saturni, sua natura est ut sua natura, etc.. Peut-être pensera-t-on qu'il eût été plus correct de traduire de parte Salami, par du côté, au lieu de vient de. La. raison de ma préférence se trouve dans la prescription des moyens, qu'il donne plus loin en par­lant de la génération des animaux, de faire descendre l'esprit d'une planète dans un objet terrestre. On doit former, prescrit il d'abord, une croix de la matière (corpore) de la planète ; puis prendre un encensoir de la matière de la croix (postea accipimus thuribulum de minera illa de qua fecimus crucem.) Je pense donc que, s'il s'agit de l'esprit de Saturne, la croix comme l'encensoir doivent être faits avec du plomb. Telle est la raison de ma traduction de parte Salami. Que dit Artéphius encore ? c'est que, si les influences astrales n'étaient pas diverses, tous les corps minéraux ter­restres seraient or !
En définitive ,l'influence d'un astre sur un objet terrestre est déterminée, conformément au principe des semblables , par la nature de l'astre. Mais nous verrons qu'Artéphius ne borne pas cette influence au seul métal de la planète, mais qu'il y admet une influence due a sa couleur, à son odeur, à sa saveur, et encore à dés parfums, à des herbes de la nature de cette même planète.
Avant d'avoir étudié l'ouvrage d'Artéphius, Clavis majoris sapientiae je n'avais pas compris l'influence d'un astre sur un corps terrestre ina­nimé pour le changer en une certaine substance, tandis qu'après avoir vu comment il considère la relation de chaque planète avec un métal, et l'importance immense qu'il attache au principe des semblables, toutes les influences astrales m'ont paru d'une conception facile au point de vue de l'alchimie et de l'astrologie.
Les métaux peuvent être changés en minéraux et ceux-ci en mé­taux, comme les éléments peuvent l'être l'un dans l'autre, ainsi qu'on le conçoit aisément, puisqu'ils sont formés chacun des quatre natures simples. Artéphius compte trois causes de leurs différences spécifiques :
1° La diversité de proportion des natures simples  ;
2° La diversité d'énergie de chaque nature simple qui peut se mani­fester à quatre degrés ;
3° La diversité de subtilité ou de fixité.
Si Artéphius se sert du mot génération pour les métaux et les miné­raux, aussi bien que pour les plantes et les animaux, et si, parlant d'un œuf minéral, formé des quatre éléments, il ajoute que toute génération est impossible sans conjonction d'un mâle et d'une femelle, et qu'en conséquence le feu est selon lui le mâle de l'eau, comme l'air l'est delà terre, il est, à mon sens, fort remarquable qu'il ait signalé de la manière la plus éclatante la différence tout à fait extrême de ce prétendu œuf minéral avec, non pas seulement l'œuf animal, mais l'oeuf végétal ou la graine. .
§ II.
De la génération des êtres vivants.
En effet, n'est-ce pas remarquable que le philosophe qui admet la création de la matière par la parole de Dieu, qui ne voit dans 1'esprit et l'âme que les parties tes plus subtiles de la matière, qui, après avoir paru assimiler les corps inorganiques aux plantes et aux animaux en pariant d'un œuf minéral, signale lui-même la différence extrême de cet oeuf avec l'œuf végétal et l'œuf animal, n'est-ce pas remarquable qu'au début d'un tel sujet, partant de l'observation la plus juste il énoncé la pensée la plus élevée! N'est-ce pas du plus haut intérêt, dans l'étude des opinions humaines, lorsque Artéphius, l'homme a priori, ramené au, fait par la méthode a posteriori, reconnaissant ; l'impossibilité ; de faire. une plante avec de l'eau et de la terre y quoiqu'elle soit formée, pense-t-il, de ces éléments, n'est-ce pas, dis-je, du plus haut intérêt dans l'étude des opi­nions humaines, de l'entendre PROCLAMER la nécessité indispensable d'un œuf pour la production d'un être vivant?? et que, dès lors, avant d'entrer dans les détails, il paraisse rejeter toute idée de génération, spontanée en disant : l'œuf minéral ne peut subir de transformation sans broiement ni dissolution, tandis que, la graine renfermant la plante en puissance, la, trituration détruisant .l'organisation détruit la plante.
Disons maintenant comment les premiers minéraux, les premières plantes et les premiers animaux ; furent,.selon lui, engendrés ou plutôt générés.
La matière créée sans propriétés reçut de causes extérieures celles qui nous la rendent ;, sensible ;
Ces causes, extérieures furent, les, astres pour la, terre.  Chaque planète ,,se trouvant dans un signe du  zodiaque en communication directe avec la terre,, engendra des minéraux, puis elle se mit en mouvement, et cela continua. Les minéraux produits d'abord s'altèrent. Les, astres se montrèrent de, nouveau, et des  plantes furent, engendrées des minéraux même. Ce mouvement cessa, les plantes furent altérées le mouvement revint et les astres déterminèrent la, génération des animaux ; aux dépens., des plantes.
A. —De la génération des plantes.
Les plantes furent donc engendrées de la matière des minéraux, et ces plantes produisirent des graines qui sous, l'influence du soleil et d'une terre humide, en se nourrissant d'eau et des parties subtiles de la terre, se développèrent en tiges, feuilles, fleurs et graines, et la du­rée de l'espèce fut ainsi assurée.
B. — De la génération des animaux. Nous sommes arrivés à la partie de l'écrit d'Artéphius la plus curieuse, le troisième et dernier chapitre, dont le sujet est la génération des animaux.
1. Il envisage d'abord ranimai au point de vue de sa nourriture vé­gétale, en ayant égard à l'entretien de sa partie matérielle et de sa partie intellectuelle.
2. Il examine ensuite la composition du corps de l'homme relative­ment à l'état de santé et à celui de maladie.
3. Enfin il expose la manière de faire descendre la lumière, l'esprit d'une planète dans un être terrestre.
1. De l'animal au point de vue de sa nourriture végétale.
Artéphius part de l'idée que l'animal tire sa nourriture de la plante ; en ajoutant les mots immédiatement et immédiatement la proposition est vraie.
Selon lui, lors de la digestion, le subtil de la plante passe dans l'ani­mal , s'y assimile nous dirions aujourd'hui, et se sépare ainsi du gros (à grosso].
Le subtil de la plante se fractionne en deux parts :
L'une formée de froidure et d'humidité dé l'eau, en s'unissant avec partie égale de chaleur et d'humidité, appartenant à l'animal, produit la matière de son âme appelée par Artéphius nature d'égalité.
L'autre part du subtil de la plante monte au cerveau pour y engendrer la nature de son intelligence (natura ipsius sensus), composée de trois par­ties de lumière et d'une d'obscurité.
Cette lumière, réfléchie de la partie des ténèbres au cœur, l'illumine : Si l’animal est de stature droite comme l'homme, l'intelligence est partout répartie, au lieu d'être concentrée et latente dans le corps. Telle est la cause pourquoi les animaux ne raisonnent pas à l'instar de l'homme.
2. Composition du corps de l'homme.
Le corps de l'homme se compose d'un certain mélange de natures égales avec des natures inégales. L'égalité de nature consiste en :
1° Une égalité occulte,
C'est la nature de l'âme.                            
Elle résulte de partie de froidure et d'humidité avec partie égale de chaleur et d'humidité,
2° Une égalité apparente des quatre humeurs, à savoir:
Le sang, chaud et humide, de la nature de l' air ;
La bile, chaude et sèche, de la nature du feu ;
Le flegme, froid et humide comme l'eau ;
La mélancolie, froide et sèche, de la nature de la terre. L'égalité de ces humeurs est la cause de la conjonction de l'âme avec le corps.
Tout le monde sait l'intime liaison de l'idée d'harmonie dans la pensée du philosophe avec les nombres ou plutôt les rapports qu'ils expriment ; aucun des lecteurs de Platon n'ignore l'importance que leur accorde le philosophe grec et ne peut s'étonner dès lors de la manière dont Artéphius envisage la santé et la maladie de l'homme, parce qu'elle est parfaitement conforme à la composition qu'il attribue à son corps.
La santé parfaite résulte de l'égalité occulte et de l'égalité apparente des quatre humeurs, parce que, selon Artéphius, la conjonction de l'âme avec le corps est parfaite.
Si donc l'égalité cesse absolument, l'âme devient libre du corps et la mort a lieu.
Mais, si l'égalité n'est troublée qu'en certaines limites, il y a malaise, trouble ou maladie.
Et la santé revient si le médecin est assez heureux pour rétablir l'égalité.
Artéphius est déiste incontestablement lorsqu'il parle de la matière créée par Dieu ; cependant, tout en admettant l'existence de l'âme et de l'esprit, il leur attribue une nature matérielle, et, de plus, alchimiste musulman, il parle du diable (Diavolus) et lui reconnaît le pouvoir de prendre possession d'un corps humain. Mais quel genre d'influence le diable va-t-il exercer ? Artéphius la fait dépendre simplement de- la com­position élémentaire qu'il lui suppose, laquelle est représentée par du feu et de l'air. Si donc le diable entre dans le corps d'un homme affecté d'une maladie bilieuse, la maladie est aggravée, parce que la bile chaude et sèche de la nature de l'air, dominant dans la maladie bilieuse, se trouve exaltée par le fait de la présence du diable, composé de feu et d'air. Et la prédominance peut aller jusqu'à la mort en rompant la conjonction de l'âme avec le corps.
Quel remède Artéphius prescrit-il pour chasser le diable du corps où il se trouve?
C'est de faire descendre dans le possédé la lumière d'une planète.
Et pourquoi?     
 C'est que le diable est invisible, parce que le feu, plus subtil que l'air, en pénétrant celui-ci, dévient latent.
Dès lors, la lumière, étant contraire la nature occulte du diable, lutte contre sa puissance, et, si elle va jusqu'à la surmonter, le possédé re­vient à la santé.
3. Moyens prescrits par Artéphius pour faire descendre la lumière, l'esprit d'une     planète, dans un être terrestre.
Rien, ne témoigne plus fortement de l'importance que l'antiquité et le moyen âge ont attribuée au principe des semblables, que les moyens prescrits par Artéphius pour faire descendre la lumière, l'esprit d'une pla­nète sur une chose, sur un être terrestre.
Ici il est question de la nature minérale de la planète, de sa couleur, de son odeur, de ses parfums, de sa saveur, de ses herbes ; et l'auteur montre-tout ce sujet subordonné au principe des semblables. L'homme qui sert d'intermédiaire entre la planète et cet objet terrestre sur lequel il appelle la lumière l'esprit céleste, se prépare à l’œuvre en se mettant, autant que possible, enharmonie de ressemblance avec l'astre ; il se pré­pare par une alimentation fortifiante, il revêt des habits de la couleur de la planète, et en quelque lieu qu'il se trouve quand elle se lève, il doit se tenir debout, prier humblement le Créateur d'accomplir son désir, et une fois accompli, il lui en rend grâce. Après s'être assuré que l'astre n'entre pas dans son signe par une planète contraire, qu'il fasse une croix de la matière (corpore) de la planète . Sa longue branche sera évidée de manière qu'on puisse la mettre à cheval sur l'objet ter­restre. Cet objet pourra être une image allégorique au sujet de l’œuvre. Par exemple, dit Artéphius, une figure de lion ou de serpent, s'il s'agit d'ennemis à combattre et à vaincre, ou d'un oiseau., s'il s'agit d'échapper à ma grand péril, ou encore d'une chaire [cathedra) s'il s'agit d'honneurs désirés. Avant de passer outre, pourquoi cette croix de la matière de la planète? C'est, selon Artéphius, que tout objet sensible ayant longitude et latitude, deux lignes qui se coupent à angle droit présentent une dis­position de parties communes à tout ce que nous voyons ou tou­chons.
