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COUTAN Le Grand Oeuvre dévoilé


LE GRAND OEUVRE DEVOILE

en faveur des enfants de la Lumière

Traduit du Chaldaïque par M. Coutan

1775

AVERTISSEMENT

DE L’EDITEUR


Il y a sept ans accomplis que je trouvai dans mon cabinet ce Manuscrit. Telle perquisitions que j’ai faites, je n’ai jamais pu découvrir, ni la personne qui me l’a furtivement apporté, ni pour quel motif il m’a été laissé. Mes amis croient ce petit ouvrage très ancien, & fondent leur conjonctures sur deux preuves, qui, si elles ne sont pas véritables, sont au moins vraisemblables : la première, que le Manuscrit est en Chaldaïque ancien ; la deuxième, que dans les livres modernes de cette science, il y a beaucoup de choses qui sont tirés de ce Manuscrit.

Je l’ai traduit, à la prière de mes amis, le plus exactement qu’il m’a été possible. J’ai fait plus, j’ai tourné toutes les phrases dans mon style ordinaire, sans toutefois altérer aucune des pensées de l’auteur ; & je le donne aujourd’hui au Public, plutôt pour me faire gloire de ma traduction, que pour l’engager à augmenter le nombre des souffleurs. Car, à franchement parler, j’ai toujours regardé le Grand Œuvre comme étant une chimère ; & quoi qu’en disent tous les Auteurs Alchimistes, pour nous assurer de la possibilité & de la réalité de la pierre philosophale, & de l’antiquité de son secret, je les crois aussi fourbes & aussi imposteurs, sans en excepter leur Hermès, s’il est vrai qu’il ait écrit sur ce sujet, je les crois, dis-je, aussi fourbes & aussi imposteurs qu’étaient les Prêtres du Paganisme.

Un de mes amis, homme droit & juste, mais un peut trop crédule, soutient que ce prétendu secret existe, & dit avoir vu plusieurs fois faire de l’or. Mais comment puis-je l’en croire, lui qui affirme avoir vu des revenants ?

L’Epître dédicatoire m’a paru ingénieuse, & un chef-d’œuvre en ce genre. Je crois même y avoir découvert que l’Auteur, quel qu’il soit, ne croit point à la transmutation des métaux ; & qu’il a fait cet ouvrage, plutôt pour se divertir que pour se faire des prosélytes. 



EPITRE DEDICATOIRE

A LA POSTERITE


O Postérité ! c’est à toi que je m’adresse & à qui je dédie cet ouvrage, petit en son volume, mais grand en son projet !

Et à qui pouvais-je mieux m’adresser, & offrir cette dédicace, si ce n’est à toi, qui ne manque jamais de venger le mérite opprimé, & à rendre à tout le monde la justice qui lui est due ?

En faisant ce traité succinct, mais sublime, je n’ai pas ignoré que j’allais me faire autant d’ennemis qu’il y a de profanes, & que j’allais être en butte aux traits les plus envenimés de la calomnie ; mais la confiance que j’ai en toi m’a rassuré contre leur nombre & contre leur malice.

Je m’imagine déjà t’entendre parler en ma faveur à mes antagonistes, & leur dire : Ou l’art de faire de l’or est vrai, ou il est faux. S’il est vrai, il n’a donc point écrit ce mensonge ; & il a eu raison d’écrire dans le style des Philosophes, & hors de la portée des stupides & des ignorants. S’il est faux, ces mêmes stupides & ces mêmes ignorants doivent lui avoir une entière obligation, puisque, par les dispositions de l’âme qu’il exige, & qui sont si rares aujourd’hui dans le monde, il les avertit de ne point hasarder les richesses réelles qu’ils possèdent, pour un bien imaginaire qui n’a jamais existé que dans l’opinion de quelques cerveaux échauffés.

Voilà ce que tu ne manquera pas de dire à mes ennemis. Je triompherai de leur malice ; & tu en auras toute la gloire.

LE GRAND ŒUVRE

DEVOILE,

EN FAVEUR DES ENFANTS

DE LA LUMIERE



CHAPITRE PREMIER


Loin d’ici, profanes ; ce que je vais dire n’est point pour vous. C’est en faveur des dignes disciples du grand Hermès, que je vais dévoiler le nec plus ultra des Sciences, l’art de faire la pierre. Vous allez sans doute crier après moi ; peu m’importe. Je ne ferai pas même attention à vos insipides propos ; car il y a longtemps que je suis accoutumé au caquet des oies, & au croassement des corbeaux. Lisez mon ouvrage, si vous le voulez, vous n’en serez pas plus instruits ; car il n’a que les Enfants de la Lumière qui peuvent m’entendre ; & je vous le répète encore, ce n’est que pour eux que j’écris.

O vous, dont le désir sincère & désintéressé porte à travailler au Grand Œuvre ; vous, qui n’avez d’autre dessein, dans vos doctes recherches, que celui de vous rendre utiles au mérite indigent, & à la vertu opprimée, venez recevoir de mes mains, le salaire de votre persévérance laborieuse, & la couronne philosophique qui vous est si légitimement due.

Commencez, mes chers Enfants, à bien préparer notre mercure, & l’ouvrage sera à moitié fait. Je ne disconviens pas que vous n’ayez beaucoup de difficultés à surmonter pour parvenir à cette première préparation, qui, sans doute, est le plus difficile de notre ouvrage philosophique ; mais souvenez-vous, & ne l’oubliez jamais, qu’un grand courage ne se laisse point abattre par les obstacles qu’il rencontre ; qu’au contraire , il se fait un devoir indispensable de les surmonter. En suivant scrupuleusement les routes de la nature, vous rencontrerez les mêmes obstacles qu’elle rencontre dans le cours de ses opérations, & vous les surmonterez comme elle les surmonte. Post Laborem Scientiam.

Lorsque vous aurez fait cette première opération, oubliez la peine qu’elle vous aura causée ; car ce qui reste à faire est si peu de choses, qu’il se fera avec le temps, & presque sans travail. C’est ainsi qu’un arbre, après s’être efforcé de pousser ses fruits, attend avec patience que le soleil les mûrisse ; il ne fait, en attendant cette maturité, que leur conserver cet humide radical, qui leur est d’autant plus nécessaire, que s’ils venaient à en manquer, le soleil les brûlerait ai lieu de les mûrir.

