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LIMOJON L'ancienne guerre des chevaliers.




L'ANCIENNE GUERRE DES CHEVALIERS

Ou

ENTRETIEN DE LA PIERRE DES PHILOSOPHES AVEC L'OR ET LE MERCURE

Extrait du Triomphe Hermétique ou La Pierre Philosophale Victorieuse


Alexandre-Toussaint LIMOJON DE SAINT-DIDIER



Touchant la veritable matière, dont ceux qui sont savans dans les Secrets de la Nature, peuvent faire la Pierre Philosophale, suivant les regles d'une pratique convenable, et par le secours de Vulcain Lunatique.

Composé originairement en Allemand par un tres-habile philosophe et traduit nouvellement du Latin en François.

*

Le sujet de cet entretien est une dispute que l'Or et le Mercure eurent un jour avec la Pierre des Philosophes. Voicy de quelle maniere parle un veritable Philosophe qui est parvenu à la possession de ce grand secret.


Je vous proteste devant Dieu, et sur le salut éternel de mon âme, avec un coeur sincere, touché de compassion pour ceux qui sont depuis longtemps dans les grandes recherches; et je vous certifie à vous tous qui chérissés ce merveilleux art, que toute nostre oeuvre prend naissance d'une seule chose et qu'en cette chose l'oeuvre trouve sa perfection, sans qu'elle ait besoin de quoy que ce soit autre, que d'estre dissoute et coagulée, ce qu'elle doit faire d'elle mesme, sans le recours d'aucune chose étrangere. Lors qu'on met de la glace dans un vase placé sur le feu, on voit que la chaleur la fait resoudre en eau: on doit en user de la même maniere avec nostre pierre, qui n'a besoin que du secours de l'artiste, de l'operation de ses mains, et de l'action du feu naturel: car elle ne se resoudra jamais d'ellemême; quand elle demeureroit éternellement sur la terre: c'est pourquoy nous devons l'aider; de telle maniere toutefois, que nous ne luy adjoutions rien qui luy soit étranger et contraire. Tout ainsi que Dieu produit le froment dans les champs, et que c'est ensuite à nous à le mettre en farine, la pétrir et en faire du pain; de même nostre art requiert que nous fassions la mesme chose . Dieu nous a créé ce minéral; afin que nous le prenions tout seul, que nous décomposions son corps grossier et épois; que nous separions et prenions pour nous ce qu'il renferme de bon dans notre intérieur; que nous rejettions ce qu'il a de superflu; et que d'un venin mortel, nous apprenions à faire une Medecine souveraine. Pour vous donner une plus parfaite intelligence de cet agreable entretien; je vous feray le recit de la dispute qui s'éleva entre la Pierre des Philosophes, l'Or et le Mercure; de sorte que ceux qui depuis longtemps s'appliquent à la recherche de notre art et qui sçavent de quelle manière on doit traitter les metaux et les mineraux, pourront en estre assés éclairés, pour arriver droit au but qu'ils se proposent: il est cependant necessaire que nous nous appliquions à connoistre exterieurement et interieurement l'essence et les propriétés de toutes les choses qui sont sur la terre et que nous penétrions dans la profondeur des operations, dont la nature est capable.


RECIT


L'Or et le Mercure allerent un jour à main armée, pour combattre et pour subjuguer la Pierre. L'Or, animé de fureur, commença à parler de cette sorte.


L'OR.

Comment as-tu la temerité de t'eslever au-dessus de moy, et de mon frere Mercure et de pretendre la preference sur nous: toy qui n'es qu'un vers bouffi de venin ? Ignores-tu que je suis le plus precieux, le plus constant, et le premier de tous les metaux ? ne sçais tu pas que les Monarques, les Princes, et les Peuples font également consister toutes leurs richesses en moy, et en mon frere Mercure; et que tu es au contraire le dangereux ennemi des hommes et des metaux; au lieu que les plus habiles médecins ne cessent de publier, et de vanter les vertus singulieres que je possede pour donner et pour conserver la santé à tout le monde ?


LA PIERRE.