Un encensoir fait de la matière de la croix, n'ayant qu'un trou à son sommet sera chargé de parfums de la nature de la planète, et la fumée en sera dirigée clans la partie évidée de la croix.
Enfin un lit propre, brillant et découvert, sera placé en plein air au lieu où l'on opère ; et tout autour on aura répandu des, plantes de la nature de la planète, après avoir pris la 'précaution d'éloigner tout objet qu'on aurait jugé susceptible de nuire à l'effet désiré.
Artéphius entre dans des détails que je ne reproduis pas, et dit qu'on peut se représenter l'esprit de la planète descendant sur l'objet terrestre par deux chandelles allumées, dont l'une, venant d'être éteinte, est placée parallèlement contre l'autre, et de manière que la mèche en­core fumante se trouve au-dessous de la flamme. La chandelle éteinte se rallume alors au moyen de la fumée qui prend feu dès qu'elle a touché la flamme de la chandelle qui n'a point cessé de brûler.
Tous ces détails de l'écrit d'Artéphius, que je n'ai pas vus ailleurs ; justi­fieront sans doute l'importance que j'attache à son livre Clavis majoris sapîentiae, pour peu qu'on cherche à se rendre compte dé la pensée de ceux qui se proposaient de faire descendre la lumière, Y esprit d'une pla­nète dans une chose, dans un être terrestre. Le dénombrement des choses matérielles, telles que la partie minérale de la planète servant à faire une croix ; et un encensoir, les plantes de la  nature de cette planète, les propriétés organoleptiques qu'il lui reconnaît  comme la couleur, la saveur, l'odeur et les parfums, enfin la forme de croix suggérée exclusivement par l'idée de deux lignes qui se coupent à angle droit, idée que présente à la moindre réflexion tout objet sensible à la vue ou au toucher, sont des détails qui montrent la généralité du principe des semblables, et l'importance qu'on y attachait,                             
E. CHEVREUL.
du
TRAITÉ ALCHIMIQUE D'ARTÉPHIUS
intitulé :
ARTEFII CLAVIS MAJORIS SAPIENTIAE.
1868
TROISIÈME ARTICLE
DES OPINIONS SUR LA MATIÈRE DE PLATON, D'ARISTOTE, DES SAVANTS Du MOYEN ÂGE ET DES CHIMISTES MODERNES.
§ I.
Opinions de Platon et d'Aristote sur l'origine de la matière.
Artéphius, après avoir dit que la matière fut créée par Dieu avant toute chose, a, en ajoutant conformément à l'opinion d'Aristote et de Platon, avancé une proposition inexacte.
Platon dit : « Dieu, voulant que tout soit bien et que rien ne soit mauvais, autant que cela est possible, prit la masse des choses visibles qui s’agitait sans mouvement, sans forme et sans règle, et du désordre 'en fit sortir l'ordre, pensant que l'ordre était beaucoup meilleur....
 Dieu, voulant faire le monde semblable à ce qu'il y a de plus beau  et de plus parfait parmi les choses intelligibles, en fit un animal visible, un et renfermant en lui tous les autres animaux, comme étant de la  même nature que lui...» (Timée traduction de Cousin, tome XII)
Ce que les paroles de Platon expriment, c'est l'ordre que Dieu porta dans le chaos par le fait de la création de la forme sons laquelle l'univers nous apparaît, et, sous le charme de l'admiration que lui cause le spec­tacle de l'ordre qui régit l'économie animale, il s'écrie : L'univers est un ani­mal un et visible !
Aristote considère la matière comme incréée et impérissable ; car il dit:
Dans un sens la matière périt et naît  ; et, dans un autre sens, elle ne naît ni ne périt. Ce qui périt en elle, c'est la privation ; mais, en puissance, elle ne naît ni ne périt en soi. Loin de là, il y a nécessité quelle soit  impérissable et incréée.
.. car j'appelle matière ce sujet primitif qui est le support de chaque chose, et d'où vient originairement et non par accident la chose qui en sort. »
Ces passages empruntés à Platon et à Aristote prouvent bien que Artéphius a eu tort d'avancer que les deux philosophes grecs ont attribué explicitement la création de la matière à Dieu ; mais ce qu'on ne doit pas perdre de vue, c'est l'influence très-grande que tous les deux ont accordée à là forme.
§  II. Formation du monde d'après Platon.
Platon présente, dans le Timée, à ses lecteurs les pensées générales auxquelles il rattache l'ensemble des parties principales de l'univers, soit qu'il s'agisse de choses passives une fois produites ou de causes actives.
Ayant tout, il admet que Dieu a présente à la pensée une image modèle de l'univers, qu'il va, sinon créer de rien, du moins organiser en le tirant du chaos et lui donnant la forme que nous voyons.
L'idée générale qu'il attache au monde est celle de l'animal : en effet, la constance avec laquelle, depuis des siècles, la forme spécifique du moindre des animaux se perpétue, dans les circonstances où nous vivons, ne donne-t-elle pas à l'esprit l'idée la plus haute de la parfaite harmonie de l'ensemble des parties d'un tout que rien autre ne présente d'une manière aussi frappante que magnifique !
Partant du principe qu'aucune chose produite ne peut être intelligente, si elle n'a pas d'âme, Platon met l'intelligence dans l'âme et l'âme dans le corps ; et, ne voulant pas que le plus vieux obéisse au plus jeune, la formation de l'âme précède celle du, corps.
Consacrant spécialement cet article à l'histoire de la matière, telle que l'antiquité et le moyen âge l'ont considérée, et telle que nous la considérons depuis Lavoisier, je devrais, à la rigueur, passer immédiate­ment à l'exposé des idées de Platon sur la formation des quatre éléments, mais, dans l'article précédent, j'ai parlé et dû parler de l'opinion d'Artéphius sur les corps en général, les corps privés de la vie aussi bien que les plantes et les animaux, et, dès lors, je ne puis me dispenser de dire quelques mots des opinions de Platon relatives à la nature de l'âme et à la formation des corps telles qu'il les a exposées dans le Timée.
Selon Platon il existe dans l'âme une essence indivisible et une essence divisible corporelle: en outre, ces deux essences, étant contraires, exigent, pour s'unir, une essence intermédiaire résultant de l'union même des contraires.
Toute réflexion de ma part sur l'opinion de Platon serait déplacée, surtout si l'on considère combien les philosophes anciens et les érudits modernes, qui l'ont examinée, sont loin de s'entendre sur le sens même de ses paroles ; cependant une remarque ne sera pas superflue, c'est la pétition de principe relative à l'essence intermédiaire formée des deux es­sences extrêmes qu'il s'agit de réunir ; mais, si l'on se rappelle une critique analogue faîte dans l'article précédent (janvier 1862, p. 52), lorsque Artéphius, après avoir distingué quatre natures simples, celles de la chaleur, de la froidure, de l'humidité et de la siccité, à propos de la difficulté de l'union des contraires, dit que, pour unir ensemble la chaleur avec la froidure, il faut un intermédiaire formé de partie égale de cette même chaleur et de cette même froidure, la pétition de principe devient évi­dente, et, en outre, comme je l'ai fait remarquer, l'opinion d'Artéphius prête à une critique dont l'opinion de Platon est à l'abri ; car, en considé­rant la nature de l'humidité comme le résultat de l'union de partie égale de chaleur et de froidure, celte nature, devenue binaire, doit cesser de compter parmi les natures simples.( (Mémoire présenté à l'Académie des sciences, le 2 d'avril, année 1867.)
Quoi qu'il en soit de la critique, il est certainement curieux de voir ce qu'a dit Platon de la manière dont Dieu procéda au mélange des trois essences dont l'âme se compose. «Il les mélangea toutes en une seule espèce, forçant violemment, malgré la difficulté du mélange, la nature de l'autre à s'unir avec1 celle du même ; et, mêlant ces deux natures avec l'essence, et des trois choses en ayant fait une seule, il divisa encore ce tout en autant de parties qu'il convenait, de sorte que chacune de ces parties offrit un mélange du même, de l'autre et de l'essence. » (Timée de H. Martin, tome I, page 97.)
Platon dit plus loin (p. 113) que Dieu opéra le mélange qui forme l'âme du monde dans un vase. Certes rien de ce qu'on peut opérer mécaniquement ne se rapproche autant de l'intimité des principes de la combinaison chimique, que l'idée de Platon d'un mélange intime produit par un moyen mécanique !
L'âme une fois formée. Dieu forma en dedans le monde du corps et l'unit harmoniquement avec l'âme, les deux centres coïncidant : l'âme ainsi répandue dans l'espace, du centre aux extrémités du ciel, enve­loppe celui-ci, et, tournant sur elle-même, établit le divin commence­ment d'une vie perpétuelle et sage pour toute la suite des temps. (Idem, page 99)
Voilà l'âme du monde conçue par Platon.
Passons à la formation des astres.                
La Terre, le plus ancien des astres nés dans le ciel (Timée de H. Martin, tome I, page 109.), s'enroule autour de l'axe du monde.
Viennent ensuite la Lune, le Soleil, Lucifer (Vénus), Mercure, Mars, Jupiter et Saturne. (Idem, tome II, page 64)
Le Temps est né avec le ciel ; la Lune, le Soleil et les cinq autres planètes sont nés pour fixer et maintenir les nombres qui le mesurent. (Idem, tome I, page 103.)
Platon qualifie d'animaux les astres, la terre comprise. Il y a plus, produits par Dieu, ils sont ses enfants, des divinités aussi bien que les étoiles. (Idem. tome I, pages 105 et 109. )        
Ces enfants de Dieu, dieux eux-mêmes, ne sont point immortels ni indissolubles absolument, et pourtant Platon assure qu'ils ne mourront jamais, ni ne seront dissous.
Platon compte quatre espèces (catégories) d'animaux :
La race céleste des dieux qui ne mourra pas, — est la première  ;
Les trois autres, mortelles, sont :
La seconde, espèce ailée et volant dans les airs  ;
La troisième, vivant dans les eaux ;
La quatrième, marchant sur la terre. (Idem, tome I, page 113.)
Il ajoute que les dieux reçurent de Dieu, leur père, la mission de former les trois espèces mortelles destinées à porter le ciel à sa perfection ;  et que, pour la remplir, ils reçurent un mélange de substances moins par­faites que les substances qui étaient entrées dans la formation de l'âme du monde et dans la formation d'eux-mêmes, Dieu pensant, selon Pla­ton, que, s'il eût formé lui-même ces trois espèces, elles eussent été égales aux dieux, ses enfants. Chaque astre reçut une part du mélange propre à la formation des trois espèces mortelles.
L'homme fut formé par les dieux d'un principe immortel, siège de l'in­telligence, et invisible, et des quatre éléments agissant au hasard et sans règles, visibles et tangibles. (6 Idem, page 115 et 117.)