Toute difficile que soit cette première ébauche, on y réussi néanmoins, lorsque l’on s’y comporte avec attention, prudence & circonspection. Celui qui suit les routes de la nature, & qui ne veut que lui aider, est un sage qui réussit dans tous ses desseins, parce qu’il n’en forme aucun qui puisse excéder ses forces ; au contraire, celui qui prétend contraindre ka nature, est un fou qui échoue dans ses projets, parce qu’il les conçoit tous au dessus de son pouvoir. O vous, qui êtes assez discrets pour ne demander à la nature que ce qu’elle est en état de vous donner, vous méritez d’avoir part à ses dons, vous êtes dignes de ses libéralités. Ecoutez mes paroles, étudiez mes leçons, profitez de mes conseils, & vous serez heureux.

Prenez du mercure cru, faites-le cuire selon l’art, c’est à dire, fixer ce qu’il y a de volatile, & volatilisez ce qu’il y a de fixe ; rendez liquide ce qui est sec, & sec ce qui est liquide ; alors vous aurez en votre pouvoir le vrai mercure philosophique. Mais surtout, ne travaillez point précipitamment : hâtez-vous lentement ; il faut le temps à toutes choses. Notre mère commune, la nature, règle toujours ses productions sur le cours annuel du soleil, qui en est le véritable père. Prenez toutes les précautions nécessaires, & rien plus. L’art de faire la pierre tient plus de la simplicité de la nature, que de l’empressement de l’Artiste. Soyez souvent spectateur oisif, & ne vous occupez dans ces moments d’inaction, qu’à considérer la complaisance que le nature à pour l’art ; & à admirer son assujettissement à la volonté des enfants de la science.

Quand au régime du feu, ayez soin de proportionner la chaleur à la résistance du mercure : si elle est trop faible, il croupira plutôt que de cuire ; si elle est trop forte, ce qu’il y a de volatil s’évaporera ; de sorte que dans l’un & l’autre cas, vous manqueriez votre coup, & vous auriez travaillé en pure perte. Etudiez donc la nature ; pénétrez ses secrets les plus occultes, afin de parvenir à la connaissance de son feu central ; car c’est là le plus difficile de l’art. Et lorsque le degré du feu vous sera connu, travaillez hardiment, & sans crainte de vous tromper. Toutefois, pour plus grande sûreté, qui vous empêche de placer un thermomètre dans votre laboratoire ? Quiconque prend toutes les précautions possibles, est assuré de ne jamais faillir.

Vous connaîtrez la parfaite coction de la pierre, lorsque le mercure, après avoir noirci, puis après blanchi, deviendra enfin de couleur orangée. Vous en ferez une poudre que vous conserverez tant que vous voudrez, sans craindre qu’elle ne se corrompe, se dissoude ou s’évapore ; & cette merveilleuse poudre vous sera utile à tout ce que vous entreprendrez.


CHAPITRE II


Quiconque veut devenir sublime dans notre art, doit apprendre de bonne heure à compter, supputer & calculer. Or, pour parvenir & faire de grands progrès dans notre science numérique, il faut commencer par poser un, qui est le premier nombre, & que communément on nomme nombre géométrique, parce que c’est de lui que s’engendrent tous les autres. A ce premier nombre, joignez-en un second, ce qui se fait par addition, & cela fera deux. Dans ces deux, il en naîtra un troisième, si vous vous servez adroitement de la voie de la multiplication. De ces trois, ôtez-en un par le moyen de la soustraction, il en restera deux, que par la division vous pourrez réduire à un. Ensuite, à ce un qui vous reste, additionnez-en un autre, & faites neuf fois cette opération, & vous trouverez dans votre calcul le nombre de dix. Ajoutez-y trois fois le même nombre, vous trouverez quarante, qui est le nombre favori de notre art.

Le nombre de dix est le plus parfait, parce qu’il est le terme où tout nombre aboutit : lorsqu’on est parvenu à ce nombre, on recommence à compter. Donc le nombre dix est le nombre de perfection. Comme celui de sept est le plus fortuné ; celui de trois, le plus majestueux ; & celui de quarante, le plus mystérieux.

Il résulte de ce que je viens de dire, que l’unité se développe en deux, s’achève en trois au dedans, pour produire au dehors un quatrième, d’où se fait une propagation & une révolution semblable, jusqu’à l’infini.

Toute obscur que paraisse ce principe, il est clair pour celui qui est doué de toutes les dispositions nécessaires pour parvenir à la science universelle, & dont le cœur est rempli de toutes les qualités indispensables pour atteindre à ce but. Ce principe si sage, si salutaire & si mystérieux, doit lui servir de guide dans toutes ses opérations ; & s’il s’en écarte jamais, il réussira dans toutes ses entreprises : le ciel éclairera ses intentions, favorisera ses desseins, & fructifiera son labeur. Celui qui ne travaille à acquérir des richesses, que dans la volonté d’en soulager la vertu indigente, ne peut manquer de parvenir à ses fins, puisqu’il suit exactement le vouloir divin. Le soleil mûrit également & indifféremment les fruits qui nous sont salutaires, & ceux qui nous sont pernicieux, parce qu’il n’est doué d’aucune intelligence. Mais nous, à qui Dieu a donné la faculté de connaître le bien & le mal, de discerner la vertu d’avec le vice, nous devons nous occuper sans cesse à protéger l’une, & à détester l’autre. Ce serait une erreur bien dommageable à la société humaine, que de se faire un scrupule de ne pas vouloir punir le vice, en lui refusant des secours qui ne sont dus qu’à la vertu. Tendre dans cesse une main bienfaisante à l’innocence opprimée, à la vertu indigente ; n’avoir pour le vicieux, & surtout pour l’ingrat, qui, pour ainsi parler, est le vicieux des vicieux, n’avoir, dis-je, pour ce destructeur de toutes sociétés, que de l’indifférence & du mépris : c’est notre devoir, & notre devoir indispensable.

O vous, chers nourrissons de la Sagesse, vous savez que dès que nous avons la  volonté de secourir le vertueux indigent, le ciel ne manque jamais de nous en procurer les moyens. Vous savez aussi que s’il se trouve peu d’hommes qui soient instruis de notre secret, c’est qu’il y en a peu dont la volonté soit pure & droite. Il y a deux sortes de nature, la matérielle & l’immatérielle ; l’une & l’autre ont chacune leur voix : celle de la nature matérielle est connue dans le monde, sous le nom de la voix du sang. Celle de la nature immatérielle est désignée par la voix de la raison. Heureux celui qui n’accorde au sang que ce qui ne répugne point à la raison. Et c’est pour lui qu’est réservé notre secret, & à qui il est donné de comprendre la science des nombres, & le mystère de leur combinaison.


