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PHILOVITE COSMOCOLE Lettre philosophique (1751)

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LETTRE PHILOSOPHIQUE
DE PHILOVITE




AVERTISSEMENT DU LIBRAIRE AU LECTEUR

Est-ce folie, témérité et imprudence ou bien sagesse, charité et humanité de mettre au jour une Lettre philosophique, cachetée du sceau d’Hermès, qui m’est tombée entre les mains par occasion fortuite?
Un philosophe inconnu, sans doute de ces phénix errant dans ce vaste univers, desquels les romans nous vantent le phénomène, l’a adressée, sous un nom cabalistique, à un de ses amis, qu’il semble vouloir angarier et initier à son occulte sagesse, non pas comme un plat de la philosophie vulgaire, mais comme un mets exquis de la table des dieux; et je n’en sais point savourer les délices, n’osant pas même y porter la main profane (j’ai cela de commun avec bien d’autres). Il y a quelques sentiments partagés sur le pour et le contre, le oui ou le non de la réalité de cette science, parmi certains connaisseurs. Mais le reste du monde, le plus nombreux avis et l’opinion la plus commune, presque générale, logent un philosophe de cet acabit aux petites maisons et sa Lettre au magasin des contes des fées, comme illusion de belles et flatteuses chimères.
Pour moi, j’opine du bonnet, car je ne suis point du tout endoctriné des secrets de la cabale judaïque pour pouvoir juger par moi-même, en connaissance de cause, de la vérité ou de l’erreur de cette philosophie naturelle, énigmatique et obscure.
Je connais la sagesse et sa pratique envers notre souverain créateur et conservateur et, pour la conduite morale à l’égard de notre prochain et de nous-même, j’en fais mon devoir et mon observance d’honnête homme et de chrétien, et n’en sais point d’autre que celle qui y a rapport.
Si la nature et l’art ont quelque individu ou partie secrète de cette sagesse en leur département, dans la main et au pouvoir de l’homme, enfin, une science cachée sous des énigmes, pour les effets merveilleux que l’auteur nous annonce, c’est ce que j’ignore absolument et j’en remets l’épilogue aux vrais connaisseurs, curieux et censeurs.
Le sujet m’a paru si intéressant et la nouveauté de cette philosophie, par elle-même si curieuse et savante que j’ai cru pouvoir en faire part au public, avec quelques autres ouvrages sur le même sujet, pour les soumettre à toutes ses épreuves et à son jugement.
Si cette matière ne satisfait point sa curiosité, son intelligence et son désir, au moins, elle remplira son esprit d’étonnement de la profonde folie, qu’il y trouvera doctement enluminé.
Mais si, par hasard, quelque partisan de cette secrète sagesse reconnaît dans les ténèbres la lumière véritable, qu’il sache cueillir des roses dans les épines et en faire son profit, il m’en saura bon gré et m’aura obligation de ses découvertes.
À ce double motif, je joins celui d’en attendre la décision impartiale et équitable ; et ce sera ma pierre de touche et celle des gens sensés.

LETTRE PHILOSOPHIQUE PHILOVITE À HÉLIODORE, SALUT

Studieux investigateur, disciple d’Hermès, enfant de la science philosophique, ne t’imagine point qu’il soit aisé de monter aux échelons de l’échelle de la sapience et d’atteindre au sommet, pour remporter la palme de victoire sur les infirmités terrestres, qui est attachée à sa hauteur. Le chemin du ciel est étroit, épineux, rude et escarpé ; il en est de même de celui de la sagesse. L’on n’y parvient pas et l’on n’y entre point sans des ailes du génie, c’est-à-dire sans s’élever par le moyen d’un esprit supérieur, très pénétrant, droit et simple, au-dessus du fol vulgaire et des doctes insensés de la terre. Car cette science est fine et passe les forces ordinaires de l’esprit.
Le caractère d’un véritable et parfait philosophe ne consiste pas à posséder la pratique de l’œuvre hermétique et son objet désiré sans la théorie, la science et la connaissance des vertus et propriétés que Dieu y a répandues ni à réputer leur souveraine excellence et leurs merveilles comme un secret indifférent à sa toute-puissance et à la grâce qu’il veut bien accorder au salut des âmes et des corps. Car la dignité d’un si grand don de sa grâce constitue, en la personne du sage et de l’adepte, un vrai caractère d’illuminé du Père des lumières, d’interprète de ses oracles, de ministre de ses merveilles, de connaisseur de la nature et de ses principes invisibles et visibles. Un aussi heureux mortel doit donc, par état, reconnaître la divinité même dans son ouvrage et dans ses effets, comme la source de toute sagesse et perfection, puisque, selon S. Paul, rien n’est privé, rien n’est dépourvu de la parole spirituelle salutaire, cachée au fond de l’essence de tous les êtres et qui fait leur lumière et leur vie.
Il n’appartient qu’aux vrais sages, ces astres de la terre, par leurs profondes méditations et pénétrations des choses faites et visibles de la nature, de passer conséquemment à comprendre des oreilles de l’intelligence et à voir des yeux de l’esprit les choses invisibles et en puissance opérante et à contempler la vertu éternelle et la divinité, qui en sont nécessairement et absolument les agents secrets. C’est ainsi qu’ils lisent aisément, dans le grand livre de vie, cette parole divine, qui fait tous les miracles du monde. Car l’âme est dans l’esprit de l’homme ce que l’œil est dans son corps ; tous les deux voient, l’une les choses intelligibles et compréhensibles, l’autre les choses sensibles, et la raison le veut sans contradiction.
Fils de la science, puisque la curiosité de tes pénétrations, par une heureuse disposition et une naturelle émulation, qui semblent venir du fond de ton âme, te porte à approfondir les hauts secrets et les sublimes mystères des sages, nous serions ravis de joie de voir, en ta personne, accroître le petit nombre des élus de la philosophie naturelle ; d’autant plus, comme le dit fort bien notre cher frère, le docte Cosmopolite, que la compagnie des sages ne doit pas être bornée par un lieu ni par le nombre des enfants de la science, lorsqu’il est possible de trouver et former de vrais prosélytes et sectateurs, puisqu’il est à souhaiter que cette noble compagnie pût se répandre par toute la terre habitable, et principalement où Jésus-Christ est adoré, où règne sa loi, où la vertu est connue et où la raison est suivie, enfin partout où il se rencontre des sujets propres à recevoir la saine doctrine, sans indiscrétion et sous la fidélité du secret harpocratique de leur part, si fort recommandé par Salomon, Proverbes XX, 19, lequel prononce l’anathème et lance la foudre de la voûte céleste contre celui qui, par une conduite frauduleuse, révélera vulgairement les arcanes mystérieux de la sagesse et de la science, qui doit être dissimulée ; et suivant les termes de ce grand sage, la multitude des possesseurs de cette sapience est le salut et la santé du monde entier ; Sapience VI, 26 et Proverbes X, 14 ; XII, 23 ; XIV, 8 et 33 ; XV, 2 et 7 ; XX, 15 et 19 ; XXV, 2 et 9.