Après avoir parlé  de la formation de l'âme, j'ai insisté  sur la pensée émise par Platon de l'importance qu'il attachait à l’intimité du mélange des trois essences qui concourent à sa formation, mélange qu'il opéra dans un vase, comme je l'ai dit. J'ai parlé ensuite de la for­mation des dieux dont la nature composée n'est pas absolument immortelle ni indissoluble, mais qui ne doit ni mourir ni se dissoudre. J'insiste maintenant sur la différence attribuée par Platon entre la for­mation des dieux et celle de l'homme. Les parties qui constituent le corps humain ne sont point unies par des liens indissolubles comme ceux qui unissent les parties des dieux (*), car elles ne se tiennent qu'au moyen de chevillés multipliées et imperceptibles, structure absolument mécanique et bien différente de cette intimité du mélange des trois essences constituant l'âme.
(*)Timée de H. Martin, page 117.,..., «ils (les dieux ses enfants) prirent donc le principe immortel de l'animal mortel, et, imitant celui qui les avait faits eux-mêmes, ils empruntèrent au monde des parties de feu, de terre, d'eau et d'air, qui devaient lui être rendues un jour ; ils les unirent ensemble, non par des liens indissolubles comme ceux par lesquels Dieu, avait joint les parties de leur propre corps, mais par des chevilles multipliées et imperceptibles., . ..
Certes, entre l'expression de liens indissolubles inhérents aux parties du corps des dieux, et l'expression de chevilles multipliées et imperceptibles, qui réunissent les parties du corps de l'homme jusqu'à sa mort, il y a, dans la pensée de Platon, une différence réelle  ; caries parties du corps des dieux étant indissolubles à toujours, s'il n'a pas eu l'idée nette que nous avons aujourd'hui de l'intimité de l'union dans des corps constituant une combinaison chimique, pourtant il faut bien reconnaître qu'en parlant au­paravant de i'intimite du mélange des trois essences de l'âme, il y a là entre les choses unies une union bien différente, par son extrême intimité, de l'union des parties du corps de l'homme attribuée à de fines chevilles, et même de l'union des parties des corps des dieux résultant de liens in­dissolubles dont l'action, s'exerçant à l'extérieur, est tout à fait mécanique et bien différente de l'intimité du mélange des trois essences de l'âme.

E. CHEVREUL
du
 TRAITÉ ALCHIMIQUE D'ARTEPHIUS
intitule  
ARTEFII CLAVIS MAJORIS SAPIENTIAE.
1868
SUITE DU TROISIEME ARTICLE.
§  III.
Des quatre éléments de la matière d'après Platon.
On a tant dit et répété que, chez Platon, l'imagination l'emporte sur la raison  ; que ses écrits tiennent plus de l'éclat du poète que de la logique sévère du philosophe, qu'en développant toute ma pensée je crains le reproche d'avoir été séduit par le brillant de la forme plutôt que par la solidité du fond ; cependant, n'ayant jamais dissimulé une conviction lorsque j'en ai jugé l'exposé utile, je vais poursuivre l'examen des opi­nions de Platon sur la matière et les éléments qui la constituent.
Quand on étudie la pensée de Platon sur la matière, après avoir ré-fléchi aux opinions dont elle a été l'objet dans l'antiquité et le moyen âge, en tenant compte des idées qu'on se fait actuellement des diverses espèces chimiques en lesquelles les êtres matériels ont été réduits, depuis Lavoisier, l'étendue de l'esprit du philosophe grec est réellement frap­pante : plusieurs passages du Timée, écrits du point de vue le plus élevé, témoignent de la conscience qu'il avait de l'insuffisance de ses connais­sances pour résoudre toutes les questions qu'entrevoyait son génie ; et cette réserve met dans tout son jour, à mon sens, la justesse profonde de son esprit, puisqu'il sentait ce qui lui manquait encore pour justifier des prévisions dont la valeur scientifique ne pouvait bien être appréciée qu'après Lavoisier.
Mon interprétation des pensées de Platon sur la matière exige de ma part de distinguer avant tout que le philosophe grec a envisagé son sujet à deux points de vue :
A. A posteriori, c'est-à-dire en observant les phénomènes que la matière présente immédiatement ; en d'autres termes, au point de vue Empirique.        
B. A priori, c'est-à-dire dépassant l'observation, en la considérant au point de vue métaphysique, d» manière a en montrer des propriétés nettement définies et en parfait accord avec l'harmonie du monde, telle qu'il l'avait conçue.
ARTICLE  PREMIER.
(A.) De la matière envisagée par Platon au point de vue a posteriori.
Commençons par faire remarquer que Platon, en considérant expli­citement les quatre éléments de la matière comme corporels, parce qu'ils sont visibles et tangibles, les a évidemment caractérisés par les deux propriétés que les savante moderNes considèrent comme les attributs essentiels de la matière, à savoir l'étendue limitée, sensible à la vue (et au toucher), et l'impénétrabilité, sensible au toucher.
Les quatre éléments abandonnés : à eux-mêmes ne produisent rien de raisonné, par ce qu'il n'appartient qu'à l'âme seule d'agir comme cause intelligente.
Qu'arrive-t-il à Platon quand il' veut connaître: les éléments tels que la nature les offre à notre étude c'est qu'observateur attentif des ; divers phénomènes que chaque élément lui présente, son-esprit convaincu de l'impossibilité où  ;il est de définir d'une manière précise cet élément à cause des aspects variés sous lesquels il les voit, devant cette impossi­bilité, il recule ; et, observateur scrupuleux, fidèle alors au pur empirisme, il s'arrête aux apparences. Je reproduis le passage de Platon auquel je fais allusion, tel que M. Henri Martin le traduit - Tome I, p. 133.          
 « Voilà la vérité sur son compte, mais il faut l'expliquer plus claire- ment : or c'est bien difficile, surtout à cause des questions que, pour cela, il faut d'abord se poser sur le feu et sur les trois autres espèces de corps. Car lequel d'entre eux doit réellement porterie nom d'eau, plutôt que celui de feu, et pourquoi l'un quelconque d'entre eux doit-il porter l'un de ces noms plutôt que tous les autres ou que chacun d'eux ? répondre à cette question d'une manière certaine et irréfragable, c'est  bien difficile. Comment y procéderons-nous, et quelle solution vraisemblable pourrions-nous donner à ce doute embarrassant ? D'abord, ce que maintenant nous appelons eau, nous croyons voir qu'en se condensant cela devient des pierres et da la pierre et se divisant du vent et de l'air que l'air enfLammé devient de feu et que réciproquement le feu condensé et éteint reprend la forme d'air ; que l'air rapproché et  épaissi se change en nuages et en brouillards, qui, encore plus comprimés s'écoulent en eau, que de l'eau se re-forment la terre et les pierres, et qu'ainsi, à ce qu'il paraît ces corps s'engendrent ; périodiquement les uns des autres. Ainsi puisqu'on ne peut se représenter chacun d'eux comme étant toujours le même oser soutenir fermement que l'un quelconque d'entre eux est celai qui doit porter tel-nom  à l'exclusion de tout autre ne serait-ce PAS VOULOIR S'ATTIRER LA RISÉE? C'est impossible et il est bien plus sur de nous en tenir à l'idée sui vante : quand nous voyons quelque chose qui passe sans cesse d'un état à un autre  ; le feu par exemple, nous ne devons pas dire que cela est du feu, mais qu'une telle apparence est celle du feu ni que ceci est de l'eau, mais qu'une  telle apparence est celle de l'eau. »
Cette longue citation a tarit contribué à me faire apparaître Platon sous un jour où jamais je ne l'avais envisagé auparavant, que je ne puis m'empêcher de rappeler des idées depuis longtemps émises, afin que mes lecteurs, ayant sous les yeux les éléments de mon jugement .puissent apprécier eux-mêmes si mon admiration pour l'auteur du Timée ne re­pose pas sur dès raison solides, plutôt que sur des 'sentiments irréfléchis inspirés par l'imagination poétique du philosophe. Je résumerai sous la forme de trois propositions des idées émises il y a longtemps et repro­duites déjà dans ce journal.
Trois propositions de M. Chevreul indispensables pour
comprendre ce qu'il dira ensuite de Platon.
1ère proposition.
Les quatre éléments des anciens correspondent aux quatre états d'a­grégation des particules ou molécules de la matière, de sorte .que l'était solide correspond à la terre, l'état liquide l'eau, l'état: gazeux à l'air l'état éthéré ou impondérable au feu.
Cette proposition explique certains faits de l'histoire des sciences dont, sans elle, on ne se rendrait pas compte.
2ème proposition.
Avant de rapporter à une cause agissant comme une force attractive, et l'union de molécules homogènes, simples ou complexes, en agrégat solide ou liquide, et l'union de molécules hétérogènes produisant un composé chi­mique, l'idée de la combinaison chimique n'existait pas, et la cause à la­quelle on attribuait ces unions se confondait avec celle des phéno­mènes mécaniques dont on faisait dépendre la production d'une force qui agit extérieurement.
C'est donc de 1717 et de 1718 que la combinaison a pu être réelle­ment distinguée du simple mélange, grâce à Newton et à François Étienne Geoffroy.
Cette distinction appartient surtout à Newton, lorsqu'il rapporta le phénomène de l'attraction à une force inhérente à la matière même.
Comment conçoit-on l'intimité de la combinaison chimique dans le système atomique où l'on admet qu'un atome ne pénètre pas un autre atome, c'est-à-dire qu'il y a simplement juxtaposition comme dans le mélange? D'une manière fort simple : les propriétés d'un composé, par exemple de l'acide sulfurique, ne sont ni celles du soufre, ni celles de l'oxygène, mais la résultante représentée par les propriétés de 3 atomes d'oxygène et celles de 1 atome de soufre ; de sorte que, tant que l'acide sulfurique se maintient, c'est par celte résultante qu'il agit ; mais, s'il se décompose, deux actions différentes se manifestent, celle de 3 atomes d'oxygène et celle de 1 atome de soufre. Indépendantes l'une de l'autre, elles appartiennent à deux espèces chimiques agissant isolément comme le feraient des corps simplement mélangés.
3ème proposition.
La distinction des propriétés des espèces chimiques en propriétés physiques, en propriétés chimiques, en propriétés organoleptiques, faite en 1824, m'a été d'une grande utilité ; et c'est surtout dans les quinze années qui viennent de s'écouler que j'ai pu en apprécier toute l'impor­tance, lorsque j'ai dit, si nous observons les propriétés des deux premiers groupes avec les organes de nos sens, cependant nous avons la certi­tude qu'elles existent et se manifestent hors de nous et indépendamment de nos organes, tandis que les propriétés organoleptiques du troisième groupe sont en nous. Quand nous disons : la fleur du rosier de bengale est rosé, la fleur de l'oranger a une odeur agréable, le sucre une saveur douce, évidemment nous transportons, par un langage figuré, des effets, des sen­sations de nos propres organes, des propriétés intérieures, à la fleur du rosier, à la fleur de l'oranger et au sucre, qui sont les causes de ces effets, de ces sensations ; et nous sommes encore impuissants à apercevoir aucune liaison d'intimité entre les effets et leurs causes. Les couleurs, les odeurs, les saveurs, sont donc en nous et non dans les corps, mais les causes de ces sensations sont dans ces corps.