CHAPITRE III


La matière est une, & de son unité sortent les trois règnes : le minéral, le végétal & l’animal. C’est ce qui a fait dire à Platon ces paroles mystérieuses : Tout vient de l’unité, & tout retourne à l’unité.

Les vrais Philosophes, les dignes Enfants du trois fois grand Hermès, connaissent parfaitement cette matière unique en son principe, & trine en ses productions. Il savent qu’elle se trouve partout, & qu’ils ne peuvent faire un pas sans la trouver en leur chemin. Aussi, lorsqu’ils en ont besoin pour leur travail philosophique, ils sont certains de la trouver, pour ainsi parler, sous leur main. Mais pour le reste des hommes, ils la voient sans la connaître, & la touchent sans la sentir. Que le nombre de ceux qui la cherchent est grand ! Et que celui de ceux qui la possèdent est petit !

La cupidité des richesses, l’avidité des grandeurs, & généralement toutes les vues purement humaines, sont comme autant de flambeaux qui éblouissent les hommes, & les empêchent d’apercevoir la vérité ; ou comme des voiles épais qui dérobent à leurs yeux les perles & les diamants qui les environnent, & qu’ils foulent continuellement à leurs pieds. Aveugles mortels, voulez-vous parvenir à la connaissance de notre philosophie ? Voulez-vous être initié dans nos sacrés mystères ? commencez par vous dépouiller de cet intérêt sordide & mercenaire, qui vous tyrannise sans relâche ; foulez aux pieds cet orgueil qui vous ronge ; & prenez une ferme résolution de ne jamais vous approprier à vous seuls, ou à votre seule famille, les avantages que la nature ou la fortune vous présente. Alors nous vous tendrons une main secourable, nous vous admettrons dans notre compagnie, & nous vous avouerons pour nos frères. Il n’est qu’un Dieu, qui est le père commun de tous les hommes. Donc, il ne doit y avoir aussi qu’une seule famille sur la terre : tous les hommes doivent vivre ne frère. Comme ce ne sont que les vices qui empêchent cette belle union, ce ne sont aussi qu’aux seuls vicieux à qui nous fermons l’entrée de notre sanctuaire, & pour lesquels nous n’avons aucune pitié.

Quant à vous, chers nourrissons de la saine philosophie, imitez-nous ; ne possédez rien en propre, & possédez tout en commun. C’est l’unique moyen de vous rendre favorable le grand Hermès. Mais à quoi bon vous exciter à la vertu, puisque vous marchez que sous les étendards ? Votre conduite étant irrépréhensible, vous méritez d’être initiés dans nos mystères. Ecoutez donc ce que je vais vous dire, profitez-en, vous serez heureux, & je serai satisfait.

Des trois règnes, laissez l’animal & le végétal au vulgaire ignorant, & ne vous attachez qu’au minéral. Entre tant de minéraux que produit la nature, il en est un unique, dans lequel est enfermé le grand secret. N’hésitez point à lui percer les flancs, & à chercher dans le plus profond de ses entrailles, cette fontaine cachée, qui recèle une eau qui est notre véritable mercure philosophique. Cette eau est le bain des éléments ; c’est en elle qu’ils sont unis & mixtionnés par la nature, & déterminés au genre minéral.

Vous connaîtrez cette eau mystérieuse pas ses qualités : elle n’est ni chaude, ni froide, ni sèche, ni humide ; ou plutôt elle est tout ensemble, chaude, froide, sèche & humide. Oui, mes chers émules, elle renferme en elle ces quatre qualités contraires : elle échauffe sans brûler, refroidit sans glacer, humecte sans mouiller, & sèche sans altérer. Enfin, cette eau est l’eau de la mer philosophique, sur laquelle les Enfants de la Lumière voguent sans craindre aucun danger, & où les profanes ne mettent jamais le pied sans y faire naufrage : digne châtiment de leur témérité !

Ayant cette eau, qui est notre mercure, unique principe de notre Œuvre, comme il l’est des sept métaux, vous avez tout ce qu’il faut ; il ne reste plus rien à chercher. Mais avant que de le posséder, il faut avoir ce sel, qui est notre minière. Hé ! quel est ce sel, si ce n’est ce minéral qui renferme au dedans de soi cette eau dont je vous parle, & que pour cela même nous appelons dons nos livres : Vénus hermaphrodite, c’est à dire, mâle & femelle tout ensemble. En effet, elle est mâle, parce qu’elle est soufre, & femelle, parce qu’elle est mercure. Comme soufre, elle est chaude & sèche, ce qui convient au masculin. Elle est froide & humide, ce qui a rapport au genre féminin.

Dignes Enfants de la Lumière, n’oubliez jamais ces paroles mystérieuses de Platon : Tout vient de l’unité, & tout retourne à l’unité. Car elles renferment tout notre secret ; & comme la matière se divise en trois règnes, le minéral, le végétal & l’animal ; de même, notre eau mystérieuse est composée de trois parties, d’un corps, d’une âme & d’un esprit. Or, la composition de notre pierre philosophale, consiste uniquement en ce que ses principes étant bien préparés, le corps se subtilise en l’esprit, & l’esprit se fixe dans le corps, lui unissant entièrement son âme : ce qui arrive en rendant ce corps robuste, cet esprit subtil & pénétrant, & cette âme puissante. Ensuite de cette préparation, simple en son effet, mais triple en son sujet, puisqu’il s’agit de préparer le corps, l’âme & l’esprit ; comme la nature ne demeure jamais en repos qu’elle ne soit parvenue à ses fins, aussi notre matière ne tarde point à se corrompre, afin de s’engendrer de nouveau. La corruption se connaît à la couleur noire, & la génération à la couleur blanche ; ce qu’on nomme par allusion à ces deux couleurs, le corbeau & la colombe. Avec encore un peu de patience & de travail, la couleur blanche se change en rouge ou orangé, & alors vous possédez tout ce que notre art a de plus précieux. Je ne m’amuserais point ici à vous exhorter à faire un usage convenable des avantages de notre secret, car je suis très persuadé qu’il sera toujours impénétrable à ceux dont l’intention n’est pas droite. Je dis plus, si, par le plus grand malheur qui puisse m’arriver, mon intention venais à changer, & que je voulusse faire pour moi ou par rapport à moi, ce que je ne dois faire que pour les autres, devenu profane par cette vue purement humaine, la matière se refuserait à mon travail, & la nature à mes desseins.