A ces parolles (pleines d'emportement), la Pierre. répondit sans s'émouvoir: Mon cher Or, pourquoy ne te faches-tu pas plustot contre Dieu, et pourquoy ne lui demandes-tu pas pour quelles raisons il n'a pas créé en toy ce qui se trouve en moy ?


L'OR.

C'est Dieu même qui m'a donné l'honneur, la reputation et le brillant esclat, qui me rendent si estimable: c'est pour cette raison, que je suis si recherché d'un chacun. Une de mes plus grandes perfections est d'estre un metail inalterable dans le feu, et hors du feu; aussi tout le monde m'aime et court après moy: mais toy tu n'es qu'une fugitive, et une trompeuse, qui abuse tous les hommes : cela se voit en ce que tu t'envoles et que tu t'échapes des mains de ceux qui travaillent avec toy.


LA PIERRE.

Il est vrai mon cher Or, c'est Dieu qui t'a donné l'honneur, la constance, et la beauté, qui te rendent precieux : c'est pourquoy tu es obligé de rendre des graces éternelles à sa divine bonté et ne pas mépriser les autres, comme tu fais: car je puis te dire que tu n'es pas cet Or, dont les écrits des Philosophes font mention ; mais cet Or est caché dans mon sein. Il est vray, je l'avoue, je coule dans le feu et n'y demeure pas toutefois tu sçais fort bien que Dieu et la nature m'ont donné cette qualité, et que cela doit être ainsi; d'autant que ma fluidité tourne à l'avantage de l'Artiste, qui sçait la maniere de l'extraire; sçache cependant que mon âme demeure constamment en moy, et qu'elle est plus stable, et plus fixe, que tu n'es, tout Or que tu sois, et que ne sont tous tes freres, et tous tes compagnons. Ni l'eau, ni le feu, quel qu'il soit, ne peuvent la détruire, ni la consumer; quand ils agiroient sur elle pendant autant de temps que le monde durera. Ce n'est donc pas ma faute si je suis recherchée par des Artistes, qui ne sçavent pas comment il faut travailler avec moy, ni de quelle manière je dois estre preparée. Ils me mèlent souvent avec des matieres estrangeres, qui me sont entierement contraires. Ils m'adjoutent de l'eau, des poudres, et autres choses semblables, qui détruisent ma nature et les proprietes qui me sont essentieles; aussi s'en trouve-t-il à peine un entre cent qui travaille avec moy. Ils s'appliquent tous à chercher la verité de l'art dans toy, et dans ton frere Mercure: c'est pourquoi ils errent tous, et c'est en cela que leurs travaux sont faux. Ils en sont eux-mesme un bel exemple: car c'est inutilement qu'ils emploient leur Or et qu'ils tachent de le détruire: Il ne leur reste de tout cela, que l'extrême pauvreté, à laquelle ils se trouvent enfin réduits. C'est toy Or, qui es la premiere cause de ce malheur, tu sçais fort bien que sans moy, il est impossible de faire aucun Or, ni aucun Argent qui soient parfaits; et qu'il n'y a que moy seule, qui aye ce merveilleux avantage. Pourquoi souffres-tu donc, que presque tout le monde entier fonde ses opérations sur toy, et sur le Mercure ? Si tu avois encore quelque reste d'honnêteté, tu empêcherois bien que les hommes ne s'abandonnassent à une perte toute certaine: mais comme au lieu de cela tu fais tout le contraire; je puis soutenir avec verité, que c'est toy seul, qui es un trompeur.


L'OR.