Tu dois donc, par la force de ton intelligence, fouiller et pénétrer dans les plus secrets ressorts spirituels de la nature, pour y pouvoir découvrir et trouver les vertus des influences célestes et surcélestes, que le Très-Haut a infuses en tous ses ouvrages et en toute chair, dès le commencement. Elles y sont l’assemblage des propriétés et puissances supérieures dans les choses inférieures. Car il y réside une double force, qui fait la sagesse et l’admirable économie de cet immense univers, avec l’harmonie que tu vois distribuée et régner dans toutes ses parties.
Dieu a créé la matière unique de la sapience avec un esprit de vie vivifique, qu’il y a répandu, et toute vertu sanative et médicinale, qu’il lui a donnée. Il a voulu joindre, à ces propriétés et puissances, celles d’avoir les instruments propres à son œuvre pour toutes les générations qu’il a considérées dans ses idées éternelles. Et il l’a mise et répandue en toute la nature, comme son principe d’animation et de salut des âmes et des corps.
Le Verbe divin, au plus haut des cieux, est la source de la sagesse qui, par la vertu énergique et universelle de son influence, se pousse et porte à tous les êtres, qu’elle remplit de sa fécondité vivifiante et de l’esprit salutaire dont elle est douée. Pourquoi Salomon en sa Sapience VII, 25, 26, l’atteste une vapeur de la vertu de Dieu, une candeur de la lumière éternelle, un miroir sans tache de la majesté du Tout-Puissant et l’image de sa bonté.
De cette pure émanation de la clarté du Très-Haut, venant de l’empirée, son trône surcéleste, dans les éléments et dans tous les mixtes, il se forme un fluide spirituel de quatre parties élémentées, sous trois principes célestes et trois principes sublunaires, que les sages appellent, savoir les premiers, principes principiants et premiers agents, triple ou trine vertu de l’archée en unité ; et les seconds, principes principiés et seconds agents, soufre, mercure et sel, aussi en unité, mais non pas les vulgaires terrestres. Et ce qu’il y a d’admirable, en quoi l’on ne doit cesser d’adorer la divinité, c’est que, par un amour et une grâce du Dieu des vertus pour ses créatures, les premiers agents sont infus et incorporés dans les seconds, avec une mutuelle magnésie et sympathie qu’il leur a donnée de s’adhérer pour la composition, constitution et ordination de tous les corps.
L’union harmonieuse de ces substances initiales et incrémentales fait notre naissance, notre vie et notre conservation. Car leur mission et séjour en la matière corporelle, sous la forme d’une essence centralissime, crée toutes choses, les forme, les meut, les anime, les spiritualise et conserve. Voilà notre feu de vie par essence non-spécifiée ni déterminée, quoique propre et personnelle au sujet dans lequel elle habite. Car elle est l’âme générale du grand monde, comme du microcosme et de tous les êtres vivants, plus ou moins ordonnée et dignifiée dans chaque individu, où elle pénètre et passe en toute la circonférence et en la capacité du tout, ainsi qu’en ses portioncules les plus fines et déliées, par un travail circulaire de la puissance motrice de l’esprit éternel archectypimotivivitectonique. Et c’est aussi notre nourriture quotidienne, qui nous vient de sa bouche et nous est gratifiée de son règne pour notre santé, et l’extermination des esprits impurs de la corruption terrestre, ennemie de notre chair et ouvrière de destruction. Car cet esprit de sagesse a la vertu et la puissance de les renvoyer dans les bas lieux assignés à leur demeure et de les empêcher de nous nuire par les maux et les fléaux mortifères qui, d’inclination, font tout leur apanage et leur milice continuelle.
Dans le fluide spirituel, nous reconnaissons un esprit moteur et de vie et une terre vierge spirituelle, en laquelle il se corporifie par amour. Ce qui est pur esprit ne se corrompt point et ne se porte à aucune macule. Pourquoi de l’expression de Salomon, Sapience VII, 22, 23, 24, 25, rien de souillé n’entre dans cette divine essence.
Nous y voyons, par les yeux de l’esprit, la vertu du ciel, le mouvement perpétuel et circulaire, dans tout et dans ses plus modiques particules, et la vertu sublunaire, qui retient en soi la force ignée du ciel et en est le tabernacle, laquelle les philosophes ont appelée magnésie, comme étant remplie de sympathie à s’unir pour opérer toutes les productions et générations et les conserver.
Cette double force, que nous nommons spirituelle, est corporelle et moyenne nature, animée et animante, parce qu’elle est un minéral spirituel, qui a vie et donne vie, un être vivant et salutaire. Elle aime la pureté, parce que de soi elle est pure ; et quoiqu’elle s’offense de l’impureté, elle est incorruptible. Elle se plaît avec toutes les créatures et séjourne en elles, tant qu’elles peuvent la préserver des impressions de la corruption, son ennemie incompatible, et la rendre intacte des accès et des assauts des qualités peccantes, vénéneuses et meurtrières du démon infernal et des légions de ses esprits impurs, qui cherchent sans cesse à ravager et détruire son séjour, en désordonnant l’harmonie et l’homogénéité des qualités élémentées et des principes constitutifs.
Elle fait ses délices, ainsi qu’il est dit aux Proverbes VIII, 31, d’habiter et de s’enraciner avec les enfants des hommes, comme le sujet, suivant l’Ecclésiastique XXIV, 16, 18, 19 et 25, le plus honoré et dignifié de la nature et le plus capable d’en conserver la grâce et le dépôt. Celui qui péchera contre elle, ajoute Salomon en ses Proverbes VIII, 36, blessera son âme vitale et tous ceux qui la haïssent, la négligent ou la méprisent aiment la mort. Pourquoi l’Ecclésiastique nous assure, IV, 12, 13, 14, que celui qui aime la sagesse aime la vie ; et Salomon en ses Proverbes IV, 10, 13, 22, en donne la raison, en disant que c’est parce que la sagesse est sa propre vie ; l’homme a le choix du bien ou du mal, de la vie ou de la mort, qui sont à son libre arbitre, en son pouvoir et devant lui, et il aura en partage ce qu’il lui plaira opter; l’Ecclésiastique nous en avertit encore, XV, 17 et 18 et XxxIII, 15. La seule intelligence de l’esprit nous fait concevoir ces vérités, car elles sont trop éloignées des sens vulgaires.
Tout est d’un, par un et en un seul, principe sans principe, animateur et conservateur de toutes choses. Tous les êtres, tant physiques que métaphysiques, ne peuvent subsister sans leur principe et tombent en décomposition et résolution de leurs éléments, parce que leurs principes naturels, qui étaient animés, vivifiés et ordonnés en homogénéité avec les qualités élémentées par le premier agent, tombent aussi en confusion et cessent d’enclouer et fixer le quadruple élément, de le spiritualiser, ignifier et harmoniser en corps individuel. La vertu de Dieu est cet unique instrument, principe ou agent, opérant l’union et incorporation des parties spirituelles et matérielles, c’est-à-dire des trois principes naturels et des quatre qualités élémentées individuellement, lesquels constituent et organisent avec harmonie, relative à celle des cieux, tous les corps terrestres plus ou moins parfaitement, selon la force et la dignité que la sagesse éternelle y a partagées.