CHAPITRE IV


Un écrivain du siècle passé, s’est imaginé que le mot latin planeta, qui signifie en notre langue planète, était le nom mystérieux qui renferme le secret de notre magistère ; donnant pour raison que ce mot convient aux sept métaux, comme aux sept étoiles que communément on nomme planètes, parce que, dit-il, Saturne, Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus, Mercure, la Lune, qui sont des planètes, sont aussi des métaux ; & que ce mot planeta, est composé de sept lettres. Or, quoique les Astrologues aient attribué aux sept planètes, non seulement les mêmes noms, dont les Philosophes se sont servis pour nommer les sept métaux, mais encore les mêmes caractères qu’ils avaient inventés pour les distinguer, il ne s’ensuit pas néanmoins, & il est même ridicule d’inférer de là que l’étain, par exemple soit une planète, c’est à dire, une chose vagabonde & errante, qui est ce que le mot latin planeta signifie. Mais l’on doit dire seulement que Jupiter est un mot dont les Philosophes & les Astrologues se servent indifféremment ; les Philosophes pour signifier le métal, qu’ordinairement on appelle étain ; & les Astrologues pour marquer la planète ou étoile errante, qui est entre celle qu’ils nomment Saturne, & celle qu’ils appellent Mars. Il en est de même des autres noms qui sont communs aux métaux & aux planètes. De sorte que ce nom planeta, n’est pas celui qui signifie la véritable & unique chose nécessaire à notre œuvre philosophique, quoique les deux lettres Grecques alpha & eta s’y trouvent, comme dans notre vrai mot.

Accourez, profanes, vous qui êtes amateurs, non des sciences, mais des richesses, accourez ; je vais prononcer ce mot mystérieux. Retenez-le bien, ce mot sacré ; s’il ne vous fait point acquérir de nouvelles richesses, au moins il ne vous occasionnera pas à dissiper celles que vous possédez ; peut-être même vous excitera-t-il par la suite à vous rendre dignes d’être inités dans nos mystères. Si nous sommes trop justes pour récompenser ceux qui ne méritent point de récompense, nous sommes aussi trop équitables pour refuser des secours à ceux qui sont dignes de notre attention. Ecoutez donc, je vais le prononcer, ce grand mot. Le voici : Sagesse.

 Hé bien, profanes, le mot est lâché, en êtes-vous plus instruits ? Non, sans doute. Il n’en est pas ainsi de ceux qui, par la droiture de leur intention, & la pureté de leurs mœurs, ont déjà acquis quelques connaissances dans notre art ; au contraire, ce mot fortuné leur découvre le reste. Oui, c’est lui qui leur indique de ne chercher notre azoth ou sperme philosophique, que dans le règne minéral où il se trouve, & non dans l’animal ni le végétal où il ne se trouve point. Allez donc vous cacher dans les ténèbres, & laissez-nous travailler tranquillement à la lumière.

Et vous, chers enfants de la science, si vous ne faites jamais rien d’indigne de ce mot, vous serez toujours heureux ; vous n’aurez plus besoin de mes leçons ; vous serez même en état d’en faire aux autres.


CHAPITRE V


La vie est courte, dit-on communément dans le monde, & moi, je la trouve extrêmement longue pour bien des gens. Combien y a-t-il de personnes qui se sont plaint de la brièveté de la vie, & néanmoins qui s’y sont ennuyés les trois quarts du temps ? La vie est trop courte pour les hommes qui pensent ; elle est trop longue pour ceux qui ne pensent pas. Le temps passe rapidement, quand on s’occupe ; & lentement, quand on ne fait rien. La vie consiste uniquement dans l’action. Sans l’action, la vie ne diffère en rien de la mort. Ce n’est pas vivre que vivre oisif, c’est végéter. Ne s’occuper que pour soi, c’est ne vivre qu’à demi. S’intéresser au bonheur universel des hommes, & agir en conséquence, c’est véritablement vivre & sentir que l’on vit. Qu’il y a peu d’hommes dans le monde qui vivent ; & qu’il y en a beaucoup, qui au lieu de vivre, ne font que végéter ! Les riches trop enorgueillis de leur opulence, & trop enivrés de l’encens que les flatteurs ne cessent de leur prodiguer, ne sentent pas ce que c’est de vivre. Les pauvres accablés de leur misère, & humiliés par le mépris que l’on a pour eux, ne le sentent point aussi. Et ceux qui se trouvent entre les grands & les petits, entre les riches & les pauvres, ne s’occupant, le plus souvent, que de ce qui les concernent, n’en sentent pas davantage. Qui donc vit sans végéter ? Les Philosophes. Oui, il n’y a que les Philosophes qui sentent ce que c’est que de vivre, qui connaissent tous les avantages de la vie, & qui en savent profiter. Non content de vivre pour eux, ils vivent encore pour les autres ; à l’exemple du grand Hermès, dont ils font gloire d’être & de se dire les Disciples, ils ne vivent que pour faire du bien à la société humaine. Que les puissances de la terre les flattent ou les menacent ; que leurs parents les chérissent ou les persécutent ; que leurs amis les soutiennent ou les abandonnent ; ils n’en sont pas moins Philosophes, c’est à dire, amateurs de la sagesse. La vie a d’autant plus d’appas pour eux, qu’elle leur donne le temps de faire du bien à ceux qui méritent qu’on leur en fassent ; & jamais leur bienveillance ne tombe que sur ceux qui ne vivent que pour travailler, & non pas sur ceux qui ne travaillent que pour vivre.


CHAPITRE VI


Si nous eussions voulu divulguer le secret de notre Grand Œuvre, nous nous serions expliqués dans des termes connus de tout le monde. Mais comme l’avantage de la Société, est l’unique but où nous tendons, nous avons pris toutes les précautions nécessaires, pour cacher au Public, ce secret des secrets ; & ce que nous en avons écrit, est pour ceux qui, par leur vertu, se sont rendus dignes de participer à nos dons. Quel plus grand désordre pourrions-nous causer dans le monde, que celui d’enseigner clairement l’art de faire autant d’or que la cupidité en pourrait désirer ?