Il en est de même de nos aliments et des poisons, ils éveillent, ils mettent en évidence des propriétés de nous-mêmes.
Les propriétés organoleptiques, les propriétés physiques et les pro­priétés chimiques sont donc bien différentes ; car la forme cristal­line la transparence les mouvements produits par le magnétisme et l'électricité, la chute des corps en vertu de la pesanteur, sont évidem­ment indépendants de nous ; ces propriétés existent bien dans des corps étrangers à notre propre personne ; et il en est de même de deux corps produisant, des phénomènes en vertu de l'action chimique, par exemple, des morceaux de sucre se dissolvant dans un verre d'eau.
Conséquences des trois propositions.
Le grand avantage de la distinction des deux premiers groupes de propriétés est de faire saisir à l'esprit l'extrême différence du simple mé­lange d'avec la combinaison chimique, produite par une force inhérente aux molécules dont l'action ne dépasse pas le contact apparent des corps qui y prennent part, de manière à former un composé, parfaitement homogène, dont les propriétés diffèrent plus ou moins de celles que ma­nifestaient les corps avant la combinaison. Antérieurement à l'époque de cette distinction, les phénomènes chimiques s'expliquaient par des causes purement mécaniques.
Enfin, si la distinction des propriétés organoleptiques n'a pas expliqué en quoi les propriétés qui s'y rattachent se distinguent essentiellement des propriétés physiques et des propriétés chimiques, elle a prévenu bien des erreurs en montrant la différence de phénomènes absolument indé­pendants de nous se passant à l'extérieur d'avec des phénomènes qui se passent en nous, de propriétés dont les organes sentie siège même.
Applications des trois propositions.
Dès qu'une observation quelque peu attentive se porta sur le monde extérieur, l'on dut distinguer le corps solide, le corps liquide, le corps gazeux et le feu. Il n'est donc point étonnant que les philosophes an­ciens, aussi bien que les savants du moyen âge, qui ignoraient que les espèces chimiques, sinon toutes, du moins le plus grand nombre, peuvent, sans s'altérer, affecter chacune l'état solide, l'état liquide et l'état gazeux, aient, comme Platon, admis les trois éléments représentant ces trois états, et le quatrième, le feu, représentant l'état éthéré.
Mais Platon, en considérant attentivement ces quatre éléments dans la nature, conformément à la méthode a posteriori, ignorant ce qui n'a été considéré comme généralité qu'à la fin du XVIII siècle, les trois états d'agrégation, communs à une même espèce de corps, fut tellement frappé de la manifestation du feu au sein de l'air Jet de son extinction, du brouillard, des nuages, qui, au sein de l'air, se réduisent en eau, et enfin de ce que des eaux terrestres laissent des résidus pierreux ou terreux, que le philosophe, raisonnant conformément aux connaissances de son temps, admit la conversion des éléments les uns dans les autres, et {pue, sans aucun doute, cette manière de voir les éléments ne contribua pas peu à fonder les idées alchimiques trois ou quatre siècles plus tard.
Cette remarque est, à mon sens, tout à fait fondamentale, lorsqu'on cherche dans l'antiquité la source des idées alchimiques.
ARTICLE  2.
(B) Des éléments envisagés par Platon au point de vue a priori.
Toutes les personnes familières avec les recherches du domaine des sciences naturelles doivent être frappées sans doute de la finesse des observations de Platon, lorsqu'il a parlé des apparences sous lesquelles se montrent les quatre éléments dans la nature, et des conclusions aussi conformes à la philosophie qu'à la méthode a posteriori qu'il en a tirées, lorsqu'il s'est agi de nommer chacun d'eux par une expression scienti­fique d'un sens parfaitement défini.
Je dis, sans hésitation, que la distinction des trois catégories de pro­priétés dans l'étude des corps1 explique comment Platon, confondant ces catégories en une seule et ignorant qu'un même corps est susceptible d'affecter les trois états, solide, liquide et gazeux, sans subir aucune altération, était dans l'impossibilité de définir les éléments avec la pré­cision qui préside aujourd'hui à la définition des espèces chimiques. Au temps de Platon l'imperfection des connaissances humaines était un obstacle insurmontable au génie du philosophe animé du désir- d'expli­quer la formation du monde ; c'est incontestable, mais, en bornant l'é­tude que nous faisons du Timée aux citations précédentes, on n'au­rait qu'une idée imparfaite de l'opinion de Platon sur les éléments ; il faut, pour la compléter, savoir comment il les envisage non plus a poste­riori, mais a priori.
 « Lors donc que Dieu entreprit d'organiser l'univers, le feu., l'eau, la terre  et l'air offraient bien déjà quelques traces de leur forme propre, mais étaient pourtant dans l'état où doit être un objet duquel Dieu est ab­usent. Les trouvant donc dans cet état naturel, la première chose qu'il fit, ce fut de les distinguer par les formes et les nombres.
..Mais maintenant il faut tâcher de vous montrer l'arrangement « et la formation de chacune de ces espèces en employant un langage « inaccoutumé.
....«D'abord le feu, la terre, l'eau et l'air sont des corps : c'est évident, je pense, pour tout le monde. Tout ce qui a l'essence du corps a de la profondeur, et tout ce qui a de la profondeur est nécessairement compris de toutes parts entre des plans. D'ailleurs, toute hase offrant une surface parfaitement plane se compose de triangles, et tous les 'triangles dérivent originairement de deux triangles dont chacun a un angle droit et les deux autres aigus.....
«Ainsi il faut dire quels sont ces quatre beaux corps, dissemblables y entre eux, et quels sont ceux qui, en se dissolvant, peuvent s'engendrer les uns des autres. En effet, si nous y pouvons réussir, nous saurons la vérité sur la formation de la terre et du feu, et des moyens qui forment avec eux une proportion  ; car alors nous conviendrons qu'il  n'y a point de corps visibles plus beaux que ceux-là, dont chacun appartienne à un genre à part. Il faut donc nous efforcer de constituer harmoniquement ces quatre genres de corps excellents en beauté, et de vous faire voir que nous en avons suffisamment compris la nature  ( Timée,)
Sans le feu rien n'est visible, et sans terre rien n'est solide. Dieu, com­mençant à former le corps de l'univers, prit le feu et la terre. Mais deux corps ne pouvant s'unir sans un terme moyen, et, selon Platon, un seul moyen ne donnant qu'une surface sans épaisseur, le corps de l'univers étant solide, deux termes moyens sont nécessaires : de là, pour Platon, la raison de l'existence de l'air et de l'eau placés entre les extrêmes, le feu et la terre.
Certes il n'est guère possible de ne pas voir dans ce raisonnement de Platon la justification de ce que j'ai dit de la correspondance des quatre éléments avec les quatre états d'agrégation des particules maté­rielles.
Platon entre dans de grands détails pour rattacher chaque élément à une forme régulière déterminée ; ainsi la pyramide (le tétraèdre) est la forme du feu ; l'octaèdre régulier, celle de l'air ; l'icosaèdre régulier, celle de l'eau ; enfin le cube, celle de la terre.
En attribuant une forme régulière à chacun des quatre éléments, Platon témoignait de la grande importance qu'il attachait déjà à l'appli­cation de la géométrie à l'étude des formes symétriques qu'il prévoyait devoir exister dans les corps. En outre, ces solides réguliers constituant chaque élément, trop petits pour être visibles, ne l'étaient que réunis en grand nombre, manière de voir qui est celle des modernes, qu'il s'agisse d'atomes ou de molécules !
Je ne veux rien exagérer, mais, dans la distinction des quatre élé­ments par des formes géométriques qualifiées aujourd'hui de cristallines, et dans la pensée que l'échantillon d'un de ces éléments n'est sensible à nos organes que parce qu'il est un ensemble de particules d'une struc­ture régulière, il y a un fait considérable ; et l'historien de la science ne doit-il pas faire remarquer que Platon s'est élevé à cette grande idée par la seule force de son esprit, tandis que les savants modernes y ont été conduits successivement par la cristallographie, la physique et la chimie.
Les idées que Platon rattache à la forme des quatre éléments s'ac­cordent parfaitement avec la correspondance que j'ai établie entre ces éléments et les quatre états d'agrégation des particules des corps, ainsi que le prouvent les passages suivants du Timée : « En donnant donc cette espèce de base à la terre (celle du cube), nous restons fidèles à la vraisemblance, et, de même, en attribuant à l'eau la plus stable des autres, la moins stable au feu, et celle qui tient le milieu à l'air ; le corps le plus petit au feu, le plus grand à l'eau, le moyen à l'air ; le plus aigu au feu, le second sous ce rapporta l'air, le troisième à l'eau. Ainsi, de tous ces corps, celui qui a le moins grand nombre de bases doit nécessairement être le plus mobile, le plus tranchant et le plus aigu de tous, et aussi le plus léger, puisqu'il se compose d'un moindre nombre des mêmes éléments. Celui qui en a le moins après tient le second rang sous ce double rapport, et celui qui en a le plus tient le troisième. Disons donc, d'après la droite raison et d'après la vraisemblance, que l'espèce de solide qui a la forme pyramidale est l'élément et le germe du feu ; que le second dont nous avons décrit la formation est celui de l'air, et le troisième celui de l'eau. »
Ce passage montre que Platon, n'admettant qu'un seul groupe de propriétés dans la matière, ne pouvait expliquer les phénomènes chimi­ques qu'en recourant à des forces agissant du dehors sur les molécules des corps et rentrant dans ce qu'on appelle vulgairement des forces mécaniques. On comprend dès lors que, pour lui et pour tous ceux qui n'admettaient pas explicitement des propriétés chimiques distinctes des propriétés physiques, le sens des mots solution et dissolution différait beau­coup de celui que nous leur attribuons lorsque nous appliquons ces mots à la disparition d'un solide dans un liquide, causée par l'affinité mu­tuelle des deux corps, c'est-à-dire par une force attractive résidant dans les molécules des deux corps, tandis que, pour Platon, ces mots s'appli­quent à la séparation de particules solides ou plutôt de particules en général opérée par des forces agissant à l'extérieur.
Le sens de ces deux mots est bien plus précis dans le langage scienti­fique moderne. Nous disons que le cadavre s'altère, se décompose, parce que sa matière se transforme en des composés moins complexes que ceux qui le constituaient lorsque la vie l'animait. Le sens des mots solution et dissolution est bien plus restreint ; il ne se dit que d'un corps solide et-par extension, gazeux et même liquide, qui disparaît dans un liquide, en vertu d'une force attractive dont les molécules du corps dissous et du dissolvant sont animées.
Sans vouloir établir d'une manière précise comment Platon a conçu la structure intime des éléments, et les transformations de l'eau, de l'air et du feu, je me borne à la remarque qu'il n'a eu égard qu'à des pro­priétés physiques et particulièrement à la forme.
Platon admet donc la transformation des éléments a priori, aussi bien qu'a posteriori.
 Je cite le passage suivant d'une note du IIème volume, page 251 de la traduction de M. H. Martin.