L’effusion de l’influence surcéleste du souffle divin est une puissance active, vivifiante et invisible qui, par la volonté et l’amour de Dieu pour ses créatures, descend d’en haut et se mêle, selon Basile Valentin, avec les vertus et propriétés des astres et, d’icelles mêlées ensemble, il se forme un tiers entre terrestre et céleste, qui est la première production que l’air et les éléments traduisent à tous les individus, dont ils ne sont que les tisserands. Car les principes agents, fondamentaux et constitutifs, administrent l’œuvre et le travail, en portant avec eux l’âme et l’esprit moteurs, dont le Très-Haut les a vivifiés, sous la forme d’un sel liquide de sapience, que les sages appellent sel de nitre vital, essence catholique, esprit universel, vital, nutritif, mercure de vie et pierre triangulaire, donnée par la libéralité du souverain Dieu.
Le principe spirituel de vie est donc dans la nature de chaque être, pour son existence et sa conservation, mais il y est aussi pour sa réparation. Heureux passage de la mer Rouge, pour quiconque la sait passer ou traverser et franchir à pied sec! Voilà le livre, le flambeau, le miroir, le précepteur et le guide de la philosophie naturelle, la connaissance de la nature entière, de notre auteur et de nous-même, où nous apprenons le moyen de saupoudrer, comme de sel céleste, tous les malheurs de ce bas monde.
Dans les feuilles et les pages de ce grand livre de vie, nous voyons le signe de l’alliance de Dieu avec les hommes et l’objet adorable de la rédemption de notre salut, qu’il a bien voulu nous envoyer et accorder pour laver nos offenses dans le mérite du sang précieux de notre divin Sauveur, lumière du monde et qui donne toute vie ; effet de la bonté de sa sagesse infinie, qui est le siège de l’âme catholique et la piscine probatique, comme l’esprit en l’homme est le chariot de son âme et le réservoir de la vie, roulant les eaux de la rosée salutaire et de régénération dans tous les couloirs des corps.
Le défaut de connaissance des premiers principes et agents de la nature est cause de toutes les ignorances qui sont dans le monde et cela ne provient que d’inapplication à l’étude de la même nature. Car elle contient tout et rien des propriétés célestes ne lui manque. Cette science est la seule qui n’emprunte rien des autres, car elle est supérieure à toutes qui, pour être vraies et solides, ne peuvent dériver que d’elle, puisqu’elle fait le fondement et la règle de tout. L’homme insensé, dit David, Psaumes XCI, 5 et 7, ne connaîtra ni ne comprendra point ces merveilles de Dieu. La sagesse enseigne les choses et non pas les paroles. C’est à l’enfant de la science qu’il appartient de comprendre les unes et d’obtenir la révélation des autres, cachées aux méchants et indignes sous des paraboles, par des raisons divines, dont il ne faut point demander compte à la sainte Providence, qui gouverne tout en mesure, en nombre et en poids et n’ouvre ses trésors qu’où, à qui et quand il lui plaît. Pourquoi les réprouvés, en voyant, ne verront Point et, en entendant, ne comprendront point les mystérieux arcanes de la sagesse.
Les insignes attributs, qualités et propriétés que les sages ont reconnus dans la matière de la sagesse la leur ont fait appeler, selon Chopinel, la fontaine vivificative, le fleuve de tout remède, l’eau régénérative, qui purge et purifie de tout vieux ferment immonde et renouvelle la vie. Ils l’ont encore dite eau qui donne vie à sa minière, eau végétable, eau-de-vie spirituelle, terre des vivants, terre philosophable, terre adamique, parce qu’elle est aussitôt faite que l’homme, qu’il n’est que par elle et ne vit point sans elle ; ce qu’il a de commun, sous quelques caractères et distinction, avec tous les êtres animés qui en sont constitués et s’en nourrissent plus ou moins parfaitement, selon la dignification qu’il a plu au souverain créateur de leur distribuer et partager. Car elle n’est qu’une à tous les règnes, à toutes les familles de la nature et à la composition de tous les mixtes où, sous la forme d’une vapeur candide, spirituelle et invisible, elle découle et circule par divers canaux, selon la forme, l’espèce et le genre de leurs semences particulières.
Dans le centre de l’intérieur de la double force céleste et sublunaire, les sages savent extraire, préparer et opérer, par la vertu de leur acier magique et l’épée ardente de Pythagoras, les principes instrumentaux de la sagesse hermétique, faire saillir, de son giron virginal et de son œuvre exalté en perfection, le fruit de vie ou la vie active, vivifiant tout individu, parce qu’elle en est le fondement universel. Et comme cette sapience a l’infusion du don des sept esprits de Dieu et des sept vertus, Salomon a qualifié sa science de science des saints. Pourquoi les philosophes y ont trouvé les symboles des plus adorables mystères de la religion chrétienne, seule, unique et vraie, puisqu’elle est fondée sur la divinité même et sur les principes spirituels de vie des âmes et des corps.
Il est vrai que, lorsque nous avons tiré la matière philosophique de sa minière pour en faire les confections de l’art, la quintessence élémentaire repose comme dans son sabbat ou en léthargie, sans développer ni exercer sa vertu vivifique et ouvrière, jusqu’à ce que, l’artiste l’ayant convenablement employée en la matrice vitrée des philosophes, qu’ils nomment la coiffe du fœtus, l’habitacle du poulet ou le nid de l’oiseau d’Hermès, il ait excité et mis en mouvement son agent qui, quoique se véhiculant en repos sur le suc de l’eau marine et pontique, a âme et esprit lesquels, après la grande éclipse du soleil et de la lune, doivent faire sortir la lumière des ténèbres, par la volonté de Dieu qui le permet et le veut ainsi.
Notre extraction spirituelle, corporelle et moyenne nature, en cet état, est dite chaos, matière première, chaotique, hyléale, hylé primordial et saturnie végétable, parce que sa confusion du liquide avec le solide ressemble à l’image de l’ancien chaos et en représente toutes les opérations et les événements. Elle a vie, parce qu’elle est véritablement chose vive ; elle donne, conserve et fortifie la vie, parce qu’elle est le principe prolifique de vie, c’est-à-dire qu’il est inclus en elle, comme la chaleur naturelle animale est insite dans l’œuf d’où sort le poulet. Car, si cette chaleur était une fois éteinte, suffoquée ou dissipée, pour retourner à nouvelle iliade dans l’immensité universelle, il n’y aurait plus de végétation, de production et génération dans l’œuf.