Il serait à souhaiter pour la paix & pour la tranquillité des hommes, ou que l’or leur eût toujours été inconnu, ou qu’au moins il leur eût toujours été inutile, puisque c’est ce métal qui, par la nécessité que l’on en a, & par le mauvais usage que l’on en fait, est la cause de presque tous les maux qui arrivent parmi les hommes : que c’est lui qui fait maintenant toute la distinction des conditions humaines ; qui fait la différence des riches & des pauvres, des maîtres & des valets, des grands & des petits, des magistrats & du peuple, & qu’il est enfin le mobile de la fortune & l’idole de ce monde.

Ce serait absolument détruire la Société qui est établie depuis tant de siècles parmi les hommes, par les lois divines & humaines ; & ce serait renverser tous les états, que de rendre si commun l’or qui les entretient, & les fait subsister par son commerce. En effet, une abondance si grande & si générale, ferait tous les hommes également riches, ou plutôt elle les rendrait tous également pauvres. Chacun voudrait commander ; personne ne voudrait obéir, & il n’y aurait plus de subordination. Chacun serai obligé de cultiver la terre pour sa subsistance particulière, & serait contraint de faire divers métiers pour pouvoir vivre. Cette contrainte & cette nécessité serait encore plus grande dans les climats où nous sommes, ou par l’intempérance des saisons ; l’on peut dire que l’homme ne peut pas vivre de pain seulement, & que les vêtements & les autres secours qu’il reçoit des arts mécaniques, ne lui sont pas moins nécessaires pour la vie, que la nourriture. D’ailleurs, comme le nombre des méchants & des fainéants sera toujours beaucoup plus grand que celui des gens vertueux, qui ne vivent que du travail de leurs mains & de leur industrie ; les plus forts opprimeraient les plus faibles, de sorte qu’en rendant les autres malheureux, ils se feraient misérables eux-mêmes, & ainsi tout serait en confusion : au lieu que dans l’état où sont maintenant les choses, par le commerce de l’or, chacun en ne faisant qu’un seul métier & qu’une seule profession, peut avoir facilement toutes les choses nécessaires à la vie, & un seul homme jouit, par ce moyen, du travail de tous les autres, comme s’il faisait lui-même tous les métiers & toutes les professions ; ce qui fait que chacun peut vivre content & en repos dans sa famille, selon sa condition. Donc, on doit considérer notre silence mystérieux & notre obscurité philosophique, comme un très grand avantage pour le repos & pour la tranquillité commune de tous les hommes ; & néanmoins c’est cette obscurité qui nous attire le mépris, la haine & la calomnie de presque tous les hommes. Car, comme les hommes ne souhaitent rien tant que de vivre longtemps & heureux sur la terre, & qu’ils envisagent la pierre philosophale, comme le seul & infaillible moyen pour leur procurer un si grand bonheur ; & considérant en même temps cette obscurité comme un obstacle invincible qui leur ôte la possession d’un si grand bien, ils déclament & fulminent contre cette obscurité, & s’emportent en mille injures & à faire mille imprécations contre nous qui en sommes les auteurs : ils nous appellent fourbes, menteurs, ignorants & enfants de ténèbres. Ils disent que nous nous servons de cette obscurité, comme d’un voile & d’un prétexte pour couvrir notre ignorance & notre imposture.

Si nous avions écrit obscurément de notre Science, à dessein de l’enseigner clairement à tout le monde, il est certain que l’on aurait raison de nous faire ces reproches. Mais nous sommes bien éloigné de promettre un si grand éclaircissement de notre doctrine ; au contraire, nous disons & nous avertissons très sincèrement, que nous n’avons jamais eu l’intention d’écrire, que pour les fils de la science seulement ; c’est à dire, pour ceux qui par leur vertu, ont acquis la connaissance de notre premier Mercure ; & qu’à l’égard des autres, nous n’avons voulu ni n’avons dû écrire autrement, ni moins obscurément que nous avons fait. Quel sujet donc de nous blâmer de notre obscurité, puisqu’il n’y a que ceux qui ne nous entendent pas, qui nous blâment, & que ce n’est pas pour ceux qui ne nous peuvent entendre, que nous avons écrit. Pourrait-on, avec justice, trouver à redire qu’un homme qui, par la bénédiction que Dieu aurait donné à son industrie & à son travail, ayant légitimement amassé de très grandes richesses, qu’il tiendrait soigneusement cachées, laissât toutes ces richesses à ses enfants seulement, qui auraient seuls la connaissance du lieu où il les aurait mises, & qui saurait qu’ils en feraient un bon usage ? Pourrait-on, dis-je, blâmer cet homme, de laisser par son testament ce trésor à ses enfants, à l’exclusion de tous les autres hommes ?

Voila quel a été notre esprit & notre conduite, en écrivant de notre science, pour l’enseigner & la communiquer aux hommes. Ne l’ayant apprise que par la bénédiction que le Ciel a donné à notre étude, nous ne voulons aussi en faire part qu’à ceux qui, de la même manière, en ont assez découvert pour pouvoir nous entendre. Ainsi ce qui est obscurité & ténèbres pour les autres, ce qui les aveugle, ce qui les fait égarer & ce qui les met au désespoir, cela même est pour les fils de la science, une lumière qui leur dissipe tous les nuages & leur découvre tous les mystères les plus cachés, & c’est pour eux un sujet de consolation & de joie particulière & toute extraordinaire ; car ils ont tout à la fois la satisfaction de savoir une science la plus utile, la plus excellente, mais la plus cachée & la plus inconnue que l’esprit humain ait jamais pu inventer, & qui leur donne tout ensemble des richesses immenses avec la volonté d’en bien user, & une longue & heureuse vie, qui sont les plus grands biens que l’on puisse souhaiter pour ce monde ; & ils ont en même temps la satisfaction de se savoir exempts de l’aveuglement & de l’erreur ou sont généralement les autres hommes, qui tous, ou ne connaissent pas, ou méprisent une science si rare & si précieuse, ou la cherchent vraiment par mille voies fautives & par mille moyens inutiles & contraires à la sagesse, qui est le vrai & l’unique fanal qui nous la fait apercevoir.