.... « mais, une fois qu'ils sont admis (deux points), rien de plus facile que d'expliquer toute sa théorie des transformations. En effet, séparez les vingt bases  triangulaires d'un icosaèdre régulier ; puisque 20 = 8 x 2 + 4, vous avez de  quoi former les bases de deux octaèdres réguliers et d'une pyramide régulière, c'est- à-dire qu'un corpuscule d'eau peut donner deux corpuscules d'air, plus un de feu.  De même, parce que 8 = 4x2, dans un octaèdre vous trouvez les bases de deux pyramides, c'est-à-dire qu'un corpuscule d'air peut donner deux corpuscules de feu. Réciproquement, puisque 4 x 2 = 8, deux corpuscules de feu peuvent se réunir en un corpuscule d'air, et, puisque 8 x 2 + 8/2 = 20, deux corpuscules et demi d'air divisés suivant leurs bases peuvent se réunir en un corpuscule d'eau. »
ARTICLE 3.
Les propriétés organoleptiques expliquées par Platon, au moyen de forces simplement mécaniques.
On voit clairement l'impossibilité où s'est trouvé Platon, ne connais­sant que des propriétés physiques, de comprendre tous les faits du ressort des propriétés chimiques, de concevoir la combinaison. Cette impuissance n'est-elle pas dans tout son jour lorsqu'il est conduit à dire qu'un icosaèdre d'eau est réduit, par une division mécanique, en deux octaèdres, représentant deux corpuscules d'air et une pyramide repré­sentant un corpuscule de feu, et qu'un Octaèdre d'air donne deux pyramides ou corpuscules de feu qui portent mécaniquement le désordre dans le corps vivant où elles pénètrent.
Pourquoi le feu est-il chaud ? C'est qu'il est formé de parties très-fines, tranchantes et acérées, qui sont animées d'une extrême vitesse.
D'où vient la sensation du froid? C'est que les parties les plus grosses des liquides qui entourent notre corps, refoulent en y pénétrant les liquides intérieurs les plus déliés ; mais, ne pouvant les déplacer, elles compriment les humeurs de notre corps et tendent à les coaguler. Cet effet est donc contraire à celui du feu.
Platon explique encore mécaniquement les saveurs aigre, amère, salée, piquante et douce.
Il en est de même de son explication des odeurs, ; mais les considéra­tions qu'il y rapporte sont assez singulières pour que j'en présente un ré­sumé1: «Il n'y a point, dit-il, d'espèces déterminées (d'odeurs) ; car toute  odeur est une chose à moitié formée, et il n'y a aucune espèce de corps  dont les proportions soient telles qu'il ait une odeur quelconque. Les veines qui nous servent pour l'odorat sont trop étroites et trop resserrées pour les parties de terre et d'eau, et trop larges pour celles du feu et de l'air, de sorte que jamais personne n'a trouvé à ces parties aucune odeur ; mais les odeurs naissent toujours de corps qui se mouillent, se putréfient, se fondent, ou se volatilisent. En effet, quand l'eau se change en air, ou l'air en eau, les odeurs se forment comme intermédiaires entre ces deux corps, et toutes sont de la fumée ou de la vapeur ; ce qui passe de l'état d'air à celui d'eau, c'est de la vapeur ; ce qui passe de l'état d'eau à celui d'air, c'est de la fumée. Ainsi les odeurs sont toutes plus déliées que l'eau et plus grossières que l'air.». .Platon conclut qu'il n'y a que deux genres d'odeurs, d'agréables et de désagréables, dont on n'a pas nommé les espèces.
Platon dit : «que les couleurs sont le feu qui, s'écoulant de chaque corps et ayant des particules proportionnées au feu de la vue pour produire la sensation.  .... Voici donc, sur les couleurs, ce qu'il y a de plus vraisemblable et ce qu'il est temps maintenant d'exposer. Parmi les particules qui, emportées loin des autres, vont rencontrer le feu visuel, les unes sont plus grosses que les parties  mêmes de ce feu, d'autres sont plus petites, d'autres leur sont égales. Ces dernières ne causent pas de sensation, et on les nomme transparentes......
Toutes les citations précédentes sont plus que suffisantes, je pense, pour montrer que les propriétés organoleptiques n'ont point été distin­guées par Platon des propriétés physiques.
Une dernière considération encore sur l'importance de la distinction des propriétés physiques, chimiques et organoleptiques, c'est la conscience que donne cette distinction de l'existence des propriétés physiques et des propriétés chimiques dans des corps placés hors de nous, tandis que, si nous attribuons la couleur, la saveur, l'odeur, à des corps placés hors de nous, nous ne pouvons rapporter à ces corps la sensation même que nous en-recevons  ; elle est en nous, nous ne pouvons donc la leur attri­buer, comme nous leur attribuons la pesanteur, les propriétés électri­ques, magnétiques, leurs actions. chimiques. Nous étendons les pro­priétés organoleptiques à toutes les actions analogues que produisent des corps quelconques sur des êtres vivants.
Que l'on soit familiarise avec la distinction des propriétés organo­leptiques d'avec les deux antres groupes de propriétés, et l'on concevra bien mieux le paradoxe de Pyrrhon que quand cette distinction est méconnue. Car, une fois la conscience acquise par la voie expérimentale, que les propriétés physiques et les propriétés chimiques existent indépen­damment de nous, on a la certitude que le raisonnement de Pyrrhon ne pouvait mettre en doute que l'existence des propriétés organoleptiques. En outre, on peut rattacher beaucoup de faits que Kant qualifie de sub­jectifs aux propriétés organoleptiques, lorsqu'on distingue ces propriétés, d'une manière bien précise, des propriétés physiques et des propriétés chimiques : je rappelle ici la critique que j'ai faite de l'expression de Couleurs subjectives qui, employée pour distinguer la couleur complémentaire qu'une couleur quelconque, à partir de ses limites, tend à faire naître en nous, ce que, par opposition à la première, on qualifie de couleur objective. Dans la langue de Kant, cette distinction d'une couleur objective et d'une couleur subjective est tout à fait opposée à l'idée précise qu'on doit se faire de la vision des couleurs, car deux couleurs sont en réalité organoleptiques ou, si l'on veut, subjectives, et cette distinction est en con­tradiction avec une des lois les plus remarquables de la vision, celle du contraste simultané telle que je la définis.
§ IV.
Réflexion sur la différence des œuvres divines et des œuvres humaines.
En relisant le Timée et ce qu'on a écrit sur le modèle présent à la pensée de Dieu avant l'organisation du monde, il m'a. semblé que ma définition du fait et l'extension qu'elle a reçue de ma distribution des connaissances humaines du ressort de la philosophie naturelle, permet­tait d'exposer la pensée de Platon et les interprétations dont elle a été l'objet avec plus de clarté qu'on ne l'avait fait auparavant.
Platon dit, et il est évident que Dieu avait « les yeux fixés sur un modèle éternel, » lorsqu'il forma l'univers.
Les yeux fixés sont évidemment une expression figurée ; le modèle éternel, image de l'univers matériel qui devait être produit, ne pouvait être matériel ; car supposez-le tel, il eût été éternel, proposition absolu­ment contraire à l'opinion de Platon.
J'ai toujours pensé que les philosophes qui ont parlé de Dieu créant la matière, ou l'organisant simplement, comme le dit Platon, admet­taient sinon explicitement, du moins implicitement, que sa pensée em­brassait toutes les propriétés, tous les rapports, toutes les harmonies des êtres qu'il allait créer ou former, afin que toutes les parties du monde créé ou formé présentassent l'ensemble le plus beau et le mieux ordonné dans ses détails, que l'homme puisse imaginer. Jamais je n'ai pu comprendre autrement la puissance de Dieu.
On a dit que la pensée divine, avant la création ou la formation de l'univers, avait conçu les propriétés, les qualités, les attributs, des êtres concrets. Evidemment, ces propriétés, ces qualités, ces attributs, devaient faire partie du modèle, de cette forme métaphysique ou si absolument idéale dont parle Platon : admettez-en l'existence avant le modèle et vous serez conduit à compter deux actes successifs dans la pensée di­vine,,l'un concernant la conception des propriétés, des qualités, des attri­buts, séparés l'autre, la réunion de ceux-ci en formes idéales correspondant aux formes spécifiques des êtres divers concrets composant l'univers.                                 
Cette opinion de l'existence des propriétés, des qualités, des attributs, attribuée à la pensée divine avant le modèle de l'univers, est contraire a l'opinion de Platon, puisque, selon lui, ce modèle est éternel ; conséquemment la pensée divine comprenait dans ce .modèle les propriétés, les qualités, les attributs, qu'auraient tous les êtres concrets de l'univers, formés à son image ; et, d'ailleurs, l'opinion contraire n'amoindrit-elle pas la pensée divine, en la rapprochant, jusqu'à un certain point, de l'intelligence humaine, telle que je l'envisage.
Le moment est arrivé d'exposer clairement l'extrême différence qui distingue l'opinion émise par Platon sur la matière, conformément à la méthode a priori, et l'opinion que je professe conformément à la mé­thode a posteriori expérimentale.
Je crois avoir rendu pleine justice à Platon, en exposant ce qu'il a dit des éléments considérés d'abord a posteriori, et ensuite a priori, dans leur essence même, en remontant à Dieu. Or cette dernière manière de les considérer est absolument opposée à la proposition que, la matière nous étant connue par ses propriétés seulement, nous en ignorons ab­solument l'essence ; et cette proposition, expression incontestable de la science expérimentale, est l'opinion ,que je professe et dont les consé­quences sont la définition du mot fait et la distribution des connais­sances humaines du ressort de la philosophie naturelle.
En effet, aussitôt la conviction acquise que le concret ne nous est connu que par des propriétés, des qualités, des attributs, que l'intelligence en sépare en vertu de sa faculté d'analyser, et qu'elle étudie successive­ment et comparativement afin d'en rechercher les rapports mutuels, j'ai admis que ces propriétés ;ces qualités, ces attributs, véritables abs­tractions de l'esprit, méritent, à tous égards, la qualification de faits, puisqu'ils sont les vrais éléments de la connaissance que nous avons des êtres concrets, lorsque, après avoir étudié ces faits séparément et com­parativement, nous les restituons par la synthèse, faculté contraire à celle de l'analyse, à chaque être concret duquel l'analyse les avait sé­parés.
Ai-je considéré les deux facultés de l'intelligence humaine, l'analyse et la synthèse, auxquelles l'homme doit le caractère de perfectibilité qui le distingue des animaux, comme des facultés absolument supérieures ? Non sans doute  ; car, si, dans l'étude positive du monde extérieur, l'usage des deux facultés n'est pas soumis à la méthode a posteriori expé­rimentale prescrivant le contrôle à l'égard de toute induction déduite soit de l'analyse, soit de la  synthèse, l'induction né peut être admise comme vérité-démontrée. A ce point de vue ces deux facultés témoi­gnent donc de la faiblesse de l'intelligence humaine plutôt que de sa grandeur et de: son"élévation.     