Cependant, la vie de notre embryon philosophique a les limbes à subir et, si elle ne semble mourir, elle ne renaîtra point à une vie plus glorieuse et ne produira point de fruit. Ainsi, il est expédient, nécessairement, que cette vie paraisse se perdre et s’éteindre dans les ténèbres, pour ressusciter plus triomphante et communiquer ses vertus mondifiées et parfaites aux corps qui en ont souffert altération. L’on ne peut dissimuler qu’il faut bien aimer son âme, avoir un grand amour pour la vie, bien du courage, de la foi, de la patience, pour une régénération plus excellente, de faire un semblable sacrifice à l’image de la mort, dans la quadrature élémentaire du cercle du serpent égyptien dévorant sa queue. Cependant, sans corruption, il n’y a point de génération à espérer, parce que c’est son commencement, et la destruction d’une forme est la naissance d’une autre, par une vicissitude du cercle, de la sphère et de l’ordre de la nature, qui n’est jamais oisive et, dans ses opérations continuelles, tend toujours au plus parfait.
Notre divine matière donne une quintessence et un élixir de vie qui ont le pouvoir et la vertu admirable, invisibles, de croître et de multiplier visiblement l’être où elle agit, parce que le principe de mouvement, qui fait et constitue la vie, est son agent moteur, le seul ordonnateur de son œuvre et de ses travaux. Il est parfaitement uni à une nature vierge, sa matrice dans laquelle et avec laquelle il opère. L’artiste n’y fait, manipule ni laboure rien en manière quelconque. Il lui suffit d’employer son industrie à l’extraction, préparation, clôture et simple administration par l’agent externe excitant, à l’imitation d’une poule qui, couvant ses neufs, y met et introduit par les pores sa propre chaleur naturelle, laquelle réveille, excite et meut le principe de vie génératif, endormi dans la masse compacte de chaque neuf. Cette industrie n’est pas petite, l’on en convient ; elle est même essentielle et le succès de l’œuvre en dépend. Mais un habile philosophe, connaissant les instruments de la nature, s’aide aisément du filet d’Ariane pour trouver l’issue de ce dédale ou labyrinthe.
Ne crois pas, cependant, que la connaissance de cette quintessence ainsi que l’acquisition de son œuvre divine soient données aux impies, aux ignorants, aux insipides, aux méchants ni aux indignes et profanes. Dieu ne le permet point et le défend même très expressément. Les sages, qui n’en parlent qu’avec crainte, pour en éviter la profanation et l’abus, les leur ont cachées sous des énigmes et paraboles, qu’ils n’ont souvent expliquées que par d’autres énigmes cabalistiques et qui ne peuvent être comprises que par le studieux méditateur. Il est en effet de la dernière importance que cette science ne soit jamais entendue ni sue ouvertement des ineptes et ignorants, non plus que du vulgaire ; et il est du devoir du sage de la tenir secrète, sans jamais la révéler indiscrètement. Car, si ce malheur arrivait au monde, tout périrait, tout serait renversé et confondu. Et les précautions que les philosophes ont prises et soigneusement apportées, pour ne confier leur secret qu’au silence d’Harpocratès ou pour le subtiliser par des hiéroglyphes, sont une prudence très louable et une fidèle obéissance aux ordres de la volonté suprême.
La connaissance d’une si haute science n’est que le partage des âmes favorites du ciel, des génies transcendants, des personnes laborieuses et patientes, des esprits raffinés, séquestrés du bourbier du siècle et nettoyés de l’immondicité du terrestre fangeux, qui est l’avarice par laquelle les ignorants sont attachés, le nez vers la terre, en ce monde, domicile de toute pauvreté, folie ou aveuglement. Pourquoi, dit fort à propos Philalèthe, les fous et les ignorants sont si obstinés en leur erreur et d’une cervelle si dure à pouvoir comprendre que, quand même ils verraient des signes marqués et des miracles, ils n’abandonneraient pas leurs faux raisonnements et leurs sophismes pour entrer dans le droit chemin de la vérité.
Salomon, de son temps, déplorait ce malheur, en disant, Ecclésiaste VII, 30, avec l’auteur de l’Ecclésiastique I, 6, qu’il y a bien peu d’élus de Dieu qui aient la révélation de la racine de la sagesse et qui connaissent ses astuces et ses subtilités. Heureux celui qui la trouve, car elle est sa propre vie et la santé de toute chair, ajoute le même en ses Proverbes III, 2, 8, 13, 14, 15, 16, 18, 22, 35 et VIII, 10, 11, 17, 18, 19, 20, 34, 35 et XIV, 6, 12, 30 et l’Ecclésiastique XXV, 13.
Si tu es une fois assez heureux de posséder ce précieux dépôt des vertus divines, tu posséderas tout. Car Salomon te proteste en sa Sapience VII, 8, 9, 11, 12, 14, 27 et VIII, 4, 5, 6, 7, 8, 13, 17, que c’est un trésor infini et sans prix pour les hommes ; qu’il n’y a rien au monde de plus riche, opulent et abondant, puisque la sagesse seule opère et procure toutes choses. Le reste des sciences, des félicités humaines et terrestres ne sont plus, après cela, que des fables transitoires, dont le monde, hôpital de malades d’esprit et d’insensés moribonds, se repaît avidement, avec ridicule vanité en son ignorance, soit dit sans être cynique. Le genre humain a cette perversité qu’il donne tête baissée et se perd dans la dépravation et dans les choses qui lui sont contraires. L’on ne désire point, en effet, ce que l’on ignore ; l’insipidité fait l’inconnaissance et l’inconnaissance, la raison négative. Le vulgaire, endurci de ses préjugés, ne veut point croire qu’il y a dans la nature un moyen occulte de remédier à tous ses maux et à tous ses malheurs et que le seul sage en a la clef, qu’il se réserve. Un fou, dit Salomon, estime, répute et appelle fous tous les autres hommes. Tel est un homme ivre, de qui la raison égarée du cerveau n’est plus connue, lequel croit voir la terre et les objets tourner et ne trouve personne plus raisonnable que lui.
L’univers est inondé d’erreurs et une infinité d’ignorants ont avili notre divine philosophie. C’est pourquoi un investigateur prudent doit toujours veiller et être sur ses gardes, pour éviter et fuir les gens pétris de préjugés mondains, les sophistes du temps, les infâmes chimistes, les charlatans et les faux philosophes, ainsi que leurs trompeuses recettes, qui déshonorent et rendent même honteuse et méprisable la sainte science de l’alchymie, par leurs procédés contraires au sujet et à la voie de la belle et simple nature. Car tous leurs travaux, dans l’océan de la science super ficielle du siècle où ils nagent, les y noient et submergent, en les précipitant à la perdition et à la mort, puisque sur la foi de Salomon en ses Proverbes XII, 28 et XIII, 14, la vie n’est que dans la sagesse et en son œuvre. Toute autre voie, toute autre ressource, tout autre sujet conduisent infailliblement l’homme à sa perte ; et il ne la peut éviter ni réparer sa ruine sans le secours de cette source de vie. Celui qui aime le péril y périra.