CHAPITRE VII


Je ne puis mieux finir ce traité, qu’en faisant part à mes Lecteurs, d’une vision que j’eus il y a quelques temps. Elle est mystérieuse, & par conséquent digne de toute leur attention.

Je fus il y a quelque temps à la campagne, afin d’y jouir des plaisirs champêtres que l’on goûte dans la belle saison. Les personnes chez lesquelles j’allai, sont d’honnêtes gens ; mais d’un esprit si épais, qu’hors de la table, il n’y a aucune conversation à espérer avec eux. Comme ce n’est pas d’aujourd’hui que je les connais, je ne fus point étonné de leur caractère. Aussi n’avais-je point eu d’autre dessein, en allant chez eux, que de me procurer le plaisir de la solitude, que je goûtai durant huit jours que je demeurai chez ces gens totalement matériels.

Non loin de leur habitation, qui est sur le penchant d’une colline, est un petit bois touffu, bordé d’un petit ruisseau, dont le murmure des eaux semble agir de concert avec l’ombrage qui règne dans le bois, pour exciter au sommeil. C’est dans ce lieu charmant que j’allais soir & matin y respirer le frais. La dernière fois que j’y fus, je m’y endormis ; & ce fut durant ce sommeil, que j’eus la vision suivante.

Je vis à mes pieds une masse informe, qui ne me parut ni terre, ni caillou, ni pierre, ni bois ; je ne pouvais définir ni ce que c’était, ni ce que ce pouvait être. Cette masse formait un volume d’environ la grosseur d’un œuf. Je le poussai avec mon pied, & le fis rouler quelques pas devant moi. Attentif à vouloir découvrir ce que ce pouvait être, je me mis à l’examiner de tous les côtés ; mes yeux se fatiguèrent & s’éblouirent ; je les frottai, & me mis de nouveau à le regarder. Cette masse qui, à son premier aspect, m’avait paru d’une couleur indéfinissable, me parut alors aussi noire que de l’ébène. Surpris d’un si subit changement, je regardai attentivement ce que ce pouvait être. Je me hasardais de la prendre dans ma main, afin de l’y contempler à mon aise. O Dieu ! que je fus effrayé, lorsque, tout à coup, je vis cette petite boule noire s’élancer à terre & se transformer en un horrible dragon. J’aurais voulu fuir ; mais la frayeur me rendait immobile. Le dragon toutefois grossissait à vue d’œil, & semblait vouloir s’élancer sur moi ; & il l’aurait fait sans doute, si une jeune demoiselle ne fut survenue & ne l’en eût empêché, en lui donnant sur la tête, un coup d’une verge de fer poli ou d’acier, car elle était extrêmement brillante. Ce coup rendit le dragon aussi immobile, que s’il eût été de marbre ou de bronze. Ce secours inespéré me rassura. Je vins me jeter aux pieds de ma libératrice. Dieu ! qu’elle me parut belle. Elle avait de grands yeux bleus & d’un regard rendre ; une petite bouche, les lèvres vermeilles, & les dents extrêmement blanches & petites ; ses cheveux d’un blond doré, flottaient en boucle sur son sein à demi découvert ; son vêtement était leste & d’un blanc à éblouir. Transporté à la fois de respect & d’amour, d’admiration & de reconnaissance, pour une personne si courageuse & si bienfaisante, si belle & si jeune, car elle ne paraissait pas avoir plus de quinze ; je voulais lui témoigner ma gratitude & lui dire tout ce que mon cœur me dictait en sa faveur ; mais ma langue ne pouvait prononcer aucune parole. Enfin elle me releva avec une bonté d’âme qu’il est plus facile de sentir que d’exprimer, & me dit avec douceur, que je cessasse de craindre, qu’elle allait me rendre invulnérable aux coups de pareils ennemis ; & en finissant ces paroles, elle tira une de ses mamelles, & me fit sucer un lait cent fois plus doux que le nectar, & qui me rendit si courageux, que dans le moment je n’aurais pas craint le plus redoutable dragon. Ensuite elle me donna son épée tranchante, que j’avais pris d’abord pour une verge de fer, & me commanda d’aller couper la tête du dragon, & de ne point m’étonner de ses différentes métamorphoses ; puis elle disparut. Encouragé par ces dernières paroles, je courus vers le dragon, à qui je coupai la tête d’un coup de mon acier tranchant. A mesure que son sang coulait, il s’en formait des serpents ; les un reptiles, les autres volants, qui, en me regardant, s’éloignaient de moi, en paraissant effrayés de me voir. Si j’avançais un pas vers eux, ils en reculaient deux ; ce que je fis à plusieurs reprises. Soudain je fus enchanté du son harmonieux d’une musette qui se fit entendre derrière moi. Je me retournais aussitôt, pour voir celui qui jouait si mélodieusement. C’était le corps du dragon qui venait de se métamorphoser en un petit nègre d’environ trois pieds de haut. A cette merveille il en succéda un autre, & puis d’autres encore, ainsi que je vais le raconter. La tête du dragon était restée à terre ; elle prit à mes yeux la forme d’un autre petit nègre, de pareille stature que le premier, & se mit à jouer du tambourin. Je prenais plaisir à les entendre, lorsque je me ressouvins des serpents, car la symphonie me les avait fait oublier. Je tournai donc la tête pour voir ce qu’ils étaient devenus. Je les vis dans le même état que je les avais laissés. Ils attendaient sans doute mes regards pour se changer en de petites marionnettes, d’un pied de haut tout au plus. Ce nouveau spectacle me fit rire, & je redoublai lorsque je les vis sauter & gambader au son des instruments dont je viens de parler, & qui n’avaient discontinué de jouer. Charmé de ce passe temps agréable, je me tournais vers les deux symphonistes, dans le dessein de les encourager ; mais ils ne m’en donnèrent pas le temps. Ils s’approchèrent de moi, & m’exhalèrent de leur bouche, une vapeur noire & épaisse qui m’environna, & dont l’odeur insupportable affecta tellement mon cerveau, que je ne pus m’empêcher d’éternuer ; & en éternuant, il sortit de mon nez une flamme bleue, qui, en un instant, consuma & réduisit en cendres, & les symphonistes & les danseurs. Cet éternuement remit mon cerveau en son premier état, ce qui fit que je continuait à examiner tous ces phénomènes que je voyais se succéder si rapidement. Voilà maintenant, me dis-je intérieurement, un morceau de cendre ; que va-t-il devenir ? Je me mis à l’éparpiller avec mon épée tranchante, & en la jetant ça & là, j’en vis sortir une colombe d’un blanc à éblouir. Je l’avais blessée sans doute avec mon acier, car elle perdait son sang ; & ce qui me parut plus surprenant, c’est qu’à mesure que son sang coulait, elle s’apetissait, de sorte qu’elle se transforma toute en sang. La cendre qui s’en imbiba, en devint d’une couleur orangée ; & le gazon sur lequel était cette cendre imbibée, fut changé en une herbe d’or, ce que je reconnus à la couleur & au poids. Surpris & ravi tout ensemble de ce dernier prodige, je recueillis soigneusement toute cette précieuse poudre, dont j’en emplis mes poches. Je  moissonnai aussi le gazon transmué en or, & le mis dans mon chapeau qui en fut presque plein, & conséquemment très lourd à porter. Ainsi chargé, ou plutôt accablé de tant de richesses, je pris le chemin de mon logis, afin d’y déposer toute ma fortune. Chemin faisant, je fis rencontre de quatre Paysans, qui, me voyant porter mon chapeau avec peine, aussi pesait-il extrêmement, s’approchèrent