Cette manière d'envisager l'intelligence humaine semble-t-elle pas d'accords avec l'opinion de l'existence, dans. là pensée de Dieu, des pro­priétés, des qualités, des attributs du concret antérieurement à la produc­tion du concret, de sorte que ces propriétés, ces (facilités, ces attributs, avant d'être réalisés  dans l'univers concret, auraient existé à l'état de formes idéales,-représentées clairement par le mot idea traduit, non par le mot image, mais par le mot idée? Cet accord- n'est qu'apparent  ; car, dans ma manière d'envisager les sciences du domaine de la philosophie naturelle conformément à la méthode a posteriori expérimentale, ad­mettant en fait que, ne connaissant la matière que par ses attributs, c'est avancer que nous: ignorons. absolument ce qu'on en a appelé 1'essence  ; d'après cela, si Artéphius, comme je l'ai dit, a exagéré l'opinion de Pla­ton, lorsqu'il a parlé dé l'existence d'une matière première, dénuée de toute propriété ,cependant Platon a considéré le chaos-Matière comme privé, sinon absolument. ; de toute, propriété définie du moins n'en montrant que quelques apparences . Entre cette manière d'envisager la matière première comme n'ayant pas de propriétés bien définies, et l'opinion où me conduit la méthode a posteriori expérimen­tale, que nos connaissances de la matière  sont limitées à celles de ses propriétés ; sans: contestation la différence est évidente.
J'ai parlé de la .faiblesse) de l'intelligence de l'homme relativement à l'intelligence divine telle ; que les philosophes qui admettent une création ou une  ; organisation d'un. chaos-matière l'ont conçue ; dès lors il ne sera pas superflu ; de comparer l'une à l'autre.
L'intelligence divine est complète et absolument parfaite  ; toute-puis­sante, elle a organisé, sinon créé le monde, tel qu'il est avec toutes ses harmonies aussitôt qu'elle l'a voulu. Sa science, comme sa puissance, sont donc infinies.                                      
L'intelligence de l'homme, incomplète ; et imparfaite, est incapable de créer ou d'organiser, quoi que ce soit à l'instar de la puissance di­vine.
Elle est bornée à connaître ce qui est, et encore use-t-elle de deux facultés, l'analyse et la synthèse, dont le contrôle est nécessaire pour donner à l'homme la conscience de la vérité en ce qui concerne les êtres concrets et rarement encore arrive à la vérité sans, prendre plusieurs fois l'erreur pour elle!
Mais la vérité qu'il connaît est-elle infinie? Comprend-elle la con­naissance de tout ce qui existe ..dans l'univers? Loin de là, elle est bor­née ; et la pensée de l'homme ne comprend pas même comment l'espace peut être ou fini ou  infini !
L'homme ignore l'essence des corps .il ne connaît ceux-ci que par leurs attributs, et plus de deux siècles se sont écoulés depuis ; que Pascal a senti son impuissance à définir le mot autrement que par des qualités, par des attributs,                  
La science humaine est donc bornée aux attributs, aussi bien quand il s'agit du monde physique que du monde. moral. Le substantif concret ne nous est donc connu que par des adjectifs !
Arrivé à ce point que les éléments de tout ce que nous .connaissons sont. des attributs, des, abstractions séparées .d'un tout-concret, les rela­tions réelles entre les branches principales d'un savoir et du  génie de l'homme, les  sciences, les lettres et les beaux-arts, deviennent compré­hensibles, et, pour peu qu'on veuille revenir sur l'opinion de ceux qui ont: supposé que Dieu, avant la création de l'univers ou des êtres con­crets, avait présents à la pensée les propriétés, les qualités, les attributs et leurs rapports mutuels, indépendamment de la pensée des êtres con­crets qui devaient être pourvus de ces propriétés, de ces qualités, de ces attributs, on aura une idée exacte, à mon sens, de ce dont l'homme dis­pose pour se livrer à une œuvre originale et intellectuelle, rentrant dans les domaines de la science, des lettres et des beaux-arts. Mais ces élé­ments, mis en œuvre par le génie de l'homme, ne sont point crées par lui : fruits premiers d'une analyse dirigée par la simple observation, par une observation réfléchie, et encore par la perspicacité et la raison la plus élevée dont l'homme soit capable, la synthèse scientifique les coor­donne en lois de la nature, ou le génie de la mécanique, en alliant le solide, le liquide et le gaz, fait une machine dont l'économie rappelle celle de l'animal. Enfin, puisant à la même source, le génie littéraire compose avec eux des formes fantastiques, sans doute, mais qui, en s'a­dressant à la seule intelligence, la frappent à l'instar des corps que nous rendent sensibles et le relief et la couleur, ou l'émeuvent profondément par l'expression la plus sympathique des sentiments les plus nobles comme les plus élevés de la nature morale!
Il y a donc cette énorme différence entre l'œuvre divine et l’œuvre humaine, que l'homme, n'ayant rien créé ni organisé, est réduit à con­naître, par la science, ce qui a été créé ou organisé par Dieu, et que les faits ou les vérités qu'il a constatés sont, en définitive, les éléments dont le lettré et l'artiste disposent pour leurs œuvres respectives.
conclusion.
Si l'homme ne crée quoi que ce soit, et si, après avoir étudié, sans aucun autre intérêt que la vérité, il acquiert la certitude de cette im­puissance, n'est-il pas conduit à admettre l'existence d'un être supérieur, doué de la puissance créatrice?
Rejetez-vous cette conclusion?
Dites-nous alors d'après quels faits vous concevez que des forces dénuées de toute intelligence, comme vous considérez celles qui régis­sent la matière brute, auraient formé cet univers, l'homme compris  ; et comment vous concevez que, supérieur par la raison à tout ce qui existe, cet homme serait incapable de faire quoi que ce soit de compa­rable au moindre des êtres vivants, produits selon vous par la matière brute, régie par des forces aveugles ; évidemment l'homme serait alors un effet sans cause.
Si vous qualifiez ma conclusion de mystique, à mon tour ne suis-je pas en droit de taxer votre opinion d'être contradictoire à toute logique quelque peu rigoureuse?
E. CHEVREUL.


du TRAITÉ

ALCHIMIQUE

D'ARTEFlUS

intitulé :
ARTEFII CLAVIS MAJORIS SAPIENTIAE.
DEUXIÈME SUITE
 DU TROISIÈME ARTICLE.
1868
De quelques opinions de l'antiquité et de l'opinion des alchimistes sur la matière. — De l'application du principe des semblables dans les sciences physico-chimiques et dans l'esthétique.
Sans doute la doctrine des quatre éléments admise par Platon et la plupart des savants de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes jusqu'aux trois quarts du XVIII siècle, témoigne de son im­portance ; si les alchimistes l'admirent, ils eurent le mérite de distin­guer mieux qu'on ne l'avait fait avant eux, sous le nom de mixte, le composé du mélange, et, en outre, de reconnaître différents ordres de mixtes. Mais, avant de présenter un résumé de leur doctrine sur la matière, disons quelques mots des philosophes qui n'admirent qu'un seul élément, et de ceux qui réduisirent les éléments à quatre propriétés, dont chacune d'elles les caractérisait respectivement, sui­vant eux.
§ V.
De la matière réduite à un seul élément.
Je dois rappeler qu'avant Platon il s'était trouvé en Grèce (de 640 à 500 avant l'ère chrétienne) des philosophes qui n'admettaient qu'un seul élément. En effet, Thalès (— 640) considérait l'eau comme le principe universel, tandis que pour Anaximène (—557) c'était l'air, et pour Héraclite (— 500) le feu.
Je ne sais si c'est l'éloignement de l'absolu, que je me suis toujours connu, et l'extrême besoin de me rendre un compte aussi satisfaisant que possible des phénomènes au milieu desquels notre vie se passe, qui m'ont donné le profond dégoût que j'éprouve de ces spéculations oi­seuses, vieilles comme le monde, qui n'ont jamais occupé que la pure imagination ou un savoir léger plus enclin aux charmes de la spécula­tion qu'à des recherches excitées par l'espérance de changer le doute en certitude. La vérité est que je ne me suis jamais expliqué le pen­chant que pourrait avoir une intelligence quelque peu élevée pour l'o­pinion de l'unité de la matière, lorsque, cherchant la cause de la gran­deur des bienfaits rendus à la société actuelle par la science, elle ne la trouverait pas dans la sévérité de la méthode d'après laquelle aucune proposition n'est admise comme vérité sans avoir subi préalablement le plus sévère examen ; car dès lors il y aurait inconséquence flagrante de sa part à se refuser d'admettre, avec Lavoisier, non d'une manière absolue, mais conditionnelle à l'état des connaissances actuelles, parmi les corps simples, ceux dont, jusqu'ici, l'expérience a été impuissante à en séparer plusieurs sortes de matières.
Sans avoir la prétention de faire accepter mon opinion aux partisans de l'unité en quoi que ce soit, je ne me lasserai pas de répéter que le progrès de la science exige de leur part l'obligation de démontrer l'exac­titude de ce qu'ils qualifient de grande pensée, de grande synthèse, et qu'un des moyens d'y parvenir consiste à expliquer les causes des diffé­rences, qui sont précisément les motifs pour lesquels leurs adversaires ne pensent pas comme eux.
§ VI.
Eléments considérés comme s'ils ne possédaient qu'une propriété unique.
Si Platon a explicitement considéré les quatre éléments comme des êtres absolument matériels en les envisageant a posteriori, et s'il les a définis a priori chacun par une forme géométrique, tout en attachant une grande importance à l'état moléculaire d'après lequel ils sont so­lides, liquides, gazeux et éthérés, cependant une grande différence existe entre sa manière de voir et celle d'un certain nombre de savants de l'antiquité qui n'ont vu en chacun des éléments qu'une seule propriété, soit la solidité, la liquidité, la gazéité et l’était éthéré ou impondérable, soit la sécheresse, l'humidité, la froidure et la chaleur. On ne peut trop insis­ter, à propos de l'histoire de l'esprit humain, sur l'erreur de faire d'une abstraction, d'une propriété un être concret en prenant la partie pour le tout ; c'est arriver, dans les sciences naturelles, au résultat où arrivent ceux qui, quoique en considérant un élément comme un être concret, raisonnent en ne lui attribuant qu'une propriété unique. A cet égard la remarque qu'un même effet peut avoir deux opinions différentes pour cause n'est pas superflue dans l'histoire des sciences.
§ VIl.
De l'opinion alchimique dans laquelle on admet deux ordres de combinaisons dans les métaux.
Les alchimistes, à commencer par Geber, qui vivait du VIII au IX siècle, distinguèrent les premiers, comme je viens de le dire, mais sans l'expliquer, la combinaison du mélange. Geber l'appela mixtion, et il eut une idée juste de l'influence de la nature des corps unis et de leur proportion sur les propriétés des mixtes. Il eut encore un grand mérite en distinguant des mixtions de deux ordres, telles que des prin­cipes immédiats et des principes élémentaires ; mais il eut une idée fausse en prétendant que les principes que l'on sépare des métaux sont au nombre de trois, le soufre, le mercure, l'arsenic, et que chacun de ces corps renferme les quatre éléments. Il faut ajouter que Geber con­sidéra le soufre, le mercure et l'arsenic, non comme trois espèces chi­miques, mais comme trois genres renfermant chacun plusieurs espèces de soufre, plusieurs espèces de mercure, plusieurs espèces d'arsenic. Ce que nous louons dans Geber, c'est d'avoir distingué des mixtions formées de prin­cipes immédiats et de principes élémentaires ; il a, de plus, le mérite incon­testable d'avoir décrit un assez grand nombre d'espèces chimiques en en énonçant les propriétés comme nous le faisons aujourd'hui.