Je veux te convaincre par l'authorité des Philosophes, que la verité de l'art peut estre accomplie avec moy. Lis Hermès. Il parle ainsi: " Le Soleil est son pere et la Lune sa mere: or je suis le seul qu'on compare au soleil. Aristote, Avicenne, Pline, Serapion, Hipocrate, Dioscoride, Mesué, Rasis, Averroes, Geber, Raymond Lulle, Albert le grand, Arnaud de Villeneufve, Thomas d'Acquin, et un grand nombre d'autres Philosophes, que je passe sous silence pour n'estre pas long, écrivent tous clairement, et distinctement, que les métaux, et la Teinture phisique ne sont composés que de Souffre, et de Mercure ; que ce Souffre doit estre rouge, incombustible, resistant constamment au feu, et que le Mercure doit estre clair, et bien purifié. Ils parlent de cette sorte sans aucune reserve; ils me nomment ouvertement par mon propre nom, et disent que dans l'Or c'est-à-dire dans moy se trouve le souffre rouge, digest, fixe et incombustible; ce qui est veritable, et tout évident; car il n'y a personne qui ne connoisse bien, que je suis un métail tres constant et inalterable, que je suis doué d'un souflre parfait et entierement fixe, sur lequel le feu n'a aucune puissance. Le Mercure fut du sentiment de l'Or; il approuva son discours; soutint que tout ce que son frère venoit de dire, estoit veritable, et que l'oeuvre pouvoit se parfaire de la maniere que l'avoient écrit les Philosophes cy-dessus alleguez. Il adjouta mesme, que chacun connoissoit assés combien estoit grande l'amitié mutuele qu'il y avoit entre l'Or et lui, préférablement à tous les autres métaux; qu'il n'y avoit personne, qui ne peut aisément en juger par le témoignage de ses propres yeux que les orfevres, et autres semblables artisans sçavoient fort bien, que lors qu'ils vouloient dorer quelque ouvrage, ils ne pouvoient se passer du mélange de l'Or et du Mercure, et qu'ils en faisoient la conjonction en très peu de temps, sans difficulté, et avec fort peu de travail: que ne devoit-on pas esperer de faire avec plus de temps, plus de travail, et plus d'application ?


LA PIERRE.

A ce discours, la Pierre se mit à rire et leur dit, en verité vous merités bien l'un et l'autre qu'on se mocque de vous, et de vostre démonstration: mais c'est toy, Or, que j'admire encore plus, voyant que tu t'en fais si fort accroire, pour l'avantage que tu as d'estre bon à certaines choses. Peux-tu bien te persuader que les anciens Philosophes ont écrit, comme ils ont fait, dans un sens qui doive s'entendre à la maniere ordinaire ? Et croix-tu qu'on doive simplement interpreter leurs paroles à la lettre ?


L'OR.

Je suis certain que les Philosophes, et les Artistes que je viens de citer, n'ont point écrit de mensonge. Ils sont tous de mesme sentiment touchant la vertu que je possede: Il est bien vray, qu'il s'en est trouvé quelques-uns, qui ont voulu chercher dans des choses entierement éloignées, la puissance, et les proprietes qui sont en moy. Ils ont travaillé sur certaines herbes; sur les animaux; sur le sang; sur les urines; sur les cheveux; sur le sperme; et sur des choses de cette nature: ceux-là se sont sans doute écartés de la véritable voye, et ont quelquefois écrit des faussetés: mais il n'en est pas de même des maistres que j'ay nommés. Nous avons des preuves certaines, qu'ils ont en effet possede ce grand art; c'est pourquoy nous devons adjouter foy à leurs écrits.


LA PIERRE.