Sache donc, enfant d’adoption et de prédilection, que les philosophes, envieux et jaloux d’une science si relevée et importante, en ont voilé le sujet, la théorie et la pratique sous différents noms allégoriques, soit à l’origine et à l’influence, soit à la résidence et aux opérations, soit enfin aux vertus et propriétés, pour embarrasser les cervelles sans jugement et n’être entendus que des estudieux de la nature, en ne s’ouvrant qu’aux personnes capables. Ils disent communément le composé, une liqueur divine, une eau pesante, visqueuse, lustrale et le grand dissolvant universel, l’esprit et l’âme du soleil et de la lune, l’essence, la fontaine, la citerne, le puits, l’eau pontique, l’eau du paradis terrestre, le bain-marie, l’arbre et le bois de vie ; le feu contre nature, le feu humide secret, occulte, invisible ; le vinaigre très fort des montagnes du soleil et de la lune ; le crachat de ces deux grands luminaires, la cinquième essence, l’antimoine saturnial réincrudant tous corps, avec la conservation de leur espèce en forme et en génération plus noble et meilleure ; et tous ont raison à leur sens et dans la subtile signification qu’ils l’entendent, car toutes ces qualifications et bien d’autres y conviennent ou y sont analogues.
Le terme plus usité est le double mercure, distingué sous trois qualités. La première, la plus infirme, est aux minéraux et métaux, dont l’or et l’argent vulgaires sont les plus exaltés ; la seconde, assez dignifiée et vertueuse, est aux végétaux, qui regardent particulièrement la vigne et le blé, sang et graisse de la terre, comme étant les plus avantagés de la rosée vivifique du ciel pour la nourriture de l’homme ; la troisième, infiniment plus noble, puissante et divine, est aux animaux, chez lesquels la rosée du souffle de vie, beaucoup plus triturée, poussée et rectifiée, c’est-à-dire dégagée des crasses enveloppées qu’elle a contractées dans l’air et la commotion des éléments, opère plus merveilleusement ; ce qui doit s’entendre surtout du chef qui domine sur tous les autres des trois règnes, où la substance mercurielle et ignée est très puissante, puisque le sujet porte le caractère et le sceau royal que le Tout-Puissant a imprimé à son plus bel ouvrage, fait à son image et ressemblance et qui, même, a son diadème, en signe de souveraineté sur tous les êtres premiers créés.
Ainsi, dans l’animal parfait les principes essentiels sont aussi plus parfaits, parce qu’il rassemble, se compose, rectifie et dignifie les qualités du minéral métallique et du végétable vineux et fromental ; il est même un extrait de toutes les créatures célestes et terrestres dont la création a précédé la sienne ; il les suce encore et se les corporifie journellement ; ce qui s’engendre au foie principalement, d’où la décoction dérive, en se parfaisant dans les cavernes à ce destinées.
Apprends donc, amateur des vérités hermétiques, apprends à pénétrer la vérité des natures dans l’intérieur. Tu trouveras que la nature des minéraux terrestres participe le plus de la qualité de la terre. Et comme la terre d’elle-même n’engendre point une autre terre semblable à elle, pareillement, les corps minéraux et métalliques, après qu’ils sont tirés de leurs minières, ne croissent plus et ne peuvent plus d’eux-mêmes engendrer leurs semblables ; d’autant moins qu’ils perdent la vie minérale par la fusion dans la géhenne et le martyre du feu.
Cette incapacité et impuissance n’advient point aux plantes, qui ont la nature plus pure et parfaite, participant le plus de la qualité de l’eau. Par conséquent, par leurs racines et semences, elles peuvent d’elles-mêmes, sans autres artifices humains, procréer, engendrer et pulluler leurs semblables.
Il en est de même et plus supérieurement des animaux, qui ont leur semence première et spécifiée en eux-mêmes, non enracinée ni attachée à la terre. Leur soufre est plus spiritualisé et subtil que celui des plantes mêmes et leur mercure plus pur et parfait ; leur sel est aussi plus spiritueux et dignifié et leur terre minérale porte plus de vertu et propriété que celle des végétaux. Mais, parmi les animaux, la famille privilégiée a encore ces attributs beaucoup en supériorité, dignité, commandement et empire sur toutes les autres familles de ce règne, lesquelles lui sont subordonnées de l’ordre de Dieu, ainsi qu’il est dit en la Genèse, selon la naturelle propriété des éléments de la nature, dont chaque être participe plus ou moins.
La raison de ces différences est bien simple et je t’en vais donner un autre exemple, qui te doit ouvrir les yeux et te convaincre de la vérité.
Les minéraux, ainsi que les métaux qui sont leur production ou, plutôt, qui sont minéraux perfectionnés, tiennent le plus de la nature et qualité de la terre, laquelle est la base infime et comme la lie des autres éléments, eau, air et feu. Par conséquent, les minéraux et les métaux sont un composé terrestre et, ainsi, les moindres en dignité, en vertu et en propriété. Donc, ils sont impropres à servir de principes à la génération, à moins qu’ils ne soient réincrudés, réanimés et spiritualisés par leur premier et souverain principe ; ce que la nature, dans les entrailles de la terre, ne saurait faire et dont l’artiste vient à bout par sa science. En cela, il peut et fait plus que toute la force de la nature minérale. Cependant, il n’opère point une si haute merveille sans les premiers et seconds agents bien disposés. Car l’œuvre est un merveilleux concours de la nature animée et animante et de l’art ; l’une ne le peut achever sans l’autre et celui-ci ne l’ose entreprendre sans elle. Ainsi, c’est un chef-d’œuvre qui borne la puissance des deux. Pourquoi l’on a raison de dire que le grand œuvre des sages tient le premier rang entre les plus belles choses, les plus sublimes et relevées. Aussi est-ce le plus haut point où la force du génie humain ait jamais pu pénétrer.
Les végétaux, de la nature et qualité de l’eau, sont plus purs, moins imparfaits que les minéraux, mais ils n’ont point le degré d’exaltation et de perfection impérative et absolue. Ils ne les peuvent acquérir que par le même moyen et le principe universel de toute la nature en souveraine puissance.
Les animaux, qui tiennent le plus de la nature et qualité de l’air, qui est l’enveloppe et le véhicule du feu, sont beaucoup plus purs, parfaits et subtils que l’eau ou que les corps qui en sont principalement et copieusement composés ; et par la même raison, ils sont infiniment plus ignifiés, spiritualisés, vertueux et accomplis que les plantes.
L’on pourrait dire que les habitants des airs, les corps aériens, célestes, l’aigle, la salamandre, l’oiseau du paradis, qui participent le plus de la nature et qualité du feu céleste, auquel ils sont plus proximes, et qui portent en eux une ignition plus dégagée des levains des éléments subordonnés, sont aussi plus purs, plus spirituels, parfaits, puissants et vertueux que les êtres de l’infériorité de l’air. Et ce n’est pas sans sujet que les sages les ont nommés des esprits aériens, des génies célestes, dont les principes essentiels sont extrêmement spiritualisés, raréfiés, potentiels, volatils et actifs. Aussi ont-ils rapport à notre œuvre.