de moi pour voir ce qu’il pouvait y avoir de si lourd. Ils n’eurent pas plutôt jeté les yeux sur ma récolte, qu’ils se mirent à crier de toutes leurs forces : au secours, au voleur, voilà un sorcier. Vous vous trompez, leur dis-je froidement, je ne suis ni voleur, ni sorcier. Comment me répartit l’un d’eux, en mettant si rudement la main sur mon chapeau, qu’il le fit choir, tu n’es pas sorcier ? Ma moisson ainsi renversée, me mit dans une si furieuse colère, que sans faire attention qu’ils étaient quatre contre moi, je fus l’agresseur. Je donnai un soufflet à celui qui avait fait tomber mon chapeau. Ma main encore imprégnée de cette merveilleuse poudre que j’avais recueillie avec soin, eut la vertu de transformer, en un instant, le corps du pauvre manant, en un or véritable ; aussi resta-t-il comme un terme. Ses camarades effrayés de cet accident, coururent, à toutes jambes, en donner des nouvelles & répandre l’alarme par tout le village. Je restais seul avec mon homme d’or. J’approchai de lui ; je l’examinai ; je lui rompis même le petit doigt, ce qui acheva de me convaincre de sa métamorphose & de la propriété de la poudre. Je fis mille réflexions sur cet événement si extraordinaire & si incroyable. J’étais encore à réfléchir sur ce sujet, lorsque tous les habitants du village vinrent ensemble m’attaquer. Je n’eus que le temps de prendre de ma poudre, & de la leur jeter aux yeux. Ceux qui en furent atteints, devinrent hommes d’or, de paysans qu’ils étaient auparavant. Cette nouvelle métamorphose fit reculer les autres ; mais ce fut pour m’assaillir avec encore plus d’acharnement. Ils prirent des pierres, & m’en jetèrent une si prodigieuse quantité, que je crus n’avoir pas encore une heure à vivre ; ce qui me jeta dans un si grand désespoir, que je courus à eux, leur jeter de ma poudre au visage. J’étais si furieux & si hors de sens, que je ne pensais pas à ménager cette poudre ; aussi l’eus-je bientôt épuisée. J’allais infailliblement succomber sous leurs coups, lorsque pour mon bonheur, une terreur panique s’empara d’eux au moment que je ne pouvais plus me défendre, & les fit courir comme des moutons qui aperçoivent le loup. Je me mis à fuir aussi ; mais ce fut en m’éloignant du village, bien résolu de n’y jamais remettre le pied. Le soleil venait de se coucher & la nuit se disposait à être obscure, ce qui facilitait mon évasion & assurait ma retraite. Je marchai donc, ou plutôt je courus jusqu’à ce que je fusse assez éloigné, pour ne plus craindre mes ennemis. Alors je m’assis auprès d’un champ de blé, pour me reposer un peu, car j’étais extrêmement fatigué. Pour comble de disgrâce, j’avais faim, & je n’avais rien à manger ; j’avais soif, & je n’avais rien à boire : tout ce qui je pouvais faire, c’était de prendre patience & de continuer mon chemin. Ce que je fis. Il n’y avait pas longtemps que je m’étais mis en marche, lorsque je fus arrêté par quatre bandits, qui se saisirent de moi avant que je les eussent aperçus. Ils me dépouillèrent de mes vêtements, & m’otèrent jusqu’à ma chemise. Deux coquines qui étaient de leur compagnie, prenaient le soin officieux de plier proprement mes hardes, à mesure que les autres les retiraient de dessus mon corps. Pour moi, j’étais si effrayé, que je me laissais faire, sans oser proférer une seule parole. Parbleu, dit une des femelles à sa compagne, ce jeune homme me paraît assez doux, il faut que tu m’aides à exercer sa patience. Tope, répondit l’autre ; c’est un divertissement que nous allons donner à nos quatre amis, s’ils l’ont pour agréable. Volontiers, dirent-ils, cela nous amusera ; aussi bien nous n’avons rien à faire le reste de la nuit. Aussitôt elles me frottèrent tout le corps, avec une je ne sais quelle huile noire & de mauvaise odeur, dont la vertu est d’amollir les os & les rendre aussi souple que la chair. Ensuite elles me plièrent tout en rond, & si serré, que je ne faisais pas un volume plus gros qu’un ballon. En cet état elles se jouèrent de moi, comme si j’eusse été véritablement un ballon. L’une me jetait en l’air, & l’autre, après m’avoir laissé bondir à terre, me renvoyait à sa compagne. Les hommes, qui jusque-là, avaient été spectateurs oisifs, se mirent de la partie ; & comme ils étaient forts & robustes, ils me jetaient avec tant de roideur, que je bondissais plusieurs fois sur la terre, & que je roulais très loin. Enfin, las de me ballotter, ils tinrent conseil pour savoir ce qu’ils feraient de moi. Bon, dit l’un d’eux, nous le laisseront là. Non, dit l’autre, il le faut jeter dans la première citerne que nous rencontrerons. Ce qu’ils effectuèrent à cent pas de là. Une vieille femme m’y reçut dans ses bras, me monta en haut, me posa doucement sur de la verveine, & me frotta d’une huile claire & d’une odeur agréable, qui redonna à mes os leur première consistance, & à mon corps, sa première vigueur. Mon premier soin fut de vouloir remercier ma bienfaitrice ; mais l’horreur que me causa sa figure, m’en empêcha. Aussi ne vis-je jamais rien de si hideux. C’était une femme d’environ cinq pieds & demi de haut, dont la peau desséchée & collée sur les os, représentait parfaitement un squelette. Un crin blanc, jadis roux, ornait sa tête à demi chauve ; ses yeux sombre & creux, avaient un regard farouche ; son nez crochu & son menton recourbé, semblaient ne se joindre, que pour défendre l’entrée de sa bouche, qui était large & profonde, & dégarnie entièrement de dents. Elle était si occupée à me venger, qu’elle ne s’aperçut pas de l’horreur que me causait sa figure. Avec quelques paroles magiques qu’elle prononça en bredouillant, elle fit en un moment, revenir à nous, mes quatre voleurs & leur deux compagnes. D’une baguette de coudrier qu’elle tenait de la main gauche, elle les toucha l’un après l’autre, & les fit entrer dans un grand cercle qu’elle avait fait auparavant ; puis elle leur commanda de se dépouiller entièrement, ce qu’ils firent avec promptitude. Elle se mit à nouveau à balbutier quelques mots magiques, entre lesquels j’en entendis un, qui est composé de sept lettres, & qu’elle prononça plus distinctement que les autres. Aussitôt parurent douze Maures, dont les bras nerveux étaient armés d’une baguette de houx, avec lesquelles ils allèrent chatouiller les épaules & les postérieurs de nos six corps nus. Les coups étaient si fortement appuyés & si réitérés, que la peau ne tarda pas à être déchirée, & le sang à couler avec effervescence. En voilà assez, criais-je à la vieille, pardonnez leur, je vous prie, ils me font pitié. Quoi ! dit la sorcière étonnée, ils te font pitié, dis-tu ? Mais tu ne connais donc pas le plaisir de la vengeance ? Non, lui répondis-je, ni ne veux jamais le connaître. Quiconque prend plaisir à faire souffrir les autres, est un monstre à mes yeux. Continuez, dit-elle, aux ministres de sa vengeance, redoublez même, je veux qu’ils expirent sous vos coups. Puis se tournant vers moi, & s’apercevant que je la regardais avec horreur, quoi, s’écria-t-elle d’une voie rauque, j’aurais obligé un ingrat ? Ces paroles me frappèrent si fortement, que je m’en éveillai ; mais si effrayé, que j’en frissonne encore quand j’y pense.