Je ne revoque point en doute que ces Philosophes n'ayent eu une entiere connoissance de l'art; excepté toutesfois quelques-uns de ceux que tu as allegués; car il y en a parmi eux, mais fort peu, qui l'ont ignoré, et qui n'en ont écrit, que sur ce qu'ils en ont ouï dire: mais lorsque les veritables Philosophes nomment simplement l'Or, et le Mercure, comme les principes de l'art, ils ne se servent de ces termes, que pour en cacher la connoissance aux ignorans, et à ceux qui sont indignes de cette science: car ils sçavent fort bien que ces Esprits vulgaires ne s'attachent qu'aux noms des choses, aux receptes, et aux procedez, qu'ils trouvent écrits; sans examiner s'il y a un solide fondement dans ce qu'ils mettent en pratique: mais les hommes scavants et qui lisent les bons livres avec application, et exactitude considerent toutes choses avec prudence; examinent le rapport, et la convenance qu'il y a entre une chose et une autre, et par ce moyen, ils penètrent dans le fondement de l'art, de sorte que par le raisonnement et par la meditation, ils découvrent enfin qu'elle est la matiere des Philosophes, entre lesquels il ne s'en trouve aucun qui ait voulu l'indiquer, ni la donner à connoistre ouvertement, et par son propre nom. Ils se déclarent nettement là dessus; lors qu'ils disent qu'ils ne revèlent jamais moins le secret de leur art, que lors qu'ils parlent clairement, et selon la maniere ordinaire de s'énoncer: mais ils avouent au contraire que lors qu'ils se servent de similitudes, de figures et de paraboles, c'est en verité dans ces endroits de leurs escrits qu'ils manifestent leur art: car les Philosophes après avoir discouru de l'Or et du Mercure, ne manquent pas de declarer ensuite, et d'asseurer, que leur Or n'est pas le Soleil ou l'or vulgaire, et que leur Mercure n'est pas non plus le Mercure commun; en voicy la raison. L'Or est un metail parfait, lequel à cause de la perfection que la nature lui a donnée ne sçauroit estre poussé par l'art à un degré plus parfait; de sorte que de quelque manière qu'on puisse travailler avec l'Or; quelque artifice qu'on mette en usage; quand on extrairoit cent fois sa couleur et sa teinture; l'Artiste ne fera jamais plus d'Or et ne teindra jamais une plus grande quantité de métail qu'il y avait de couleur et de teinture dans l'Or dont elle aura esté extraite: c'est pour cette raison, que les Philosophes disent, qu'on doit chercher la perfection dans les choses imparfaites, et qu'on l'y trouvera. Tu peux lire dans le Rosaire ce que je te dis icy. Raymond Lulle, que tu m'as cité, est de ce mesme sentiment, il asseure, que ce qui doit estre rendu meilleur, ne doit pas estre parfait; parce que dans ce qui est parfait, il n'y a rien à changer, et qu'on détruiroit bien plustot sa nature; que d'adjouter quelque chose à sa perfection.


L'OR.

Je n'ignore pas que les Philosophes parlent de cette manière: toutesfois cela se peut appliquer à mon frere Mercure, qui est encore imparfait: mais si on nous joint tous deux ensemble, il reçoit alors de moy la perfection qui lui manque: car il est du sexe feminin, et moi je suis du sexe masculin; ce qui fait dire aux Philosophes, que l'art est un tout homogene. Tu vois un exemple de cela dans la procreation des hommes: car il ne peut naistre aucun enfant sans l'accouplement du mâle, et de la femele; c'est à dire, sans la conjonction de l'un avec l'autre. Nous en avons un pareil exemple dans les animaux et dans tous les êtres vivants.


LA PIERRE.

Il est vray ton frere Mercure est imparfait et par consequent il n'est pas le Mercure des Sages: aussi quand vous seriez conjoints ensemble, et qu'on vous tiendroit ainsi dans le feu pendant le cours de plusieurs années, pour tâcher de vous unir parfaitement l'un avec l'autre; il arrivera tousiours la mesme chose, sçavoir qu'aussi-tost que le Mercure sent l'action du feu, il se separe de toy, se sublime, s'envole, et te laisse seul en bas. Que si on vous dissout dans l'eau-forte; si on vous reduit en une seule masse, si on vous resout; si on vous distille, et si on vous coagule, vous ne produirés toutesfois jamais qu'une poudre, et un precipité rouge: que si on fait projection de cette poudre sur un métail imparfait, elle ne le teint point: mais on y trouve autant d'Or qu'on en avoit mis au commencement, et ton frere Mercure te quitte, et s'enfuit. Voilà quelles sont les experiences que ceux qui s'attachent à la recherche de la Chimie, ont faites à leur grand dommage, pendant une longue suite d'années: voilà aussi ou aboutit toute la connoissance qu'ils ont acquise par leurs travaux: mais pour ce qui est du proverbe des anciens, dont tu veux te prevaloir, que l'art est un tout entierement homogene; qu'aucun enfant ne peut naistre sans le mâle et la femele; et que tu te figures, que par là les Philosophes entendent parler de toy et de ton frère Mercure; je dois te dire nettement que cela est faux, et que mal à propos on l'entend de toy; encore qu'en ces mesmes endroits, les Philosophes parlent juste, et disent la vérité. Je te certifie, que c'est icy la Pierre angulaire, qu'ils ont posée, et contre laquelle plusieurs milliers d'hommes ont bronché. Peux-tu bien t'imaginer qu'il en doit estre de mesme avec les metaux, qu'avec les choses qui ont vie. Il t'arrive en cecy ce qui arrive à tous les faux Artistes: car lors que vous lisez de semblables passages dans les Philosophes, vous ne vous attachés pas à les examiner davantage, pour tâcher de découvrir si de telles expressions quadrent, et s'accordent, ou non, avec ce qui a esté dit auparavant, ou qui est dit dans la suite: cependant tu dois sçavoir, que tout ce que les Philosophes ont escrit de l'oeuvre en termes figurez, se doit entendre de moy seule, et non de quelque autre chose, qui soit dans le monde, puis qu'il n'y a que moy seule, qui puisse faire ce qu'ils disent, et que sans moy, il est impossible de faire aucun or, ni aucun argent, qui soient veritables.