Il faut donc réputer et juger les minéraux métalliques et terrestres comme imparfaits, n’ayant que l’être et non la faculté de croître et multiplier par eux-mêmes, c’est-à-dire étant privés de la vertu prolifique, générative et multiplicative. Car, s’ils l’avaient, toute la terre serait couverte de minéraux et de métaux parfaits et imparfaits, ainsi que de pierres, qui n’ont pareillement que l’être. C’est pourquoi l’œuvre de la formation du minéral en terre, quoiqu’elle soit comme la source et l’origine de l’œuvre de la production du végétal et de l’œuvre de la génération de l’animal sur terre, leur est toutefois beaucoup inférieure ; d’autant que les corps qui approchent le plus de la privation et du non-être ont moins de perfection que les autres, plus éloignés de ce néant, parce que ceux qui tiennent le plus à l’existence et au principe vital et animant ou à leur proximité sont, par conséquent, plus avantagés de la vertu prolifique, spermatique et séminale. Car les minéraux sont comme l’apprentissage, pour ainsi dire, de la nature ouvrière et comme le composé des grosses et impures matières, qu’elle dignifie, il est vrai, mais sans y admettre une âme et un esprit de vie de soi prolifique. Les végétaux et les animaux sont comme le chef-d’œuvre de cette même nature, engendrés de la plus pure et parfaite substance des minéraux, par résolution naturelle, quoique invisible, conjointe à la nature et qualités des éléments plus spiritualisés, desquels ils participent plus qu’eux.
La vertu minérale, par une fusion universelle dans l’immensité des globes et qui nous est invisible, mais que nous concevons, se joint volontiers à la vertu séminale des plantes ; et l’une et l’autre, par divers iliades, se joignent aussi magnétiquement à la vertu animale, qui les pousse, exalte, perfectionne et virtualise, en se les corporifiant. Leur liaison en unité et homogénéité fait que le corps animal spirituel participe de la lumière des minéraux et la contient plus parfaitement qu’elle n’est contenue
en eux, parce que, par résolution, la plus subtile partie du minéral a été transmuée au corps spirituel, avec le mélange de l’eau. Ainsi, l’animal contient en soi la vertu minérale et la vertu végétale très éminemment, avec puissance virtuelle de les amener, réduire et convertir despotiquement à sa qualité d’homogénéité vivante et de perfection animée, en les faisant passer en acte effectif identifiquement à sa substance, par les triturations et coctions naturelles ou fonctions de la nature.
Ces effets merveilleux et admirables s’opèrent par l’action de la circulation universelle, qui en est l’instrument principal, dans les quatre éléments et les quatre qualités élémentées ou tempérament de la nature, où ces mêmes éléments, agissant les uns sur les autres, par l’action des contraires, sont souvent transmués, par la force du supérieur dominant, en sa qualité. Car tout le travail de la nature roule sur quatre pivots perpétuels, que le créateur lui a assignés comme ses quatre termes, à savoir le descendant, l’ascendant, le progrédient et le circulaire. Mais ces mêmes quatre termes et l’action des contraires n’ont leur motion que par la vertu pulsive et répulsive de l’esprit éternel, qui selon Salomon, Ecclésiaste I, 5 et 6, éclairant toute l’immensité en circuit, se pousse dans tout et, perpétuellement, retourne dans les cercles qu’il parcourt.
Fils de la science, tu dois bien reconnaître, par les arcanes que je t’ai révélés, que le mercure sulfureux des minéraux et des végétaux n’est qu’un avec le soufre mercuriel des animaux et qu’il y est minéral, les principes de ces trois règnes y étant enchaînés et incorporés par un chaînon merveilleux de la toute-puissance adorable de Dieu. Infère de là et conclus combien plus grandes sont la vertu et la puissance des esprits célestes et ignés et combien plus merveilleux sont leurs effets. Ainsi, sois attentif à trouver un or solaire et lunaire, dans un fleuve que Moïse appelle Phison et qui circule dans le jardin délicieux de toute la terre, qu’il nomme Hevilath, en arrosant et environnant tout le continent. L’or y naît et l’or de cette terre est très bon; mais c’est un or minéral spirituel, en puissance virtuelle seulement et qui n’est point le vulgaire, c’est-à-dire qu’il est un feu de nature, caché dans la moelle du mercure et que le vent a porté dans son ventre pour être la vraie magnésie des corps et l’orient philosophique.
Dans le choix que tu feras des principes essentiels qui doivent composer ta matière, unique par l’homogénéité des différentes qualités des éléments et des règnes de la nature, il faut t’appliquer à les trouver dans une parfaite sérénité, pour en faire ton admirable quintessence, que la nature t’administrera en sa plus favorable effervescence, moyennant ton industrie. Car un méchant corbeau, dit le Cosmopolite, pond un mauvais neuf.
Pour plus de précaution à la préparation de ta confection philosophique, considère bien et sois en état de juger si elle est amenée aux degrés de sa coction, aux dispositions et qualités requises par les philosophes. Tu le reconnaîtras par les symboles et caractères qu’ils lui ont donnés lors de son élaboration, en la disant eau mercurielle, eau sulfureuse, feu et eau, sèche et humide, chaude et froide, feu végétal, animal et minéral, l’âme du monde, l’élément froid, feu, lumière et chaleur, mouvement et principe de vie, eau bénite, eau des sages, eau minérale, eau de céleste grâce, lait virginal, eau vive, puits des eaux vivantes et végétables, mercure philosophique, minéral corporel, minière de l’or et de l’argent, le mercure généralissime, la vertu, le ferment, le corps vivant, la médecine parfaite en spiritualité, qui ne se trouve et ne se prend que dans la citerne de Salomon, selon ses Proverbes V, 15 et Cantique des cantiques, et dans le puits de Démocrite, d’où on la tire sans corde et sans poulie ; enfin, une substance de genre minéral.
Ce compost hermétique doit être amalgamé d’un sperme élémentaire, que les adeptes ont nommé rebis, hermaphrodite, agent et patient. Car, si la matière n’avait une cause instrumentale en elle, il n’y aurait point de mouvement, d’action, d’opération et de génération, l’instrument étant l’agent de la conception et végétation. Pourquoi les sages ajoutent que, dans leur matière, ils ont le secret de trouver feu solaire et eau lunaire, âme, esprit et corps ; et qu’entre eux est désir, amitié et société sympathique, magnésie, concupiscence spirituelle, amour comme entre mâle et femelle, à cause de la proximité de leur semblable nature. Et dans ce sens, l’eau est dite le vaisseau de feu, le ventre, la matrice, le réceptable de la teinture ignée solaire, la terre vierge, la nourrice, la fontaine de l’ignition céleste, qui la virtualise et fait concevoir et par lequel la nature a en soi un mouvement inhérent certain et, selon la vraie voie, meilleur qu’aucun ordre qui puisse être imaginé par l’homme.