FIN



T A B L E

DES CHAPITRES,

Et des principales choses qui y sont contenues



CHAPITRE PREMIER

L’Auteur est si judicieux, que dès le commencement de son livre, il avertit les profanes, que ce n’est pas pour eux qu’il écrit, mais uniquement pour les Enfants de la Lumière, c’est à dire, pour ceux qui connaissent déjà, les principes dont la nature se sert à former les métaux.

En effet, un homme stupide & ignorant, qui ne peut rien concevoir ne pouvant faire aucune recherche, est incapable de faire aucun progrès dans cette sublime science. Supposons-le d’un esprit susceptible de concevoir, s’il est trop opiniâtre dans ses résolutions, il ne réussira jamais. Il en arrivera de même, s’il a l’esprit faible & changeant à tous propos, ou s’il est dominé par la cupidité des richesses.

Au contraire, un homme déjà instruit des principes de la philosophie naturelle, est en état de concevoir très distinctement, la différence totale des trois règnes, le minéral, le végétal & l’animal. Et s’il a l’esprit vif & pénétrant pour découvrir ; le jugement sain, pour ne point errer ; le volonté pure & exempte de toute cupidité, il est assuré de réussir dans ses entreprises, généralement quelconques, parce qu’il n’en fera point d’excédentes à ses forces, ni contraires à ses devoirs.

La première préparation de notre mercure, est la moitié de l’ouvrage que nous avons à faire pour produire le Grand Œuvre.

L’Artiste doit être le ministre de la nature, & non pas son pédagogue. La connaissance du degré du feu central, est la plus difficile de notre art.

CHAP II. La science des nombres est peu de choses pour le vulgaire ignorant ; mais elle est d’une grande utilité aux savants du premier ordre. Pythagore en connaissait si bien toute l’importance, qu’il en a fait toute sa vie son étude de préférence.

J’aurais bien des choses à remarquer sur ce Chapitre, mais je ne le puis sans me mettre en danger de découvrir aux stupides & aux ignorants, ce qui est réservé aux vrais amateurs de la science & de la sagesse.

CHAP III. Il n’est pas possible d’expliquer mieux notre secret, qu’a fait le philosophe Platon, que par excellence on nomme Divin, lorsqu’il dit ces paroles mystérieuses : tout vient de l’Unité, & tout retourne à l’Unité. En effet, toute l’étendue de notre science hermétique se trouve renfermée dans ce peu de mots.

La matière dont nous avons besoin pour faire nos opérations, se trouve partout ; & ce n’est que la cupidité des hommes, qui en les aveuglant, les empêchent de l’apercevoir. Ce n’est cependant que dans le règne minéral où elle se trouve, que nous devons la chercher.

CHAP IV.  Le mot mystérieux qui renferme le secret de notre magistère, & qui est composé de sept lettres, se traduit en Français par celui de Sagesse. Or tout ce qui n’est pas sagesse est folie ; & de la folie, il n’en peut résulter aucun bien, l’effet ne pouvant être plus noble que la cause.

CHAP V. Peu de gens vivent : beaucoup végètent.

CHAP VI. Il est de l’avantage de la société, que le secret de faire l’or, ne soit jamais divulgué aux yeux du public. Chacun en ferait autant que sa cupidité en pourrait désirer ; & en voulant se rendre heureux, il se rendrait misérable. Car comme alors, on ne voudrais vivre que pour soi, on serait obligé de cultiver la terre pour sa subsistance particulière, & contraint de faire différents métiers pour se vêtir & se loger. Tous les hommes étant également riches, chacun voudrait commander, personne ne voudrait obéir, & il n’y aurait plus de subordination, & par conséquent plus de société.

CHAP VI. L’auteur fini sont livre par un songe mystérieux, qui renferme non seulement le secret du Grand Œuvre, mais encore ce qui arrive souvent à ceux qui y travaillent.

F I N