L'OR.

Bon Dieu ! n'as-tu point de honte de proferer un si grand mensonge ? et ne crains-tu pas de commettre un péché en te glorifiant jusques à un tel point, que d'oser t'attribuer à toy seule, tout ce que tant de sages et de sçavans personnages ont escrit de cet art, depuis tant de siècles, toy, qui n'es qu'une matiere crasse, impure, et venimeuse; et tu avoues, nonobstant cela, que cet art est un tout parfaitement homogene ? tu dis de plus, que sans toy, on ne peut faire aucun or, ni aucun argent, qui soient véritables, comme estant une chose universelle n'est-ce pas là une contradiction manifeste; d'autant que plusieurs sçavans personnages se sont appliqués avec tant de soin et d'exactitude aux curieuses recherches qu'ils ont faites, qu'ils ont trouvé d'autres voyes ce sont des procedez qu'on nomme des particuliers, desquels cependant on peut tirer une grande utilité.


LA PIERRE.

Mon cher Or, ne sois pas surpris de ce que je viens de te dire, et ne sois pas si imprudent que de m'imputer un mensonge, à moy qui y a plus d'âge que toy: s'il m'arrivoit de me tromper en cela, tu devrois avec juste raison excuser mon grand âge; puis que tu n'ignores pas, qu'il faut porter respect à la vieillesse. Pour te faire voir que j'ay dit la vérité, afin de deffendre mon honneur, je ne veux m'appuyer que de l'authorité des mêmes maistres, que tu m'a citez, et que, par conséquent, tu n'es pas en droit de recuser. Voyons particulièrement Hermès. Il parle ainsy. Il est vrai, sans mensonge, certain, et tres veritable, que ce qui est en bas, est semblable à ce qui est en haut; et ce qui est en haut, est semblable à ce qui est en bas: c'est par ces choses, qu'on peut faire les miracles d'une seule chose. Voici comment parle Aristote. O que cette chose est admirable, qui contient en elle mesme toute les choses dont nous avons besoin. Elle se tue elle mesme; et ensuite elle reprend vie d'elle mesme; elle s'épouse elle mesme, elle s'engrosse elle mesme, elle naist mesme; elle se resout d'elle mesme dans son propre sang; elle se coagule de nouveau avec luy, et prend une consistance dure; elle se fait blanche; elle se fait rouge d'elle mesme; nous ne lui adjoutons rien de plus, et nous n'y changeons rien, si ce n'est que nous en separons la grossiereté et la terrestreïté. Le Philosophe Platon parle de moy en ces termes: C'est une seule unique chose, d'une seule et mesme espèce en elle mesme; elle a un corps, une âme, un esprit, et les quatre elemens, sur les quels elle domine. Il ne lui manque rien; elle n'a pas besoin des autres corps, car elle s'engendre elle mesme; toutes choses sont d'elle, par elle, et en elle. Je pourrois te produire icy plusieurs autres témoignages: mais comme cela n'est pas necessaire, je les passe sous silence, pour n'estre pas ennuyeuse: et comme tu viens de me parler de procédés particuliers, je vay t'expliquer en quoy ils different de l'art . Quelques artistes qui ont travaillé avec moy, ont poussé leurs travaux si loin, qu'ils sont venus à bout, de séparer de moy mon esprit, qui contient ma teinture; en sorte que le mélant avec d'autres métaux et mineraux, ils sont parvenus à communiquer quelque peu de mes vertus et de mes forces, aux metaux qui ont quelque affinité et quelque amitié avec moy: cependant les Artistes qui ont reussy par cette voye, et qui ont trouvé seurement une partie de l'art, sont veritablement en très-petit nombre: mais comme ils n'ont pas connu l'origine d'où viennent les teintures, il leur a esté impossible de pousser leur travail plus loing; et ils n'ont pas trouvé au bout du compte, qu'il y eust une grande utilité dans leur procédé: mais si ces Artistes avoient porté leurs recherches au delà, et qu'ils eussent bien examiné qu'elle est la femme qui m'est propre; qu'ils l'eussent cherchée; et qu'ils m'eussent uni à elle; c'est alors que j'aurois pû teindre mille fois davantage: mais au lieu de cela ils ont entièrement détruit ma propre nature, en me mêlant avec des choses étrangères; c'est pourquoy bien qu'en faisant leur calcul, ils ayent trouvé quelque avantage, fort médiocre toutesfois, en comparaison de la grande puissance qui est en moi: il est constant neanmoins que cette utilité n'a procédé, et n'a eu son origine, que de moy, et non de quoique ce soit autre avec quoi j'aye pû être mélée.