Prends donc garde, dorénavant, de t’égarer en tes recherches et en tes procédés, que Flamel t’explique fort bien sous le mot de processions de l’œuvre hermétique. Profite de ces éclaircissements. Lis, relis et médite souvent les auteurs de bonne note. Surtout, ne t’éloigne jamais du sujet que tu veux traiter. Voilà l’unique point nécessaire. Philalèthe te recommande un seul vaisseau, une seule matière et un seul fourneau ; il dit vrai et jamais philosophe tel, jaloux qu’il soit, n’en impose. Il peut être fin, rusé et subtil, mais non pas menteur ; car il est partisan juré et fidèle de la vérité. S’il semble avoir des contradictions, la raison est qu’on ne peut démêler et comprendre aisément ses énigmes obscures ; et lorsque l’on est parvenu à en avoir la clef, par la concordance et la conciliation avec ce que d’autres ont dit, car un livre s’explique par un autre, l’on trouve et l’on reconnaît qu’il ne s’est point impliqué et qu’il a parlé avec justesse, d’accord avec lui-même et avec tous les sages unanimement et d’une commune voix, ingénieuse à chacun selon sa façon. C’est la méthode que Philalèthe a suivie. Mais il n’explique point clairement toutes les autres conditions que l’art requiert et que l’industrie te doit fournir. Ainsi, tu peux l’apprendre ou y suppléer par ton génie et ta prudence.
Réfléchis bien au but que tu te proposes. Tu désires acquérir la médecine de vie et de santé, le catholicon souverain, le baume de vie, pour remédier efficacement à toutes maladies, infirmités et à la vieillesse même. Tu ne pourras recueillir que ce que tu auras semé ; si tu as semé la vie, tu moissonneras la vie. Et l’on ne répare la santé des individus de la nature que par son propre principe universel, dans les différents remèdes qu’on y apporte. La sagesse est ton objet et le fruit de son ventre est la médecine universelle, qui seul a et produit toutes les vertus des autres médecines, par un effet bien plus supérieur, puissant et prompt, radicalement. Car la sapience seule, selon les termes de Salomon, peut tout et a un pouvoir infini pour guérir de tous maux. Ouvre donc le livre de vie et souviens-toi de la maxime des sages, que nature contient nature, nature s’éjouit en nature, nature surmonte nature, nulle nature n’est amendée sinon en sa propre nature. Mais n’y prends point l’action pour la cause ni l’effet pour le principe, comme l’ont fait tous les grands philosophes du temps.
Cependant, par pure bonté, je t’avertis donc de ne pas prendre à la lettre, absolument, ce que je t’ai dit sous l’enveloppe de quelques subtilités philosophiques, dont j’ai été obligé de me servir pour ne pas encourir la malédiction de Dieu et l’anathème des sages. La lettre tue ; le sens caché vivifie, c’est-à-dire qu’il ouvre et enseigne un moyen de conserver et prolonger la vie par la vie au-delà des bornes ordinaires. Et tu dois bien me comprendre, car jamais sage, depuis le vénérable Hermès, n’a parlé et écrit de sa science aussi clairement et sincèrement que je le fais en ta faveur, par un pur mouvement de charité et de pitié, qui part du profond des entrailles de mon humanité pour mon prochain. Mon langage et mon style sont peu communs et au-dessus de la sphère du vulgaire. L’amour-propre ni le désir d’avoir l’approbation des demi-savants, des insipides, des ignorants et incrédules ne me donnent point d’aiguillon flatteur pour être connu ni me faire valoir en ce que je sais et que je ne tiens que de la grâce divine, à qui j’en rends l’hommage et le tribut. Cette science se soutiendra toujours par elle-même. Les portes de l’enfer ne prévaudront jamais contre la vérité évangélique, non plus que contre celle de la sagesse ; qui attaque l’une attaque l’autre, car elles se défendent mutuellement et en corps, comme étant toutes deux filles du même Père, qui les tient en sa main et en sa garde et dont elles soutiennent les droits et manifestent la puissance et les vertus à sa gloire. Au surplus, mon intention n’est point d’attirer personne à mon parti, s’il ne le mérite et n’en est capable, car il y a trop de disproportion entre le génie du siècle et les merveilles que je t’annonce et confie à ta prudente discrétion, sur la doctrine d’Hermès et le magistère des sages si vanté par les sibylles.
Les travaux d’Hercule que tu as à essuyer, les difficultés à surmonter et les écueils à éviter dans les trajets de cette mer philosophique, couverte de naufrages, méritent toute ton attention. C’est pourquoi, avant d’entreprendre et de mettre la main à l’œuvre, que tes idées soient bien digérées et ta conduite parfaite dans l’esprit, comme un habile architecte a dans la tête un édifice immense, qu’il n’a pas encore commencé de fonder et d’élever. Depuis l’excavation, dont les matériaux doivent soutenir sept colonnes de ton bâtiment, jusqu’au faîte, qui doit couronner l’œuvre, souviens-toi qu’il faut être vigilant à soigner aux travaux, pour l’ordre régulier de leur géométrie astronomique ; car il y entre plus d’esprit que de matière.
Lorsque par illustration divine, car c’est un don de l’Esprit Saint, tes méditations t’auront acquis la connaissance de ces sublimes arcanes, profite de la grâce de Dieu et, muni de l’instrument de sa sapience, œuvre en sa crainte et en son amour, à l’imitation de l’ordre et du simple travail de la nature, dont un sage doit être le singe, puisque tout ce qui se fait au contraire n’est jamais rectement fait. Et n’oublie pas qu’incrédulité et impatience sont ennemis de la science.
Si tu ne parviens à la perfection, comment voudrais-tu commander à une puissance terrestre, faite et constituée pour dominer les autres ? Car les règnes et les familles inférieures de la nature ne peuvent rien, ou peu, sur le règne et la famille supérieure. Ainsi, il est essentiel de trouver la double clef de la source de vie et des richesses tout ensemble, laquelle ouvrira et fermera toutes les portes de la nature, dont elle est l’abrégé, le thélême, l’épitome, et l’arc-boutant. Mais ne mets point tout ton coeur dans l’or, au détriment de ton âme et de ton salut.
C’est ainsi que l’arbre de vie, selon Philalèthe, au milieu du paradis terrestre, donnera des feuilles et des fruits pour la santé des nations de la terre. Car suivant Salomon, en sa Sapience I, 7, 13 et 14, Dieu les a rendues toutes capables de se procurer la santé par la médecine que, de l’expression de l’Ecclésiastique XXXVIII, 4, il a mise sur terre et que l’homme sage ne méprisera point pour la conservation et prolongation de ses jours, jusqu’au terme le plus reculé, assigné par la volonté du Très-Haut.