Je rappelle ici, pour ne pas rompre l'ordre chronologique, qu'au XII siècle Artéphius considéra les éléments comme formés chacun de quatre natures simples, la chaleur, la froidure, l'humidité et la siccité, hypothèse, comme je l'ai dit, bien favorable à la transmutation de la matière1.
Au XVe siècle, de 1406 à 1490 , vivait le comte Bernard, dit le Trévisan, auteur de plusieurs écrits alchimiques, dont le plus remarquable, selon moi, est la philosophie naturelle des métaux. Il admettait que les principes immédiats de ces corps sont le mercure et le soufre, et que ceux-ci renferment les quatre éléments.
Mais aucun alchimiste ne s'est exprimé d'une manière aussi vraie et aussi profonde que le Trévisan sur l'influence de la forme, ou l'influence de ce qu'on peut appeler les différents ordres de combinaison et d'ar­rangement des éléments ; car se borner à dire, écrit-il, que les corps sont formés des quatre éléments, c'est avancer que les hommes, les mé­taux, les herbes, les plantes, les bêtes brutes, seraient une même chose, proposition qui serait contraire au principe que le semblable engendre son semblable2. Certes il y a là une pensée sur l'espèce vivante bien plus exacte que sa variabilité admise par Geber.
Des contemporains du Trévisan, deux chimistes hollandais, désignés par le nom d'Isaac, admirent trois principes immédiats des métaux, comme Geber, le soufre, le mercure ; mais ils substituèrent le sel à son arsenic.
Cette substitution est aisée à expliquer, si l'on veut bien réfléchir aux distinctions que l'on avait faites antérieurement des diverses propriétés des corps, distinctions qui, comme je l'ai dit, avaient conduit à recon­naître dans les quatre éléments les quatre états d'agrégation de la ma­tière, le solide, le liquide, le gaz et l'éthéré ou impondérable, ou à la réduire à quatre propriétés, la chaleur, la froidure, l'humidité et la séche­resse.
La pratique des opérations chimiques dites de voie sèche, où les corps sont exposés à la chaleur immédiatement, en d'autres termes, sans l'in­termédiaire d'un liquide, a précédé de longtemps la pratique des opé­rations dites par la voie humide, parce que les corps réagissent au sein d'un liquide. Dès lors il n'est point étonnant que, dans cette nouvelle période , les observateurs aient eu de plus fréquentes occasions d'obser­ver certaines propriétés des corps auxquelles auparavant ils n'avaient pas attaché d'importance. Ils furent ainsi conduits à distinguer le sel des autres corps. Ce n'était point un élément, mais un principe immédiat caractérisé par la sapidité, la solubilité dans l'eau, et une pesanteur et fixité moyennes entre celles de la terre et de l'eau.
Après avoir beaucoup parlé d'alchimie dans le Journal des Savants, mais autrement qu'on ne l'avait fait auparavant, de nouveaux détails se­raient superflus sans doute, tandis que des considérations générales ré­sumant une manière de voir qui a obligé son auteur à de longues et fastidieuses études, ne seront pas sans intérêt.
Dernières considérations sur l'alchimie.
Revenons maintenant à l'origine de la transmutation des métaux en profitant des dernières études que j'ai faites d'Artéphius et du Timée de Pla­ton. Certes je n'ai jamais douté que le berceau de l'alchimie est l'Egypte ; jamais je n'ai méconnu la disposition des membres de l'école d'Alexan­drie à rechercher la pierre philosophale et la panacée universelle, du mo­ment où les moyens d'acquérir et la richesse et la santé attirèrent leur attention : mais la probabilité n'a touché à la certitude qu'après l'ap­préciation que j'ai faite de la grandeur de l'influence attribuée par l'al­chimiste arabe Artéphius au principe des semblables, en s'inclinant devant le génie de Platon, et je dois ajouter après la lecture de la traduction du Timée par M. Henri Martin et des notes dont le savant doyen de la Faculté de Rennes a enrichi son œuvre. Alors j'ai clairement compris que, si les néoplatoniciens n'ont pas été conduits à l'alchimie par leur doctrine, du moment où ils en ont eu l'idée, elle a été pour eux une vérité, tant l'intimité est grande entre l'alchimie et cette doctrine.
Rappelons-nous la manière dont j'ai dit que Platon a envisagé les éléments a posteriori et a priori. Rappelons les passages traduits par M. H. Martin et les notes qui les accompagnent, et nous verrons que la transmutation des métaux est une conséquence naturelle de la trans­mutation des éléments les uns dans les autres, admise en principe par Platon, du moins pour le feu, l'air et l'eau.
Rappelons encore le principe des semblables, d'après lequel Platon combat l'union des contraires. De sorte que, s'il en admet la possibilité, c'est à la condition de l'intervention d'un corps moyen participant de l'un et de l'autre contraires.
Existe-t-il de plus fortes preuves de l'attention que les alchimistes de l'école d'Alexandrie 'ont dû prêter aux idées de Platon que l'influence puissante attribuée par un alchimiste arabe du XII siècle, au principe des semblables ? Effectivement la chialeur et la froidure, deux natures opposées ou contraires, ne s'unissent que par l'intermédiaire de l'humi­dité, opinion qui, comme je l'ai fait observer ; est bien une pétition de principe, puisqu'il fait naître l'humidité de l'union de parties égales de chaleur et de froidure.
Artéphius recourt au même principe pour expliquer l'influence des astres sur les objets terrestres ; selon lui, un astre d'une nature donnée tend, en vertu de cette même nature, à l'imprimer, à la communiquer à un corps terrestre qui se trouve dans une position favorable à recevoir cette influence. Ainsi Artéphius, admettant que le plomb vient de Sa­turne, l'étain de Jupiter, le fer de Mars, l'or du Soleil, l'argent vif de Mercure, l'argent de la Lune et le cuivre de Vénus, reconnaissait qu'un objet terrestre soumis à l'influence d'un de ces astres, par exemple à la Lune, tendait à se changer en argent.
Il allait plus loin encore, lorsqu'il admettait la possibilité de faire descendre la lumière, l'esprit d'une planète dans un être terrestre ; car l'homme capable d'accomplir un acte pareil devait s'y préparer en se mettant autant que possible en harmonie de ressemblance avec l'astre, et, à ce sujet, Artéphius parle de la nature, de la couleur, de l'odeur, du parfum, de la saveur et des herbes de ce corps céleste.
Mais qu'on ne me prête pas la pensée d'exagérer mon opinion en supposant que je l'étende à tous les alchimistes, car je serai le premier à citer Geber comme un homme qui traite de la transmutation au point de vue théorique aussi bien qu'au point de vue pratique, en chimiste plutôt qu'en alchimiste ; c'est une justice qu'on ne peut s'empêcher de lui rendre.
Incontestablement la transmutation dérivait simplement et naturel­lement des idées que l'on avait de la transmutabilité des éléments, et les nombreuses citations que j'ai faites de textes alchimiques, principa­lement de ceux qui datent des XVI et XVII siècles, témoignent que, dans l'opinion de leurs auteurs, l'objet du magister, de la pratique du grand œuvre, était de rendre vivant l'or ou l'argent, selon que l'adepte voulait con­vertir un vil métal en or ou en argent, et qu'une fois le but atteint l'or ou l'argent vivant étaient doués de la vertu du ferment, c'est-à-dire de la faculté de convertir des quantités sinon indéfinies, du moins consi­dérables, en leur propre matière.
Voilà, je crois, un ensemble de faits incontestables, coordonnés de manière à porter la conviction dans tous les esprits non prévenus, de l'origine des idées qui ont présidé à fonder l'hypothèse alchimique.
Du principe des semblables en esthétique,
Si le principe des semblables est devenu inséparable de la doctrine alchimique, il a fréquemment été reconnu comme tout à fait essentiel à l’esthétique, en ce qui concerne l'harmonie.
Le principe des semblables, tel que Platon l'a formulé en prétendant impossible l'union des contraires, sans intermédiaire d'une chose partici­pant à la fois des deux extrêmes, est, comme je l'ai démontré précé­demment, inexact ; car, dans une application qu'il en fait, il y a une pétition de principe1.
Quant aux sciences, trois exemples en montrent l'inexactitude.
D'abord, au point de vue physique, c'est la neutralisation :
1° Des deux états magnétiques ;
2° Des deux états électriques. Ensuite, au point de vue chimique, c'est la neutralisation:
3° De l'acidité et de l'alcalinité.
Pour en venir à l'esthétique, elle est encore tout-puissante chez beaucoup de peintres et de gens du monde : suivant eux, les harmonies que j'ai nommées analogues seules existent ; c'est donc contrairement à leur opi­nion que j'ai admis des harmonies de contrastes, lorsque j'ai cherché à ra­mener les effets de couleur, dans un langage précis, à des expressions dé­finies , sans me préoccuper de prétendues théories ou règles qui ont cours dans les ateliers des artistes, et encore dans le langage des salons et de plus d'un journal en possession d'une réputation de bon goût. J'ai appli­qué la méthode a posteriori expérimentale à ce que je voyais, mais ce que je voyais n'était pas une association accidentelle, le rapprochement des couleurs procédant de ma volonté était une expérience faite avec préméditation, dont le résultat devait conduire à un jugement réfléchi. C'est en multipliant les expériences de ce genre que j'ai pu faire l'ou­vrage publié, en 1839 , sous le titre de la Loi du contraste simultané des couleurs, et professer à Lyon, en 1842 et 1843, des leçons sur la théorie des effets optiques des étoffes de soie, leçons imprimées en 1846, aux frais de la Chambre de commerce de cette ville. On me demandera sans doute comment il est possible de faire intervenir la méthode a pos­teriori expérimentale dans l'appréciation de l'effet des couleurs, et la question sera sans doute dictée, sans qu'on je dise, avec la foi qu'on a au proverbe, qu'il ne faut disputer ni des goûts, ni des couleurs. Ma réponse est très-simple.
Avant que la loi du contraste simultané des couleurs eût été formulée, un certain nombre de faits qui en dépendent avaient été observés et décrits notamment par le comte de Rumford ; mais personne, j'ose le dire, n'avait eu une idée exacte d'un principe général, unique en physiologie et en psychologie : au moment actuel encore, on publie des écrits où l'on parle du livre de la loi du contraste simultané des couleurs sans l'avoir lu, ou, s'il l'a été, on n'y a pas donné l'attention nécessaire pour le con­naître. Cette parenthèse était peut-être nécessaire pour qu'on appréciât ce qui me reste à dire.
La loi du contraste simultané repose sur le fait qu'un œil bien con­formé voit les couleurs juxtaposées les plus différentes possible eu égard à la hauteur de leurs tons (valeur) et à leurs spécialités respectives.
Ainsi, un gris clair et un gris foncé juxtaposés paraissent, le premier plus clair et le second plus foncé à partir de la ligne de leur juxtaposition.
Quant aux couleurs, elles perdent ce qu'elles peuvent avoir de sem­blable : ainsi le vert et le violet ont une couleur commune, le bleu ; par la juxtaposition, les deux couleurs perdant de ce bleu, le vert semble plus jaune et le violet plus rouge.
La loi du contraste simultané des couleurs est donc absolument l'inverse du principe des semblables de Platon.