L'OR.

Tu n'as pas assés prouvé par ce que tu viens de dire: car encore que les Philosophes parlent d'une seule chose, qui renferme en soy les quatre elemens, qui a un corps, une ame, et un esprit; et que par cette chose ils veuillent faire entendre la teinture Phisique ; lors qu'elle a esté poussée jusques à sa dernière perfection ; qui est le but où ils tendent; néanmoins, cette chose doit dès son commencement estre composée de moy, qui suis l'Or, et de mon frere, qui est le Mercure, comme estant tous deux la semence masculine et la semence feminine; ainsi qu'il a esté dit cy dessus: car après que nous avons esté suffisamment cuits, et transmués en teinture, nous sommes pour lors l'un et l'autre ensemble une seule chose, dont les Philosophes parlent.


LA PIERRE.

Cela ne va pas comme tu te l'imagines. Je t'ay déjà dit cy devant, qu'il ne peut se faire une veritable union de vous deux, parce que vous n'estes pas un seul corps , mais deux corps ensemble; et par consequent vous estes contraires, à considerer le fondement de la nature: mais moy j'ay un corps imparfait, une ame constante, une teinture penetrante: j'ay de plus un Mercure clair transparent, volatil et mobile, et je puis operer toutes les grandes choses, dont vous vous glorifiez tous deux, sans toutesfois que vous puissiez les faire: parce que c'est moy qui porte dans mon sein l'Or Philosophique et le Mercure des Sages; c'est pourquoy les Philosophes parlant de moy disent, nostre Pierre est invisible, et il n'est pas possible d'acquérir la possession de nostre Mercure, autrement que par le moyen de deux corps, dont l'un ne peut recevoir sans l'autre, la perfection qui lui est requise. C'est pour cette raison qu'il n'y a que moy seule, qui possede une semence masculine, et féminine, et qui sois en mesme temps un tout entierement homogene, aussi me nomme-t-on Hermaphrodite. Richard Anglois rend témoignage de moy, disant la premiere matiere de nostre Pierre s'appelle Rebis deux fois chose: c'est à dire une chose qui a reçue de la nature une double propriété oculte, qui luy fait donner le nom d'Hermaphrodite; comme qui diroit une matiere dont il est difficile de pouvoir distinguer le sexe, et de découvrir si elle est mâle ou si elle est fermele, d'autant qu'elle incline également de deux costez: c'est pourquoy la medecine universelle se fait d'une chose, qui est l'Eau et l'Esprit du corps. C'est cela qui a fait dire, que cette medecine qui a trompé un grand nombre de sots à cause de la multitude des enigmes sous lesquelles elle est enveloppée :, cependant cet art ne requiert qu'une seule chose, qui est connuë d'un chacun, et que plusieurs souhaitent; et le tout est une chose qui n'a pas sa pareille dans le monde; elle est vile toutesfois, et on peut l'avoir à peu de fraiz: il ne faut pas pour cela la mépriser: car elle fait, et parfait des choses admirables. Le Philosophe Alain dit, Vous qui travaillés à cet art, vous devés avoir une ferme et constante application d'esprit à vostre travail, et ne pas commencer à essayer tantost une chose, et tantost une autre. L'art ne consiste