En effet, par ce seul moyen, tu acquerras la sagesse, plus précieuse que tous les biens du monde entier, qui ne lui sont point comparables, et un trésor qui te fera mépriser toutes les vanités du monde, objets de la convoitise et des passions du commun des hommes. Car tu n’as rien de plus désirable sur terre et de bonheur plus grand qu’une très longue vie en parfaite santé. Elles sont en ton pouvoir et en ta main par cette sapience, promises et assurées par Salomon en son Ecclésiaste VII, 13, en ses Proverbes III, 2 et 18 ; IV, 5, 9 et 10 ; V, 15; VIII, 35 ; IX, 11; XII,28 ; XIII, 14 ; XIV, 30 ; XXVIII,          2 ; et en sa Sapience VIII, 5 ; X, 9 ; XIV, 4 ; XVI, 7, 8, 12 et 13. David son père en rend le même témoignage, Psaumes XC, 16. Ses autres psaumes en retentissent, ainsi que toutes les prophéties.
Lorsque, au terme philosophique, tu tireras le sang de ton pélican, tu auras la bienheureuse possession de la seule et vraie médecine salutaire, efficace et universelle et, par son usage selon l’art et la prudence, le pouvoir merveilleux de restaurer et rétablir la chaleur naturelle débilitée et dissipée ou éteinte et de réparer l’humide radical épuisé par le cours de la nature ou bien par accident ; tu éloigneras la caduque vieillesse et rappelleras la fleurissante jeunesse ; enfin, tu régénéreras toute nature et tout tempérament, en les mettant en état parfait, en vigueur et en fonctions bien ordonnées.
Admire en cela la Providence, qui a bien voulu départir, aux simples et aux humbles méprisés du monde, un si grand don de sa vertu toute-puissante. Car ce remède souverain à toutes maladies, conservateur de nos vies et de nos santés, contient toute propriété médicinale exubérée en parfaite salubrité, puissance et acte, par excellence infiniment supérieure à toutes les médecines vulgaires, qui pèchent toujours contre le tempérament par quelque défaut d’homogénéité et d’exaltation, lesquelles se trouvent dans celle-ci parfaitement.
C’est par cette raison que ce catholicon cabalistique réintroduit aux corps un baume analogique de vie, qui fait la juste homogénéité des éléments de nos constitutions, en virtualise et exalte les principes et les entretient en incolumité, dans un bon régime.
Il tempère tellement les qualités qu’il n’y en a aucune qui puisse prédominer sur les autres ; la colère devient sans violence et la mélancolie, sans malignité. Il corrobore toutes les parties intérieures et extérieures du corps, expulse toutes mauvaises humeurs peccantes, toute lèpre extérieure, toute corruption centrale et excentrale, extirpe tout mauvais levain, venin et poison, guérit radicalement toutes maladies et infirmités, telles chroniques, invétérées et désespérées de secours qu’elles puissent être, et cela sans aucune violence ni perturbation de la nature, parce qu’il lui est aimable, onctueux et balsamique et la régénère entièrement.
Dans tout paroxysme dangereux, incurable à tous les remèdes vulgaires, cette divine médecine opère promptement et parfaitement la guérison et la santé, si l’arrêt n’est prononcé d’en haut. C’est un excellent et singulier préservatif de la malignité des vapeurs de la terre et de l’air, de l’impureté et pourriture, de toute peste, contagion, et corruption ; et le démon non plus que ses esprits malins ne pourront avoir aucun accès sur ceux qui auront le bonheur de s’en servir.
C’est ici le triomphe de l’humanité, par le culte, la possession et la portion vivifique et salutaire de la sagesse. Maintenant, bénis le Seigneur notre Dieu et le remercie, à chaque instant de ta vie, d’un talent si précieux, qu’il te fait la faveur de t’accorder par la voie de mes ouvertures et révélations de sa bonté signalée.
Consacre le fruit de ton travail à sa gloire et à l’utilité et soulagement de ton prochain, des infirmes nécessiteux, des pauvres de la république chrétienne et de tous les affligés du genre humain, par de bonnes œuvres qui répandront sur toi la bénédiction de Dieu, afin qu’au dernier jour, tu ne sois pas trouvé ingrat de tant de bienfaits, qu’il t’a donnés par prédilection à une infinité de sages de la terre, auxquels il n’a point fait la même grâce, et que tu ne sois point réprouvé au tribunal de ce souverain juge équitable, auquel soient éternellement rendus gloire, honneur et louange dans les cieux et sur la terre.
C’est ce que je souhaite, en finissant ma Lettre et mes réflexions symboliquement à quelques textes, qui concluront l’attestation de la vérité, que je t’écris pour ta félicité.
Sapiens exultat in factura (6). Salomon, Sapience.
In manu artificum opera laudabuntur (7). Ecclésiastique IX, 24.
Execratio autem peccatoribus cultura Dei (8). Idem, I, 32.
Nihil melius est quam loetari hominem in opere suo, ut pergat illuc ubi est vita (9). Ecclésiaste III, 22 et VI, 8.
Quia delectasti me, Domine, in factura tua et in operibus manuum tuarum exaltabo (10). Psaumes XCI, 5.
Qui operatur terram suam, satiabitur partibus (11). Proverbes XXVIII, 19.
Quœrit derisor sapientiam et non inveniet ; perverso huic ex templo veniet perditio sua et subito conteretur nec habebit ultra medicinam (12). Proverbes VI, 15.
Viro qui corripientem dura cervice contemnit, repentinus ei superveniet interitus et eum sanitas non sequetur (13). Proverbes XXIX, 1.

Altissimus creavit de terra medicinam et vir prudens non abhorrebit eam (14). Ecclésiastique XXXVIII, 4.

PHILOVITA ô Uraniscus,

COSMOCOLA, 1751

NOTES

1. « Je crois voir les biens dans la terre des vivants. »
2. « Heureux celui qui a pu connaître les causes des choses. »
3. « Confie-moi les sens secrets. »
4. « Qu’il n’y ait personne pour faire sortir au-delà du seuil ce qui a été dit entre fidèles amis. »
5. « Le silence fidèle aussi a un salaire sûr. Je m’opposerai à celui qui a divulgué le mystère de la secrète Cérès. »
6. « Le sage exulte dans l’ouvrage. »
7. « Dans la main des artisans, les œuvres seront louées. »
8. « C’est une exécration pour les pécheurs que le culte de Dieu. »
9. « Il n’y a rien de meilleur qu’un homme qui se réjouit dans son œuvre, pour qu’il continue d’aller là où est la vie. »
10. « Car tu m’as réjoui, Seigneur, dans ton ouvrage et j’exalterai dans les œuvres de tes mains. »
11. « Celui qui travaille sa terre sera rassasié de pains. »
12. « Le railleur cherche la sagesse et ne trouvera pas ; le pervers verra venir à lui du temple sa perte ; soudain, il sera broyé et n’aura plus de médecine. »
13. « L’homme qui, la nuque raide, méprise celui qui le reprend verra venir sur lui la mort subite et la santé ne le suivra pas. »
14. « Le Très-Haut a créé de la terre une médecine et l’homme prudent ne l’abhorrera pas. »