Tel est le résultat de la méthode a posteriori expérimentale. Maintenant tous les yeux bien organisés ont le sentiment de la beauté des couleurs, et il est aisé, par l'expérience comparative, de juger ce que des couleurs données deviennent par leur juxtaposition, à savoir si elles s'embellissent ou si elles se nuisent.
Voilà le travail que j'ai accompli, et je puis dire que les résultats en sont positifs et incontestables, puisqu'on définitive ils signifient que telles couleurs juxtaposées deviennent plus belles ou moins belles. C'est là, je le répète, ce qui est positif et incontestable. Mais, quand il s'est agi d'assortiments divers de couleurs, j'ai dit mon goût sans prétendre l'imposer à personne.
Comment ai-je été conduit à distinguer un genre d'harmonies d'ana­logues et un genre d'harmonies de contrastes? G est encore par l'expérience, en voyant des assortiments qu'on recherche en peinture, en ameuble­ments, en vêtements, en jardinique, etc., c'est en observant le plaisir qu'a l'œil de voir des couleurs en sept circonstances diverses, que j'ai distingué trois harmonies d'analogues et quatre harmonies de contrastes , sans me préoccuper d'aucun principe, d'aucune règle, d'aucune loi, d'aucune hypothèse pour me rendre compte du fait. (Journal des Savants, 1866, page 783. )
C'est parce que je me suis trouvé d'accord avec ceux qui admirent l'harmonie du rouge et du vert dans la rosé et son feuillage, dans les fruits du cerisier ou du cornouiller sur leurs branches feuillues, l'harmonie du bleu et de l'orangé (Newton cite le bel effet de l'asso­ciation de l'or et de l'indigo. Optique, XIVe question, traduction de son Optique, par Coste, t. II, p..), celle du jaune et du violet, que, sans hésitation, j'ai qualifié ces assortiments d'harmonies de contrastes, par la raison qu'ils présentent l'association de couleurs mutuellement complémentaires, c’est-à-dire de celles qui sont les plus différentes.
J'ai déjà eu l'occasion de citer le fait le plus étrange que je connaisse de l'exagération de l'esprit de système. Ce n'est rien moins que la cri­tique de l'essence même de la loi du contraste simultané des couleurs :
effectivement, elle ne porte pas sur. des faits qui seraient allégués comme y étant contraires, mais sur l'explication du bel effet de l'asso­ciation du rubis et de la topaze, qu'on attribue au contraste, c'est-à-dire aune différence. Or, d'après le critique, l'harmonie ne naissant, ne pou­vant naître que de la similitude, il est inexact de dire que les couleurs s'éloignent l'une de l'autre dans l'association de ces pierres précieuses ; le rouge, en prenant du violet complémentaire du jaune, et celui-ci, en prenant du vert complémentaire du rouge. Cependant, si l'on divise un cercle en trois secteurs par trois rayons qu'on désignera par rouge, jaune et bleu, en mettant le rubis sur le rouge et la topaze sur le jaune, il est visible que le rubis s'éloigne de la topaze en prenant du violet, comme la 'topaze s'éloigne du rubis en prenant du vert. Pour que le rubis et la topaze se rapprochassent, il faudrait que le premier prît du jaune à la topaze et la topaze du rouge au rubis. Or le critique accusant la science explicitement au nom de la pratique, dit : les couleurs se rappro­chent, puisque toutes les deux prennent du. bleu! et l'on sait encore qu'une couleur dite simple ne peut être nuancée que par une autre couleur simple, dès lors le rouge ne peut l'être qu'en prenant du bleu ou du jaune, le jaune en prenant du rouge ou du bleu, et le bleu en prenant du jaune ou du rouge. Avais-je tort d'avancer qu'il fallait avoir une grande foi dans l'a priori pour faire une telle application du principe des sem­blables dans l'esthétique de la vision des couleurs !
Reconnaissons sans hésitation que plus d'une erreur règne chez les artistes, et, lorsqu'on en recherche l'origine, on en trouve un certain nombre dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, ouvrage remarquable pour l'époque où il fut composé, mais qui, dans sa généralité, comprend des propositions que le temps n'a pas confirmées. Ce serait en recherchant l'origine d'opinions erronées qu'on pourrait améliorer beaucoup l'enseignement des beaux-arts, à la condition que le profes­seur serait obligé de démontrer ces erreurs et de les remplacer par des vérités, démonstration possible aujourd'hui dans beaucoup de cas.
Je me bornerai, comme exemple, à citer ce qu'on peut faire à pré­sent dans l'enseignement de la peinture.
Il est possible au professeur de reconnaître si les yeux de chacun de ses élèves sont bien conformés, ou s'ils sont affectés du daltonisme, dé­faut d'organisation qui ne permet pas de voir certaines couleurs.
Il est possible au professeur d'enseigner aux élèves dont les yeux sont bien conformés à voir les couleurs et à distinguer d'une manière pré­cise les trois phénomènes si remarquables du contraste simultané des couleurs, de leur contraste successif et de leur contraste mixte.
Il est possible, après ces enseignements, de leur apprendre à compo­ser leur palette conformément au principe du mélange des couleurs, prin­cipe précisément inverse du contraste simultané.
Il y a bientôt quarante ans qu'un des artistes les plus illustres de l'Académie des beaux-arts, feu Huyot, me montrait chez lui quelques-uns des admirables dessins et calques relevés par lui-même sur les mo­numents les plus célèbres de la Grèce et de l'Asie occidentale, où il était resté dix ans. Il me faisait remarquer des calques de chapiteaux, de profils de colonnes, de frises, etc., dont les formes réelles étaient fort différentes de l'aspect que les mêmes parties présentaient en place dans la vue de l'ensemble où elles se trouvaient. La différence de la réalité d'avec l'apparence n'était pas, me disait-il, le résultat d'un acci­dent, mais bien un effet calculé du génie de l'artiste.
Il y a donc là quelque chose d'analogue à ce que présente le modèle coloré, qui, pour être reproduit fidèlement quant aux couleurs, doit être peint autrement que l'œil ne voit ces couleurs.
Quelle conséquence faut-il tirer de cet état de choses ?
C'est de rechercher les causes de ce qu'on nomme les erreurs des sens  ; quant à l'œil, elles concernent les couleurs et la perspective.
Tous les phénomènes de la vision des couleurs, dans les circonstances ordinaires où l'œil n'est pas fatigué par une vive lumière ou par une atten­tion trop prolongée, ne laissent guère à désirer quand on les examine con­formément aux trois contrastes et au principe du mélange des couleurs.
Il en est exactement de même d'un nombre assez considérable de phénomènes de perspective ; mais, pour bien en comprendre la raison, il faut considérer que nous avons appris à voir dès notre plus tendre en­fance, et que le souvenir, je ne dis pas des études, mais d'essais sans cesse renouvelés pour y parvenir, s'est effacé de notre mémoire, de sorte qu'à l'âge adulte, en réfléchissant sur ce passé, il nous est impossible d'en retrouver la moindre trace.
Si l'on veut se rendre un compte satisfaisant de ce qu'est aujour­d'hui la question des erreurs dites de perspective, on doit distinguer deux cas fort différents :
1er cas.
Celui où l'expérience de tous les jours nous permet de reconnaître la vérité, d'une apparence différant de la réalité, de sorte qu'en ce cas le mot erreur n'est justifié que par l'ignorance où l'on serait de la cause de l'effet.
Je cite deux exemples :
1. La perspective d'une allée d'arbres bordée de deux rangs parallèles.
La pratique de tous les jours nous montre en réalité le parallélisme. Et la perspective géométrique montre qu'il ne peut en être autre­ment d'après la grandeur des angles visibles : 1° des deux arbres de l'extrémité où l'on est ; 2° des deux arbres de l'extrémité opposée.
2. Un bâton plongé obliquement par un bout dans l'eau cesse de paraître droit.
L'expérience nous montre qu'il ne cesse pas de l'être dans l'eau. Et la connaissance de la réfraction nous explique qu'il ne peut paraître
droit dès qu'un bout plonge obliquement dans un milieu plus dense
que l'air.
2ème cas.
Il est des erreurs dites de perspective fort différentes de celles dont je viens de parier à cause de l'impossibilité où nous sommes de reconnaître la vérité par la pratique. Telle est la grandeur apparente du soleil et de la lune vus à l'horizon relativement à ce qu'ils paraissent lorsqu'ils sont au-dessus.
Euler, dans ses lettres à une princesse d'Allemagne, en a donné une raison qui me paraît exacte, en disant que la voûte céleste nous parais­sant surbaissée, il en résulte qu'un même objet vu à l'horizon doit nous paraître plus grand que si nous le voyons au zénith, puisque nous le jugeons plus loin de nous, et il dit encore que la lumière moins vive à l'horizon ajoute à l'illusion. Mais je ne doute pas de l'influence d'une autre cause, dont j'ai parlé il y a longtemps déjà. Lorsque nous regar­dons des objets compris dans un horizon étendu, nous ne voyons d'une manière distincte que ceux qui occupent un espace assez étroit, que je nomme central. Les objets que je nomme latéraux à gauche et à droite de cet espace sont vus d'une manière indistincte. Eh bien , ils modifient la vision que nous avons des objets centraux en les grandissant et les rapprochant. La preuve en est que, si on regardé les objets centraux avec un tube de 0,015 à 0,005 m. de diamètre, on les voit plus petits et plus distincts ; quant à la lune, elle paraît à peu près ce qu'elle est au-dessus de l'horizon. Mais, pour apprécier exactement l'effet du tube, il ne faut pas le comparer avec la vision ordinaire des deux yeux, car la différence serait exagérée par la raison que la vision d'un seul œil diffère sensiblement de la vision avec les deux yeux ; dès lors l'effet du tube doit être comparé avec la vision- d'un seul œil. En répétant mes ex­périences, et en substituant un trou à mes tubes, on se convaincra qu'Euler a eu tort de dire que la lune à l'horizon , vue par un trou, pa­raît ce qu'elle est à la vision libre. En définitive, la vision d'un seul œil est différente sensiblement de la vision des deux yeux, et se rapproche de ce qu'elle est avec un tube.
J'ai tout lieu de penser que ces observations expliquent convenable­ment la grandeur de la lune et du soleil à l'horizon.
Il faut effacer des livres de science l'expression d'erreurs des sens, et dire que celles dont aujourd'hui nous ne nous rendons pas compte sont des problèmes à résoudre ; qu'il ne peut plus y avoir d'erreurs des sens quand l'esprit a traité ces questions scientifiquement, parce qu'alors il en a reconnu les causes réelles. En définitive, ce qu'on traite d'er­reurs des sens est la suite de l'ignorance de notre entendement.
Les recherches que j'appelle sur l'étude des sens et particulièrement sur celle qui intéresse la pratique des beaux-arts mettra un terme, je l'espère, à un état de choses bien contraire aux progrès. Effectivement, lorsque tant de bouches prononcent ce mot, et que tant de journaux, en le proclamant, prétendent condamner l'erreur et combattre les pré­jugés, comment arrive-t-il que, parmi eux, il ne s'élève pas de protes­tation contre tant de gens qui, professant ce qu'ils ignorent, propagent des opinions erronées, soit qu'ils les tirent de leur propre fond, ou que, venant d'ailleurs, ils les aient acceptées sans examen?
E. CHEVREUL