pas dans la pluralité des especes: mais dans le corps, et dans l'esprit. O qu'il est veritable, que la medecine de nostre Pierre est une chose, un vaisseau, une conjonction. Tout l'artifice commence par une chose, et finit par une chose: bien que les Philosophes dans le dessein de cacher ce grand art décrivent plusieurs voyes; sçavoir une conjonction continuelle, une mixtion, une sublimation, une desiccation, et tout autant d'autres voyes et operations qu'on peut en nommer de differents noms: mais la solution du corps ne se fait que dans son propre sang. Voici comment parle Geber, Il y a un souffre dans la profondeur du Mercure qui le cuit, et qui le digere dans les veines des mines, pendant un tres-long temps. Tu vois donc bien mon cher Or, que je t'ay amplement demontré que ce souffre n'est qu'en moy seule; puis que je fais tout moy seule, sans ton secours, et sans celuy de tous tes freres et de tous tes compagnons. Je n'ay pas besoin de vous: mais vous avez tous besoin de moy; d'autant que je puis vous donner à tous la perfection, et vous eslever au dessus de l'estat, où la nature vous a mis. A ces dernieres parolles, l'Or se mit furieusement en colere, ne sçachant plus que répondre: il tint cependant conseil avec son frere Mercure, et ils convinrent ensemble qu'ils s'assisteroient l'un l'autre, esperant qu'estant deux contre nostre Pierre, qui n'est qu'une et seule, ils la surmonteroient facilement; de sorte qu'après n'avoir pu la vaincre par la dispute, ils prirent resolution de la mettre à mort par l'espée. Dans ce dessein, ils joignirent leurs forces, afin de les augmenter par l'union de leur double puissance. Le combat se donna. Nostre Pierre deploya ses forces, et sa valeur: les combatit tous deux; les surmonta, les dissipa, et les engloutit l'un et l'autre en sorte qu'il ne restà aucun vestige, qui put faire connoistre ce qu'ils estoient devenus. Ainsi chers amis, qui avez la crainte de Dieu devant les yeux, ce que je viens de vous dire, doit vous faire connoistre la verité, et vous éclairer l'esprit autant qu'il est necessaire, pour comprendre le fondement du plus grand, et du plus precieux de tous les tresors qu'aucun Philosophe n'a si clairement exposé, découvert, ny mis au jour. Vous n'avés donc pas besoin d'autre chose. Il ne vous reste qu'à prier Dieu qu'il veuille bien vous faire parvenir à la possession d'un joyau, qui est d'un prix inestimable. Eguisés après cela la pointe de vos Esprits; lisés les escrits des Sages avec prudence; travaillés avec diligence et exactitude, n'agissés pas avec precipitation dans un oeuvre si précieux . II a son temps ordonné par la nature; tout de mesme que les fruits, qui sont sur les arbres, et les grappes de raisins que la vigne porte. Ayés la droiture dans le coeur, et proposés vous dans vostre travail une fin honneste; autrement Dieu ne vous acordera rien: car il ne communique un si grand don, qu'à ceux qui veulent en faire un bon usage; et il en prive ceux qui ont dessein de s'en servir pour commettre le mal. Je prie Dieu qu'il vous donne sa sainte bénédiction. Ainsi soit-il.